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LES JUDÉO -CONVERTIS

De
272 pages
Les descendants des juifs convertis au christianisme à la fin du XVe siècle parvinrent à s'assimiler dans la société dominante de l'époque. Le dynamisme économique et social de la minorité converse, perceptible dès le premier quart du XVIè siècle, constitue la preuve indéniable que les barrages idéologiques ne tiennent pas face aux impératifs économiques. L'histoire des judéo-convers repose donc sur un paradoxe : celui d'une société qui en voulant exclure n'en a que mieux intégré.
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Vincent Parello

LES JUDÉO-CONVERS Tolède Xve. XVIe siècles
De l'exclusion à l'intégration
Préface de Raphaël Carrasco

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques
Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Recherches et Documents - Espagne dirigée par D. Rolland avec 1. Chassin et P. Ragon

Déjà parus

BESSIÈRE Bernard, La culture espagnole. Les mutations de l'aprèsFranquisme (1975-1992), 1992. LAFAGE Franck, L'Espagne de la Contre-Révolution, XVlIIe-XXe siècles (préface de Guy Hermet), 1993. KÜSS Danièle, Jorge Guillén, Les lumières et la Lumière (préface de Claude Couffon), 1994. TODO I TEJERO Alexandre, La culture populaire en Catalogne, 1995. PLESSIER Ghislaine, Ignacio Zuloaga et ses amis français, 1995. SICOT Bernard, Quête de Luis Cemuda, 1995. ARMINGOL Martin, Mémoires d'un exilé espagnol insoumis, 1995. FRIBOURG Jeanine, Fêtes et littérature orale en Aragon, 1996. CAMPUZANO Francisco, L'élite franquiste et la sortie de la dictature, 1997. GARCIA Marie-Carmen, L'identité catalane, 1998. SERRANO MARTINEZ José Maria, CALMÈS Roger, L'Espagne: Du sous-développement au développement, 1998. BARRAQUÉ Jean-Pierre, Saragosse à la fin du Moyen-Age, 1998.

@ L'Harmattan ISBN:

1999 4

2-7384-7431-

Sommaire
Préface, Raphaël Carrasco Introduction générale 5 Il

I. Première partie: solidarités judéo-converses et répression inquisitoriale à la fin du XVe siècle
I.1. La part du milieu: le cadre géographique 1.2. Le cadre humain: les communautés converses de la Nouvelle-Castille 1.3. Le cadre idéologique: la répression à l'égard de la communauté converse II. Deuxième partie: les dispositions légales à l'encontre des judéo-convers au XVIe siècle 11.1. La caractérisation du judéo-convers n.2. Les dispositions canoniques et royales n.3. Les statuts de «pureté de sang» lIA. Le «racisme social» à l'encontre des judéo-convers III. Troisième partie: stratégies et mécanismes d'intégration sociale IILl. Les judéo-convers: un groupe à l'identité paradoxale III.2. Aspects démographiques III. 3. Aspects sociologiques Conclusion Bibliographie Appendices

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23 34 56

75 75 90 105 117

127 127 136 160 189 195 213

Préface
Le mythe de la tolérante «Espagne des trois religions» médiévale a vécu. De même, la vision apocalyptique des persécutions menées, à l'aube de la Renaissance, par des inquisiteurs racistes abreuvant de sang un peuple vindicatif et fanatisé, n'a plus cours. La vérité historique s'est, comme toujours, frayé un chemin entre les extrêmes, non sans difficulté cette fois, ni malentendus. C'est qu'il fallait franchir de nombreux obstacles, idéologiques, mentaux et même politiques, pour parvenir à dépasser le point de vue résolûment propagandiste et manichéen ayant prévalu durant des lustres dans ce genre d'incursions à travers la mémoire collective d'une Espagne assez encline à réactualiser ses pires traumatismes au gré des soubresauts d'un vécu historique passablement mouvementé. Dans cette conquête de la sérénité, les problématiques importées de l'histoire économique et sociale ainsi que de l'histoire des «mentalités» ont joué un rôle de premier plan. S'inscrivant dans ce genre d'approche, le livre de Vincent Parello sur les judéo-convers de la Manche représente une avancée décisive dans un domaine où l'on n'avait guère progressé depuis plus de trente ans: la condition sociale des descendants des convertis de juifs des premières générations. En effet, l'univers des marranes a, jusqu'ici, surtout été scruté du point de vue religieux, culturel, ou encore à la lumière de la persécution inquisitoriale, si violente, et qui a tant frappé les esprits d'hier et d'aujourd'hui. Autrement dit, c'est à travers sa radicale altérité que la population judéo-converse a intéressé (nous pourrions même dire «fasciné») les éruditsl. Les quelques études qui ont eu le mérite d'attirer l'attention sur l'importance des facteurs sociaux, ouvrant de nombreuses voies, sont toutes relativement anciennes et n'ont pas à ce jour suscité une grande émulation, d'où un retard considérable dans ce domaine. La clase social de los conversos, de Dominguez Ortiz, date de 19552,Les controverses des statuts de
l, Nous voulons parler des historiens non juifs. Les spécialistes juifs ont volontiers adopté une attitude sympathique, pour ainsi dire militante, leurs écrits tenant davantage du martyrologe que de la critique positive. Il y a, cela va de soi, d'immenses exceptions, mais nous ne voulons pas aborder ces problèmes à présent. 2. Dominguez Ortiz, Antonio, La clase social de los conversas en Castilla en la edad moderna, Monograffas hist6rico-sociales, III, Madrid, 1955. Depuis cette date, M. Dominguez Ortiz a publié d'autres synthèses sur le sujet qui reprennent les idées du

