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LES MOTS POUR L'ECRIRE

De
224 pages
Trop d'écrits professionnels sont jargonnants, embrassés, obscurs... On s'y ennuie et finalement on s'en méfie avant d'en avoir achevé la lecture. Rien n'y donne plus envie de "Comprendre" ou de "répondre". Ce n'est pas que le signataire manque de bonne volonté, mais bien qu'il manque de simplicité. Destiné aux étudiants des filières professionnelles et aux cadres d'entreprise dont prendra compte les besoins spécifiques en matière d'écriture ce manuel retourne aux sources de la parole et de style.
Voir plus Voir moins

LES MOTS POUR L'ECRIRE

,

Dans la même collection Oanvier 1997)

1... M. ARABYAN, Le paragraphe 2.- B. LoBATCHEV, L'autrement-dit 3... A. VAN DER STRATEN, Un enfant 4.- F. FRANçoIS, Morale et mise

nan-a.!if

troublant en mots pratiques la forêt socklles

5... E. BA1JI'IER, Pratiques

langagières, dans

6... M. CAMBoUUVBS, Des signes
7... S. COIRAULT-NEUBURGER, Dire

la croyance des Signes Française

8.- P. JOUlSON, Ecrits sur la Langue
9... J.-C. CHEVAIJER et M...F. DELPORT,

L'horlogerie

de saint Jérôme

:

problèmes

linguistiques

de la traduction à Perpignan conflits de groupes:

10.- D. MARLEY, arler catalan P

11.- Ch. LAGARDE, onflits de langues, C les immigrés

espa[.,J1Jolsdu Roussillon et altérité dans les sciences du langage, humaines et

12.- M. AMORIM,Dialogisme

13.- BERTIiIER,DUFOURet al., Philosophie

esthétique

éducation
14... A. WLODARClYK, Politesse et personne:

le japonais face aux langues occidentales 15." A. BooNEet A. JOLY, Dictionnaire Terminologique de Systématique

du Langage
16.- D. LAUMESFELD,Lorraine francique: La et dissidence linguistique
17.- M. CŒTANTINI, I. DARRAULTet alii,

mosaique culturelle
phénoménologie,

Sémiotique,

discours: du corps présent au sujet énonçant 18.- Ch. MARCH, discours des mères marliniquaises Le un point de vue sociolinguistique 19.- E. BRlCARD..NAGY, La passion d'une langue vivante 20...J. DAHLEM, Nouvelle-Calédonie 21.- M. ARABYAN, prêt.à-clicher: Le - Pays Kanak: un récit, deux histoires typographie et mise en pages : diglossie et créolité,

22... R. KOREN,Lesenjeux éthiques de l'écriture de presse 23.- J...M. EsSONO,Précis de linguistique générale 24.- ThANNGOC Anh, Introduction à la sociolinguistique Tome I : Les codes sociaux des groupes migrants néocalédonienne

o L'Harmattan, 1996

-

ISBN:

2..7384..4805..4

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Michel Rebondy

" LES MOTS POUR L'ECRIRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique F -75005 PARIS- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques MONTRaAL (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur La Percheaude aux éditions du Méridien
Gustave Flourens, le chevalier rouge aux éditions du Pré aux Clercs

'il

A ma lectrice, à mon lecteur
Ce livre est à vous. Je l'ai écrit pour vous rejoindre au seul rendez-vous

que nous pou-

vons à coup sûr partager:

notre langage. C'est que « nous ne

sommes hommes, et ne tenons les uns aux autres, que par la parole », nous dit Montaigne (Essais I, 9). J'ai donc pensé que je vous devais ce parcours, qui parle du travail de toutes celles et ceux qu~ ingénieurs, médecins, infirmiers, enseignants, secrétaires, cherchent avec moi à comprendre ce que c'est que dire, ce que c'est qu'écrire. Peut-être allez-vous, en lisant ces pages, vous reconnaître comme l'un d'eux. C'est pourquoij'ai imaginé ce livre comme une causerie. Nous allons tâcher d'y parler simplement d'expérience, de partager des observations, d'échanger des outils... tout ce dont nous avons besoin pour façonner les textes que nos professions nous réclament. Au passage, nous tordrons le cou aux vieux monstres stupides dressés sur nos chemins depuis qu'à l'école et ailleurs, nous avons

bien voulu apprendre qu'en certaines circonstances « ilfaut» ou « il
ne faut pas ». Une contrainte n'est utile qu'à celui qui en a reconnu l'utilité. Nous n'accepterons une règle qu'autant que nous l'aurons appréciée comme un outil efficace. Il faut seulement ce dont nous avons besoin, quand nous en avons besoin. Autant que vous me suwrez, vous apprendrez à quel point vous êtes responsable de votre langage devant votre lecteur. Les enseignements reçus de ['école ne sont ne sont pas tous consommables. Nous fero.ns le tri. Mais vos maîtres d'hier, non plus que ceux d'aujourd'hu~ ne sont coupables de tous vos maux. Un outil vaut ce

