LES NOMS DE FAMILLE D'ORGINE AFRICAINE DE LA POPULATION MARTINIQUAISE D'ASCENDANCE SERVILE

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L'origine de son patronyme est un sujet qui passionne tout un chacun. Aux Antilles, il prend un relief particulier car il est l'héritage d'un ordre social esclavagiste, où le nom était la manifestation de l'appartenance à l'un des groupes socio-ethniques composant la société de cette époque : blanc, gens de couleur livres, esclaves. L'objectif de ce livre est de situer l'existence, l'importance, les origines ethniques et de donner des significations linguistiques de certains noms de famille martiniquais d'origine africaine : prénoms, surnoms et patronymes, attribués lors de l'abolition de l'esclavage de 1848, ainsi que pour des affranchissements ayant eu lieu avant cette date.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296300545
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LES NOMS DE FAMILLE D'ORIGINE AFRICAINE DE LA POPULATION MARTINIQUAISE D'ASCENDANCE SERVILE

@L'Hannatian,2002 ISBN: 2-7475-3125-2

Guillaume

DURAND

- Kinvi

LOGOSSAH

LES NOMS DE FAMILLE D'ORIGINE AFRICAINE LA POPULATION MARTINIQUAISE D'ASCENDANCE SERVILE

DE

L'Harmattan 5-7, rue de I'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

REMERCIEMENTS

A nos deux directeurs de recherche, messieurs Lambert-Félix PRUDENT et Lucien ABENON, dont les conseils nous ont incités à vouloir toujours aller plus loin. A mesdames Gilberte Afia COMLAN-MAYAUD (guin-mina), laure DOSSEH (éwé), Myriam GUEYE (wolof), Jeannette MENDY (wolof, lébou), ainsi qu'à messieurs Abdellatif Zinsou Akossou KOSSOKO (yorouba, fon, goun), Théophile G. AKPAKLA (fon), Roch Alphonse IBATTA (lingala, makwa), Constant NKAZI (lari), Dassa BLÉGNÉ (dioula, bambara), John MIATEKELA(kikongo) pour leur précieuse collaboration linguistique. A madame Hélène Aimée LABRANCHE-DEBROSE, pour la mise en lumière d'un trait d'union entre l'Afrique et la Martinique, incarné par sa grand-mère. Au personnel des Archives Départementales de la Martinique, et spécialement mesdames BÉROARD et THÉVENARD. A messieurs Pierre SAMOT et Guy LORDINOT, maires du lamentin et de Ste-Marie. A mesdames DESLANCES, BINGUE, DINTIMILLE, AMBOISE, ZAïRE et messieurs TIRNAN, JUSTE, MARIE-ROSE, THOBOR, LENO, ainsi qu'à l'ensemble des agents des services d'état civil des mairies visitées, pour leur accueil, leur aide et leur bienveillance. Au personnel de la Bibliothèque Universitaire, et particulièrement des départements du Fonds Régional et du Prêt entre Bibliothèques, pour leur patience et leur conscience professionnelle.

rtJo

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On arrive d connaître et d aimer seu/ément ce que /'onyeut nommer ({iuy :lIéart)

PREFACE

L'étude des noms patronymiques constitue un domaine encore trop mal connu de l'histoire des Antilles. Ce fait est d'autant plus regrettable que les registres d'individualité/ lorsqu'ils existent/ représentent une source de choix. D'autre part/ la patronymie est l'une des sources de l'identité/ et sur ce plan Guillaume DURAND et Kinvi LOGOSSAH entrent très largement dans un des courants de recherche qui prend une importance continuellement plus marquée. L'étude qu'ils nous présentent affirme que parmi les noms utilisés aux Antilles/ beaucoup plus que ce que l'on pourrait croire sont d'origine africaine. Ce sera là pour beaucoup de lecteurs une surprise parce qu'il nous semble que l'Afrique en nous s'est bien effacée/ s'est bien estompée. Or les deux auteurs nous prouvent que non! Et que les noms qui sont ceux que nous portons tissent avec notre passé oublié une trame solide. Il a fallu bien sûr la patience de Guillaume DURAND à dépouiller les registres d'individualité/ et la science des langues africaines de Kinvi LOGOSSAH pour arriver à cette conclusion qu'un bon dixième des noms utilisés aux Antilles plus particulièrement en Martinique proviennent de l'Afrique et principalement de la Côte des Esclaves. Il y a là quelque chose qui nous rassure/ car nous avons toujours un peu l'impression d'être coupés de nos racines profondes/ ayant intégré un monde qui n'était pas le nôtre à l'origine. Cette vision est fausse sans doute/ car au long des décennies/ au long des siècles s'est constitué une culture antillaise/ nourrie d'apports divers/ qui lui assurent sa spécificité. Une spécificité qui comporte auss/~ ne l'oublions pas/ un volet africain que nous retrouvons donc dans les patronymes de beaucoup d'entre nous.

7

Les auteurs ne peuvent nous renseigner sur la manière dont ces noms se sont conservés. Les esclaves gardaientils entre eux leurs noms africains, à côté des noms chrétiens qui leur étaient attribués? Parvenaient-ils à se transmettre de générations en générations ces patronymes? Ont-ils gardé au fond d'eux-mêmes à travers la nuit de l'esclavage une étincelle identitaire qui leur permettait de savoir qui ils étaient? Peut-être, qui pourra le dire? En tout cas cet ouvrage nous révèle à nous-mêmes des vérités qui remettent en cause bien des choses. Puisse-t-il plonger le lecteur dans une réflexion qui peutêtre sera source de nouveaux approfondissements identitaires.