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«pureté de sang» de Sicroff, de 19603 et Los jud{os... de Caro Baroja, de 19634. Rien de bien nouveau n'avait été fait depuis pour la Castille, zone pourtant fondamentale à l'époque moderne, ni pour ce moment crucial que représentent les années de transition entre le Moyen Age et la modernité. Car parmi les recherches récentes, l'excellente étude d'Enric Porqueres5. Lourde alliance, est consacrée aux judéoconvers majorquins, les xuetes, et à une époque bien postérieure. Quant à la thèse de Pilar Huerga6 et surtout celle de Bernardo Lopez?, exemplaire à bien des égards, elles concernent la société des marranes portugais du XVIIe siècle, fort différente de celle des judéo-convers castillans de l'époque des Rois catholiques et de Charles Quint. Tous ces ouvrages tirent, à des degrés divers il est vrai, mais toujours significatifs, un parti considérable des archives du Saint-Office de l'Inquisition. Le livre de Vincent Parello fait partie de cette lignée d'enquêtes fondées sur l'exploitation de sources manuscrites de première main et de provenance inquisitoriales pour une bonne part. Sa visée n'est pas exactement quantitative, bien que l'exploitation sérielle des sources soit privilégiée chaque fois que cela est possible. Ce sont les parcours sociaux et les stratégies d'intégration des judéoconvers qui intéressent notre auteur. Nous relèverons quant à nous, parmi les multiples questions abordées, trois points qui nous semblent présenter une grande nouveauté et qui permettent de se poser de nombreux problèmes sous un jour inédit: il s'agit de l'étude de la densité du peuplement judéo-convers, du traitement du spectre sociologique des professions et pour finir de l'enquête à travers les généalogies afin de déduire le système des alliances. Ces trois réseaux de facteurs permettent de dessiner les contours d'une société
premier ouvrage et n'ont nullement la prétention de renouveler la question: Los judeoconversos en Espana y América, Madrid, Istmo, 1978 et Los judeoconversos en la Espana moderna, Madrid, Mapfre, 1992. 3. Sicroff, Albert, Les controverses des statuts de pureté de sang en Espagne du XVe au XVIIe siècle, Paris, Didier, 1960, traduit très tardivement en espagnol: Los estatutos de limpieza de sangre, Madrid, Taurus, 1985. 4. Caro Baroja, Julio, Los judfos en la Espana moderna y contemporanea, Madrid, Arion,3 vol. 1963, rééd.: Madrid, lstmo, 1978. 5. Porqueres i Gené, Lourde alliance. Mariage et identité chez les descendants de juifs convertis à Majorque (1435-1750), Paris, Kimé, 1995. 6. Huerga Criado, Pilar, En la raya de Portugal, Salamanque, Universidad, 1993. 7. Lopez Belinchon, Bernardo, Estudio de la minorfa judeoconversa en Castilla en el siglo XVll. El caso de Fernando Montesinos, thèse soutenue à l'Université d'Alcali! de Henares en 1995, à paraître prochainement.

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homogène, fortement individualisée et extrêmement «visible» si l'on se place du côté de la société dominante. La concentration géographique des conversas est donc le premier phénomène remarquable mis en lumière par cette étude. Elle dépasse ce qu'on avait toujours supposé: entre 10 et 30 % des habitants des bourgs et des villes de la Manche étaient d'origine judéo-converse et eurent à pâtir (à des degrés divers) de la persécution inquisitoriale. Vers 1500, Tolède comptait dans ses murs un bon cinquième (peut-être même le quart) de descendants de juifs convertis. Il faut, bien entendu, prendre garde qu'on a affaire à la population urbaine et non à la population générale. Or la NouvelleCastille était rurale à 80 % à cette époque. Mais cela ne donne que davantage de signification à la chose, c'est-à-dire à cette «visibilité» dont nous avons parlé: les judéo-convers, citadins -on le savaitconstituaient de grandes minorités très concentrées par quartiers spécifiques, concentration qui faisait à la fois leur force et leur faiblesse. Il s'agissait de sociétés très «repérables»,par conséquent, d'où leur fragilité, mais aussi fort «compactes», autrement dit particulièrement aptes à conserver bien des traits différentiels de leur culture et de leurs usages, d'où leur force, entendez leur capacité de résistance. Rien, dans l'état actuel de nos connaissances, ne permet d'affirmer que ces importants pourcentages de population nouvellechrétienne puissent être extensibles à l'ensemble des villes de Castille et d'Aragon. Cependant, une grossière pesée globale donne le résultat suivant: vers 1525, les royaumes d'Espagne comptaient quelque 4 600 000 habitants, soit no 000 pour la population urbaine. En appliquant les pourcentages donnés plus haut, nous aurions en ville un minimum de 91 000 judéo-convers et un maximum de 276 000. En prenant une valeur moyenne (15 % de conversas) on aboutit au chiffre de 184 000 individus. Or, nous savons que les descendants des juifs étaient au moins 200 000 à l'aube du XVIe siècle (Ladero Quesada et Domînguez Ortiz admettent le chiffre de 250 000). Donc la concentration urbaine des conversas devait se situer aux alentours de 20 % de la population de manière générale, la Nouvelle-Castille ne constituant pas une zone refuge, comme on a pu le penser, bien au contraire (Tolède serait une grande et remarquable exception). Ce pourcentage est deux fois plus fort que celui communément admis par les historiens des villes castillanes de la fin du Moyen Age (ils pensent en général que 10 % de population conversa urbaine est un ordre de grandeur suffisant). Mais nous pensons qu'il faut désormais tenir compte de ce nouvel ordre de grandeur qui explique bien des

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choses et lancer des enquêtes précises là où les sources le permettent afin de parvenir à des certitudes généralisables. De même, et c'est le second phénomène capital mis en lumière par l'auteur, les importants changements détectés dans le profil général des professions entre les années 1495 et les années 1550 permettent-ils de se faire une idée bien plus précise des stratégies sociales de l'élite judéo-converse, de subodorer que celles-ci leur furent dictées par le «choc inquisitorial» et furent donc mises en place après 1500. Cela supposa, dans bien des cas, un changement complet (géographique, professionnel, religieux, etc.) une reconversion, c'est le cas de le dire, aux répercussions «mentales» considérables. Une des réalités les plus intéressantes, que nous subodorions par ailleurs à mille détails concordants épars dans les documents d'archives, mais que cette étude semble fonder de manière plus crédible, c'est le transfert opéré par l'élite, au cours de la période étudiée, entre le secteur secondaire et le secteur tertiaire, transfert qui permit d'abandonner des professions viles et mécaniques fortement «marquées» au bénéfice d'autres plus propres d'un «établissement» disant un désir d'intégration certain. Naturellement, les professions du tertiaire typiquement conversas subsistent, mais sont loin d'être dominantes. Trait particulièrement remarquable: la permanence du mouvement d'investissement des conseils municipaux commencé dès le XIIIe siècle. Ici aussi, des enquêtes supplémentaires et contrastives sont nécessaires pour déterminer le degré de généralisation que présente l'échantillon analysé par Vincent Parello. Il ressort en effet de son étude que la société judéo-converse de la Manche à l'époque des Rois Catholiques se caractérisait par un grand dynamisme économique et social et par un étirement spectaculaire des fortunes concentrant entre les mains d'une élite extrêmement rare (un peu moins de 10 % de la population étudiée) l'essentiel des moyens (70 % de la valeur des patrimoines). A l'inverse, les deux-tiers des ménages ne détenaient que le dixième des patrimoines. Cette bi-polarité permet d'expliquer, elle-aussi, bien des choses. Cependant il convient de bien souligner que le montant de ces fortunes de l'élite judéo-converse était relativement modeste: quelque 1 500 ducats en moyenne pour le petit groupe des privilégiés, ce qui est comparable à l'avoir des élites artisanales des villes, mais très inférieur aux patrimoines des grands marchands-fermiers de rentes, et parfaitement ridicule comparé aux patrimoines de la noblesse. Seule une infime minorité (1 % de l'échantillon, peut-être 1,5 %, soit au

