LES METAMORPHOSES DU TRAVAIL ET LA NOUVELLE SOCIETE DU TEMPS LIBRE

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Depuis 150 ans de Durkheim à Bourdieu, la sociologie a toujours sous-estimé les problèmes de la croissance du temps libre et les a trop souvent oubliés voire occultés. Ces rencontres autour de Joffre Dumazedier ont mis en plein jour les conséquences de la productivité à la fois sur le temps de travail et sur la croissance du temps libre.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296414624
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Les métamorphoses

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et la nouvelle société du temps libre

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions

Howard S. BECKER, Propos sur l'art, 1999. Jacques GUILLOU, Louis MOREAU de BELLAING, Misère et pauvre té, 1999. Sabine JARROT, Le vampire dans la littérature du XIX siècle, 1999. Claude GIRAUD, L'intelligibilité du social, 1999. C. CLAIRIS, D. COSTAOUEC, J.B. COYOS (coord.), Langues régionales de France, 1999. Bertrand MASQUELIER, Pour une anthropologie de l'interlocution, 1999. Guy TAPIE, Les architectes: mutations d'une profession, 1999. A. GIRÉ, A. BÉRAUD, P. DÉCHAMPS, Les ingénieurs. Identités en questions,2000. Philippe ALONZO, Femmes et salariat, 2000. Jean-Luc METZGER, Entre utopie et résignation: la réforme permanente d'un service public, 2000. Pierre V. ZIMA, Pour une sociologie du texte littéraire, 2000. Lihua ZHENG et Dominique DESJEUX (eds), Chine-France, Approches interculturelles en économie, littérature, pédagogie, philosophie et sciences humaines, 2000. Guy CAIRE et Andrée KARTCHEVSKY, Les agences privées de placement et le marché du travail, 2000.

Sous la direction de Anne-Marie GREEN

Les métamorphoses du travail et 1a nouve11e société du temps Hbre
Autour de Joffre Dumazedier

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Ce livre a été publié avec le concours De la Direction Régionale de JEUNESSE ET SPORTS de FRANCHE COMTÉ

Nous tenons à remercier Claire Gillie-Guilbert qui nous a apporté sa précieuse aide pour la retranscription des discussions et la mise en forme du présent ouvrage

(Ç)L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9288-6

AVANT-PROPOS
Anne-Marie Green

Chaque année, la Section de Sociologie et le Laboratoire de Sociologie et d'Anthropologie de l'Université de Franche-Comté (LA.S.A.-U.F.C.) organisent un colloque qui réunit autour d'une personnalité marquante de la sociologie française des dernières décennies, des enseignants-chercheurs, des chercheurs et des doctorants dont les recherches s'appuient sur ses travaux. Ce livre réunit les communications des Neuvièmes Rencontres Sociologiques de Besançon qui se sont déroulées en décembre 1999 autour du Professeur Joffre Dumazedier. Joffre Dumazedier a choisi, pour cette rencontre, de réfléchir sur le thème: «Les métamorphoses du travail et la nouvelle société du temps libre ». L'objectif de ces journées n'est pas de réfléchir essentiellement autour d'une œuvre mais de favoriser une communication entre intervenants, à partir d'un thème choisi par le sociologue invité. Il s'agit donc bien d'une rencontre car à cette occasion le sociologue invité accepte, non seulement, de venir publiquement (devant des collègues et l'ensemble des étudiants de la section de sociologie) s'interroger sur son parcours sociologique, de faire un retour critique sur son itinéraire intellectuel, mais aussi de venir écouter ce qu'ont envie de dire à ce propos aussi bien ses pairs, ses disciples et de jeunes chercheurs. L'objectif de ces journées est donc bien de favoriser un libre débat, des échanges non convenus. Les interventions de ces journées sont réunies dans ce livre. Nous avons en outre cherché, dans les pages qui suivent, à transmettre la chaleur de ces journées et de ces échanges en

insérant la majeure partie des discussions. Nous savons qu'il est difficile de restituer la tension, la densité et la forte émotion collective qui marquent certains moments des échanges et des débats. Nous pensons néanmoins que la retranscription de ces moments de discussion permettra d'accéder encore mieux à la richesse analytique des interventions. Il reste, aussi, que ce livre est un hommage à Joffre Dumazedier au sens où les communications rassemblées ici révèlent que les perspectives, qu'il a élaborées pendant quarante ans dans l'ensemble de son œuvre, restent bien celles qui interrogent encore le sociologue aujourd'hui. Certes, le lecteur constatera qu'elles peuvent susciter de la polémique et de la contestation, mais Joffre Dumazedier n'a jamais voulu être l'agent provocateur d'une mode intellectuelle. Son ambition, à l'image de tous ses engagements, est de contribuer à la compréhension des transformations de notre société d'aujourd'hui à partir d'une démarche sociologique empirique. Sa force naît et renaît d'une permanente interrogation de la société en mouvement. N'est-ce pas la seule démarche qui peut donner de l'espérance à de jeunes chercheurs qui, en continuant d'analyser les métamorphoses de la société, nous permettent de mieux appréhender ce réel? Nous laissons donc au lecteur la possibilité de cheminer sans dogmatisme au sein de toutes ces interrogations concernant notre réel en marche.

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LES LOISIRS COMME APPROCHE DU TEMPS LIBRE
Anne-Marie Green

Cher Joffre Dumazedier, C'est avec un immense plaisir que la section de sociologie, et moi-même, vous accueillons aujourd'hui. Je dois dire que lorsqu'on m'a demandé de prendre en journées de la sociologie, je n'ai eu aucune charge ces gème hésitation et je vous ai immédiatement demandé de venir. La plupart du temps, lorsqu'une Université invite un Professeur, qui a produit une telle œuvre et qui a tant marqué réflexion et action dans l'ensemble de la société, c'est essentiellement pour lui rendre hommage et pour que chaque chercheur manifeste une reconnaissance envers ce qu'il a apporté. Je sais que l'Université Française ne peut pas s'honorer, aujourd'hui, de vous avoir rendu cet hommage. On peut s'en choquer mais d'une certaine manière, ne faut-il pas s'en réjouir? En effet, rendre ainsi un tel hommage revient, en fin de compte, à figer l'œuvre et même à la situer dans le passé. Or la vitalité intellectuelle dont vous faites preuve ne permet pas encore que l'on vous fige ainsi. C'est pourquoi, les journées que nous organisons à Besançon ont pour objet de nous permettre de réfléchir ensemble sur ce qui vous a certes animé pendant toute votre vie de chercheur, d'intellectuel et de militant, mais aussi sur ce qui vous interroge aujourd'hui, vous fait réagir et penser pour envisager des voies futures à la sociologie. Nous attendons donc de ces journées une véritable rencontre, c'est-à-dire un échange libre entre chercheurs sur le

