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Les monuments et la mémoire

De
288 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 248
EAN13 : 9782296277571
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LES MONUMENTS
ET LA MÉMOIRE ©Editions l'Harmattan, 1993
7, rue de I'Ecole Polytechnique - 75005 - PARIS
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit,
sans le consentement de l'auteur ou de ses ayants cause, est illicite.
ISBN: 2 -7384-1903-8 UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
CAHIERS CRLH - CIRAOI N°8 - 1993
LES MONUMENTS
ET LA MÉMOIRE
textes réunis par
Jean Peyras
Publications du
Centre de Recherches Littéraires et Historiques de l'Université de La Réunion
Cet ouvrage a été publié grâce au concours du
Conseil Général de La Réunion
UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
75 005 Paris CAHIERS C.R.L.H. - C.I.R.A.O.I.
Centre de Recherches Littéraires et Historiques
Centre Inter-Disciplinaire de Recherches Afro-Indian-Océaniques
Faculté des Lettres et des Sciences Humaines
24-26, Avenue de la Victoire - 97489 SAINT-DENIS CEDEX, ILE DE LA REUNION,
CAHIERS ANNUELS DÉJÀ PUBLIÉS :
— Visages de la Féminité, 1984
— Pratiques du corps-médecine, hygiène, alimentation, sexualité, 1985
-- Le Territoire - Etudes sur l'espace humain, 1986
— Représentations de l'origine, 1987
— L'exotisme, 1988
— Ailleurs imaginés, 1990
LE C.R.L.H. A ÉGALEMENT PUBLIÉ :
— J.M. Racault et al.,
Etudes sur Paul et Virginie et l'oeuvre de Bernardin de Saint-Pierre, 1986
— A. Geoffroy,
Le ressac de l'enfance chez William Faulkner, 1991
Toutes ces publications sont diffusées par la maison Didier-Erudition.
EDITIONS L'HARMATTAN/UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION
—Métissages, Littérature et Histoire - tome I, 1991
— Métissages, Linguistique et Anthropologie - tome II, 1991 AVANT PROPOS
Le huitième cahier du CRLH-CIRAOI est consacré à un
thème, Les monuments et la mémoire, qui nous a semblé convenir
particulièrement au caractère interdisciplinaire de nos centres de
recherche. Nous avions d'ailleurs décidé de laisser à chaque auteur
une entière liberté, qu'il s'agisse du sens des vocables ou de l'examen
des rapports qu'ils sont susceptibles d'entretenir.
Il m'est apparu très vite, dès la première lecture des textes,
que les contributions pouvaient être rangées en trois rubriques : la
première concernait les études qui examinaient les monuments d'une
manière que je qualifierais, dussé-je être taxé de naïveté,
d'"objective" ; la seconde correspondait aux recherches qui mettaient
en rapport les monuments et la mémoire grâce à la médiation d'un
écrivain ; la dernière envisageait les mots d'une façon plus
métaphorique, par le biais de l'écriture ou de l'oralité, aboutissant à
l'examen de "La mémoire sans monuments" illustrée par l'oeuvre de
Jean Giono.
J'ai intitulé la première partie : Les monuments : mémoire
et Histoire, mémoire ou Histoire. C'est, en effet, ce qui frappe le plus
quand on lit les huit articles que je considérais comme des
recherches qui répondaient à une démarche résolument
"scientifique", c'est-à-dire destinée à livrer des informations
concrètes, à décrire des monuments, à expliquer les relations que les
objets ou les structures entretiennent avec la mémoire d'un peuple. 6
Car s'il est certain que les édifices sont construits pour conserver un
souvenir, pour perpétuer une culture, il n'en est pas moins vrai que
leur érection — ou leur transformation — entraîne, immédiatement
ou non, une modification de la mémoire, détermine une nouvelle
lecture, peut même transformer l'Histoire en mythe. Notre propre
est elle-même, interprétation, que nous voudrions objective,
— déjà ! — marquée par un choix, n'est qu'une lecture d'un réel qui
se présente pourtant d'une manière tout à fait concrète, puisqu'il
s'agit de pierres, de briques ou de béton.
J'ai classé les contributions chronologiquement, de
l'antiquité hellénique à la commémoration de la guerre du Vietnam.
C'est ainsi que nous passons du ténténos de Delphes à l'église du
Moyen Age, d'un mausolée de l'Inde aux ensembles comoriens, du
protestantisme en milieu tunisois au monde contemporain. Plus que
la diversité des époques et des lieux, ce sont les diverses
significations que recèlent les monuments dans leur rapport avec la
mémoire qui frappent le lecteur : face à face hostile des Etats qui
n'abolit pas l'unité culturelle, mais qui correspond bien peu à un
apollinisrne qui serait la caractéristique par excellence de l'esprit
grec ; accumulation des symboles qui font de l'église concrète une
image de l'Epouse du Christ ; hymne d'amour offert par le blanc
joyau du Taj Mahal ; représentation spatiale des différences sociales
et sexuelles à Ngazidja ; changement des références culturelles et
des mentalités dans les milieux anglican et protestant du XVIerne au
XIXème siècle ; architecture d'hôpitaux comme reflets directs de
certaines conceptions psychiatriques ; adaptation d'immigrés à La
Réunion grâce au maintien partiel de rites ancestraux.
La deuxième partie, qui est composée de sept études, est
toute différente : que cela soit voulu ou non, la relation entre le 7
monument et la mémoire passe par la médiation de la littérature. Les
intentions, d'ailleurs, ne sont pas les mêmes : si, en effet, la mémoire
de Rome ou celle des Amérindiens nous apparaissent bien
subjectives, voire contestables, dans les chansons de geste ou chez
les chroniqueurs hispaniques il n'est pas moins vrai que leurs auteurs
n'en étaient pas conscients ; tandis que les images qui nous sont
données de Pompéi, du Rhin, des tombeaux chers à Mallarmé — ou
à Debussy —, des monuments évoqués par Valéry, ne se présentent
pas comme des descriptions, mais sont le prétexte de méditations qui
tentent de rendre compte du coeur ou de l'esprit de l'Homme.
La troisième partie comprend quatre articles qui
envisagent la représentation de soi et de l'autre à travers la mémoire
orale ou écrite. Le rapport au monument est plus métaphorique : le
monument construit est remplacé par le livre, voire même par un
être de chair porteur de mémoire. C'est ainsi que nous passons de la
créolité réunionnaise à la création d'une identité écrite de l'individu,
et que nous aboutissons à ce que j'oserais appeler, malgré
l'étymologie, le panthéisme athée de l'auteur de Que ma joie
demeure, chantre d'un monde que nous n'avons pas su conserver et
qui était peut-être celui de l'âge d'or.
Il fallait une conclusion à ces dix-neuf articles, si riches
dans leur diversité, si féconds par leurs approches particulières. J'ai
pensé que le travail que j'avais préparé sur la mémoire dans
l'Antiquité, travail que j'avais par ailleurs présenté au public lors
d'une conférence de la Faculté des Lettres, prononcée le 9 avril 1992
à Saint-Denis, pouvait convenir. J'envisageais, en effet, aussi bien
les rapports divers qu'entretenaient les monuments construits et la
mémoire des Anciens ou de leurs commentateurs modernes, que le
passage de l'oralité et de la critique des écrits à des corpus 8
d'Ecritures, devenus une mémoire vivante destinée à servir de
modèle de vie à l'humanité. Si cette synthèse m'a semblé convenir,
par sa généralité, comme texte final, cela ne signifie pas, bien
évidemment, que je prétendrais le moins du monde résumer les
travaux qui précédent. Qu'on y voie plutôt une ouverture vers de
nouvelles propositions et un hommage à une Université qui m'a
beaucoup apporté, tant sur le plan intellectuel que dans le domaine
de l'amitié.
Jean PEYRAS
Université de Nantes
Centre de Recherches Littéraires
et Historiques - Université de La Réunion I
LES MONUMENTS :
MÉMOIRE ET HISTOIRE,
MÉMOIRE OU HISTOIRE LES MONUMENTS COMMÉMORATIFS DE
DELPHES*
Le nombre exact des offrandes monumentales du sanctuaire de Delphes
est inconnu, mais la tradition rapporte que Néron fit enlever quelque cinq cents
statues. Il n'est cependant pas possible de parler de "statuomanie" comme M.
XXème Agulhon a pu le faire pour la France du XIXème siècle et du début du
siècles, quoique les monuments honorifiques soient assez proches de ces statues de
square et de place publique, tout en ayant un rôle souvent plus complexe, puisque
la statue est aussi un instrument de la diplomatie. La différence entre les
monuments de la Grèce ancienne et les monuments modernes qui ont
apparemment le même but — perpétuer le souvenir d'un grand homme ou d'un fait
illustre — vient de ce que les premiers sont généralement consacrés à une divinité,
qu'ils se dressent ou non dans un sanctuaire précis, car l'agora, espace public, est
également lieu sacralisé.
