//img.uscri.be/pth/005ad4df418b40c80786a5a86514ec630b91c29d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,31 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les musiques guadeloupéennes

264 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 0001
Lecture(s) : 271
EAN13 : 9782296167780
Signaler un abus

LES MUSIQUES GUADELOUPÉENNpS DANS LE CHAMP CULTUREL AFRO-AMERICAIN AU SEIN DES MUSIQUES DU MONDE
Colloque de Pointe-à-Pitre Novembre 1986

,.ç-

L'aribeennes

ditipns

5, rue Lallier 75009 Paris

Page de couverture: peinture réalisée par Robert Radford sur une peau de tambour Ka offerte par Guy Konket. Photo: Jean-Marie Derouand @ Éditions CARIBÉENNES, 1988

Tous droits de traduction, d'adaptation et de reproduction réservés pour tous les pays. ISBN 2-87679-028-9

INTRODUCI10N

Le colloque qui s'est déroulé les 25 et 26 novembre 1986 à l'initiative de l'association pour la création d'un Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen présidée par Michel Bangou et grâce au concours du Conseil Régional de la Guadeloupe, a permis pour la première fois de confronter au niveau international des recherches qui éclairent et enrichissent l'approche des musiques de la Guadeloupe. Sa préparation, sous la responsabilité scientifique de Marie-Céline Lafontaine, ethnologue, chargée de recherche au CNRS, a bénéficié de la collaboration active de l'Office Municipal de la Culture et de sa présidente, Madame Simone Pioche, et du soutien de la municipalité de Pointe-à-Pitre. Il est stimulant de noter combien, sans qu'il y ait eu propos délibéré, le contenu de la rencontre de Pointe-à-Pitre se trouve en résonance avec un certain nombre de grands projets actuels, tels celui de la publication par l'UNESCO d'une encyclopédie de la musique du genre humain (1) et la préparation, sous la responsabilité conjointe du Conseil Mondial de la Paix et de l'UNESCO, d'une décennie mondiale pour le développement culturel, dont les premières manifestations sont prévues au printemps de 1988. Pour caractériser en peu de mots la réflexion mise en oeuvre au cours de ces deux journées, l'image la plus juste serait celle d'une pensée en archipel: la dispersion des appartenances géographiques et culturelles des invités au colloque et de leurs champs de recherche correspond au souci de réfléchir concrètement aux composantes historiques du patrimoine guadeloupéen, de même que la pluralité des approches -historique, ethnologique, musicologique, ethnomusicologiquetémoigne du fait que la musique doit être envisagée pour elle-même et dans le contexte social où elle s'insère; cette double diversité a permis que se croisent des modes de parole et de pensée rarement réunis autour d'un thème commun; au-delà de la richesse propre de chaque communication, elle a fait aussi que se

-3-

constitue de l'une à l'autre tout un réseau de sens, tracé par les voisinages de termes, les analogies et les différences entre les pratiques observées, les analogies et les différences entre les regards des observateurs... La présence, dans la salle, de nombreux musiciens a fortement contribué à donner au débat sa vigueur et son nécessaire ancrage dans les pratiques actuelles. La publication des actes de ce colloque, trace du travail effectué et outil pour les investigations à venir, revêt une particulière importance pour un pays comme la Guadeloupe, où la recherche est encore fragile dans ses acquis comme dans son statut et où les conditions même de la collecte et de la conservation demeurent précaires. Au lecteur attentif, nous souhaitons que cet ouvrage apporte, comme à ceux qui ont participé à la rencontre, non pas un édifice de références et de certitudes, mais, fondé sur des observations de terrain et des analyses précises, un ensemble de questionnements ouverts qu'il lui appartient peut-être de prolonger.

Sylvie Clidière
chargée de l'établissement des actes du colloque

(1) Dans le cadre de ce projet, Marie-Céline Lafontaine, avec le soutien de l'Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen, a participé au séminaire de coordination pour la sous-région caraïbe qui s'est tenu à Grand Caïman / du 12 au 14 mars 1987.

-4-

PRESENTATION DE L'OFFICE REGIONAL DU PATRIMOINE GUADELOUPEEN

La prise en compte de sa culture par une société, l'intégration de cette culture à tous les stades de l'élaboration et de la réalisation de projets économiques et sociaux, constituent une exigence pour un développement équilibré et maîtrisé du territoire, des structures et des hommes. En amont de toute mise en oeuvre préexistent les matériaux nécessaires à la réflexion et à l'action valorisante pour les différents acteurs du développement d'une part, pour l'environnement sur lequel s'exercent les actions de transformation d'autre part. Ces matériaux constituent Le Patrimoine. Le patrimoine de la Guadeloupe a particulièrement souffert d'actions destructrices et destructurantes de la nature et des hommes qui ont entraîné l'existence de brèches importantes tant à son niveau propre qu'à celui de la mémoire collective de la communauté guadeloupéenne. Cette situation explique certaines incohérences et certains déséquilibres dans notre société auxquels il est urgent de remédier. Il convient pour cela de recherche, le recensement, les éléments disponibles l'objectif que s'assigne Guadeloupéen (OR.P.G.). renforcer et de mieux maîtriser la la conservation, la diffusion de tous du patrimoine guadeloupéen: c'est l'Office Régional du Patrimoine

