Les lieux de la mère dans les sociétés afro-américaines

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296388772
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Les lieux de la mère

Ce livre a été publié avec le concours Centre National des Lettres

du

Fritz GRACCHUS

Les lieux de

la mère
dans les sociétés afro-américaines

,ç-d"tipns L';rigeennes .

.

S, rueLallier 75009 Paris

Dessin de couverture: Maquette: Myline.

Anne Buzet.

@ Editions CARIBBBNNBS, 1986 Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous pays. ISBN 2.903033-79-X

PR:£FACE

Les «Amériques noires» sont nées d'une violence qui n'a guère d'équivalent historique. L'arrachement à l'Afrique, la traite, la mise en esclavage... Le maître a fondé l'absolu de son pouvoir sur quelques atteintes essentielles: les langues interdites, les rituels empêchés, les lignages dispersés, la sexualité bouleversée, le nom oblitéré. Des sociétés pourtant sont nées de cette table rase. De la côte pacifique du Pérou au Sud de l'Amérique du Nord, en passant par le Brésil, l'arc caraïbe... l'AfroAmérique s'est constituée, étonnamment semblable à ellemême par-delà la diversité des colonisations et les contextes écologiques différents. Prolongeant l'emprise du colonisateur, l'observateur scientifique a longtemps porté sur ces sociétés un regard plus moralisateur qu'analytique. C'est particulièrement vrai lorsque l'on parcourt la sQciologie ou l'anthropologie de la famille: «déviante, atypique, anomique », les qualificatifs dénoncent plus qu'ils ne comprennent. Ort par-

lera de famille

« désintégré.e » ou de famille «dénudée »,

opposant à ce bric-à-brac mal ajusté la «family home» bien de chez soi. Le livre de Fritz Gracchus est d'abord une critique du discours des sciences sociales, d'un double point de vue: psychanalytique, d'abord. Fortement marquées par l'empirisme, les différentes approches de la famille noire américaine ont conclu un peu vite de l'absence du père

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5

réel- tout au moins de l'incertitude qui le caractérise à l'absence de tout père. Le père ne se réduit pas à l'homme-géniteur, il existe fondamentalement par sa parole, à travers la loi sociale qu'il représente auprès de l'enfant. Si l'homme noir n'est pas le père en question, encore faut-il comprendre ce qui lui interdit de l'être et se demander si son absence équivaut à l'inexistence de tout père? Le concept de matrifocalité n'est-il pas une construction bancale, entérinant de façon hâtive la faillite de l'homme noir 1 ? sous un autre angle, empruntant cette fois sa démarche à Michel Foucault, Fritz Gracchus s'attache à montrer de quelle façon les sciences sociales, derrière leur neutralité de principe, rejoignent une stratégie politique. Bien des réflexions sur la famille noire américaine ont comme point de départ la délinquance, plus largement tel ou tel dysfonctionnement social observé dans la population noire. Pour ces déviances, le sociologue ou ,l'anthropologue a une explication toute prête: l'absence du père. Si le père manque, il faut le remplacer, les différents Etats ne demandent pas mieux. Par le biais de soutiens (telle l'Allocation femme-seule), se met en place une poliee des familles qui trouve à se justifier dans les différentes analyses proposées par les sciences sociales.

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,

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4: iloilo

Le principal mérite du livre de Fritz Gracchus se situe ailleurs, dans son apport original concernant la question de la couleur. Les sociétés afro-américaines sont essentiellement métisses. Le métissage est culturel, le maître a pu imposer sa culture de façon forcenée, de la musique à lareligion, pourtant ces sociétés sont,riches de traits multiples qui doivent peu à l'Occident. Mais c'est avant tout au
1. On peut cependant regretter que F. Gracchus, dans sa critique, s'en soit tenu à une définition restrictive de la matrifocalité : une famiHedont la composition est seulement féminine. Aucune famille, bien entendu, ne peut être simplement définie par la composition de ses membres. Le concept de matrifocalité est riche d'autres potentialités analytiques et mériterait un réexamen plus
attentif. '

6

Le terme de distinctions : brun, rouge, voire bleu - quand on est très très noir. Il faudrait ajouter le mulâtre, le chabin, etc. Cette nuance dans la couleur contribue largement à circonscrire l'identité de chacun au regard des autres et de soimême,. elle lui assigne aussi, bien souvent, sa position sociale. Il n'y a pas de sujet afro-américain qui ne soit traversé par la question de la couleur, fréquemment de façon conflictuelle. C'est à partir de cet indice de la couleur que Fritz Gracchus va reformuler la question du père. Que l'on tende l'oreille aux propos de la mère: un bel enfant est un enfant bien sorti» (c'est-à-dire clair), un enfant à la peau «sauvée », un enfant qui a «échappé» - à quoi,

générique de {{Noir» cache une multiplicité

sens propre qu'il faut entendre

ce métissage.

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sinon au malheur d'une peau sombre.

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Mon enfant est

noir mais il a les cheveux lisses, il est trop frisé mais il est clair de peau... » A travers la couleur, le lissé du cheveu, l'aquilin du nez, la mère remodèle, aux dépens de l'enfant réel, un enfant imaginaire, conforme à la représentation du fantasme. Le maître blanc peut ne plus avoir avec la femme noire de relations consommées, il continue à hanter les désirs et les attentes, et par là même à contraindre l'homme noir à n'être qu'un géniteur, l'empêchant d'occuper la position toujours-déjà prise du père symbolique. On conçoit ce que peut recéler de redoutable une telle configuration. Si le maître blanc continue à être un objet de désir, il ne répond pas à l'appel. Le métissage a toujours été un métissage d'alcôve, et non d'alliance. Face à ce silence, il ne reste au sujet que deux réponses possibles : la vénération ou la haine.
Jacques ANDRÊ et Jean LAPLAINE

Post-Scriptum. -":'1980-1986. Six années se sont écoulées entre la première et la deuxième édition des Lieux de la mère ». Il nous a paru souhaitable de proposer au lecteur, à travers deux postfaces (l'une de Dany Ducosson, l'autre de Jacques André), quelques prolongements critiques, témoignant à la fois de l'actualité du texte de F. Gracchus et de la nécessité de poursuivre la réflexion.
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7

MEPHISTOPHELES Je te découvre à regret un des plus grands mystères. Il est des déesses puissantes, qui trônent dans la solitude. Autour d'elles n'existent ni le lieu, ni moins encore le temps. L'on se sent ému, rien que de parler d'elles. Ce sont les MERES. FAUST (effrayé) Les Mères! MEPHISTOPHELES Ce mot t'épouvante? FAUST Les Mères! Les Mères! Cela résonne d'une façon si étrange!

.................