Quoiqu'il soit important de distinguer entre "offrande" et "monument
honorifique", l'expérience montre qu'il est souvent difficile de le faire, à cause des
liens étroits entre sphère sacrée et sphère politique. Si l'on utilisait comme seul
critère la présence ou non de la mention du dieu à qui est élevé le monument, il
faudrait distinguer entre la statue de Tibère, offrande des Delphiens à Apollon
Pythien, et la statue du même Tibère, monument honorifique élevé par les
Amphictions, cette association de voisins chargée de l'administration du
sanctuaire. Quoique l'emploi de "monument votif' soit fréquent pour parler
d'offrande monumentale, la prudence devrait inciter à restreindre l'usage de cette
expression aux seuls cas où le voeu est attesté, ce qui est rare en Grèce 2 ; puisque
l'attitude ordinaire est celle du remerciement qui doit amener l'auteur — divin ou
humain — du bienfait à manifester de nouveau et avec plus d'éclat encore sa
bienveillance. Il est possible cependant que certains monuments honorifiques aient
devancé le bienfait et que, par diplomatie, on ait honoré des puissants dès leur
avènement : c'est le sens qui est d'ordinaire donné à la statue delphique de Prusias
II de Bithynie, triste personnage qui aurait été honoré par les Etoliens quand ils
ignoraient encore tout de lui.
1.M. AGULHON, "La `Statuomanie' et l'histoire", Ethnologie française, 8 (1978), pp. 145-172.
2. Voir M.L. LAZZARINI, "Le Formule delle dediche votive nella Grecia arcaica", Memorie
dell'Accaclemia dei Lincei, ser. VIII, vol. XIX, fasc. 2, pp. 47-354. Sur mille dédicaces recensées,
trente-sept seulement mentionnent un voeu. 12
Commémorer une histoire
Il faut ici distinguer entre les Delphiens qui sont chez eux et les autres,
Grecs ou non, qui profitent du statut de "sanctuaire commun" 3 de l'Apollonion
pour remercier la divinité qui par ses oracles intervient dans leur histoire, en
sanctionnant des décisions humaines.
On a donc pu commémorer ce qui s'est réellement passé à Delphes, même
si l'histoire de cette cité est singulière. Enrichi par le succès de son oracle,
Delphes, pour mieux protéger ses biens s'en était remis à une association de
peuples qui gérait le sanctuaire de Déméter à Anthéla des Thermopyles, acceptant
une sorte de neutralité qui le faisait profiter des affrontements des autres. En
dehors de l'histoire, mais en proie aux conflits civils 4 , Delphes suscita la
convoitise de tous ceux que leurs vainqueurs qualifièrent de sacrilèges. Deux
statues d'Apollon, parmi lesquelles le grand Sitalkas, haut de près de dix-sept
mètres, furent ainsi élevées au Vème et au IVème siècles sur les amendes que
payèrent les Phocidiens après des guerres malheureuses qui les opposèrent aux
Delphiens et à d'autres peuples de l'Amphictionie, et la guerre de Phocide, qui
s'acheva en 346, fut commémorée par une statue d'Héraklès offerte par les
Thébains et par un monument portant plusieurs statues consacré par les Béotiens.
A Delphes, c'est donc plus l'histoire divine qui est rappelée que l'histoire
humaine. Premier monument commémoratif que r omphalos qui rappelle le vol des
deux oiseaux envoyés par Zeus pour déterminer le milieu du monde, premier piège
aussi que cet omphalos multiple qui se donne à voir sous les apparences austères
d'un cône de calcaire et sous celles plus brillantes d'un marbre sculpté, sans
oublier le plus vénérable, qui était en réalité le plus récent et qui, pour appartenir à
un objet de piété, n'avait rien à voir avec le culte delphique 5 . La multiplicité des
signes commémoratifs, nous la retrouvons quand nous nous intéressons au second
grand événement de l'histoire mythique de Delphes : la lutte contre le serpent
Python, antique gardien ou gardienne, car c'était peut-être une serpente, des lieux.
Deux versions s'opposent, toutes deux authentifiées par des monuments : la geste
enfantine attestée par le rocher où se tenait Létô et où se dressait la statue de la
déesse tenant dans ses bras l'archer divin — le bronze pérennisant l'acte — ; la
version adolescente sur l'Aire où la cabane de Python, monument provisoire et
périodiquement refait, témoignait du combat. Monument figé et commémoration
vivante se confrontaient ainsi 6 .
Plus intéressante que l'histoire des Delphiens est celle des autres telle
qu'elle se raconte à Delphes. Il ne s'agit plus de commémorer sur place, mais
ailleurs, dans un sanctuaire qui devient au fil du temps espace de commémoration,
lieu où se recompose l'histoire. Si l'on met à part les monuments honorifiques à
fonction plus ou moins diplomatique qui se multiplient à l'époque hellénistique, à
tel point que l'honneur d'une statue équestre, pourtant plus important que celui
d'une simple statue en pied, se galvauda tant que Scipion l'Africain put faire à
3. Thucydide, V, 18,2. Le terme de "panhellénique" par lequel les modernes désignent les "sanctuaires
communs" n'est jamais employé dans ce sens par les anciens.
4. Aristote, Politiques, V, 4 (1303b-1304a). Sur ces événements, voir J.-Cl. CARRIERE, "La
Révolution de Cratès à Delphes et la reconstruction des temples du sanctuaire d'Athéna Pronaia
(Plutarque, Préceptes Politiques, 825B-C)", Mélanges L. Lerat (1984), pp. 145-179.
5. Une pierre hémisphérique qui servait à couvrir un reposoir d'icône et portait le nom de son donateur
Papaloukas fut prise pour le véritable omphalos marqué de l'E. de la Terre (Hé Gê) : voir
J. BOUSQUET, "Observations sur 1"omplialos archaïque' de Delphes", BullCorrHell, 75 (1951),
pp. 210-223.
6. Cléarque de Soloi, apud Athénée, XV, 701 cd ; Plutarque, Sur la disparition des oracles, 418 AB. 13
Corinthe le mot sur sa haine des escadrons 7 , on peut distinguer trois grands
moments : les Guerres Médiques qui voient se constituer le thème de l'opposition
entre Grecs et Barbares et l'exaltation de la notion de Grec, le temps des
affrontements pour l'hégémonie d'une Grèce dont l'union s'est constituée
mythiquement face aux autres et l'invasion galate qui permet de rejouer les
Guerres Médiques avec d'autres adversaires.
Il ne faut pas oublier que l'on célèbre aussi les victoires remportées aux
concours des Pythia, même si les choix de Pausanias, auteur d'un guide de la
siècle de notre ère, ont fait que nous sommes moins bien renseignés Grèce au Hème
sur ces monuments : en effet comme il avait évoqué les vainqueurs aux concours
gymniques et hippiques dans sa description du sanctuaire d'Olympie, il n'en parle
point à propos de Delphes, se contentant de mentionner le seul Phayllos de
Crotone, brillant vainqueur à Delphes et concurrent malheureux à Olympie ; quant
aux poètes et musiciens, il en fait trop peu de cas pour évoquer les monuments de
leur vanité 8 .
Le monument de la commémoration
Quoique les monuments commémoratifs à Delphes soient des offrandes
de remerciement, on peut se demander s'ils ont été élevés immédiatement après les
faits. Dans quelques rares cas, le décalage est attesté par la dédicace même :
l'exemple le plus clair est celui du monument de Cratéros qui rappelle la chasse au
lion au cours de laquelle il a sauvé la vie d'Alexandre ; l'épigramme déclare que le
fils a réalisé l'intention du père après la mort prématurée de ce dernier 9 . Un autre
exemple de commémoration due à un parent après la disparition du protagoniste
est fourni par le groupe destiné à célébrer la triple victoire delphique d'Hiérôn de
Syracuse : de même qu'à Olympie, comme nous l'apprend Pausanias 10, le
monument qui devait rappeler la triple victoire olympique fut l'oeuvre de son fils
Deinoménès, à Delphes, le monument jumeau, dont il ne reste que le conducteur
du char, le bras d'un des deux jeunes qui menaient les chevaux vainqueurs et
quelques fragments des chevaux et du char, fut élevé par Polyzalos, son frère,
comme le dit l'épigramme incomplètement conservéel 1 .
Des indices permettent de voir qu'il en était parfois de même pour les
monuments qui commémoraient des victoires militaires. La période des Guerres
Médiques est particulièrement éclairante sur ce point. A en croire les dédicaces et
les notices des historiens et des auteurs de guides antiques, la victoire athénienne
de Marathon est célébrée trois fois à Delphes : une base à l'entrée du sanctuaire
dont il ne reste quasiment rien, mais qui portait selon Pausanias les statues des
éponymes athéniens — même si la liste donnée n'est pas la liste canonique —
celles d'Apollon, d'Athéna et de Miltiade, le vainqueur humain de ce combat ; un
Trésor dorique en marbre de Paros qui a été reconstruit au début du siècle et,
devant le long côté Sud de cet édifice, une base dont la dédicace évoque
explicitement la bataille de Marathon 12 . On peut déjà se poser la question de la
consécration en un même lieu de trois monuments pour rappeler un seul fait, quelle
7. Cicéron, De Oratore, II, 262: Scipion aurait répondu qu'il n'aimait pas les escadrons aux
Corinthiens qui lui offraient l'honneur d'une statue équestre sur l'agora de leur cité.
8. Pausanias, X, 9, 1-2.
9. R. FLACELIERE, Fouilles de Delphes, III, 4, 137.
10.Pausanias, VI, 12, 1-2.