Lucien-René ABENON Professeur d'Histoire à l'Université des Antilles

et de la Guyane

8

CONVENTIONS

ORTHOGRAPHIQUES

Nous n'avons pas souhaité porter de majuscule à l'initiale des noms de groupes socio-ethniques dont il est question dans cet ouvrage (exemples: blancs, noirs, libres, « béké », « marrons» ...), mais seulement à l'initiale de noms de groupes concernés par un critère géographique (exemples: Africain, Européen, Créole, Antillais, Ibo, Arada, Anglais ...)

D'autre part, nous n'avons pas rajouté aux noms des groupes ethnolinguistiques africains les marques du genre et du nombre du français, le -e du féminin et le -s du pluriel n'étant pas les marques du genre et du nombre dans les langues africaines concernées.1 On parlera donc par exemple des Peul, de l'aire bantou, etc.. . sur une voyelle figure la nasalisation, exemple Le «--» « gâ »=[gan], «nô »=[non]; sur une consonne, il se
prononce [gn], comme en espagnol.

ABREVIATIONS

UTILISEES de la Martinique

A.D.M. : Archives Départementales A.N. : Archives Nationales

1

Certains

de ces mots

portent

parfois

d'ailleurs

la marque

du genre

et du

nombre, sans que leur usage en français ne le dévoile: ainsi le mot « bantu » désigne les [muntu], c'est-à-dire « les personnes », de sorte que si l'on écrit « les bantous», c'est comme si l'on écrivait « les les ntu », le
préfixe ba- étant ici la marque du pluriel.

9

Nous donnions à nos enfants des noms tirés de quelque événement, de quelque circonstance, ou trouvés d'une façon prémonitoire au moment de leur naissance. On m'appela Olaudah, ce qui veut dire, dans notre langue, tribulation ou bonne fortune, et celui qui a une voix forte et parle bien [...]. Un jour, tandis qu'à l'accoutumée tout le monde était allé vaquer à ses occupations et que je restai seul avec ma chère sœur pour garder la maison, deux hommes et une femme escaladèrent notre clôture et nous eurent bientôt pris tous les deux, et sans nous laisser le temps d'appeler ou de nous défendre, ils nous bâillonnèrent et nous emportèrent en hâte dans le bois le plus proche [...] après bien des jours de voyage, durant lesquels je changeai souvent de maÎtres, je tombai aux mains d'un chef coutumier [...] j'en arrivai à penser que j'étais en passe d'être adopté par cette famille et je commençais à me faire à ma situation, [...] quand cette illusion s'effaça tout
d'un coup

[...].

Le premier

objet

qui s'offrit

à ma vue

quand j'atteignis la côte, ce fut la mer, ainsi qu'un bateau au mouillage qui attendait sa cargaison [...] aussitôt, quelques hommes d'équipage me tournèrent et me retournèrent en tout sens pour voir si j'étais solide, et j'acquis alors la certitude que j'avais pénétré dans un monde de démons et qu'ils allaient me tuer [...] quoique n'ayant aucune habitude de l'eau et en ayant eu peur la première fois que je l'avais vue, j'aurais sauté par-dessus bord si seulement j'avais pu enjamber les. filets [...]. Pendant quelques semaines, je fus employé à désherber et à dés empierrer une plantation [...] là on m'appelait Jacob, mais à bord du senau1 African on m'appelait Michel [...] un jour, le capitaine d'un bateau de commerce appelé Industrious Bee [...] m'acheta [...], il avait l'intention de m'offrir à des amis à lui en Angleterre [...]. Le temps que j'étais à bord, mon
1

[Sorte de voilier marchand,

armé ici en navire négrier]

Il

Vasa1. Je commençai à ce moment-là à le comprendre un peu, et je refusai qu'on m'appelle ainsi, lui disant du mieux que je pouvais que je voulais qu'on m'appelle Jacob; mais il dit qu'il n'en serait rien, et il continua à m'appeler Gustave; et quand je refusais de répondre à mon nouveau nom, ce que je commençai par faire, on me gratifiaitde maintes gifles; si bien qu'à la fin je cédai et fus obligé de porter ce nom, qui a toujours été le mien depuis.2

maÎtre et capitaineme donna le nom de Gustave

Dans ce texte, extrait des mémoires d'un des rares esclaves ayant pu apprendre à lire et écrire au XVlllème siècle et raconter son histoire, se trouvent l'ensemble des éléments qui permettent de comprendre la problématique de la survivance des noms africains parmi les esclaves, et jusqu'aux affranchis de 1848: le choc de la traite et le déracinement, le changement de maÎtres, y compris en Afrique, facteur possible de changement de noms, la barrière linguistique entre maÎtres et esclaves et la conscience de la valeur de son nom d'origine, même s'il y a adoption d'un prénom ou d'un nom européen.

1
2

[Célèbre

roi de Suède (1496-1560),

auteur d'une alliance avec François

1er]

Extraits de : O. EQUIANO[son nom est en réalité Ekweano, qui veut dire:

«s'ils sont d'accord, je resterai»], La véridique histoire par lui-même d'Olaudah Equiano, Londres, 1789 et 1814, rééd. Paris, Editions Caribéennes, 1983.