FAUST Où est le chemin? MEPHISTOPHELES Il n'yen a pas. A travers des sentiers non foulés encore et qu'on ne peut fouler... un chemin vers l'inaccessible, vers l'impénétrable... Es.tu prêt? Il n'y a ni serrures ni verrous à forcer; tu seras poussé parmi les solitudes - As-tu une idée du vide et de la solitude?

... .....

... Mais dans le vide érernel de ces profondeurs, tu ne verras plus rien, Tu n'entendras point le mouvement de tes piedll, Et tu ne trouveras rien de solide où te reposer par instants.

....

MEPHISTOPHELES Je te rends justice avant que tu t'éloignes de moi, et je vois bien que tu connais le Diable. Prends cette clef.
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FAUST Ce petit objet. MEPHISTOPHELES Touche-la, et tu apprécieras ce qu'elle vaut.

..

...

.............

MEPHISTOPHELES ... Laisse-toi guider par elle, et tu parviendras près des Mère5. FAUST (frémissant) Des Mères! Cela me frappe toujours comme une commotion électrique. Quel est donc ce mot que je ne puis entendre? .......... MEPHISTOPHELES Descends donc! Je pourrais dire aussi bien monte; c'est la même chose. Echappe à ce qui est, en te lançant dans les vagues régions des images. Réjouis-toi au spectacle du monde qui depuis longtemps n'est plus. Le mouvement de la terre en~raÎne les nuages, agite la clef et tiens-la loin de ton corps.

.,

...

MEPHISTOPHELES Un trépied ardent te fera reconnaître que tu es arrivé à la plus profonde des profondeurs. Aux lueurs qu'il projette, tu verras les Mères, les unes assises, les autres allan~ et venant, comme cela est. Forme, transformation, éternel entreticm de l'esprit éternel, entouré des images de toutes éhoses créées. Elles ne te verront pas, car elles ne voient que les êtres qui ne sont pas nés. -Là, point de faiblesse; car le danger sera grand. Va droit où tu verras le trépied et touche-le avec la clef.

GOETHE (le Second FAUST) Parges 204, 205, 206, 207 Traduction de Gérard de NERVAL Editions GARNIER Frères.

REMERCIEMENTS de l'Auteur
Ce travail n'aurait probablement pas vu le jour, sans l'aide et l'accueil sympathique que nous avons trouvés auprès de personnalités de tous ordres, que nous tenons à remercier. Que le Docteur Jacques POSTEL trouve ici notre gratitude pour son soutien continu, ses suggestions et conseils qui ont grandement contribué à la réalisation de cette thèse. Nous exprimons toute notre reconnaissance à Madame Claude REVAULT-d'ALLONES qui a porté très tôt de l'intérêt à notre travail, et nous a aimablement conseillé et dirigé vers le Docteur Jacques POSTEL. Nous remercions MM. les Professeurs Pierre FEDIDA, Jacques GAGEY, Jean-Louis LANG, Jean LAPLANCHE, Jacques POSTEL, dont les enseignements et les séminaires nous ont été précieux.

AVANT-PROPOS

Après avoir inventorié, classé, territorialisé l'Mrique, l'Australie, l'Amérique du Nord, le savoir occidental tourne son regard vers ces espaces qu'occupent les Socié-

tés qu'on appelle - depuis les travaux de Roger Bastide

1

Afro-américaines. Après le Nègre d'Afrique, l'Indien, le Nègre des Amériques devient objet d'investigation. Sur lui va s'édifier tout un corpus de textes expliquant sa raison d'être, mais aussi peut-être de disparaître. Corps social nouveau à parcourir, à organiser, à mettre à plat, à délimiter afin de dire ce qu'il est, mais surtout ce qu'il doit être. Une vérité à diœ sur les Sociétés afro-américaines qui n'ont pas de bouche ou plutôt, pas le regard et l'écriture ethnologiques, car la vérité aujourd'hui ne se profère plus, mais s'écrit. Naissance d'un discours de triage, validant ce qu'il veut, excluant ce qui le gêne, faisant de l'incompris un résidu ou une survivance. Discours de clarté et d'otnbre qui révèle et ensable, montre et oblitère. Si les sociétés afro-américaines sont devenues le nouveau champ de recherches de l'Européen, ce n'est pas le fait d'un pur hasard, ou une sollicitude de l'Occident pour ces humains lointains, c'est l'intérêt qui s'est subordonné la connaissance pour parvenir à ses fins 2. Michel Foucault nous a familiarisés avec l'émergence, dans le champ du savoir occidental, des objets tels la Folie, la 13

Clinique et la Prison. Philippe Ariès nous a montré que l'enfance et le sentiment familial sont apparus tardivement sur la scène occidentale. Il ne fait aucun doute que les discours sur les descendants d'esclaves ont aussi leur lieu de naissance et qu'ils se doublent d'un dissimulé économico-politique s'articulant à un processus de mondialisation de la pensée occidentale. Ce premier constat doit-il rendre morose ou révolté? Certains y verront l'occasion d'une résignation, d'une soumission. D'autre renouvelleront leur dénonciation du Pouvoir Colonial et sa nouvelle stratégie qui consiste à se masquer pour mieux assujettir. Pour courageuse que soit cette deuxième attitude, se donne-t-elle tous les moyens pour résister et lutter? Quand le feu gagne toutes les pièces de la maison, suffit-il de jeter par la fenêtre la lampe renversée, responsable de l'incendie, pour croire le sinistre maîtrisé? Si les Sciences Humaines/Sociales se sont appropriées le corps de l'Afro-américain, une simple dénonciation de ces positivités ne serait qu'un additif à une liste déjà longue. Les discours qu'elles ont produits se donnent à entendre spus le label scientifique et c'est à travers eux que se pense déjà le Nègre des Amériques. Si l'Occident a recours à une nouvelle stratégie d'assujettissement, c'est que les anciennes s'essoufflent et qu'on n'y croit plus. N'y aurait-il pas quelque intérêt à interroger le discours des Sciences Humaines/Sociales sur sa prétention de savoir, tenter de le distordre, le décentrer, lui infliger une blessure narcissique, et par là même avoir quelque effet contraire dans le projet final de l'Occident qui est l'assimilation/ dévoration des peuples non occidentaux? Cette contribution peut paraître dérisoire au regard de l'envergure du pouvoir qui soumet. La logique voudrait que seul le renversement des rapports de force puisse lever cette domination; mais ce serait croire que le pouvoir continue à se donner à voir .dans sa cruauté et sa force physique, dans son extrême violence. S'il peut encore recourir à de tels procédés, il sait désormais convaincre et se faire aimer. Il sait se faire protecteur, défenseur des cultures non, occidentales. Il veut les préserver des méfaits de l'industriaUsation sauvage, tout en leur permettant de partager les bienfaits du progrès, en trouvant à ces nouvelles venues, dans son espace de consommation, un rythme de développement, mais aussi d'assimilation. Il clame tout haut leur spécificité, leur singularité, leur 14