thème « Les métamorphoses du travail et la nouvelle société du temps libre ». Ainsi, sont réunis pendant ces deux jours des chercheurs qui ont accepté de venir proposer l'état de leurs réflexions, de vous les soumettre afin que nous montrions en quoi la sociologie a une place à prendre dans le cadre des transformations actuelles liées au temps libéré. Nous aurons donc l'occasion d'entendre certains de vos collaborateurs, de vos anciens thésards, mais aussi d'autres chercheurs, que vous ne connaissez pas encore qui se préoccupent des activités de loisir, et de jeunes chercheurs qui prennent la relève (ils ont tout juste terminé leur thèse ou sont en train de I' élaborer). Vous voyez, Cher Joffre Dumazedier qu'il n'y a pas de plus bel hommage à rendre à un intellectuel, qui a commencé ses travaux il y a plus de cinquante ans, que de lui montrer qu'il impulse toujours de la réflexion. Donc, ce que nous attendons tous aujourd'hui c'est, qu'à partir de vos travaux, de votre communication, de vos réflexions, de pouvoir les interroger, les contredire, les compléter, les prolonger. Aussi, si nous avons, vous et moi, prévu des communications assez brèves, c'est avec l'intention de pouvoir permettre d'entamer un dialogue avec le public et vous-même et les intervenants. Je dois dire que lorsque nous nous sommes régulièrement rencontrés pour préparer ces journées, vous aviez tant de propositions à faire quant aux thèmes de réflexion, quant aux intervenants à inviter, qu'aux problématiques à envisager, qu'une semaine de rencontres aurait à peine suffL... Contraints par le cadre de ces rencontres, nous avons finalement organisé ces journées dans l'esprit suivant. La première partie de ces journées sera consacrée à la mise en place d'une réflexion globale sur la société d'aujourd'hui et les enjeux qu'elle engage par rapport au temps libéré: vous-même et Nicole Samuel, avec laquelle vous avez collaboré, allez présenter les grands axes de la réflexion.

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Claudine Attias-Donfut et Anne Muxel, quant à elles, apporteront leur point de vue par rapport à ce qui sera présenté. Ensuite, nous aborderons les conséquences d'une société du temps libre. Enfin, la matinée de demain sera consacrée aux différentes approches de pratiques de loisirs. Cette matinée a pour caractéristique d'être organisée autour de jeunes chercheurs qui représentent, ce que l'on pourrait appeler, la relève par rapport à vos premiers travaux. On voit donc que ces journées n'ont rien d'exhaustif, ni de complet, qu'un choix a été fait par rapport à la problématique de ces rencontres et que la nouvelle société du temps libre est beaucoup plus orientée vers les aspects du loisir. Ceci n'est pas uniquement lié à votre présence, mais c'est aussi dû probablement à mes centres d'intérêt de chercheur, et surtout par rapport à la richesse des travaux qui, aujourd'hui, ont cette thématique. Le premier point qui est le fondement de notre réflexion de ces deux jours est la métamorphose du travail. Je ne veux pas empiéter sur ce que vous-même et mes collègues vont dire à cet égard, mais je voudrais seulement souligner que cet aspect des conséquences du temps libéré par l'activité contrainte remonte aux débuts de l'histoire de l'humanité. Un historien, soulignait il y a quelques jours à la télévision que, jusqu'à une période récente, les historiens avaient considéré le ramassage des escargots par les sociétés de la préhistoire comme un signe de la « disette», or on sait maintenant que c'était un loisir qui était le résultat de la construction des arcs. L'invention de l'arc permettait, en effet, de chasser plus rapidement et plus efficacement et laissait donc du temps pour des activités de plaisir. Nous sommes donc depuis la préhistoire dans un processus où s'établit un rapport dialectique entre les activités contraintes pour la survie et les activités de pur désintéressement qui sont associées à un plaisir, une joie. En ce qui concerne le deuxième aspect, je peux rajouter que selon l'usage de la langue, avec ce qu'il nous apporte de

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l'héritage historique de notre civilisation judéo-chrétienne, on a pris l'habitude d'utiliser le terme « loisirs» en le mettant en opposition avec les activités « sérieuses» et en particulier avec le travail. Je pense qu'aujourd'hui, il ne nous est plus permis, lorsqu'on est sociologue, de conserver cette illusion conceptuelle. Il ne nous est pas permis davantage de penser que le loisir n'aurait qu'une fonction cathartique (se détendre pour mieux travailler ensuite), ce qui reviendrait ensuite à vouloir hiérarchiser les différentes formes de loisir en fonction de ce but. En effet, cela reviendrait en fait à se limiter à l'idée que les loisirs sont intimement liés aux déterminants sociaux. Nous pouvons néanmoins imaginer un peu ou rêver (est-ce autorisé lorsqu'on est sociologue?..) que les loisirs, à la mesure de notre époque, pourraient apporter aux hommes d'aujourd'hui, la possibilité de développer leurs capacités pour l'accomplissement de leur sensibilité. C'est donc dans cette perspective et cet esprit que le fait social «loisirs» sera envisagé pendant ces deux jours. Ces journées nous permettront donc d'envisager la fonction sociale du temps libéré, du temps libre, et des loisirs, en sachant que c'est la société tout entière qui est concernée Mais, il est nécessaire que la réflexion, la théorie se frottent et s'éclairent au contact d'un terrain, d'une démarche empirique et c'est aussi ce qui caractérisera ces journées. Tous les intervenants ici présents ont l'expérience d'une réflexion qui mêle théorie et empirie. Ils produisent donc non seulement un questionnement, un point de vue, une réflexion théorique, mais aussi de l'enquête de terrain. Vous voyez, Cher Joffre Dumazedier, que si vous avez lutté intellectuellement pour que le loisir n'ait pas une place « exotique» dans la sociologie, ceci n'a pas été vain. Vous constaterez, en effet, que la « relève» dans ce domaine cherche à mettre en évidence de façon systématiquement empirique non seulement le sens social mais aussi les positions et la fonction que les loisirs occupent dans la société d'aujourd'hui. Il ne s'agit donc pas de limiter notre réflexion pendant ces journées à

