Les noces du caméléon

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296314924
Nombre de pages : 196
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LES NOCES DU CAMÉLÉON

APLOGAN

Blaise

LES NOCES DU CAMELEON

,

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Éditions L'Hannatlan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
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Cheick Oumar Kanté, Après les nuits les années blanches. Gaston-Paul Effa, Quand le ciel se retire. Sydia Cissé, Le crépuscule des damnés. Edilo Makélé, Long sera le chemin du retour. Moudjib Djinadou, Mais que font donc les dieux de la neige? Boubacar Boris Diop, Les traces de la meute. Philippe Camara, Discopolis. Pabé Mongo, Nos ancêtres les baobabs. Vincent Ouattara, Aurore des accusés et des accusateurs. AbdourahmaneNdiaye, Terreur en Casamance. (Polars Noirs). Kama Kamanda, Lointaines sont les rives du destin. Ken Bugul, Cendres et braises. Jean-Jacques Nkollo, Le paysan de Tombouctou (Théâtre). El Ghassem Ould Ahmedou, Le dernier des nomades. Mamadou Seck, Survivre à Ndumbélaan. Georges Ngal, Une saison de symphonie. Pius Ngandu Nkashama, Le Doyen Marri. Moussa Ould Ebnou, Barzakh. Olympe Bhely-Quenum, Les appels du Vodou. El Hadj Kassé, Les mamelles de Thiendella. Dominique M'Fouilou, Le quid(Jm. Nocky Djedanoun, Yana. Albert Thierry Nkili Abou, Carton rouge. Pius Ngandu Nkashama, Yakouta. Maria Nsue Angüe, Ekomo Alex I-Lemon, Kockidj, L'étrangefillette Essomba, Les lanceurs de foudre Thérèse Kuoh Moukoury, Rencontres essentielles. Mamadou Gayé, Lait caillé. Denis Oussou-Essui, Rendez-vous manqués. Auguy Makey, Sur les pas d'Emmanuel. Ruben Nwahba, L'Accouchement Charles Carrère, Mémoires d'un balayeur, suivi de contes et nouvelles. Salim Hatubou, Le sang de l'obéissance.

Pour Thomas SANKARA

@ L'Harmattan

1996

ISBN: 2-7384-4009-6

Pour JIYEON

CHAPITRE

1

François Bomec devint noir du jour au lendemain. La nuit de cette mutation ne fut pas une des plus paisibles de sa vie. Pourtant, elle avait commencé normalement. François s'était couché un peu avant minuit; très vite, il s'était endormi dans l'espoir d'un réveil heureux. D'habitude, ses nuits étaient une suite de longs moments de sommeil entrecoupée de douces plages oniriques; et il n'était pas rare qu'il songeât par avance à ces rêves car, érotiques, ils avaient toujours trait à son amour pour Caroline, sa fiancée. Or, cette nuit-là, ni la douceur ni l'étotisme n'étaient au rendez-vous. Après quelques rêves sans importance, François Bomec fit un cauchemar dans lequel il était aux prises à des assaillants peu amènes. L'ayant ligoté sur une chaussée déserte en pleine nuit, ceux-ci l'auraient battu, arrosé de goudron, puis laissé pour mort dans le froid. François dut se battre comme un beau diable... Ah, si Caroline avait été là, quel dommage! Sa seule présence aurait arrangé les choses; elle l'aurait sûrement réconforté. Mais ce n'était là qu'un vain désir... Karl et Alice, ses futurs beaux parents, n'entendent pas que leur fille partage le même lit que son fiancé... du moins, pas avant le mariage. C'était une question de principe, et François dut compter sur son seul courage pour se tirer d'affaire. - Ciel! Ce n'était qu'un rêve, soupira-t-il, en se libérant. François avait le cœur affolé. Péniblement, il essaya de refréner le rythme de sa respiration et resta une longue minute sous ses draps à grelotter de frayeur. Puis, d'un geste que l'habitude avait rendu automatique, il se tourna vers sa lampe de chevet et l'alluma. Autour du lit, la terne lueur de 7