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maximum une cinquantaine de familles) était véritablement riche (patrimoines dépassant les la 000 ducats mais atteignant rarement les 20 000). Ces hommes appartenaient d'ailleurs à l'élite des marchands-financiers et parfois étaient déjà parvenus à être intégrés dans le cercle étroit des caballeros honrados, regidores pour la plupart, autrement dit, dans l'oligarchie locale détentrice du pouvoir. Mais le plus intéressant dans ce livre est l'étude des alliances, résolument endogamiques, contrairement à ce qu'on avait trop vite affirmé et qu'on avait mis de l'avant comme représentant une des stratégies d'intégration essentielles de cette minorité frappée par un déshonneur congénital, si l'on peut dire. La présente étude montre qu'il faut rester très prudent en la matière. Les conversos de la Manche et sans doute d'ailleurs (ou du moins ce groupe considéré comme l'élite économique et culturelle, fortement marqué par l'Inquisition) se mariaient entre eux, ne se «mélangeaient» pas en somme, signe ambigu s'il en est, disant d'un côté l'attachement à une forme d'identité, de mémoire mais aussi à un certain style dans les affaires, clé de bien des réussites, et de l'autre le prix de l'exclusion, le refus de la société dominante de les admettre dans son sein. Cette réalité, double mais aux deux côtés fatalement solidaires, pour ainsi dire (ce «biseau»,comme aurait pu dire Ortega y Gasset), explique bien des aspects du destin fascinant de ces populations marquées du sceau de «l'impureté»,des fulgurances plus clinquantes ou spectaculaires que plusieurs chercheurs avaient détectées de longue date, dans la littérature en particulier, aux subtils compromis et aux périlleuses recherches d'équilibre mis à jour par les patients historiens du social.
Raphaël CARRASCO

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A mes parents et grands parents, à Raphaële, Anaïs et Basile.

Nous tenons à exprimer nos plus vifs remerciements: -A Monsieur le Professeur Raphaël Carrasco qui a été notre directeur de thèse et à qui nous sommes redevable de son aide précieuse et de son excellente connaissance du sujet. -Aux membres de notre jury de thèse, composé de Madame Annie Molinié-Bertrand, Professeur de Civilisation espagnole à l'Université de Paris IV, de Monsieur Alain Milhou, Professeur de Civilisation espagnole et latino-américaine à l'Université de Rouen, et de Monsieur Denis Menjot, Professeur d'Histoire médiévale à l'Université de Strasbourg II. - A la Casa de Vehizquez qui nous a accueilli pendant deux ans en tant que membre de la section scientifique, et plus particulièrement à ses deux derniers directeurs, Messieurs Joseph Pérez et Jean Canavaggio, à son secrétaire général, Monsieur Jean-Gérard Gorges, ainsi qu'à tout le personnel de la bibliothèque. -A Monsieur Jean-Pierre Dedieu, spécialiste de l'Inquisition de Tolède, pour l'accueil chaleureux qu'il nous a réservé à Bordeaux à la Maison des Pays Ibériques au mois d'avril 1995. -Aux archivistes de l'Archivo General de Simancas et de l'Archivo Historico Nacional de Madrid, pour l'aide qu'ils nous ont apportée.

Introduction

générale

En raison de sa portée idéologique, religieuse et socio-culturelle, l'histoire des judéo-convers' a toujours alimenté en Espagne comme à l'étranger un intense débat, pour ne pas dire une intense polémique, chez les spécialistes. A l'exception de quelques pionniers à la fin du XIXe et au début du XXe sièclel, c'est à partir de 1948 -date de la parution de l'ouvrage d'Américo Castro, Espana en su historia (deuxième version, La realidad historica de Espana, Mexico,1954)- que les études sur les judéo-convers commencent à prendre de l'ampleur. Influencé par la philosophie de l'histoire d'Ortega y Gasset et de Dilthey, par l'oeuvre et la méthode de Georges Dumézil, Américo Castro repense l'histoire d'Espagne comme celle d'un pays au destin singulier, irréductible à tout modèle européen. Il ne s'agit plus de voir ce qui rattache l'Espagne aux grands courants européens comme l'Erasmisme, la Renaissance, les Lumières, etc..., mais d'étudier au contraire la radicale altérité espagnole. L'Espagne médiévale présente un système original de castes qui repose sur la religion -chrétiens, maures et juifs- et non sur une quelconque différenciation sociale, comme cela est le cas à la même époque dans le reste de l'Europe. C'est la caste qui détermine le statut social de l'individu ou du groupe: ainsi les juifs sont-ils affectés aux fonctions intellectuelles et économiques, les maures aux tâches artisanales et agricoles et les chrétiens aux postes de commandement et aux charges honorifiques. Dans cette perspective théorique, les bouleversements qui apparaissent en Espagne à la fin du XIVe siècle, marquent la fin de «l'Espagne des trois religions» et inaugurent une ère de conflits (edad conflictiva) entre juifs, maures et chrétiens. A ce moment-là, la société espagnole commence à se scinder entre vieux et nouveauxchrétiens, et la «pureté de sang» devient la forme que prend la
* Une importante population juive espagnole s'est convertie au christianisme à la suite des pogroms de 1391, de la dispute de Tortosa et des prédications de saint Vincent Ferrier (1413-1415) et de l'expulsion générale (1492). I On pense à Amador de los Rios, J., Historia social, polftica y religiosa de los Judfos de Espana y Portugal, 3 vols, Madrid, 1984 (1ère éd. 1875-1876); à Azevedo, J.L, Historia dos cristaos no vos portugueses, Lisbonne, 1921; à Roth, C., A history of the Marranos, Philadelphie, 1941; etc...

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conscience d'appartenir à la caste dominante. S'inspirant du modèle dumézilien de la tripartition fonctionnelle, Américo Castro entend ainsi rendre compte de toutes les attitudes historiques d'un peuple2. Dans les années 1950, les recherches sur les judéo-convers s'écartent du débat à proprement parler scientifique et prennent un tournant dogmatique. En réalité, c'est un véritable débat idéologique qui oppose les «progressistes» aux «conservateurs», les penseurs «juifs» aux «chrétiens». Pour les «progressistes», les judéo-convers sont victimes des assauts répétés des vieux-chrétiens qui les empêchent de s'assimiler à la société majoritaire; pour les «conservateurs», la bataille d'unification religieuse menée par les Rois Catholiques, avec l'instauration de l'Inquisition (1480) et l'expulsion des juifs (1492), n'est que la conséquence du refus d'assimilation des judéo-convers, dont les solidarités religieuses, familiales, économiques..., constituent le fondement même de leur identité de groupe. Pour les historiens «juifs», les judéo-convers apparaissent comme des martyrs solidaires de la religion de leurs ancêtres, alors que pour les historiens «chrétiens» cette solidarité sans faille tient plus du mythe que de la réalité sociale. Dans le domaine de la culture, les opinions sont également très controversées. Penseurs «juifs» et chrétiens «progressistes» s'accordent à souligner la vitalité culturelle des communautés converses ainsi que l'importance du substrat judaïque dans la culture espagnole, tandis que les milieux «conservateurs» minimisent cet apport dans lequel ils ne voient qu'un témoignage sur l'hétérodoxie3 Il faudra attendre les travaux de
2 Parmi les études sur Castro, on pourra consulter avec profit: Asensio, E., La Espana imaginada de Américo Castro, Barcelone, El Albir, 1976; Gomez-Martfnez, J.L, Américo Castro y el origen de los espanoles: Historia de una polémica, Madrid, Gredos, 1975; Oriol, P.S, «The historiography of Américo Castro: an anthropological interpretation», Bulletin of Hispanic Studies, 49, 1972, pp. 40-50; Sicroff, A.. «Américo Castro and his critics: Eugenio Asensio», Hispanic Review, 40, 1972, pp. 1-30; Pérez, J., Isabelle et Ferdinand, Rois Catholiques d'Espagne, Paris, Fayard, 1988, pp. 427-437. 3 Les deux historiens juifs les plus connus sont: Baer, Y., A History of the Jews in Christian Spain, 2 vols, Philadelphie, 1961 (Historia de los JudÎos en la Espana cristiana, 2 vols, Madrid, 1981) et Netanyahu, B., The Marranos of Spain. From the Late 14th to the Early 16th Century, New York, 1966. Parmi les historiens chrétiens progressistes on peut citer: Domfnguez Ortiz, A., «Los cristianos nuevos. Notas para el estudio de una clase social», BoletÎn de la Universidad de Granada, 87, (1949), pp.