BullCorrHell, 114 (1990), ot .35-297. 11.Voir en dernier lieu, Cl. ROLLEY, "En regardant l'aurige",
12.Pausanias, X, 10, 1-2 ; 11,5. 14
qu'en soit l'importance. Si, d'autre part, on songe que la tradition met également
en relation avec cette victoire l' Athéna Promachos de l'Acropole d'Athènes, le
grand bronze de Phidias, et le Parthénon, oeuvres indubitablement postérieures, on
peut se demander si le butin du combat fut vraiment à l'origine de ces monuments,
et ce, d'autant plus que, selon Hérodote 13 , les Athéniens n'ont pas eu l'occasion à
Marathon de piller le camp ennemi, à la différence de ce qui s'est passé lors de la
bataille de Platées. Mais la situation est plus complexe encore, puisque Pausanias
attribue à Phidias les statues du monument à l'entrée du sanctuaire. Quoique
l'absence de blocs sûrement attribués à cette base empêche d'avoir une idée
précise de sa date, la mention du sculpteur fournit un indice : bien que les anciens
aient tendance à beaucoup attribuer aux grands noms (et les modernes les suivent
bien, comme l'ont montré les attributions récentes et diverses des statues de
Riace 14), on imagine mal l'attribution à Phidias d'un groupe de la fin de
l'archaïsme. Ajoutons que les difficultés rencontrées par Miltiade l'année qui
suivit sa victoire rendent peu probable sa représentation parmi les dieux et les
héros. Il est donc bien plus vraisemblable dans ce cas de songer à une consécration
postérieure faite dans les années 470-460 sur le butin pris aux Perses en Thrace ou
en Asie Mineure par Cimon, le fils de Miltiade. L'entreprise serait à rapprocher de
la construction par son beau-frère de la Stoa Poikilé à Athènes qui contenait une
peinture de la bataille de Marathon. Si le monument de l'entrée est postérieur
d'une vingtaine d'années à la bataille, le Trésor semble bien moins tardif. Un
certain nombre d'indices techniques convergent en faveur d'une construction qui
aurait débuté vers 500 et se serait arrêtée à la frise avant d'être achevée dans les
années 480 15 . L'étude du décor sculpté qui avait amené P. de La Coste-Messelière
à conclure à la présence de deux sculpteurs, un jeune et un vieux, a été récemment
reprise d'un point de vue iconographique par W. Gauer et J. Boardman 16 qui
concluent que l'Amazonomachie de Thésée se réfère à l'épisode de l'enlèvement
d'Antiope à Thémiskyra et évoque l'expédition athénienne venue soutenir en 499
les cités ioniennes révoltées contre les Perses, et non à l'épisode suivant Marathon
qui se déroulait à Athènes et qui a servi d'écho mythique à la prise de la cité par
Xerxès en 480 (ce qui serait un épisode aberrant dans un monument marathonien).
Les débuts de l'expédition de 499 furent un succès et l'occasion de faire du butin,
même si les Athéniens se retirèrent assez vite du conflit, vraisemblablement à la
suite de tensions internes. La victoire de Marathon qui assurera l'unité de la cité a
été l'occasion de réinterpréter et d'achever le Trésor. Une date haute du monument
se heurtait toujours à l'objection que sur la base qui paraît bien liée au Trésor il est
fait clairement mention de Marathon. Comme cette base semble avoir également
porté les statues des éponymes, mais d'eux seuls, il est possible que les statues,
symbole de la nouvelle Athènes réorganisée en 507 par Clisthène, aient pris un
autre sens du fait de la dédicace. Les dédicaces postérieures et mensongères sont
un fait attesté à Delphes : Hérodote rapporte ainsi comment les Lacédémoniens
s'attribuèrent les mérites d'une offrande de Crésus en faisant graver leur nom sur
le périrrhantérion d'or du roi 17 . Après la victoire de Salamine, la bataille de
Marathon a pris pour les Athéniens un sens particulier : victoire athénienne et non
13. Hérodote, VI, 111-116.
14. Voir Due Bronzi de Rince, Bollettino d'Arte, ser. spe. n° 3/11 (1985).
15. H. BANKEL, "The Athenian Treasury as dated by its Architecture", Akten des X111. internatiolen
Kongresses für klassische Archliologie, Berlin 1988 (1990), pp. 410-412.
16. W. GAUER, "Das Athenerschatzhaus und die marathonischen Akrothinia in Delphi", Festschrift B.
Neutsch (1980), pp. 127-136 ; J. BOARDMAN, "Herakles, Theseus and Amazons", Studies M.
Robertson (1982), pp. 1-28.
17. Hérodote, I, 51. 15
victoire d'une coalition dirigée par Sparte, victoire des fantassins lourds, des seuls
propriétaires donc, et non victoire navale à partager avec la quatrième classe, et
cependant épisode unificateur de l'histoire de la cité, sans cesse rappelé dans les
oraisons funèbres des morts à la guerre 1 S. On comprend alors pourquoi des
offrandes liées à un fait discuté (l'expédition en Asie Mineure) ont pu être par la
suite détournées. On voit également bien pourquoi Cimon qui menait à la fois une
politique extérieure d'expansion et une politique intérieure conservatrice a tenu à
célébrer Marathon, son père et la vieille Athènes avec le butin fait grâce à la flotte.
La base de Marathon apparaît donc comme une offrande plus familiale que civique
et les faits qui sont à son origine matérielle ont été rappelés ailleurs par la cité qui a
élevé à Delphes un portique pour y exposer les cables du pont de navires de
l'Hellespont et les ornements des vaisseaux perses capturés à Mycale, ainsi que le
palmier surmonté d'une idole d' Athéna en souvenir de l'Eurymédon 19 .
Le cas des monuments de Marathon est donc exceptionnel. Les
monuments de la Seconde Guerre Médique sont eux directement liés aux faits,
c'est le cas des deux consécrations de l'alliance, l'Apollon de Salamine dont la
base a été récemment identifiée 20 et le trépied de Platées 21 , même si ce dernier,
quoique fait sur le butin de cette bataille, commémore en fait toute la guerre,
comme le dit le texte gravé sur la colonne serpentine : "Voici les noms de ceux qui
firent cette guerre", et parmi les noms on remarque ceux d'Etats maritimes qui ne
participèrent pas au combat en Béotie. Si le taureau de Platées 22 rappelle le rôle
joué effectivement par l'une des rares cités de Béotie à ne pas avoir médisé, le
boeuf de Karystos 23, lui aussi lié par la tradition à la Seconde Guerre Médique, est
un monument plus douteux, mais le monument crée l'histoire et certifie la
participation de la cité aux combats contre les Perses. Lorsque les Amphictions qui
étaient en majorité partisans des Perses élevèrent les statues des plongeurs Skyllis
et Hydna qui avaient détruit des navires ennemis 24, ils accréditèrent ainsi l'idée
d'une unanimité de résistance des Grecs face aux Barbares. Grâce aux monuments
de Delphes tout particulièrement — ce qui n'est pas sans ironie si l'on se souvient
de la position de l'oracle au début du conflit —, l'idée d'une unité grecque par delà
les cités trouve un fondement. L'idée de communauté grecque est certes antérieure
et Hérodote a bien montré sur quoi elle reposait : la langue, les cultes, le sang 25 ,
mais la commémoration par la pierre et le bronze lui donne une réalité visible. Il
n'est pas étonnant alors que ces monuments aient servi de modèle : Syracuse
récrivit à Delphes la guerre contre les Puniques, transformant en un affrontement
entre Grecs et Barbares un conflit entre Grecs où un parti a fait appel à des
Carthaginois avec qui ses chefs entretenaient des liens d'hospitalité ; Tarente
exalta ses victoires sur les Iapyges et la situation de ses deux monuments, l'un
entre la base de Marathon et le Trésor des Athéniens, l'autre devant le trépied de
Platées et l'Apollon de Salamine, n'est pas indifférente 26 . Un monument d'un
intérêt particulier est le trophée élevé par les Delphiens 27 près du sanctuaire
18.Voir N. LORAUX, L'Invention d'Athènes (1981), pp. 153-173.
19. Pausanias, X, 15, 4-5.
20. Pausanias, X, 14, 5 ; A. JACQUEMIN, D. LAROCHE, "Une base pour l'Apollon de Salamine à
Delphes", BullCorrHell, 112 (1988), pp. 235-246.
21. Pausanias, X, 13, 9 ; D. LAROCHE, "Nouvelles observations sur l'offrande de Platées",
BullCorrHell, 113 (1989), pp. 183-198.
22. Pausanias, X, 15, 1.
23. Pausanias, X, 16, 6.
24. Pausanias, X, 19, 1.
25. Hérodote, VIII, 144.
26. Pausanias, X, 10, 6-8 ; 13,10.
27. Diodore, XI, 14. 16
d'Athéna Pronaia, là où l'ennemi a tourné le dos. Hérodote, qui évoque la tentative
de pillards perses contre Delphes, parle d'intervention divine, de chutes de rochers,
mais point de combats ni de trophée. On peut se demander alors si ce monument
n'est pas un faux du IVème siècle qui aurait servi à authentifier la version d'une
attaque perse contre Delphes qui aurait été une absurdité, puisque le sanctuaire
était bien disposé envers Xerxès.
L'importance de ces monuments commémorant les Guerres Médiques
apparaît bien lorsqu'on les compare aux monuments de la guerre contre les
Galates. Cette invasion qui permit aux Etoliens d'affirmer leur influence à Delphes
a été racontée par les historiens antiques selon le modèle des Guerres Médiques 28 .