La Caraïbe constitue un carrefour où les civilisations et les cultures de l'Europe, de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique se sont fondues dans un syncrétisme culturel original dont les différents apports et les contours sont en voie de définition. Un des champs d'expression culturelle les plus vivaces de cette région est constitué par sa musique, où les percussions, notamment d'origine africaine, jouent un rôle central. Parmi les pays à population d'origine africaine essaimée par l'histoire de la colonisation dans tout l'hémisphère américain, et dont les liens culturels sont évidents, la seule Caraïbe compte plus de onze millions d'habitants; certaines de ses musiques sont

-5-

mondialement connues, tandis que d'autres réclament, pour leur propre évolution et celle des artistes, d'être mieux situées dans leur propre aire culturelle comme dans le patrimoine universel. C'est dans ce but que l'O.R.P.G. se propose de confier une action précise à la première section spécialisée qu'il structurera en son sein: Le Centre Guadeloupéen d'Information et de Documentation sur les Musiques Afro-Américaines (C.G.l.D.M.A.A.). Un des aspects les plus originaux du projet vise à la réalisation d'un centre permanent de données en liaison avec ceux du monde. Ce centre de données alimentera la recherche et l'information du public spécialisé et amateur et produira des services dont le paiement devra contribuer à terme à assurer une partie de l'équilibre budgétaire de l'Office. L'Office Régional du Patrimoine Guàdeloupéen se propose de mettre en place le programme de fonctionnement de la première année de préfiguration du C.G.I.D.M.A.A.:

-

installation dans des locaux adaptés, recrutement de personnels compétents, investissement en matériels professionnels d'enregistrement, gestion des matériaux collectifs recueillis, établissement d'un plan de travail sur plusieurs années, ce, en confiant à une personnalité reconnue dans ce domaine une mission d'étude.

Un appel à l'opinion publique guadeloupéenne sera lancé, pour que ceux qui détiennent des enregistrements acceptent de les livrer à la duplication. Un programme de collectage sera mis sur pied (enregistrement de documents sonores, films, vidéogrammes, collectage d'instruments de musique) et un fonds bibliographique sur les musiques afro-américaines sera constitué. Dans l'immédiat, l'O.R.P.G. se donne comme premiers objectifs: 1.- l'étude de l'implantation du C.G.I.D.M.A.A. l'Office dans tous ces aspects organisationnels; au sein de

2.- l'amorce des travaux devant aboutir à la réalisation d'une anthologie de la musique guadeloupéenne (compilation des travaux existants, archivage d'événements musicaux, à commencer par ceux auxquels pourront donner lieu les manifestations organisées à la Guadeloupe);

-6-

3.- l'organisation, en novembre 1986, de deux journées de rencontres et débats qui constitueront en quelque sorte le coup d'envoi du C.O.I.D.M.A.A. autour du thème suivant:

"LES MUSIQUES OUADELOUPEENNES DANS LE CHAMP CULTUREL AFRO-AMERICAIN, AU SEIN DES MUSIQUES DU MONDE"

-7-

NOTA: Le créole, langue essentiellement orale, peut être transcrit selon plusieurs codes: alphabet phonétique international, orthographe proche de la langue d'origine du scripteur (français, anglais, espagnol) ou système élaboré par le GEREC (Groupe d'Etudes et de Recherches en Espace Créolophone). Nous avons respecté les choix d'écriture des intervenants.

- 8-

ALLOCUTION DE MICHEL BANGOU président de l'Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen

Monsieur le Sénateur-Maire, Monsieur le président du Conseil Général, Monsieur le président du Conseil Régional, Mesdames, messieurs les intervenants, Mesdames, messieurs,

