Les mémoires d'un facteur parisien

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296328327
Nombre de pages : 336
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LES MÉMOIRES

D'UN FACTEUR PARISIEN

Illustration de couverture: photo prise par l'auteur, représentant la rue des Cendriers.

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4776-7

Éric LEBRETON

LES MÉMOIRES D'UN FACTEUR PARISIEN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique

75005 Paris .. FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

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Rue du Jourdain

Belleville et Ménilmontant sont les deux noms qui symbolisent le mieux le 20ème arrondissement de Paris. Universellement connus, ces deux noms permettent à ceux qui n'ont jamais visité l'Est parisien de laisser
.

courir leur imagination en se représentant tout un petit
peuple étrangement mêlé, Juifs et Arabes, Italiens, Chinois, exilés de l'ancienne Yougoslavie, tous aussi pauvres que chaleureux, commerçants improvisés, palabreurs infatigables jusque tard dans la nuit. Cette vision ne peut être qualifiée de carte postale surannée, idyllique, mais correspond assez bien à la réalité, sauf que tout change, qu'à Belleville comme ailleurs des constructions aussi rapides que ternes s'évertuent à bousculerle décor, à balayer l'âme des quartiers. J'ai vécu presque dix ans rue Sorbier, qui coule doucement jusqu'à Ménilmontant, bordée de grands arbres et d'ombres chatoyantes. A cette époque, je croyais connaître l'arrondissement mais en réalité, je n'en savais pas grand-chose. Je n'avais pas le temps. Je bondissais dans ma voiture pour rejoindre un bureau situé à l'autre bout de Paris. Même pour aller chercher

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du pain ou du blé, je prenais ma voiture. L'idée de remonter à pied jusqu'à, par exemple, la rue des Pyrénées m'apparaissait comme la monstruosité la plus incongrue qu'il fût possible de concevoir. Au-delà des premiers cent mètres en pente, je soufflais, rougissais, renonçais. Je ne savais pas qu'un jour viendrait où je devrais marcher dans tout l'arrondissement, non seulement de la rue des Py.énées à Ménilmontant, mais aussi jusqu'au Cours de Vincennes, jusqu'à Nation, aux quatre points cardinaux, jusqu'à vomir de fatigue, jusqu'à perdre quinze kilos dans cet exercice où lesté d'une sacoche, couvert de poussière urbaine, en prise aux sarcasmes des gens ordinaires, je maudirais le destin. A cette époque où je travaillais dans le secteur privé de notre économie, secteur auquel on faisait pleinement confiance, je gagnais un peu d'argent. Donc, un beau matin, je décidai d'habiter dans un arrondissement plus chic. Seulement j'ignorais que j'allais devoir revenir dans le 20ème, comme facteur. Facteur! Une voyante m'aurait informé, je l'aurais à coup sûr traitée de folle. Mais l'entreprise qui m'employait fit comme tant d'autres au même moment, elle s'écroula implacablement. De déception en déception, avec le chômage et tout le tremblement, j'en vins à passer le fameux concours de la Poste. Ce fut donc un incroyable retour à Belleville et Ménilmontant, comme si des voix étranges, suintant du macadam, m'avaient soufflé:

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"Maintenant, mon garçon, tu vas vraiment apprendre nous connaître. .. Tu vas déguster, mon bonhomme!".

à

Voilà comment les choses se sont produites, et pourquoi j' enfile cette veste bleue avant de hisser ma charge sur l'épaule. Je ne sais comment empoigner la description de cet arrondissement, et des ombres qui le hantent; disons qu'il faut bien débuter quelque part et que je commencerai cette histoire avec la rue du Jourdain. Au sommet de la rue du Jourdain, on trouve une petite église, modeste mais charmante,même si j'en ai vu sortir d'étranges enterrements où les participants étaient radieux. Et comment ne le seraientils pas, ces braves gens? La petite maison du Seigneur constitue, c'est le cas de la dire, le point d'orgue de la rue. Et cette rue! Mon Dieu, cette rue! Elle est un peu noyée dans le décor urbain mais, avec l'aide du soleil d'avril, le Jourdain paraît un torrent qui cascade, lumineux, depuis Belleville jusqu'aux Pyrénées. C'est un spectacle que les passants découvrent ordinairement d'un oeil vague, pressés qu'ils sont, et que les conducteurs d'automobiles ignorent résolument. Seul le facteur, fatigué en fin de tournée, peut se permettre de rêver un instant qu'il a déniché le petit paradis caché des facteurs épuisés, en raison de l'effet prodigieux que cette cascade lumineuse produit sut lui. Et ce fameux paradis, lui sait qu'il existe bel et bien, il y accroche ses pensées comme le font tous les pauvres.

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De la fatigue et du reste, nous en reparlerons. Pour l'heure, suivons le vaillant préposé dans sa rue du Jourdain. Rien que ce nom" Rue du Jourdain", c'est tout de même quelque chose! Le XXe arrondissement de Paris regorge de panneaux â chaque coin de rue qui sont autant d'incitations à l'évasion: la rue du Cambodge et la rue de la Chine, la rue de la Bidassoa et la rue du Repos, et beaucoup d'autres, des dizaines, des invites discrètes à l'angle des immeubles... Ce préposé du quartier, il vient de se faire insulter par une concierge, un usager mécontent, un chien, un retraité à moitié fou et, juste tout à l'heure, par son propre chef d'équipe. Il est en retard. Il lui reste trois bottes de lettres à passer avant midi. C'est une sorte de course de fond; il lui faudra ménager son souffle. Heureusement la lumière du torrent gonfle son courage et la petite église brille comme une île au centre d'un lointain océan. La sacoche perpétuellement plantée sur l'épaule droite creuse son sillon; il fait trop beau temps pour qu'une botte explose, que la ficelle cède, parce que les bottes de lettres et d'imprimés n'explosent qu'en cas de pluie et qu'il faut se mettre à genoux pour aller rechercher le papier dans le caniveau. Regardons-y de plus près: ce préposé est une jeune femme. Elle doit comme les collègues masculins charrier les dizaines de kilos et sourire à tous ceux qui l'apostrophent. Bientôt, il sera midi à l'horloge de l'église et la sacoche sera vide. Alors elle reviendra vers le bureau central, rue des

