LES JEUNES, LES DROGUES ET LEURS REPRESENTATIONS

De
Publié par

L'objectif de ce livre est de favoriser l'émergence chez les adultes de représentations communes concernant les usages de produits toxiques licites ou illicites à l'adolescence, et d'élaborer en quelque sorte une culture commune à l'intersection des regards. Un ouvrage qui permet de comprendre le positionnement des jeunes, les craintes des adultes, de réfléchir sur les actions de prévention.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
Lecture(s) : 193
Tags :
EAN13 : 9782296412095
Nombre de pages : 190
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Les jeunes. les drogues et leurs représentations

@ L Harmattan, 2000

ISBN: 2-7384-9160-X

Pascal LE REST

Les jeunes, 1es drogues et 1eurs représentations

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR

La voie du karaté, une technique éducative, Chartres, Imprimerie Durand, 1997. Le karaté de maître Kamohara, Lille, Presses Universitaires du Septentrion, 1998. Sur une voie de l'intégration des limites, Chartres, Comité Départemental de Karaté d'Eure-et-Loir, 1999. Le karaté, sport de combat ou art martial, Chartres, Comité Départemental de Karaté d'Eure-et-Loir, 2000.

SOMMAIRE

INTRODUCTION 1. LE TERRITOIRE GEOGRAPIllQUE 2. L'OBSERVATEUR DU CADRE ET LE TRAVAIL DE TERRAIN 3. LE CONTEXTE SOCIOCULTUREL LES ADULTES, LES DROGUES ET LES MALADES 4. LES JEUNES. POPULATION CffiLEE 5. RESTITUTION ET ANALYSE DES ACTIONS DE PREVENTION EN MILIEU SCOLAIRE EN CLASSES DE PRIMAIRE ET EN PREMIER CYCLE SECONDAIRE 6. LES DROGUES LICITES, LES DROGUES ILLICITES ET LA PREVENTION DES USAGES BffiLIOGRAPIllE

11
13

21

45 69

97

165 183

"Seulement, il est indéniable que nos contemporains, lorsqu'ils veulent apaiser la soif d'évasion qu'ils éprouvent, se tournent de plus en plus, par une étrange aberration, vers les vieux procédés mystiques dont les primitifs n'ont jamais cessé de se servir. L'utilisation des toxiques en est un [00.] où l'individu perd conscience de lui-même et se grise de la puissance collective, dans laquelle il est submergé. [..] Si de pareils moyens de mettre l'homme hors de soi peuvent lui donner l'illusion qu'il se dépasse, ils n'en ont pas moins pour résultat de le ramener à un niveau notablement inférieur à celui où le développement de notre culture occidentale semblait l'avoir porté et devoir le maintenir. " Philippe de Félice. Poisons sacrés, ivresses divines. 1936;

Introduction

LE TERRAIN, L'INTERVENANT ET LEURS LIMITES

Avant toute chose, il me paraît nécessaire de définir le cÇidre dans lequel s'inscrit cette praxéologie c'est-à-dire l'élaboration d'un discours sur la pratique. Ce cadre comprend des limites de natures diverses et que je pourrais traduire de la façon suivante. Il yale territoire géographique dans lequel s'inscrit le travail de terrain. Ce territoire a ses spécificités, ses couleurs, son histoire. Il y a un contexte socioculturel particulier qui dépasse les frontières du territoire, qui pénètre celui-ci par les canaux médiatiques, par exemple, au moment des interventions que j'effectuais et qui influe sur le territoire, induit la production de représentations nouvelles ou favorise la résurgence de représentations anciennes.

Il y a une classe d'âge donnée qui a provoqué mon attention, une population particulière: les adolescents en collège. Le fait d'avoir choisi de traduire les interventions qui ont eu lieu en milieu scolaire et non pas celles qui avaient lieu en dehors ne doit pas être négligé. La rencontre des adolescents s'effectuait dans un cadre symbolique fort, un lieu signifiant de la question éducative. Il y a enfin un dernier élément à considérer, l'intervenant lui-même qui se double d'un observateur, d'un traducteur, d'un interprète. Il m'apparaît crucial pour le lecteur de pouvoir situer celui qui écrit, de lui permettre d'être en capacité de comprendre les raisons qui justifient une écriture pour la critiquer, l'intégrer, la dépasser. Comprendre quel est l'observateur du cadre, qui est cet observateur, c'est prendre en considération ce qu'il ajoute au cadre en tant qu'intervenant c'est-à-dire les influences qu'il produit, qu'il exerce, les inductions qu'il crée et qui interagissent à l'intérieur même du cadre.