Quoique la part des agents humains soit plus importante dans le programme
iconographique, certains monuments reprennent des schémas déjà employés pour
les monuments des Guerres Médiques : ainsi le monument qui associe stratèges
étoliens et divinités retrouve le motif de la base de Marathon. Le phénomène du
décalage s'observe peut-être également. Comme la plupart des grands monuments
étoliens ne sont connus que par la description de Pausanias, il est difficile de savoir
s'ils ont été consacrés peu après 278 ou vers le milieu du siècle, quand la
prépondérance étolienne en Grèce centrale est acquise et quand les Etoliens créent
le concours des Sôtéria pour rappeler leur rôle de sauveurs de la Grèce face aux
barbares. Le décret de Kos qui décide de l'envoi d'une théorie pour rendre grâce à
Apollon en 278 fait allusion aux armes galates qui ornent le sanctuaire, mais ne
parle d'aucune autre consécration. Charixénos, stratège étolien au moment de la
création des Sôtéria, pourrait avoir joué un rôle voisin de celui de Cimon, en
associant passé et présent dans une seule et même célébration où la victoire passée
justifie la domination présente, et on peut se demander si sur le monument à deux
colonnes qu'il a élevé et qui ne portait pas sa statue équestre n'étaient pas
représentées les divinités qui avaient aidé les Etoliens, Apollon, Artémis et
Athéna 29. Quant au trophée de Therrnon, à la statue de l'Etolie à Delphes et aux
séries monétaires avec l'Etolie assise sur un tas de boucliers — la présence de
boucliers macédoniens sur certaines monnaies montre que les Etoliens ont voulu
commémorer plusieurs victoires à la fois —30 , il est bien difficile d'établir leur
chronologie relative et absolue.
Une histoire vivante
Comme les monuments ne sont pas consacrés une fois pour toutes, ils ne
sont pas pétrification d'histoire. A Delphes, un certain nombre de monuments du
Vème siècle ont reçu au IVème siècle de nouvelles dédicaces. L'explication
habituelle consiste à parler d'inscriptions devenues illisibles, quoiqu'on puisse
encore les lire aujourd'hui. Cependant, lorsqu'on a des éléments pour dater la
regravure, voire, dans certains cas, le réaménagement, on constate que les travaux
de restauration ont eu lieu à un moment important pour les dédicants ; il ne s'agit
donc pas d'une réfection due au souci des autorités du sanctuaire que les offrandes
aient belle allure. Ainsi, le monument des Tarentins du Haut — on ne peut pas être
précis pour celui des Tarentins du Bas — a été refait dans la seconde moitié des
années 330 à l'époque où Alexandre le Molosse commandait l'armée tarentine
28. Voir G. NACHTERGAEL, Les Galates en Grèce et les Sôteria de Delphes (1977).
29. A. JACQUEMIN, Kte,na 10 (1985), pp. 33-34.
30. A. -J. REINACH, "Un monument delphien : l'Etolie sur les trophées gaulois de Kallion",
JounzinternArchNum, 13 (1911), pp. 177-240. 17
contre les Iapyges. La seconde dédicace métrique du pilier des Messéniens, qu'on
date du IVème siècle sans pouvoir la restituer exactement, doit être mise en rapport
avec la refondation de Messène en 369. Un examen nouveau des offrandes
liparéennes devrait donner de semblables résultats. Si les circonstances exactes de
l'ajout des statues des nouveaux éponymes à la base de Marathon du bas du
sanctuaire sont inconnues, puisqu'on ne possède pas de vestiges satisfaisants du
monument, des indices permettent de dater de ca. 246 l'allongement de la base
devant le Trésor. A l'occasion de leur acceptation des Sôtéria étoliennes, les
Athéniens ont rénové, en l'actualisant, leur monument de Marathon, victoire
parallèle à celle des Etoliens sur les Galates, fondant de même leur prétention à
l'hégémonie sur leur rôle de sauveurs. En 246, les éponymes n'étaient plus dix,
mais douze, avec les deux rois de Macédoine, Antigone le Borgne et Démétrios
Poliorcète. On notera que le monument n'a pas suivi l'évolution du nombre des
tribus, qu'on n'y a point accueilli Ptolémée III en 228, qu'on n'y a point enlevé
Antigone et Démétrios en 200 pour les remplacer par Attale de Pergame. Il semble
en revanche qu'au Hème siècle de notre ère, dans le courant antiquisant et
panhellénique du règne d'Hadrien, le monument ait connu quelque aménagement
et que la statue de l'empereur ait été ajoutée.
Les monuments commémoratifs de Delphes rappellent donc des faits,
mais ils en créent également, donnant force et vigueur à une vision panhellénique
de l'histoire, celle qu'écrivent orateurs et philosophes. A Delphes naît une histoire
de la Grèce unie face aux barbares et ce n'est pas un hasard si Plutarque s'indigne
des monuments rappelant les victoires remportées par des Grecs sur d'autres
Grecs31 . Cette vision réductrice a rencontré un grand succès, non seulement à
l'époque impériale, mais aussi à l'époque moderne. Le mensonge monumental
rend l'histoire consolante.
Anne JACQUEMIN
Université de Strasbourg II
* Cet article est le texte revu de la communication "Les offrandes monumentales à Delphes" faite au
deuxième Congréa National d'Archéologie et d'Histoire de l'Art, Lyon, 15-18 novembre 1990.
31. Plutarque, Sur les oracles de la Pythie, 401 CD. UN MONUMENT MÉMOIRE : L'ÉGLISE
MÉDIÉVALE
L'église est la maison de Dieu et seulement sa maison. Le Christ n'a-t-il
pas chassé les marchands du Templel ? C'est là, dans ce lieu sacré que se célèbre,
par l'intermédiaire du clergé, Sa louange et Sa gloire. Tous les fidèles rassemblés
dans cet édifice sous le regard de leur évêque sont guidés par lui vers le salut à
l'instar des brebis du "bon Pasteur" 2 .
Cet édifice s'impose dans son environnement par sa masse, volumineuse 3 ,
par son matériau, la pierre taillée. L'église, tant celle de la petite ville que la
cathédrale de la cité, à l'image du Temple de Jérusalem, est bien le bâtiment
essentiel de la vie des hommes. Ils le voient en premier 4, et de fort loin, de toutes
parts ; ils entendent sa cloche, depuis le haut moyen âge, rythmant la vie de la
communauté des fidèles qui viennent se presser dans ce lieu de culte. Cette église
est créée, a grandi et s'est développée afin de répondre au mieux à une aspiration
de maintien de la mémoire, liée à la présence de reliques. Dans ce lieu se répètent,
jour après jour, des actes privilégiés de cette mémoire comme la célébration
eucharistique et l'édifice lui-même, s'identifiant au message dont il devient
l'expression, est une mémoire vivante.
Dans le monde occidental la naissance d'une église n'est pas une création
ex nihilo. Si elles ont pu s'implanter au grand jour après la publication de la lettre
de tolérance écrite à Milan en 313 par l'empereur Constantin autorisant désormais
l'exercice du culte chrétien dans l'empire, l'on a choisi, dans la pratique, un lieu
privilégié, puisque chargé de mémoire, pour les établir : les nécropoles, là où les
communautés chrétiennes avaient pu ensevelir leurs morts et déjà y célébrer un
culte, surtout envers ceux qui, à l'image du Christ, avaient donné leur vie, clamant
à la face du monde leur foi dans le triomphe de Dieu, les martyrs. C'est auprès de
ces reliques vénérées — ad sanctos — , que les fidèles, de plus en plus nombreux à
1.Evangile de Mathieu : XXI 12.13 ; de Jean : II 14.17.
2. Voir la multitude de représentations de ce thème iconographique par exemple "le bon Pasteur",
mosaïque, deuxième quart du Vème siècle ; Mausolée de Galla Placida, Ravenne, in situ.
Evangile de Jean : X 11.
3. Par exemple : Saint-Jacques-de-Compostelle.
longueur : "cinquante trois fois la taille d'un homme"
largeur : "quarante fois moins une"
hauteur : "quatorze hauteurs d'hommes".
Dans J. Vielliard, "Le Guide du pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle", Mâcon, 1938, p. 86.
4. Malgré les constructions modernes Notre-Dame de Chartres domine encore une partie de la Beauce,
étant visible à près de 15 kilomètres. 20
partir du IVème siècle, voulurent à leur tour être ensevelis, créant ainsi de
véritables cimetières. Très vite une église s'érigea sur le lieu des sépultures.
D'abord s'édifie un tombeau protégeant les ossements sanctifiés et permettant la
vénération des fidèles. Puis, on élève par dessus le sépulcre une construction plus
vaste destinée à contenir une masse plus nombreuse de chrétiens où peut se
célébrer le cultes. Dès Constantin, les premiers grands édifices officiels sont le
Saint-Sépulcre et Saint-Pierre, lieux de sépulture privilégiés de la chrétienté, l'un à
Jérusalem où le Christ souffrit la Passion et ressuscita et l'autre à Rome où Pierre,
crucifié comme son Seigneur, avait commencé à bâtir Son Eglise.