Mes premiers mots seront pour vous remercier, en mon nom propre et au nom des membres de notre association, d'avoir bien voulu marquer par votre présence l'intérêt que vous portez à cette première manifestation de l'Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen. Ce prestigieux parrainage politique, scientifique et populaire est de bon augure pour la suite que nous espérons de nos réflexions sur notre patrimoine, manifestation concrète du génie de notre groupe social et des symboles qui caractérisent son mode de vie. La traduction de notre démarche doit viser selon nous, d'une part à la connaissance de ce patrimoine, à sa valorisation et à sa mise à la disposition de toutes les couches de notre société, d'autre part à sa nécessaire et consciente prise en compte préalablement à toute action visant à des changements significatifs, afin d'assurer le développement le plus harmonieux possible de notre communauté. Pourrions-nous d'ailleurs consciemment prendre le risque d'infliger à cette communauté de graves traumatismes individuels et collectifs en avançant aveuglément sans que soient reconnues nos spécificités et partant nos capacités, contributives au patrimoine universel? Aussi sommes-nous tentés de dire, traduisant la pensée d'Alejo Carpentier(l), "que cette reconnaissance d'une importance capitale pour toute communauté d'hommes se révèle vitale pour la nôtre, communauté jeune, en devenir, née de chocs de cultures qui ont entraîné des rapports de subordination, de ségrégation,

-9-

de séparation et toutes leurs conséquences de conflits de races et de cultures; et, plus encore pour l'Africain, la disparition partielle des institutions primitives, l'oubli des cultures ancestrales, l'assimilation de nouvelles: en un mot la transculturation". Cette reconnaissance de nous par nous-mêmes est indispensable à un double titre: pour nous-mêmes, et pour les autres. C'est le sens de notre action qui modestement prend le relai des initiatives antérieures telles celles de Rémy Nainsouta et de ses amis de l'A.C.R.A. (2), des intellectuels communistes en 1959, d'Anca Bertrand, de la municipalité de Pointe à Pitre qui organisa en 1965 les manifestations du Bicentenaire de la Ville. Encore faut-il, pour avancer vers l'objectif, définir les contours de l'entreprise en dressant l'inventaire des domaines d'intervention, celui des actions à mener et des moyens nécessaires afin d'inciter ceux qui en ont la capacité à la mobiliser pour atteindre le but fIxé. Il nous fallait commencer à notre tour et nous avons choisi de le faire par la musique, véhicule privilégié de communication à la fois universel et spécifique à cause des affinités historiques, culturelles, sociales qu'il manifeste. Et quoi de plus signifIcatif que le déterminisme de l'histoire fasse que ce soit à la Guadeloupe, au coeur des Caraïbes, que se déroulent nos travaux. Caraïbe, creuset d'une Amérique forgée des apports de l'Afrique, de l'Europe et de l'Asie sur un substrat amérindien. Nous avons choisi, comme en témoigne l'intitulé de ce colloque, de refléter la diversité originale des formes d'expression musicale à la Guadeloupe. Cette diversité découle de la multiplicité des apports constitutifs du contexte historique et social dans lequel elles ont pris naissance et ont évolué. Les produits en sont aussi bien le lewDz , le lancier, le quadrille, que la biguine. Par une démarche analogue au sein de notre sphère particulière, le champ afro-américain, l'histoire nous aidera à mettre en relief les éléments communs qui, de l'Amérique du Nord à l'Amérique du Sud, en passant par la Caraibe, permettront aux musicologues de découvrir les liens directs entre notre culture et celles de cet espace culturel et, par conséquent, ceux qui existent entre leurs musIques. Sortant du cadre particulier de l'espace afro-américain pour rejoindre un plan universel, la confrontation nous instruira sur les éléments de caractère originel qui subsistent dans nos productions spécifiques et en retour sur ceux de nos propres productions qui se prolongent au plan du patrimoine universel.

- 10-

C'est là la mission dévolue à l'approche scientifique; c'est à cette révolution véritable que nous sommes conviés pendant ces deux jours de travaux et d'échanges que nous souhaitons fructueux et enrichissants. Pour tous ceux qui n'ont pu y participer, nous sommes assurés qu'ils rejoindront nos rangs afin de renforcer et de continuer les efforts nécessaires à la promotion de notre collectivité guadeloupéenne. Je ne peux terminer sans adresser des remerciements chaleureux à toutes celles et à tous ceux qui nous ont aidés et tout particulièrement à monsieur le président du Conseil Régional, sans l'aide et la confiance duquel cette manifestation n'aurait pu avoir lieu. Nos remerciements aussi à monsieur le maire de la ville de Pointe à Pitre, à son adjointe, présidente de l'Office Municipal de la Culture, qui ont accepté de soutenir les premiers pas de notre Office Régional du patrimoine. Leur bienveillante attention nous a permis de profiter de l'aide inappréciable de quelques-uns de nos collègues de travail; qu'ils en soient remerciés. Je déclare ouverts les travaux du colloque et passe la parole à monsieur le président d'honneur, le docteur Henri Bangou, sénateur-maire de la ville de Pointe à Pitre.

(1) La musique à Cuba, Gallimard, Paris, 1985. (2) Académie Créole des Antilles.