12

1
LE TERRITOIRE GEOGRAPHIQUE

Le territoire géographique dans lequel s'inscrit le travail de terrain est situé au sud ouest de la région parisienne. Les frontières de ce territoire se confondent avec celles du département d'Eure-et-Loir. Ce département, au nord de la région Centre, est limitrophe des Yvelines et de l'Essonne, deux départements de la région parisienne. La proximité avec ces départements n'est pas sans effet. Les infrastructures routières favorisent les échanges économiques, symboliques et sexués. L'autoroute AlI permet de parcourir la distance de Chartres à Paris en moins de 45 minutes alors qu'il faut une heure pour joindre Orléans, distante de 70 kilomètres, par la nationale N154. Les transports ferroviaires relient l'Eure-et-Loir à la gare Montparnasse. Sur la ligne Le Mans-Paris, les villes d'Epernon, de Maintenon, de Chartres, de Courville-sur-Eure, de La Loupe sont desservies. Les villages de Saint-Piat, de Jouy ou de

Prest, pour ne citer qu'eux, le sont également. A titre indicatif, le temps moyen pour relier Chartres à Paris est d'une heure. A contrario, la région Centre à laquelle appartient l'Eure-et-Loir paraît loin. Il faut de Chartres une heure trente pour aller à Blois en voiture, deux heures pour atteindre Tours. Châteaurou?C, Bourges, La Châtre sont à trois heures. L'éloignement des villes de la région s'explique en partie par la qualité médiocre des réseaux routiers, l'absence d'autoroutes, de nationales à quatre voies. Les transports ferroviaires sont inexistants et ne facilitent par conséquent pas les échanges. Au nord extrême de la région, l'Eure-et-Loir ne partage de frontières qu'avec le Loiret et le Loir-et-Cher. L'Indre et le Cher sont aux antipodes. Pour imager, les confins de ces départements sont tels qu'ils mettent Chartres dans une distance approximativement égale à celle des villes de Troyes, Reims, Amiens ou Caen. Mais réciproquement~ la situation géographique de l'Eure-et-Loir la met à distance de la région dont les deux villes phares sont Orléans et Tours. On comprendra en revanche que la proximité de la région parisienne et plus précisément de Paris, que les moyens de communication accroissent, exerce une attraction spécifique sur la recherche d'emploi mais également sur l'oille d'emploi. Nombreux sont les hommes et les femmes qui vont travailler en région parisienne. Mais nombreux sont aussi les nouveaux résidents en Eure-et-Loir qui viennent de la région parisienne. Les prix des appartements ou des maisons en IIe-de-Frapce rendent ceux de l'Eure-et-Loir attractifs. Les prix favorisent la migration de catégories de salariés désireux d'accéder à la propriété mais en incapacité de réaliser ce désir dans leur région d'origine. Cependant l'accession à la propriété en Eure-et-Loir ne s'accompagne pas d'un changement du lieu de travail. On continue de travailler en région parisienne pour deux raisons principales. D'une part, l'Eure-et-Loir est un département rural de quatre cent sept mille deux cents habitants dont les cultures 14