L'église, dès l'origine, met donc en valeur le tombeau, conservatoire de la
relique. Paradoxalement le "tombeau vide" découvert par les Saintes Femmes le
dimanche de Pâques est encore davantage chargé de sens puisqu'il signifie
"Résurrection" 6. Tous ceux qui ont reçu la palme du martyre 7, déjà en présence de
Dieu, et les autres saints, sont invoqués, vénérés, priés. En fonction de
l'importance que les chrétiens leur accordent, leur culte peut prendre plus ou moins
d'expansion recouvrant une localité ou une région ou même l'ensemble de la
chrétienté. D'où l'instauration d'un pèlerinage drainant vers la relique et sa
"virtus" des foules plus ou moins denses de fidèles en fonction des miracles
réalisés sur le tombeau 8 .
Pour répondre à cet accroissement du nombre des pèlerins, force fut
d'agrandir les bâtiments existants, d'autant qu'avec cet afflux, la masse des
aumônes augmentait et que, dès lors, les possibilités matérielles de magnifier le
saint existaient. La réponse est illustrée par les églises de pèlerinage que l'on voit
s'égrener tout au long des différentes routes menant à Saint-Jacques de
Compostelle où les bâtiments s'adaptent à la célébration de la mémoire des
martyrs : masse imposante permettant l'accueil de milliers de fidèles 9, plan
facilitant la circulation des pèlerins grâce à l'utilisation du déambulatoirelo,
aménagement d'une crypte jouant le rôle de martyrium où l'on conservait dans une
châsse — capsa — les ossements divers alors que le "chef', ou une partie noble, se
trouvait offert à la vénération, sur l'autel, dans une "imago" semblable à celle que
décrit Bernard, maître des écoles d'Angers, en 1010: "Une statue remarquable par
son or très fin, ses pierres de grand prix, reproduisant avec tant d'art les traits d'un
visage humain que les paysans qui la regardaient se sentaient transpercés par son
regard clairvoyant et croyaient saisir parfois dans l'éclat de ses yeux, le signe
5. En 502, sainte Geneviève meurt à Paris et y est enterrée. Sur son tombeau, Clovis et Clotilde font
ériger une basilique dédiée aux saints apôtres Pierre et Paul. A leur mort, les époux seront enterrés dans
le sacrarium de la basilique, tout près de la sainte (Clovis en 511, Clotilde en 544). Ce n'est qu'à la fin
du siècle que l'église prendra le nom de Sainte-Geneviève (détruite en 1806).
6. Evangile de Matthieti : XXVIII 1.8 ; de Marc : XVI 1.8 ; de Luc : XXIV 1.8 ; de Jean : XX 1.10.
7. Par exemple "la théorie des martyrs et le collège des saintes", mosaïques, premier quart du Vlème
siècle, Saint-Apollinaire "Nuovo", Ravenne, in situ.
8. D'où l'élaboration des "chemins" de Saint-Jacques-de-Compostelle et la possibilité de cartographier
l'expansion des cultes comme par exemple ceux de Delphine de Puimichel, d'Urbain V et de Pierre de
Luxembourg (G. Veyssière, Société et vie en Provence à travers des sources hagiographiques du
XlVème siècle, thèse de troisième cycle, Aix-en-Provence, 1987, dactylographiée, t. 2. pp. 390-392).
9. Chartres peut contenir 15 000 personnes, soit une place par habitant au début du XlVème siècle. A
titre de comparaison à Marseille, pour près de 1 000 000 d'habitants, le "stade vélodrome" après
travaux d'agrandissement ne peut accueillir que 49 000 spectateurs, soit une place pour 20 000
Marseillais.
10.Voir par exemple le plan de Saint-Jacques-de-Compostelle dans J. Vielliard, Le Guide du pèlerin de
Saint-Jacques-de-Compostelle, Mâcon, 1938, planche III. 21
d'une faveur plus indulgente à leurs voeux..." 11 . Enfin, accumulation d'un trésor 12,
concentration de richesses pour la gloire de Dieu et de son Eglise, réserve de biens
précieux éventuellement disponible en cas de besoin.
Au cours des siècles, la vénération de la mémoire des saints n'est pas
uniforme. Un phénomène de "mode", de "nouveauté" joue, comme de nos jours le
"star system", pour les pèlerinages mineurs drainant les fidèles de façon
sporadique en tel ou tel lieu, mais les grands pèlerinages demeurent, Jérusalem,
Rome, Saint-Jacques de Compostelle, obligeant, en Occident, les autorités
religieuses à aménager, agrandir ou reconstruire des bâtiments devenus trop
exigus 13 .
C'est dans ces lieux privilégiés que se célèbrent des actes de mémoire
codifiés mais non figés. L'église est le réceptacle d'un message, d'un geste
mémorable à transmettre au peuple chrétien. Il doit être vu afin que l'on puisse en
témoigner. Le geste donne sa valeur aux actes, l'écrit n'est là que pour suppléer
une absence de mémoire, pour conserver un souvenir. Il est mis en valeur à
l'intérieur de l'édifice par le luminaire, qui fait baigner l'église dans une
atmosphère propre à exalter la gloire de Dieu, frêle lumière de cierge qu'un simple
courant d'air éteint et qui pourtant triomphe des ténèbres les plus épaisses. Le
monde gothique choisira la lumière du soleil décomposée par les vitraux
transformant la maison de Dieu en une châsse à la lumière changeante. Roman ou
gothique, Midi ou pays de France, le moment de l'élévation est le temps fort de la
célébration eucharistique et l'exposition de l'hostie à la ferveur des fidèles dans
l'exaltation du Corpus Christi apparaît dès le XIIIème siècle et triomphe aux
siècles suivants.
Ces gestes ne sont pas immuables et certains peuvent se transformer à
l'instar de celui de la prière. Debout, les bras levés dans la position dite de l'orant,
ou les bras en croix, comme le Rédempteur, voilà l'attitude la plus fréquente du
fidèle priant jusqu'au haut moyen âge. Ce n'est que vers les Xlème et XIIème
siècles que s'imposent deux autres attitudes, les mains jointes à la hauteur de la
poitrine, les doigts allongés, et la génuflexion, les deux genoux au sol. Cette
attitude plus individualiste est aussi un indice de la recherche d'une dévotion
davantage personnelle du chrétien 14 .
Le Christ agit. Il célèbre la Cène, rompt le pain, boit le vin et parle 15 .
Dieu s'était exprimé par l'intermédiaire des prophètes de l'Ancien Testament, mais
les évangélistes rapportent la propre parole du Dieu fait homme. N'est-ce pas une
relique insigne ? Ne convient-il pas pour répéter les mots prononcés par le Christ
lui-même de les énoncer à l'intérieur d'un édifice digne d'eux ? Le monde
11. Imago de saint Géraud d'Aurillac, Miracles de sainte Foy, édition Bouillet. A, Paris, 1897, I. 13.
pp. 47-48. Cité par G. Duby, L'An Mil, Paris, 1967, p. 93.
Sur l'aménagement des cryptes, X. Barrali Altet, "Reliques, trésors d'églises et création artistique" in
R. Delort (sous la direction de.), la France de l'an Mil, Paris, 1990, pp. 192-193.
12.Sur le trésor, X. Barrali. Altet "Reliques, ..." op. cit. pp. 196-201.
13. Ainsi à Saint-Jacques de Compostelle : en 872, Alphonse III démolit la petite église élevée par
Alphonse le Chaste à l'endroit de l'invention. (après 800 ?) et la remplace par un édifice "d'une grande
beauté". Vers 1077/1078 se construit la cathédrale romane.
Voir par exemple P.A. Sigal, les Marcheurs de Dieu, Paris, 1974, p. 114 et J.P. Poly et E. Bournazel,
La Mutation féodale, Xème-XIIème siècles, Paris, 1980, pp. 466-467.
14.J.C1. Schmitt, La Raison des gestes dans l'Occident médiéval, Paris, 1990, p. 297.
15. Evangiles de Luc : XXII 19.20.
de Marc : XIV 22.25.
de Matthieu : XXVI 26.29. 22
médiéval y a répondu par la construction d'églises nombreuses et souvent
magnifiques, où la grandeur de Dieu passait par l'acte d'humilité que représentait
pour le fidèle l'érection de tels bâtiments 16 .
La parole fait revivre la mémoire. La lecture des obituaires, les messes
anniversaires de décès, maintiennent dans la famille, parmi les amis, le souvenir du
. Elle permet également de guider les fidèles grâce aux sermons prononcés défunt 17
par le prêtre lors de la célébration dominicale et surtout, à partir du XIIIème siècle,
par les frères mendiants. C'est après le quatrième concile du Latran que la
pastorale de la parole prend toute son importance. Se multiplient alors les recueils
dont les Vies des Saints de sermons et le recours à l'utilisation des exetnplai 8
abondent. L'hagiographie est partout présente et sur les autels des petites chapelles
latérales, là où se célèbre leur culte, les saints voient les fidèles venir manifester
19 . leur reconnaissance par l'offrande d'ex-voto, témoignage de leur foi
Cet édifice religieux n'est pas seulement une châsse à l'intérieur de
laquelle se perpétue la parole et le geste divin, il est aussi lieu de rappel, une
mémoire.
