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LES NOUVEAUX JOURNALISTES RUSSES

De
258 pages
Si l'on peut aujourd'hui parler de liberté de la presse en Russie, c'est grâce à l'incroyable investissement politique et social des journalistes soviétiques, notamment à partir de 1990. Le putsch manqué d'août 1991, conduisant à l'éclatement de l'URSS en fournit une brillante illustration. Outre l'importance de l'émergence d'une nouvelle catégorique de journalistes en Russie, après de 70 ans de totalitarisme soviétique, cet ouvrage se penche sur ces nouveaux hommes de presse.
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LES NOUVEAUX
JOURNALISTES RUSSES Collection Logiques Sociales
fondée par Dominique Desjeux
et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une
expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes
sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique,
voire une réévaluation de méthodes ou de. systèmes conceptuels
classiques.
Dernières parutions
SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le syndicalisme
autonome, 1999.
Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports humains chez les pen-
seurs du social, 1999.
Maryse PERVANCHON, Du monde de la voiture au monde social,1999.
Marie-Anne BEAUDUIN, Les techniques de la distance, 1999.
Iodle PLANTIER, Comment enseigner ? Les dilemmes de la culture et
1999. de la pédagogie,
Christian RINAUDO, L'ethnicité dans la cité, 1999.
Sung-Min HONG, Habitus, corps, domination, 1999.
Pascale de ROZARIO (sous la direction de ), Passerelles pour les jeu-
nes,1999.
La nation, la culture et la science : les visages de Jean-Rodrigue PARÉ,
1999. l'engagement dans l'oeuvre de Max Weber,
GAMBA-NASICA„Socialisations, expériences et dynamique Christine
identitaire, 1999.
© L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-7876-X Pascale Bonnamour
LES NOUVEAUX
JOURNALISTES RUSSES
Métamorphose d'une profession
1990 -1999
L'Harmattan L'Harmattan Inc
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
AVERTISSEMENT AU LECTEUR SUR LA
TRANSCRIPTION DES MOTS RUSSES :
Pour transcrire les mots russes qui nous semblaient présenter un
intérêt particulier et pour citer les titres des journaux russes et
soviétiques, nous avons utilisé la translittération du russe moderne
utilisée par les slavistes :
Signalons que les titres des journaux russes sont en italique, dans
les notes infrapaginales ainsi que dans le texte de la thèse. Des
suggestions de traduction en français des titres cités figurent dans
les notes et sont répertoriés dans l'Index. INTRODUCTION Les médias, et la presse écrite en particulier, ont subi une
évolution considérable depuis l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev à la
tête du pouvoir soviétique, en mars 1985.
Ses prédécesseurs avaient utilisé les médias pour assurer la
pérennité du système socialiste. Mikhaïl Gorbatchev annonça,
quant à lui, sa volonté de le réformer par l'intermédiaire de la
1 Pourtant la « glasnost' » 2 . presse, lors du XXVIIème Congrès
n'amorça pas une véritable liberté de la presse. Il fallut attendre
1990 pour qu'une véritable loi officialise la levée progressive des
tabous et pour que les journalistes donnent naissance à une
opinion publique et à une conscience politique en Union
Soviétique.
En première ligne des mutations économiques, politiques,
culturelles et sociales, ce sont ces "historiens de l'éphémère" qui ont
su décrypter rapidement les nouvelles réalités pour des lecteurs
avides d'information. Pourtant, la formation journalistique, de
nature exclusivement idéologique, qui leur avait été dispensée
avant 1990, ne les avait pas préparé à couvrir de façon aussi
admirable une modification radicale de la réalité sociale en Union
Soviétique.
Qui sont donc ces journalistes ? Quel rôle véritable ont-ils
joué dans le processus de transition démocratique, en Union
Soviétique ? Quelles influences historiques, politiques ou
sociologiques ont-ils subis, entre 1990 et 1999, alors qu'ils vont
donner corps à une nouvelle « école » journalistique russe au cours
de la transition ?
Notre étude sera structurée selon un plan chronologique,
afin de dégager les trois séquences marquantes de l'évolution de la
presse durant cette période et dans le but de situer cette dernière
dans une perspective historique.
