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Les nouveaux entrepreneurs: le cas du Chili

336 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 280
EAN13 : 9782296333000
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Les nouveaux entrepreneurs: le cas du Chili

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5010-5

Cecilia Montero Casassus

LES NOUVEAUX ENTREPRENEURS: LE CAS DU CHILI

Préface par Alain Touraine

Traduit de l'espagnol par Claudia Méndez-Becker

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Joëlle Chassin,Pierre Ragon et Denis Rolland

Dernières parutions:
~BELOT A., La guerre dans la Pampa. Souvenirs et récits de lafrontière argentine, 1876-1879, 1995. ENTIOPE G., Nègres, danse et résistance. La Caraïbe du XVII eau XIXe siècle, 1996. GRUNBERG B., La conquête du Mexique, 1995. GUICHARNAUD-TOLLIS M., Regards sur Cuba au 19ème siècle, 1996. MERIENNE-SIERRA M., Violence et tendresse. Les enfants des rues à Bogota, 1995. ROUX J.-C., L'Amazonie péruvienne. Un Eldorado dévoré par laforêt, 1821-1910, 1994. SARGET M.-N., Système politique et parti socialiste au Chili, 1994. SIGAL S., Le rôle politique des intellectuels en Amérique latine, 1995 SILVA-CACERES R., L'arbre auxfigures, Etude des motifs fantastiques dans l'oeuvre de Julio Cortazar, 1996. TARDIEU J.-P.,L'inquisition de Lima et les hérétiques étrangers, XVIeXVIIe siècles, 1995. TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. TERRAMORSI B., Le fantastique dans les nouvelles de Julio Cortazar,1995. VASCONCELLOS E., La femme dans le langage du peuple au Brésil,1994. YEPEZ DEL CASTILLO I., Les syndicats à l'heure de la précarisation de l'emploi. Une approche comparative Europe-Amérique latine, 1994. CONDOR! P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysandes Andes boliviennes recueilli par F. Estival. BASTIDE R , Les amériques noires. 3e édition, 1996. FREROT C. Echanges artistiques contemporains. La France et le Mexique, 1996. HÉBRARD V., Le Venezuela indépendant. Une nation par le discours. 1808-1830, 1996. ALBALA DEJO C. et TULET J.-C., coord. Les fronts pionniers de l'Amazonie brésilienne, 1996. COICAUD J.-M., L'introuvable démocratie. Les dictatures du Cône Sud: Uruguay, Chili, Argentine (1973-1982), 1996. EZQUERRO M., Construction des identités en Espagne et en Amérique latine, 1996. POLICE Gérard, Lafête noire au Brésil, L'Afro-brésilien et ses doubles, 1997. TARDIEU Jean, Noirs et nouveaux maîtres dans les "vallées sanglantes" de l'Équateur (1778-1820), 1997.

Préface
par Alain Touraine

Pendant longtemps, le monde entier a vu dans le Chili un pays politique par excellence, comme l'étaient aussi la France et la Pologne dans des conditions évidemment très différentes. Depuis dix ans au contraire, le Chili, qui a mené sa démocratisation avec une sagesse que beaucoup ont comparée à celle de l'Espagne et que d'autres ont jugée trop restrictive, apparaît comme la grande réussite économique du continent latino-américain. Un nouveau tigre ou un nouveau dragon est-il en train de grandir sur la côte pacifique? Cette question n'intéresse pas seulement les économistes mais aussi tous ceux qui savent que le décollage ne devient développement endogène (self-sustaining growth) que si des entrepreneurs innovent, si l'Etat crée les conditions favorables à l'investissement, si la distribution des bénéfices de la croissance dans l'ensemble de la population est assurée. De là l'intérêt avec lequel j'ai lu la recherche de Cecilia Montero Casassus, sociologue chilienne, appartenant au Centre National de la Recherche Scientifique français et chargée par celui-ci, et plus précisément par le Centre d'Analyse et d'Intervention Sociologiques (CADIS) de Paris, auquel elle appartient, d'analyser le développement des entrepreneurs (el desarrollo empresarial) au Chili au cours des dernières décennies. L'objet de la recherche est donc précis. Il ne s'agit ni de présenter l'ensemble de l'histoire économique du Chili depuis les années soixante ni de faire une analyse générale de la situation actuelle, mais de répondre à une question précise: assiste-t-on à la formation d'un acteur social nouveau: les entrepreneurs? Mais la réponse à apporter à c(jtte question précise exige une analyse plus

générale, prenant en compte des aspects très divers de la situation cbjljenne. Je prends donc la liberté ici de présenter mon interprétation des démarches et des résultats de Cecilia Montero Casassus. L'idée qui s'impose au lecteur est la séparation nette de deux processus: l'un est l'ouverture de l'économie chilienne et par conséquent son changement de modèle de développement, d'un modèle hacia adentro à un modèle hacia afuera; l'autre est l'apparition d'un groupe vigoureux d'entrepreneurs et la construction par le Chili d'un développement endogène. Les deux processus ne sont ni de même nature ni de même ampleur. L'économie chilienne a connu une véritable révolution qui a mis à mal beaucoup d'industries formées pendant la période de substitution des importations et qui a été dirigée et utilisée surtout par les groupes fmanciers, dont les principaux sont des conglomérats plutôt que des agents de financement de la production. Cette domination du capital financier a été particulièrement nette pendant la période 1975-82. Sa réussite a été inséparable de la chute politique et économique du régime antérieur, de sorte qu'il est difficile de choisir entre les deux thèses qui s'opposent classiquement sur l'interprétation de cette période: s'agit-il de la destruction du système politique et économique antérieur, ou cette politique a-t-elle un aspect fundacional, comme le pense en particulier Manuel Antonio Garreton ? Il Y a certainement, pendant cette période, une volonté d'action cohérente et à long terme, mais les résultats n'en furent guère solides et l'économie chilienne bascula dans une crise profonde en 1981-82, crise surtout financière, dont elle mit plusieurs années à se redresser. En revanche, après l'écroulement du système bancaire, on assista, au long des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, à des transformations économiques profondes et surtout au développement d'exportations nouvelles, cellulose, farine de poisson, fruits en particulier, auquel s'ajouta un nouveau développement de l'industrie minière dont les immenses possibilités sont encore faiblement exploitées. Cecilia Montero Casassus définit bien cette transformation de l'économie, qui passe d'une production 8

