LES MATERIALISTES DANS L'INDE ANCIENNE

Publié par

Au début était le débat philosophique. Entre le maître et ses disciples la discussion s'ouvre toujours avec l'exposé de la thèse matérialiste, d'abord parce qu'elle contredit la recherche de spiritualité en niant son existence, ensuite parce qu'elle force les autres écoles à lui répondre sur ce terrain. Cette disposition se retrouve dans le Panorama des points de vue, écrit par Madhava au XVè siècle. Comme son nom l'indique, l'oeuvre présente un tableau d'ensemble de toutes les théories philosophiques, en commençant par le chapitre consacré aux matérialistes, traduit ici pour la première fois. Un commentaire vient éclairer le lecteur occidental sur les valeurs des controverses anciennes, et renouvelle son jugement sur la philosophie en Inde.
Publié le : mercredi 1 janvier 1997
Lecture(s) : 57
Tags :
EAN13 : 9782296345027
Nombre de pages : 160
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

LES

MATÉRIALISTES

DANS L'INDE

ANCIENNE

Collection « Traduire la philosophie»
dirigée par Patrick Thierry La traduction philosophique connaît ses routes toutes tracées, jalonnées par des auteurs« classiques» offerts le plus souvent dans les quatre langues - grec, latin, allemand, anglais - qui conservent un accès permanent à la dignité philosophique. Sans méconnaître ses résultats, ni oublier ces langues, il s'agit ici d'autre chose: - ne plus se contenter d'auteurs reconnus ou de leurs seuls textes considérés habituellement comme importants, mais ouvrir également l'espace de la traduction à d'autres textes et d'autres langues. - affirmer une politique de traduction qui propose des points de vue inédits et fasse réapparaître les contemporanéités et les filiations, les relations complexes qui s'établissent entre textes derrière le récit mythique de la tradition.
Déjà paru: Considérations à propos des Discours de Machiavel. Sur la première décade de Tite-Live, Francesco Guicciardini, traduction et présentation de Lucie De Los Santos.

A paraître: Essai sur la liberté de l'esprit et de l'humeur (1709) de Shafestbury, traduction et présentation de Fabienne Brugère.

@ L'Harmattan.

1997

ISBN: 2-7384-5644-8

TRADUIRE

LA PHILOSOPHIE

Traduction inédite du sanscrit, notes et commentaire de

Marc Ballan/at

LES MATÉRIALISTES DANS L'INDE ANCIENNE

Préface de Pierre-Sylvain

Filliozat

Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

L'Hannattan INC 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y

à Evelyne

SOMMAIRE

PRÉFACE PRESENTATION INTRODUCTION GÉNÉRALE - historique - philosophique BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE TRADUCTION COMMENT AIRE SUIVI
- Le portraitmoral

9 11 15 15 23 41 45 55 57 65 65 79 105 109 113 117 153 155

- La doctrine La Physique La Logique CONCLUSION GÉNÉRALE SUMMARY ANNEXE Le matérialiste et la politique. NOTES INDEX RERUM INDEX NOMINUM 7

PRÉFACE L'Inde séduit par l'élévation de sa pensée, par ses découvertes métaphysiques, par tant de réussites dans les sphères de la mystique que l'on oublie aisément qu'il y existe un courant matérialiste. Il y a bien quelques noms de matérialistes indiens, mais ce sont les moins connus de toute l'histoire de la pensée de ce pays. Faut-il en conclure que l'Inde a la seule vocation de la spiritualité? Certainement pas. En fait, chercher dans la littérature philosophique indienne une opposition matérialisme-spiritualisme est mal poser le problème, et cela pour deux raisons. La première est que l'essentiel de la philosophie indienne est le débat oral, dont l'écrit n'est qu'un reflet fragmentaire. Il y a peu de textes exclusivement matérialistes. Il y a peu d'auteurs ne faisant profession que de matérialisme. Mais il y a des idées matérialistes dans tous les débats. Il y a la position matérialiste athée qui est la première visée dans toute démonstration théiste. Il y a surtout des conceptions matérialistes de grands domaines d'entités que l'on a l'habitude de classer comme spirituelles dans la tradition occidentale. Et c'est la deuxième raison, peut-être la principale, de l'oubli de la pensée matérialiste de l'Inde. Le matérialisme est un débat plus qu'un système. Ou bien il se construit en fonction d'une négation de l'esprit, et il est plutôt une critique d'un spiritualisme. Ou bien il est une simple réflexion sur les données sensibles et s'arrête là où commence la réflexion sur l'esprit et dans ce cas une philosophie spiritualiste le prend pour première cible, cherchant à démontrer son insuffisance. De toute façon, il repose sur une dichotomie, matière et esprit, corps et âme. L'Inde a connu ces deux attitudes, mais se distingue franchement de l'Occident, en opérant la dichotomie à un niveau tout à fait différent. Alors que la tradition occidentale fait une coupure franche entre la matière insensible du domaine de la physique et le domaine de la sensibilité, de l'intelligence, entre le corps anatomico-physiologique et une âme porteuse des facultés intellectuelles, alors qu'elle se repose sur 9