1990-1991 est une période particulièrement déterminante
dans la libéralisation de la presse, processus complexe et non
parfaitement linéaire. En 1990, les journalistes accèdent au statut
reconnu par le pouvoir de "fondateurs" de leur journal. Puis, lors
II1 s'est tenu en février - mars 1986.
2 [Glasnost']
10 du coup d'état d'août 1991, ils se liguent pour asseoir une
démocratie encore balbutiante et menacée.
C'est à partir de cette période que l'on assiste à l'émergence d'un
nouveau traitement de l'information, rompant avec la tradition
idéologique de la presse soviétique. Une nouvelle catégorie de
journalistes établit alors les bases d'une nouvelle "école"
journalistique russe après 1991.
Cette thèse tend, en effet, à prouver l'affirmation d'une
nouvelle catégorie de journalistes brillants, que l'on pourrait
appeler, à l'instar des « ..estidesjatniki » 3 , les « Vos'midesjatniki »
4.
Non seulement ces derniers ont joué un rôle déterminant dans
l'inflexion démocratique de la Russie depuis la « pérestroïka » mais
ils ont su également conserver la spécificité littéraire du
journalisme russe d'avant la Révolution, tout en l'ouvrant toutefois
aux influences occidentales à partir de 1990.
Alors que l'Union Soviétique s'engage progressivement sur
la voie du libéralisme et semble s'inspirer fortement du mode de
vie occidental, les "nouveaux" journalistes russes restent fidèles à la
apanage traditionnel de tradition russe de la « publicistika » 5 ,
l'intelligentsia russe bien avant la Révolution de 1917.
Les journalistes russes continuent donc, en 1999, de mêler faits et
commentaires personnels, à la différence de la tradition anglo-
saxonne qui les distingue scrupuleusement.
Peu d'études scientifiques se sont penchées sur le
renouvellement des élites journalistiques russes dans le cadre du
3 Mot dérivé du numéral russe rgesedesjaa c'est-à-dire soixante. Il désigne "les
hommes des années soixante" et il qualifie les écrivains et les publicistes des
années du "dégel" de la période khroutchévienne. Ces intellectuels se sont
illustrés par un grand investissement personnel dans les modifications politico-
sociales en cours dans le pays, alors que le "dégel" khroutchévien devait instaurer
"un communisme à visage humain".
4 Expression signifiant « Ceux des années quatre-vingt ». L'objet de cette thèse
est non seulement de prouver leur existence en tant que groupe social constitué
mais de démontrer la spécificité de la nouvelle « école » journalistique russe
qu'ils vont créer après 1991.
5 On traduit généralement « publicistika » par publicistique en français. Il s'agit
d' articles longs et engagés sur des thèmes d'actualité politico-sociale, où l'auteur
mêle faits et commentaires. Le publiciste est en fait celui qui suscite le débat
public. Il n'est pas nécessairement journaliste, il peut être écrivain, artiste, poète
ou sociologue, par exemple. Sa fonction est un peu celle de l'éditorialiste dans la
presse occidentale.
11 processus de transition démocratique en Russie. Les données
sociologiques contemporaines sur les journalistes russes sont
souvent parcellaires, voire inexistantes, en Russie comme à
l'étranger.
Cet "embargo" informationnel s'explique en grande partie par le
lourd "tamis" idéologique imposé aux sciences humaines, en
général, et à la presse, en particulier, depuis les années vingt, en
Union Soviétique 6 .
Le caractère extrêmement contemporain de cette
problématique nous a incité à procéder à des interviews, à Moscou,
de journalistes figurant parmi les "grandes plumes" du renouveau
journalistique russe.
La méthode adoptée revêt cependant un caractère systématique,
dans le sens où il s'agit d'un croisement de sources objectives, à
travers l'étude des publications des journalistes entre 1990 et 1999
et de données plus subjectives recueillies à Moscou, à travers les
réflexions de journalistes eux-mêmes. Il s'agit donc d'un
recoupement de sources fiables sur près de dix ans, même si la
deuxième phase de la presse (entre 1992 et 1998) nous paraît la
plus originale et la moins connue. Aussi celle-ci sera-t-elle
davantage développée que les deux précédentes au cours de ce
travail.