qu'enfait son usage. Vousne trouverez dans ces pages ni recettes ni

6

LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

procédés qui puissent se passer de votre engagement personnel. C'est pourquoi nous bousculerons les formules toutes faites qui nous dispensent tant de signer les pages que nous rédigeons, et qui dispensent aussi bien nos lecteurs de les lire, puisqu'il leur suffit d'y reconnaître, semées par-ci par-là, des étiquettes qu'ils ne s'efforcent pas plus de comprendre que nous-mêmes ne prenons de peine à les élaborer. Ce livre sera, je vous le souhaite, une balade en liberté. Notre première incartade sera de nous présenter l'un à l'autre au singulier. Le pluriel de politesse que j'emprunte pour vous parler ne m'empêche pas de vous savoir unique. Et, bien sûr, au masculin! Pardonnez-mo~ chère lectrice, le code du français me demande de privilégier un seul genre dans le cas où je m'adresse également à des interlocuteurs des deux sexes. Et je supporte malles contorsions à la mode. Ainsi donc, cher(e) lecteur(trice) vous ne serez pas contraint(e) à douter de votre masculinité/féminité lorsque j'aurai besoin de m'adresser à vous: vous saurez qu'à chaque fois, à moins de vous avertir du contraire,je convierai l'un et/ou l'autre. C'est-à-dire vous. Ce livre sera ce que vous lirez. En espérant qu'il ait quelque chose à voir avec ce que vous êtes, et donc avec ce que vous avez à dire.

M.R.
Décembre 1996

,

Ecrire?
Écrire (v. tr.) est issu (v. 1050, escrire) du latin scribere « tracer des caractères », « composer (une œuvre) », qui s'apparente à des termes indo-européens signifiant « gratter, inciser », ce qui rappelle
l'origine matérielle de la plupart des écritures, gravées, incisées sur

pierre 1.

. Écrire . .

désigne une action ouvrière qui nécessite un matériau et des outils. Cette action produit des objets qui durent. C'est parce qu'un écrit doit durer qu'il ilnporte de le fabriquer dans un 111atériau solide, en usant d'outils adaptés.

Vous savez, cher lecteur, qu'il est d'usage d'ouvrir un dialogue en précisant ce que l'on entend par les mots que l'on va dire, ou écrire. C'est souvent une bonne précaution. On ne sait jamais ce qui peut se passer avec les mots qu'on lâclle, et que n'importe qui peut récupérer à sa guise. C'est pourquoi je vous propose cette brève ouverture, parce ,que nous avons, vous et moi, un grand besoin de nous entendre. Ecrire? Pourquoi pas. Mais pourquoi? Et pour quoi? Écrive qui voudra: chacun à ce métier Peut perdre impunément de l'encre et du papier2.
1 2 Dictionnaire historique de la langue française, d'Alain Rey, Paris, Dictionnaires Le Robeli, 1992. Nicolas Boileau, Satire VIII. sous la direction

8

LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

Sans doute, mais si vraiment nous n'avions que cela à perdre, pourquoi tant nous préoccuper de nos écrits ? Les instants que vous passez à écrire, ceux où vous travaillez, rudement peut-être, à la « gravure» des mots que vous assemblez pour votre lecteur, font partie d'une longue histoire. Aussi limités soientils, dans leurs structures, ou dans leurs usages, vos écrits prennent place dans une chaîne ininterrompue dont ils vont servir la pérennité. Parce que le matériau d'un compte rendu ou d'une note de service, d'une chanson ou d'un article de journal, est le même: les mots que vous avez reçus en héritage. Et d'abord celui qui désigne l'art de les assembler: écrire. L'art d'écrire a d'abord été réservé à des initiés qui, grâce au code graphique qu'ils savaient interpréter, conservaient hors de la portée du vulgaire la connaissance dont ils étaient les dépositaires, et qu'ils pouvaient transmettre à ceux qu'ils initiaient à leur tour au maniement du code. De cette origine sacrée, l'écriture a conservé l'essentiel: elle est toujours un code, complexe, accessible seulement à ceux qui en ont acquis l'intelligence. La démocratisation de la culture, puis l'accroissement des moyens de duplication des pages écrites ont multiplié le nombre des textes, dont on pourrait dire qu'ils sont désormais à la portée de tous, si l'initiation aux secrets de leur fabrication était réellement offerte à tous. Mais vous savez bien que ce n'est pas vraiment le cas. Auriez-vous ouvert ce livre si vous ne doutiez pas quelque peu de la qualité de votre propre initiation? Écrire est un art. C'est ce que nous n'allons cesser de nous dire au cours de ces pages où des techniques et des outils vont vous apparaître. Écrire est l'art fondateur de la société. Il sert ce qui distingue absolument notre espèce humaine de tous les autres vivants: la parole. L'histoire de l'écriture, c'est l'histoire dire l'histoire de l'humanité. de la parole, c'est-à-

Pour que nous soyons, vous et moi, dans l'axe qui convient à nos échanges, je vous invite d'abord à prendre le temps d'une méditation sur ce qui fonde avant tout la gravité de notre propos. Et la raison pour moi de vous écrire cette longue lettre, et pour vous, si vous le choisissez, de la lire. Retrouvons ensemble une fable célèbre, que vous connaissez, et qui, cependant, va peut-être vous surprendre. Il était une fois la parole...