Espace privilégié puisque désarmé, et en tant que tel protégé par la paix
de Dieu, exempté fiscalement, il est lieu d'asile, hors du monde, préfiguration, à
l'image du cloître, de la Jérusalem céleste. L'église marque son emprise sur le
monde terrestre par un plan symbolique, double. Le plan centré, à l'image de
l'anastasis du Saint-Sépulcre où le Christ fut enterré et ressuscita, repris dans les
chapelles royales (Aix-la-Chapelle par exemple) ou encore dans les baptistères où
se réalise la véritable naissance du chrétien. Bien davantage encore, surtout en
Occident, le plan cruciforme de la croix latine. Là, le Christ règne au sommet de
l'abside 20, face aux fidèles rassemblés devant Lui, leur rappelant que l'église dans
laquelle ils sont rassemblés est Son corps et que "Là, il n'est plus question de Grec
ou de Juif, de circoncision ou d'incirconcision, de barbare, de Scythe, d'esclave,
d'hommes libres ; il n'y a que le Christ qui est tout et en tout" 21 . Cela se comprend
aussi de l'édifice. Voici comment le pèlerin Aimery Picaud de Parthenay-le-Vieux,
un Français, présente la répartition des masses du bâtiment construit autour des
reliques de Saint-Jacques à Compostelle : "L'église comporte neuf nefs dans sa
partie inférieure et six dans la partie haute et une tête plus grande que les autres
[chapelle principale de l'abside] où se trouve l'autel du Saint Sauveur, et une
couronne [déambulatoire de l'abside] et un corps [nef] et deux membres [bras du
transept] et huit autres petites têtes [chapelles] ; dans chacune d'elles se trouve un
16.Entre les années 1242 et 1248 la construction de la Sainte-Chapelle à Paris a coûté 40 000 livres et
les divers aménagements plus de 100 000 livres. A titre de comparaison, le comté de Mâcon a été payé
10 000 livres en 1239. Un siècle auparavant l'abbé Suger écrivait à propos d'un ouvrage orfévré : "Ces
pierres précieuses, niais aussi quantité d'autres gemmes et de perles, somptueusement, nous servirent à
parer un ornement si saint. Je me souviens d'avoir employé quatre-vingts marcs, si ma mémoire est
bonne, d'or pur raffiné. Nous avons pu faire achever en deux ans à peine, par des orfèvres de Lorraine,
le piédestal orné des quatre évangélistes, et la colonne sur laquelle est inscrite l'image sainte, émaillée
par un travail d'une délicatesse extrême, et l'histoire du Sauveur, avec les figures allégoriques de
l'Ancienne Loi dessinées et la mort du Seigneur sur le chapiteau supérieur".
Suger, De la Consécration. Cité par G. Duby, "Saint Bernard, l'art cistercien", Paris, 1979.
17. C'est à Odilon, abbé de Cluny (994-1049) que l'on doit la fête des morts le lendemain de la
Toussaint, G. Duby, Saint Bernard..., op. cité. p. 44.
18.Voir par exemple l'énorme succès de la Légende dorée du dominicain Jacques de Voragine. trad. J-
B. M. Roze, Paris, 1967. (deux volumes).
19.Par exemple au XIVème siècle en Provence : G. Veyssière, "Société et vie..." op. cité. t. 1. pp. 212-
222.
20. Parmi bien d'autres
"le Christ Pantocrator", mosaïque de l'abside, XIlème siècle, cathédrale, Monreale, Sicile, in situ.
21. Saint-Paul, Epitre aux Colossiens III 11. 23
22. Cette métaphore du corps se retrouve quelques années plus tard dans le autel"
Policraticus de Jean de Salisbury, toute première réflexion médiévale sur le
pouvoir civil, où l'Etat se compose du prince qui occupe la tête, du "Sénat", c'est-
à-dire la cour, qui est représenté par le coeur, des guerriers qui sont les mains, les
paysans étant les pieds 23 .
Ce lieu où convergent les fidèles, qui par son plan "est" le Christ, se
révèle bien comme une mémoire, un livre ouvert qu'il convient de consulter.
L'iconographie, toujours didactique, extrêmement riche, s'adresse à l'ensemble de
la société laïque : "les peintures et les ornements de l'église sont les enseignements
des laïcs" 24, écrit l'évêque de Mende Guillaume Durand au XIIIème siècle, et
François Villon fait dire à sa mère :
"Femme je suis, pauvrette et ancienne,
Qui rien ne sais : otiques lettre ne lus.
Au moutier vois, dont suis paroissienne,
Paradis peint, où sont harpes et luths,
Et un enfer, où damnés sont boulins :
L'un me fait peur, l'autre joie et liesse..." 25
Toute une éducation s'étale sur le bâtiment et d'abord autour de la porte,
séparation entre le monde corrompu et l'espace pur, interdit aux excommuniés. Les
scènes se succèdent dans le temps, de l'histoire du peuple juif au Nouveau
Testament pour se clore avec la Révélation, l'Apocalypse, mais aussi s'étagent
dans l'espace. Ainsi au portail du transept sud de la cathédrale du Mans les scènes
de l'Ancien Testament sont les plus éloignées de la porte, puis les apôtres s'en
approchent et la flanquent. Au-dessus, sur les voussures se déroulent les scènes de
l'Incarnation, naissance et enfance de Jésus, enfin trônant au milieu du tympan la
. Ici, mémoire se Parousie, le Christ en gloire entouré par les "quatre vivants" 26
conjugue avec avenir.
La porte franchie, la progression vers l'autel en une lente procession nous
fait pénétrer dans un autre monde à travers le luminaire roman ou la lumière
gothique. A l'intérieur du bâtiment tout est mémoire. Certes, suivant les siècles
seront privilégiés tel ou tel procédé, mais la volonté finale demeure, identique,
exalter la gloire de Dieu, louer le Seigneur. Les moyens sont variés. De la
mosaïque de pavement ou pariétale à la fresque, beaucoup moins onéreuse mais
combien plus fragile, des chapiteaux historiés aux broderies et tapisseries
suspendues, la décoration se répand. Les ouvertures se couvrent de vitraux,
fenêtres immenses et grandes roses, dans les grandes cathédrales de "l'Art de
France". Sur l'autel les premiers antepandia laissent la place aux retables, à
panneau unique comme à Sienne la "Maestà" de Duccio, puis à panneaux
multiples reliés par des éléments de menuiseries, les polyptiques. Encore nous
manque-t-il, jouant un rôle très important dans cette vivante mémoire, d'entendre
dans l'église la musique de la liturgie romaine si développée par les Clunisiens,
22. J. Vielliard, "le Guide du pèlerin..." op. cité. pp. 86-88. Texte latin composé entre 1159 et 1173.
23. Cité par G. Duby, "Le moyen âge", Paris, 1987, p. 211. Texte latin vers 1159.
24. Guillaume Durand, Rationale divinorum officiorum, lib. I. cat. 3. "Pictura et ornamenta in ecclesia
sunt laïcorum lectiones". Traduction M. Cli. Barthélémy "Rational'', Paris, 1854.
25. F. Villon, Poésies, Paris, 1973. "Ballade pour prier Notre Dame" p. 98. Voir aussi J. Favier,
"François Villon", Paris, 1982. (Chapitre II pp. 37-65).
26. M. Bouttier et A. Riffaud, "Regarder et comprendre une cathédrale", Le Mans, 1981, p. 70. 24
psaumes et prières chantés à pleine voix par les moines, bientôt relayée par la
polyphonie27 .
. Nul doute que le prédicateur ne commente les textes hagiographiques et
les diverses scènes illustrées dans l'église. Peut-être suit-il saint Thomas d'Aquin
et grâce à l'herméneutique découvre-t-il les quatre lectures possibles de l'Ecriture,
le sens littéral bien sûr, suivi par le sens spirituel qui se décompose en une analyse
allégorique, tropologique et anagogique. Nous ne possédons pas de sermon sur le
plus célèbre des chapiteaux de la basilique de la Madeleine à Vézelay, le "moulin
mystique", mais pouvait-il laisser les prédicateurs indifférents ? Michel Zink a
bien montré qu'au delà du sens littéral, ce chapiteau se "lit" également comme
montrant la Passion du Christ et donc le rôle de celui-ci dans l'histoire du salut,
mettant l'accent sur l'épreuve que représente la souffrance et par conséquence de
son influence dans la vie morale. Enfin, la farine blanche produite par le moulin ne
représente-t-elle pas la libération et l'égalité des Justes devant la face de Dieu 28 .
Vers la fin du moyen âge, cette prédication est renforcée par le
développement du théâtre religieux qui, sorti du bâtiment, se déroule maintenant
[la façade et] les portails de la cathédrale sur le parvis de l'église, utilisant les
portails des cathédrales comme mur de scène.
De l'oeuvre de Rutebeuf, le Miracle de Théophile 29 comptant environ 700
vers, on passe petit à petit aux grandes machineries de la seconde moitié du XVème
siècle avec "la Passion" d'Arnoul Gréban jouée à Paris en 1450 (35 000 vers) pour
aboutir à celle de Jean Michel à Angers avec ses 65 000 vers en 1486 30. Bientôt
pourtant, la multiplication des épisodes profanes fait perdre au Mystère son
caractère religieux et parfois sa valeur artistique. Abandonné par le succès
populaire, la représentation en est interdite aux "Confrères de la Passion" le 17
novembre 1548.
L'église médiévale, monument historié, légendé, apparaît donc comme un
succédané du Livre. Comme tel, elle s'observe, se lit, s'écoute, se commente.