pour le marché intérieur à la production de commodifies, qui sont le plus souvent des produits naturels, pour le marché international. Mais le succès, souvent spectaculaire, de ces nouvelles exportations ne suffit pas à affirmer que le Chili est devenu solidement un nouveau pays industriel ou, en termes plus généraux, une économie émergente. Ce que le Chili a réussi, dans des conditions politiques dramatiques, est la rupture avec un système économique fortement dégradé et l'ouverture internationale de son économie. Ce qui constitue, en effet, une condition préalable essentielle du développement économique. Beaucoup de pays en Europe, en Amérique Latine et dans d'.autres parties du monde, n'ont pas réussi cette mutation ou ne l'ont réussie que partiellement et tardivement, tant la rupture avec le système socio-politique et pas seulement économique antérieur était difficile. L'autonomie de l'activité économique par rapport aux interventions de l'Etat, ellesmêmes presque toujours fortement associées à des objectifs proprement politiques, n'a pas été obtenue dans la plupart des pays latino-américains, qui sont restés longtemps marqués par la confusion de l'économie et de la politique, en particulier au Mexique, en Colombie, au Venezuela, et pendant longtemps en Bolivie et surtout au Pérou. Elle a aussi été longuement refusée par un Brésil dont toute l'histoire économique avait été dominée par le rôle dirigeant de l'Etat. Et que dire de l'Argentine, dont on a pu écrire qu'elle était une économie de la rente plutôt que de la production? La crise politique brutale, qui conduisit au coup d'Etat, à la répression sanglante et à la disparition de toute vie politique indépendante du pouvoir militaire, liquida d'un coup l'ancien système économique, et il est vrai que, dès 1975, se manifesta la volonté d'une mutation générale de l'économie et de la société. Depuis cette date, le monde entier a suivi, plus ou moins vite, plus ou moins activement, le même chemin qu'on a cru d'abord être celui d'une droite autoritaire mais qui fut adopté aussi par les démocraties occidentales comme par les régimes communistes ou nationalistes autoritaires. Mais cette rupture n'entraîna nulle part automatiquement un développement durable, et même au Chili, ce sont les années quatre-vingt et non les années soixante-dix qui virent 9

des progrès durables s'installer. Progrès remarquables puisqu'en quelques années, on assista au redressement des salaires réels et, plus largement, on vit s'éloigner définitivement le danger d'une économie d'enclave que le Chili avait si longtemps connue à l'époque où le salitre et le cuivre étaient rois. C'est pendant ces années aussi que se forma une catégorie d'entrepreneurs. Le Chili avait rarement eu une vocation entrepreneuriale, qu'on ne trouvait en ce pays, comme en Colombie, au Brésil ou au Venezuela, que chez des hommes d'origine ou de nationalité étrangère. Le commerce international et les banques occupaient beaucoup plus de place dans la vie économique que l'industrie. Or Cecilia Montero Casassus démontre la naissance d'une catégorie d'entrepreneurs qui ne sont ni des self-made men ni des héritiers, mais des professionnels bien éduqués, connaissant le monde, soucieux de gestion, d'organisation et d'innovation et pas seulement d'opérations financières. La lecture de ce livre nous convainc que le Chili dispose enfin, à côté des grands conglomérats qui dominent son économie, d'un groupe, encore réduit mais dynamique, d'entrepreneurs. Peut-on conclure de cette observation que le Chili est entré de manière irréversible dans le changement endogène? Une telle conclusion irait très au-delà des réalités observables. Le Chili reste dominé par le succès de son ouverture économique et par la vigueur de son capitalisme financier. L'exportation active de matières premières ou de produits naturels donne au pays des ressources financières considérables, mais il n'est pas encore clair qu'elles soient déjà devenues des instruments de création d'une économie et d'une société plus intégrées. L'avenir minier du pays est brillant, mais il dépend surtout d'entreprises étrangères. La distribution du produit reste injuste, comme le montre le fait que l'enrichissement du pays, qui a réduit la part de la population qui vit dans la pauvreté, s'est pourtant accompagné d'un accroissement des inégalités économiques. Et ce capitalisme, si activement dirigé hacia afuera ne convient-il pas à un système politique qui reste sous surveillance des militaires, qui sont peu disposés à assister à un retour des revendications sociales? L'incertitude qui pèse sur 10

l'avenir du Chili est d'autant plus grande que partout dans le monde commencent à se dissiper les illusions libérales. Autant le choc ou la transition dirigés par les libéraux ont eu des effets profonds et irréversibles en détruisant partout dans le monde l'Etat interventionniste et la confusion de l'économie et de la politique, autant on sent de plus en plus partout les effets négatifs d'une globalisation qui est avant tout le triomphe du capitalisme financier et sa séparation croissante d'avec la vie économique et sociale de chaque pays. Dans cette situation chargée de dangers de crise, les facteurs positifs de développement sont importants au Chili. Le plus concret est probablement l'importance donnée depuis très longtemps dans ce pays à l'éducation et plus précisément à la formation des élites dirigeantes. Le niveau professionnel, scientifique et technique des grandes universités est excellent et il existe au Chili une éthique du travail et un goût très vif de la modernisation technique. Surtout, ce pays qui, après de longs déchirements, a vu se fermer toutes les portes de l'idéologie, se jette aujourd'hui avec ardeur dans la transformation économique. Et c'est ici que se place la transformation qu'étudie Cecilia Montero Casassus, l'apparition d'entrepreneurs. Ce fait ne doit pas être considéré seulement comme un élément particulier d'un développement plus global déjà en marche, mais comme un facteur important, peut-être décisif, d'un processus de véritable développement, alors que le contexte économique, social et politique, à la fois national et mondial, peut encore orienter le Chili dans une voie différente, celle d'un développement des échanges internationaux plus que de l'économie nationale, celle de la religion du libre-échange et de NAFTA plutôt que celle d'une industrialisation et d'une redistribution selon des modèles qui ne peuvent plus être ceux de l'Europe occidentale d'après-guerre, mais qui doivent nécessairement redonner la priorité à l' hacia adentro, car il n'y a pas d'autre modèle durable que celui qui veut transformer globalement toute la société et élargir la participation du plus grand nombre à la modernisation. Soyons clair: le Chili n'a pas encore traversé la zone dangereuse des conflits qu'ont connus la Corée ou Taïwan. On peut espérer qu'il n'aura pas à connaître de Il

crises graves et que ses institutions démocratiques lui permettront de choisir de plus en plus clairement la voie du développement intérieur et de la justice sociale. Déjà le Chili améliore ses infrastructures et il lance un vaste programme éducatif. Ce sont là des indications plus qu'encourageantes, qui vont dans la bonne direction. Bientôt le pays, arrivé à la fin d'une longue phase de transition, pourra s'interroger ouvertement sur l'avenir qu'il se choisit. C'est à moment-là seulement qu'on pourra savoir si les nouveaux entrepreneurs annoncent et préparent le développement endogène du Chili ou si leurs compétences et leur activité sont mises au service d'un capitalisme avant tout exportateur et financier. Mais sans la présence de ces entrepreneurs, la voie du développement serait interdite. L'avenir du Chili dépendra de sa capacité de faire agir ensemble ces entrepreneurs, qui regardent plus volontiers à droite, et ceux qui, dans l'esprit de la gauche, souhaitent plus de justice et de participation sociale. Le livre de Cecilia Montero Casassus ne peut pas apporter une réponse complète à ces questions trop vastes, mais il nous est indispensable pour évaluer la situation actuelle, non pas seulement d'un groupe social particulier, mais d'un pays, le Chili, qui est entré dans la zone où le développement durable, encore incertain, est déjà possible. Le Chili a réussi sa période de transition, mais à un coût social et politique très élevé; c'est maintenant qu'il va prendre les décisions qui peuvent faire de lui, en deux ou trois décennies, un véritable nouveau pays industriel. La présence d'un groupe important de nouveaux entrepreneurs est une des principales chances du succès probable du Chili.