Il était une fois la parole
Au commencement, dit le premier conte de la Création dans la Bible, la terre était informe et vide. Et l'esprit planait dans les té-

nèbres. C'est alors que Yavhédit: « Que soit la lumière I » Et la lumière fut. Avant que la parole désigne, tout n'est que « tohu » et « bohu », comme le dit le texte hébreu que nous traduisons en français par informe et vide. Et nous le savons bien, nous qui avons tant de mal, parfois, à savoir clairement ce que nous pensons, parce que nous ne trouvons pas les mots pour le dire. Ce premier récit a le mérite de situer clairement les mots dans leur rapport à l'existence des choses. On ne connaît que ce que l'on peut nommer. Ce que nous ne savons pas convoquer demeure dans les ténèbres de notre igtlorance, et donc à proprement parler n'existe pas. Allons au-delà. Le second récit de la Création3 prend en compte le même rapport du langage au monde, mais il confie à l'homme ce langage qui était, dans le premier, une exclusivité de Dieu. Yavhé a placé Adam au jardin d'Eden, où il a fait d'abord pousser
une multitude d'arbres et de plantes
«

bons à manger ». La survie de

étant ainsi assurée, il s'est penché sur son œuvre. Et il a fait «Il n'est pas bon que l'homme soit seul ». Parce qu'il », Adam ne peut pas se satisfaire d'un environnement consommable. Et il risque de perdre la vie toute neuve de recevoir, faute de pouvoir la partager. Il lui faut à tout

4-25.

10

LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

Alors Yavhé « modèle encore du sol toutes les bêtes sauvages et tous

les oiseaux du ciel », et il les présente à Adam pour qu'il donne à chacun son nom, « chacun devant porter le nom que l'homme lui donnera ». Ainsi poursuit-il la création de l'homme, en le dotant de ce qui constitue son essence divine: la parole. Devenu ainsi capable de création, Adam se met à son tour au travail, relayant Yavbé qui lui laisse le soin d'acbever le monde à son compte, par la puissance de sa parole d'bomme. Il nomme les animaux, cbacun par le nom qui lui convient, et Yavhé entérine. Malheureusement, aucune dénomination ne comble la solitude d'Adam. Au contraire, chacune d'èlles la renforce. Le nom qu'il donne à chaque animal fait de chacun un autre, étranger à lui-même: toute confusion étant de ce fait impossible entre eux, plus Adam dénomme, plus il est isolé. S'exprimer est seulement le premier stade de l'humanité. Il permet la connaissance, en précisant de façon durable les contours d'images qui ne S011t lus, dès lors, soumises au provisoire d'observations forp cément partielles. Depuis le jour où vous avez dit chat, chat est chat, pour vous, définitivement, quelles que soient désormais les circonstances dans lesquelles vous rencontrez quelque animal individuel à qui cette nomination peut convenir. Mais en échange, qui vous nomme, vous? Au second stade de l'humanité, l'autre mission du langage, indispensable à notre survie, est, sinon de combler nos solitudes, d'en permettre le partage. Seuls en nous-mêmes, nous avons besoin de communiquer, d'entrer en dialogue où toute parole fonde une rencontre. C'est alors du plus profond de son silence intérieur, de son intimité, que Yavbé propose enfin à Adam l'être qui achève toute la création: la femme, qu'Adam découvre avec émerveillement en ouvrant les

yeux quand il s'éveille des ténèbres de sa solitude
~

«

os de mes os,

chair de ma chair », en hébreu: « îshsha » (femme) de « îsh» (bomme). Cette fois la dénomination s'accomplit jusqu'à son terme: , l autre nest p Ius etranger. ' La parole est au commencement de l'Ilumanité. Le Pr Jacques Monod va même jusqu'à suggérer que « c'est le langage qui aurait créé l'homme, plutôt que l'homme le langage »4. Les recherches sur l'origine de notre espèce bumaine confirmeraient donc l'intuition du conte biblique.
4 Jacques Monod, Leçon inaugurale au Collège de France, dans la chaire de biologiemoléculaire,Paris, le 3 novembre 1957 : « L'apparition du