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Pyrénées, afin de se précipiter à la cantine, et souffler un peu. La dernière distribution de la rue est à effectuer dans le couloir sombre d'un vieil immeuble; les appartements valent cher ici et pourtant personne n'a songé à remplacer les boîtes aux lettres pourries, ni même les étiquettes jaunies sur lesquelles sont griffonnées des noms presque illisibles. Tout cela n'a pas d'importance, elle le sait bien, puisque le monde entier s'en fiche et qu'elle n'a qu'à faire son travail sans rechigner; peu importe finalement que personne ne songe à remplacer l'ampoule du hall de l'immeuble. Elle s'en amuse quand même; elle se dit que c'est Paris, XXe arrondissement, en France, Europe, en cette fin du siècle des modernismes les plus incongrus. Heureusement, elle connaît bien la tournée, y compris les noms minuscules, les noms rajoutés à la hâte, et elle pourra finir dans les délais. Car certains préposés ne finissent pas dans les délais, jamais. Soit ils sont lents, ou rêveurs, soit ils sont noyés par la masse de papiers, ou encore désignés pour desservir d'horribles quartiers, véritables labyrinthes au fond desquels l'espoir n'est pas permis, en tout cas pas celui de finir aussi vite que les autres collègues. Mais notre factrice de la rue du Jourdain, elle veut finir à temps, c'est une question de principe. Nous sommes nombreux à partager cet avis; nous ne voulons pas offrir à la noble institution qui nous emploie des

Il

heures de notre liberté. Le temps défile trop vite: on se lève à 5 heures, on galope toute la matinée, on est vidé, on se couche en début de soirée. Même le dimanche paraît volé, si court et si nostalgique. Dans ces conditions, il est inconcevable de distribuer après l'heure. Toutes ces lettres, ces correspondances souvent inutiles, voire malfaisantes, peuvent attendre la prochaine tournée. En ce qui me concerne, j'ai une manie; j'arrive au bureau, je me lave les mains, j'arrive chez moi, je me douche longuement. J'ai la manie de l'eau, une soif jamais assouvie non pour mon gosier mais pour la moindre parcelle de ma peau. Et les robinets peuvent couler à flots, rien n'y fait. La crasse colle à ma peau, et j'imagine bien volontiers le calvaire des mécaniciens et des cheminots de la Belle Epoque. Peut-être que le vrai combat social, c'est d'arriver à la grande propreté. On comprend mieux pourquoi le moindre soleil dans la rue, qui transforme, qui repeint, est notre cadeau, notre victoire intime. Nous sommes plus de deux cents facteurs sur l'arrondissement; par groupe de quatre, nous nous relayons pour quadriller un quartier composé de cinq à six rues, impasses, villas et avenues. Personne n'aime cet arrondissement. Ni les touristes, ni les provinciaux en transit, ni les notables de l'Hôtel de Ville. Quatrevingt pour cent des collègues sont provinciaux et les provinciaux sont déçus. De Paris, ils imaginaient autre chose. Pas de Lido chez nous, pas de jambes en l'air

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dans le Vingtième, pas de défilés militaires, pas de Japonais, pas de ministres, pas de grands musées. Juste un cinéma, place Gambetta, et deux théâtres, que personne du reste ne fréquente. Combien ils ont tort mes camarades de la France entière! Le XXe est sans doute le plus beau pour qui sait y voir. Mais on ne voit rien lorsqu'on traîne sa carcasse et sa croix. Les nouveaux sont hébergés dans un foyer. La Poste dispose de quelques immeubles destinés à cet accueil. Il faut imaginer un petit gars d'Auvergne qui se retrouve au soir couchant, après une première journée plus qu'éprouvante, disons massacrante, dans une chambrette sans confort avec une fenêtre offrant le spectacle des lueurs de cette capitale hostile. Son coeur se gonfle; il lui faut du courage pour ne pas se précipiter gare d'Austerlitz, dont le nom même l'insupporte, et rentrer chez ses parents qui, hélas, n'ont plus les moyens de le protéger. Le petit gars se raccroche, serre les poings; il fait connaissance des compagnons de galère et, peu à peu, il s'habitue. Mais les murs des foyers sont remplis avec ces tristesses maîtrisées. Revenons à notre factrice. Elle ressemble à une factrice comme moi à un diplomate afghan. On dirait plutôt un oiseau qu'un vent contraire a jeté sur le pavé. En cela, elle se distingue de la majorité des collègues féminines. La plupart sont de bonnes grosses filles qui sont venues du fond de la campagne et repartiront au fond de la campagne. L'aventure s'arrêtera à cinq ou six années passées dans un Paris ennemi et