la lampe dissipa l'obscurité. Aussitôt, François pensa à son hebdomadaire « Beauté Masculine. » Voulant se changer les idées, il eut envie de terminer un article traitant de maquillage pour homme dans la lecture duquel il s'était assoupi. Le magazine était tombé de ses mains et reposait sur la moquette; doucement, il se pencha hors çlu lit pour le ramasser. C'est en ce moment-là qu'il découvrit le premier signe de ce qui lui était arrivé: son bras gauche était devenu nOIr.. . - Non mais... je rêve ou quoi? se dit-il en voyant son bras gauche dans cet état. Bouleversé, François laissa choir le magazine, et retira promptement son bras gauche de la lumière. Comme si c'était la morne clarté de la lampe qui donnait cette étrange coloration à son bras, ill' inspecta tout en long, en repliant la manche de son pyjama. Mais la chose n'était pas si simple: tout son bras gauche, blanc hier soir encore comme pouvait l'être un Breton de souche, était devenu noir. Dans un réflexe de symétrie corporelle, François jeta un coup d'œil inquisiteur à son bras droit, mais, hélas, il était devenu aussi noir que l'autre. - Ce n'est pas possible! protesta-t-il, en sautant hors du lit. François alluma la lampe principale et commença à se déshabiller. Ses gestes furent rapides et affolés; les boutons de son pyjama volèrent dans tous les sens. Et, en un éclair, il se trouva nu. - Mais que se passe-t-il ? quoi, suis-je devenu un Noir? Noir, en effet, il semblait l'être devenu: sur le ventre, les jambes, les pieds, les mains... noir, partout noir. Dans sa précipitation, François ne poursuivit pas plus loin l'inventaire tragique des parties de son corps transfiguré. Sans perdre une seconde, il se rua sur le téléphone pour faire appel à SOS-Médecin. Il connaissait par cœur le numéro de cette association, pour en avoir fait usage une fois déjà, l'année précédente lors d'une crise de lumbago de triste mémoire;

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aussi n'eut-il aucune difficulté, malgré son désarroi, à le composer. « Allô! SOS? Au secours! hurla-t-il d'une voix désespérée dès qu'on lui eut répondu. - Mais de quoi souffrez-vous au juste, cher Monsieur?

-

Je ne comprends

pas... enfin c'est bizarre!

- C'est bizarre, qu'est-ce qui est bizarre? vous ne savez pas de quoi vous souffrez? - Mais puisque je vous dis que c'est bizarre. - Bon,Monsieur,qui êtesvous? » Malgré son agitation, François dut donner des précisions sur son identité, et répondre à des questions de routine sur ses antécédents médicaux avant de se voir promettre l'arrivée du médecin. Cependant, en raccrochant le téléphone, il était loin d'être rassuré. Comme si ce noir insolite était la conséquence d'un produit toxique malencontreusement absorbé ou dont il aurait pu par inadvertance s'enduire le corps, il se précipita dans sa salle d'eau et, sans attendre, se mit sous la douche en se frottant avec rage. Au bout d'un certain temps, n'arrivant pas à ses fins, il s'aspergea d'eau de Javel. Mais le noir, loin d'être une couche de goudron comme il l'avait cru dans son cauchemar, ne céda pas. De guerre lasse, l'esprit accaparé par l'étrange mystère qui s'abattait sur lui, François se drapa dans son peignoir et quitta la salle d'eau. En revenant dans la pièce principale, son regard tomba sur le miroir encastré dans le mur d'en face. Installé par Madame Q., sa propriétaire, et faisant partie des commodités inscrites dans son bail, l'objet ne servait qu'à dédoubler virtuellement le volume de son petit studio. C'est dire que François ne s'y mirait pas spécialement. Or, avec le coup dur que représentait cette mutation, le miroir perdait son statut d'objet distant et devenait le proche témoin de sa détresse. Il s'en rapprocha avec un inhabituel empressement, et se montra soucieux de s'examiner de près. Mais, à sa grande surprise, alors qu'il semblait avoir placé tout son espoir en son impartial verdict, le miroir le lâchait, entérinant froidement l'insoutenable réalité de sa mutation. 9