authenticité (Négritude, Indianité, Antillanité), pour mieux les intégrer, les dévorer. Refuser d'étudier tous ces discours du pouvoir en n'y voyant que le hors-jeu d'un enjeu qui serait ailleurs: la scène politique, ce serait se leurrer sur les lignes de force de ce pouvoir. Nous n'aurons pas la naïveté de dénier toute efficace au « Politique », mais il ne saurait être le lieu d'actualisation de tout le pouvoir. Le Politique est indéniablement le lieu de sa brillance mais pas toujours le lieu de son effectivité. , Il existe un rapport savoir/pouvoir, c'est ce déplacement qui sera l'objet de notre étude: le Discours des Sciences Humaines sur l'Afro-américain comme nouvelle avancée d'une stratégie d'organisation et de marquage des corps. Nous nous mettrons à l'écoute de ces discours, nous tenterons de les analyser pour y repérer les failles, les glissements, les silences bavards. Se travail d'écoute et de déconstruction peut avoir un effet inattendu dans une stratégie de résistance. La perversion n'est cependant pas inhérente à tout le savoir occidental; le croire nous ferait rejeter en bloc, à partir de principes éthiques, toute la production des Sciences Humaines/Sociales. Si elles ont fait très souvent le jeu des pouvoirs institués, elles ont su sécréter quelquefois les instruments de leur propre déconstruction. Parmi elles, la Psychanalyse occupe de manière exemplaire cette position ambiguë. Si elle participe à un certain processus de normalisation et d'adaptation des corps, et par là se donne comme savoir/pouvoir institué en digne fille de la psychiatrie (La Psychanalyse américaine, une certaine Psychologie psychanalytique), elle sait aussi être retour de savoir, capable de mettre au grand jour les mécanismes de soumission et de captation des discours totalitaires. Si elle n'est pas une pratique révolutionnaire, bien qu'elle soit à l'origine d'une révolution de la pensée, du moins permet-elle bien des attaques partielles des différents dogmes et d'indiquer les lieux possibles de l'insurrection, mais aussi ses limites, nous permettant ainsi de faire l'économie de pratiques fonctionnant à l'illusion. Nous partirons de la position régionale de la Psychanalyse dans le savoir occidental pour écouter les paroles établies sur les Sociétés Afro-américaines; de son mode de questionnement pour repérer les procédures de soumission et les lieux possibles d'expression des figures du 15

désir. Notre étude se veut une sorte de généalogie des discours d'autorité, de la certitude comme le faisait Nietzsche pour la pensée métaphysique. Travail de décentrement qui ne saurait se concevoir sans les apports décisifs du freudisme. Loin de nous l'idée de prendre d'assaut, comme il est courant aujourd'hui, des entités telle: l'esclavage, le colonialisme, l'impérialisme, pour en faire les uniques responsables des malheurs des populations de couleur. Nos procédés seront autres. Plutôt que de dénoncer de manière compulsive « le Pouvoir », nous chercherons les lieux de son efficace, nous repérerons ses déplacements, ses condensations, ses conversions, et ses procédures d'assujettissement, tous les indices manifestes et latents de sa domination. Frantz Fanon nous a présenté ce

pouvoir dans sa violence nue et édatée « Dans les régions
coloniales, le gendarme et le soldat, par leur présence immédiate, leurs interventions directes et fréquentes, maintiennent le contact avec le colonisé et lui conseillent, à coup de crosse ou de napalm, de ne pas bouger. On le voit, l'intermédiaire du Pouvoir utilise un langage de pure violence. L'intermédiaire n'allège pas l'oppression, ne vole pas la domination. Il les expose, les manifeste avec la bonne conscience de l'ordre. L'intermédiaire porte la violence dans les maisons, dans les cerveaux du colonisé » 3. Si nous partageons cette description d'un des modes d'intervention du pouvoir colonial, sa suppression n'anriihile pas les autres possibilités. Nous avons dit plus haut que le pouvoir pouvait être diffus, se mettre à l'abri de toute attaque mortelle tout en se donnant à voir sur la scène politique et militaire. L'interpeller en ces lieux, c'est répondre en partie à ses intentions, à son désir. Le pouvoir aime le face-à-face car il n'a rien à perdre dans un jeu de miroirs. Par contre, en se dissimulant dans le discouriS scientifique souvent :présenté comme production

de « savants désintéressés» (la cité scientifique de Bachelard au-dessus de tout soupçon), il se met à l'abri de tout affrontement 4. Si notre travail essaie de montrer que le pouvoir transite par le savoir des Sciences Humaines, ce n'est pas pour faire de ce dernier un discours faux dont le nôtre dirait le vrai. Nous Ille sommes préoccupés par aucune recherche de la Vérité, de l'authentique, ni par une quête 16

de l'origine que masquerait un discours idéologico-politique de l'Occident. Rien du retour aux sources ou du «qui suis-je? », mais un désir de savoir quels sont les mécanismes mis en jeu dans un tel processus d'assujettissement des peuples de couleur. Nous ne voulons pas retrouver l'être générique de l'Afro-américain (la peau noire sous les masques blancs) mais penser comment ce dernier, en tenant :compte de l'épreuve de réalité peut se prendre encore en charge et s'assumer; les possibilités pour lui d'advenir comme sujet au sein du projet d'wantilisation de l'autre. Il s'agit de penser les possibilités d'un détournement de ce projet. Les sociétés afro-américaines ont à peine quatre siècles d'existence, un passé mythique et historique fragile. Sociétés de déracinés et de bâtards en quête d'une filiation;

seraient-elles le

«

roman familial» d'une historiographie.

Elles sont nées - tel un coup de dés - du hasard pour satisfaire les besoins/désirs de l'homme occidental. Après avoir endossé la livrée de l'esclave, l'Afro-américain se voit proposer un statut nouveau, celui du salarié sérieux, épargnant et sédentaire, faisant siennes les règles matrimoniales de l'Occident. Toute attitude marginale de sa part face aux idéaux européens fait l'objet d'un diagnostic par les sciences juridiques, psychologiques et sociologiques. Une reoherche étiologique est entreprise afin d'expliquer le détournement de la norme. Des mesures thérapeutiques et prophylactiques envisagées pour sa réadaptation et sa normalisation 5. Le malheur de l'Afroaméricain serait, à en croire les Sciences sociales, le résultat du passé esclavagiste auquel s'ajouteraient les africanismes. L'Afro-américain ne pourrait-il pas enfin agir au lieu de réagir, cesser d'être un reflet pour se poser comme sujet de son discours et de son devenir? Nombreux sont les intellectuels du Tiers Monde qui ont vu dans la coupure avec l'Occident la possibilité de leur émancipation. Mais ont-ils pensé cette coupure? Il ne suffit pas de s'opposer, de tourner le dos pour que la séparation soit effective. Quand Léopold Senghor oppose le rythme noir à la raison blanche, il oublie que le premier n'est que l'autre versant du second. Danser et délirer n'est pas quitter l'Occident. Déraisonner n'entraîne pas nécessairement l'exclusion, telle fou du Moyen Age errant de village en village. Foucault classe les sociétés selon la manière dont elles se 17

débarrassent des indésirables: sociétés massacrantes ou sociétés de meurtres rituels, sociétés en exil, sociétés à réparation, sociétés à enfermer 6. L'Occident aujourd'hui ne rejette pas ses marginaux, ses fous, ses hérétiques les indésirables - il les surveille, les punit et les corrige. La sortie de l'Occident, souvent préconisée, n'a rien de l'Exode (le commencement de l'écriture), mais la plupart du temps, n'est qu'une descente au sein d'une terre nourricière, un retour à l'indifférencié.