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incompréhensible. Elle, c'est d'une autre planète qu'elle est tombée et elle regarde tout le décor comme un fatras hallucinatoire aux extrémités duquel des acteurs s'expriment dans une langue inconnue. Elle n'y est pas. Les autres s'adaptent, se groupent, s'installent et somnolent dans une position sociale qu'anime un rêve de campagne. Elle n'y entend rien de rien, cet oisillon perdu. L'église sonne douze coups. Jaillissant des bureaux, on envahit la rue de Belleville qui ponctue la rue du Jourdain; on attrape un sandwich à la volée, on met le bout du pied à une terrasse arrosée par le nouveau soleil. Les gens ont l'air bienheureux. Les camions en double file sèment la zizanie. Je passe comme un fou au volant de mon estafette" La Poste" , je saute les mauvais plaisants, les mal stationnés, les rêveurs des passages cloutés. Moi aussi, j'en ai presque fini de cette fichue matinée. Je n'ai plus qu'à livrer deux ou trois concierges, rue Pelleport. Soudain je vois la collègue, l'oisillon. Elle s'extirpe du dernier immeuble. Je donne un coup de patin et les autres derrière, ils sont furieux! Avec l'estafette, j'ai tous les droits, c'est comme ça, personne ne peut le contester. Je mets le feu aux pavés et aux trottoirs, je me gare n'importe où, je saute et je grimpe comme l'éclair, je suis vraiment sportif, presque professionnel, je déborde le long de la ligne de touche et je marque des essais à faire se pâmer les afficionados. C'est comme ça. Alors je vois la copine. J'écrase le klaxon. Elle ne

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réagit pas. Je recommence. La rue entière s'arrête et se retourne mais elle, rien! Alors je presse les feux de détresse d'un doigt rageur et je saute de mon hirondelle. - Ah, c'est toi! Bonjour, tu as fini?

- Oui, presque... Je te ramène au bureau?
C'est de cette façon que tout commence. L'oiseau se pose, furtif, sur la paume de ma main. On dira ce qu'on veut, mais la Poste, c'est merveilleux. C'est un cauchemar merveilleux. Je n'ai qu'un conseil; soyez au chômage, vivez la galère, passez le concours, avancezvous parmi les vingt mille types le jour du concours. Affrontez les épreuves, croyez en l'avenir, la promotion interne, le temps libre des fonctionnaires, les mutations faciles, toutes ces fumisteries odieuses, et devenez facteur. On me pardonnera cette ironie mais j'imagine que quiconque sera gourmand du moindre rayon de lumière lorsqu'il traversera des épreuves, qu'il se sentira prisonnier. Un visage ami, une rue soudainement engageante, la perspective d'un déjeuner, d'une fin de matinée, ces riens de l'ordinaire parlent soudainement au coeur jusqu'alors le plus abattu. Personne ne saura jamais combien la rue du Jourdain a brillé ce midi d'avril. J'ai perdu des rides, j'ai revécu. Le printemps, ça existe, c'est pas une

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blague. Il sera toujours l'heure d'expliquer plus avant les fonctionnements et les personnages de la Poste, mais, tout de suite, ne reste qu'un éclat, un instant. Et c'est chaud. Nous revenons ensemble vers le bureau. Pour l'impressionner, je fais le zazou à mon volant. Elle qui n'aime pas ces engins, elle rit quand même. Nous croisons des gardiennes d'immeubles que nous connaissons. Nous les critiquons. C'est une chose bien agréable de partager certaines inimitiés et rancoeurs. Une fois garés, nous allons prestement à la cantine. Là, nous saluons des dizaines de collègues. On mangera du rosbif et des frites. Rien n'est plus banal et pourtant je me sens un adolescent doux-dingue. J'évite de trop la regarder, au fond de ses yeux clairs, car elle devinerait quelque élan classé "secret-défense". A la table voisine, un chef mange tout seul. C'est Marcel, le grand moustachu, le plus navrant, à ce point que cette drôle de carcasse est presque émouvante. Nous finissons par l'adopter, sa bêtise, elle est presque rassurante. Il prend ses frites une à une, délicatement. Il est gêné par le rayon qui balaye la table. Il penche la tête. Le poids de ne rien avoir à foutre, du non-effort absolu, peut être terrible. Nous l'excusons de tout, pour cet instant. Puis nous filons en direction de la machine à café. L'aprèsmidi nous sera plus facile que la matinée mais longue malgré tout, elle sur ses pavés, moi dans la gazelle jaune. Maintenant, nous parlons de tout et de rien, et nous abordons inévitablement le sujet de l'évasion. L'évasion, c'est l'étude des possibilités d'échapper au merdier. J'appelle comme cela notre environnement parce que je songe aux soldats américains qui disaient

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"merdier" à propos de leur périple vietnamien; et nous. saufla menace suprême, nous sommes incorporés à une armée qui nous déroute tout autant. Chacun à son plan. Alcatraz paraît bien solide et solidement gardé mais il reste toujours de l'espoir. Les plans d'évasion, les projets, nos propres vies, si différentes les unes des autres, voilà ce qui fait que toute notre condition de facteur ne peut être qu'éphémère. Aussi, tout sentiment qui essayerait de prendre en compte un semblant d'éternité serait voué à une prompte destruction; personne n'est dupe de cette vérité. Les instants volés à la vigilance du "Grand Merdier" sont comme nos cigarettes et nos tasses de café. Arrive notre copain Paul. Il a fini sa tournée. Il s'est disputé aVeC des concierges, il a perdu la monnaie d'un mandat, il est furieux. C'est un petit gars de province que la province écoeure. Il n'a aucun souvenir idéalisé de sa Bourgogne natale. Si nous sommes critiques, lui il est radical. Il parle de feu, de napalm, de grande explosion. - J'en ai plein les bottes, lâche-t-il, je vais vraiment foutre le camp. - C'était quoi, ta concierge? - Elle dit que j'ai été impoli... C'est une espèce de reine de la rue Olivier-Métra, grosse, vilaine, absente aux mauvais moments, présente juste avant l'heure du repas. Une blondasse infâme qui bouquine des revues stupides en lorgnant les locataires, une fainéante de première, une créature. un bibendum...