D'un rapide coup d'œil, François se rendit compte que ce n'était pas seulement une affaire de couleur: en plus du noir d'ébène, il avait en effet changé physiquement. Son nez n'était plus le même; épaté, il avait maintenant des narines bouffantes comme celui d'un nègre bien né. - Mais voyons, je ne suis tout de même pas devenu un nègre! s'écria-t-il, en consultant ses lèvres. Ses lèvres aussi avaient changé; elles étaient maintenant lippues, épaisses et relevées. A son corps défendant, François pouvait voir qu'elles étaient de véritables lèvres de nègre, avec cet effet de profusion charnelle et de pesanteur sensuelle qui les caractérise. Il toucha ses cheveux, et c'était le même constat: leur nature lisse et soyeuse de la veille avait laissé place à un aspect crépu et frisé. Accablé par tant d'évidences, François dut abandonner l'hypothèse d'un empoison-nement suspect, car tout ce qu'il voyait dans le miroir confirmait la terrible vérité: superficiellement chromatique, la mutation était en fait essentiellement morphologique. Du coup, il prit conscience que le mal était plus mystérieux qu'il ne l'imaginait et se demanda si ce n'était pas complètement inutile d'avoir fait appel à un médecin. - Mais enfin, tout ceci n'est pas rationnel! s'exclama-til, en scrutant dans ses yeux qui avaient viré du bleu clair au marron. Le cœur de François battait une horrible chamade. A l'abri de son corps enveloppé dans le peignoir, il se mit à arpenter la pièce de long en large. Dans son esprit agité, défilait le film de ses faits et gestes de la veille. A nouveau, sa pensée se tourna vers Caroline; il l'avait eue au téléphone hier soir; de quoi avaient-ils parlé... ? Ah ! oui... les courses pour la robe de mariage, Caro avait promis qu'elle passerait le lendemain aux alentours de dix heures; après Caroline, ce fut Gérard, son ami sculpteur de Lille. Gérard l'avait informé de son arrivée à Paris pour le lendemain; au sujet de son buste sur lequel il travaillait, Gérard avait promis une surprise.. . 10

- Oui, à part ça, il n'y avait rien eu de particulier, se dit François en s'efforçant de rassembler les souvenirs de la veille. Oui, personne d'autre n'avait appelé, ajouta-t-il pensif, j'étais allé me coucher... "oui, décidément, il n'y avait rien d'anormal dans ses souvenirs de la veille, rien qui, de loin ou de près, servît de guide à sa volonté de savoir. Et celle-ci était si forte que François dut faire violence à son esprit tourmenté pour s'absorber dans la pensée rationnelle des causes probables de sa mutation surprise. Il tenait à comprendre ce qui lui arrivait, comment une chose pareille pouvait se produire. Aussi considéra-t-il toutes sortes d'hypothèses avec, à chaque fois, des essais d'explications logiques et des exemples de solutions possibles. Mais, très vite, il dut déchanter: le caractère mystérieux de sa mutation résistait à toute tentative d'explication rationnelle. Cette résistance le déconcerta profondément et son esprit aux abois, doucement, céda à la tentation superstitieuse. Opportunément, il porta un regard illuminé en direction du lit et parut couver quelques instants d'obscures idées. - Ah, le diable !... murmura-t-il d'une voix tremblante.

Sur la pointe des pieds, François avança vers le lit avec la
ferme intention de procéder à une inspection en règle. Celleci ne fut pourtant pas des plus aisées. Car, une fois près du lit, il fut accaparé par la peur de toucher à ses draps; c'était une peur noire, chargée d'angoisse et de mystère; il pensait qu'ils pouvaient contenir encore les principes essentiels de sa mutation. Aussi attendit-il penaud, le cœur battant, ne sachant plus où donner de la tête. Son hésitation dura un long moment puis, réalisant qu'il ne pouvait lui arriver rien de pire, il trouva ses appréhensions absurdes et aborda le lit avec un mélange de sérénité et de courage. L'un après l'autre, il retira ses draps, souleva le matelas, et regarda sous son oreiller. Grâce à ses narines devenues bouffantes, il put renifler facilement dans les draps, espérant y capter des émanations suspectes. Mais, malgré son caractère méticuleux, sa recherche resta infructueuse: aucun indice sérieux ne vint l'édifier dans ses soupçons. 11