Si nous avons déterminé la période 1990-1999 en tant que
champ d'étude, c'est en raison de l'arrivée à maturité de processus
complexes et souvent contradictoires, au sein de la presse écrite
russe. Ce choix répond donc au souci d'observer les journalistes
dans un cadre analytique précis, au sein d'un système médiatique
qui semble s'être relativement stabilisé en 1999, après avoir subi
auparavant d'énormes turbulences.
L'analyse des différentes phases de l'évolution de la presse
entre 1990 et 1999 (nouvelle législation, pluralisation des titres et
capitalisation, phénomène croissant de concentration, notamment)
nous permet de discerner les différentes intéractions entre les
sphères médiatique, sociale et politique dans la Russie
contemporaine.
Ceci nous fournit par conséquent de précieuses indications sur la
marge de manoeuvre de la presse vis-à-vis des structures de
pouvoir en Russie après 1998 et sur les véritables capacités
6 Eléna ANDROUNAS. - Les médias soviétiques dans la transition. Alternatives
structurelles et économiques.[ Soviet media in transition.. Structural and
economic allternatives]. - London : Praeger publishers, 1993, p iX.
(introduction).
12 citoyennes des médias, alors que les sphères politiques et
économiques semblent en totale recomposition à la fin de l'année
1998.
Soulignons, par ailleurs, que notre étude met en évidence
l'importance croissante de la presse des régions de la Fédération de
Russie. Nous avons cependant choisi comme cadre d'analyse
exclusif la presse moscovite, c'est-à-dire la presse "centrale" 7, la
nouvelle génération de quotidiens et de publications issues de la
loi démocratique sur les médias de 1990, ainsi que les "grosses
revues" majeures 8 .
7 La notion de Centre recouvre une réalité à la fois géographique et politique.
Dans le système soviétique, conformément au centralisme démocratique, toute
décision ou toute réforme partait du Centre, c'est-à-dire de Moscou, avant d'être
relayée par les 15 républiques soviétiques. Cette notion persiste toujours
aujourd'hui, malgré l'éclatement de l'Union Soviétique en 1991.
8[Tolstye Îurnali]. Ces grosses revues sont des revues culturelles et littéraires
d'environ 200 pages. Il s'agit d'une tradition spécifiquement russe qui remonte au
XIXe siècle.
13 PREMIERE PARTIE :
LE GRAND TOURNANT
DE LA PRESSE EN 1990 ET 1991 CHAPITRE I : L" UêREDITEL'STVO ",
VERS UN QUATRIEME POUVOIR EN
UNION SOVIETIQUE EN 1990 ?
La loi soviétique sur les mass média entre en vigueur en
août 1990. Elle déploie officiellement - et pour la première fois de
l'histoire de l'Union Soviétique - des dispositions légales tout à
fait démocratiques 9 .
Cette loi confère en effet aux journalistes le statut d' »ucreditel' »,
c'est - à - dire de fondateur potentiel ou avéré d'un journal.
Terme honni sous le régime socialiste, car il faisait
référence au capitalisme d'avant la révolution de 1917,
refait ainsi surface de façon, somme toute, rtdrediterstvo"
inopinée en 1990.
Après soixante-dix ans de négation de la fonction
informationnelle des journalistes, réduits à l'état de propagandistes,
une nouvelle légitimité leur est ainsi attribuée officiellement, à
partir de l'été 1990.
Mais cette victoire pour les journalistes n'a pu se concrétiser
qu'au prix d'âpres batailles avec le pouvoir gorbatchévien.
L" uérediter stvo" va incontestablement donner une véritable
stature au "nouveau journalisme" russe, qui s'affirme
progressivement dans la transition et reléguer au passé la censure.
PREMIERE LOI SOVIETIQUE SUR LA LIBERTE DE LA
PRESSE EN 1990
"Rarement un tel projet de loi devant être adopté par notre
Parlement n'aura été entouré d'autant de rebondissements et n'aura
9Zakon Sojuza Sovetskix Socialistiéeskix Respublik o paati i drugix sredstvax
massovoj informacii, 2urnalist, n° 1, janvier 1990, pp 2-5. La loi sur la presse et
les médias de 1990.