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Puis il va rendre ses comptes, ses mandats et ses recommandés, et après seulement, il ira manger. Il laissera sa sacoche sur sa position de travail et il dégustera tout seul sa bière en attendant la reprise. - Il a pas de bol, dit Valentine. - Non, ça tombe toujours sur lui. - Toi, tu t'en tires toujours bien.
-

J'ai du bol.

- T'es un vieux roublard. - Un prochain soir, chuchote-t-elle, je veux me changer les idées. C'est le printemps, nous n'avons qu'à entreprendre un truc rigolo, mettre le feu aux poudres. . . - Tout casser. - Danser sur le volcan. Ce sera peut-être manger dans un chinois et marcher Place Gambetta, boire du saké et se quitter pas trop tard, à cause de l'heure où l'on se lève... Je pense souvent à ce clochard du bas de la rue de Belleville. Il est répugnant mais, ce qui m'intrigue, c'est qu'il reste assis sur le trottoir, les pieds traînant dans le caniveau. Il faut être gonflé pour faire ça. Cette

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position indispose les gens plus que ses guenilles et sa face pleine de vin séché. Il harangue la foule qui le contourne avec un mouvement d'horreur. La collègue du quartier Huit, c'est-à-dire Belleville et Ramponneau, m'a certifié qu'il recevait du courrier; elle vient jusqu'à lui, lui tend la lettre, ce qui est contraire à tous nos règlements puisque nous ne devons pas distribuer dans la rue, et lui, il ne s'étonne pas, il attrape la missive et la lit, tel un ministre de Babylone vingt siècles avant notre ère. Les candidats aux présidentielles peuvent larmoyer sur les sans-domicile, lui, il s'en fout, il est ministre à Babylone. Cette image nous saute à la figure et nous force à songer à notre propre château de cartes. Nous reparlerons d'autres figures de légende dont notre cher arrondissement regorge. Même chez nous, chez les préposés. Le public voit un facteur, un seul: le brave type qui sirote son pastis entre deux lettres d'amour. Un brave, au sens provençal, un gentil garçon, un benêt fonctionnarisé qui se promène, doux rêveur... Pourtant, il en existe de toutes les espèces. Les amis et moi, nous nous reconnaissons dans l'espèce spéciale, celle qui n'a pas la vocation, qui est entrée dans le bastringue à cause de sérieuses erreurs d'aiguillages. Mais il convient de remettre tout ce tableau dans le bon sens, d'en extraire quelques couleurs. La mémoire, c'est un fichu bordel. L'ordre chronologique des événements me dépasse un peu. Jerne souviens mieux des jours d'école que des nombreuses années entre cette époque et maintenant. Le logiciel, tout à l'intérieur de moi, il n'est pas des plus performants. Les premiers beaux jours ne vont pas

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durer, la météo promet des vrais orages. L'hiver bat sa dernière paire de draps. Un copain supporter de Marseille vient me défier, parce que son équipe joue le soir même en coupe de France. C'est un petit gars de Marseille. On ne parle que de ça ensemble mais on en parle bien. Il s'appelle Didier; c'est un blondinet qui vit au foyer postal. Je le comprends; Marseille qui gagne, Marseille qui vit sur le rectangle vert à défaut d'autres formes de prospérité, et lui, éloigné du soleil de son enfance, il délègue tous ses espoirs à ces onze conquérants de la Canebière et du Vélodrome. Notre bureau en est peuplé de dizaines d'autres qui parlent de l'exil au travers des fanions du football. Je les aime bien, ceux-là, parce que, même si les Parisiens sont exilés, que dire des Marseillais! Mais tant pis pour la coupe de France, tant pis pour l'exil des exilés, et, reprenant la chanson des supporters de Marseille" Ce soir on vous met le feu", je me dis qu'il est sage d'attendre gentiment la fin de cette longue après-midi pour imaginer des soirées fastes, des projets soudainement réalisés, qui signifieraient la mise à feu, enfin la mise à feu. Il y a si longtemps que j'attends. Comme je suis tombé là, c'est-à-dire dans le boulot avec la paye la plus basse que j'aie jamais touchée, avec les efforts physiques les plus invraisemblables, les horaires les plus dingues, si une peuplade d'éléphants roses ne vient pas rapidement trotter à l'horizon, alors je serai bon pour la camisole.

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2 Le Club des Ours

En songeant aux éléphants, il m'en vient un à l'esprit, particulièrement imposant et lymphatique. Lui n'officie pas entre Zambèze et Kalahari, mais plus modestement rue des Pyrénées. Toutefois, comme lors des grands safaris, on n'aperçoit pas immédiatement la grosse bête, mais d'abord la nuée de petits oiseaux qui l'entourent, le précèdent et le suivent. C'est pareil chez nous, rue des Pyrénées. Voilà pourquoi je me dois d'évoquer certaines collègues avant de présenter l'éléphant. La rue des Pyrénées, si vaste, si longue, est divisée elle aussi en quatre quartiers de distribution. Et ces Pyrénées, qu'il vente où qu'il y fasse un soleil à toute écrase, c'est toujours élégant, un peu mondain, véritables frontières sociales supérieures de l'arrondissement comme des neiges éternelles que le commun des passants n'atteindra jamais. Le haut des Pyrénées est distribué par un gang de quatre factrices, que l'on pourrait croire choisies selon le même modèle sauf que les titulaires choisissent elles-mêmes leur quartier. Elles se ressemblent, elles s'assemblent. Appelé à remplacer l'une d'entre elles durant quelques