12

DE L'INTERET DE LA RECHERCHE ANTHROPONYMIQUE POUR LA COMPREHENSION DES SOCIETES EN GENERAL ET DE LA SOCIETE ANTILLAISE EN PARTICULIER

révolutions » de la linguistique n'ont guère touché les noms propres: il n y a pas eu - sans doute ne pouvait-il y avoir - d'analyse structurale ou générative des noms propres. C'est pourquoi, aujourd'hui encore, on ne fait guère allusion aux noms propres dans les ouvrages de linguistique, linguistique générale ou linguistique d'une langue
«

Les

moderne

particulière

1

.

Cette déclaration a 18 ans aujourd'hui, et c'est justement l'âge de la majorité où il faudrait que cette nouvelle discipline, l'onomastique, et sa branche spécifique, l'anthroponymie, prennent la place qui leur est due. Il est vrai que depuis cet article de Jean MOLINa, des articles, des monographies ou des ouvrages plus importants sont venus remplir ce vide2, mais il suffit de se rendre dans quelques grandes librairies parisiennes pour se rendre compte de la portion congrue qu'occupe la place réservée aux ouvrages consacrés à l'onomastique, sans parler de l'anthroponymie, qui est elle classée avec la généalogie (quand les libraires savent eux-mêmes quelle est cette discipline « bâtarde», et « avec quoi elle est rangée... »). Claude LEVI-STRAUSS écrivait déjà en 1973 à propos des noms propres: Ce terrain mal exploité leur offrirait pourtant

1
2

J. MOLINO, Le nom propre dans la langue, Langages N°66,juin 1982, Paris,
Le Dictionnaire étymologique des noms de famille, de Marie-Thérèse
régions récente recense 120.000 (sauf les Antilles noms de famille de toutes les et la Réunion), sa parution est très

Larousse, p. 5. MORLET françaises,

(1997) .

13

[aux historiens et aux ethnologues] une souvent déniée, pour travailler de concert1.

occasion,

trop

On s'accorde un peu plus depuis les années 1980 à reconnaÎtre que les sciences avancent par l'interdisciplinarité, . et justement, au croisement de la sociolinguistique, de l'histoire des sociétés et de l'anthropologie, il y a l'anthroponymie, reflet d'une histoire et de ses aléas. Si J'anthroponymie est un outil privilégié pour J'anthropologie, c'est d'abord parce que, en général [. ..], le système des noms propres traduit les tendances dominantes d'une société [...] les systèmes anthroponymiques soit par leur transparence soit par les contradictions qu'ils recèlent par rapport à la réalité sociale sont des points d'observation privilégiés des normes et du fonctionnement d'une société2.

Cette remarque prend peut-être encore plus d'acuité aux Antilles de la période qui nous intéresse, dans le contexte d'un ordre social esclavagiste, où le nom est la manifestation de l'appartenance à l'un des groupes socio-ethniques qui composent la société de cette époque: blancs (<< Grands et
Petits»), gens de couleur libres, esclaves. Il n'est pour s'en convaincre que de constater la multiplicité des ordonnances, règlements, décrets, arrêtés et circulaires pris par l'autorité coloniale sur place ou depuis la métropole, pour interdire aux gens de couleur libres l'usage de noms portés par des blancs, et ce jusqu'à la veille de l'abolition (voir ci-dessous chapitre sur l'affranchissement avant 1848).
1

c. LEVI -STRAUSS,Religion, langue et histoire: à propos d'un texte inédit de

Ferdinand de Saussure in Méthodologie de l'histoire des Sciences HumainesMélanges en l'honneur de Fernand Braudel, Toulouse, Privat, 1973, II, p. 232, cité dans L'Homme N°XX, oct.-déc. 1980 (4), p.s. 2 C. BROMBERGER, Pour une analyse anthropologique des noms de personnes, Langages N°66, p. 116. 14

Quand on étudie les noms attribués aux nouveaux affranchis de 1848, on constate que les sobriquets les plus farfelus ou injurieux voisinent avec des noms manifestement fabriqués de toutes pièces (anagrammes ou autres jeux de mots) et

avec des noms fallu enregistrer
citoyens»

«

normaux », mais ce qui fait là encore la
«

spécificité des Antilles, c'est que ces noms ont été imposés à plus des deux tiers de sa population en 1848, lorsqu'il a

d'un coup en Martinique 73.000
et leur trouver

nouveaux
un nom.

sur les listes électorales

Dans la perspective d'une étude exhaustive des typologies de tous les noms de la population martiniquaise issue de l'esclavage que nous espérons mener par la suite, nous nous consacrons ici aux noms d'origine africaine, car nous avons l'intuition que ces noms comptent parmi les noms qui ont échappé à l'imposition externe - et les textes législatifs évoqués plus haut en ont été un facteur facilitateur - qu'ils sont l'expression d'une survivance interne qui trouve à s'officialiser enfin au moment de l'abolition de l'esclavage. L'étude du contexte socio-historique dans lequel se place le fait linguistique est dès lors une chose essentielle pour expliquer et mesurer cette survivance1. C'est ce que nous faisons dans la première partie, consacrée au cadre juridique lié à l'affranchissement avant et au moment de l'abolition de 1848, ainsi qu'au cadre historique, lié à la traite négrière en Martinique aux XVlllème et XIXème siècles.