céréalières constituent historiquement la production essentielle. Le bassin d'emploi y est limité et les offies peu abondantes. D'autre part, les salaires sont moins élevés qu'en Ile-de-France. L'attraction de la région parisienne est donc sur le plan de l'emploi plus forte. D'autres catégories de salariés plus aisés ont acquis leur résidence secondaire en Eure-et-Loir et viennent jouir de la province le week-end. La semaine, ils vivent à Paris ou en banlieue. Il s'agit plutôt de familles avec de grands enfants qui ont acquis leur bien il y a parfois plus de vingt ans, la mode de la résidence secondaire ayant fléchi ces dernières années. Les Parisiens ou les banlieusards qui achètent aujourd'hui des résidences secondaires sont rarement des jeunes couples avec des enfants en bas âge. TI y a plusieurs conséquences à ces réalités sociologiques. La première est en corrélation avec la dissociation entre le lieu de résidence et le lieu de travail. Les adultes qui travaillent en région parisienne vivent dans un autre univers que celui de leurs enfants. TIsrentrent tard le soir et partent tôt le matin. TIarrive que des adolescents ou des préadolescents soient seuls dans leur maison jusqu'à 20 heures, voire plus tard quand les deux parents travaillent en Ile-de-France. Cette réalité est très souvent évoquée par les enfants qui s'en plaignent. Elle l'est aussi par les enseignants ou les principaux de collège qui associent à cette réalité les actes posés de consommation de produits toxiques licites ou illicites, de violences verbales ou physiques, de conduites anorexiques ou boulimiques, de tentatives de suicide, voire de suicide. Il n'est pas dit que les parents ne souffient pas eux-mêmes des conditions de travail qui leur infligent une séparation longue, épuisante et frustrante loin de chez eux. Lorsque j'ai rencontré les parents dans cette situation, j'ai pu

15

mesurer à quel point il leur était difficile d'en parler tant ils se sentaient coupables. La deuxième conséquence est liée au développement rapide de certaines zones rurales depuis une vingtaine d'années. Les nouveaux résidents qui. ont fait construire en zone pavillonnaire sont arrivés avec leurs enfants. TIsn'avaient pas le temps de s'en occuper dans la semaine et par ailleurs, dans ces milieux ruraux il n'y avait pas d'équipement culturel ou sportif, pas ou peu d'encadrants professionnels, pas de politique ou de stratégie éducative. Les municipalités avaient du reste des difficultés à s'investir dans une telle perspective de stratégie éducative. La tendance qui consistait à renvoyer ces questions du côté de l'école ou du collège dominait. Elle continue du reste à dominer dans de nombreux cantons où elle se révèle dans l'absence même de questionnement. A l'instigation d'un Comité d'Environnement Social d'un collège, en 1997, l'idée de mettre en place un soutien scolaire en direction des enfants des villages d'un canton de l'ouest du département s'est élaborée dans un souci éducatif Un grand nombre d'enfants ne bénéficie pas d'une présence adulte avant une heure avancée de la soirée et la carence éducative génère une pratique récurrente de la télévision, des comportements boulimiques, un désintérêt croissant pour les études et le travail scolaire. L'encadrement par des adultes bénévoles aurait eu pour objectif de soutenir ces enfants, de leur apporter une aide aux devoirs, d'assurer une présence rassurante, bienveillante. Il fallait pour assurer ce soutien dans les villages de ce canton que les municipalités mettent à disposition une salle et des créneaux horaires. J'ai assisté à l'étayage de ce projet et à la réunion, à laquelle assistaient les élus, qui devaient présider à la mise en œuvre de l'aide aux devoirs, du soutien aux enfants. Les élus s'exprimaient prudemment et rejetaient du côté de l'école les investissements de toutes natures. Le projet n'a pas pu se concrétiser. Les élus préfèrent répondre aux situations 16