IL ÉTAIT UNE FOIS LA PAROLE

11

En tous cas, ce que nous savons de l'évolution peut nous faire deviner l'histoire de notre langage. D'un geste minlant les contours d'un objet, qui écononlise d'abord tout contact avec cet objet, à un son qui économise aussi tout contact entre celui qui l'émet et celui qui le reçoit ;puis des sons modulables aux signes codés de l'écriture où le langage échappe définitiveInent à toute relation directe avec quoi ou qui ce soit, si ce n'est son support, pour devenir u.n objet à lui tout seul: ainsi se déroule toute l'histoire de l'humanisation. Cette histoire n'est pas achevée. Si vous avez vu le beau film de François Truffaut, L'Enfant sauvage, vous avez assisté aux tentatives du Dr Itard pour mettre Victor, l'enfant-loup que des paysans ont traqué dans un bois, en possession des mots. Vous l'avez vu insister pour qu'il apprenne à obtenir du lait sans être obligé de toucher le bol où il pourra le boire, ni la servante qui pourra verser le lait dans le bol. Et vous avez vu la souffrance de Victor, rejeté dans sa solitude où l'enferme l'exigence d'un mot qu'il ne sait pas, alors que tapoter le bol en le tendant à la servante exprime parfaitement son besoin. Et vous avez, donc, assisté à l'instant où un animal va peut-être se transformer en humain, c'est-à-dire, pour reprendre le superbe et terrible titre de Vercors, courir le risque de devenir un « animal dénaturé »5.
Le langage est ce qui donne à l'homme la chance d'assumer, par le dialogue, la solitude où il l'a mis en le séparant de toute confusion avec la nature. De cet héritage, comme ceux qui nous l'ont légué nous pouvons faire deux usages, qui apparemment se contredisent. Le premier usage est celui des mots d'enfants et des chansons, celui des poèmes, où les mots sont libres d'exister pour le plaisir, sans se préoccuper de vouloir dire quelque chose. C'est un trou de verdure où chante une rivière, Accrochant follement aux herbes des haillons d'argent. A ces deux vers qui ouvrent le poème d'Arthur Rimbaud, Le Dormeur du val, nous ne demandons pas ce qu'ils veulent dire. Un jour
langage aurait pu précéder, peut-être d'assez loin, L'émergence du système nerveux central propre à L'espèce humaine, et contribuer en fait, de façon décisive, à La sélection des variants LespLus aptes à en utiliser Les ressources. En d'autres termes, c'est Le Langage qui aurait créé l'homme, plutôt que L'homme le Langage». Vercors, Les Animaux dénaturés, Paris, Albin-Michel, 1952.

5

12

LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

d'épaule nue où les gens s'aÛTteront,chante Louis Aragon, et ce jourlà existe bien assez pour que nous ne doutions pas de lui. Paul Cézanne, ou Pablo Picasso, ou quelqu'un d'autre je ne sais plus, interrogé par un visiteur interloqué par l'un de ses tableaux, et qui lui demandait ce qu'il avait voulu peindre au juste, aurait répondu, en montrant sa toile du doigt: « Ça I » Le sourire de la Joconde ne
veut rien dire. II existe, et cela suffit, comme une chanson de Brassens ou un poème de Ronsard. Comme les couleurs d'une toile, comme les bosses et les creux d'une sculpture, dans un poème les mots sont à prendre pour ce qu'ils sont, voilà tout. Le second usage des mots est celui que l'école nous a enseigné: celui du discours, c'est-à-dire d'une parole dont les éléments s'enchaînent de façon suivie. Car il s'agit bien, cette fois, de dire quelque chose. En poésie, on sert les mots. Dans le discours, on se sert d'eux: les mots ne sont pas là pour eux-mêmes, mais pour le sens qu'ils produisent ensemble. Ils entraînent le lecteur vers des idées. Et ces idées ont besoin de la cohérence des mots entre eux, pour que le lecteur puisse aller de l'un à l'autre en édifiant, petit à petit, les concepts qu'il reçoit de sa balade6. Vous savez, lecteur, que c'est d'abord ce second usage que vous pratiquez, COllImela plupart de ceux que vous côtoyez. Or, à tellement distinguer les deux usages possibles des mots, nous avons fini par creuser entre eux un fossé sur lequel nous ne sommes pas nombreux sans doute à tenter de tendre des passerelles. Il est vrai que c'est difficile. A force de s'éloigner l'une de l'autre, les deux berges se sont à la longue effritées. D'un côté, hormis les chansons où quelques bons baladins maintiennent haut le flambeau, les poètes ne sont guère que des auteurs au programme, tout juste bons à fabriquer des exercices pour entraîner la mémoire des ellfants, ou des occasions de discours savants pour les experts ès lettres. A moins qu'ils ne servent des soirées poétiques, où bien peu de nous songent à se rendre. De l'autre côté, les utilitaires, sûrs de la supériorité de leurs préoccuparions professionnelles, ont poussé leur pointe si loin de la matière des mots qu'ils se sont eux-mêmes enfennés dans des langages insupportables, où nul ne peut plus assurer qu'il sait se faire entendre, et qui désorientent tant nos communications. C'est que l'utilisation des mots 6 Discours et parcours sont liés originairement au même concept, avant que le premier ne soit réservé au langage, pour signifier, à partir du XVIIe siècle, l'expression verbale, donc le déroulement, d'une pensée.