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une sociologie purement spéculative mais de montrer que tout cheminement théorique est toujours en interaction avec une démarche et une réflexion empiriques. Dans une telle perspective, il ne s'agit donc pas de reproduire les quelques études disponibles en n'utilisant que des méthodes quantitatives déjà éprouvées, mais d'adapter les outils méthodologiques à la construction de cet objet d'études «loisirs». Il est donc nécessaire à toutes les étapes de ce type de recherches de dégager la spécificité, la complexité, l'envergure de la réalité sociale « loisirs». Si j'insiste sur ce point c'est que beaucoup d'études qui traitent de ces aspects sont marquées par des considérations qui s'inscrivent dans un système de références ou de valeurs tant implicites qu'explicites. Quant aux travaux plus systématiquement empiriques, s'ils ont été d'un bon apport pour la sociologie des pratiques culturelles et de loisirs, ils sont limités par le concept des « déterminants sociaux» et par celui des « conditions sociales de la production ou de la réception» de ces faits. Aussi, si je cherche à percevoir, au travers de l'ensemble des travaux empiriques récents qui traitent des loisirs, dans quelle filiation on devrait se situer pour aborder ces faits, on peut d'emblée affirmer que la notion de « fait social total» reprise par Gurvitch après Mauss montre que les loisirs ne sont pas la simple juxtaposition des différents aspects du temps libre dans une société donnée; c'est aussi leur incarnation dans une expérience individuelle (ce qu'a parfaitement mis en relief Norbert Elias). Dans une telle optique, il s'agit d'affirmer que le domaine de la sociologie des loisirs consiste à les considérer comme un réalité sociale qui a de multiples aspects. Ce que Gurvitch appelait étudier « tous les paliers en profondeur» en sachant que toutes les couches s'interpénètrent. En citant Gurvitch, je ne pense pas vous trahir Joffre Dumazedier, car dans vos travaux, vous avez montré (sans forcément l'affirmer) que vous considérez les loisirs comme un

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phénomène social total, c'est-à-dire comme une « totalité réelle en marche» ou en mouvement (les loisirs sont donc à la fois les producteurs et les bénéficiaires des transformations sociales). Une telle perspective impose d'avoir recours à une méthode dialectique parce que les différents aspects de la réalité sociale loisirs s'interpénètrent, s'imprègnent et entrent en conflit. Ils peuvent donc parfois être en décalage, ce qui implique qu'il est nécessaire d'étudier et de comprendre également l'inattendu, le spontané, le fluctuant et pas uniquement le régulier, le tout fait, l'évidence. Pour prendre en compte la complexité de cet objet de recherche que sont les loisirs, il me semble nécessaire que les chercheurs orientent leurs approches aussi bien vers le nous que vers l'autrui ou le moi; en tant que fait social ils concernent, en effet, tant à la fois le collectif, l'interpersonnel, que l'individuel, le conscient, le subconscient, voire l'inconscient. Finalement, je peux dire que le concept de loisirs - que vous avez tant défendu - est un concept qui peut créer l'unité entre l'individuel et le social. Aussi, je me permets d'affirmer que pour qu'une sociologie des loisirs soit vivante et ait une valeur heuristique, elle doit prendre en compte la façon dont elle est vécue par les différents groupes sociaux et comment elle fait ou prend sens pour et dans la société. On peut en effet émettre l'hypothèse, comme vous le faites Joffre Dumazedier, que des transformations profondes s'élaborent dans la société à partir de cette notion si fondamentale qu'est celle du temps libéré pour les loisirs. Les contributions de ces deux journées, vous le verrez s'appuient sur la volonté de ne pas donner une exclusivité aux rapports de domination ou de déterminisme social et de resituer à leur juste place les rapports de sens entretenus avec les faits étudiés. C'est sur ces choix, ces apports, ces échanges mutuels, que repose l'intérêt de cette rencontre de la sociologie à Besançon. Les objectifs sont réalistes même si nous en connaissons les limites.

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Enfin, avant de vous laisser la parole, Joffre Dumazedier, je voudrais dire que je n'ai jamais eu la chance de travailler dans votre équipe, ni d'être l'une de vos doctorantes. Sans doute, est-ce un rendez-vous manqué. Il me reste néanmoins un souvenir, lorsque étudiante de DEA de Sciences de l'Education, et déjà Docteur en Sociologie, j'ai eu à suivre l'un de vos cours. J'ai découvert, alors, un enseignant (que je ne connaissais qu'au travers de ses ouvrages) qui non seulement ne semblait pas s'ennuyer de ce qu'il transmettait (ce qui curieusement était presque nouveau pour moi!...), mais qui irradiait et galvanisait son auditoire. Ce cours est un souvenir très fort de ma vie d'étudiante. Je suis sûre que pendant ces journées nos étudiants de Besançon, et le public qui a bien voulu venir vous écouter et réfléchir avec vous, garderont ce souvenir que j'ai toujours conservé présent.

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MÉTAMORPHOSES DU TRAVAIL ET EMERGENCE D'UNE SOCIÉTÉ DU TEMPS LIBRE
Joffre Dumazedier

Si l'on en croit le philosophe-poète (F. Nietzsche), c'est souvent «sur des pattes de colombe» qu'arrivent en silence de grands bouleversements dans nos vies de tous les jours. Pourtant, la force des reproductions sociales et culturelles en tous genres, empêchent plus souvent encore la transformation nécessaire des structures sociales et des mentalités dominantes: la sociologie a souvent mis en valeur ces retards de la société sur son temps. Aujourd'hui, on peut penser qu'il en est ainsi pour ce que j'appellerai, après A.Gorz, «les métamorphoses du travail». Je préciserai leurs incidences sur l'émergence trop méconnue d'une société du temps libre depuis près de deux siècles! C'est en effet, dès la fin du XVIIIèmesiècle en Angleterre et dès le début du XIXème siècle en France que s'est produit un changement paradoxal dans le travail. Grâce aux découvertes de la science appliquée à la productivité, l'humanité devenait capable de produire toujours plus et donc de consommer inégalement toujours davantage en travaillant toujours moins (Rifkin, 1995, trad., 1996). Ainsi, dans les sociétés industrielles naissantes, la durée annuelle du travail était, en moyenne, de 3 500 heures, souvent sans dimanche (OCDE), alors que, de réduction en réduction, cette durée est aujourd'hui entre 1 600 et 1 800 heures par an dans les sociétés post-industrielles, les Etats-Unis, l'Allemagne, l'Angleterre, la Suède, le Japon ou la France.

La sociologie a surtout mis en lumière les transformations du travail d'une économie dominée par l'activité agricole et la société rurale en économie dominée par le travail industriel et la société urbaine. Cette dernière économie est dominée aujourd'hui par celle des services dans une société de plus en plus urbaine et suburbaine. La sociologie a moins étudié la lente mais continuelle progression du temps libéré d'un travail métamorphosé, au point que les sociétés post-industrielles ont gagné environ 2 000 heures de temps libre par an, en moins de deux siècles. Aujourd'hui, en France, la durée du temps libre dans un cycle de vie allongé, a même dépassé, depuis les années 80, la durée du temps de travail, avec ou sans chômage (INSEE, 1985). Qui s'en soucie vraiment dans les sciences sociales? Il en est résulté un foisonnement de pratiques récréatives de jour et de nuit, pour tous les âges de la vie, surtout dans la vie de l'adolescence, en toute condition sociale. Elles ont créé des mentalités nouvelles, peu favorables ni au développement personnel ni à la participation active aux responsabilités sociales. La formation initiale et continue n'a pas encore trouvé les programmes capables de résoudre les problèmes du temps libre. La société médiatique, sous l'emprise de la loi du marché n'a pas pu inventer un accès de tous à la culture, à des heures accessibles. La politique de la ville et de la banlieue n'a pas eu les moyens d'aménager les espace nécessaires aux activités du temps libre pour tous. Les sociologies dominantes elles-mêmes se sont peu intéressées aux problématiques, hypothèses et concepts nécessaires à l'observation de ce que Norbert Elias appelle «le processus civilisateur... de la société des individus» où le temps libre est devenu dominant. Quelques tentatives autour de Georges Friedmann ou de David Riesman sont restées sans grand écho dans la sociologie d'aujourd'hui. C'est pourquoi, je suis heureux de cette initiative de deux journées d'études les 3 et 4 décembre organisées par le laboratoire de sociologie et d'anthropologie de l'Université de Besançon. Depuis les années 60, j'ai souvent été invité à animer