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NOTES

AVANT-PROPOS

1. Roger Bastide: Les Amériques noires, Payot 1966. - Sociologie des Maladies Mentales, Flammarion 1965. - Le Rêve, la Transe et la Folie, Flammarion 1972. 2. «A ce point se révèle le caractère dominateur et conquérant de l'œuvre taxinomique. Dans tout ce travail de découpage, de réduction, d'alignement par lequel la pensée occidentale, se constituant à former son projet possessif de savoir et de pouvoir, de direction du monde au terme duquel les abondances insolentes de ce monde se sont gelées dans ses grilles et accrochées à ses repères, maintenant que l'ordre règne sur les déserts rangés, que les Indiens et leurs bisons sont morts, que leurs prairies sont devenuet; inhabitables, apparaît en pleine lumière la violence de ces nomenclatures. Elles furent (et restent à tout moment susceptibles de redevenir) un moment des différentes agressions contenues dans la culture occidentale. Une culture qui cloisonne et supprime tout ce qui n'est pas d'elle, qui ne vit que de nier tout Autre. Cette mise en ordre du monde, ce silence imposé, ces paysans sur lesquels on s'est fait la main avant de passer aux peuples de couleur, sont contenus dans l'inventaire carnassier par lequel plantes ou maladies, bêtes et gens étaient coupés et abrégés à la mesure qui convenait à tout encadrement sans sollicitude ni tendresse.» Jean-Pierre Peter, le Corps du Délit, in Nouvelle Revue de Psychanalyse n° 3 «Lieux du Corps» - Printemps 1971. 3. Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, page 8, Petite Collection Maspero. 4. «Les réformes n'ont pas pour but d'abolir les clivages sociaux, ni de démobiliser les chefferies, car, ce qu'elles prétendent, elles ne peuvent le vouloir. Elles se proposent seulement, sans toucher aux frontières tracéet>, de retravailler le mythe, de lui changer sa face cruelle et d'adoucir ses traits, d'apaiser à l'aide de calmants certaines de ses exigences, en rendant le pouvoir plus moderne, c'est-à-dire sympathique, selon les critères de l'amour industriel.» Pierre Legendre, Jouir du Pouvoir, p. 45, :Editions de Minuit 1976. 19

5. «Les Noirs, même les meilleurs d'entre eux, n'ont jamais passé pour être des modèles de ces qualités d'épargne, de prudence et de prévoyance où l'on s'accorde à voir l'un des traits les plus marqués du peuple de France, et plus particulièrement de sa paysannerie... ... C'est précisément l'honneur de la colonisation française d'avoir dans plusieurs de nos territoires, substitué, dans la vie de l'Indigène, à ses habitude d'indolence, les disciplines de la vie agricole, avec ses servitudes assez lourdes, mais aussi ses substantielles récompenses, qui ne sont pas seulement d'argent, mais encore d'anoblissement moral. Mais ce ne saurait être sans peine que, chez les Peuples au début réticents, sinon même réfractaires, ou du moins maladroits dans leur tentative, on supplée, en pareille matière, aux traditions des vieux pays... Il doit inévitablement, au moins au début, s'y joindre quelques procédures de contrainte, qui trouvent d'ailleurs amplement leur justification dans l'intérêt des indigènes et l'importance du but poursuivi. » Note de jurisprudence: Légalité de l'expropriation par une Commune en vue de rétrocession à certaines Sociétés d'intérêt public. Conseil d'Etat, arrêt 20 déco 1935, Société des Etablissements Vezia, conclusion de M. Latournerie, Commissaire du Gouvernement, in Revue du Droit Public, 1936, p. 119-120. Citée par Pierre Legendre, in l'Amour du Censeur (Essai sur l'ordre dogmatique) pages 202-203, Seuil, Le champ freudien, 1974. 6. Michel Foucault, Table ronde ;n Normalisation et Contrôle Social. Esprit, numéro spécial 4-5, édition revue et augmentée avril-mai 1972.

INTRODUCTION

Les sociétés afro-américaines issues du système esclavagistes et de l'économie de plantation se sont étendues du XVIe au XIX. siècle sur toutes les terres inter-tropicales des Amériques et semblent présenter une organisation familiale qui n'a pas manqué d'étonner les observateurs, au point que l'autochtone en est venu à douter de la normalité de sa famille, aidé en cela par les dires populaires et littéraires, repris par la formalisation des Sciences Humaines/Sociales. Compte tenu de la définition de la famille et des règles matrimoniales « harmonieuses» en Occident, la famille afro-américaine présenterait aux yeux de l'observateur: un taux élevé d'illégitimité; un nombre important de foyers sans père; une instabilité de l'union. La mère connaîtrait suocessivement plu'Sieurs partenaires sexuels, d'où la naissance d'enfants issus de géniteurs mâles différents. Cette absence ou cette démission du père réorganiserait toute la vie sociale autour des figures de la mère et de la grand-mère. « Les conséquences de ces faits sur le développement de l'enfant et J'adaptation de l'individu à s'a vie d'adulte ont retenu l'attention des démographes et des psychologues» 1. D'où l'appellation de ce type de foyer constitué: famille matrifocale. L'observateur se trouve en présence d'une organisation 21

de la famille qui ne répond ni à la définition de la sociologie nord-américaine, c'est-à-dire que «la famille est un groupe social structurant selon certaines normes culturelles, un ensemble de rapports interindividuels entre le mari et la femme, entre les parents et les enfants, entre les frères et les sœurs, éventuellement entre les grands-

parents, les parents et les petits-fils », ni à la définition
de la sociologie française (Durkheim); «la famille est une institution sociale organisée, contrôlée par l'Etat à travers l'Etat-Civil, ou par l'Eglise, qui considère le lien conjugal comme irréductible; même dans le cas où l'Etat accepte le divorce, la rupture de contrat de mariage n'est pas libre, elle est entourée de garanties, elle doit être

officialisée pour devenir valable»

2.