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l'historien français Isaac Révah, pour que le débat sur les judéoconvers quitte la sphère du politique et de la croyance, et retrouve enfin une certaine sérénité. Partant des facteurs socio-culturels de comportement, cet auteur, dont l'analyse s'applique essentiellement aux milieux judéo-convers portugais, définit le marranisme comme un réseau de triples solidarités à la fois familiales, économiques et religieuses4. En 1960, l'ouvrage de l'américain Albert Sicroff vient apporter des précisions fondamentales sur la controverse juridique et théologique suscitée par les statuts de «pureté de sang» en Espagne5, Dans les années 1970-1980, on assiste à un engouement spectaculaire pour les études inquisitoriales et, partant, pour la question des judéo-convers. Cela n'a rien d'étonnant, car il existe un lien indissociable entre cette minorité ethnico-religieuse et le tribunal du Saint-Office qui, nous aurons l'occasion d'insister sur ce point, a été créé pour lutter contre l'hérésie des judaïsants soupçonnés de pratiquer en secret la loi mosaïque. Nombre d'historiens qui ont voulu se livrer à l'étude monographique d'un tribunal inquisitorial sont obligés d'aborder -ne serait-ce que partiellement- la problématique des judéo-convers. C'est le cas de

249-297, Los conversos de origen judfo después de la expulsiôn, Madrid, 1955 et Caro Baroja, 1., Los Judfos en la Espana Moderna y Contemporanea, 3 vols, lIe éd., Madrid, 1978. Pour la vision conservatrice, on peut mentionner l'ouvrage de Nicolas L6pez Martinez, dans lequel celui-ci adopte un point de vue national et apologétique: Los judaizantes castellanos y la Inquisiciôn en tiempos de Isabella Catôlica, Burgos, 1954. En 1950, cet auteur avait déjà publié un article sur le même thème: «El peligro de los conversos. Notas para la introducci6n al estudio de la Inquisici6n espanola», Hispania Sacra, 3 (1950), pp. 3-61. 4 Revah, I.S, «Les marranes», Revue des études juives, CXVIII (1959-1960), pp. 2977. 5 Sicroff, A., Les controverses des statuts de pureté de sang en Espagne du XVIe au XVIIe siècle, Paris, 1960; Los estatutos de limpieza de sangre, Madrid, 1985.

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Ricardo Garcia Carcel6, d'Angela Selke7, de Jaime Contreras8, de Haim Beinart9, de Jean-Pierre DedieulO, etc... Les récentes études sur l'Inquisition et les judéo-convers ont tendance à privilégier les recherches de type monographique et de micro-histoire sociale. L'Inquisition a cessé de constituer un objet d'étude en soi, et les historiens préfèrent se pencher sur les relations entre trois interlocuteurs privilégiés: les judéo-convers, les notables vieux-chrétiens et le Saint-Office. L'équipe de recherche créée en 1985 par le professeur Jaime Contreras constitue à cet égard une nouveauté dans les études sur l'organisation économique, sociale et culturelle du crypto-judaïsme espagnol. Elle s'oriente à l'heure actuelle vers l'analyse des espaces de solidarité et de sociabilité mis en place par les judéo-convers dans le temps et dans l'espace -environnement familial, organisation de la minorité, stratégies et alliances matrimoniales, réseaux de clientèles, etc , la reconstruction de cette minorité au sein des structures économiques de la majorité --{;ontexte local (affermages, contrôle de foires...), contexte international (commerce capitaliste), degré de dépendance de l'économie castillane vis-à-vis des grands centres de financement et de distribution-, l'élaboration d'un cadre de références culturelles -horizons religieux du marranisme, plans de mentalité collective- et la perception que la majorité a de cette minorité -système d'identification de la minorité, étude de l'antisémitisme Dans son dernier livre publié en 1992, Jaime Contreras observe le tissu social des villes de Murcie et de Lorca dans la deuxième moitié du XVIe siècle, au sein d'une lutte pour la conquête ou la conservation du pouvoir économique et politiquell.
6 Garda Carcel, R., Orfgenes de la Inquisicion espanola. El tribunal de Valencia, 1478-1530, Barcelone, 1976. 7 Selke, A., Vida y muerte de los Chuetas de MaUorca, Madrid,1980. 8 Contreras, J., El Santo Oficio de la Inquisicion de Galicia, Madrid, 1982. 9 Beinart, H., Los conversas ante el tribunal de la Inquisicion, Barcelone, 1983. 10 Dedieu, J.P, L'administration de la foi. L'Inquisition de Tolède (XVIe-XVllle siècles), Madrid, Casa de Velazquez,1989 (2ème édition 1992). Livre tiré d'une thèse d'Etat rédigée en1987. 11 Contreras, J., Sotos contra Riquelmes, Anaya, Madrid, 1992. Cet auteur a consacré de nombreuses études aux judéo-convers parmi lesquelles: «Criptojudaismo en la Espana moderna. Clientelismo y linaje», Areas, n09, Murcie, 1988, pp. 75-101; «Hipôtesis y reflexiones: la minoria judeoconversa en la historia de Espana» in: L.C