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jours, je n'ai pas bien su gagner leur amitié et nos relations furent tendues. Je leur reprochais de mal accueillir le nouveau, elles s'offusquaient de ma trop grande décontraction, de mon absence d'implication personnelle dans la vie de l'équipe. C'est que je ne peux admettre qu'on se résigne, si jeune, à s'afficher spécialiste d'un quartier, spécialiste de la Poste, qu'on envisage froidement de distribuer du courrier dans le même morceau de rue, entre 25 et 55 ans. Le comportement de certains anciens est, de façon générale, pour le moins surprenant. Les anciens ne sont pas nécessairement des collègues aux cheveux blancs; ils peuvent sembler presque adolescents mais compter déjà sept ou huit ans de boutique. Si un jeune préposé, qui doit effectuer un remplacement, arrive dans le secteur de ces gens-là, ils l'humilient, lui aboient dessus, le bousculent, le forcent à se tromper. Heureusement, il suffit de montrer le poing pour les amadouer, comme avec des chiens hargneux. Mais, souvent, on n'ose pas assez. Bien sûr ces modèles de préposés nous détestent et nous éprouvons un sentiment réciproque. On se croise, tête haute, sans un regard, ou alors un regard acéré. Le reste des collègues les ignorent. Heureusement on connaît telle ou telle de ces cages du zoo, et l'on ne s'en approche que si l'on a un but précis, une mission rapide à entreprendre, ramasser du cédéx ou prendre un sac destiné à une concierge importante, on ne s'y attarde pas. Je dois préciser que si je passe dans la rue avec mon estafette, lorsque je suis transformé en conducteur

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postal, que je vois un de ceux-là qui revient vers le bureau, eh bien! je ne m'arrête pas, jamais. Même si l'ancien est flanqué d'une sacoche de cent kilos, même allongé en travers de la chaussée, je ne m'arrête pas, jamais. Ces anciens et anciennes que l'on juge si affligeants n'ont au fond guère d'importance, pas plus que les concierges foldingues, les passants impolis, les gouttes de pluie noire en décembre. Le reste de la rue est plus intéressant. Voyons plutôt le milieu des Pyrénées: les commerces y sont nombreux, odorants, remplis jusqu'à la gueule d'une foule attentive et budgétivore. On vend, on achète tout le temps. Les crémiers et les volaillers crient, annoncent des promotions, interpellent les habitués. Le quartier est réservé à un vieil alcoolique difforme, pachyderme sans âge, Raoul. C'est le fondateur du Club des Ours. Il est l'unique membre de ce club, même si quelques-uns d'entre nous ont déjà pensé à le rejoindre, par amitié. Dans la rue, il fait des grands gestes, il parle tout seul, il raconte des histoires. Si l'on prête attention à cette folie, on comprend que le bougre est érudit, drôle, sincère et inventif. A l'intérieur, les plombs ont sauté et aucune réparation n'est envisageable, mais il n'en demeure pas moins un trésor de souvenirs, de rêves et, sans doute, d'immense tristesse perpétuellement syncopée, qui jaillit à chaque instant. Un jour, lors du tri général, nous étions côte à côte, et il me dit:

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- T'es marié toi? Moi, je regrette de ne pas l'être... Surtout quand je vais à la laverie automatique... Là, je regrette vraiment d'être seul.

- Pourquoi justement à la laverie? - Je ne sais pas, fait-il dans un grand soupir mélancolique, assis sur mon tabouret... La machine qui tourne... C'est là que j'y pense. Et iJ se met à chantonner des airs de Johnny, des années 60. Puis il me parle de ses vingt ans. En 1965. Il a vu Johnny. J'ignore ce que fut la soirée, mais tout s'est arrêté là. Il gueule souvent" Dans la cabane des

pêcheurs. . . ", rengaine dont nous ne connaissons pas
l'origine. Du reste, faire le tri dans ce qu'il hurle est une épreuve ardue. Certains sont agacés, d'autres désorientés, d'autres encore si amusés qu'ils essayent de lui faire répéter, rechanter, mais lui passe à autre chose. Les chefs savent tout cela, qui ont adopté Raoul et ne s'en offusquent guère. En revanche, les nouveaux venus du bureau se demandent dans quel asile ils ont atterri. C'est ainsi qu'iJ me révéla un beau jour, qu'il était membre du Club des Ours! Tout autour, les collègues et moi-même en fûmes impressionnés et nous restâmes dubitatifs. Puis il enchaîna avec l'un de ces rires terribles dont iJ a le secret. Ces rires, ce sont des gloussements suractivés de chouettes placardées sur la porte des granges, genre sorcellerie en Auvergne au Moyen-Age. Cet homme, le