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de telles journées de recherche, mais c'était dans des Universités étrangères: Université de Montréal ou de NewYork, de Bruxelles ou de Bilbao, de Varsovie ou de Zagreb, de Sao Paulo ou de La Havane, mais jamais par une Université française. J'excepte évidemment le cours régulier dont j'ai été chargé, de 1969 à 1984, sur ces questions en tant que professeur actif à l'Université Sorbonne-Paris V, après 16 ans de recherche au Centre d'études sociologiques du CNRS. Mon hypothèse centrale est que nous vivons dans une société anachronique. Les problèmes anciens des temps sociaux contraints, abstraits de notre temps, ont conservé ici une actualité désespérante, avec des succès pour quelques uns et des échecs massifs pour la majorité qui échoue au lycée et ne va pas à l'Université. Les nouveaux problèmes de l'équilibre entre les temps sociaux contraints et les temps sociaux libérés n'ont pas encore abouti à la création ou la rénovation nécessaire du programme et des méthodes de l'institution éducative pour tous. C'est ce que nous essaierons de montrer au cours de ces deux journées autour de quatre questions: 1) D'abord, comment la modification de l'équilibre entre temps contraint du travail et temps libéré entraîne un changement de la vie quotidienne après le raccourcissement de la journée de travail, de la semaine, de l'année, de la vie de travail, à tous les âges de la vie, en toute condition sociale, inégalement. Avec quelles conséquences sur le mode de vie réel? 2) Comment les problèmes du loisir, bien loin de disparaître avec la fin des «Trente Glorieuses» (1945-1975) comme on le prétend souvent, ont continué jusqu'à devenir ce que j'ai proposé d'appeler, en 1988, une «révolution culturelle du temps libre, 1968-1988». Elle est souvent cachée, elle déborde la dynamique du temps libre, pour modifier les temps sociaux contraints du travail professionnel et aussi des tâches familiales. D'où la nécessité encore plus forte qu'hier de ce que Norbert Elias a appelé «la civilisation des mœurs du loisir»

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(Quest for excitement sport and leisure in the civilizing process,1986, trad. 1994) ? 3) Comment se pose désormais la question de la formation initiale et de la formation continuée pour tous, dans une démocratie moderne, pour que cette civilisation des mœurs du loisir se produise à tous les âges de la vie, en toute condition sociale, afin que soit assumée par tous la civilisation correspondante des temps sociaux contraints du travail et des tâches familiales, et des temps libres? Comment une telle mutation de la formation permanente n'est possible, dans ce nouveau contexte, que par une pratique de l'autoformation individuelle et collective par tous, à tout âge, appuyée sur une entraide socioculturelle permanente et un apprentissage scolaire à ces pratiques d'autoformation permanente et à cette entraide socioculturelle à tous les âges? 4) Enfin, quelle connaissance sociologique a les plus grandes chances de découvrir et d'analyser ces mutations sociales du travail et l'émergence d'une société du temps libre qu'elles génèrent, malgré la persistance des forces de la reproduction sociale, institutionnelle et culturelle qui souvent les occultent? En quoi consiste une sociologie qui met au centre de son champ les résultats positifs et négatifs d'une interaction néo-dialectique entre les forces de tous les déterminants sociaux et les interventions du sujet social, politique, culturel et éducatif contre eux? Bien entendu, deux jours ne suffiront pas pour traiter ces quatre questions. Mais au moins, nous espérons qu'ils seront suffisants pour orienter la curiosité de quelques uns d'entre vous vers quelques sources que nous vous conseillerons. C'est déjà un grand plaisir de vous voir si nombreux ce matin à avoir répondu à l'appel de votre professeur Anne-Marie Green. Sa sociologie novatrice et son dynamisme rayonnant vous ont déjà bien préparés à la réflexion de ces journées. Qu'elle en soit vivement remerciée.

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-I Les questions que nous soulevons aujourd'hui, ensemble, ne datent pas d'aujourd'hui. Elles sont le fruit d'un siècle avant Jésushéritage que l'on peut faire remonter au Vème Christ. En effet, c'est Aristote qui, le premier, a élevé le loisir a une dignité sociale égale à celle de la participation aux affaires publiques. Mais ce loisir (scholé) restait le privilège des patriciens, les esclaves qui assumaient le travail matériel en étaient jugés indignes. Il faut attendre la fin du XIxèmesiècle et la revendication de Paul Lafargue pour « un droit à la paresse» pour tous pour que tous les travailleurs osent se révolter contre un travail sans fin. Je partirai de la pensée de Georges Friedmann dans son livre édité dans les années 50 de notre siècle « Où va le travail humain? ». Il a eu une grande influence sur l'orientation des travaux de mon équipe du CNRS sur « le loisir et les modèles culturels ». Dans ce livre, G. Friedmann partait de l'évolution des tâches industrielles de plus en plus divisées, parcellaires, dans un souci de rendement. Il observait la baisse d'intérêt qui en résultait pour le travail « en miettes». Il mettait son espoir dans des activités plus complètes qui permettent ce qu'il appelait «les loisirs actifs». Il fut notre maître au Centre d'études sociologiques et c'est sous son influence et avec son appui que j'ai été admis, en 1953, au Centre national de la recherche scientifique. Ainsi, fut fondé le Centre d'étude du loisir et des modèles culturels auquel Nicole Samuel et moimême nous étions affectés comme chercheurs à plein temps. Ce Centre a fait de nombreuses enquêtes sociologiques sur ce sujet. Il a publié une dizaine de livres sur leurs résultats. Malheureusement, l'administration a pris prétexte de ma retraite pour supprimer ce Centre dont les activités auraient été d'autant plus utiles que s'ouvrait dans des conditions difficiles une nouvelle phase de la réduction du temps de travail avec la revendication des 35 heures! En 1956, au Congrès mondial de sociologie, à Amsterdam, j'ai pris l'initiative de grouper une