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Dans la lignée de cet historien, Raphaël Carrasco12 affirme qu'il faut distinguer clairement l'époque des judéo-convers antérieure aux années 1570-1580, de celle des Portugais, postérieure à ces dates. Selon lui, les judéo-convers espagnols au XVIe siècle ne posent nullement un problème religieux, car ils sont parfaitement intégrés dans la société dominante vieille-chrétienne, mais bel et bien un problème social. En revanche, les marranes portugais posent davantage un problème religieux. Ce marranisme n'est plus un problème spécifiquement espagnol mais un problème de judaïté. Refusant de se placer sur le terrain de l'examen religieux, Raphaël Carrasco considère que le «problème convers» au XVIe siècle est avant tout un problème social, et que les enjeux de la discrimination de la «pureté de sang» sont à chercher dans un contexte de lutte politique entre clientèles. A l'instar de leurs homologues vieux-chrétiens, les judéo-convers interviennent à tous les échelons de la formation sociale et prennent part de façon active aux tensions et conflits politiques, idéologiques et économiques de leur temps. C'est ce que ne cessent de démontrer les diverses études réalisées dans ce domaine. Grâce au croisement d'archives inquisitoriales, paroissiales et notariales, José Carlos G6mez Menor Fuentes a pu reconstituer les réseaux des principales familles converses marchandes tolédanes qui, à la suite de leur conversion au christianisme entre les années 1391 et 1420, ont réalisé des alliances matrimoniales avec les familles

Alvarez Santal6 et C.M Cremades, Mentalidad e ideologia en el Antiguo Régimen, Murcie, 1993, pp. 37-56; «Linajes y cambio social: la manipulaci6n de la memoria», Historia social, n021, 1995, pp. 105-124; «Conversi6n, riqueza y poder polftico. Revueltas urbanas en Castilla en el siglo XV" in: Politica, religi6n e inquisici6n en la Espana moderna, Madrid, 1996, pp. 201-219. 12 Carrasco, R., «Solidarités et sociabilités judéo-converses en Castille au XVIe siècle. A propos d'un vieux débat historique» in: Solidarités et sociabilités en Espagne (XVI-XXe siècles), Carrasco (Ed.), Besançon, 1991, pp.167 -186; «Solidaridades judeoconversas y sociedad local» in: Inquisici6n y conversos, III Curso de cultura hispano-judia y sefardi de la universidad de Castilla-La Mancha, Tolède, 1994, pp. 61-79; «Pureté de sang et paix civile en Nouvelle-Castille (XVeXVIe siècles)>>, Etudes Hispaniques, n° 21, 1994; «Els veritables senyals d'identitat dels jueus conversos espanyols», L'avenç, n021O, 1997, pp. 40-45.

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bourgeoises d'origine vieille-chrétienne13. Miguel Angel Ladero Quesada a exploité récemment les listes des personnes «habilitées» par l'Inquisition de Séville à la fin du XVe siècle (1495) et prépare une étude de plus grande envergure sur les judéo-convers castillans au XVe siècle!4. Sous la direction de ce dernier, Maria deI Pilar Râbade Obrad6 a soutenu une thèse d'Etat sur les judéo-convers dont l'influence fait d'eux une véritable «élite de pouvoir» au service de la Cour des Rois CatholiquesI5. En 1994, Pedro Luis Lorenzo Cadarso16 a publié un article sur les familles judéo-converses de Cuenca et de Guadalajara qui ont atteint un certain prestige social et économique en raison de leurs services rendus à la Couronne et à l'aristocratie seigneuriale pendant le Bas Moyen Age. L'historienne américaine Linda Martz!7 a tenté d'élucider les stratégies d'intégration sociale de certains groupes convers tolédans du XVe au XVIe siècle à travers la reconstitution méticuleuse de familles, et mis en évidence les implications purement sociales de la «pureté de sang». Le collectif convers de Soria a fait l'objet d'études ces dernières années de la part de Maximo Diago Hernandol8. Celui-ci a analysé le rôle joué par la bourgeoisie converse des marchands, des fermiers d'impôts, des prêteurs sur gages, etc...dans l'économie générale de la ville, et a suivi
13 G6mez-Menor Fuentes, J. C, Cristianos nuevos y mereaderes de Toledo, Tolède, 1970. Cet auteur poursuit à l'heure actuelle ses recherches sur les judéo-convers du diocèse de Tolède: médecins du XVIe siècle, famille des Rojas, famille du licencié Sebastian de Horozco, Loaysa de Santa Olalla, etc... 14 Ladero Quesada, M. A, «Sevilla y los conversos: los habilitados en 1495», Sefarad, LIl, 1992, pp. 429-447; «Los judeoconversos en la Castilla del siglo XV» (1997) (sous presse). 15 Rabade Obrad6, M.P, Una élite de poder en la Corte de los Reyes CatoUeos, los judeoeonversos, Madrid, 1993. 16 Lorenzo Cadarso, P.L, «Esplendor y decadencia de las oligarqufas conversas de Cuenca y Guadalajara (siglos XV y XVI»>, Hispania, UV, 186 (1994), pp. 53-94. 17 Martz, L., «Conversos families in fifteenth and sixteenth century Toledo: the significance of lineage», Sefarad, XLVIII, Madrid, 1988, pp. 117-196; «Pure blood statutes in sixteenth century Toledo: implementation as opposed to adoption», Sefarad, UV, 1, 1994, pp. 83-100. 18 Diago Hernando, M., «Los judeoconversos en Soria después de 1492», Sefarad, 51, Madrid, 1991, pp. 259-297; «ludfos y judeoconversos en Soria en el siglo XV», Celtiberia, n084, 1992, pp. 225-253; «El ascenso sociopolftico de los judeoconversos en la Castilla del siglo XVI. El ejemplo de la familia Beltram>, Sefarad, LVI, Madrid, 1996, pp. 227-250.

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l'ascension sodo-politique des Beltnin de Soria.

des familles les plus en vue, comme celle

Que le lecteur nous pardonne de ne pas avoir mentionné dans cet aperçu panoramique tel ou tel nom, telle ou telle référence. Nous ne voulions aucunement faire montre d'exhaustivité, mais tout au plus signaler certaines pistes empruntées par l'historiographie la plus récente. Faire l'étude d'un groupe ou d'un sous-groupe humain, revient à opérer une coupe dans la société «globale», à délimiter un cadre physique et chronologique, pour pouvoir ensuite dégager des unités signifiantes et logiques. Sans ce travail préalable, il s'avère impossible d'établir des corrélations entre les multiples faisceaux d'informations que nous livrent les documents d'archives. A travers la création de catégories -physiques, humaines, mentales, etc , l'historien élabore à sa façon déjà une certaine philosophie de l'Histoire. Dans le cadre de ce livre, nous allons nous intéresser aux milieux judéo-convers du district inquisitorial de Tolède à la fin du XVe siècle, plus précisément à l'avènement des Rois Catholiques, et dans la première moitié du XVIe siècle, jusqu'en 1574 environ, date à laquelle le Saint-Office cesse sa poursuite des «inhabilités»19. Nous n'avons nullement l'intention de faire un ouvrage d'histoire religieuse ni économique, mais une étude de micro-histoire sociale qui s'inscrit dans la lignée des recherches amorcées dans les années 1950 par Francisco Marquez Villanueva et reprises aujourd'hui, dans la perspective d'une enquête systématique, par des chercheurs comme Jaime Contreras, Miguel Angel Ladero Quesada, Jean-Pierre Dedieu, Raphaël Carrasco, etc... En effet, l'étude des solidarités et des sociabilités judéo-converses n'en est qu'à ses débuts en l'absence de monographies susceptibles de nous éclairer sur les composantes réelles de ces différentes sociétés, sur leur rôle local, sur leur évolution. On a souvent tendance à globaliser le «problème convers» comme s'il s'agissait d'un phénomène homogène, alors qu'en fait les caractéristiques divergent selon la période, le type de population, les régions...Il en résulte que l'on connaît encore assez mal aujourd'hui
19 Le terme espagnol «inhabil» n'a pas d'équivalent immédiat en français. Par <<inhabilité», il faut entendre individu frappé d'incapacité légale d'exercice (exclusion des offices publics, des bénéfices ecclésiastiques, des charges honorifiques...).