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décrire physiquement est difficile, tant on craint d'être taxé d'exagération. Disons qu'il est construit en pyramide, la tête paraissant une pomme rouge au sommet d'un édifice de gras. Certaines femmes pourraient lui envier sa poitrine, sauf que l'on préférera toujours les leurs, même platounettes. N'empêche que cet hirsute aide les nouveaux, parle avec tout le monde, ne se soucie pas des moqueries, cite des poètes, cache mille souffrances. Je suis resté longtemps à me demander ce que pouvait être le Club des Ours. J'ai eu peur qu'il ne s'agisse de pourchassés aux griffes rongées, d'habitants des bois, traqués par l'univers, enfin de ceux qui, dans une laverie automatique, une paquet de linge dégueulasse sur les genoux, se disent que la croix est vraiment trop lourde. Raoul, il parle souvent de son neveu, le fils de sa soeur qui vit au Havre. Ce gosse, il a visiblement droit à toute la tendresse de l'ours. A Noël, les cadeaux! J'espère que ce môme que l'on ne connaît pas, il est assez juste pour redonner un peu de lui-même. Sinon, quelle horreur! J'en frémis. Sinon, l'ours, il finira par se jeter du haut de la falaise. Alors, l'ours, il picole. Si nous le croisons vers 6 heures, rue des Pyrénées, avant d'aller au bureau, nous savons qu'il ne nous rejoint pas tout de suite. Il va au bistro, le sien, le seul ouvert. Il prend deux ou trois canons pour bien commencer la journée. Comme il doit en voir des étoiles! La pomme rouge se met à scintiller. Même le patron, pourtant blindé, apprécie le spectacle. Alors, là, seulement à ce moment-là, l'ours a des ailes. Généralement, il s'en

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prend à ceux et celles de l'actualité qu'il n'aime pas; d'ailleurs il n'aime personne de l'actualité et les traite tous de gangsters. Tout le monde y passe. On l'écoute. Plus tard, au bureau, il continuera la diatribe.

Pour l'heure, le rouge est partout et les Pyrénées s'embrasent! Et dans les fumées des camions verts de la Ville de Paris, ceux qui remontent la rue, il s'évanouit, il fait des ronds avec le bras en quittant le café, il soliloque. Les éboueurs le saluent. Nous aurons déjà bu nos petits noirs et pointé sur la grande feuille lorsqu'il arrivera dans la salle principale, qu'il traversera lentement, tout en continuant son discours. Et tout le monde dira:
-

Tiens, voilà Raoul.

Il est probablement impossible qu'une femme l'ait jamais aimé; pourtant, si elle existe quand même, qu'elle se manifeste. Nous voudrions tout savoir. Ce témoignage serait vital parce que sinon, nous ne comprendrons jamais réellement ce qu'il en est du Club des Ours. De songer à ce vieux Raoul m'entraîne, par cercles émotifs successifs, à me remémorer mes arrivées quotidiennes dans le quartier, vers 6 heures, et les petites marches matinales et glaciales après avoir garé la voiture sur une place où je suis certain que mon vieux carrosse ne sera pas enlevé par la fOUlTière. Rue Sorbier, rue Vi)]jers de L'isle-Adam, et enfin rue des Pyrénées, la rue à RaouL.. Rue des Pyrénées, 6 heures du matin, les éboueurs, uniformes verts de la ville de

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Paris, sortent en ombres mouvantes de la fumée des camions et des vapeurs pluvieuses. A la vision de ces amis travailleurs, il est impossible de ne pas se souvenir que quand nous étions petits, les maîtres d'école répétaient:

- Si tu ne travailles

pas, tu seras éboueur!

A l'époque, c'était plus moche que moche, éboueur. Le gosse ainsi désigné à tous ses petits camarades rougissait et se dérobait aux regards moqueurs. Aujourd'hui, avec le chômage, on remercie le ciel si l'on devient éboueur. Mais il nous reste forcément quelque chose des anciennes malédictions de nos maîtres; un jour, nous étions dans le café de la rue de la Chine, avec Paul; la serveuse, rigolarde, nous lance: - C'est vrai que les éboueurs et vous autres, vous êtes les plus matinaux! Vous avez des points communs! Paul m'a regardé. Nous avons esquissé un vague sourire, un peu gênés. Mais elle avait raison; on se lève comme des chiens, on va au travail quand le monde dort. Rue des Pyrénées, les éboueurs s'extirpent des brumes mystérieuses comme les balayeurs intersidéraux sitôt débarqués de la fusée. Ils m'impressionnent. Nous sommes entre travailleurs. Ils n'ont plus de fatigue, plus de tristesse; ils avancent, blêmes, silencieux,

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jusqu'au sommet des Pyrénées. Ces types, ce sont autant d'extraterrestres qui savent, malgré tout, que le vaisseau va venir les rechercher, les veinards! Ainsi nous pouvons vérifier un nouvel adage qui dément le vieux dicton populaire: "Matinaux contre lève-tard: Plus tu te lèves tard, plus tu gagnes du blé". Pour les recommandés, nous sonnons chez les gens à Il heures du matin. Souvent nous les réveillons; ils ouvrent, hagards, en peignoir, et demandent ce que nous voulons. Nous tendons l'imprimé à signer. Ils signent d'une main dédaigneuse. Nous, sans avoir l'air, nous scrutons l'appartement. On devine l'aisance. Les grands murs blancs portent des aquarelles et des photos noires et blanches. On nous donne quelquefois une pièce, mais c'est rare. Les éboueurs n'ont pas de pourboire mais ils fouillent les pourritures des gens et ils dénichent des choses invraisemblables. C'est leur revanche. Les gens jettent n'importe quoi. De fait, je crois que nous sommes de la même planète, avec les éboueurs en uniforme vert. Nous ne nous parlons pas. Moi, j'aimerais parfois entreprendre la conversation mais chacun a sa mission, son horaire, sa logique. Moi, je me grouille les miches pour boire le café avant la sonnette des 6 heures 30. Ils doivent me reconnaître; je débouche rue Villiers de l'Isle Adam, fiévreux et grognon, épouvantail en marche. Ils doivent se marrer, les camarades en vert. Mon imagination se remplit de science-fiction en les croisant. J'ai envie de leur crier: - Où est la fusée? Est-ce que je peux grimper avec vous?