l'idée d'une continuité entre la sphère des activités de l'intelligence et celle des expériences mystiques de l'esprit pur, l'Inde a dès le début posé le principe d'un continuum de la matière et des phénomènes psychiques, du corps et de l'âme, opérant sa dichotomie absolue entre cette matière physico-psychique et une entité principielle, immuable, éternel fondement de l'individu qu'elle désigne le plus souvent par le pronom réfléchi "soi" ( atman ). Cette dichotomie est présente dans tout système philosophique indien et bien marquée dans le vocabulaire philosophique sanskrit. Elle apparaît très clairement dans le système Sarpkhya. Ce dernier repose sur un couple d'entités appelées prakrti et puru~a. Le mot prakrti a pour sens premier "base" d'un dérivé et s'oppose à vikJ1:i"altération". En philosophie c'est la cause matérielle principielle. Tout sort de la prakrti. Le Sarpkhya en décrit la transformation. Ce en quoi se transforme cette matière principielle, c'est tout d'abord des substances psychiques, buddhi, principe de connaissance, ahmpkara, principe de la notion du moi, manas, principe de l'attention aux données des sens, indriya, principes de la sensibilité et de l'activité corporelle et, en fin de chaîne, les propriétés accessibles aux sens, puis les éléments matériels. Il y a continuité entre ces derniers et tout le psychique. Il y a une seule et même matière qui change de forme (dharma). Telle est la prakrti ; elle représente le domaine du phénoménal, du changeant, physique ou psychique. Elle est éternelle, mais en éternelle transformation. Le principe opposé du puru~a, littéralement "homme", est le concept d'une individualité éternelle, n'admettant aucun changement. Il se distingue en tout de la prakrti. Son essence est la conscience. Il est éternel et sans changement. Son lien à la matière perpétuellement fluctuante n'affecte pas son immuabilité. Il est le témoin de la transformation, mais ne se transforme pas. On le désigne par le pronom réfléchi qui exprime l'idée de ce à quoi on rapporte tout ce qui peut être lié à l'individu. Le "soi" est lié à tous les phénomènes qui affectent l'individu et tout phénomène, quel qu'il soit, est rapporté au même soi inchangé. C'est sur cette dichotomie de la matière physico-psychique et du soi, que repose le débat matérialiste indien. La recherche du soi, le concevoir, le définir, en prendre conscience est le programme fondamental de la réflexion. Une des options offertes à l'esprit et avancée dans les débats est d'en nier l'existence pure10

ment et simplement. Le bouddhisme a tenté cette voie, a édifié une philosophie matérialiste de la condition humaine, tout en poursuivant une quête de transcendance qui finit par en faire une mystique. Il y a dans la philosophie indienne des systèmes athées qui ont réduit au minimum la présence du soi dans le fonctionnement de l'univers et se sont attachés à expliquer les choses par des mécanismes opérant sur une simple matière, éléments, psychisme, actes, parole, sans intervention divine. Ce sont des matérialismes à leur manière. La fameuse théorie de la transmigration indienne est un procès automatique de fonctionnement de l'acte (karman). L'acte se perpétue par lui-même, non pas par une loi que lui imposerait une entité différente de lui-même, mais par sa propre essence d'acte. Une fois actualisé, par essence il ne périt pas, il engendre une nouvelle actualisation de lui-même. L'être transmigrant, transporté par l'acte, appelé lingasarïra, est, non le corps physique qui se dissout à la mort, mais la substance psychique de l'individu, produit de la pralqti, la matière. Les deux concepts d'acte et de matière psychique suffisent à édifier toute la théorie. Il n'est pas même besoin du soi. La Mïmârpsâ est un système qui repose sur deux principes, la parole du Veda et l'acte rituel. Le soi est le simple exécutant de l'acte. Les dieux ne sont pas autre chose que des récipiendaires de l'objet de l'acte. L'autre monde se réduit à être le but indéfini de l'acte. Ce sont tous des auxiliaires de l'acte et rien de plus que cela. Quant à la parole védique, elle n'est pas une parole révélée. Elle est éternelle et tire son autorité d'elle-même, de son éternité. Ce système dans sa version athée est un matérialisme dont les âmes et les dieux ne sont que des pièces particulières. Telles sont les idées matérialistes qui parcourent la littérature philosophique indienne. Quant au matérialisme rudimentaire, c'est-à-dire la théorie qui réduit la réalité à la seule matière grossière et à la sensibilité, il ne manque pas d'être représenté en Inde, mais est alors donné comme une caricature de la pensée matérialiste. Cette caricature est l'école des Cârvâka. La tradition indienne, elle-même, la traite comme superficielle. Cârvâka aurait pour sens premier "beau parleur". Il n'en reste pas moins que sa doctrine est constituée dans une forme semblable à celle des grands systèmes, Vedânta et autres.