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douzaine de sociologues étrangers préoccupés par les mêmes problèmes de l'émergence d'une société du temps libre, pour fonder, au cœur de l'Association internationale de sociologie, un Comité d'étude du loisir. Ce comité dure toujours sous la présidence actuelle du Québécois Gilles Pronovost, auteur du meilleur traité de la sociologie du loisir (Université du Québec, 1993). Contemporain de Georges Friedmann, David Riesman, sociologue américain, fut le premier à avoir perçu les mutations de valeurs qui résultaient du monde médiatique des occupations du temps libre. Il partit d'abord du déclin des rituels de la tradition (tradition directed) avec la disparition de l'ancienne société rurale. Il observa que dans la croissance rapide d'une société urbaine de plus en plus étendue, les familles devenaient plus isolées et aussi plus influentes sur ses membres (inner directed). Mais avec l'évolution urbaine et suburbaine, l'autorité familiale avait tendance, selon Riesman, à décliner pour laisser la place à des influences extérieures à la famille, venant d'un groupe de pairs (peers group) des copains et de leurs vedettes de plus en plus médiatisées (other directed). Le livre de Riesman The lonely crowd a été traduit en français sous le titre « la Foule solitaire» (Arthaud, 1964). Il est à lire. J'ai bien connu Riesman chez lui dans son fief du Vermont. Il a préfacé la traduction anglaise de mon livre de 1962 «Vers une civilisation du loisir? ». Il a donné envie à toute mon équipe de préciser le contenu de l'évolution de cette influence par les autres dans le loisir d'aujourd'hui (other directed). Où en est-on un demi siècle après?

- 11Aujourd'hui, il est temps d'observer ce qu'est devenue réellement cette situation depuis Friedmann et Riesman. Le temps libre est de plus en plus attractif dans la société médiatique et plus long que le temps contraint du travail. Auparavant, nous devons nous délivrer des parti-pris

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idéologiques qui remplacent cette observation sociologique par une croyance: les uns croyant en «la fin du travail», les autres croyant en une «civilisation» finissante du travail et de ses valeurs. Pour J. Rifkin, le remplacement croissant du travail humain par des robots annoncerait «la fin du travail». Mais tout travail humain d'artisans ou d'artistes peut-il disparaître? Enfin, comment remplacer tout travail humain par une machine? Même si la productivité du travail progresse encore au point que sa durée continuera à baisser, le travail restera encore très longtemps une nécessité pour produire nos moyens de vivre. Parler de l'ère du temps libre qui succèderait à l'ère du travail (R. Sue, 1994), c'est faire un oubli majeur: c'est la métamorphose du travail toujours plus productif qui permet, au delà du temps de repos, vieux comme le monde, la création d'un temps libre plein d'activités nouvelles. Enfin, Dominique Meda annonce le déclin de la valeur travail. Elle a probablement raison pour la majorité des travailleurs. Mais nos enquêtes nous montrent certains travailleurs toujours passionnés par leur travail et ses valeurs (certains artisans, agriculteurs, cadres d'entreprises, intellectuels, créateurs, etc.). D'un autre côté, les sociologues du travail ne sont pas plus convaincants dans leur défense idéologique du travail: ils négligent cette nouvelle situation sociale où le temps libre est devenu plus long que le temps de travail. Ainsi, Alain Touraine, au dernier Congrès mondial de sociologie, croit que «nous entrons dans la civilisation du travail» (1998) sans spécifier pour qui et sans se poser la question des nouveaux rapports du temps de travail déclinant et du temps libre grandissant. Quant à Castel dont les travaux sur la nouvelle question sociale sont si convaincants, il ignore la dynamique de la civilisation des loisirs qu'il trouve «absurde» (Nouvel Observateur, 1996). D'abord, cette situation est toujours dominée par le temps libre, même si un chômage excessif frappe 10 % de la population active. La dernière enquête nationale de l'INSEE sur l'emploi du temps (1998-1999) révèle entre 1886 et 1999 «une

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diminution globale du temps de travail et des tâches ménagères». C'était avant la loi sur la réduction de la semaine de travail à 35 heures qui n'est qu'une nouvelle étape de la lutte bi-séculaire pour la réduction du temps de travail commencée dès le début de la société industrielle... Par contre, «le temps quotidien des loisirs s'est allongé d'une demi-heure» (INSEE, octobre 1999). La libération du temps social gagné sur le travail commencée il y a près de deux siècles continue avec la même opposition du patronat constitué aujourd'hui en «Mouvement des entrepreneurs de France» (MEDEF). Cette croissance ininterrompue des heures libres bouleverse tous les rythmes de la vie quotidienne au niveau de la journée, de la semaine, de l'année et de la vie de travail: c'est la leçon de l'expérience trop souvent oubliée. Les fins de journée sans travail n'ont cessé de s'allonger, permettant des activités plus choisies, plus attrayantes, autrefois interdites. Autrefois, les fins de journées de travail étaient trop courtes, limitées à «la réfection de la force de travail» (K. Marx). Aujourd'hui, la moitié de ce temps gagné (soit environ une vingtaine d'heures) est occupé par les informations et les spectacles de la télévision. Enfin, les sorties nocturnes sont beaucoup plus fréquentes, posant, en particulier dans la jeunesse et l'enfance, de nouveaux problèmes, en particulier dans les banlieues. Les fins de semaine sans travail ont progressivement augmenté. Autrefois, même le dimanche imposé par l'église était parfois supprimé par la dynamique de certaines entreprises, malgré les protestations de l'autorité religieuse. Progressivement, a été conquis sur le temps de travaille samedi après-midi: c'est ce qu'on a appelé la semaine anglaise, puis à partir du milieu du xxème, ce fut le samedi matin qui fut aussi arraché au travail. Le week-end de deux jours s'est généralisé avec un intérêt particulier pour «les ponts» qui permettent de les prolonger encore. La généralisation de l'automobile introduisit peu à peu à chaque fin de semaine la possibilité d'un nomadisme de plaisance dans la majorité des foyers. C'est ce

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que Marc Boyer appelle «un tourisme de proximité». Un nouveau rythme de la vie hebdomadaire était né. Les fins d'année de travail ont été bouleversées par la grande coupure des vacances. Dans les milieux populaires, 1936 reste comme une date historique: la loi désormais obligeait les entreprises à offrir à leurs salariés des congés payés. Ces congés, d'abord de 12 jours ouvrables, ont été progressivement portés à 5 semaines. Aujourd'hui, est évoquée une éventuelle semaine complémentaire ... Déjà, la pratique du fractionnement de ce congé annuel en plusieurs périodes d'été et d'hiver s'étend dans les milieux privilégiés, suscitant des revendications dans les autres, surtout s'ils sont sportifs. Enfin, les fins de vie sans travail se sont allongées de manière encore plus spectaculaire. A l'avancement de l'âge des retraites payées, à 65 ans, puis à 60 ans (parfois à 55 ou 50 ans) s'est ajoutée une trentaine d'années de vie libre gagnée depuis la fin du XIxème siècle, grâce aux progrès de la santé et de la médecine: il s'en est suivi progressivement une période de la société du temps libre qui bouleverse profondément la notion même de vieillesse et les rapports entre générations dans de libres activités individuelles et collectives, sans précédent dans l'histoire (CI. Attias-Donfut, Générations et âges de vie, 1998). «Le droit au loisir» conquis sur les servitudes du travail en moins de deux siècles, allait être classé parmi les droits de l'homme dans la déclaration de l'UNESCO de 1948. Mais, dès le début du XIXèmesiècle, ce temps gagné a été salué par la totalité des penseurs sociaux de tout horizon idéologique comme une source de libération. Pour Karl Marx pourtant enclin à croire que, plus que la religion, le travail du prolétariat portait en lui le salut de l'humanité, pour Marx lui-même, cette conquête du temps libre pouvait ouvrir à tous les travailleurs ce qu'il appelait «des activités supérieures» au travail. Proudhon, son adversaire politique, partageait la même opinion sur le sens de ces activités conquises sur le travail. Pour lui, chaque travailleur ordinairement soumis aux impératifs de