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Introduction

«Il existe deux sortes d'ouvrages sur les problèmes économiques et sociaux. Les premiers sont écrits dans la certitude d'apporter une réponse ou tout au moins une thèse générale, qui pour l'auteur correspond à une intuition limpide. Et puis, il y a d'autres livres écrits dans le mouvement même d'une recherche: l'auteur se met à travailler parce qu'il est hanté par une question sans réponse, par une inquiétude qui ne lui laisse pas de repos. Ces deux sortes d'ouvrages sont très différentes pour une raison simple: l'esprit concentré sur une réponse déterminée aura tendance à considérer qu'elle s'applique non pas à une seule question, mais à plusieurs; tandis que l'esprit concentré sur une question ne sera pas satisfait par une seule réponse, mais cherchera à en découvrir plusieurs. » (A.a. Hirschman, How policy is made, 1963). Sous quelles conditions une économie nationale voit-elle surgir un patronat dynamique? Telle est la question à l'origine de cet ouvrage1. Son exploration nous a conduite au Chili et à son histoire lointaine et récente.

1. Ce liwe présente les résultats d'un travail réalisé entre 1989 et 1994 sous les auspices du Centre d'analyses et d'interventions sociologiques (CADIS) et de la Corporaci6n de Investigaciones Econ6micas para Latinoamérica (CIEPLAN, Chili). Il comprenait plusieurs recherches: une enquête auprès d'un certain nombre d'entrepreneurs prospères (1989-1990), une enquête auprès de producteurs de fruits (1992-1993), trois ateliers avec des entrepreneurs des secteurs agricole, textile et fruiticole, et enfm une étude de cas sur les stratégies de gestion de la main d' œuwe (1994). Je remercie ici Alain Touraine pour son appui tout au long de ce travail, ainsi que la CIEPLAN pour son accueil et son soutien, et enfm le CNRS qui m'a permis de réaliser un travail sur le terrain au Chili.

Effectivement, le Chili actuel compte nombre d'entreprises de dimension internationale qui investissent dans le monde entier. Le pays exporte ses ressources naturelles, ainsi que des produits industriels et un certain savoir-faire en matière de gestion. Le nombre d'entrepreneurs a augmenté. La capacité d'entreprendre gagne toute la société tandis que l'ancien réflexe de tout demander à l'Etat semble bien avoir disparu. Les temps des monopoles et du capitalisme patrimonial, où les grandes entreprises, contrôlées par quelques familles fortes de l'aide et de la protection de l'Etat, se bornaient à gérer des rentes de situation, semblent révolus. L'économie de marché mobilise toutes les énergies de la petite, moyenne ou grande entreprise ainsi que de tous ceux qui travaillent à leur compte. Le Chilien est aujourd'hui un individu affairé, toujours à l'affût de nouvelles opportunités et de projets innovateurs; il n'est plus épargné par le stress de la modernité. D'où vient cette sorte de folie collective? S'agit-il de l'éveil de qualités entrepreneuriales qui étaient restées latentes et ensommeillées dans l'inconscient collectif? Ou bien cette impulsion est-elle due aux souffrances traversées par le pays au cours des décennies précédentes? Bref, comment sommes-nous passés d'un « trop d'Etat» à la situation actuelle, que certains caractérisent par « trop de marché» ? On a beaucoup écrit sur les réformes économiques qui ont conduit au changement du modèle de développement chilien. Mais l'intérêt pour cette question reste intact, et le « cas chilien» continue à susciter maints projets de recherches et de travaux universitaires. C'est que, sans doute, cette question n'est pas épuisée par la seule analyse économique, ni d'ailleurs par les explications à la mode le plus souvent proposées. En effet, les interprétations sur l'essor de l'économie de marché au Chili reposent en général sur une vision à court terme, qui ne tient pas compte de I'histoire économique et institutionnelle du pays; elles se focalisent sur les réformes économiques introduites par le gouvernement militaire, sans analyser ce que la transition démocratique a conservé ou au contraire aboli de ces réformes. Le point de vue le plus courant, celui de I'homme de la rue, consiste à attribuer à l'autoritarisme des militaires la réussite des réformes économiques. Or, il est patent que lorsque les militaires ont pris le pouvoir au Chili, ils n'avaient pas l'ombre d'un projet 14

économique. Le caractère totalitaire et autoritaire du régime était une réponse à une situation politique extrêmement polarisée et instable. Les militaires ont appliqué un néo-libéralisme radical pour la simple raison qu'il n'y avait pas d'autre projet en vue: c'était une alternative du moment, qui ne correspondait pas à un projet. Ce choix a donné lieu à diverses tentatives conduites par une élite technocratique sans attaches avec l'univers des militaires, dont certaines se sont soldées par un échec. Si, comme chacun sait, le caractère dictatorial d'un régime peut vaincre efficacement les résistances corporatives à l'égard de la politique d'ajustement structurel, en revanche l'autoritarisme est impuissant devant la crise et la désintégration sociales provoquées par cette même politique d'ajustement. L'autoritarisme a permis de briser les habitudes installées lors du modèle précédent, mais en soi la main de fer ne forme pas des esprits schumpétériens. Un autre point de vue est celui de l'interprétation libérale des effets de l'étatisme, selon laquelle ce serait l'interventionnisme pratiqué par l'Etat dans le passé qui aurait jugulé l'esprit d'entreprise et empêché le libre jeu de la concurrence. Ainsi, le retrait de l'Etat aurait suffi à rétablir les lois du marché. Cependant, différentes expériences, tant en Amérique latine qu'en Europe de l'Est, ont amplement démontré que les privatisations et le désengagement de l'Etat ne sont pas en soi des facteurs permettant de construire un nouveau modèle de développement. Le cas du Chili ne constitue pas une exception à cette règle, à en juger par la lenteur de l'apparition de comportements proprement entrepreneuriaux, lesquels se manifestent essentiellement par un taux élevé des investissements et par la recherche de marchés à l'exportation. Ainsi, notre question centrale ne trouve une réponse convaincante ni dans la thèse sur l'autoritarisme ni dans la thèse libérale. La transition vers une économie dynamique et compétitive suppose un nouveau type d'intégration stratégique entre les agents économiques, la société et le système politique. Cela implique, entre autres choses, l'existence d'un nouveau sujet social autonome, capable de former un projet et d'entraîner toute la société dans son élan. Dans une économie de marché, c'est le sujet patronal qui occupe une place centrale; la reconnaissance publique du rôle crucial des entrepreneurs dans le développement est d'ailleurs un des grands changements opérés récemment au niveau mondia!. La valorisation sociale de l'initiative

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privée est certainement l'apport le plus visible et le plus durable de la pensée libérale des années 1980. Au Chili, la complexité du passage à l'économie de marché apparaît, dans toute sa richesse, comme un processus douloureux et contradictoire, ce qui représente un vrai défi pour les sciences sociales. Nous proposons une relecture du cas chilien dans l'idée qu'il peut servir d'exemple à d'autres pays actuellement en phase de modernisation, à condition toutefois de replacer la réflexion dans une perspective historique. Celle-ci nous montre un pays qui a tenté en vain diverses expériences, avec un tissu social fortement polarisé dans la lutte idéologique, un secteur privé caractérisé par un certain immobilisme et peu enclin à se moderniser, une culture fortement imprégnée de la présence de l'Etat dans tous les domaines de la vie économique, sociale et politique, une économie mono-exportatrice reposant sur les devises produites par le cuivre et, enfin, des entrepreneurs dépourvus d'ambition exportatrice. Ce tableau a commencé à évoluer à partir de 1985. Après plus de trente ans de leadership étatique sur le processus d'industrialisation, un retournement a eu lieu en faveur du secteur privé. Il s'est produit à deux niveaux. D'une part, le patronat a cessé d'attendre protection et aides de la part de l'Etat. D'autre part, l'Etat lui-même a entrepris d'imposer politiquement une nouvelle ligne économique. Il est bien connu que les réformes économiques ne peuvent satisfaire tout le monde, et qu'elles ne sont pas toujours acceptées par tous les secteurs patronaux. Il est assez naturel qu'un gouvernement autoritaire, idéologiquement proche du patronat, ait réussi à gagner sa confiance. En revanche, il est plus surprenant de voir que les chefs d'entreprise ont continué d'adhérer à la politique économique du gouvernement après le retour de la démocratie. C'est ce qui s'est passé dans les années 1990 : des secteurs idéologiquement distants, tels que le centre-gauche et la droite économique, ont signé des accords et noué des relations de coopération qui se maintiennent et se renforcent jusqu'à présent. Le modèle économique chilien est clairement un modèle de marché fondé sur le développement entrepreneurial. Malgré les efforts des gouvernements démocratiques pour introduire une certaine équité, ce modèle favorise essentiellement le patronat. Notre propos dans ce livre n'est ni de critiquer ni de faire l'apologie du modèle, mais d'avancer dans la voie d'un questionnement sur les processus qui l'ont 16