~ 11 -

ALLOCUTION DU DOCTEUR HENRI BANGOU sénateur-maire de Pointe-à-Pitre

Monsieur le président du Conseil Régional, Monsieur le président du Conseil Général, Monsieur le président de l'Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen, Mesdames, messieurs les congressistes, Mesdames, messieurs les personnalités invitées, Mesdames, messieurs,

Je suis très heureux d'accueillir à Pointe-à-Pitre et à son Centre des Arts et de la Culture les assises du premier colloque organisé par l'Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen, et de vous souhaiter à cette occasion une cordiale bienvenue. Cette initiative qui mérite d'être saluée vient prolonger, entre autres manifestations culturelles, le très récent festival international de percussions dont l'intérêt et la richesse ont été soulignés unanimement par les musicologues qui ont eu à en connaître, encore que, selon nous, on ait eu à regretter l'insuffisance de son impact didactique auprès d'une population encore peu familiarisée avec les particularités structurelles de cet art musical. La rencontre que nous avons le privilège d'inaugurer aujourd'hui, de par la nature de l'organisme qui en a eu l'idée et qui en assure le bon déroulement, aura le double avantage de tendre à un inventaire des patrimoines culturels des pays afro-américains en matière musicale et de chercher à établir la liaison entre cet inventaire et l'évolution anthropologique des collectivités humaines concernées. Cette ambition, s'ajoutant à la qualité et à la compétence des intervenants à ce colloque, laisse prévoir son exceptionnel intérêt dans une conjoncture où la quête d'identité de nos peuples n'est pas à son terme et où nous percevons chaque jour davantage

- 12-

l'importance de cette quête dans les mouvements de désaliénation qui agitent les continents. Un tel événement, outre sa portée générale, nous conduira par conséquent à un périple dans le temps et dans l'espace, à la découverte aussi bien des instruments musicaux que des modalités de leur usage ou des modifications qu'ils ont subies ici ou là aux différentes époques. Ce qu'on pourrait craindre - mais nos craintes sont-elles fondées? - c'est que les deux journées de travaux ne puissent être suffisantes pour appréhender autant de données, prenant en compte des continents et, à l'intérieur de ceux-ci, des régions, leurs ethnies, les phénomènes de transculturation permanente qui s'y sont produits. Certains cheminements sont aujourd'hui déjà bien balisés, tel celui de la musique noire américaine depuis l'Afrique, les blues encore remplis du souvenir des dieux africains, les négro-spirituals déjà témoins de l'aptitude des collectivités humaines assujetties à intégrer la culture dominante dans leur propre refus de la servitude, et toute l'ascension enfin de cette musique vers l'affirmation par cette collectivité noire d'être à la fois américaine et porteuse de culture universelle. Chez nous, en revanche, ce cheminement, s'il n'est pas totalement inexploré, reste encore à baliser avec les difficultés inhérentes à une diaspora atomisée <k1nS très nombreuses îles les où n'ont cessé de s'affronter, de se confronter et de s'interpénétrer races et cultures. De la percussion au tam-tam, nous allons peut-être devoir revenir sur nos pas pour fixer les bornes, l'itinéraire, sans oublier les chemins adjacents de la corde et des instruments à vent à l'assaut des combinaisons rythmiques de l'Europe. Bref, nous voici au seuil d'un parcours d'une exceptionnelle richesse et densité, dont nous remercions d'ores et déjà les organisateurs et singulièrement le président de l'Office du Patrimoine, Michel Bangou, et les assemblées locales qui ont contribué à réaliser cette rencontre. Plein succès à cette première rencontre et que ces trois journées d'études soient pour vous tous une occasion d'échanges fructueux et pour les peuples que vous représentez un pas supplémentaire vers la promotion de leurs cultures.

- 13-

ALLOCUTION D'ALEX MONTPIERRE, représentant Félix Proto, président du Conseil

Régional

Monsieur le président, Mesdames, messieurs,

Monsieur le président du Conseil Régional, Félix Proto, m'a demandé de le représenter ici à l'ouverture de ce colloque important, puisqu'il sera significatif du fond de notre âme, et de vous lire en son nom la communication qui va suivre. Le président Proto a dû en effet procéder à un choix douloureux pour lui: participer à ce colloque, ou assister à une réunion de l'AFP AG(l) où des orientations importantes pour le devenir de notre jeunesse doivent être définies. Malgré son amour de la musique que vous connaissez tous, il a choisi de se rendre en personne à l'AFP AG, conscient que, pour une part, assurer l'avenir de la jeunesse, c'est aussi assurer l'éternité de notre musique. Voici ce que le Président Proto m'a demandé de vous dire: "Je suis tout d'abord très satisfait de constater l'existence d'une association visant à promouvoir un Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen. Si une telle association n'existait pas, il faudrait la créer, car ainsi, le président de région que je suis serait assuré, comme je le suis aujourd'hui, que l'Office Régional du Patrimoine et de la Culture, que la collectivité régionale doit mettre institutionnellement en place, rencontrerait un appui particulièrement efficace pour mener ses actions. Nous sommes en effet conscients, à la Région, du poids de la culture dans l'élaboration de notre devenir. Tout sera fait pour que cette source principale du développement irrigue toutes nos démarches. Rien, en effet ne sera fait de bon qui ne prenne en compte notre patrimoine, et, dans le présent, la résultante de notre passé, bon et moins bon. ~ 14-