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l'entreprise allait pouvoir se livrer à ce qu'il appelait «des compositions libres», qu'elles soient manuelles, artistiques, scientifiques ou sociales. Auguste Comte lui-même s'est intéressé vivement à cette conquête du temps libre au profit du prolétariat, qu'il disait «camper dans la nation». En effet, il voyait dans cette conquête le temps pour accéder à la connaissance en toute condition sociale, à tout âge. F. Engels, observateur des servitudes de la condition ouvrière, voyait dans la conquête du temps libéré du travail des heures qui pouvaient enfin être consacrées par tous aux activités politiques nécessaires à une démocratie réelle. Enfin, d'un tout autre point de vue, F. Le Play, auteur d'une biographie des charpentiers de Paris et partisan d'un catholicisme social militant, voyait dans l'accroissement du temps libre le seul moyen pour que l'ouvrier puisse pratiquer les activités religieuses et sociales qu'il préconisait. Bref, pour tous ces penseurs sociaux le sens de ce temps gagné sur le travail devait permettre à chaque travailleur un développement meilleur de son individualité et une participation plus active à l'essor de la société démocratique. Quand vers 1880, le gendre de Karl Marx, le médecin créole Paul Lafargue, écrivit le pamphlet «le Droit à la paresse», c'était pour répondre aux opposants qui ne voyaient dans cette revendication du temps libre qu'une paresse au travail... ! Le temps libéré du travail a toujours dû être défendu contre le dogmatisme de la morale dominante du travail. Récemment, Dominique Meda, philosophe, a rompu avec cette tradition moraliste en écrivant «La vraie richesse» (1999) ; elle montre que ce n'est plus le travail. Elle aurait été plus convaincante si elle avait davantage enraciné sa pensée non sur Aristote mais sur les étapes de la conquête du temps libre sur le temps de travail depuis le début du xxème siècle. Sa confrontation avec les idées des penseurs sociaux de ce siècle aurait davantage fondé sa pensée sur l'avènement de «la vraie

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richesse». Elle a oublié qu'Aristote excluait du loisir tous les esclaves. Au contraire, avec la sociologue belge Roselyne Dartevelle-Boullin, nous avons fait l'histoire de cette conquête du temps libre d'une minorité privilégiée dans la Grèce antique à la quasi totalité des travailleurs à partir du XIxèmesiècle dans les sociétés post-industrielles. Vous trouverez ce texte in extenso dans la revue «Sociétés» dirigée par Michel Maffesoli (n° spécial intitulé Temps libre - Dumazedier, n° 32, 1991), il est à lire. Même l'historien Corbin dans son histoire du loisir n'a pas étudié cette évolution dans sa profondeur. Par contre, dans le «Traité de sociologie empirique Loisir et Société» de Gilles Pronovost, vous trouverez un écho fidèle des métamorphoses du travail et des problèmes d'une société dominée par le temps libre (Université du Québec, réédition, 1993).

- III Il me faut rappeler tout d'abord l'énorme malentendu qui a accueilli mon livre de 1962 : va-t-on «Vers une civilisation du loisir ?». La plupart des commentaires ont oublié le point d'interrogation pour traduire que nous sommes déjà dans une civilisation du loisir. Je n'ai jamais écrit cela. Nous étions dans une société de plus en plus marquée par les problèmes du temps libre et je me demandais si elle allait vraiment vers une «civilisation du loisir», au sens de Norbert Elias. Etions-nous entrés dans un <<processuscivilisateur du loisir» plus favorable à l'individu et à la société? Ce livre a eu curieusement un grand succès fondé probablement sur un malentendu. Il a été tiré à environ un million d'exemplaires aux éditions du Seuil. Il est actuellement en livre de poche. Il a été traduit, avec une préface de David Riesman, en anglais, en espagnol, en portugais, en italien, en japonais et, partiellement, en chinois! C'est pourquoi j'ai abandonné provisoirement les problèmes d'une civilisation du loisir pour tenter de révéler

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d'abord les dimensions culturelles au sens anthropologique du temps libre dominé à plus de 80 % par un loisir d'expression de soi. C'est en 1988 que j'ai décidé de rassembler différents faits sociaux et statistiques autour de «La révolution culturelle du temps libre». C'était pour démontrer, révéler, comment les valeurs et contre-valeurs du loisir en tant que temps social dominant du temps gagné sur le travail, changeait notre culture quotidienne au sens anthropologique du terme: une foule d'activités autrefois réprimées par la convenance, la politesse ou la loi, osaient s'exprimer dans ce que certains appelaient «une société permissive» qui aurait été, pour eux, l'expression d'un «individualisme» destructeur du lien social. C'était, pour la sociologie du loisir, une interprétation parfois fondée mais c'était aussi oublier que nous assistons à une promotion sociale du sujet lui-même, de son individualité, dotée d'une nouvelle légitimité sociale. Cette promotion sociale oblige les institutions familiales, scolaires, professionnelles, sociales, à se transformer pour laisser à leurs membres individuels plus de libertés compatibles avec les normes nouvelles de l'institution. Ce livre a tenté de mettre en lumière cette mutation sociale avant, pendant et après l'âge du travail: c'est le sens de la révolution culturelle du temps libre qui est loin d'être devenue une civilisation du loisir. Celle-ci reste à réaliser. D'abord, avant l'âge de la production, les copains et les copines s'imposent beaucoup plus à la famille qu'au temps des groupes de pairs (other directed) révélés par David Riesman. L'autorité familiale est beaucoup plus négociée. Chaque membre de la famille se donne plus de liberté, dès l'enfance, et surtout pendant une adolescence de plus en plus précoce et troublée. La famille reste bien le choix numéro 1 des institutions dans tous les sondages d'aujourd'hui sur la jeunesse (1999) mais il s'agit d'une institution plus souple, plus ouverte. Pour être comprise, pour comprendre les nouveaux liens familiaux, il serait nécessaire de distinguer davantage les tâches familiales et les loisirs familiaux ou extra-familiaux où