De la même façon qu'une étude solide (<<sound») sur les africanismes dans les langues créoles ne peut réussir qu'en « combinant soigneusement
travail de terrain linguistique et anthropologique avec les résultats du travail de l'historien» (G. HUTTAR, Identifying Africanisms in New World Languages: How specific can we get? in S. MUFWENE, Africanisms in Afro-American language varieties, Londres et Athens (Géorgie), University of Georgia Press, 1993, pp. 47-63). 15

1

CHAMP DE L'ETUDE

ET PROBLEMA

TIQUE

Le champ appartenant

de cette étude n'inclut à la période d'émigration

pas la population africaine de 1857 à

1862, dite des «travailleurs

libres»

1

car nous considérons

que ceux-ci n'ont pas subi le même ostracisme vis-à-vis de l'emploi de leur nom africain que les esclaves, et que donc le degré de survivance de leurs noms n'a pas été soumis aux mêmes conditions sociales et ne peut être mis sur un pied d'égalité statistiquement parlant (voir l'exemple de la pérennité des noms d'émigrants arrivés dans des conditions comparables: les Indiens, dont les noms originaux sont restés abondants tant en Martinique qu'en Guadeloupe, et ce malgré un taux de mortalité - lors de leur installation aux Antilles - proche de celui des esclaves). Notre objectif est en conséquence de situer l'existence, l'importance, les origines ethniques et de donner les significations linguistiques des noms de famille d'origine africaine de la population martiniquaise issue de l'esclavage: prénoms, surnoms et patronymes des esclaves et des affranchis d'avant et d'après 1848.

La situation peut s'exposer abruptement par le raisonnement suivant: 1) on peut empêcher un homme de tout faire, sauf de penser 2) un homme n'oublie pas son nom, même s'il choisit parfois d'en changer, ou qu'on lui en impose un autre 3) le problème réside dans le fait que les esclaves ne disposaient pas d'un statut social correspondant à celui d'homme

1

Appelés

aussi

«nèg'

Kongo»,

car majoritairement

originaires

de la

région

du Congo.

16

jours. On a pu lire, dans des écrits très récents1, que les
noms africains avaient soit disparus soit avaient été « perdus» ou ne concernaient que les descendants des «nèg' Kongo» précités ou des vagues d'émigration africaine très récentes. Pourtant, des indices sur les survivances africaines jalonnent les écrits du XVllèmeau XIXèmesiècles, des pères DU TERTRE et LABAT aux délibérations du Conseil privé de la Martinique en 18292.

L'idée que les esclaves avaient pu oublier leurs noms africains, au besoin par le truchement d'un «lavage de cerveau» décervelant digne des romans d'espionnage modernes a eu cours depuis le XIXèmesiècle jusqu'à nos

Cf. P. PINALIE, Abdonise et Théramène, éd. Desormeaux, 1997, p. 25 et D. LAOUCHEZ, Noms de personnes (noms de familles, prénoms, surnoms, sobriquets) à la Martinique, étude diachronique et synchronique dans une perspective de socio-linguistique, Thèse de Linguistique, Paris V, 1984, notamment les pages 51, 55, 57 et 193 à 196, qui se trouvent en contradiction avec d'autres affirmations présentes dans la même thèse (<< Les noms africains qui subsistent sont ceux des engagés arrivés
postérieurement
2

1

à l'abolition

de l'esclavage»).

I/s reçoivent

fort bien

ceux qui les viennent

voir (qui sont ordinairement

ou leurs Alliez, ou des Négres de leur terre) & n'épargnent rien de ce qu'ils ont dans leurs Cases, pour leur faire bonne chere [...] il me répondit qu'il avoit autant fait cette dépense pour leur montrer qu'il estoit bien, & qu'il n'estoit pas miserable comme tel & tel de leur pays, (ce qui fait le sujet le plus ordinaire de leurs conversations) que pour leur faire paroistre son affection [...] que ce pauvre esclave estoit de sa terre, & qu'il lui luy gardoit tousiours un morceau de ce que nous luy donnions, que ce pauvre Négre venoit querir chaque Dimanche. (J. B. DU TERTRE, Histoire générale des Antilles habitées par les Français 1667-1671, Paris 1671, rééd. Editions des Horizons Caraibes, 1973, 3 volumes, Tome II, p. 492). . À cette époque [fait référence à des évènements ayant eu lieu en 1793], les nègres des villes se réunissaient par nations pour danser dans les fêtes publiques. Un drapeau indiquait que tel groupe était formé de Caplaous ou d'Ibos. À la procession de la Fête-Dieu, les esclaves défilent regroupés en ethnies et sous leur bannière propre (Délibération du Conseil privé de la Martinique, 3 décembre 1829, cité par C. CELMA, Les sociétés d'esclaves aux Antilles: histoire comparative, in M. DORIGNY, Esclavage, résistances et abolitions, Actes du 123è congrès des sociétés historiques et scientifiques, Fort-de-FranceSchoelcher, 6-10 avril 1998, Paris, Editions du C.T.H.S., 1999, p. 81). 17