François abandonna alors son inspection du lit et jeta sur la lumière de la petite lampe un regard halluciné. Ses soupçons se reportèrent sur elle. Elle devait en être pour quelque chose dans cette histoire, se dit-il en la fixant avec stupeur. Instinctivement, il retourna sur ses pas et éteignit la lampe centrale. La terne lueur de la lampe de chevet, jusquelà estompée, se répandit alors tout autour du lit. François resta bouche bée devant ses sombres reflets. Son silence avait quelque chose de religieux, et il donnait l'impression d'attendre un miracle. Mais celui-ci se faisant attendre, il eut l'idée de le provoquer par une reconstruction des événements. Cette reconstruction consistait à se replacer dans les conditions d'avant son cauchemar, puis, au moment opportun, se donner une chance d'en sortir en inversant l'ordre des gestes qui selon lui contribuèrent à cette étrange mutation. Entre autres choses, cela impliquait qu'il se recouchât, qu'il cherchât le sommeil, et qu'une fois endormi il eût la chance de faire un rêve. Si d'aventure dans ce rêve, il était invité à un dîner de gala par des Noirs cannibales; si ceux-ci, afin de le manger, prenaient un malin plaisir à le transformer en Blanc; alors, après qu'il aura recouvré son physique original, profitant de leur distraction, il leur fausserait compagnie sans attendre, et s'éclipserait de leur monde de sauvages... c'était entendu. Malgré les nombreuses hypothèses qui les conditionnaient, François croyait aux chances de succès de cette reconstruction, et il était prêt à prendre tous les risques pour comprendre les causes secrètes du drame qui le frappait. Considérant qu'il avait tout à y gagner, il se coucha sur le lit, et tira à lui ses draps. Effectivement, comme il l'avait imaginé, quelques minutes après, un sommeil opportun vint au secours de son espoir de reconstruction, et l'arracha à ses tourments. Dans ce sommeil, il fit un rêve sans importance suivi aussitôt par un cauchemar dans lequel il se vit à nouveau assailli. On le ligota sur une chaussée déserte, alors qu'il répondait à l'invitation d'un cercle d'amis très respectables. D'habitude, ceux-ci s'étaient toujours montrés 12

sous des dehors angéliques; mais là, dans son cauchemar, ne pouvant plus payer le prix du change, ils se révélaient sous leur vrai jour: c'est-à-dire cruels et inhumains. Au lieu de goudron noir, comme dans son précédent cauchemar, c'est de chaux vive qu'ils l'aspergèrent. Pour François, ce n'était pas vraiment un cauchemar, mais un rêve car dans l'état où il se trouvait, il ne pouvait pas mieux désirer. Dans ces conditions, tout paraissait en ordre pour sortir de la mutation. Il ne lui restait plus qu'à se réveiller, à ouvrir les yeux, et à éteindre la mystérieuse lumière de sa lampe de chevet. Malheureusement, le réveil n'eut pas lieu comme il l'avait prévu. La sonnette de son appartement, à ce moment précis, avait retenti. François fut réveillé en sursaut et constata avec regret que la loi discrète de sa mutation était toujours en vigueur. - Oh, oui, SOS... ! murmura-t-il en entendant la sonnette retentir derechef.

13

CHAPITRE

2

François se leva et s'avança vers l'entrée. Devant la porte, pendant quelques instants, il hésita avant de placer un œil inquiet sur le judas. Sur le palier, il aperçut alors une jeune femme brune portant une veste fleurie à col tailleur et une jupe droite de couleur beige. Elle avait une valisette noire dans une main, et dans l'autre, un petit sac marron dont la bandoulière était pressée sur son épaule. Pas de doute, François reconnut le médecin: c'était la même femme qui, lors de son attaque de lumbago, était venue à son secours. « On arrive, balbutia-t-il. - Prenez votre temps! répondit le médecin. - Maintenant, il va falloir que je dise de quoi je souffre, murmura François d'une voix inquiète. Devenir nègre après une nuit ordinaire, est-ce une maladie officielle? » François en doutait sérieusement, d'autant qu'il n'avait plus ni mal au foie, ni aux reins; il n'avait plus de douleurs lombaires et, en fait de santé, il ne s'était jamais porté aussi bien. Persuadé qu'il lui faudra nécessairement administrer la preuve de ses allégations, il pensa à ses photos. Ah, oui, les photos! l'idée en était lumineuse. Il se précipita vers la bibliothèque mais, à sa grande surprise, l'album ne se trouvait plus à sa place habituelle. De-ci de-là, il fouilla dans ses affaires, chercha un peu partout sur les étagères mais en vam. «Ah! mais bon sang, ce n'est pas possible! » dit-il, irrité. Et il allait désespérer de comprendre ce qu'il tenait pour un acharnement du sort lorsque, en un éclair de lucidité, il se