Votre association a choisi aujourd'hui d'illustrer la musique, en évoquant au cours de ce colloque Les Musiques Guadeloupéennes au regard de notre continent et du reste du monde. Etrange paradoxe que le langage le plus universel qui soit, soit aussi le plus remarquable témoin des spécificités. Le musicien qui vous parle sait bien combien la difficulté est grande de se vouloir soi-même tout en se voulant universel, c'est"à-dire reconnu par tous. Les travaux de votre colloque tendront j'en suis sûr à déterminer ce qu'il y a eu de plus typiquement guadeloupéen dans nos musiques (même si le fruit est né de greffes multiples), mais je suis assuré qu'ils déboucheront aussi sur la découverte et la mise en évidence de ce que nous avons de plus commun avec les autres, tant il est vrai que le génie est l'approche du commun. "Banal Racine, banal Molière," s'écriait le philosophe, en disant de ces génies qu'ils touchaient l'âme, pour avoir atteint ce qu'il y a de commun à tous. Notre génie musical a déjà passé nos frontières, sans doute faudrait-il que dans l'avenir nous sachions maîtriser le savoir-faire qui fera de nos pulsions spécifiques un art d'entendre le monde et la vie en particulier, mais universellement connu et reconnu". Au nom du président Proto, je vous souhaite des travaux intéressants, passionnants et passionnés, fructueux.

(1) Association pour la Formation Professionnelle des Adultes de la
Guadeloupe.

- 15 "

ALLOCUTION DE JEAN GIRARD vice-président du Conseil Général

Convié aujourd'hui à ouvrir le colloque sur Les Musiques guadeloupéennes dans le Champ Culturel afro-américain, au sein des Musiques du Monde, je commencerai par féliciter l'Office Régional du Patrimoine Guadeloupéen d'avoir pris cette excellente initiative. Elle a le mérite de provoquer la réflexion sur un terrain d'expression qui nous est particulièrement cher: la musique guadeloupéenne. Nous le savons tous, "La survie d'un groupe dépend pour une grande part de la capacité qu'ont ses membres à appréhender collectivement ce qui fait leur spécificité". Cette remarque de Marie-Céline Lafontaine acquiert dans le contexte d'aujourd'hui une pertinence accrue. Je n'aurai pas l'outrecuidance de discourir sur l'histoire de la musique guadeloupéenne devant un parterre de spécialistes ayant à maints égards fait la preuve de leur compétence. Je me bornerai à rappeler quelques vérités qui, pour générales qu'elles soient, ne doivent pas nous laisser indifférents. La première vérité c'est que la musique est le moyen d'expression le plus puissant et le plus populaire de la collectivité guadeloupéenne. En effet, depuis la sombre nuit de l'esclavage jusqu'aux lueurs de la décentralisation, la musique a toujours accompagné notre peuple dans son parcours et dans son avancée. Ceci ne peut nous étonner lorsque nous nous référons à notre héritage africain. Un proverbe dan proclame en effet que "le village où il n'y a pas de musicien n'est pas un endroit où l'homme puisse rester". C'est dire à quel point la musique joue un rôle important dans l'univers africain. L'esclave dépossédé de son droit à l'humanité reprenait figure
humaine à ses propres yeux en martelant sur le tambour reconstitué à partir d'éléments fournis par son nouveau milieu



la fois sa détresse et son espérance, à la fois son besoin irrépressible de révolte et l'appel à des dieux vaincus. La musique pour tout dire était le premier espace de liberté qu'il dérobait au maître, le premier marronnage, le premier vagissement historique de l'homme guadeloupéen. Qu'on se souvienne de LeRoi Jones (alias Amiri Baraka), célèbre écrivain