Quant à nous, nous questions suivantes:

nous

efforçons

ici de répondre

aux

Est-ce que les noms africains apparaissant sur les inventaires d'habitations ou les actes d'individualité ne constituent pas uniquement la partie émergée du récif (il fait trop chaud pour les icebergs sous nos latitudes), qui cache une pratique orale d'utilisation et de transmission de ces noms, de mère à enfant par exemple, pour rester dans le très plausible? D'où l'interrogation qui en découle: dans quelle mesure noms ont-ils perduré dans la population créole, jusqu'à jours? ces nos

Nous sommes convaincus que l'origine africaine ne fait plus aujourd'hui l'objet d'un rejet dans l'esprit de la grande majorité de nos contemporains martiniquais, par contre le mot « Afrique» se suffit à lui-même, quand on l'a prononcé, on a tout dit, alors que l'Afrique est un continent et non un pays. Si des traits culturels communs peuvent se retrouver du Sénégal à l'Angola, la grande diversité des peuples qui constituent l'Afrique devrait susciter un intérêt plus approfondi chez ceux qui en proviennent, même si on leur a répété que les mélanges d'ethnies qui ont eu lieu empêchent toute reconstitution... Confronté à ce « puzzle », n'est-il pas possible d'apporter un peu plus de précision et d'aller rechercher des origines plus ciblées pour la population martiniquaise parmi les dizaines d'ethnies concernées par la traite des esclaves? Nous pensons que l'étude de ces patronymes est une alliée précieuse dans cette tâche; c'est là toute notre ambition.

18

L'ETAT DE LA RECHERCHE ANTHROPONYMIQUE SUR LES POPULA TIONS DE LA ZONE CARAïBE ISSUES DE
L'ESCLAVAGE Les mémoires d'un ancien esclave comme ceux d'Olaudah EQUIANO, dont nous avons donné un extrait au début de cette introduction, sont des documents très rares avant 1830 et le mouvement abolitionniste anglais, mais on trouve par contre dès les débuts de la colonisation de nombreux exemples d'Africains ayant gardé leur nom d'origine, de la Louisiane à Trinidad, en passant par Saint-Domingue (c1està-dire Haïti) et la Jamaïque. A la faveur de signalements d'esclaves «marrons », de minutes de procès ou d'inventaires de plantations, nous disposons d'une documentation abondante aujourd'hui grâce aux recherches des Gabriel DEBIEN, Gwendolyn Midlo HALL, Jean FOUCHARD, Josette FALLOPE (voir notre bibliographie pour les titres des ouvrages de référence de ces chercheurs sur ces sujets). En ce qui concerne la Martinique (et la Guadeloupe), disposons là encore de dénombrements d'esclaves nous et de

signalements

de

«

marrons », mais surtout d'un outil qui fait

partie de l'arsenal du système administratif français jusqu'à nos jours: le registre d'état civil, et, spécifiquement pour les petites Antilles Françaises, à l'intérieur de ces registres, les
«

actes de liberté»
XVlllème siècle
2

(ou d'affranchissements),
à 1848\ et les

pour la période
d'« actes

du

registres

d'individualité»

pour la période de 1848 à 1873 (ultime
constatée). Ceux-ci ont été étudiés Emile HAYOT, Jacques PETIT JEAN-

année d'enregistrement par Bernard DAVID,
1

spécifiera

L'ordonnance royale du 31/08/1778 mentionnait dans son article 6 : On dans les actes de baptême des gens de couleur libres, leur état

et le degré de couleur, avec leur surnom, pourvu que ce ne soit pas celui des maÎtres qui les auraient affranchis. Code de la Martinique 1642-1815,
2

vol. II, p. 380. Cette disposition sera renforcée par l'article 1er de
l'ordonnance du 29/04/1836 (voir notre Annexe III,en page 299).
Appelés en Guadeloupe registres des « nouveaux citoyens».

19

ROGET pour la Martinique, mais, du point de vue de l'anthroponymie, le regard a surtout porté sur les blancs et les libres d'avant l'abolition de l'esclavage, et quand il a été porté sur les esclaves ou les nouveaux affranchis de 1848, soit l'aspect linguistique l'a emporté sur la dimension historique, soit la composante africaine n'a pas été
véritablement étudiée
1

.

En lisant chaque acte de ces registres et en relevant minutieusement chaque nom attribué, nous avons constaté pour notre part qu'un grand nombre de noms d'origine africaine s'y trouvaient, dont beaucoup perdurent jusqu'aujourd'hui. Nous avons établi un tableau statistique des noms attribués pages 24 à 27 et nous donnons aux pages 151-278 notre interprétation des significations de plus de 2200 noms d'origine africaine, avérés par l'abondante documentation anthroponymique africaine consultée, et sous le contrôle de locuteurs africains pratiquant les langues des principales populations concernées par la déportation en esclavage aux Antilles. Il est bien certain que ce genre de travail inédit est soumis à une approche circonspecte, de par les déformations subies par ces noms au cours de la transplantation forcée de leurs détenteurs (à ce titre nous avons établi un avertissement dans le chapitre consacré à la présentation de ces noms: Précisions phonétiques, orthographiques et ethnologiques pour une lecture aisée des tableaux). Il est également bien évident qu'une certaine marge d'erreur subsiste dans la discrimination du caractère africain ou nonafricain d'un nom donné, mais cette marge fonctionne dans un sens comme dans l'autre, et nous avons à notre sens été
1

A notre connaissance,

seuls J. FALLOPE, Les esclaves africains à la

Guadeloupe en 1848, d'après les registres d'état civil des nouveaux citoyens conservés aux Archives de la Guadeloupe, Bulletin de la Société d'Histoire de la Guadeloupe N°57-58, 3è et 4è trimestre 1983, pp. 3-25 et J. et D. GODDETLANGLOIS, Dictionnaire des familles guadeloupéennes de 1635 à 1700, Fortde-France, Exbrayat, 1991, ont réellement traité cet aspect, pour la Guadeloupe.