IL ÉTAIT UNE FOIS LA PAROLE

13

va, d'une certaine manière, contre les ll10ts,en les réduisant à l'usage que l'on en fait. Bleu est tout Bleu. Ciel est tout Ciel. Ciel bleu empêche ciel d'être autre chose que bleu, et empêche bleu de rejoindre ce qui ne serait pas ciel. Alors commence le risque d'oublier autant bleu que ciel comme mots, c'est-à-dire comme pièces d'une langue commune; de les considérer seulement comme supports de concepts, et de s'autoriser sur eux toutes les contorsions qui servent ces concepts sans se préoccuper de ce que pourraient souhaiter en faire les autres héritiers, les lecteurs par exemple. Mon ambition est de tenter, avec vous, d'édifier, et de consolider, cette passerelle qui nous manque entre les deux paroles. Rendre les mots à eux-mêmes, se rendre soi-même capable de les emprunter en toutes circonstances sans les briser, sans les violer7 à force de penser contre leur être, contre leur matière, contre leur origine ; s'ouvrir, à chaque fois, au plaisir d'être avec eux, pour chacun d'eux autant que pour les chemins de la pensée qu'ils balisent ensemble... Rendre à nos textes quels qu'ils soient, lettres d'amour ou bilans d'activité, essais ou chansons, lettres commerciales ou notes de service, démonstrations scientifiques ou diagnostics médicaux, des mots où des humains puissent partager le maximum de leurs solitudes. Etre homme, ce n'est pas seulement être intelligent et raisonnable. C'est aussi sentir, souffrir, se faire plaisir. C'est aussi aimer. Le déficit des mots dans notre langage de têtes pensantes qui oublient de s'émouvoir8 finit toujours par apparaître. Je tiens le pari que ce déficit est à l'origine de beaucoup d'incompréhensions entre nous: nos textes ne sont pas à la hauteur de nos besoins de dialogue. 7
Lisez l'appel de Bernard Noël, L'Outrage aux mots, où il dénonce ce
qu'il appelle la
«

sensure

it

pour

désigner

«

la privation de sens et non la

8

privation de parole. La privation de sens est laforme la plus subtile du lavage de cerveau, car elle s'opère à l'insu de la victime it. ln Le Château de Cène, Paris, Gallimard, 1990, Le Grand livre du mois, 1991. Qui finissent même par craindre de s'émouvoir parce que dans l'émotion on ne contrôle pas bien les mots que l'on dit. La peur des mots échappés fait que l'on s'applique à les empêcher par tous les moyens d'aller au-delà de ce qu'on souhaite dire précisément. Comme on coupe les ailes d'un oiseau pour le garder près de soi en l'empêchant définitivement de s'envoler, c'est-à-dire en lui interdisant d'être oiseau t Et quand on ne peut pas mutiler les mots, parce qu'ils parlent trop fort, on décrète qu'ils sont insupportables. Mort dit tellement... ce qu'il dit, que dans le.shôpitaux on le remplace par DCD, qui n'appartient aucunement à aucune langue! Voyez plus loin
«

largons à gogos », p. 180 sq.

14

LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

C'est pourtant, avant toute autre chose, de dialogue que nous avons besoin. La parabole biblique nous rappelle depuis longtemps qu'il était une fois la parole pour que nous existions. Les informations que nous nous transmettons ne comblent pas du tout l'espace entre nos solitudes, qui s'y croisent peut-être, mais ne s'y rejoignent pas. De multiples outils de communication, nos « nouvelles technologies », accélèrent ces fausses rencontres en en multipliant les occasions; cela ne nous procure pas plus de moyens pour nous reconnaître. Le message d'un texte9 est aussi fait du plaisir de lire que le lecteur éprouve, ou que,mallleureusement, il n'éprouve pas. Dans les services de gériatrie des hôpitaux, de vieilles darnes et de vieux messieurs, débarrassés des contraintes dont ils n'ont désormais plus la charge, sombrent dans ce que les diagnostics officiels appellent la démence sénile, et s'isolent, définitivement parfois, dans une parole où l'on ne comprend plus rien. Ces vieux ont perdu la tête. La tête, peut-être, n1aisle cœur, qui a tellement besoin d'autres mots que ceux des discours... C'est ainsi que parfois ils retrouvent, de loin, mais intacts justement ceux du temps d'enfance où ce que l'on disait n'avait pas forcément besoin d'avoir du sens, parce qu'il n'était pas grave, alors, de dire des bêtises. Permettez-moi de vous livrer ici la parole d'un homme seul, dans son mal, et dans l'institution où il est en train de lentement mourir:
Parler, pour moi, c'est très important. Même parler pour ne rien dire; l'échange de quelques mots, même sans importance, amène le reste, le véritable échange. Quelquefois je vais sur la palier. Je me mets devant les afflChes. Je lis les avis destinés au personnel. Ça ne m'intéresse pas, vous pensez bien. Je sais maintenant que c'est pour voir s'il y a quelqu'un dans le bureau. Parler, c'est la seule chose qui nous différencie des animaux. Oui, j'aime parler. Je sais bien que c'est parce que j'aime être écouté. »10
«

Vous le voyez, l'affaire des mots c'est l'affaire de l'identité. Et c'est pourquoi elle est peut-être l'affaire majeure de notre temps présent, où tant de nous s'interrogent et doutent d'eux-mêmes et de tout. 9 Voyez plus loin « Le messageest ce que lit le lecteur», p. 115. 10 Cité par Charlotte Mémin, dans Projet de vie avec lespersonnes âgées en institution, Paris, Le Centurion, collection Infirmières d'aujour... d'hui,1984.

IL ÉTAIT UNE FOIS LA PAROLE

15

Ta parole me construit. Ton silence me nourrit. Tout ce que tu dis m'invente. C'est Gilles Vigneault qui chante ainsi son éloge du langage, son « doux pays» : C'est un pont que je construis De ma nuit jusqu 'à ta nuit, Pour traverser la rivière Froide, obscure, de l'ennuill. « La solitude, écrit Octavio Paz, est le fond ultime de la condition humaine. L'homme est l'unique être qui se sente seul et qui cherche l'autre» 12. Si nous entendions les poètes, nous aurions sans doute de meilleurs espaces pour communiquer. Pour que jamais l'autre, îsh de îsh, ne demeure un étranger. J'ai, vous avez, nous avons aussi, et toujours, besoin d'être écoutés. Vos lecteurs ont cet appétit. Ils ne le savent peut-être pas au moment où ils vous lisent. Eh bien, vous allez en profiter pour leur faire la surprise que vous les avez, vous, entendus.