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le rôle joué par les élites rurales (ou semi-urbaines) judéo-converses au sein des sociétés locales vieilles-chrétiennes. Quels sont en effet les degrés d'intégration de ces élites? Quels sont les liens des différents groupes entre eux? Quelle est l'importance des solidarités familiales, économiques et religieuses dans le développement des relations professionnelles et sociales de la minorité judéo-converse? Le manque de sources, pour l'époque des Rois Catholiques en particulier, a conduit les historiens à s'intéresser à l'activité du SaintOffice qui a laissé quant à elle de nombreuses traces. C'est donc la répression des judéo-convers accusés de judaïsme qui est la mieux connue. Nous voudrions à notre tour, en partant de sources inquisitoriales également, mais en y ajoutant d'autres enquêtes, retrouver la société réelle dans toute sa complexité et sa positivité. L'on possède à ce jour quelques listes de judéo-convers, publiées par Marcel Bataillon2o, par Antonio Rodriguez Monifi021 et par Claudio Guillén22. Ces listes aux contenus sociologiques intéressants, peuvent être complétées au moyen de celles des «habilités» par l'Inquisition de Tolède en 1495 et 1497 publiées par Francisco Cantera Burgos et Pilar Leon Tell023, ou de celles contenues dans la liasse 100 de Contaduria Mayor de Cuentas, primera época, des archives de Simancas, seulement exploitées pour Séville24. Nous avons pour notre part mis la main sur d'autres listes «d'habilités» du district de Tolède, ainsi que sur des recensements de judéo-convers qui couvrent la période s'étendant entre les années 1490 et les années 1540. Mais surtout nous avons trouvé une importante série de procès complets pour «inhabilitation». Ces dossiers s'échelonnent tout au long du XVIe siècle, mais par le biais des généalogies détaillées fournies par les prévenus, il nous est
20 Bataillon, M., «Les nouveaux-chrétiens de Ségovie en 1510», Bulletin Hispanique, LVIII, 1956, pp. 207-231. 21 Rodriguez Monifio, A., «Les judaïsants de Badajoz de 1493 à 1599», Revue des Etudes Juives, XV (CXV), 1956, pp. 78-86. 22 Guillén, c., «Un padron de conversas sevillanos de 1510», Bulletin Hispanique, LXV, 1963, pp. 49-98. 23 Cantera Burgos, F. et Leon Tello, P., Judaizantes del arzobispado de Toledo habilitados por la lnquisiciôn en 1495 y 1497, Madrid, 1969. 24 Ladero Quesada, M. A, «Sevilla y los conversas: los habilitados en 1495» (note 4 de l'introduction).

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possible de remonter à l'époque des Rois Catholiques (et particulièrement aux années 1480, sur lesquelles nos documents donnent bien des renseignements qui nous semblent fondamentaux), de reconstituer l'itinéraire socio-professionnel des différentes familles sur trois ou quatre générations, parfois davantage, et de constituer un fichier de liens de parenté. Les procès pour «inhabilitation» de la province de Tolède conservés à l'Archivo Historico Nacional de Madrid, représentent un formidable outil de travail dans la mesure où ils permettent d'avoir accès à un groupe par définition insaisissable -les judéo-conversdont l'existence est fondée sur la mémoire d'un fait: l'hérésie d'un parent ou d'un grand-parent. Si tous les judéo-convers ont en commun de partager les origines infamantes d'une ascendance juive -ils sont «nouveaux-chrétiens de juifs», de la «caste des convers»-, il convient cependant de rappeler que tous ne sont pas «inhabilités» de droit, et que seuls le sont les condamnés et leurs descendants durant une ou deux générations. Ces familles judéo-converses sont particulièrement nombreuses à Tolède, dans les villes petites et moyennes de la Manche, et dans le Campo de Calatrava, vaste territoire octroyé à l'ordre militaire de Calatrava au temps d'Alphonse VII (voir cartes dans le premier chapitre)25. Dans une première partie, nous exploiterons de façon systématique les listes des «habilités» par l'Inquisition de Tolède, afin de dresser une première «radiographie» des sociétés judéo-converses de la Nouvelle-Castille et de la Manche à la fin du XVe siècle. Dans cette analyse quantitative et structurale, nous insisterons plus particulièrement sur les aspects démographiques, sociologiques et économiques. Nous essaierons de voir également en quoi a consisté la première phase de répression inquisitoriale à l'égard de la communauté judéo-converse, en observant le long de trois périodes (1483-1495, 1495-1505 et 1505-1516) le rythme et le type des condamnations ainsi que la «clientèle» principalement poursuivie. Dans une deuxième partie, nous étudierons le cadre politico-Iégal de l'«inhabilitation», conséquence directe de la première phase de répression inquisitoriale. A la fin du XVe siècle et au début du
25 Parello, V., «La inhabilitaci6n en el distrito inquisitorial de Toledo en el siglo XVI», Hispania Sacra, XLVI (1994), n094, pp. 448-472.

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XVIe, l'Inquisition espagnole et la monarchie des Rois Catholiques mettent en place un système législatif discriminatoire qui vise à exclure les descendants de condamnés -sur deux générations par la branche paternelle et sur une génération par la branche maternellede la vie publique et administrative des royaumes d'Espagne. Les statuts de «pureté de sang» dont l'existence remonte au milieu du XVe siècle mais qui se développent tout au long du XVIe siècle, vont prendre le relais de ces dispositions canoniques et royales. En marge de l'«inhabilitation» et des statuts de «pureté de sang», le XVIe siècle voit la recrudescence de ce qu'il y a bien lieu d'appeler un racisme de type social qui reprend, tout en la renouvelant, l'argumentation traditionnelle de l'antijudaïsme «théologique médiéval» . Nous nous pencherons enfin sur les stratégies et les mécanismes d'intégration sociale des judéo-convers dans le courant du XVIe siècle. Malgré les obstacles de la première phase de répression inquisitoriale, les dispositions légales contraires et les statuts de «pureté de sang», les judéo-convers parviennent à s'intégrer efficacement dans la société dominante vieille-chrétienne. Nous prendrons soin de bien mettre en évidence l'importance des solidarités économiques, familiales et matrimoniales dans le développement des relations professionnelles et sociales de la minorité converse. Pour ce qui touche aux solidarités religieuses, elles ne semblent pas avoir joué dans la Manche au XVIe siècle étant donné que les groupes convers sont parfaitement intégrés du point de vue spirituel.