rendu possible. Ainsi, nous analyserons en détailles conditions qui ont permis la création d'un nouvel ordre entrepreneurial et qui ont incité les entrepreneurs à devenir un sujet social tout en assumant un nouveau rôle en tant qu'agents économiques. L'analyse comprend un aspect historique (première partie) et un aspect analytique (deuxième partie) et présente les résultats d'une vaste recherche sur les facteurs sociaux et institutionnels ayant favorisé l'initiative privée dans le cas précis du Chili. Les entrepreneurs et le développement Une vague de privatisations a déferlé sur tous les continents, faisant table rase des régimes d'économie planifiée ou mixte. Le libéralisme a balayé les systèmes complexes de protection des industries nationales, tandis que les réfonnes institutionnelles modifiaient les mécanismes d'attribution des ressources et réduisaient l'impact des groupes de pression sur l'Etat. La nouvelle discipline macro-économique a également modifié le comportement des agents économiques, en réduisant le rôle interventionniste de l'Etat et en poussant les entrepreneurs à se reconvertir et à devenir plus compétitifs. Le réajustement macro-économique a rendu l'économie plus performante, en ce sens que la croissance se fonde désormais sur l'exploitation des avantages comparatifs et sur une utilisation plus efficace du capital et des autres facteurs de production. Malgré son coût social très élevé, cette évolution ne surprend plus personne. L'économie de marché fait maintenant partie du nouveau sens commun. L'abondante littérature amassée au cours des dix dernières années sur les réformes macro-économiques - politiques d'ajustement structurel, programmes d'ouverture commerciale, plans de

modernisation de l'Etat

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renforce l'idée d'une certaine convergence

des processus historiques. Cette image a fort bien été résumée par F. Fukuyama lorsqu'il affirmait que le monde a évolué dans le sens d'une généralisation des régimes démocratiques à économie de marché. Pourtant, cela n'a pas toujours entraîné une amélioration du bien-être. Les économies industrialisées ne parviennent pas toutes à maintenir des niveaux élevés de productivité. Par ailleurs, le fossé se creuse entre les économies développées et celles des pays en voie de développement. Les chiffres relatifs au chômage, à la pauvreté et à la corruption nous rappellent que la perspective néo-libérale, selon laquelle l'équilibre macro-économique est un facteur de croissance économique, demeure 17

insuffisante. La question du développement et de ses conditions est loin d'être résolue, et nous incite à nous interroger, d'une part, sur les rapports entre l'économie et la politique et entre l'Etat et la société et, d'autre part, sur le rôle exact des entrepreneurs dans le développement. Du point de vue des sciences sociales, le thème de la compétitivité des entreprises apparaît comme une question complexe, où interviennent des facteurs venant aussi bien « d'en haut» (l'action de l'Etat, de la technocratie et de la classe politique) que « d'en bas» (l'action des agents économiques). Il est certain que des sujets de réflexion tels que la mobilisation d'un groupe humain dans un sens déterminé, l'adoption de certains comportements et de certaines décisions économiques, l'élaboration de stratégies orientées vers l'exportation et la participation réussie dans une guerre commerciale déchaînée sur les marchés mondiaux, exigent une analyse pluridisciplinaire. Celle-ci en est à peine à ses débuts. La théorie économique du développement ne s'est jamais particulièrement intéressée aux entrepreneurs, qu'elle a toujours enfermés dans une véritable boîte noire. La recherche sociologique s'est surtout consacrée à des études morphologiques décrivant le profil des classes possédantes. Quant aux sciences politiques, elles se sont penchées sur les rapports entre l'acteur patronal, en tant que sujet collectif, et le système politique. Enfin, d'autres études plus récentes adoptent un point de vue anthropologique pour expliquer la capacité d'initiative privée observée dans les cultures traditionnelles asiatiques et africaines (Berger, 1991 ; Deneuil, 1992 ; Trinh, 1992). Dans notre investigation sur les conditions de l'émergence des qualités entrepreneuriales, nous avons tenté d'intégrer plusieurs approches. Il est clair que l'apparition d'une classe entrepreneuriale suppose bien d'autres facteurs que la simple existence d'individus exceptionnels ou d'un contexte politique et institutionnel favorable. Suivant l'analyse de Weber, il convient de prêter attention aux transformations ou ruptures historiques qui viennent bouleverser les motivations, les comportements et la mentalité des individus. Ces ruptures sont à l'origine d'un nouveau système moral et de nouveaux modes de vie. Pour cette raison, nous tenons à souligner l'impact des crises sociales et politiques vécues par la société chilienne sur la formation d'un projet entrepreneurial. Cette voie nous éclaire sur certains épisodes qui signifient une rupture à l'égard de la façon de 18

faire traditionnelle, ainsi que sur les crises sociales qui ont modifié certains comportements patronaux. Les réformes dites structurelles mises en œuvre à partir de 1965 ont représenté une première rupture. Le caractère fondateur du régime militaire, les réformes économiques et les « modernisations» ont représenté une deuxième rupture majeure. Enfm, la proposition néo-libérale a également eu un impact idéologique en ceci qu'elle a proposé à l'entrepreneur un ensemble de valeurs qui sont devenues le fondement de sa nouvelle vision de l'économie et de la société. Mais il manquait encore un facteur d'intégration, venant cimenter l'ordre social autour du principe de l'économie de marché. Schumpeter insiste sur l'importance d'un climat social favorable qui puisse donner au projet entrepreneurial toute sa légitimité. Les élites peuvent créer des institutions économiques en vue d'aider les entrepreneurs à élargir leurs horizons, mais il faut également qu'un ensemble d'institutions publiques et privées apportent leur soutien à l'initiative privée et lui accordent une légitimité. Les économistes formés à l'Université de Chicago n'ont pas créé ce cadre institutionnel du jour au lendemain. Il existait toutefois une base institutionnelle, héritée du modèle antérieur de développement, avec une administration publique relativement efficace, une éducation nationale bien implantée, des services publics corrects et un bon niveau chez les professions libérales. De ce point de vue, la reconversion du Chili vers l'exportation est le résultat d'une série de processus lentement mûris, des réformes économiques des années 1970 et 1980, et enfm de la capacité politique des gouvernements démocratiques de gérer une économie de marché. Mais aucun de ces processus n'est l'œuvre des entrepreneurs eux-mêmes; ils n'apparaissent pas, dans cette perspective, comme des acteurs ayant conçu et défendu un projet leur appartenant en propre, mais simplement comme les premiers bénéficiaires des initiatives mises en œuvre par l'élite. L'esprit d'entreprise, une qualité bien rare L'esprit d'entreprise ou entrepreneurship est un phénomène qui ne se laisse pas résumer par des statistiques. La question clé n'est pas tant le nombre plus ou moins grand d'entrepreneurs, que l'existence de l'initiative privée. La capacité de concevoir des projets est à la portée de bien des gens, ce qui n'est pas le cas de l'initiative privée. Dans le cadre de ce travail, nous nous intéressons aux activités économiques 19