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C'est vrai que le ballet des camions, dans les voiles tracés par les gaz, évoque l'activité et la fièvre d'une base de Floride ou de Guyane. Val vient un peu plus tard car elle n'arrive pas à se réveiller à l'heure et certainement les bonshommes verts ne la connaissent pas, parce qu'ils ont disparu, en un clin d'oeil, en un coup de sifflet. Par contre, Rita arrive aussi par Villiers de l'Isle Adam et nous sommes quelquefois côte à côte en débouchant sur les Pyrénées. Alors, je me dis que dans la brume de l'hiver finissant, nous verrons un beau matin l'engin spatial. Avec Rita, je n'ai pas besoin de trop parler; elle fait la conversation. Elle a toujours sur les lèvres un sujet de mécontentement. C'est une grande fille brune au caractère brùlant qu'incarnent des yeux évoquant une espèce d'Indienne dévorée de révolte, une captive des hommes blancs. Nous avons sympathisé la première minute du premier jour, lors de l'incorporation. Nos chefs, ensuite, ne lui ont pas fait de cadeaux, lui attribuant des quartiers difficiles et des exercices de conduite toujours périlleux. Mais elle adore son petit garçon et c'est pour lui qu'elle supporte tout cela. Selon moi, elle représente idéalement les qualités inaliénables des femmes du peuple français. On l'imagine sur n'importe quelle barricade, si nécessaire, marchant par exemple sur la route de Versailles pour aller chercher le boulanger, la boulangère et le petit mitron, en chantant . ' "Ah , ça Ira, ça Ira.'" .

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Juste avant que ne résonne l'appel général, nous nous retrouvons pour déguster ensemble un café et ce moment du café, c'est aussi l'instant choisi par notre ami du parti pour sa distribution de tracts. Nous les acceptons par politesse et par sympathie pour le grand Christian, qui est un type bien, un pur. Mais il s'en va et nous fourrons les morceaux imprimés à la gloire de son étrange barbu de candidat dans la poubelle à gobelets. Nos conversations matinales n'abordent aucun sujet important; nous nous contentons de comparer nos avis sur les films passés à la télévision la veille au soir, ou d'évoquer les bêtises de nos enfants, qui ne finissent pas de nous émouvoir. La sagesse, l'érudition, la réflexion sont forcément réservées aux soirées. Hélas! nos soirées sont brèves; nous sommes toujours épuisés, chacun chez soi, et l'on ne s'étonne pas de n'être ni sage, ni érudit, ni même réfléchi. Puis Rita marche vers le grand cahier où nous allons signer notre présence. Elle découvre que, pour cette semaine entière, elle est encore affectée aux véhicules. Elle se retourne vers moi, verte de rage. - Tu as vu? Ah, les salauds! Nous nous reverrons à l'heure de déjeuner, à la cantine; nous exprimerons en choeur notre dégoût. Personne ne peut vraiment réaliser, y compris nos proches, combien il nous est nécessaire de nous retrouver pour narrer notre moitié de journée, conter

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les anecdoctes d'une tournée, laisser éclater notre fatigue et nos déceptions. C'est une sorte de réunion du "Cercle des Facteurs Sceptiques". Si Paul nous rejoint, le déjeuner sera animé, vengeur, féroce. Aujourd'hui, le Cercle est complet: outre le quatuor traditionnel, on trouve Antoine, du Havre, Francis, un camarade lunaire qui vit dans un autre monde, Thérèse, une intellectuelle alsacienne qui s'accroche vaille que vaille, Marie, dont le visage pourtant séduisant s'obscurcit chaque jour davantage à cause des difficultés accumulées. L'ambiance est excellente: notre matinée fut suffisamment horrible pour alimenter convenablement la conversation. - l'ai percuté un taxi avec mon triporteur, Francis qui ne supporte pas de conduire à Paris. dit

- Si nous cassons le matériel, intervient Paul, s'ils réalisent le niveau de notre incompétence, peut-être nous épargneront-ils ces insupportables changements d'un service à l'autre? Nous trinquons au bel effort involontairement produit par Francis, qui tremble encore. Notre table commence à se faire remarquer et les autres nous dévisagent, d'un oeil soupçonneux. Nous rions beaucoup, nous nous payons un autre beaujolais. Les collègues, tout autour, froncent les sourcils. La plupart, jeunes ou vieux, n'aiment pas que des nouveaux manifestent ouvertement ce qui ressemble bel et bien à une sale mentalité. Ils se disent:

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- Mais qu'est-ce qu'ils veulent ceux-là? Ils ont un boulot, ça ne leur suffit pas? Indifférents aux jugements sévères des Anciens, nous continuons notre festin imaginaire: - Café et pousse-café! Nous sommes vivants, bordel, vivants et debout! s'indigne Paul rouge comme l'enfant de Bourgogne qu'il est, révolté comme un étudiant, les bras ouverts et les poings serrés. La pluie redouble contre les baies grises de la cantine. Notre déjeuner s'éternise. Val se cale au fond de sa chaise. Elle a froid. Sa tête de moineau transi émerge parmi nos trognes échauffées. Elle ne dit rien mais c'est l'une des plus radicales. Elle mettrait volontiers le feu à la baraque. Si Rita parle souvent de sa famille, de sa vie extra-postale, Val ne fournit aucune confidence; nous ignorons si elle vit seule, où et comment. Et ce mystère derrière lequel elle vit cachée, nous verrons bien à l'occasion qu'il est plus épais qu'un mur de château-fort. Paul Legrand, Rita Thémont, Valentine Decroix... Je préfère mes nouveaux amis aux autres, ceux issus des vies précédentes. Les autres, qui me téléphonent quelquefois, ils ne comprennent rien à ma nouvelle vie. Ils ne comprennent rien à la Poste. Certains continuent à gagner des fortunes, à mettre des costumes, à voyager autour du monde. Si je raconte les détails de mon boulot de facteur, ils disent: - Tu exagères. Ce ne doit pas être si terrible!