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l'affectivité des uns et des autres a plus de liberté. Ce n'est pas du tout «la fin de la famille» comme le croyait Cooper dans les années 60. C'est le commencement d'une autre conception du lien familial exigé par une promotion de l'individualité sociale dans les institutions qui aurait besoin d'une préparation plus fondamentale. Il en est de même pour le lien scolaire. Déjà, les enseignants novateurs ont compris que le modèle unique d'autorité imposé à tous les adolescents du collège, uniformément, n'était plus possible. Le modèle de culture générale pour tous, composé, à priori, d'une masse de connaissances imposée à tous, sans rapport avec la vie quotidienne, en particulier sans rapport avec le contenu des loisirs vécus, n'était plus possible non plus. Les enquêtes montrent que les 2/3 des adolescents du collège se désintéressent complètement des programmes (Charlot, 1991) et qu'il ne leur en reste rien quand l'école est finie (Girod, 1990). Les enseignants et éducateurs novateurs ont déjà inventé, en partant d'un apprentissage critique aux loisirs sportifs ou culturels, une autre voie: qu'attendent les autorités scolaires pour la généraliser dans des programmes réformés? À l'âge du travail, les discours à priori sur la valeur du travail pour tous, correspondent de moins en moins à la réalité vécue. Le travail reste toujours, évidemment, une nécessité première pour avoir les moyens de vivre dignement. De ce point de vue, la crainte du chômage reste toujours vive mais la valeur travail n'est ressentie que dans le cas d'un travailpassion. Le désir d'agrémenter les conditions de travail est toujours plus exigeant, entraînant plus souvent des grèves quand il n'est pas satisfait. De plus, un mouvement en faveur du «temps choisi» (J. Delors) a réussi dans de nombreuses entreprises à assouplir les heures d'entrée et de sortie dans l'entreprise. Souvent, des voyages périodiques organisés par cette entreprise apportent un attrait nouveau à la solidarité professionnelle. Enfin, la formation qui s'est développée au travail pour un investissement nécessaire, a rompu de plus en

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plus avec les formes didactiques pour aider à une autoformation individuelle et collective plus proche des conditions ordinaires du travail entrecoupées de visites, d'enquêtes, de projections plus divertissantes (Ph. Carré, Autoformation et formation
professionnelle, 1992).

Après le travail. Nous avons déjà évoqué cette période allongée d'une retraite payée pleine d'activités nouvelles. Elle a fait naître une vie nouvelle chez les personnes âgées qui refusent de limiter leur existence à des corvées imposées par leurs enfants. Elles ne refusent pas les services mais elles veulent être libres de leurs décisions. Elles souhaitent les négocier davantage selon leurs autres activités plus libres de visites, de rencontres, de voyages. Ce sont les mœurs nouvelles de cette «vieille dame indigne» chantées par Bertold Brecht, en hommage à sa propre grand'mère. Il faut lire l'enquête sur les attitudes nouvelles des grands-parents par Claudine AttiasDonfut et Martine Segalen (1998).

- IVNous avons déjà vu qu'une mutation culturelle était venue avec la lente prépondérance du temps libre, dans un nouvel équilibre entre temps sociaux contraints et temps sociaux libérés. Ce nouvel équilibre rend de plus en plus caduque une certaine conception didactique de l'enseignement obligatoire. On peut l'observer pour les adolescents comme pour les adultes. Une plus grande individualisation ainsi qu'une socialisation moins hiérarchique s'impose. A l'échec scolaire traduit par l'absence de diplôme scolaire, s'ajoute de plus en plus un autre échec moins étudié mais aussi réel qui concerne l'incapacité de «transférer» (Ph. Meirieu, 1997) les contenus acquis de la connaissance scolaire dans l'amélioration de la réflexion sur les actes quotidiens au travail, dans les tâches familiales, dans les activités citoyennes et les multiples activités de loisir des temps sociaux libérés.

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De là, une orientation novatrice de l'apprentissage scolaire vers les pratiques d'autoformation plus choisies, à tout âge, en toute condition sociale. On peut l'observer chez des novateurs sous des formes tour à tour individuelles et collectives. De là, aussi, une préparation de relations sociales où les plus instruits et les moins instruits apprennent à coopérer en permanence, à tout âge, et où est organisé, souvent, un échange de savoirs (CI. et M. Hébert-Suffrin, 1981). Enfin, ces pratiques d'autoformation individuelle et collective incitent à compléter l'expérience et l'information ordinaire par une autodocumentation elle-même apprise dès la scolarisation obligatoire des adolescents. Certes, E. Durkheim reste l'inspirateur majeur de la sociologie de l'éducation scolaire qui est d'abord un produit de la société. Mais, aujourd'hui, la formation initiale tend à préparer une autoformation permanente aidée tout au long de la vie. Elle est davantage l'objet d'une négociation entre générations. La pensée de Durkheim doit être complétée par celle de K. Mannheim (Sociologie des générations (trad., Mauger) 1990). Une évolution comparable peut s'observer dans les pratiques d'éducation des adultes particulièrement dans le cadre des entreprises et de plus en plus dans le cadre des associations: les cours et stages d'enseignement d'hier, devant la médiocrité de leurs résultats d'aujourd'hui, tendent à se transformer en une initiation à des pratiques d'autoformation individuelle et collective plus proches des activités ordinaires du travail, des tâches familiales, des activités citoyennes ou des activités de loisir (pour le travail, voir Ph. Carré, A. Moisan, D. Poisson, L'Autoformation, psychopédagogie, ingénierie, sociologie, PUF, 1997). Ce fut la matière principale de mon cours-enquête de socio-pédagogie à la Sorbonne Paris V de 1969 à 1984. Vous pourriez lire l'étude sur ces sujets de l'autoformation des jeunes que m'avait demandée l'inspecteur général Auba et qui est parue en un numéro spécial de sa revue «Les amis de Sèvres» en 1980-1981. Depuis cette époque, 5 colloques européens ont été organisés sur le sujet par les

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Universités de Tours, de Nantes, de Lille, de Bordeaux, de Barcelone et un colloque mondial à l'Université de Montréal en 1998 où les deux mouvements, européens sur l'autoformation et américain sur le self directed learning, ont été confrontés pour la première fois. Une nouvelle confrontation mondiale est prévue a Paris au Conservatoire national des Arts et Métiers, en juin 2000. C'est un profond bouleversement de la formation initiale et de la formation continuée qui se prépare si nos analyses sont justes, malgré les survivances tenaces des modèles de l'enseignement traditionnel, même dans la formation ouverte à distance (Viviane Dikman, INRP, 1999).