Combien sommes-

nous éloignés de cette famille afro-américaine que nous présente le docteur Valla, Chef de Service de Psychiatrie infanto-juvénile au Centre Hospitalier de Pointe-à-Pitre 3;
«

Le statut socia-familial ordinaire de la Caraïbe s'appa-

rente dans une très large mesure à la situation appréhendée par les auteurs latins ou anglo-saxons. Cette situation, chez eux exceptionnelle, est ici presque la règle: un homme peut toujours quitter sa femme d'une minute à l'autre, sans encourir l'opprobre même après vingt ans de mariage et quinze enfants. Ce qui explique la pathologie au moins aussi lourde des couples stables: la femme vite constamment avec cette épée de Damoclès. La vie commune est bien souvent réduite à sa plus simple expressHan, étant entendu également qu'un homme digne de ce nom peut ou doit avoir une ou plusieurs maîtresses hors foyer et pouvoir faire état de ses enfants naturels. La conjugaison de ces deux postulats a comme conséquence inéluctable la solitude des femmes. Quel que soit le détail du processus, un schéma assez général subsiste. Les femmes ne peuvent pas compter sur leur homme, mari ou non. Cette insécurité affective les oblige à investir les valeurs refuges: elles-mêmes, leur maman et surtout les enfants. Le père n'est en aucun cas une autorité qui inter-

fère entre la mère et l'enfant.

»

Notre observateur, imbu de psychologie, de sociologie et de psychanalyse, n'hésitera pas à parler de pathologie familiale, de famille déviante, d'anomie. Sachant l'importance qui est attribuée depuis Freud à la figure paternelle dans le développement de l'enfant et de l'adolescent, il ne pourra qu'être inquiet quant à la santé mentale des 22

jeunes afro-américains. Famille déséquilibrée, absence de ce stabilisateur qu'est le père, prédominance de la figure maternelle. Ces traits ne seraient-ils pas à l'origine de tous les problèmes sociaux et psychiques qui se posent dans ces sociétés? Mépris du travail, irresponsabilité, attachement morbide à la mère, rareté des liens du mariage, infantilisme, rapports ambigus à l'autorité. Une population de chanteurs et de danseurs, des êtres affectueux, mais qu'on dit à l'intelligence limitée, une vie sexuelle anarchique et le non-respect de la contrainte sociale. Toutes ces difficultés, dans les sociétés afro-américaines, trouveraient selon les dires des Sciences Humaines, dans l'indigence familiale et l'absence de l'autorité paternelle, leur cause première: une sorte de péché originel. Bien entendu, cette chute aurait son explication dans le système esclavagiste et ses survivances coloniales qui avaient, semble-toil, détruit la famille des Noirs. Les pères travaillant dans les plantations du maître étaient considérés comme des bêtes de somme; si les femmes connaissaient la même exploitation, quand elles devenaient mères, leurs tâches domestiques n'empêchaient pas le maintien des relations continues avec l'enfant, le père n'avait à intervenir que très rarement dans cette relation duelle. Les hommes étaient souvent vendus sans tenir compte de leur foyer; les enfants, voyant leur père réduit à sa force de travail, le percevaient difficilement comme un symbole d'autorité et un objet d'identification. Les pertes importantes sur les bateaux de négriers auraient incité les maîtres à augmenter leur cheptel, par l'intensification de la reproduction. La femme-esclave reproductrice, l'homme-esclave étalon, permettaient le maintien du capital main-d'œuvre. Le travail dans un tel contexte ne pouvait être qu'un objet d'avilissement. Les descendants d'esclaves, par le refus du travail, ne faisaient que confirmer sa valeur aliénante. C~ lourd héritage du passé aurait contribué à l'organisation/désorganisation de la famille afro-américaine, produit, plus d'un bricolage, que d'un véritable projet social4. C'est un regard de diagnostiden que les Sciences Humaines/Sociales poseront sur ces sociétés. Il s'agira de faire l'inventaire des traits pathologiques, anomiques, les analyser à partir des catégories du normal et du pathologique afin d'envisager une thérapeutique, du moins une prophylaxie: la guérison par l'intégration et la norma23

lisation. Ces diagnosticiens des Sciences Sociales auront recours à tout l'édifice théorique de la médecine occidentale. Toute une pharmacopée sera pensée pour rétablir l'équilibre de ces familles. Notre travail se veut tout d'abord une interrogation critique du concept de famille matrifocale (la matrifocalité), de sa valeur opératoire dans l'approche de la famille afro-américaine. Nous voulons montrer que l'importation de concepts psychanalytiques tels: la relation duelle à la mère, la relation triangulaire, le père comme signifiant organisateur, dans l'appareil conceptuel des Sciences Sociales, comme la Psychologie ou la Sociologie, leur enlève toute pertinence et toute rigueur scientifiques. Nous voulons repérer les pré-supposés idéologiques de ces discours qui pensent les sociétés afro-américaines à partir d'une taxinomie procustéenne. Notre méfiance ne s'adresse pas à la psychanalyse en soi, mais à l'usage intempestif et erroné de ces concepts. Il s'agit de déconstruire les jugements primaires et hâtifs de l'empirisme, du psychologisme et du sociologisme. Les Sociétés afro-américaines n'ont pas le privilège de la pureté et de la normalité ; le pathologique, l'aliénant frappent à toutes les portes; mais les penser dans les termes avancés par les Sciences Sociales, c'est chercher à alléger la conscience morale de l'Occident, c'est considérer l'Afro-américain comme une simple victime d'une époque traversée par la barbarie, mais qui appartient désormais à l'Histoire. Nous ne cherchons pas à minimiser la culpabilité de l'Europe dans l'organisation de ces sociétés; mais le nègre des Amériques gagne-toil à être perçu comme une pauvre victime tirant un plaisir masochiste de sa position d'accusateur et d'opprimé? Il ne fait pas bon pays vivre, quoiqu'en pense le touriste, dans ces échoués» comme le dit Aimé Césaire, mais les raisons sont multiples et complexes. L'analyse des Sciences Sociales ne nous satisfait pas, elle n'est pas seulement partielle, ce qui serait un moindre mal, mais elle est partiale, partisane. Une approche psychanalytique aurait peut-être autre chose à dire, non un dire qui s'ajouterait au déjà dit, mais qui parlerait autrement en renouvelant les questions en changeant par là même de problématique. Ce dont on est sûr, c'est qu'une telle approche ne poserait pas d'emblée la famille afro-américaine comme famille
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n'est pas «supposée savoir ». Elle se mettrait simplement à l'écoute d'elle. On ne manquera pas de nous dire que nous importons aussi la Psychanalyse dans un lieu qui n'est pas le sien. Pour J.B. Pontalis, la Psychanalyse, c'est ce qui se passe dans l'analyse. Peut-on se mettre à l'écoute d'une famille ou d'une société? Le Projet freudien n'est-il pas avant tout clinique? L'analyse se circonscrivant à la relation analyste/analysant. Ce serait réduire considérablement le champ de la Psychanalyse et faire de Totem et Tabou, Malaise dans la Civilisation, des productions délirantes ou simplement métaphysiques. La contestation de ces ouvrages ne suffit pas à les réfuter ou à les invalider 5. La Psychanalyse peut être, comme le dit Pierre Legendre, un retour critique sur les élaborations théoriques mises en circulation par les spécialistes: «La Psychanalyse peut faire entendre la note de fausseté... peut faire entendre quelque chose là-dessus, non pas convaincre» 6. Notre étude n'est pas programmatique, n'est pas un projet thérapeutique - rien d'une prise de conscience, même si elle parle de conscience prise. Nous avons voulu solliciter un questionnement qui sortirait des sentiers battus du psychologisme, du sociologisme et de l'économisme. Tenter d'écouter ce que ces sociétés ne disent pas à haute voix mais qui les travaille à bas bruits. Déceler dans les filets de la parole autorisée, tout ce qui est de l'ordre de la captation du désir, le despotisme de la Loi sous un semblant d'amour. Le dressage des hommes ne peut se réduire au conditionnement pavlovien, il a toujours quelque chose à voir avec la croyance, le désir et la jouissance. On a souvent présenté l'esclave, soit comme l'homme de la rancœur ou de la haine, celui qui n'attend que la
première faiblesse du maître pour l'assassiner