20

plutôt sévère dans le doute et avons plus éliminé que fait du « remplissage».

de noms

Toujours est-il que les chiffres nous donnent une proportion de noms avérés ou supposés africains de 11 % sur la totalité des noms donnés 1, tandis que la population africaine représente à l'époque 7% des esclaves. Josette FALLOPE, pour la Guadeloupe, a établi des proportions comparables pour l'Île-sœur, puisqu'elle avance une moyenne de 11 % d'esclaves nés en Afrique parmi les nouveaux citoyens de 1848 (elle donne même 15% dans un ouvrage postérieur)2. Mais ce qui est plus étonnant est bien le fait suivant: 43% des noms africains martiniquais sont attribués à des Créoles, c'est-à-dire à des esclaves nés en Martinique.

Ceci nous amène donc à nous pencher dans cet ouvrage sur le problème de l'acculturation de l'Africain aux Antilles
- le phénomène de créolisation est en l'occurrence revisité

-

avant de présenter dans les grandes lignes les systèmes anthroponymiques en Afrique, puis les noms africains de la Martinique, en les comparant également avec les noms d'origine africaine d'autres pays de la zone caraïbe concernés par l'esclavage.

1

2

Voir tableau J . FALLOPE,

statistique p. 27 et carte de répartition des noms p. 31. op. cit. (Les esclaves africains à la Guadeloupe en 1848...), p. 7

et Esclaves et citoyens, Société d'Histoire de la Guadeloupe, 1992, pp. 86, 87 et 163. 21

METHODOLOGIE

DE DISCRIMINA

TION

L'état de la recherche anthroponymique en général, et concernant les Antilles en particulier, dont nous avons évoqué l'insuffisance plus haut, se conjugue pour les noms africains avec un double phénomène d'émiettement dans le temps et dans l'espace, dont l'abondance de notre bibliographie est un témoignage. Ainsi, pour arriver à reconstituer ce morceau de sucre dissous dans le thé que constituent les noms en Afrique, il faut consulter énormément d'articles de différentes importances ou des monographies rarement exhaustives, même sur un seul pays, rédigées souvent dans les années 1950 ou antérieurement et/ou publiées exclusivement en Afrique. Néanmoins, par le fait que ces noms sont également des patronymes en Afrique; par le regard des locuteurs africains; par les concordances phonologiques, sémantiques et historico-géographiques; par le fait que certains de ces noms se trouvent en résonance avec le contexte de l'esclavage de par leur sens (exemple: le patronyme «Abénon » : voir explication dans les tableaux des noms); par les comparaisons effectuées avec les noms africains attestés dans d'autres zones de la sphère caraïbe ayant connu l'esclavage 1, ainsi que ceux dénombrés dans les inventaires de plantation et les rôles de bateaux négriers saisis2, il nous semble que cette reconstitution s'appuie sur
1 2

Voir pages 284-287. Parmi les sources consultées,

en plus des actes d'individualité

de 47.500

personnes et des actes d'affranchissements (nombre inférieur mais non comptabilisé) : A.N. AB XIX 3356: Habitation Ga(i)gneron Desvallons, dénombrement d'esclaves. . A.N. T35511: Cote des Inventaires et vente des meubles dans l'habitation de l'Anse à l'Ane contenant 41 pages. . F. THÉSÉE, Les Ibos de l'Amélie-destinée d'une cargaison de traite clandestine à la Martinique (1822-1838), Paris, Editions Caribéennes, 1986, pp. 137-138. . J. FALLOPE, op. cit. (Esclaves et citoyens), pp. 620-621. . J. et D. GODDETLANGLOIS, op. cit., pp. 25-26. . G. M. HALL, Africans in colonial Louisiana, Bâton Rouge and London, Louisiana state University Press, 1992, pp. 408-412. . D. De CAMP, African day-names in Jamaica, Language N°43-1, mars 1967, Baltimore, p. 139.

22

des bases scientifiques et ne peut dès lors faire l'objet que d'ajustements, de corrections et d'enrichissements, mais pas d'une remise en question fondamentale.

Les tableaux des pages suivantes détaillent commune par commune, les résultats statistiques de nos recherches sur les proportions de noms africains donnés en Martinique lors des opérations d'enregistrement des «nouveaux libres» dans les registres d'actes d'individualité.

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1

Cf. B. Di\. VID, Les origines de la population martiniquaise au fil des ans 16351902, Mémoires de la Société d'Histoire de la Martinique N°3, 1973. 2 F. RENOUARD, Statistiques de la Martinique, Paris, Chaumerot, 1822, Tome II [nous n'avons pu nous procurer des chiffres de recensement par communes et par type de population (blanche, libre, esclave), pour une année plus proche de 1848].
3

Les Archives d'Outre-mer

d'Aix-en-Provence

ont déclaré ne pas être en

possession de ces documents, comme d'ailleurs d'aucun acte d'individualité pour la Martinique, hormis ce qui a été microfilmé pour eux par les Archives Départementales de la Martinique.