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I. Première partie: solidarités judéo-converses et répression inquisitoriale à la fin du XVe siècle
Avant de passer à l'étude des phénomènes socio-économiques ou événementiels qui constituent la trame de l'histoire, il convient de faire la «part du milieu» et de consacrer un développement à ce que Fernand Braudel, dans son célèbre ouvrage sur la Méditerranée, nomme le «temps géographique»l. En marge du «temps social» qui est un temps lentement rythmé et du «temps de l'individu» qui présente «une histoire à oscillations brèves, rapides, nerveuses», il existe un troisième type d'histoire, pour ainsi dire hors du temps, qui rend compte de la relation lente et quasi immobile de l'homme avec le milieu géographique qui l'entoure. Cette réalité qui se perd dans la nuit des temps au point de devenir atemporelle, ce sont les ères géologiques et leurs mutations lentes; le cycle sans cesse renouvelé des saisons, avec ses étés caniculaires et ses rudes gelées hivernales, ses périodes sèches et pluvieuses; l'itinéraire des mérinos remontant, l'été, vers les pâturages de la Vieille-Castille et descendant, l'hiver, vers ceux de la Nouvelle-Castille et de l'Estrémadure le long des pistes de Léon, Avila, Ségovie et Cuenca; les eaux tranquilles ou tempêtueuses du Tage, chantées par Garcilaso de la Vega dans ses Eglogues; les horizons infinis des plateaux castillans qui ont fait l'admiration des écrivains de la génération de 1898; le spectacle des moissons, du paysan travaillant la terre avec sa houe; la ville de Tolède perchée sur son piton rocheux... Quelle que soit l'approche que l'on privilégie, il est impossible de faire l'économie de cette réalité structurale qu'est le milieu géographique. Aussi commencerons-nous par délimiter l'espace et planter le décor avant d'entreprendre l'histoire des judéo-convers.
1.1. La part du milieu: le cadre géographique

1.1.1. Le district inquisitorial de Tolède Le petit rectangle que nous avons isolé au centre de la carte de la Péninsule Ibérique correspond à la sphère d'extension juridicoadministrative du tribunal inquisitorial tolédan créé en 1485 sous le règne des Rois Catholiques (fig.l). Quoique bien moins étendu que
I Braudel, P., La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II, Armand Colin, Paris, 1990, t.I, pp. 16-27.

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son voisin du nord, Valladolid, ce district possède à la fin du XVIe siècle une superficie de plus de 47.000 km2 et s'étend sur 300 kilomètres du nord au sud, de Somosierra à la sierra Morena, et sur 200 kilomètres environ d'est en ouest. Il correspond aux actuelles provinces de Madrid, Tolède, Ciudad Real, et empiète à l'est sur la province de Guadalajara, à l'ouest sur la frange de Badajoz et de Caceres et au nord sur la province d'A vila. Son territoire est grosso modo celui de la Nouvelle-Castille2. Le haut plateau castillan de la Meseta confère toute son originalité à la morphologie de cette région. Le district inquisitorial de Tolède ne constitue pas un espace homogène du point de vue de sa configuration géographique3. Au nord, à l'est, et à un moindre degré au sud, le district est littéralement encerclé par des reliefs montagneux. Quatre grandes chaînes présentent des reliefs escarpés dépassant nettement les 2000 m d'altitude: Somosierra, Guadarrama, Gredos et la sierra de Gata à l'extrémité de la province de Caceres. L'ensemble de ces chaînes forme la cordillère Centrale dont la vigoureuse épine dorsale sépare la Meseta septentrionale de la Meseta méridionale. A l'est et au sud, la sierra de Cuenca -nommée également la serranilla de Cuenca- et la sierra Morena constituent d'autres obstacles naturels, mais de moindre envergure en raison de leurs reliefs peu élevés qui excèdent rarement les 1300 m. En revanche, la façade occidentale s'ouvre à l'ouest en direction du Portugal et de l'Océan Atlantique sans qu'aucun accident naturel ne vienne entraver sa route. A l'intérieur du district, on peut observer les collines et les vallées encaissées de l'Alcarria, les plaines situées en contrebas de la cordillère Centrale et les vastes étendues désertiques et poussièreuses de la Manche rendues légendaires par les aventures de l'hidalgo don Quichotte et de son écuyer Sancho Panza. En plein coeur de la Meseta méridionale, se dressent les monts de Tolède -petite réplique de la cordillère Centrale- dont les reliefs n'atteignent pas les 1500 m. En marge de ces reliefs, deux fleuves viennent rythmer la vie de la Meseta: le Tage au centre et le Guadiana plus au sud. Malgré l'apport d'affluents qui descendent de la cordillère Centrale, comme le Jarama et l'Alberche, le débit du premier fleuve atteint seulement 500 m3/s à son embouchure. Quant au second, il connaît le débit le plus faible des cinq grands fleuves de la Péninsule avec 79m3/s près de la frontière
2 Dedieu, J.P, L'administration l'introduction). 3 Vila Valenti, J., La péninsule 1968, pp. 30-36. de la Foi. L'Inquisition de Tolède (note 10 de de France, Paris,

ibérique, Presses Universitaires

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portugaise. En raison des faibles précipitations et de l'intensité de l'évaporation pendant la saison chaude, ces fleuves connaissent un fort déficit estival, nettement accusé dans le cas du Guadiana dont le débit moyen tombe à 6m3 pendant les mois de juillet et d'août. Le manque d'homogénéité du relief se retrouve également au niveau du climat et de la végétation. En raison de sa position centrale, la Meseta offre une variante continentale du climat méditerranéen avec des hivers rigoureux, des étés caniculaires et une absence de printemps véritables. Plus on s'éloigne des côtes et plus l'amplitude thermique annuelle s'accroît, pouvant atteindre 19-20° de moyenne dans des villes comme Madrid ou Albacète. Dans la Meseta septentrionale les hivers sont très marqués (de l'ordre de 3° de moyenne), et les pluies peu abondantes (environ 400 mm) augmentent au fur et à mesure que l'on se rapproche de la périphérie. C'est la raison pour laquelle certaines régions occidentales de la cordillère Centrale ont un climat qui ressemble étrangement à celui de la Galice ou de la corniche Cantabrique avec du brouillard, de l'humidité, du crachin, une végétation de hêtres, de châtaigniers, d'érables, etc En revanche, dans la Meseta méridionale les hivers sont moins rigoureux, les températures plus élevées et la pluviosité moins abondante, ce qui se traduit dans le paysage par une plus grande aridité. La ville de Ciudad Real, par exemple, reçoit une pluviosité annuelle de 388 mm et la température moyenne du mois le plus froid y est de 5,2°4. Cependant, l'existence de secteurs plats, ouverts sur l'Océan, comme la dépression du TageSado, favorise la pénétration du climat maritime par la bordure et la région du sud-ouest de la Meseta. En dépit, çà et là, d'influences maritimes, le climat de la Meseta centrale reste marqué dans l'ensemble par une forte tendance continentale. Le district inquisitorial de Tolède n'est pas non plus uniformément peuplés. Au XVe siècle, les grands centres urbains se situent au nord du Tage. Jusqu'à ce que Madrid devienne la capitale du royaume sous Philippe II, Tolède demeure la ville la plus importante de la Nouvelle-Castille. C'est à la fois un centre administratif et ecclésiastique -siège du primat d'Espagne-, un centre aristocratique -nombre de lignages illustres y résident-, un centre industriel et marchand -on y travaille le métal (fer, métaux précieux), la laine et la soie importée d'Andalousie et de Murcie-.
4 Vilâ Valenti, J., La péninsule ibérique, p. 55 (note 3 de la première partie). 5 Molinié-Bertrand, A., Au siècle d'or, l'Espagne et ses hommes, Economica, Paris, 1985, pp. 229-258.