individuelles qui supposent l'élaboration d'un projet, la prise de décisions risquées et le développement de nouveaux produits ou la découverte et l'exploitation d'un créneau dans le marché des biens ou des services. Selon cette approche, l'entrepreneur est la personne qui détient ou contrôle les moyens de production et qui a la capacité de les utiliser de façon innovante. Nous distinguerons donc la fonction proprement entrepreneuriale (les chefs d ' entreprise) des fonctions administratives ou de gestion (cadres de direction, managers) ainsi que des fonctions fmancières (investisseurs, capitalistes). Le cadre de direction peut avoir toutes les qualités d'un chef d'entreprise mais, n'étant pas propriétaire des moyens de production, il ne met pas en jeu son patrimoine. L'investisseur, lui, n'intervient pas dans la gestion de l'entreprise. Quand on pense à l'entrepreneur, on considère essentiellement un ensemble de traits de caractère et de caractéristiques psychosociales supposés constituer l'esprit d'entreprise: appât du gain, goût du risque, capacité d'innover, instinct et persévérance. Ces mêmes traits de caractère servent aussi à déterminer les défauts des entrepreneurs. Les entrepreneurs qui ne répondent pas à ce schéma idéal sont jugés rétrogrades et responsables de l'immobilisme économique. Mais le tempérament des entrepreneurs et leurs caractéristiques individuelles ne suffisent pas à expliquer la naissance et l'essor de l'initiative privée. De nombreuses personnes possèdent ces qualités. On en trouve même dans des pays à très faible croissance. Une autre démarche explicative semble donc s'imposer, comprenant une analyse intégrée et théorique du développement de l'initiative privée en tant que processus social et culturel. Les spécialistes de la société chilienne n'accordent généralement à l'entrepreneur qu'un rôle secondaire. D'autres personnages sont au premier plan de I'histoire: les héros de l'Indépendance, les combattants illustres, les hommes politiques, les intellectuels et les artistes, et enfm le mouvement ouvrier et ses luttes. Comme nous le verrons dans la première partie de cet ouvrage, les historiens de l'économie mettent l'accent sur le rôle pionnier de certains entrepreneurs du début du siècle, au cours de l'essor exportateur des grandes exploitations minières et de l'industrialisation. Mais ces personnages ne sont pas devenus des modèles. Leur image s'est estompée avec le temps et n'a pas pu résister à la valorisation négative qui pèse sur les chefs

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d'entreprise. Cette attitude à l'égard des entrepreneurs et de l'entreprise a déteint sur l'état d'esprit général des sciences sociales en Amérique latine au cours des années 1960. En effet, dans ce continent ravagé par les inégalités sociales et par les luttes pour le pouvoir, la sociologie s'est surtout penchée sur les aspects politiques. Cet intérêt démesuré pour l'évolution du système politique a conduit à assimiler de façon un peu rapide le secteur entrepreneurial à la classe dite oligarchique, Ce noyau social, par son conservatisme et son monopole de pouvoir, est ainsi jugé responsable du retard de l'industrialisation. Puis l'intérêt s'est porté sur l'Etat en tant que moteur du développement et de l'industrialisation. L'Etat a été le premier agent modernisateur, lorsqu'il favorisait les investissements et les initiatives dans le secteur public. Ce contexte a vu apparaître les grands projets d'« ingénierie sociale» réalisés par certains Etats latino. 2
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Puis la révolution cubaine a entraîné une large diffusion de la conception structuraliste d'orientation marxiste. La pensée militante s'est alors efforcée de justifier la lutte contre l'impérialisme et contre le grand capital national, tout en se focalisant sur l'opposition entre capital et travail. Le rôle des entrepreneurs dans le développement n'entrait pas dans ce cadre théorique. Semes comptaient les conséquences sociales et politiques de l'action de la classe dite dominante, dépendante des capitaux étrangers. En même temps apparaissaient des ouvrages sur l'économie et la sociologie du développement, influencés par la théorie de la modernisation d'inspiration nord-américaine. Ils présentaient des recherches sur l'urbanisme, les migrations, l'éducation, la mobilité sociale et le comportement politique des segments sociaux (Lipset, 1967 ~ Germani, 1963). Pendant les années 1960, les valeurs propres aux sociétés industrielles étaient défendues et diffusées à partir des Etats-Unis, à travers l'Alliance pour le progrès, dans le but de contrer l'apparition des mouvements révolutionnaires. Mais cette tentative n'a pas réussi à briser la popularité de la pensée structuraliste ni à promouvoir les valeurs de l'initiative privée dans les pays à économie
2. La Corporation pour le développement (CORFO) créée au Chili et la Nacional Financiera au Mexique sont des exemples de réalisations dans cet esprit.

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mixte. Le résultat a été une accélération des réformes jugées prioritaires afm de suivre la voie des pays industrialisés, en négligeant les potentiels de croissance endogène que les structures sociales traditionnelles pouvaient offrir. Le volontarisme politique s'est accentué avec les expériences révolutionnaires et réformistes des années 1960, qui visaient à élargir le système démocratique et la régulation des économies mixtes, ainsi qu'à démanteler les fondements du pouvoir oligarchique. Les perspectives pour sortir de l'immobilisme n'incluaient pourtant pas la création d'une classe entrepreneuriale moderne. D'un point de vue politique, c'est plutôt le contraire qui s'est passé. Loin de s'engager dans des projets modernisateurs, les secteurs patronaux se sont repliés dans un conservatisme autoritaire. On a dit que «les propriétaires fonciers se sont embourgeoisés» tandis que «la bourgeoisie industrielle est devenue aristocratique» (Faletto, 1971); la vérité est que ni les uns ni les autres ne se sont comportés comme une véritable élite dirigeante, pas plus qu'ils n'ont soutenu l'Etat dans sa gestion volontariste du processus de développement. De son côté, la recherche universitaire n'a pas fait de l'entreprise ou des entrepreneurs son objet d'étude. Elle s'est concentrée sur le thème des rapports et des conflits entre l'Etat et les acteurs sociaux (Zapata, 1985)3. Les rares études faisant référence au patronat se contentaient d'un abord négatif et superficiel. Pendant les années 1960, un certain nombre d'études font état de la prédominance des entreprises privées de type traditionnel, appartenant à une seule personne ou à une famille et dirigées par elles (Fillol, 1961 ; Geiger, 1964; Galofré, 1970). Il s'agissait d'entreprises sans ambition technologique et sans stratégie d'expansion à long terme. Leurs dirigeants n'avaient pas de formation particulière, notamment technique, se contentant d'assurer une gestion de type paternaliste. Les marchés n'étaient pas concurrentiels, et les différentes familles se protégeaient mutuellement contre l'éventuelle arrivée de concurrents
3. A l'exception notable d'une recherche comparative menée par la CEP AL intitulée « Le patronat industriel en Amérique latine». Ce travail est le résultat d'une enquête concernant les origines, le niveau de formation et les comportements des entrepreneurs. Cette enquête ne distingue pas les cadres de direction des chefs d'entreprise. Au Chili, l'enquête a été conduite par G. Briones (1963). 22