28

métropole, un retour à de plus en plus d'ordre et à de moins en moins de liberté, jusqu'au 2 décembre 1851, où, sous le nom de Napoléon III, il consolidait sa victoire par un changement de régime politique et un retour à l'Empire, alors que les communes de la Martinique n'avaient pas encore, pour plusieurs d'entre elles, achevé leur travail d'enregistrement et de dation de noms. Les nouveaux affranchis avaient déjà compris à cette date que le vent de la liberté qui avait soufflé en mai 1848 n'avait été qu'une bourrasque, laissant bien vite place à la dure réalité économique: liberté ne signifie pas pour autant égalité.

Quantitativement, si l'on fait abstraction du fait que des registres sont manquants dans beaucoup de communes, nous estimons avoir retrouvé les écarts entre 1820 et 1848 (77.000 pour 73.000), mais ce qui nous semble plus intéressant à la lecture de ce tableau, ce sont ces quelques réflexions, d'ordre qualitatif: Il nous paraÎt possible de souligner une différence de conception quant à l'attribution de « leur» nom aux Africains dans certaines communes: exemples les plus significatifs: au Marin et au Prêcheur: + de 60% de noms africains attribués à des Africains; (et ceci n'est pas en corrélation avec le nombre d'Africains parmi la population esclave de la commune: voir les chiffres absolument opposés du Marin et du Prêcheur sur ce point; ce n'est pas non plus attribuable à une proximité géographique de ces deux communes, au contraire: voir la carte de la Martinique ci-après). le nom des et leur attribuer un nom français: le Carbet, CasePilote, Gros-Morne, le Lamentin, Rivière-Pilote, le Robert, Ste-Luce, le Vauclin dépassent les 70% en faveur de noms autres qu'africains donnés aux Africains (noms français, anagrammes, prénoms, surnoms, qui feront l'objet d'une étude ultérieure). Africains

D'autres communes sont plutôt pour « gommer»

29

Une majorité de communes se situe à 50/50 ou 60/40 vers une de ces deux tendances (Anses-d'Arlet, Ducos, Fortde-France, le François, le Lorrain, Ste-Anne, St-Esprit, Ste-Marie, Trinité, Trois-lIets) La part des Créoles dans les noms africains (globalement 43%) est l'élément le plus surprenant, d'autant plus que localement, on aurait pu s'attendre à ce que les communes n'attribuant pas «leur» nom aux Africains n'attribuent pas a fortiori ce type de nom à des personnes nées en Martinique, or il n'en est rien: dans les communes dépassant les 70% de noms non africains donnés à des Africains, la part des Créoles dans les noms africains est de 40% au Carbet, Case-Pilote, Gros-Morne, au Robert et de 44%,48%,56% et même 58% ! respectivement au Vauclin, à Ste-Luce, au Lamentin et à Rivière-Pilote. Les noms africains représentent quant à eux globalement 11 % des noms donnés, comme nous l'avons souligné dans notre introduction 1, pour une population africaine de 7% parmi la population esclave. La carte page suivante donne un aperçu de la répartition géographique de ces chiffres, et montre un recoupement assez logique entre les noms d'origine africaine retrouvés et le nombre d'esclaves nés en Afrique présents dans ces zones à cette période (voir surtout les communes de Trinité, Ste-Anne, le Marin, Ste-Luce, Diamant et Anses-d'Arlet). Elle recoupe également les régions de traite clandestine en Martinique à partir des années 1815 (voir chapitre sur la traite au XIXème siècle pages 61 à 68).

Et approche les 12% si l'on ajoute les prénoms et surnoms d'origine africaine maintenus dans l'acte d'individualité de 130 personnes ayant reçu un nom « français» (voirAnnexe VI : pp. 304-305). 30

1

RÉPARTITION GÉOGRAPHIQUE EN MARTINIQUE EN 1848-49 DES NOMS AFRICAINS ET DES ESCLAVES NÉS EN AFRIQUE

N.B. : Données non disponibles pour les communes de : St-PIERRE, MACOUBA, BASSE-POINTE et RIVIERE-SALEE

31

I. CADRE

HISTORICO-JURIDIQUE AVANT 1848 D'UN POINT

DE L'AFFRANCHISSEMENT DE VUE ANTHROPONYMIQUE

L'affranchissement avant 1848 dans ses aspects touchant au choix des noms par les affranchis ne fait pas l'objet de l'intérêt du législateur avant 1773: l'édit royal de 1685
(<<