malade ou folle », puisqu'elle

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tel

l'homme d'Albert Camus: Le Révolté, «Je me révolte, donc je suis », soit comme l'homme de la résignation, esclave hégélien qui préfère la soumission plutôt que d'affronter la mort et le maître; il trouve son salut dans l'investissement de la nature et sa transformation. Mais il existe aussi la relation d'amour au maître, tel que l'énonce Pierre Legendre « sous la menace que je brandis, cède sur ton désir, il te viendra de moi gratuitement, cette grâce, ma rosée, mon amour» 7. Dans la mesure où la soumission ne se fait pas toujours par la violence phy25

sique et le matraquage des corps et que dans tous les cas une économie libidinale est mise en jeu, la Psychanalyse a son mot à dire. Nous voudrions enfin tenter de justifier l'intitulé de

notre travail

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Les Lieux de la mère dans les sociétés afro-

américaines» et faire quelques remarques méthodologiques. La figure maternelle semble, aux dires des observateurs, avoir investi tous les niveaux, coins et recoins de ces sociétés, qu'on en est venu à les appeler: Sociétés Matrifocales. Matrifocales et non matrilinéaires car il s'agit du pouvoir de la mère et non celui du groupe de la mère. Pouvoir non usurpé, mais place occupée parce qu'elle aurait été vide. Un pouvoir maternel à cause d'une vacance le Père aurait abdiqué, non démissionné non prise du pouvoir par la mère, mais pouvoir assumé par nécessité et dévouement. Nous n'étions pas satisfaits de ce que croyaient percevoir les autres, ni des explications avancées. Nous n'avons pas voulu faire nôtre le principe de saint Thomas voir puis croire ». Descartes dans les {(Méditations métaphysiques» suspendait l'incertain, le ouï.dire, la perception sensible. Il usait de l'argument du rêve, allait jusqu'à la possibilité d'être fou. C'est ce doute qui nous transit quant à la position de la mère dans ces sociétés. Et si la mère ne s'est jamais trouvée là où elle est dite présente? Si nous étions victimes aussi d'hallucinations? Au lieu de répéter le regard des autres ou d'y ajouter le nôtre, nous avons préféré interroger leur manière de regarder afin de comprendre si une méconnaissance s'y trouvait. Fontenelle voulait tourner le dos à la multitude pour trouver la vérité; nous n'avons pas la prétention de la trouver en regardant ailleurs, mais nous essaierons de décentrer un sujet supposé savoir» dont le regard narcissique croit tout voir, alors qu'il est atteint de cécité. Et si cette mère qui est vue aux premières loges n'était qu'un de ces porte-manteaux dont nous parle Descartes? Devant tant d'incertitude, nous ne suspendrons pas notre jugement telle sceptique Pyrrhon, mais nous laisserons parler cette mère pour savoir ce qu'il en est de son pouvoir. Pouvoir effectif ou semblant? Et si elle n'était que le porte-parole ou le lieu de dissimulation d'un autre? C'est pourquoi notre travail se présentera avec deux niveaux. Tout d'abord - une analyse des discours sur

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la mère de ces Sociétés ;et pour cela nous nous donnerons des textes situés, finis (écrits psychologiques, sociologiques, littéraires, performances verbales), nous procéderons à une mise à plat de toutes ces productions, afin de repérer le lieu où ils s'orientent, tenter de comprendre le mode de constitution de ces discours, ce qu'ils disent, et qu'on n'entend pas toujours. Il ne s'agit pas d'interroger l'impensé, ou le non-dit de ces discours, mais seulement le dissimulé de leur dire. Un dissimulé n'est pas un ignoré ou un refoulé. Après cette lecture symptomale qui n'a rien de freudien et qui verrait dans les travaux de Michel Foucault un guide, nous tenterons d'écouter le discours de la mère (à supposer qu'il en existe un), disons plutôt - Paroles de mère, Paroles de femme. Paroles de celle dont le corps a/ou fait l'objet d'un échange - bien consommable, objet de désir, mais aussi sujet de désirCorps du pouvoir ou maîtresse du pouvoir? Corps réceptacle. Le/Un pouvoir ne pourrait-il pas venir s'y lover, en empruntant son corps et sa bouche? Là, ce sont les dires et les non-dits, les lapsus, les dénégations, les désaveux, les figures du désir qui nous éclairent sur la place occupée ou prétendument occupée par la mère. Ecoute qui se donne son guide, Freud, mais aussi le Freudisme. Le premier niveau se veut généalogique, le second se voudrait analytique.