nouveaux. Les entrepreneurs jouissant d'un monopole utilisaient le contrôle des prix pour accroître leur capital; les industriels bénéficiaient de rentes de situation. Le profil du patronat pendant l'industrialisation protégée est donc très critiquable: les chefs d'entreprise sont peu compétitifs, ils- jouent avec l'inflation, ils se contentent de marchés peu significatifs et entretiennent de mauvais rapports avec les travailleurs. Les politiques d'ajustement sont venues à bout de la plupart de ces travers, à l'exception non négligeable du problème des relations professionnelles, comme nous le verrons dans la deuxième partie. Le langage populaire a été encore plus sévère à l'égard des entrepreneurs (avec, comme principaux qualificatifs: riches, rentiers, spéculateurs, oppresseurs, injustes, paternalistes, autoritaires, rétrogrades et conservateurs). Ces traits négatifs sont entrés dans l'imaginaire collectif, et ont également pesé sur la pensée historique et sociale qui a ignoré le rôle de l'entrepreneur en tant qu'acteur social et n'a pas su voir les raisons qui ont conduit à la reproduction de situations peu compétitives. Ainsi, les visions sur les entrepreneurs ont tendance à confondre les traits de comportement de l'entrepreneur individuel avec le rôle social joué par les dirigeants patronaux et par les organisations patronales. Il convient donc de distinguer, d'un côté les comportements et les stratégies économiques individuelles, et de l'autre côté, le rôle joué par le patronat en tant que sujet social. Les entrepreneurs en tant que sujet social D'une manière générale, les rapports des entrepreneurs à l'Etat et à la société en Amérique latine ont été affectés par la longue expérience de l'inflation et du chômage pendant les années 1970 (Acuna, 1994; Munoz, 1995b; Montero, 1994). Les réformes structurelles et les privatisations ont modifié les relations entre les secteurs public et privé, avec une volonté d'élargir le champ d'action et les responsabilités de l'entreprise privée dans le développement (Schamis, 1992). Suite à l'expérience autoritaire traversée par de nombreux pays, une relation de compromis plus ou moins implicite s'est établie entre les entrepreneurs et les forces démocratiques (Diniz, 1988 ; Campero, 1988 ; Faxas, 1992).

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S'agissant du cas chilien, notre hypothèse pour la période comprise entre les années 1930 et 1970 est que c'est l'Etat qui a été le vrai acteur des changements sociaux et de la modernisation, et non les entrepreneurs, les partis politiques ou les organisations ouvrières. A partir de 1976, l'élan modernisateur est resté entre les mains de l'Etat, et ne lui a échappé qu'avec l'apparition d'un nouveau projet de développement où les principaux acteurs étaient les entrepreneurs. Ce nouveau projet a su tirer parti des institutions économiques et des ressources humaines disponibles dans le pays. Mais il devait préalablement venir à bout des anciennes pratiques. C'est la crise financière de 1982-1983 qui a signé le moment de la rupture, le pays entier payant le prix des erreurs de gestion économique du néolibéralisme extrême. Le patronat devait dorénavant assumer son rôle de sujet social. La situation des entrepreneurs à l'égard du système politique est le facteur déterminant de leur formation en tant que sujet social. En disant cela, nous mettons en avant deux dimensions essentielles de la gouvemabilité économique: la capacité de gestion de l'Etat, et la mobilisation des acteurs sociaux, dans ce cas les entrepreneurs. Nous affirmons que la situation actuelle du Chili, caractérisée par la stabilité politique et la croissance économique, n'est pas le résultat des seules réformes néo-libérales, mais d'un ensemble de mutations en œuvre depuis trente ans. Les mutations dans les rapports entre l'Etat et le secteur privé ont ouvert l'espace social permettant de construire un projet entrepreneurial. Les premiers signes de cette évolution remontent aux années 1960 et 1970, dominées par des conflits politiques et des mouvements sociaux qui ont forcé un renouvellement des élites et conduit les organisations patronales à se mobiliser politiquement. Mais ce n'est que pendant le régime militaire que le chef d'entreprise chilien a dû, non sans peine, abandonner ses vieilles habitudes; une technocratie d'Etat ferme et décidée, une fonction publique compétente, l'ont contraint à adopter une attitude compétitive, à s'ouvrir au monde extérieur et à innover. Vue dans cette perspective historique, on comprendra que la thèse générale de notre travail consiste à dire que l'économie chilienne

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des années 1990 doit sa compétitivité à l'efficacité de l'Etat et à celle des entrepreneurs4. La grande transformation du patronat Pour bien comprendre l'essor de l'économie de marché au Chili, il faut analyser les éléments idéologiques, économiques, culturels et sociologiques sur lesquels s'est appuyé le modèle. Il faut rendre compte des variables et des différentes conjonctures qui ont pennis de rompre avec une tradition historique peu compétitive. Nous nous proposons donc de considérer l'entreprise et l'initiative privée comme des processus sociaux complexes et inscrits dans 1'histoire. Répétons-le, les réformes économiques peuvent créer un contexte favorable, mais elles ne peuvent susciter l'émergence de certaines valeurs individuelles ni de l'esprit d'entreprise, pas plus qu'elles ne peuvent improviser les réseaux sociaux de coopération ni donner forme aux contenus idéologiques et culturels qui légitiment les projets privés. En un sens, le phénomène entrepreneurial est une affaire autant individuelle que collective, car il suppose l'existence de nonnes, de valeurs, d'un savoirfaire et de ressources humaines et matérielles qui échappent autant à la seule initiative individuelle qu'aux politiques publiques. Nous verrons tout au long de la première partie de cet ouvrage que 1'histoire économique du Chili est traversée de grandes aspirations et frustrations. Elle comprend des cycles de croissance des exportations, suivis de chutes brutales du produit. Après un premier élan héroïque au début du siècle, les entrepreneurs ont adopté un rôle passif dans le processus d'industrialisation du pays et dans les projets successifs de modernisation lancés par l'Etat. Jusqu'aux années 1970, l'Etat a eu le rôle prépondérant. Puis un renversement se produit, le patronat se constitue en tant qu'acteur collectif autonome et les entrepreneurs s'empreignent de dynamisme. Comment s'est produit ce changement? Il ne tient pas uniquement aux réformes économiques mises en œuvre par le pouvoir militaire. En réalité, les origines de la capacité entrepreneuriale remontent à une période plus lointaine. Les entrepreneurs avaient commencé à s'organiser pendant la période du réformisme, ils s'étaient mobilisés massivement, entraînant d'autres
4. La faiblesse du modèle consiste en ce qu'il n'a pas réussi à vaincre la pauvreté et ne rétribue pas correctement la contribution des travailleurs à la richesse collective. 25