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Ils pensent que c'est le fruit de mon imagination, une espèce de conséquence de ma turbulence naturelle. .. Ils ne comprennent même pas que je puisse refuser de sortir tard, la nuit, parce que j'ai peur de ne pas pouvoir me lever, le lendemain, à l'aube. Rita, Paul et Val, ils savent tout ça; d'un regard nous sommes sur la même fréquence. Eux, ils ont les mêmes difficultés avec leurs propres amis. C'est rassurant mais attristant; nous vivons l'inévitable éloignement d'avec toutes les anciennes connaissances, celles d'avant la Poste. Peut-être qu'un facteur, ça n'a pas d'ami. Dans ces conditions, il est aisé de comprendre que certains en trouvent une seule parfois, la chopine. Alors cette amitié dévorante exclut toutes les autres. C'est pourquoi dans notre petit groupe nous avons peur; nous cherchons à fuir avant qu'il ne soit trop tard. Fameux, le beaujolais! brandissant le cadavre. clame Paul en

Je quitte mes rêveries pour revenir aux conversations du groupe. Francis se souvient brusquement qu'il doit retourner au sous-sol, chercher son triporteur. Thérèse et Antoine nous abandonnent à leur tour. Nous sommes heureux; ce moment de la cantine nous a apporté un peu de quiétude. Nous restons, tous les quatre, affalés sur nos chaises, un peu figés, un peu béats comme à la fin d'un repas de noces. Ne manquent que des cigares et du cognac, des odeurs raffinées, des parfums de langueur... La cantine se

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vide, les facteurs se préparent pour la dernière tournée de la journée. Nous aussi, nous devons nous secouer les puces. A travers la vitre, il me semble reconnaître la pointe de la fusée, qui émerge, qui surplombe tout le XXe arrondissement, magnifique de promesses. D'emblée, dès que je suis entré dans ce bordel de bureau de Paris-Vingt, j'ai vu que le monde était plus étonnant que je ne croyais, bien plus étrange. Je n'étais pas né de la dernière pluie, j'avais croisé des gens louches au cours de ma vie professionnelle, des requins, des louvoyeuses, j'avais traîné mes guêtres, mais je n'appréhendais pas encore l'étrangeté des choses. Je ne finis pas de m'étonner; les lettres ellesmêmes offrent des drôles de surprises. Quelques échantillons au hasard: Le boulevard de Charogne pour le boulevard de Charonne, qui reste l'une de mes préféré; Le square des Quarts d'heure pour celui des Cardeurs; la rue des Pire aînées... Et aussi les cartes postales; nous les lisons autant qu'il soit possible: "La neige est formidable/Le soleil est au rendez-vous/Les vacances se passent magnifiquement/Je t'embrasse très forti Maman s'est cassé la jambe/Les montagnes sont très hautes/La mer est déjà chaudeITon Kiki qui t'aime..." Mais l'essentiel du courrier est constitué par les publicités personnalisées intitulées "postimpact" qui, semble-t-il, font bouillir nos marmites: "Super promo Carrefour/Yves Rocher prend soin de vous/Devenez millionnaire/Renault vous offre une Clio/Nagez dans le bonheur..." Les entreprises croient-elles réellement

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que le public lit leurs missives bariolées? Ces gens-là ont-ils déjà vu les poubelles dans les halls d'immeubles, se remplir en un clin d'oeil après la distribution? Nous connaissons leur raisonnement, génial s'il en est: "Peut-être qu'on jette nos publicités, mais il s'en trouvera bien dix pour cent qui liront, émerveillés, les qualités de nos produits et viendront sur le champ les acheter! C'est de la communication, mon pote!". Ce qu'Harvard a fait de ravage dans les esprits tourmentés des vendeurs de savonnettes! Nous voyons peu de lettres d'amour, sauf quelques-unes ornées de coeurs et de roses, lorsque des adolescents rêveurs désignent leur amour au monde entier. Les lettres sont avant tout administratives: Banques, Assedics, Assurances, Sécurité Sociale, Impôts. Théoriquement, on doit traiter et brasser tout ce papier avec une parfaite objectivité. En réalité, beaucoup d'entre nous choisiront la lettre de Roméo à Juliette plutôt que l'image de la dernière Renault si le choix s'impose. Et il s'impose quelquefois. Enfin, nous avons les journaux, qui pèsent si lourd. La presse malade chouchoute ses abonnés. Ils en rajoutent des pages! Le mercredi, nous crachons dans nos mains, nous bandons nos muscles, et le jeudi aussi à cause des gros hebdomadaires. Des tonnes! Pourquoi les gens lisent-ils tout ça? Le lisent-ils vraiment? Qu'est-ce que ça peut leur faire que ça brûle au Burundi? Et les spécialistes de la télévision! Il leur faut un guide pour s'y retrouver dans ce fatras! Nous avons parfois l'envie de mettre le feu à la montagne de papier mais notre bonne éducation nous retient, ou la peur des sanctions, ou simplement la fatigue. Je suis sûr

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