16
revêtu un caractère aussi imprévisible", déclare un commentateur
10 . des Izvestija (Nouvelles)
Cette formule résume fidèlement l'atmosphère passionnelle qui
régna autour du projet de loi sur les mass média, pendant l'année
qui précéda son adoption.
Les enjeux de ce texte, très contesté par les conservateurs de
l'appareil, s'avéraient alors réellement déterminants. Seule
l'adoption de la loi sur les médias était susceptible de fournir de
solides garanties quant à l'établissement d'une démocratie et d'un
véritable Etat de droit en Union Soviétique.
La loi soviétique sur les mass média fut adoptée le 12 juin
1990 et elle entra finalement en vigueur le premier août 1990.
Les premiers débats sur la question cruciale de l'adoption d'une loi
démocratique sur la presse s'exprimèrent, dans plusieurs journaux,
dès 1986 et ils ne cessèrent véritablement qu'à la suite de son
adoption 11 .
En 1988, elle fut l'objet d'ardents débats, entre les journalistes - qui
étaient très souvent, à cette époque, députés du peuple 12 - et la
frange conservatrice du Parlement soviétique.
Il est naturel que le projet de loi soumis au Parlement ait suscité de
nombreuses controverses avant son adoption définitive. Ce texte
possédait, en effet, des dispositions très audacieuses pour l'Union
Soviétique d'alors. Non seulement il proclamait l'abolition
définitive de la censure mais il légalisait, en outre, la libre création
de journaux pour tout citoyen soviétique.
On peut s'interroger sur la volonté politique du pouvoir
gorbatchévien, préoccupé de sauver les apparences et confronté
aux contradictions croissantes de l'appareil, alors que la
communauté journalistique affiche clairement ses attentes en
matière de liberté de la presse.
Le délai important imposé aux protagonistes, entre la présentation
du projet de loi jusqu'à son adoption, c'est-à-dire près d'une
année, fournit quelques éléments de réponse. Le pouvoir
gorbatchévien, qui a proclamé haut et fort la "glasnost" en 1986,
10 V. DOLGANOV : "Le projet de loi sur la presse sur la sellette", [V. DOLGANOV
: "ObsuZdaetsja proekt zakona o pe'eati"1, Izvestija, N° 330, 25 novembre 1989,
pp 1-2.
Il Georges MOND : "La presse comme baromètre des libertés", La lettre de
reporters sans frontières, N° 18, septembre 1990, p 9.
12 Georges VATCHNADZE : Les médias sous Gorbatchev, Paris : éditions de
l'espace européen, 1991, p 112.
17 tarde à poursuivre la libéralisation de la presse qu'il prétend avoir
impulsé 13 .
Pour la société et la communauté journalistique, cette loi
revêt un caractère symbolique, car elle porte sur les fonts
baptismaux le véritable Etat de droit auquel ils aspirent.
Mais elle revêt surtout un caractère d'urgence. Car la presse
informelle, qui ne possède aucun statut légal, est encore
sévèrement réprimée par le pouvoir gorbatchévien.
L'on dénombre environ 2000 journaux et publications
informelles 14 qui désirent être officiellement enregistrées dans le
cadre de la nouvelle loi 15 .
Il est clair que l'adoption le 12 juin 1990 de la loi
soviétique sur "la presse écrite et les mass médias" s'inscrit dans la
lignée de la levée progressive de la mainmise du Parti sur la
société. Celle-ci intervient peu de temps après qu'en février 1990,
sous la pression de l'opinion publique et des journalistes, l'article
six de la Constitution de l'Union Soviétique de 1977, qui proclame
le rôle dirigeant du Parti, a été annulé.
Ainsi, le monopole du P.C.U.S sur la diffusion de la presse
va-t-il tomber de lui-même, libérant ainsi les journaux de leur
traditionnelle subordination à l'égard de l'Etat-Parti.
En ce sens, on peut donc considérer les journalistes comme étant
les artisans de leur propre libération. Ce sont eux qui vont
conforter l'opinion publique dans la recherche d'un Etat de droit à
travers le multipartisme. Par conséquent, il apparaît clairement que
l'adoption de la loi sur la presse et les médias est directement liée à
l'abolition de l'article six de la Constitution 16 .