secteurs dans leur mouvement de réaction face à la montée du mouvement ouvrier et prenant des positions plus actives en matière économique et politique. Notre perspective permet, en outre, de circonscrire la contribution du néo-libéralisme. Les réformes économiques introduites par le régime militaire ont créé un contexte institutionnel et idéologique favorable à l'initiative privée. Les discours de l'élite dirigeante mettaient en avant une image du Chili en tant que grande entreprise luttant contre l'isolement politique. Les équipes au pouvoir ont utilisé les arguments de la rationalité économique et du marché pour légitimer un vaste programme de réformes économiques et sociales destinées à remplacer le modèle de développement précédent. L'intense campagne idéologique en faveur de l'entreprise privée mise au premier plan du nouveau projet de développement, a conduit à une synergie entre les intérêts de l'entrepreneur individuel et le discours officiel. Protégés et soutenus idéologiquement par le gouvernement militaire, les entrepreneurs ont pu vaincre les incertitudes du passé et profiter des avantages qui se profilaient sur les marchés. Cette évolution s'est traduite par une reconversion de l'économie et par une recomposition interne de la classe patronale. Désormais, la structure du capital n'est plus fondée sur le système patrimonial d'antan, où l'entreprise était transmise de père en fils. L'accès au monde de l'entreprise n'est plus un processus de simple reproduction des fortunes et des privilèges. Nous assistons plutôt à un phénomène de mobilité sociale à l'intérieur des classes moyennes, où les facteurs déterminants sont le niveau de formation et les contacts sociaux. Les créateurs d'entreprises ont, certes, des qualités et un tempérament déterminés. Mais plus que de self-made men, il s'agit d'individus qui ont su rentabiliser le capital social lié à leur appartenance à la classe moyenne. Profitant de la position de certains de leurs amis ou parents au sein de la nouvelle élite, soit au gouvernement, soit dans le secteur financier, ils se sont lancés à l'aventure. Le Chili avait les ressources humaines pour réussir son insertion dans une économie de marché: ces professionnels de formation universitaire, issus de la classe moyenne, fils d'industriels ou d'agriculteurs pour certains, avaient les connaissances techniques et les contacts sociaux nécessaires pour créer de nouvelles affaires ou pour faire prospérer les anciennes. A l'issue de la crise fmancière de 198226

1983 et du constat d'échec du monétarisme extrême, l'économie s'oriente vers l'exportation, avec en tête un nouveau type d'entreprises tournées vers le marché mondial. Les anciens groupes patrimoniaux se recomposent ou disparaissent, et de nouveaux conglomérats voient le jour, qui s'associent aux capitaux étrangers et diversifient leurs investissements. C'est la fin du crédit facile qui venait de l'extérieur et favorisait la spéculation. Les investissements se dirigent vers les activités productives des secteurs présentant des avantages comparatifs: exploitations minières, pêche, cellulose, fruits frais. Le nombre de nouvelles entreprises augmente et la concurrence s'intensifie. De nouveaux profils apparaissent dans les activités économiques: ingénieurs et techniciens de formation universitaire, fonctionnaires licenciés, fils de commerçants aisés. Chacun vient tenter sa chance à cette nouvelle frontière représentée par l'entreprise privée. Ce livre décrit les antécédents historiques de la construction du système patronal dynamique et compétitif que nous connaissons aujourd'hui. Le processus a été lent et conflictuel. Nous procédons à une révision des principales étapes du développement économique et politique du Chili, du point de vue de leur incidence sur le développement entrepreneurial. La première partie reconstitue la figure historique de l'entrepreneur, telle qu'elle est présentée dans les ouvrages chiliens d'histoire économique. Le potentiel entrepreneurial qui existait dans le passé est identifié; les facteurs qui ont fini par inhiber ce potentiel sont analysés, ainsi que les formes de la renaissance de l'esprit d'entreprise au cours des quinze dernières années. A cet effet, nous procédons à une relecture de cette histoire, en étudiant particulièrement la nature des rapports entre l'Etat et les entrepreneurs à chaque étape de l'évolution politique. L'évolution de l'image sociale des entrepreneurs est également abordée. Enfm, le rôle du patronat en tant qu'acteur politique est évalué à partir des caractéristiques des organisations patronales et de la nouvelle fonction idéologique assumée par celles-ci suite au changement du modèle de développement. La deuxième partie présente l'émergence du nouvel entrepreneur chilien du point de vue économique et social. Il fallait décrire les effets de l'ouverture commerciale et des privatisations sur le tissu productif et analyser la nouvelle structure du patronat et la recomposition des groupes économiques. Les caractéristiques sociologiques des nouveaux 27

entrepreneurs sont décrites en détail: il s'agit de chefs d'entreprises qui se consacrent à de nouvelles activités telles que la salmoniculture, l'exploitation des forêts, la fruiticulture, les assurances, l'enseignement privé. Nous décrivons en particulier le fruiticulteur, modèle paradigmatique de la nouvelle classe entrepreneuriale chilienne. Quelques récits biographiques font apparaître les crises et les traumatismes vécus par les entrepreneurs chiliens au cours des trente dernières années et leur cheminement vers l'initiative privée. Enfin, cet aperçu du nouveau modèle entrepreneurial chilien aurait été incomplet s'il s'était limité au patronat dans son évolution en tant qu'acteur collectif, à la structure du capital et aux trajectoires individuelles. Il nous semblait également important de nous interroger sur les relations entre la transformation de l'économie et les processus de modernisation au sein des entreprises. Ceci concerne la relation capital-travail telle qu'elle est vécue dans les lieux de travail. Un chapitre est ainsi consacré aux stratégies de modernisation des entreprises et aux formes de gestion de la main d'œuvre. Cette vision demande à être complétée par une nouvelle étude qui confronterait le point de vue du patronat avec celui des travailleurs eux-mêmes. Nous espérons que d'autres chercheurs relèveront ce défi.

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Première partie Le rôle des entrepreneurs chiliens dans le développement

L 'histoire des entrepreneurs chiliens commence avec les pionniers des exploitations minières, qui investissent leurs bénéfices dans la terre et dans la banque, et avec l'arrivée des vagues d'immigrés européens qui donnent un premier élan aux activités manufacturières. Une classe commerçante se forme autour du secteur exportateur, et s'enrichit dans les activités d' import-export. L'économie nationale connaît un fort essor exportateur jusqu'à la Première Guerre mondiale, lorsque l'effondrement du commerce du nitrate ferme le premier cycle de la croissance orientée vers l'extérieur. A l'issue de cette crise, l'exploitation des ressources naturelles a permis de fmancer le processus d'industrialisation par substitution des importations dirigé par l'Etat. Dans un tel contexte d'industrialisation protégée, les entrepreneurs privés se préoccupaient davantage de la fixation des prix et des effets de l'inflation sur leurs bénéfices que des moyens d'introduire de nouvelles technologies ou d'augmenter la productivité. L'Etat-patron, tel qu'il se forme à partir des années 1930 autour des industries de base (pétrole, sidérurgie, énergie, cuivre, chemins de fer), aurait pu donner naissance à une nouvelle classe de dirigeants capables ensuite de s'orienter vers l'entreprise privée. Mais ce ne fut pas le cas. Les meilleurs diplômés issus des Universités se destinaient à l'Administration et aux carrières de direction au sein des grandes entreprises d'Etat. Les dirigeants de ces entreprises ne transféraient par leur expérience vers le secteur privé. La seule voie vers l'entreprise privée était celle tracée par la transmission patrimoniale, qui maintenait entre les mains d'un petit nombre de familles les principales industries du pays.