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souvint que c'était Caroline qui avait emporté l'album chez elle quelques jours plus tôt. « Nom d'un ciel! il ne manquait plus que ça ! » maugréat-il en se répandant en jérémiades à l'encontre de sa fiancée. Mais celle-ci n'était pour rien dans l'étrange malheur qui l'accablait, et lorsque François en prit conscience, il se calma. Au même moment, son hôte se rappela à son souvenir en sonnant avec insistance. François se décida finalement à la faire entrer, avec l'espoir qu'elle se souviendrait de lui. Sur la pointe des pieds, il marcha vers la porte et plaça son œil sur le judas. « Vous êtes venue ici une fois déjà, n'est-ce pas Madame? demanda-t-il à haute voix sans oser ouvrir. - Oui... - Vous êtes sûre? - Mais enfin, qu'est-ce que tout cela veut dire?» dit la jeune femme en jetant un coup d'œil irrité à sa montre. François se douta que, comme tout médecin digne de ce nom, elle devait être pressée par le temps. Maintenant qu'il l'avait fait attendre, il trouvait que c'était inconvenant et quelque peu ridicule de la laisser s'en aller sans lui ouvrir la porte; auquel cas, il eût pu aisément jouer sur sa patience. Au contraire, il se réjouissait de son arrivée, et espérait trouver en sa personne le témoin impartial de sa tragédie. Mais ce « oui» évasif du docteur ne sembla pas le combler de certitude. « Êtes-vous bien sûre, Madame? dit-il à nouveau avec insistance. - Mais certainement, Monsieur, » dit le médecin, sans cacher son impatience. «Ouvrez donc! Je ne vais tout de même pas vous examiner par le trou de la serrure! » François trouva l'irritation du médecin fort justifiée. Aussi s' affaira-t-il sur la porte dans la ferme intention de l'ouvrir. Son seul espoir était qu'elle se souviendrait de lui: de sa voix qui n'avait pas changé, de son studio, et de tous les posters, qu'elle avait eu l'occasion de voir lors de sa première visite... 16

«Vous me reconnaissez?» demanda-t-il au docteur à brûle-pourpoint, lorsque, après moult tractations, il finit par ouvrir la porte. Soulagée, le médecin oublia ses déconvenues, et préféra aborder la situation avec le sourire. Malgré son caractère pathétique, le désir de reconnaissance tout à fait inhabituel qui animait son patient l'amusa. «Ce n'est pas vrai, dit-elle d'entrée en souriant, pour quelle marque de carte bancaire roulez-vous au juste? - Je vous demande pardon, dit François d'un air éberlué. - Enfin. .. à vous entendre, on dirait que vous faites de la pub pour je ne sais quel Américan Express... » Le docteur faisait un clin d' œil à un slogan publicitaire télévisé d'une banque américaine. «Vous mé réconnaissez» dit-elle, en riant. François finit par comprendre l'allusion. Du même coup, il parut rassuré à l'idée que, par cette introduction toute en familiarité, il avait des chances de trouver auprès de son hôte bien plus que la présence impassible d'un médecin parisien, neutre consultant d'un corps sans histoire. Aussi ferma-t-illa porte derrière elle avec alacrité avant de la précéder dans la pièce. S'il avait été réellement malade, François n'eût pas été gêné outre mesure par le désordre qui régnait dans sa chambre. Mais, du fait même de la nature particulière de ce qui lui arrivait, il prenait tout sous le signe de l'embarras. Dans un geste crispé, il s'agrippa à son peignoir, et croisa ses deux mains sur sa poitrine. On eût dit que la noirceur de son torse était à ses yeux plus préoccupante que celle de son visage pourtant exposé; c'était comme si elle avait en soi quelque chose d'obscène qu'il tenait à tout prix à cacher. « C'est vous qui êtes malade? demanda le médecin un peu gêné. - Non, enfin oui.. .balbutia François, désorienté. - Ah, tant mieux... parce que vous comprenez, en général, les patients qui peuvent vraiment tenir sur leur deux pieds ne nous font pas appeL.. 17