13 Youri BATOURINE, Vladimir ENTINE, Mikhaïl FEDOTOV : "32 pas jusqu'à la
liberté de la presse", Culture soviétique, 30 septembre 1989. [Jurij BATURIN,
Vladimir. ENTIN, Mixajl FEDOTOV : "Tricat' dva saga do svobodu peêati",
Sovetskaja Kultura, 30 septembre 1989], cité dans Problèmes politiques et
sociaux, n° 635, série URSS N° 103.
14 De très nombreuses publications d'obédiences politiques marquées
(nationalistes, libéraux démocratiques, monarchistes...) fleurirent à partir de
1989 et que l'on désigna sous le terme de médias alternatifs, héritiers des
« samizdats » et « tamizdats ». Citons par exemple Express Khronika,
Glasnost', Svobodnoe Slovo, Pamiat'
15 Leyla BOULTON : « La transparence fait tout simplement l'actualité »
[« glasnost' only just makes the news »], Financial Times, 19 juin 1990.
16 R.P OVSEPIAN : Histoire du nouveau journalisme russe, Moscou, Editions de
l'Université de Moscou, 1996, 296 p , pp 163-164.[R. P OVSEPJAN : Istorija
novefgej oteéestvennoj zurnalistiki. Moskva : lzdaterstvo Moskovskogo
Universiteta, 1996, 296 p].
18 L'influence du ministre de la presse de l'époque, Mikhaïl
Poltoranine 17 a sans doute eu une influence non négligeable quant
à l'adoption de cette loi, porteuse d'un immense espoir en Union
Soviétique.
et de l'agence de presse Cet ancien journaliste de la Pravda 18
Moskovskaja Pravda 19 , a Novosti, qui dirigea par ailleurs la
travaillé sur le projet de loi pendant plus d'un an. Il l'a patiemment
défendu 20 .
à Argumenty i Fakty 21 le 28 juillet Dans une interview
1990, il confirme son franc-parler à l'égard du système
médiatique. Il dénonce clairement la crise du papier et le fait que
le Parti en a une utilisation exclusive. Les publications
Novyj Mir 22, par exemple, souffrent démocratiques, tel que
particulièrement de cette pénurie de papier. Dans le même temps,
le Comité Central du P.C.U.S. lance de nouveaux journaux et
revues, sans éprouver, curieusement, aucune contrainte matérielle
ou technique 23 .
Mais si l'adoption de la loi sur les médias de 1990 amorce
la libération définitive pour la presse de la tutelle officielle du
Parti, elle ne lève pas pour autant celle de l'Etat, qui conserve le
monopole de la distribution et du papier.
Il s'avère important de préciser dans quelle mesure cette loi
revêt une dimension historique.
Somme toute banale par son contenu, si elle devait s'affirmer dans
un pays démocratique, cette loi revêt un caractère proprement
révolutionnaire en Union Soviétique, en 1990. Nous allons donc
définir en quoi ce texte présente un caractère historique à ce
moment précis de la transition, en détaillant les points législatifs les
plus marquants.
17 Ministre sous Mikhaïl Gorbatchev, il est aussi ministre de la presse de Boris
Eltsine, mais il durcira progressivement ses positions durant la transition. Sous
M. Gorbatchev, elles apparaissaient plus libérales et démocratiques que sous
Boris Eltsine.
18 La Pravda est l'organe du P.C.U.S. Ce quotidien fut créé par les ouvriers de
Saint-Pétersbourg le 5 mai 1912. Depuis, cette date (5 mai) a été adoptée pour
célébrer chaque année la Journée de la presse.
Pravda de Moscou
Georges VATCHNADZE : op.cit., p 25. 20
21 Faits et Arguments
22 Le titre de cette revue littéraire signifie Nouveau Monde.
23 Georges VATCHNADZE : ibid, p 27.
19 Par l'article premier, la loi délivre enfin le journaliste de la
censure, même si toutes les informations relatives aux secrets
militaires restent encore du domaine réservé de l'Etat.