Mémoire, elle est la synthèse du message ecclésiastique, rappel de l'Alliance
conclue entre Yawhé et Abraham, renforcée par l'Incarnation, triomphante lors de
la Résurrection, conquérante à la Pentecôte, définitive au Jugement dernier.
Gérard VEYSSIÈRE
Centre de Recherches Littéraires et Historiques
Université de La Réunion
27. A titre d'exemple :
. les mosaïques de l'ancienne cathédrale Santa Maria Assunta dans l'île de Torcello,
. les fresques de Saint-Savin sur Gartempe (Vienne) ou de Berzé-la-Ville (Côte d'Or),
. les chapiteaux de Vézelay, Saint-Benoît sur Loire, Cluny...,
. la broderie de Bayeux et la tapisserie de l'Apocalypse d'Angers,
. les vitraux de Chartres, Bourges, de la Sainte-Chapelle à Paris,
. Duccio (vers 1260.1319) "la Maestà" (1308-1311), Sienne, Musée Opera del Duomo, sur les
retables italiens voir Cl. Ressort, Retables italiens du XIllème au XVeine siècle. Paris, 1978,
. Guillaume de Machault.
28. A. Bourreau, La Légende dorée, Paris, 1984. pp. 246 à 248 et la note n°8, pp. 246-247.
Sur le "moulin mystique" : M. Zink, "Moulin mystique. A propos d'un chapiteau de Vézelay : figures
allégoriques dans la prédication et dans l'iconographie romane", in Annales 1976, pp. 481-488.
"Moulin mystique" : chapiteau de la basilique de la Madeleine, Vézelay. in situ. vers 1140.
29. Rutebeuf, Le Miracle de Théophile, éd. G. Franck, Paris 1925.
30. A. Gréban, Le Vray Mistère de la Passion, Paris, 1935.
En 1547 est mise en scène à Valenciennes la Passion de Jean Michel dont nous conservons le livret
avec des illustrations, Manuscrit français 12536, Bibliothèque Nationale. LE TAJ MAHAL
ou le requiem en blanc
"Larme arrachée au coeur d'un empereur" disait le poète bengali
Rabindranath Tagore 1 , à propos du Taj Mahal. D'autres qualificatifs de la même
eau existent : "tendre élégie en marbre" ou "rêve dans le marbre"... Ce monument
se trouve dans la célèbre ville d'Agra, sur le bord de la Jamna qui baigne également
la capitale Delhi. Tous les visiteurs, qu'ils viennent de près ou de loin, qu'ils soient
indiens ou étrangers et quelle que soit leur confession, ont toujours été frappés
d'admiration devant ce mausolée hors du commun, unique au monde. Les esthètes
n'ont pas manqué de lui trouver une certaine grâce féminine dans la finesse de ses
lignes, la légèreté de son apparence, dans son aspect changeant en fonction de
l'éclairage : féerique par nuit de pleine lune, rose ou violacé selon l'intensité de la
lumière. On conseille aux touristes de voir ou revoir à plusieurs reprises, à
différents moments du jour ou de la nuit, ce "bijou de nacre" dans son écrin de
verdure.
A la beauté architecturale incontestable, s'ajoute une charge émotionnelle
romantique qui l'embellit davantage et attendrit l'observateur. Cette poésie de
pierre a toujours attiré les bardes et les amoureux, et a arraché des mots de
tendresse aux premiers et des serments éternels aux seconds.
Sur le plan purement esthétique, le Taj Mahal est l'aboutissement de l'art
indo-musulman2 du mausolée et plus particulièrement de l'art moghol 3 . C'est un
1.Rabindranath Tagore (1861 - 1941), Prix Nobel de littérature en 1913.
2. L'architecture indo-musulmane a deux thèmes religieux : la mosquée et le mausolée, et un thème
profane : le fort qui deviendra le palais fortifié. A cela l'art moghol plus tardif ajoutera l'art du jardin qui
servira d'écrin à plus d'un mausolée, palais ou mosquée.
Les Mongols sont des peuplades des steppes d'Asie centrale qui tentent de descendre vers le sud 3.
depuis le début de l'ère chrétienne. Gengis Khan devient empereur en 1206 d'un immense territoire. Ce
vaste empire non musulman est divisé en 1259 en 4 Etats : la Chine, le Quipitchak (Russie), le
Turkestan et la Perse. Dans ces trois derniers les souverains mongols adoptent l'islam, la religion
dominante.
Quand ils pénètrent en Inde au début du 16e s., les Mongols sont fortement islamisés. Leurs souverains
sont connus sous le titre de Moghols.
Babar (1526 - 1530) descendant de Gengis Khan par son père et de Tamerlan par sa mère renverse le
Sultanat de Delhi.
Humayun (1530 - 1556) fils du précédent, fonde l'empire moghol.
Akbar (1556 - 1605) dit le Grand, fils du précédent, le plus grand monarque que l'Inde ait connu depuis
Ashoka.
Jahangir (1605 - 1627), fils du précédent.
Shah Jahan (1628 - 1658), fils du précédent.
Aurengzeb (1659 - 1707), fils du précédent.
Les quatre derniers monarques sont connus dans l'histoire sous le titre de Grands Moghols ; ils sont tous
de grands bâtisseurs.
Après Aurengzeb, l'empire moghol subsistera encore 150 ans, s'enfonçant chaque jour davantage dans le
déclin jusqu'à la mort, en 1862, de Bahadur Shah, exilé à Rangoon par les Anglais et la proclamation de
la Reine Victoria, Impératrice des Indes en 1876, dans le siège ainsi rendu vacant à Delhi. 26
monument élevé à l'amour. Il contient les restes mortels de l'une des princesses les
plus belles, les plus aimantes de l'histoire de l'Inde et de l'Histoire de l'Amour 4 .
* *
Lorsque le prince Khuram, le futur Shah Jahan, épousa en 1612 Arjumand
Banu Bégum, mieux connue sous son nom de princesse Mumtaz Mahal, ils avaient
tous les deux à peine vingt ans. C'était un mariage de convenance, pire un mariage
de politique interne du palais. Il avait été 'arrangé' par l'impérieuse impératrice Nur
Jahan 5, la belle-mère du prince Khuram et l'épouse favorite de son père l'empereur
Jahangir. Ce mariage avait pour fonction de resserrer et consolider les liens
existant entre la famille de Nur Jahan et celle de l'Empereur. Conclu dans des
circonstances aussi opportunistes et terre à terre, il allait s'épanouir en une
véritable histoire d'amour qui durera vingt ans, jusqu'à la mort en couches 6 de
l'héroïne.
Mumtaz Mahal avait hérité de toutes les qualités physiques, morales et
intellectuelles de sa brillante famille. Les historiens ne se lassent pas de répéter
qu'elle avait un coeur compatissant. Elle essayait toujours d'atténuer la souffrance
partout où elle la voyait. Capable de supporter l'adversité et la bonne fortune d'une
âme égale, elle a goûté sans vanité à l'opulence de sa vie de princesse, et connu
sans amertume l'aventure hasardeuse et le dénuement des camps lors de la
rébellion de son époux contre son père. Plus tard, elle profitera de son statut
d'impératrice pour faire le bien autour d'elle. Elle n'a pas hésité à s'aliéner sa tante
l'impératrice Nur Jahan, pour suivre son mari qui risquait gros sur le chemin de la
rébellion. Tout au long de ces hauts et de ces bas, elle est restée égale à elle-même,
consolatrice, soutien moral et toujours l'épouse aimante de son impérial époux.
Selon la légende ou l'histoire, Shah Jahan, inconsolable, dédaignant les
affaires de l'Empire, se tenait en permanence au chevet de la reine agonisante.
Entre deux sanglots, il lui aurait demandé : "Que puis-je faire pour vous ?
Comment pourrais-je vous dire mon amour ?" La reine lui aurait répondu : "De
quoi a besoin une mourante ? Vous m'avez toujours aimée... Aimez-moi encore par
delà ma mort ! Faites construire sur ma tombe un mausolée qui restera le
témoignage de notre amour éternel". Elle mourut en juillet 1631.
Effectivement, l'empereur ne se remaria point ; il n'avait pas encore
40 ans. Il est resté inconsolable jusqu'à la fin de ses jours, dit la tradition. La
4. Shah Jahan est enterré dans la même crypte, à côté de sa femme bien-aimée. Ce qui n'était pas prévu.
Il avait l'intention de se faire construire un mausolée en tout point similaire, sur l'autre rive de la Jamna,
mais en marbre noir qu'il fallait faire venir du Caucase. Les deux monuments funéraires devaient être
reliés par un pont. Il a reculé devant le coût prohibitif, même pour un riche empire comme le sien et les
vicissitudes de la fin de son règne.
5. Nur Jahan, Mehr-un-Nissa de son nom de jeune fille, est depuis 1611 l'une des épouses de Jahangir.
Elle est issue de la noblesse grande mais appauvrie de Téhéran. Son père Mirza Ghyas Beg I'timad ud
Daula quitte son pays en quête de fortune. C'était une femme de caractère d'une intelligence hors du
commun. Elle devient la Régente de fait de l'Empire du fait de la santé mentale et physique déclinante
de l'empereur, sous l'effet de l'alcool et de la drogue. Profondément attachée à son mari, elle en gardera
toute la confiance, malgré les remontrances des grands seigneurs de la Cour.