11 Gilles Vigneault, Parlez-moi d'un peu d'amour, Disque l'Escargot ESC 318, Pays du/ond de moi. Le poète rejoint ici le chercheur, comme il est normal si l'un et l'autre tentent de s'exprimer en vérité sur ce qui touche au plus près leur humanité. Le mot dit l'homme, parce qu'il le construit. «J'ai l'âge du mot saison. / J'habite le mot maison. / Je vieillis du mot semaine. / Passager du mot chemin, / Le mot mort me tue demain... » 12 Le Labyrinthe de la soütude, 1950, traduction française, 1959.

Ouvrez vos tiroirs!
Écrire, c'est confectionner du texte. Texte signifie tissu. Un texte est Ulltissu de mots. Vous n'êtes pas un écrivain, même pas amateur. Vous le dites. La littérature n'est pas votre chantier. Que vous le regrettiez, ou que vous le revendiquiez, vous vous en défendez assez pour prétendre, par exemple, que l'on ne fabrique pas une lettre commerciale ou un compte rendu de réunion avec les mêmes mots qu'une lettre d'amour, ou un chapitre de roman. Soit! Mais qu'entendez-vous par là ? Et, au fait, qu'en savez-vous? Vous avez écrit des lettres d'amour. Peut-être y a-t-il longtemps. Peut-être les avez-vous relues depuis, ces textes qui vous tenaient à cœur comme sans doute aucun de ceux que vous avez produits depuis. Sincèrement, qu'en pensez-vous aujourd'hui? Les enverriez-vous encore aussi volonriers ? Qu'est-ce qui vous fait dire qu'une page de roman n'a rien à voir avec un rapport d'activité? Si vous pratiquiez l'écriture romanesque, votre expérience dans ce domaine-là aussi vous donnerait le moyen de comparer ces deux écrits. Sinon, si vous n'avez jamais écrit de rovous ne savez pas comment cela s'écrit et, par conséquent, votre vous échappe. vous vous retrouvez pris dans un double piège: cette comparaine vous apprend pas du tout à écrire un roman - ce très grave, sans doute -, mais, surtout, elle vous adresse
à vous dispenser d'écrire votre rapport

- ce

plus ennuyeux dans votre situation.

18

LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

Je prends parti avec vous. Votre peur de «faire de la littérature» est votre mauvais ange gardien, celui qui surveille les moindres audaces de votre imagination pour les sanctionner à grands renforts d'interdits, au nom de codes institutionnels qui se sont habillés en dogmes pour nlieux vous réduire. Elle est d'autant plus dangereuse, cette peur, que vous n'avez peutêtre pas conservé que des souvenirs heureux de vos rencontres scolaires avec les chefs d'œuvre littéraires. Vous n'étiez pas destiné, sans doute, à prendre le relais de Jean Racine ou de Chateaubriand. A chacun son destin! Les tâches d'un ingénieur ou d'un agent comptable, comme celles d'un chercheur ou d'un enseignant ont aussi leurs mérites. Mais enfin, vous avez passé beaucoup de temps avec les auteurs au programme. L'étude de leurs textes obligatoires aurait tout de même pu rejoindre assez votre plaisir de lecteur pour solliciter votre envie d'écrire vous aussi. Or, cela n'a pas eu lieu, ou pas assez, sinon vous n'auriez pas besoin de moi aujourd'hui. Et pendant ce temps-là, vous ne vous attendiez pas à devoir rédiger un jour des descriptions de procédures ou des bilans d'activité. Encore moins pouviez-vous prévoir que ces travaux exigeraient de vous des efforts semblables à ceux que ces grands auteurs ont fournis en leur temps, et dont vous n'avez rien deviné, ou si peu. Parce que ces œuvres vous ont été présentées comme des objets finis, jamais comme des objets à façonner. Pardonnez-moi, cher lecteur, mais vous ne courez peut-être pas le risque de faire de la littérature, tout simplement parce que, pour ne l'avoir pas appris, et ne pas le pratiquer surtout, vous ne sauriez pas le faire! Et vous vous retrouvez quand même comme la fourmi de la fable « fort dépourvue quand la bisefut venue», incapable de tirer de
vos lectures studieuses des enseignements de rédaction. pratiques pour vos travaux

La littérature n'est pas ce que semble en dire la formule dédaigneuse qui vous encombre. Vous traînez derrière vous votre mauvais ange depuis trop longtemps. Débusquons-le, une bonne fois! Votre éducation a fait de vous, comme de nous tous, un être à tiroirs. J'étais le plus souvent le premier en français, mes devoirs ont parfois été lus en classe comnle exemples de réussite. Au même moment, j'étais presque toujours le plus mauvais en mathématiques, où j'ai intenninablement accumulé les zéros! Je n'ai jamais entendu dire que mes professeurs de français et de mathématiques se soient concertés

OUVREZ

VOS TIROIRS!