Code Noir»)

donne en fait toute liberté au maÎtre pour

agir comme bon lui semble (cf. son article 55 en Annexe I). C'est seulement à l'usage, et constatant, avec l'accroissement considérable du nombre d'esclaves, et donc de libres 1, qu'il commençait à y avoir un problème de ce côté là2, que les ordonnances se mirent à pleuvoir, toujours avec un seul objectif: empêcher aux gens de couleur libres de porter le nom d'une famille blanche, mais sans succès: ordonnance du 6 janvier 1773 (voir Annexe Il), renforcée par celles du 4 mars 1774 (les libres qui auraient « usurpé» le nom d'un blanc, doivent en changer, et cela doit être porté sur un registre spécial; nous n'avons trouvé nulle trace de tels registres ...), du 31 août 1778 et par l'arrêté du préfet colonial du 15 mars 18033 : Art. XIII: les affranchis et ceux qui pourront l'être par la suite, seront tenus de prendre un nom propre, qui puisse les faire connaÎtre et les distinguer de ceux qui portent le même nom de baptême,. la déclaration qu'ils feront desdits noms sera inscrite sur le registre mentionné [...]
1

La Martinique

passe d'une population

de 6.500 blancs et 14.500

esclaves, pour 500 libres en 1700, à 11.500 blancs et 71.000 esclaves, pour 2.500 libres en 1770 (Sources: B. DAVID, op. cit. (Les origines de la llopulation martiniquaise... ). [ ...] Monsieur de Poincy, dans le temps qu'il était gouverneur de MarieGalante, qui fut fort étonné de s'entendre nommé à la messe où il assistait pour père d'un mulâtre qu'il ne connaissait pas. (HUSSON, Intendant de la Martinique, 1752, A.N. C8A 59, f>304, cité par C. DUVAL, La condition juridique des hommes de couleur libres à la Martinique au temps de l'esclavage, Thèse de Droit, Paris I, 1975).
3

Pour les textes des lois citées, voir DURAND-MOLARD,Code de la
33

Martinique 1642-1815, Saint-Pierre 1807-1814 et Paris B. N. vol. II, IV et V.

Sous aucun prétexte, ils ne pourront porter le nom de leurs anciens maÎtres, ou de tout autre blanc de la colonie, sous peine de radiation et de 1000 livres d'amende, comme aussi il est enjoint sous les mêmes peines à tous ceux qui se seront permis d'usurper ces noms, de les quitter de suite pour en prendre un autre.
[c'est donc que la chose se pratiquait]

Concernant les types de noms, le règlement des administrateurs de Saint-Domingue de 1773 fut repris en Martinique: les mères naturelles sont tenues, lors du baptême de leur enfant de leur donner un surnom tiré de l'idiome africain, ou de leur métier et couleur, mais qui ne pourra être jamais celui d'aucune famille blanche de la colonie. On ne dispose que de peu d'éléments concernant la population servile, par manque d'archives sur ce sujet: on sait néanmoins que l'esclave recevait un nom « chrétien» ou un sobriquet à son arrivée aux Îles (quand il n'avait pas reçu ce nom déjà sur le bateau), qu'il était à cette occasion baptisé (le maître ne respectait pas toujours cette consigne épiscopale, et le baptême, s'il avait lieu, pouvait se faire jusqu'à un an après son débarquement, à condition que la forte mortalité ait épargné l'esclave 1). Baptisé ou pas, il fallait bien lui trouver un nom une fois sur l'habitation, et ce nom devait répondre à deux conditions: pouvoir distinguer deux individus et être compatible avec le système linguistique du maître. Ceci explique que l'on trouve très peu de noms africains dans les inventaires de plantation (de 4 à 15%). On peut se demander si le fait de pouvoir garder officiellement un nom africain n'était pas une faveur du maître (parfois le nom africain est porté par un commandeur ou un esclave ayant des « responsabilités »).

1

B. DAVID,

La paroisse de Case-Pilote 1760-1848, Mémoires de la Société
N°4, 1975, p. 80.

d'Histoire

de la Martinique

34

Par contre, permettent

entre esclaves, raisonnablement de la capitation,

les textes d'affirmer

de l'époque avec G.

ainsi que
1

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«

sur les sociétés
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à côté de ces noms officiels, ceux que l'on déclarait sur
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de toute façon d'un point de vue strictement humain, illogique de penser que l'on peut oublier son nom.

et

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Nous avons consulté les actes d'affranchissements des années 1836-1848 de nombreuses communes (en précisant que de 1836 à 1841, il n'y a souvent dans les actes d'affranchissements qu'un prénom, l'article 1 de l'ordonnance de 1836, qui impose de donner un nom patronymique à l'affranchi, ne fut appliqué rigoureusement et dans l'ensemble des communes qu'à partir de 1841 ; par contre, on trouve des noms patronymiques de libres dans les registres paroissiaux). On ne trouve dans ces registres que très peu de prénoms africains; c'est à notre avis un effet des ordonnances de 1832 et 1836 qui ne déclarent comme recevables que des prénoms issus du calendrier grégorien ou de l'histoire ancienne, (voir Annexe III articles 4 et 6).

1

/I ne se passe guère de Festes & de Dimanches,

que plusieurs Nègres

d'une mesme terre, ou de celles qui leur soit voisines, ne s'assemblent pour se recréer,. & pour lors ils dansent à la mode de leur pays. (J. B. DU TERTRE, op. cit., T. II, p. 491). . C. CELMA, op. cit. (Les sociétés d'esclaves auxAntilles ...), pp. 77-90.
2

G. DEBIEN, Un colon niortais à St-Domingue: Jean Barré de St-Venant 1737-

1810, Annales des Antilles N°19, Fort-de-France, Société d'Histoire de la Martinique, 146 pages, chap. V et VI : La sucrerie Cadush-Barré de St- Venant 1787-1791, p. 80.

35

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