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Quant aux villes d'Alcala de Henares et de Talavera, elles font partie de la mense archiépiscopale de Tolède et se caractérisent par leurs fonctions ecclésiastiques et universitaires. A la fin du XVe siècle, le cardinal Cisneros crée la célèbre université d'Alcala qui va devenir très vite la rivale de Salamanque. Parmi les villes du nord, il faut également citer Guadalajara, siège de la cour des ducs de l'Infantado (Mendoza), et Ocana, commanderie et résidence du gouverneur de l'ordre militaire de Saint-Jacques. A la différence de la Meseta septentrionale, densément peuplée, la Meseta méridionale possède un réseau urbain beaucoup plus lâche. Ce phénomène est en partie lié à l'histoire de la Reconquête: l'actuelle province de Ciudad Real est reconquise tardivement au XIIIe siècle au moment de la victoire de Las Navas de Tolosa (1212) et la Couronne laisse aux moinesguerriers des ordres militaires de Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara, le soin d'administrer et de mettre en valeur ces territoires. Au coeur du Campo de Calatrava, les villes sont rares et les gros bourgs à dominante agro-pastorale se dressent au milieu d'espaces vides d'hommes. Seule la ville de Ciudad Real semble échapper à la règle, car parallèlement à sa double vocation textile et agricole, elle possède un important secteur tertiaire composé de marchands, négociants et fonctionnaires: (corrégidor, échevins, notaires de la Santa Hermandad, juristes, greffiers, médecins, etc...). D'après les chiffres fournis par les divers recensements de la moitié et de la fin du XVIe siècle, 10,2 % de la population du district de Tolède vivrait dans la frange montagneuse nord-ouest, 9,7% dans la province de l'A1carria, 47,5% dans la partie nord du Tage, 20,2% dans la Manche et 12,4% dans les monts de Tolède et en Estrémadure6. De par sa position stratégique, en plein coeur de la NouvelleCastille, la ville de Tolède apparaît comme un carrefour essentiel sur la route des communications et des échanges (fig. 2 et 3). Si l'on resitue cette région dans un ensemble géographique plus vaste, on s'aperçoit aussitôt qu'elle communique au nord avec les grandes villes de la Vieille-Castille comme Burgos -capitale du commerce au long cours, centre des exportations de laine vers l'Europe du Nord-, Salamanque -centre intellectuel et universitaire-, Medina deI Campo -place commerciale et financière de premier ordre-, Avila et Ségovie

-centres industriels et manufacturiers-; au sud, avec l'ensemble
andalou représenté par Séville -port XVIe siècle-, Grenade et Cordoue; ouverte sur la Méditerranée-; et à empire colonial portugais. Très tôt la international dès le début du à l'est, avec Valence -porte l'ouest, avec Lisbonne et son Meseta septentrionale se tourne

6 Dedieu, J.P, L'administration de la Foi, pp. 24-25 (note 10 de l'introduction).

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vers la Vieille-Castille et l'Europe du Nord, tandis que la Meseta méridionale regarde spontanément vers Murcie et l'Andalousie, et le Nouveau Monde à partir du XVIe siècle7. A la fin du XVe siècle, Tolède se situe à la croisée de sept grands axes de communication. A l'ouest, une route suit le Tage en direction de l'Estrémadure et du Portugal à travers Torrijos, La Mata, Cebolla, Talavera de la Reina et Oropesa...Au nord-ouest, une route passant par Calvin, Noves, Escalona et Paredes de Escalona..., franchit la sierra au col d'Arrebatacapas avant de rejoindre Ségovie. Deux grands axes partent vers le nord en direction de Ségovie et de Madrid, la bifurcation se faisant au niveau de Villaluenga de la Sagra. Au nord-est, la route de Saragosse traverse Madrid, Alcala de Henares, Guadalajara, Sigüenza et Medinaceli, etc... Vers l'est, en remontant la rive du Tage, par Ocana, Santa Cruz de la Zarza, Tarancon, Carrascosa de Campo, ...une route va à Cuenca et à Valence. Au sud, plusieurs itinéraires mènent en Andalousie: le premier rejoint Cordoue par Orgaz, Los Yébenes, Fuente el Fresno, Malagon, Ciudad Real et Almodovar deI Campo...; le deuxième passe par Almagro, Calzada de Calatrava et Viso deI Marqués...; un troisième, moins fréquenté au XVe siècle, conduit à Séville par Arges, Noez, Puerto deI Milagro, Horcajo de los Montes et Almadén...Ces différents axes sont empruntés par les bergers transhumants de la Mesta qui remontent ou descendent les pistes royales (canadas reales) avec leurs troupeaux8; les marchands,
7 Dans les années médianes du XVe siècle, deux pôles rythment l'économie de la Péninsule Ibérique. Au nord, le centre Burgos-Cantabrique se développe grâce aux exportations de laine de Castille et de fer de Biscaye. L'essor de ce centre est attesté par la présence de nombreuses foires commerciales dans la région, à Villalon, Medina dei Campo, Valladolid et Medina de Rioseco. Au sud, la ville de Séville qui est loin d'avoir atteint son apogée du XVIe siècle, constitue un second pôle commercial, spécialisé dans les échanges avec l'Afrique du Nord, les Canaries, l'Angleterre et l'Italie. On y exporte des denrées alimentaires (blé, riz, huile d'olive, vin, fruits secs,...), des matières premières (mercure d'Almadén), de la cire, etc..., et on y importe des draps de Plandres et d'Angleterre, de l'or et des esclaves... 8 Il existe quatre pistes royales: celles de Leon, Ségovie, Soria et Cuenca. La première va de Leon à Montemolfn (province de Badajoz) en passant par les provinces de Palencia, Leon, Valladolid, Ségovie, Avila, Madrid, Tolède et Caceres. La deuxième relie Ségovie au Campo de Calatrava (province de Ciudad Real) en passant par les provinces de Ségovie, Madrid et Tolède. La troisième relie Soria à la région du Valle de Alcudia (province de Ciudad Real) à travers les provinces de Soria, Guadalajara, Madrid, Tolède et Ciudad Real. La quatrième, enfin, part de Cuenca et rejoint la Sierra

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