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pour comprendre, et me faire comprendre, ce qui m'arrivait, et me donner les moyens d'une vie écolière moins incohérente. Tout au long de vos études, vous avez sans doute subi vous aussi les méfaits d'une pédagogie qui vous a ainsi contraint à passer sans cesse d'un rôle à un autre, chacun de ces rôles exigeant que vous ne gardiez nulle trace de celui que vous quittiez. Hormis l'écoute obéissante du professeur, en classe de mathématiques on ne vous a probablement rien demandé de ce que vous réclamait une leçon d'histoire. Le professeur de français a, naturellement, négligé vos rendez-vous avec les sciences naturelles. Et l'aumônier du lycée n'avait que faire de vos

émois en physique et chimie. « La tête bien faite plutôt que bien
pleine» de Montaigne était pourtant de bon ton... dans les discours de distribution des prix, nIais il y a longtemps! Ainsi avons-nous, cher lecteur, vous autant que moi, docilement fait ce qu'il fallait pour nous laisser couper en tranches: une tranche mathématique, une tranche géographique, une tranche religieuse... puis, la société des adultes prenant le relais, une tranche familiale, une tranche sexuelle, une tranche technique... chacune à l'abri des autres dans son tiroir privé. Et nous avons appris que le mélange des torchons et des serviettes était l'œuvre du diable. Et qu'il était inconcevable que nous souhaitions habiter plusieurs tiroirs en même temps. La poésie, n'est-ce pas, c'est à part. Les affaires, c'est ailleurs.

Le travail n'est pas le plaisir. Etc.
grandes personnes»

« Je suis

sérieux, moi,je ne

m'amuse pas à des balivernes », dit le businessman au petit prince qui « avait sur les choses sérieuses des idées très différentes des
13.

Vous croyez peut-être encore tout cela. Et c'est ce qui vous rend méfiant. Il aurait fallu qu'à ces 1110ments-làJacques Dutronc fût aussi notre guide, et que nous osions crier avec lui: « Et moi dans tout cela? Et moi? Et moi fiEt moi fi ». Mais Dutronc est venu trop tard, et nous , ., n avons pas crIe. Eh bien, c'est I'heure de le faire! La société a besoin d'images simples. Et, comme l'école, dont elle est issue autant qu'elle la configure, elle n'en demande qu'une à la fois. Votre profession, c'est désormais votre tiroir dominant, celui que vous avez tellement laissé ouvert que vous avez peut-être même du
13 Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince, Paris, Gallimard, 1946.

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LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

mal à le refermer. A force de ne pas servir, les coulissières sont quelque peu coincées, forcément. La preuve, c'est que vous êtes embarrassé d'avouer que tout ingénieur, ou professeur, ou secrétaire, ou directeur que vous êtes, vous auriez bien besoin de vous mettre à l'école de quelqu'un qui saurait mieux que vous écrire ce que vous avez à rédiger. C'est pourquoi vous avez tenté ce livre, après d'autres peut-être: au moins, puisque vous lisez seul, ça ne se voit pas que vous avouez vos limites. La fonction crée l'organe. On le dit, parce qu'on sait bien que l'on n'est pas directeur, ou ingénieur, ou pharmacien, ou professeur... ou secrétaire, ou épicier, par nature. C'est, bien sûr, le besoin social qui appelle la fonction, donc l'organe. Or aucune fonction n'épuisera jamais la richesse de votre être. A moins que vous ne soyez assez suicidaire pour vous réduire vousmême à son exercice, et donc à l'organe qui lui convient. Mais alors, imaginez le monstre r Cher lecteur, vous possédez les savoirs et les compétences dont votre entreprise a besoin pour que la mission qu'elle vous a confiée soit correctement remplie. Vous êtes, par exemple, infirmier de nuit dans un service des Urgences. Vous pratiquez des soins divers que vous avez le souci d'adapter à chaque patient, vous coordonnez vos travaux avec ceux de vos collègues, avec les interventions de l'interne de garde... puis, avant de rentrer chez vous, au matin, vous «faites les transmissions », c'est-à-dire que vous inscrivez sur les documents prévus, dans les dossiers de soin, les informations dont les infirmiers de l'équipe du marin auront besoin pour prendre votre relais. Un stylo n'est pas une seringue. Une feuille de papier n'est pas un membre humain qui souffre. A quoi vous servent, alors, vos compétences de soignant? A savoir à propos de quoi il convient d'écrire, sans doute. Mais, à savoir comment l'écrire? Ouvrez vos tiroirs. Ouvrez-les en même temps, autant que vous pouvez. On peut jouer du piano et de la flûte avec les mêmes doigts, mais pas avec le même doigté. Ouvrez vos riroirs r
me croirais le plus heureux des mortels, si je pouvais faire que les hommes pussent se guérir de leurs préjugés, écrivait Montesquieu dans sa préface à l'Esprit des lois. J'appelle ici préjugés, non pas ce qui fait qu'on ignore certaines choses, mais ce quifait qu'on s'ignore soi-même. » Et il s'écriait:
«

« Je

Moi auss~ je suis peintre / »

OUVREZ

'VOS TlROmS

!