Elle présidera personnellement le conseil des ministres, dictera les ordres et signera les firmans
(décrets) conjointement avec son mari. Son père et son frère Asaf Khan obtiendront des promotions
rapides mais méritées. Très vite elle perçoit les dangers de la situation et décide de s'attacher le prince
Khuram, le futur Shah Jahan, en lui faisant épouser sa nièce, fille de son frère, la belle et douce
Arjumand Banu Begam.
6. L'enfant, une fille, ne survivra pas. Shah Jahan et Mumtaz Mahal auront, comme dans les contes de
fées, "beaucoup d'enfants", quatorze pour être exact, dont le futur empereur Aurengzeb et son frère aîné
le prince Dara Shukoh, celui qui fera traduire en persan les Upanishads. Anquetil Duperron en fera la
version latine qui est à l'origine de toutes les traductions dans les langues européennes. 27
construction du Taj Mahal durera plus de 20 ans, mobilisera quelques 30 mille
ouvriers et artisans venus pratiquement de toute l'Inde du nord et aussi de quelques
pays étrangers. Ce monument coûtera 3 milliards de roupies d'époque ; la
conversion en monnaies actuelles donnerait des chiffres astronomiques.
* *
*
Le règne de Shah Jahan coïncide avec l'apogée de l'empire moghol tant
sur le plan politico-économique que sur le plan artistique. Comme son père
Jahangir et son grand père Akbar et plus tard son fils Aurengzeb, il jouira d'un
règne relativement long qui apportera la stabilité et la prospérité? : c'était l'âge d'or
. La passion de Shah Jahan était l'architecture ; c'était un bâtisseur-de l'art moghol 8
né. Il a fondé des cités comme Shahjahanabad à Delhi avec tout le complexe du
célèbre Fort Rouge qui reste encore aujourd'hui le symbole de cette capitale, et
dont la salle d'audience privée contenait le somptueux Trône du Paon 9, et contient
toujours son fameux distique : "S'il existe un paradis sur terre, c'est ici, c'est bien
ici, ici même !" Il a fait construire des palais à Agra, à Lahore, dont le célèbre
Shish Mahal (le Palais des Glaces). Il a modifié l'apparence de certains des édifices
construits par son grand-père, pour les mettre au goût du jour.
En effet l'architecture d'Akbar relève de la période classique de l'art
moghol. Elle était fonctionnelle, massive, solide, conçue à partir des idées
indiennes réalisée avec des artisans indiens, des matériaux résistants qui de tout
temps ont servi aux Indiens à la construction : le granit et le grès rouge. Sous Shah
Jahan, soit à peine un demi-siècle plus tard, les goûts se sont considérablement
modifiés : l'art moghol entrait dans sa phase baroque et finale. Le granit et le grès
font place au marbre 1 o. Les lignes droites deviennent des courbes ; les lignes
courbes ondulent ; les dômes se transforment en bulbes. Les minarets massifs
s'allègent dans leurs nouvelles formes, minces et élancées. Les fioritures sont à
l'ordre du jour. Les monuments se chargent d'émotions, le fonctionnel cède le pas à
la beauté visuelle, la robustesse au plastique, les matériaux solides aux matériaux
fragiles et précieux. On a recours plus fréquemment aux artisans étrangers,
italiensi 1 ou persans, afghans ou turcs. L'influence de la Perse 12, dont l'art a
emprunté beaucoup, en son temps, aux Byzantins, devient évidente. La Cour
impériale accueille de plus en plus de nobles persans désargentés, en quête
d'aventures et de richesse. Ils se présentent comme les seuls détenteurs de la
civilisation authentique, héritiers à la fois de la Perse antique et de l'Islam
moderne. La Perse est érigée en modèle.
La monotonie du grès et du granit était rompue par des incrustations de
marbre blanc sous le règne de Jahangir. Son fils atténuera celle du marbre grâce
7. C'était l'époque où l'argent-métal en provenance d'Amérique Latine se déversait en Inde après avoir
transité par Séville et Anvers, grâce aux Portugais et aux Hollandais qui y faisaient un commerce
prospère d'épices après en avoir évincé les Arabes.
8. Tous les princes moghols de la dynastie des Timurides étaient eux-mêmes des artistes confirmés. IlS
étaient poètes, historiens, calligraphes, peintres, miniaturistes, musiciens, etc. Et ils aimaient s'entourer
des meilleurs artistes de leur temps.
9. Le "Trône du Paon" représentant l'oiseau fétiche de l'Inde a été commandé par Shah Jahan. Il est en
or massif serti des plus beaux joyaux que l'Orient ait jamais produit. Il a été emporté par Nadir Shah, le
roi de Perse, lors du sac de Delhi en 1739.11 se trouve aujourd'hui à Téhéran.
10. Le marbre blanc était extrait des carrières du Rajasthan, en particulier de celles qui se trouvent près
de Jodhpur.
11. Depuis bien avant l'avènement de la dynastie moghole, les fondeurs de canons de bronze italiens se
sont rendus célèbres au service de tous les princes indiens.
12. La langue persane ou Farsi devient la langue officielle de la Cour et de la diplomatie pan-indienne.
Aussi tous les rois hindous ou musulmans la pratiquent-ils, ainsi que les Anglais le feront plus tard. 28
aux incrustations de 'pietra dura', de pierres semi-précieuses et précieuses. Aussi
verra-t-on des arabesques chargées de fleurs 13 et de fruits, d'une rare beauté, avec
pour effet d'animer le matériau le plus inerte qui soit : la pierre. Le marbre lui-
même se laissait travailler en fines dentelles, en panneaux ajourés. Ce baroque,
contrairement à la solidité de fait et d'apparence du classique, donne une
impression de fausse fragilité et transforme la beauté en "joliesse".
* *
*
C'est au 12ème s. et à l'avènement de la première dynastie des sultans à
Delhi que l'architecture musulmane naît en Inde. Le premier monument en est le
célèbre Qutub Minar de Delhi, construit par le premier Sultan, Qutub ud Din
Aibak, en 1177. Il reste à ce jour le chef-d'oeuvre insurpassé en son genre : celui de
la colonne. Le Taj Mahal construit au 17ème s. représente, quant à lui, l'apogée de
l'art du mausolée. C'est entre ces deux dates que s'élaborent les grands chefs-
d'oeuvre de l'art architectural indo-musulman.
L'art des bâtisseurs est très ancien en Inde. La Civilisation de la Vallée de
l'Indus l'a pratiqué depuis plus de 3000 ans avant le Christ. Contemporaine de
celles de Sumer et d'Egypte, cette civilisation a élaboré de grandes métropoles en
briques cuites ou séchées. Mais pour des raisons qui restent encore à définir, elle a
abruptement disparu sans laisser d'héritiers directs.
Depuis 1500 avant J-C. 14 jusqu'au 6ème s. de l'ère chrétienne, les temples
étaient pratiquement inconnus, à de rares exceptions près 15, et les plus somptueux
palais étaient en bois et en d'autres matériaux périssables dont a eu vite raison le
climat humide des moussons, au point qu'il n'existe aujourd'hui aucun monument
contemporain de la Grèce antique ou de Rome. C'est à partir du 6ème s. que les
premiers temples ont commencé à être sculptés dans la 'pierre vivante' des grottes
et des montagnes comme à Ajanta et Ellora. Plus tard ils le seront dans des
monolithes, comme à Mamallapuram près de Madras. Enfin, à partir du 10ème s. se
construiront des temples de plus en plus monumentaux 16 .
Quand l'Islam a commencé à construire au 12ème s., il a trouvé sur place
des artisans de grand talent au savoir-faire plusieurs fois centenaire. Ils étaient
appelés, sous la contrainte ou par conviction, certains s'étant convertis à la
nouvelle religion, ou tout simplement moyennant salaire, à 'démonter' pièce par
pièce les temples hindous "assemblés" sans mortier par leurs propres ancêtres et à
"remonter" des lieux de culte musulman, après en avoir effacé les sculptures et
bas-reliefs ou les avoir enduits de stuc ou de plâtre. Au début, les nouveaux
montages étaient simples et réduits à leur expression minimale, connue sous le
nom de "module islamique". Il consiste en une surface quadrilatère 17 dont les
quatre murs sont percés d'ouvertures (fenêtres et portes) en arc brisé et le tout
recouvert d'un toit en forme de dôme 18 . Jusqu'à l'arrivée du "module islamique"
13.Chacune des fleurs est constituée de 60 à 90 petits morceaux de pierres précieuses taillées, ajustées
et assemblées avec nunutie et une telle perfection qu'il faudrait aujourd'hui un microscope pour déceler
les lignes de jointure de l'assemblage. Le sertissage des pierres précieuses semble bien avoir été un
travail méticuleux requérant à la fois de la patience, le sens de l'esthétique et un savoir faire hors du
commun.
14. 1500 avant J-C. correspond à peu près à la date de l'arrivée des peuplades aryennes en Inde.
15. La religion védique des Aryens était aniconique d'où l'inutilité des temples. Le bouddhisme a été à
l'origine des lieux de culte couverts.
16. Les grands temples hindous se construisent en même temps que les cathédrales gothiques en
Europe.
17. Le quadrilatère deviendra octogone dans la période classique.
18. Il faut se rappeler qu'avec la prise de Damas dès la première génération des contemporains du