- 16-

noir américain, qui disait en substance: "La première fois que l'Africain transplanté en Amérique se mit à chanter: "Ah ce que j'en ai marre de cette mélasse!", l'homme noir américain était né". Ce qui vaut pour l'homme noir américain vaut aussi pour la majeure partie de la population guadeloupéenne. Cet acte de naissance paraphé sur la peau de cabri allait ouvrir la voie à une évolution irréversible jalonnée par des formes musicales variées. Les chants de travail qui rythment les durs labeurs, les chants des veillées mortuaires, les chants satiriques, les chants nés des faits divers et des faits historiques sortirent allègrement des gorges charriant toute la mémoire populaire. La musique guadeloupéenne prit forme, s'enrichissant des multiples apports que l'histoire coloniale lui imposait: l'apport européen, aisément décelable dans la biguine et le quadrille; l'apport asiatique avec une musique indienne qui s'inscrivait en marge, à cause des divisions coloniales, mais dont la présence est aussi une constante qui mérite d'être revalorisée. Tout cela s'ajoutant au vieux fond caraïbe qui survit dans l'utilisation de la calebasse et à la matrice africaine. La seconde vérité c'est que pendant longtemps la musique populaire d'inspiration négro-africaine a été combattue par les appareils idéologiques du groupe dominant. On peut citer à cet égard Sébastien Clarke (1) dont les propos valent pour la Guadeloupe: "Aussi le maître blanc était-il rempli de peur et d'appréhension quand on battait les tambours pour se distraire, pour communiquer ou dans des buts de religion. La bonne société se moquait du tambour, parce qu'il parlait le langage de l'Africain. A la suite de quoi il fut interdit et son usage devint pour un temps secret. Les réactions les plus émotionnelles des blancs, qu'ils soient gérants des plantations, propriétaires d'esclaves ou missionnaires chrétiens, se produisaient vis-à-vis du tambour. Celui-ci maintenait peut-être (rappel terrifiant pour tous ces gens là!) l'idée que l'Africain, à travers toutes les brutalités subies, n'avait pas perdu sa langue native, et pouvait toujours" parler" et donc communiquer. Le tambour (...) devint une sous-culture clandestine et fut dévalorisé aux yeux des masses, même après l'émancipation. (...) Le noir chrétien, ancien sujet de l'esclavage, vint ainsi au monde en associant le tambour au paganisme et aux pratiques barbares". Que l'on me pardonne cette trop longue citation mais elle a le mérite d'être explicite. Certes il faut nuancer ce propos et Marie-Céline Lafontaine l'a fait avec courage dans l'article qu'elle a publié dans la revue Les Temps Modernes, mais c'est là débat de spécialistes. Pour ma part je constate que c'est de ce creuset là qu'est née la

- 17 -

musique traditionnelle. Je donne, ce disant, au mot traditionnel toute sa noblesse, en ayant à l'esprit cette phrase d'Igor Stravinsky: "Une tradition véritable n'est pas le témoignage d'un passé révolu; c'est une force vivante qui anime et informe le présent". Ce n'est pas par hasard qu'Alejo Carpentier mit cette phrase en exergue de son ouvrage, La Musica en Cuba, c'est parce qu'il savait à quel point la tentation est toujours grande de folkloriser les musiques des peuples de la Caraïbe ou de les doudouiser. C'est là le péché naturel de l'exotisme. Bien sûr il y a eu une musique complaisamment doudouiste, bien sûr il y a eu utilisation doudouiste de musique non doudouiste, mais il y eut toujours des pratiques de détours tendant à mettre la musique en adéquation avec ses racines. La musique d'aujourd'hui connaît une double transformation dont les causes ne sont pas nouvelles: d'une part, de musique rurale, elle tend à devenir citadine et à s'adapter aux exigences fonctionnelles de la cité; d'autre part, elle subit les effets positifs ou négatifs de la commercialisation. Il en résulte dans certains secteurs de la musique une plus grande popularisation à l'extérieur. Peut-être est-il encore trop tôt pour mesurer toutes les conséquences de cette situation. En tous cas c'est à vous, chercheurs, qu'il appartient de nous éclairer. Je voudrais féliciter tous ceux qui en Guadeloupe ont fait déjà un effort de réflexion, Jocelyn Gabaly, Gérard Lockel, Marie-Céline Lafontaine et bien d'autres. Vous comprendrez aisément que je ne saurais terminer sans rendre un hommage appuyé à Vélo (2). Je voudrais pour ce faire citer quelques vers du poète guadeloupéen Ernest Pépin: "Tambourinaire A feu de peau tendue A feu de mains d'entrailles fouillées A feu de gorge de cyclones couvés Sous des cadavres d'îles Des danses de forêt Moko-Jombi Balaient barbares la ville Si ce n'est hoquet Si ce n'est sanglot Si ce n'est explosé à l'enclume ka Le noir chaînon des nuages C'est toi Tambourinaire

- 18 -

Batteur Battant Batteur de mise à feu Au bout des bambous Ta longue marche Au kiosque de la mort Retombe en pluie-ka solaire". C'est parce que nous sommes là comme le sang debout du tambour ka que ce colloque est significatif. Tous mes voeux de réussite l'accompagnent.