11

Pour ces derniers on a d'abord un texte fondateur, rédigé sous forme d'aphorismes, placé sous le nom d'un auteur surhumain, transfiguration mythique d'un personnage historique dont aucune trace n'a été conservée. Le mythe du fondateur est le plus souvent une illustration de caractères du texte de base, une allégorie du système. Le système est ensuite développé par des auteurs que l'historien peut mieux appréhender et généralement sous la forme de commentaires du texte de base. Il est introduit dans le débat scolastique et affronté à d'autres systèmes, soit qu'il les attaque et réfute, soit qu'il se défende des attaques des autres. L'école matérialiste des Cârvâka se donne un fondateur, Brhaspati, qui apparaît appartenir plus au mythe qu'à l'histoire. Elle compte parmi ses membres historiques un grand nom, Jayarâsi, attaché à une oeuvre de haut niveau scolastique, le TattvopaplavasiIpha. Elle a au cours de l'histoire été souvent présente dans le débat philosophique. En témoigne le grand nombre d'ouvrages de toutes écoles où la polémique s'engage par la réfutation des idées Cârvâka. C'est le cas du Sarvadarsanasarpgraha de Mâdhava, ce "panorama de toutes les vues" qui a le grand intérêt de réunir des résumés d'un grand nombre de systèmes, mais qui, en fait, a le souci d'établir par ce biais la métaphysique de Sarpkara. Les vues sont ordonnées par l'auteur, de sorte que chacune réfute celle qui a été exposéejuste avant elle et que l'ouvrage culmine avec la présentation et la démonstration de la vérité du Vedânta sankarien. La première doctrine présentée et réfutée est celle des Câlvâka. Monsieur Marc Ballanfat présente ici ce texte, le traduit et le commente. Il a le mérite de le placer dans son contexte philosophique et culturel, d'évoquer les prolongements de cette pensée, la composante matérialiste des doctrines plus orthodoxes du Sâtpkhya ou de la philosophie de l'acte qu'est la théorie de la transmigration. Comme l'a voulu Mâdhava, pour qui le matérialisme des Cârvâka est le point de départ d'un itinéraire philosophique aboutissant à l'expérience de l'absolu, cet ouvrage qui rend accessible sa première démarche, ouvre un chemin pour une exploration du vaste monde de la pensée indienne. Pierre-Sylvain Filliozat

PRÉSENTATION Le point de vue matérialiste n'est pas du tout inconnu des indianistes occidentaux. Au contraire, on peut même dire qu'il a provoqué un effet de surprise qui lui a valu d'être, sinon reconnu, du moins mentionné et quelquefois comparé avec l'école matérialiste grecque. Qu'en est-il résulté? Un phénomène culturel assez curieux, où se mêlent l'inertie de la science indianiste à l'indifférence de la philosophie. En effet, ce que Roger Pol-Droit a si bien nommé L'oubli de l'Inde, à savoir l'amnésie philosophique la concernant dont a souffert la plus grande partie des philosophes contemporains, s'est accompagné d'une surprenante permanence du stéréotype de l'Inde "éternelle, spirituelle et mystique". A y regarder de plus près, on comprend assez bien que le peu d'intérêt que les penseurs du XXe siècle ont manifesté pour une Inde rendue à l'éternité se soit nourri, en y puisant sa justification, de la persistance d'une représentation non rationaliste des philosophies indiennes. Cet état de fait justifierait déjà à lui seul, me semble-t-il, la traduction d'un point de vue philosophique en tout point opposé à l'image d'une Inde religieuse ad vitam aetemam. Mais l'essentiel se situe plutôt dans la détermination du rôle central tenu par le raisonnement logique dans les débats de la philosophie indienne. En effet, la lecture des objections soulevées par les "matérialistes" contre la validité de l'inférence confirme l'intérêt qu'il y a à étudier les textes indiens sous l'angle logique, en particulier à partir des innombrables débats sur l'inférence qui ont opposé les penseurs de l'Inde pendant de longs siècles. A ce propos, il est difficile de nier que ces discussions présentent non seulement un enjeu logique, voire épistémologique, mais encore qu'elles résultent d'un véritable essai de comprendre rationnellement le monde de l'expérience. C'est pourquoi il s'agit ici, à travers ceux pour qui l'orthodoxie brahmanique n'a jamais eu d'adjectifs assez méprisants ni calomniateurs, les matérialistes, de faire découvrir que la spéculation en Inde mérite à bien des égards le titre de "rationaliste".