NOTES INTRODUCTION
1. Jean Benoist, l'Archipel inachevé, Presses Universitaires de Montréal. 2. Roger Bastide, Sociologie des Maladies Mentales, page 196, Nouvelle Bibliothèque Scientifique, Flammarion 1965. 3. Dr Valla, De la débilité mentale en Guadeloupe, in Caraïbe Médical, ne année, avril-mai-juin 1977. 4. B. Edouard et G. Bouckson, Les Antilles en question (assimilation et conflits de Culture dans les D.O.M) Imprimerie Antillaise Saint-Paul, Fort-de-France, 1975. 5. Sigmund Freud, Moïse et le monothéisme, «On m'a maintes fois véhémentement reproché de n'avoir pas, dans les récentes éditions de mon œuvre, modifié mes opinions, puisque de modernes ethnographes, avec un ensemble parfait, ont rejeté les théories de Robertson Smith pour les remplacer par d'autres entièrement différentes. A cela, je réplique que tout en étant bien au courant de ces soi-disant progrès, je ne suis pas convaincu, ni de leur bien-fondé ni des erreurs de Robertson. Contester n'est pas nécessairement réfuter et innover ne signifie pas toujours progresser. Et surtout, je ne me donne pas pour ethnographe mais pour psychanalyste et j'étais en droit de tirer des données ethnographiques ce dont j'avais besoin pour mon travail psychanalytique », page 176, Gallimard, Idées, 1948. - Nouvelles conférences sur la Psychanalyse, Eclaircissements, Applications, Orientations «La Psychanalyse, à ses débuts, ne fut qu'une méthode thérapeutique, mais je voudrais que votre intérêt ne se portât pas exclusivement sur cette utilisation mais aussi sur les vérités que renferme notre science, sur les conclusions qu'elle nour permet de tirer à propos de ce qui touche l'homme de près: son propre être, enfin sur les rapports qu'elle découvre entre les formes les plus variées de l'activité humaine.» Pages 206-207, Gallimard, 1936. - Pierre Legendre, L'amour du Censeur, p. 42, Editions du Seuil, 1974. «Voici donc fixé à l'exploration psychanalytique, hors du témoi. gnage clinique, une sorte de programme utilisable comme un guide 28

afin de conduire l'étude de l'institution jusqu'au point où l'on puisse voir qu'effectivement la LOI déroute le désir, dissimule une vérité, préside à cet échange dont procède tout discours politique. Nous savons désormais que l'interprétation analytique veut investir un texte (le texte du patent) à décoder d'après l'hypothèse même d'une réalité obscurcie derrière toute ligne de censure. Rejoindre cette vérité-là, telle est bien l'entreprise. Mais ce résultat final ne put être obtenu, dans l'ordre de la culture, sans quelques détours donnant leur prix et leur valeur irremplaçable aux faits acquis préalablement par l'Histoire et par la Sociologie. 6. Pierre Legendre, Jouir du Pouvoir, p. 35, Editions de Minuit, 1976. 7. Pierre Legendre, L'amour du censeur.

CHAPITRE I
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Dans cette ville inerte, cette foule criarde si étonnam-

ment passée à côté de son cri... cette foule à côté de son cri de faim, de misère, de révolte, de haine, cette foule si étrangement bavarde et muette...» Aimé CESAIRE (Cahier d'un retour au pays natal) p. 27-28 - Présence Africaine - 1956

ESSAI DE PRESENTATION DES SOCIETES AFRO-AMERICAINES

Parler de sociétés afro-américaines, c'est faire usage d'un concept où l'empirique l'emporte sur le théorique. Si les Américanistes n'ont vu dans ce concept qu'un moyen de dénommer ces Sociétés nées de l'esclavage et dont le Nègre d'Afrique est la composante majeure, nous voudrions préciser l'utilisation que nous en ferons. C'est surtout pour nous un panneau indicateur pointant le géographe, l'ethnoculturel, et un mode économique singulier, la Plantation, car on ne saurait étudier ces sociétés hors du mode de production qui les porte. Sous le terme d'Afro-américain, nous rassemblons le lieu d'origine de ces populations qui allaient être déportées, des traits ethniques et culturels (même si l'Afrique de la traite présentait une diversité d'ethnies et de systèmes sociaux), ainsi que la terre d'accueil et le mode économique qu'elle a édifié. Pour tout dire, les Sociétés afro-américaines participent de l'Afrique par le capital humain et de l'Amérique pour l'écologie et le système économique. Le système esclavagiste s'est distribué sur une partie importante du continent américain: le Sud des EtatsUnis (l'univers de Faulkner), le Nord-Est du Brésil, l'Archipel des Antilles (Cuba, Haïti, Jamaïque, Guadeloupe, Martinique, Trinidad), cette liste n'est pas exhaustive, mais est représentative des sociétés afro-américaines nées de l'économie de plantation. Depuis des décennies, des différences n'ont cessé de se manifester entre elles. L'his30

toire a fait qu'elles ont été prises en charge par des courants divers: « intégration aux Métropoles - Départementalisation - Assimilation - Autonomie - Indépendance), ce qui les amène à présenter des traits singuliers. La pluralité des langues (français, anglais, espagnol, portugais, hollandais, les différents créoles) a marqué, de manière indiscutable, les modes de pensée, mais ces sociétés présentent encore de nombreux points communs (organisation familale, folklore, pratiques magiques, économie) qui maintiennent l'opérativité du concept d'Afroaméricain. C'est aim;i que la famille noire américaine, tout en n'appartenant plus uniquement au Sud des EtatsUnis puisqu'elle se trouve aujourd'hui disséminée sur l'ensemble du territoire américain, subissant par là même la pression et les effets de la civilisation industrielle, semble porter en son sein et non comme une simple survivance, la réalité historico-sociale dont elle est issue. Les régions qui ont vu naître ces sociétés appartiennent à la zone tropicale. C'est là qu'allait se développer un mode de production: la plantation, reposant sur des rapports sociaux esclavagistes et la mise en valeur des cultures: canne à sucre,coton, cacao, 1. La présence des nègres en Amérique tient de leur constitution, de leur adaptation aux pays chauds, et de l'extermination des Indiens, tant défendus par le Père Bartholoméo de Las Casas. A cette substitution de main-d'œuvre s'ajoute toute l'histoire de la traite et des négriers. Le pillage de l'Afrique ne saurait être mis à la charge de l'unique Européen; s'il a usé de tous les procédés barbares pour alimenter en forees productives les terres d'Amérique, et sans considération humanitaire, sa tâche a été facilitée par les solides structures esclavagistes que connaissaient de nombreux Etats africains. Il était pratiqué, avant l'influence arabe, un esclavage domestique pour dettes, avec le développement des échanges commerciaux, des luttes d'influence, les luttes tribales; les razzias allaient s'accroître et en grande partie sous l'égide de l'Islam 2. Sans ce cadre, on ne peut expliquer la traite et l'esclavage aux Amériques. L'économie de plantation, système de production entièrement subordonné aux métropoles européennes, n'a existé que par et pour une économie-mère. La plantation se caractérisait par une monoculture et l'exportation du produit, ce qui fait que ces sociétés produisaient ee qu'elles ne mangeaient pas, et mangeaient ce qu'elles ne 31

produisaient pas. La subordination de toute production, à la demande des Métropoles, se doublait d'une dépendance alimentaire. L'abolition de l'esclavage ne changea pas les relations économiques; le salariat se substitua au travail forcé, avec maintien d'une structure de dépendance. La libération des Noirs n'a pas fait d'eux des propriétaires; s'ils reçoivent quelques parcelles de terre, ils ne deviennent pas pour cela des paysans à part entière. L'exiguïté de ces parcelles, leur emplacement, la pauvreté de la terre, ne permettaient pas une production

suffisante pour nourrir la famille.