(I)Les racines du Reggae. Ed. Caribéennes. Paris. 1981. (2) Célèbre musicien de rue guadeloupéen, artiste et clochard; il est devenu, depuis sa mort en 1984, le symbole du renouveau du gwoka.

- 19-

ARGUMENfAIRE SCIENTIFIQUE

Marie-Céline

Lafontaine

Au sein des couches populaires et tout particulièrement des populations rurales guadeloupéennes coexistent aujourd'hui (outre les musiques pratiquées par les populations originaires de l'Inde arrivées en Guadeloupe après l'abolition de l'esclavage et qui sont exécutées au sein des populations en question) au moins deux genres musicaux différents, tous deux produits et consommés dans leur contexte traditionnel par les couches sociales mentionnées qui les considèrent comme un héritage qui leur a été légué par les" anciens". On peut poser à titre d'hypothèse que l'un des genres musicaux résulte d'un syncrétisme entre systèmes musicaux africain et européen (utilisation, à côté de nombreux idiophones de facture locale, de cordophones et d'aérophones d'origine occidentale et de l'échelle diatonique tempérée de la même origine), tandis que l'autre (utilisation d'un tambour de facture africaine et de la voix, ainsi que d'une ou plusieurs échelles qui restent à définir) résulterait d'un syncrétisme entre diverses cultures musicales africaines. Certaines formes musicales (biguine, mazurka, valse "créole") appartenant au premier genre sont depuis longtemps intégrées au marché de l'art et on assiste aujourd'hui, avec la destructuration du secteur agricole traditionnel et l'exode rural qui s'en est suivi, à l'émergence, sur ce même marché, du deuxième genre musical mentionné, le gwoka. Dans le même temps, la question de la définition de l'identité guadeloupéenne, et par conséquent d'une spécificité musicale, s'est trouvée posée pour la première fois dans l'histoire de la Guadeloupe par le mouvement anticolonialiste de ce pays. Or, dans ce questionnement se sont aussi trouvées reposées les controverses qui se sont manifestées, dès l'avènement des travaux consacrés aux cultures afro-américaines, entre tenants du privilège à accorder à l'étude des survivances africaines dans l'Afro-Amérique et tenants du privilège à accorder aux phénomènes d'''adaptation'' (et donc des

- 21 -

apports européens à ces cultures). Ces controverses ont été soulignées dans Les Amériques Noires (1) par Roger Bastide, spécialiste des cultures afro-américaines, qui les qualifiait de "lassantes", auxquelles il attribuait des fondements de nature idéologique et qu'il proposait de dépasser par un nouveau concept, celui de la "survivance adaptatrice". Aussi, bien que le débat, d'ailleurs fécond en lui-même, qui a surgi à la Guadeloupe à propos de la définition d'une spécificité musicale guadeloupéenne soit plus ou moins dépassé à l'heure actuelle (ne serait-ce que par la perpétuation par les couches populaires des différents genres musicaux en question), il n'est pas inutile, tant les recherches sur les musiques des Antilles françaises en sont à leurs balbutiements, de donner aux Antillais les moyens qui leur ont toujours manqué, du fait de l'absence totale aux Antilles de la diffusion de la connaissance universelle en la matière, pour relativiser leur point de vue quant à la question de leur spécificité musicale. Roger Bastide proposait quant à lui de distinguer dans le folklore des pays afro-américains "trois strates superposées" qu'il défmissait globalement comme suit:

-

un folklore africain resté pur et conservé fidèlement, un folklore "nègre" ou "créole" né aux Amériques, un folklore blanc ou européen (dont le carnaval) conquis par les descendants d'Africains.

Mais en dépit même de cette classification, l'auteur concluait au caractère relatif de celle-ci et soulignait l'existence d'un va et vient incessant entre les différents niveaux de folklore qu'il avait distingués, tant, disait-il, "les cultures sont des réalités vivantes qui changent au fur et à mesure que les infrastructures se
modifient"

.