- Oui, dit François d'un ton compréhensif, je suppose qu'ils préfèrent prendre rendez-vous chez le médecin de quartier. - Vous avez tout compris? dit le médecin. - Cela me semble normal. - Alors, qu'est-ce qui ne va pas? » A cette question, François se déroba. Posée sous cet angle et de cette manière, elle impliquait que son hôte ne se souvenait pas de lui. Il fallait sortir coûte que coûte de cette impasse. Pour cela, il n'avait plus qu'à lui rafraîchir la mémoire. Se rappelant que, lors de sa première visite, le médecin avait eu à évoquer ses expériences personnelles au service de Médecins du Monde, c'est tout naturellement qu'il dit: « Je sais plein de choses sur vos expériences africaines... - Ah bon? fit le docteur surprise. - Vous travaillez pour Médecins du Monde... - Je travaillais, corrigea-t-elle, sans éviter de tomber dans le piège de François. Oui, c'était le bon vieux temps. » L'évocation de cette partie de son passé, surtout venant de la part d'un patient d'apparence africaine, ne pouvait pas laisser la jeune femme insensible. Elle resta méditative quelques instants, et fixa François d'un regard absent. Encouragé par ce maigre succès, celui-ci se montra plus précis. « Je sais que vous avez été au Niger, dit-il. -Ah bon? - Oui, vous me l'avez dit la dernière fois que vous étiez venue ICI... -Ah bon? - Oui, on parlait du Rallye Paris-Dakar à la télé. - Oh, c'est fort possible. - Ce jour-là, le rallye avait été endeuillé par un accident d'hélicoptère survenu au dessus du Niger. La télé en parlait. .. Il Y avait eu deux morts et plusieurs blessés, des 18

Français... et il était question de les évacuer sur l'hôpital d'Agadir ou de Gadrez enfin... quelque chose dans ce genre-là.. . - Agadez, rectifia le docteur, oui, c'est bien une ville du Niger. Ah ! vous voyez? dit François émerveillé, vous vous

souvenez maintenant. »
Le médecin ne répondit pas et prit un air méditatif. François crut devoir apporter d'autres précisions. «D'ailleurs, enchaîna-t-il avec sérieux, ce jour-là vous m'avez même fait une piqûre... - C'est tout à fait normal, dans les situations d'urgence, nous faisons essentiellement des piqûres. - Mais dans mon cas, renchérit François avec animation, il s'agissait d'une intraveineuse. J'en avais une peur noire, et vous m'avez même dit: «Ah! cher Monsieur, ça n'a rien d'un supplice... », vous vous souvenez? - Ah ! si vous saviez le nombre de patients à qui il nous faut répéter ces mêmes formules de mise en condition... - Mais, c'était bien sérieux. - Je n'en disconviens pas, dit le médecin, prenant en compte l'origine africaine de son patient qui, à ses yeux expliquait en grande partie sa spontanéité chaleureuse et sa relative difficulté à se plier aux normes relationnelles établies. En ce qui concerne votre lumbago, j'espère que vous allez mieux maintenant, ajouta-t-elle avec délicatesse. - Oui, merci, je vais beaucoup mieux, surtout médicament que vous m'avez prescrit, le lumbagite, efficace, ah ! très... » Et, comme pour mieux convaincre, François se dans la salle de bain, d'où il revint très vite avec tube. d'un trophée. - Ah oui, lumbagite, c'est exact, dit le médecin en prenant le tube que François lui tendait avec insistance. C'est 19 grâce au c'est très précipita un vieux

« Regardez! s'écria-t-il en le brandissant à la manière

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