13

INTRODUCTION

GÉNÉRALE

- Historique 1) Les sources indiennes La tradition veut qu'il ait existé un ouvrage d'obédience matérialiste connu sous le nom mythique de Brhaspatisütra.Or, aucun texte de cette nature et répondant à ce nom n'a pu être découvert jusqu'à ce jour, ce à quoi il semble que les chercheurs se soient résignés après la traduction par Thomas en 1921 d'un Brhaspatisütra qui n'a de commun avec le texte espéré que le titre!. Ce fait a-t-il de quoi surprendre? Quitte à anticiper sur la suite, je crois possible d'affirmer que la composition même du chapitre consacré aux matérialistes laisse planer de sérieux doutes sur l'existence historique d'un tel ouvrage de référence (cf. infra). Par ailleurs, il est permis de conjecturer que, si texte il y a eu, les opposants, non contents de le dénigrer, entreprirent de le détruire, ce qui nous priverait encore une fois de l'espoir de le découvrir un jour. Bien que cette hypothèse ait le mérite secondaire de rappeler la virulence des attaques menées par les milieux brahmaniques contre tous ceux qui en critiquèrent les fondements théoriques, en particulier les matérialistes et les bouddhistes, elle n'explique pas pourquoi les premiers seuls auraient perdu leur texte de base, et non les seconds. Abandonnons donc la chimère d'un ouvrage matérialiste indien2 et revenons aux sources. Elles se présentent sous deux formes. Il existe d'abord des "citations", puis des arguments. La difficulté des premières réside dans leur statut. En effet, s'il est vrai que l'existence d'un texte matérialiste doit être mise en doute, alors que faire de ces énoncés attribués aux matérialistes où le marqueur sanscrit "iti" sert théoriquement à reproduire un discours3? On peut dire en réponse qu'une objection que l'on se fait à soi-même est également introduite par "iti", ce qui n'en fait pas pour autant une citation. Mais, 15

dira-t-on, le fait que les références les plus diverses concordent sur un énoncé qu'elles attribuent à l'école matérialiste ne donne-Hl pas un certain poids à l'idée d'un texte commun, celui-là même dont l'existence paraît si incertaine. Comment concilier les deux choses? La prudence impose d'y regarder à deux fois. On constate d'abord que les soi-disant citations renvoient presque toujours à la même portion du texte supposé, à savoir à son début, aux stances initiales, que l'on retrouve dans le chapitre traduit ici (cf. Traduction ~3). Pourquoi? L'ouverture présente la thèse matérialiste dans sa plus simple expression: la réalité se réduit à la matière, d'où procède la pensée consciente. On est en droit de se demander d'abord s'il s'agit d'une citation ou bien d'une reconstitution, d'une référence textuelle ou d'une reproduction de l'enseignement oral4. Par ailleurs, la forme du texte, qui imite la progression par aphorismes (sütra), contraint presque à commencer de façon stéréotypée, comme l'atteste la présence des deux mots sanscrits "atha", "tattva", respectivement "ici et maintenant" et "réalité", introduits peut-être sur le modèle des aphorismes liminaires des autres écoles philosophiques5. Il était donc tout à fait possible à un adversaire de reprendre le contenu de l'argumentation matérialiste, dont il avait connaissance par l'enseignement oral, en utilisant la forme préexistante de l'aphorisme. Notre texte ajoute une raison supplémentaire de mettre en doute la réalité historique de l'énoncé en question. Il lui fait succéder immédiatement une authentique citation cette fois, tirée de la littérature védique, dont la ressemblance frappante avec la précédente conduit à penser qu'elle a pu lui servir de modèle, du moins dans l'esprit de l'auteur du texte6. Pourquoi insérer cette parole venue d'un horizon différent et que tout lettré connaissait par coeur, sinon pour en rapprocher la précédente? Et s'il est si facile de passer de l'une à l'autre, ne peut-on pas estimer que l'une et l'autre n'ont pas proprement pour origine une école matérialiste? Que reste-t-il encore de la citation de départ? La prudence s'impose par conséquent dans l'attribution d'un énoncé. Quant aux arguments matérialistes, indépendamment de leur contexte énonciatif, leur recension supposerait le dépouillement d'une littérature philosophique considérable. Un ouvrage récent de synthèse rend disponibles un grand nombre de ces occurrences, mais il reste grandement redevable des traductions déjà existantes et n'en fournit, hélas, pas de nouvelles 7. Ici encore, la simple
16

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.