C'est ainsi que l'activité entrepreneuriale s'est développée sur un marché peu compétitif, avec une forte intervention de l'Etat (fixation des prix, travaux publics, protection de l'industrie nationale à travers les barrières commerciales). La diversification des grandes fortunes n'a touché que le secteur financier: les bénéfices accumulés par les grandes familles de propriétaires fonciers (terratenientes) et par les industriels étaient investis dans le secteur bancaire. Jusqu'aux années 1960, le capital était concentré autour d'un petit nombre de familles, qui possédaient des exploitations agricoles, des entreprises en ville et qui participaient au capital d'une banque. S'agissant de ses relations avec le monde politique, le fonctionnement de la classe patronale était de type oligarchique et dépendait de l'Etat; ses organisations ont d'ailleurs noué des liens corporatistes avec le système politique 1. Le mode d'accumulation des richesses privées est secoué pour la première fois au cours des années 1960. Le gouvernement de la Démocratie chrétienne «chilénise» le cuivre, l'Etat entrant dans le capital des grandes entreprises du cuivre qui étaient contrôlées par des intérêts étrangers. Puis est venue la réforme agraire, qui a exproprié les propriétaires fonciers, démantelé les grandes concentrations de terre et encouragé la formation d'organisations sociales dans les campagnes. Cette réforme a durement affecté le modèle de la hacienda. Le gouvernement d'Allende (1970-1973) est allé plus loin dans la voie du démantèlement de l'oligarchie: intensification de la réforme agraire, nationalisation des grandes exploitations de cuivre, contrôle d'un ensemble d'industries, soit par la voie de l'expropriation soit par l'intervention directe de l'Etat. Le patronat voyait dans ces initiatives une menace pesant sur le fondement même de son identité: la propriété privée. Le cadre de la domination oligarchique étant définitivement brisé, le patronat doit désormais s'impliquer dans un processus lent mais violent de recomposition. Pendant ce temps, le pays était politiquement divisé, avec, d'un côté, les secteurs conservateurs qui résistaient activement aux réformes et, de l'autre côté, les secteurs populaires qui se mobilisaient pour accélérer ces réformes.
1. Les rapports extrêmement étroits entre les pouvoirs politique et économique ont été décrits en ces termes: «Au Chili, un petit nombre de personnes décident du destin de la société entière ~ces personnes, du fait de leur puissance, s'approprient la majorité des richesses, sans proportion avec leur réelle contribution à la communauté» (AITiagada, 1970, p. 44). 30

L'intensité de la réponse néo-libérale ne s'explique que par ces faits: il s'agissait d'une contre-révolution, après dix années de réformisme de centre et de gauche et la mise en œuvre d'une tentative radicale de transformation de la relation entre l'Etat et l'activité économique, contre la volonté des principaux acteurs sociaux (Tironi et Lagos, 1991). Il n'était pas simple de restaurer l'initiative privée et le modèle d'accumulation, car il fallait pour cela créer et consolider un nouveau schéma de développement. C'est en ce sens que l'expérience néo-libérale n'a pas été simplement un" retour en arrière, mais une véritable révolution capitaliste. Dans un premier temps, les politiques d'ajustement et d'ouverture commerciale ont entraîné une chute brutale de la production et de la demande intérieure. Des centaines d'entreprises ont fait faillite et le chômage s'est aggravé. Les voies traditionnelles de l'accumulation du capital (utilisation de l'inflation, situations de monopole, fixation des prix) avaient été désarticulées. C'est sur les décombres de l'ancien modèle qu'a surgi le nouveau projet entrepreneurial. Les acteurs politiques et les mouvements sociaux qui avaient dirigé le processus de développement pendant plus de quarante ans avaient été réduits au silence par le coup d'Etat et la violente répression. Le processus de développement est passé entre les mains de nouveaux secteurs dirigeants: les militaires, les économistes néo-libéraux et les groupes patronaux hégémoniques. Ensemble, ils ont formé une nouvelle élite dirigeante qui a tenté de construire un modèle de société. Malgré les traumatismes des années antérieures, une nouvelle génération d'entrepreneurs dotés de compétences professionnelles affirmées a répondu à l'appel (Montero, 1990). Au cours des dix-sept années de pouvoir militaire, la situation économique a connu des hauts et des bas, avec en 1982 une grave crise financière qui s'est traduite également par une crise politique. Les politiques macro-économiques conduites à la fin des années 1970 étaient excessivement doctrinaires et rigides, entraînant une réaction des secteurs patronaux traditionnellement peu favorables aux projets de société globalisants. A l'issue de la crise financière, le patronat s'est davantage intéressé aux affaires publiques et a commencé à participer plus activement aux décisions en matière de politique économique. A la fin des années 1980, le sujet entrepreneurial existait enfin pleinement. C'était un groupe social à part entière, qui participait activement au débat politique et idéologique. Les organisations 31

patronales étaient mieux structurées et les entrepreneurs démontraient leur volonté de s'associer aux forces vives de la «modernité» ; ces deux facteurs expliquent la collaboration du patronat avec les partis de la coalition au pouvoir lors de la phase de démocratisation, alliance politique rassemblant les ennemis d'autrefois (la Démocratie chrétienne, les partis de la gauche socialiste et la social-démocratie). Dans le premier chapitre, nous montrons, en nous servant des sources disponibles, comment se sont formées les premières générations d'entrepreneurs nationaux; nous décrivons également les orientations culturelles des entrepreneurs lors du premier cycle exportateur. Le deuxième chapitre décrit le profil de l'entrepreneur de la phase substitutive, peu habitué à la concurrence. Le troisième chapitre étudie la rupture du modèle néo-libéral et les conditions qui ont permis l'émergence d'un nouveau secteur patronal. Enfm, le quatrième chapitre analyse l'identité collective et l'organisation sociale des entrepreneurs dans le contexte de la transition démocratique.

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Chapitre

I

Les origines: exploitation et commerce des ressources naturelles

siècle autour de l'agriculture, du commerce et de l'exportation des produits miniers. L'insertion dans le marché mondial permet au pays de moderniser ses techniques de culture; un esprit d'aventure gagne les patrons des mines; arrivent enfin les investisseurs étrangers. Avec la fin de la réclusion commerciale imposée par la domination coloniale, c'est l'Angleterre, avec ses maisons de commerce, ses ingénieurs et ses techniciens, qui devient le principal intennédiaire dans cette nouvelle conquête des marchés extérieurs. La France n'exerce plus guère d'influence hors le domaine culturel, et sa participation dans le processus économique reste limitée à l'exportation d'articles de luxe.
XIXe

La base patronale chilienne se forme au

Cette première phase du développement de l'économie chilienne (1830-1930) correspond au modèle appelé «primaire-exportateur» ou de croissance «vers l'extérieur». L'interprétation de cette période soulève plusieurs problèmes: à quel moment situer le début de l'industrialisation? Quel est le rôle des exploitations étrangères? Enfin, et par voie de conséquence, comment expliquer que cette prospérité exportatrice n'ait pas profité au développement ultérieur, mais l'ait au contraire, semble-t-il, empreint de déficiences structurelles débouchant sur un processus de développement frustré (Pinto, 1959) ? Nous n'entrerons pas ici dans ces débats. Ce qui nous intéresse en premier lieu, c'est de brosser le portrait des premiers entrepreneurs du pays tel que nous le laisse entrevoir la littérature existante, et de décrire leurs relations avec l'Etat et le pouvoir'politique, afin d'établir leur rôle moteur dans le développement et l'influence des premières générations de patrons sur les suivantes, Dans cet esprit, nous