d'urgence, de dégradations, de violences que de les prévenir. En réalité, ils démontrent leur incapacité à faire des choix en matière d'éducation, de prévention, de citoyenneté mais parce qu'ils manquent cruellement de moyens de lecture de la réalité de terrain. Ils ne connaissent pas les problèmes de leurs voisins, des villageois. Plus grave, ils considèrent que ces problèmes ne relèvent pas de leur compétence. Le risque est grand que sur ce canton, ils aient à gérer dans l'avenir des problèmes dont les causes sont actuelles. La troisième conséquence est liée à la proximité de Paris. La rencontre des cultures urbaine et rurale s'est faite dans un choc formidable pour les jeunes. La pauvreté culturelle qui règne en Eure-et-Loir favorise tous les phantasmes de la ville et l'ennui que les jeunes vivent au quotidien exacerbe le désir de se confronter à l'excitation permanente qui semble être le signe de Paris et de ses banlieues. Le désir de s'identifier aux Parisiens est d'autant plus grand que beaucoup de parents vont travailler " là-bas", que la ville est le lieu magique de l'emploi, de la réussite sociale, voire de la gloire. Il semble plus facile de s'identifier aux Parisiens qui sont finalement relativement proches, géographiquement, culturellement que de s'identifier aux Beaucerons. Dans les représentations qui circulent, les Beaucerons sont de riches agriculteurs égoïstes, peu communicatifs, repliés sur leur terroir. Ces riches paysans de la Beauce que personne ne semble jamais voir sont l'objet d'une projection de valeurs négatives, dépréciatives chez les jeunes de l'agglomération chartraine par exemple. Les jeunes cherchent à se différencier de ce qu'ils nomment" les culs-terreux". Ils sont victimes de représentations sociales transmises par les parents, les citadins de Chartres, de Dreux, de Châteaudun, produites aussi par les animateurs, les éducateurs ou les professeurs venus d'autres départements ou d'autres régions qui associent des valeurs, des croyances et des pratiques aux Beaucerons, qu'en réalité ils ne connaissent pas, qu'ils ne côtoient d'ailleurs pas. 17

Les rapports de proximité de l'Eure-et-Loir avec la région parisienne a favorisé la rencontre des cultures citadine et rurale, la rencontre des jeunes, adolescents ou post-adolescents, dans des lieux, ici ou là-bas, et par conséquent la rencontre de nouveaux produits c'est-à-dire de produits toxiques illicites. Sur un plan purement historique, il ne faut pas sous-estimer l'importance des relations conflictuelles, sur les plans symboliques, culturels, économiques et politiques, entre Chartres et Paris. Elles se jouent dans ce sens précisément et non réciproquement. Pour aller vite, on pourrait dire qu'afin de lutter contre l'emprise de la capitale économique que représente très tôt Paris dans notre histoire de France, Chartres s'est construite comme capitale religieuse, en s'enracinant dans une lignée de mythes extraordinaires, de la Vierge Noire à la forêt druidique des Carnutes, du Puits des Saints-Forts au voile de la Vierge Marie. Paris est apparue dès les onzième et douzième siècles comme une rivale, une ennemie dont il fallait se protéger pour préserver une identité forte, pour survivre. On voit très bien cela avec l'histoire des Ecoles de Chartres et la manière dont s'est écrite la mythification de cette histoire depuis le douzième siècle jusqu'à nos jours. L'abbé Clerval illustre tout à fait par sa production littéraire la façon dont cette mythification est à l'œuvre à Chartres. Edouard Jeauneau permet de saisir le décalage entre la réalité historique telle qu'on la devine aujourd'hui et le mythe en action tel qu'il prévalait encore à la fin du dix-neuvième siècle au sujet de ces Ecoles prestigieuses. Claudine Billot met en perspective ce décalage en situant Chartres dans le Moyen Age et en y intégrant les légendes et les mythes qui s'y jouent. La thèse de doctorat d'histoire de Jean-Jacques Dutrieux sur les chanoines de l'église de Chartres du treizième au seizième siècle favorise la compréhension des réalités qui peuvent présider au réflexe de préservation de la ville sous l'attraction de Paris. Il ne faut pas oublier que Chartres 18

n'est au Moyen Age qu'un gros marché céréalier. Ce sont les mythes en action qui lui assurent, symboliquement, sur le plan mystique, ce rôle de capitale religieuse.

19

2 L'OBSERVATEUR DU CADRE ET LE rRA VAIL DE TERRAIN

Saisir l'esprit de ce travail, c'est comprendre qui écrit. Dans un souci ethnométhodologique, il m'apparaît nécessaire de préciser l'histoire et la dualité de mon regard, celui-ci ayant sa subjectivité, sa partialité avant l'histoire de cette observation. Cette subjectivité du regard n'est pas indifférente et doit être prise en considération pour saisir les choix opérés. Dans ce travail, j'ai été tout à la fois un observateur et un acteur. Commençons par le plus simple, l'acteur. Je travaille au Centre d'Information et de Consultation en Alcoologie et Toxicomanie de Chartres depuis 1997. Je suis responsable de la prévention sur

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.