«

Le nouveau paysan»

dut se soumettre alors à l'ancien maître pour un salaire qui complétera sa propre production. La disparition de l'esclavage crée le paysan/ouvrier agricole - d'où l'ambiguïté de son statut 3. Les sociétés post-esclavagistes, malgré des aménagements politiques et une certaine redistribution des rapports sociaux, sont restées dépendantes des métropoles, ce qui nous amène à penser que l'abolition de l'esclavage et les modifications institutionnelles qui ont suivi n'ont été que des aménagements de surface. Sociétés appendices, mais dont la reproduction est impensable sans la prise en compte d'autres niveaux que l'économique, par exemple la dépendance psy.chique. Pinel enleva les chaînes aux fous, mais les murs de l'asile s'élevèrent; les procédés chimiothérapiques vinrent remplacer la camisole de force, mais l'aliéné restait ,un individu à maîtriser. Il en a été de même pour les descendants d'esclaves; ils ne sont plus la propriété d'un maître, ne portent plus de chaînes, mais leur domination, leur maintien à l'état d'objet pour un autre, se perpétuent de manière insidieuse et diffuse. Les structures de dépendance qui conduisent à l'assistance, bien qu'imposées, le sont le manière indirecte - violence indémasquable. Un imposé qui est devenu un demandé, un re-demandé. Le paradoxe, c'est que cette assistance n'est pas une aide qui conduit à la libération et à l'autonomie de l'individu, mais à la dévoration
«

La mer re )tropoledévorante

».

Sans entrer dès ce chapitre dans des considérations psychologiques et psychanalytiques qui feront l'objet de réflexions ultérieures, nous pouvons déjà affirmer, sans être péremptoires, qu'au sein de ces sociétés hétéronomes au sens kantien du terme, rien ne prédispose à la créativité, à l'initiative et à l'indépendance effective. 32

Tout est fait et conçu en vue de la satisfaction des besoins des métropoles. Hier lieux de production du sucre et du coton de l'Occident, aujourd'hui filiales des maisons/mères et lieux touristiques. Ces conversions n'ont pas supprimé l'échange inégal et la relation de dépendance, puisque la demande extérieure reste leur raison d'être. Le corps a perdu ses chaînes pour le travail à la chaîne. L'esclave domestique n'a fait que changer de maître - d'esclave de maison, il est devenu domestique des complexes hôteliers. Césaire nous dit qu'il est né aux Amériques un peuple de larbins. Cette fidélité sera d'ailleurs récompensée, ces sociétés bénéficieront tout de même des bienfaits de la société de consommation - au point de consommer plus qu'elles ne produisent. sociétés boulimiques, masquant mal leur insécurité. Nous verrons plus tard les effets à long terme de cette attitude infantile. Cet aperçu superficiel et quelque peu schématique ne permet peut-être pas de comprendre le mode de fonctionnement de cette économie dans toute sa complexité; mais nous n'avons pas voulu faire œuvre d'historien ou d'économiste, mais seulement dresser au lecteur un tableau, lui présenter le cadre dans lequel s'inscrit notre problématique, qui est l'organisation familiale de ces sociétés. Notre objet n'est pas le tout du social, mais un de ses niveaux. On nous reprochera peut-être de ne l'avoir pas suffisamment articulé sur la société globale; mai~ toute étude suppose un ancrage qui limite et délimite son champ. L'essentiel c'est de ne pas avoir la prétention de tout dire à partir d'un lieu comme il est souvent demandé au Tribunal, au témoin de dire toute la vérité. La Vérité, nous ne pouvons que la mi-dire. Tout regard a sa zone d'ombre, et nous ne saurions nous plaindre, car elle est constitutive du regard.

de la lumière pure,comme

.

«... on

se ,représente l'être sans doute

la transparence d'une vision

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sous l'aspect

sans ombre, et le néant comme la nuit pure et l'on rattache leur différence à cette familière diversité sensible. Mais, en réalité, si l'on se représente aussi plus précisément cette vision, on peut aisément remarquer que l'on ne voit dans ta transparence absolue ni plus ni moins que dans l'obscurité absolue, que de ces visions l'une aussi bien que l'autre, étant vision pure et vision du néant. Lumière pure et obscurité pure sont deux vides qui 33

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sont la même chose. C'est seulement dans la lumière déterminée - et c'est l'obscurité qui détermine la lumière -, donc dans la lumière assombrie, et de même seulement dans l'obscurité déterminée et c'est la lumière qui détermine l'obscurité -, dans l'obscurité éclairée, que l'on peut distinguer quelque chose, parce que seules la lumière assombrie et l'obscurité éclairée ont la différence en elles-mêmes et par là sont être-déterminé» 4.

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Nous avons procédé à un simple repérage des sociétés afro-américaines mais qui a son importance dans l'économie de notre questionnement. Il permet d'annuler certaines questions et l'envie de porter des réponses à des questions qui n'existent pas privilège qui appartenait jusqu'ici à la philosophie mais que lui disputent aujourd'hui les Sciences Humaines. Quel est le mode de questionnement de ces Sciences? Il s'inscrit dans une problématique taxinomique pour ce qui est de l'intérêt qui est porté aux Sociétés non occidentales; Recherche de l'insolite, de l'inhabituel, de l'exotique. Mais passés l'étonnement, le ravissement, les Sciences Humaines se font interrogatives. Ces Sociétés sont-elles saines? Si elles sortent momentanément l'observateur de ses habitudes occidentales et des exigences de la modernité, n'ont-elles pas des allures qui les éloignent de la normalité?

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«Parmi les autres traits (description d'une famille noire porto-ricaine par un regard ethnologique) on peut citer un fort pourcentage de privations maternelles, d'oralité, de structure individuelle faible, d'identification sexuelle imprécise, une incapacité de contrôler ses él'ans, une forte orientation vers le présent avec une faible capacité de prévoir l'avenir, un sentiment de résignation et de fatalisme, une croyance répandue dans la supériorité masculine, une grande tolérance pour toutes les formes de pathologie psychique... un sens de l'Histoire très peu développé» Il... «un grand appétit de vivre notamment en ce qui concerne les choses du sexe, un besoin d'excitation, d'expériences nouvelles leur style de vie est expressionniste. Ils aiment s'extérioriser plutôt que de penser, s'exprimer plutôt que de se réprimer. Ils préfèrent le plaisir à la productivité, la dépense à l'économie» 6.

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Ce regard qui à première vue semble dépourvu de tout présupposé, de toute subjectivité est supporté par un titre évocateur d'Oscar Lewis (Une Famille Porto-Ricaine 34

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