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C'est l'infirmier qui sait ce qu'il y a à transmettre. Mais c'est l'écrivain, le rédacteur si vous préférez, qui sait ce qu'il faut transmettre, et comment le transmettre. Et vous devez absolument être l'un et l'autre en même temps: le soignant, au nom de son savoir, contrôlant ce que le rédacteur en traduit dans les mots qu'il emprunte; le rédacteur, au nom de son savoir-faire, forçant le soignant à ajuster sa pensée aux mots que pourra lire un lecteur. Parce que l'infirmier qui va vous suivre sera un lecteur avant d'être un soignant. Et que le soignant ne pourra comprendre que ce que le lecteur qu'il est aussi lui aura fait entendre! Vous savez d'expérience les malentendus qui naissent de ces transmissions si peu écrites que chacun peut en déduire au mieux ce qui lui convient, au pire rien du tout. Une surveillante de service hospitalier a reconnu devant moi, au cours d'un stage, que « lorsque le malade a
quitté sa chambre, son dossier de soin devient incompréhensible». Je me suis permis de lui suggérer de détruire alors ce dossier inutilisable, et d'en profiter pour détruire aussi tous ceux qui lui ressemblent. Mais c'est interdit! Le dossier est la propriété inaliénable de l'hôpital, et il doit y demeurer pour être la mémoire indélébile du séjour du malade. Fort bien. Mais alors, ne faisons pas semblant d'obéir à la loi. Mettons-nous à fabriquer réellement de la mémoire, c'est-à-dire à composer des textes qui sachent raconter l'histoire d'une personne

dans son parcours de malade; plutôt que ces transmissions
«

les trans»

- qui, si j'en crois des soignants, autant que mon obser-

- on dit

vation de ces documents dans nos travaux de stages, se contentent de

reflétersommairementla perception « vite faite» d'une actualité vite
périmée. J'imagine que le souci du législateur n'était pas que l'on s'adonnât dans les hôpitaux au stockage de vieux papiers! On pourrait ainsi visiter, pour la même opération de salubrité, les piles de rapports produits quotidiennement dans les entreprises de toute nature. Cela allégerait fort sans doute les placards des archives. Mais pourquoi pas? Puisque, de toute façon, personne n'en aura jamais l'usage! Combien de comptes rendus mal ficelés qui ne rendent compte de rien, sinon de l'impuissance de leurs rédacteurs; combien de rapports hasardeux, de notes de service embrouillées diffusées n'importe où et n'importe quand, qu'aucun destinataire ne peut recevoir parce que le mode d'emploi, c'est-à-dire le code de lecture, en a été oublié; conlbien de lettres... combien d'articles de presse, relations d'événements ou analyses critiques de spectacles ou d' œuvres plastiques, conlbien de déclarations d'experts en tous genres et toutes matières,

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LES MOTS POUR L'ÉCRIRE

conlbien d'ouvrages « savants» qui ne servent rien, sinon la satisfaction pour leurs auteurs d'avoir été publiés? Tous ces textes, que vous reconnaissez, qui sont peut-être des vôtres, ne sont pas inefficaces parce qu'ils sont mal écrits, mais parce qu'on a omis de les écrire. Peut-être parce qu'on ne savait pas qu'il y avait à les écrire. Mais alors, leur disparition ne lèserait personne, puisque personne n'en aura jamais l'usage !14 Ouvrez vos tiroirs. Habitez-vous! Ou bien, si vous préférez, que toutes les couleurs de votre palette personnelle soient ensenillle, à tout moment, à portée de votre main. Vous aussi, comme Montesquieu, si vous le voulez vous êtes peintre. Ou tisserand, comme nous allons le voir maintenant.

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Mini portrait robot d'un rédacteur d'entreprise: . Profil: Indéterminé. Le cas peut se présenter dans une multitude de situations techniques et hiérarchiques. . Mission: Chargé de la rédaction de plusieurs types de documents: Dans ce cas-là, recourt en général à des lettres types auxquelles il n'a pas besoin d'adhérer pour les adresser quand même à des lecteurs dont il n'envisage pas vraiment qu'ils vont être obligés de lire une page qu'il n'a pas écrite, - Des notes: Dans ce cas-là, se préoccupe d'exprimer sa perception des choses à la manière dont il se les raconte à lui-même, autant que possible en s'offrant des formules très compliquées qui lui donnent sans doute l'air d'en savoir autant que ceux à qui il s'adresse, voire même le sentiment d'en savoir encore plus que ce qu'il en dit,
et des comptes rendus: Dans ce cas-là s'aventure au ha-

- Des courriers:

sard dans un fouillis d'informations mal digérées, ou pas digérées du tout, qu'il sert tant bien que mal à son supérieur hiérarchique dont il sait pertinemment qu'il ne le lira pas, mais qu'il se fâcherait si le papier n'était pas à l'heure sur son bureau le lendemain matin. . Occupation: Passe assez peu de temps à écrire pour demeurer disponible aux nombreux appels téléphoniques de ses lecteurs qui voudraient bien savoir ce qu'il a voulu leur dire.

- Des rapports