Il mettait aussi l'accent sur l'importance à accorder aux fonctions et faisait remarquer, à propos de l'acculturation, que celle-ci est sélective, qu'on "emprunte à autrui ou bien ce qui peut s'accorder avec les normes ancestrales, ce qui baigne dans un même climat général, mystique ou de fête, ou bien ce qui est utile" . Et en effet, alors qu'il semble que la question de l'analyse des cultures afro-américaines soit le plus souvent posée par une certaine intelligentsia, aussi bien issue des formations sociales considérées que des formations sociales occidentales, en termes de dichotomie d'origine, nous sommes en présence, à la Guadeloupe comme dans les autres pays afro-américains, et

- 22-

après plus de trois siècles de contacts entre groupes d'origine culturelle et géographique distinctes, d"'objets musicaux constitués" qui parlent leur propre langage et qui ne semblent pas être parlés par les couches populaires, qui sont responsables de leur maintien et de leur élaboration, en termes de dichotomie d'origine. Certes Roger Bastide a pu suggérer que la meilleure méthode pour l'analyse des cultures afro-américaines consistait "non pas à partir de l'Afrique pour voir ce qu'il en reste en Amérique, mais à étudier les cultures afro-américaines existantes pour remonter progressivement d'elles à l'Afrique". Mais une véritable connaissance des cultures musicales des pays afro-américains ne doit-elle pas aussi passer par une connaissance plus approfondie des cultures musicales (surtout populaires) d'origine occidentale ou autre? Ceci permettrait de mieux mesurer les rôles respectifs qu'ont joués les facteurs structurels et conjoncturels dans l'élaboration des musiques afro-américaines, et par exemple, de nos jours, dans l'essor des musiques africaines et maghrébines "modernes", entre autres, qui accompagnent les phénomènes d'urbanisation de ces pays et les déplacements de leurs populations à l'intérieur de ces mêmes pays et vers les pays occidentaux. Le questionnement pourrait alors porter sur les points suivants:

-

les particularités les plus marquantes des systèmes musicaux africains et leurs zones d'affinités avec les systèmes musicaux européens, ceci afin de comprendre la possibilité, soit de l'existence parallèle et non conflictuelle de ces mêmes systèmes dans un groupe social donné, soit la possibilité de l'interpénétration de ces systèmes dans des formes syncrétiques; l'existence, dans les cultures musicales d'autres continents, d'une ou de plusieurs des caractéristiques qui ont pu être parfois considérées comme spécifiques des seules musiques africaines ou afro-américaines (ex: existence ou non de la polyrythmie, existence ou non de l'alternance soliste-choeur, existence ou non de l'improvisation, existence ou non de l'échelle pentatonique, etc.); les processus concrets (du point de vue sociologique ou musicologique) par lesquels l'interpénétration entre deux systèmes différents considérés a abouti à une forme syncrétique donnée;

-

-

- 23-

-

la description musicologique du ou des système(s) dans le(s) quel(s) s'exprime un genre musical donné, ceci plus particulièrement pour un genre musical quelconque des pays afro-américains pour la connaissance duquel on n'a encore que des indications lacunaires; les aspects organologiques, d'un point de vue comparatif ou non, ayant trait à un ou à des instrument(s) utilisé(s) par tel ou tel groupe social considéré dans les débats; le statut social du musicien dans tel ou tel groupe social considéré dans les débats.

-

La part de la réflexion qui portera plus particulièrement sur les musiques afro-américaines pourrait par ailleurs se situer à l'intérieur d'un cadre spatio-temporel défini comme suit: Axe temporel:

-

la période esclavagiste qui crée un mode spécifique de rapports entre les groupes; la fraction de période post-esclavagiste pendant laquelle n'existent pas encore les moyens modernes de diffusion; - la période actuelle. Axe spatial: les contacts entre les musiques africaines, occidentales et autres; - les contacts entre les musiques des différentes formations sociales afro-américaines; - les contacts entre les différents genres musicaux existant dans une même formation sociale.

-

(1) Payot, Paris, 1967.

- 24-

- 25 -

LISTE DES INTERVENANTS

Olavo ALEN-RODRIGUEZ Musicologue, directeur du Centre de Recherche Développement de la Musique Cubaine, à La Havane. Francis BEBEY Auteur-compositeur. Gérard BEHAGUE Professeur d'ethomusicologie, Université du Texas (USA) Riccardo CANZIO Ethnomusicologue, musicien, compositeur, Société Française d'Ethnomusicologie.

et de

membre de la

Ina CESAIRE Ethnologue, membre du groupe Société et Culture de l'Aire Caraïbe, affectée au Laboratoire Chryseis LP 0000 25 du CNRS. Jean-Paul HERVIEU Directeur des Archives de la Guadeloupe. Donald R. HILL Musicologue, professeur au State University College, Oneonta, New York 13820 (USA). Marie-Céline LAFONTAINE Ethnologue, chargée de recherche au CNRS, membre du groupe Société et Culture de l'Aire Caraïbe, affectée au Laboratoire Chryseis LP ppoo 25 du CNRS. BemardWRTAT-JACOB Ethnomusicologue, chargé de recherche au CNRS, affecté à l'équipe de recherche 165 du département d'ethnomusicologie du Musée de l'Homme, Paris; président de la Société Française d'Ethnomusicologie.

- 26-