-VDemandons-nous, pour finir, quel mode de connaissance permet de mieux observer et analyser les situations créées par les métamorphoses du travail et ses conséquences sur l'émergence d'une société du temps libre. A mon avis, c'est une connaissance historico-sociologique qui convient le mieux. Elle a été, peu à peu, gagnée au cours du XIXèmeet du xxème siècle sur la philosophie et la littérature comme toutes les sciences humaines et sociales. Mais, aujourd'hui, ce mode de connaissance «scientifique» couvre souvent des modes de connaissance qui sont étrangers aux critères de toute scientificité. Il règne en ce moment la plus grande confusion sur cette scientificité et les modes de connaissance en général. Il nous faut donc préciser. Quand Edgar Morin écrit un livre intitulé Sociologie (1994), de quoi s'agit-il? Il écrit trois tomes intitulés «Méthode» : de quoi s'agit-il? C'est une méthode qui mène à une conception générale des relations entre les connaissances de toute origine, littéraire ou scientifique, sans qu'elle s'accompagne d'une méthode de vérification comme en tout modèle de toute science. Ne s'agit-il pas, plutôt, d'un retour du modèle philosophico-littéraire ? Les modèles que Edgar Morin propose aux sociologues sont les

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étoiles de la littérature Balzac et Stendhal (1993). N'est-ce pas un retour à la littérature philosophique où la situation objective est mêlée le plus intimement possible à l'affectivité du sujet luimême, sous peine de produire une mauvaise littérature? Enfin, les méthodes de vérification qu'invente toute sociologie scientifique de type historico-empirique, Edgar Morin les appelle «L'école du deuil» (au début des 3 volumes de la méthode ... ). Il se met donc, à mon avis, en dehors des exigences élémentaires de la scientificité des sciences sociales. Sa position philosophico-littéraire n'ôte rien à l'intérêt de ses discours. Il a beaucoup de talent et une vive intelligence des événements sociaux. Il est toujours bon de le lire. Mais, à mon avis, son mode de connaissance se place, en dehors de la sociologie scientifique, dans le champ de la littérature philosophico-littéraire. La sociologie de Pierre Bourdieu nous pose d'autres problèmes. Elle appartient incontestablement à un des courants de la science sociologique. Son livre, écrit avec J.-Cl. Passeron et Chambredon «Métier de sociologue» (1986), a ouvert une voie à la sociologie de l'observation scientifique. Il faut lire ce qu'un sociologue d'une nouvelle génération a écrit sur «le travail sociologique de Pierre Bourdieu» (1999), ce que nous devons à la sociologie de Bourdieu et ce qui nous manque dans sa sociologie. J'ai moi-même tenté à la fois un hommage difficile et un difficile dialogue avec lui sur la sociologie de la culture sportive (préface au livre d'Yvon Leziart «Sport et dynamiques sociales» 1989). En effet, notre conception du champ sociologique n'est pas la même. Bourdieu donne une place privilégiée dans son champ à toutes les forces incontestables de la reproduction sociale et des déterminants sociaux. Mais, dans tout champ, existent aussi toutes les résistances sociales et culturelles à cette reproduction sociale, toutes les interactivités positives et négatives avec les différents types d'interventions politiques, culturelles ou éducatives du sujet social. De mon point de vue, c'est l'observation des rapports entre la reproduction sociale de

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la société et les interventions de résistance et d'innovation créatrice qui est au cœur du champ sociologique: c'est un champ que j'appellerai, après Georges Gurvitch, dialectique ou mieux néo-dialectique (J. Dumazedier, 1988) afin de bien spécifier que cette dialectique de l'observation n'est liée à aucun système philosophique particulier. Parmi les sociologies du passé qui m'ont inspiré le plus depuis les années 80, c'est celle de Norbert Elias qui est la plus importante, surtout celle qui est impliquée dans son livre de 1939 «La civilisation des mœurs». Elle peut être étendue, à mon avis, aux contenus de tous les temps sociaux d'aujourd'hui, en particulier celui qui est devenu le plus long, le temps libéré du travail et des tâches familiales. Ce que Norbert Elias appelle «le processus civilisateur» par l'action politique, culturelle ou éducative n'est pas exclu du champ d'observation sociologique, au contraire, ce qu'il appelle «la civilisation des mœurs» est au centre de son champ. Les résultats positifs et négatifs de ce processus dans une interaction dialectique avec l'ensemble des forces de la reproduction sociale et des déterminants sociaux est l'objet majeur de l'observation sociologique. L'habitus ne se limite pas à la reproduction sociale, une partie de lui-même contient les forces de l'innovation et de la créativité sociales. L'habitus est donc le champ d'une tension permanente sans laquelle tout changement, tout développement, resteraient sociologiquement incompréhensibles.

Nous conclurons par deux remarques en pensant aux plus jeunes sociologues de cette assemblée. 1) - Ils ont devant eux une société produite par les métamorphoses du travail et la prépondérance du temps libre sur le temps de travail qui en résulte. Les mutations sociales et culturelles qui s'ensuivent changent ou devraient changer profondément la vie des institutions d'hier: c'est pourtant un champ d'observation sociologique encore peu développé. La

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plupart des sociologues, même les plus brillants, ont trop souvent une problématique anachronique qui traduit une critique des institutions d'hier. Celles et ceux qui partagent notre point de vue sur cette société en retard sur son temps ont un bel avenir de recherche devant eux: inadaptations des politiques d'aménagement des espaces libres dans les villes et leurs banlieues, inadaptation de l'institution médiatique au développement d'une culture réellement populaire, inadaptation de la formation générale pour tous les adolescents d'un collège anachronique, malgré les créations de novateurs beaucoup trop méconnus par les sociologues, les syndicats ou l'administration. 2) - De plus, les jeunes sociologues pourraient mieux assumer, en connaissance de cause, en tant que citoyens, une action sociale et culturelle résistant aux lois du marché et aux impératifs publicitaires des médias qui s'exercent sur le loisir: on a besoin de leur énergie créatrice dans le réseau associatif qui combat dans des conditions difficiles pour restituer à ces pratiques du loisir conquises sur le travail leur sens originel défini par tous les penseurs sociaux du XIXèmesiècle. Cet engagement social et culturel est, à mon avis, aussi nécessaire et souvent plus satisfaisant que les engagements dans les partis politiques pourtant indispensables eux aussi à une démocratie vivante. Des mouvements d'éducation populaire comme Peuple et Culture que nous avons fondé en 1945 avec une vingtaine de résistants, devraient être plus reconnus et plus soutenus qu'aujourd'hui pour civiliser davantage le loisir de tous. C'est à Montréal, dans l'Amérique francophone qu'est le Québec, que j'ai vécu, le 15 octobre 1999, une action collective que je souhaiterais, plus souvent pour notre propre pays. Ce jour là, un «Forum du loisir» était organisé par le «Conseil québécois du loisir», avec toutes les associations pour le développement culturel des activités pratiques, artistiques, touristiques, solidaires, etc., du loisir. Plus de 800 participants animateurs, professeurs, chercheurs, revendiquaient avec ardeur une reconnaissance et une aide publiques accrues. J'avais été chargé de faire la grande .conférence d'ouverture du Forum sur

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le sens historique des conquêtes du loisir pour le développement culturel et social des sociétés d'aujourd'hui et de demain. J'ai partagé là un enthousiasme collectif que je souhaiterais, grâce à vous, pour notre pays de demain. Merci et bonne chance à vous tous.

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