En outre, la notion de fondateur supprime la tutelle des anciens
organismes derrière lesquelles s'abritait la censure. S'amorce alors
la formidable déroute de tout un système extrêmement élaboré.
La censure est donc lettre morte, de jure, en Union Soviétique, à
partir de 1990, même si un organisme protège toujours
étroitement certains domaines réservés de l'Etat, entre août 1990 et
juillet 1991, à travers le G.U.O.T. 24 .
Outre l'abolition de la censure, la loi sur la presse possède
un deuxième aspect fondamental. Il s'agit de l'article sept qui
confère le droit à tout citoyen soviétique, au même titre qu'à toute
organisation sociale, de créer sa propre publication. De plus, le
monopole de tout moyen d'information de masse (presse, radio,
télévision et autres) est désormais interdit en Union Soviétique.
Par ailleurs, une procédure officielle d'enregistrement est créée
dont les modalités sont définies de façon précise. Les autorités des
républiques de l'Union Soviétique auront, d'ailleurs, la totale
maîtrise de cette procédure d'enregistrement des journaux, au
même titre que celles de la République Fédérative Socialiste de
Russie.
La possibilité de créer librement son propre organe de
presse pour tout individu est l'aspect de la loi qui souleva le plus
grand nombre de résistances auprès de l'aile conservatrice du
pouvoir. Elles se sont exprimées de façon parfois terriblement
houleuse, par l'intermédiaire des députés conservateurs du
Parlement, arguant du fait que cette disposition pourrait ouvrir la
voie des médias "à toute la mafia du pays" 25 .
Mais qui sont donc les "uérediteli" mentionnés par la loi de
1990 ? La liste prévue par la loi est très ouverte. Ce peuvent être
des organes gouvernementaux, c'est-à-dire, par exemple, le
Congrès des députés du peuple, mais aussi des partis politiques, des
organisations sociales, religieuses ou artistiques, des groupes de
salariés ou, tout simplement, des personnes individuelles.
Il leur suffit de remplir un formulaire d'enregistrement précisant la
nature de l' « uéreditel ' » et du journal qu'il désirent créer.
24 Acronyme de [Glavnoe Upravlenie po Oxrane gosudarstvennyx Tain], c'est-à-
dire Direction pour la protection des secrets d'état.
25 Laure MANDEVILLE : "Le visage de la nouvelle "loi sur la presse", Le Figaro,
I 1 juin 1990.
20 Selon l'article onze de la loi soviétique sur la presse, le refus
26 . d'enregistrement est exceptionnel
Grâce à la loi sur les médias, le concept de diffamation et le
droit de réponse sont enfin désormais reconnus officiellement, en
Union Soviétique (article vingt-cinq).
Plus important encore, l'activité professionnelle et la mission
d'information du journaliste, sont enfin reconnues par l'Etat
soviétique. Le professionnel de la presse possède enfin le droit de
rechercher et d'obtenir toute information. Selon l'article trente-six,
toute entrave, de la part de responsables d'organes d'Etat, aux
activités professionnelles légales des journalistes, toute contrainte
imposée aux journalistes de diffuser, ou, au contraire, de refuser de
diffuser des informations, entraînent une responsabilité pénale et
sont punies par une amende. Cette disposition est réellement
inédite en Union Soviétique : elle induit la reconnaissance de la
profession de journaliste et, par ricochet, du droit de chacun à être
désormais correctement informé.
Enfin, selon l'article trente-sept, le rédacteur en chef et le
journaliste ne sont pas responsables de la diffusion d'informations
non conformes à la réalité, par un moyen d'information de masse,
sous certaines conditions :
1/ si ces renseignements étaient contenus dans des communiqués
officiels.
2/ s'ils ont été fournis par des agences d'information ou par les
services de presse des organes d'Etat.
3/ s'ils sont la reproduction littérale de discours de députés aux
congrès ou de conférences ...
Par ailleurs, les journalistes soviétiques, grâce à l'article trente de la
loi sur la presse et les médias, seront désormais en droit de refuser
d'écrire des articles contraires à leurs convictions personnelles. De
plus, ils auront le droit de refuser de signer un article qui aurait été
dénaturé au cours du processus d'édition 27 .
Cela rompt donc avec la tradition soviétique, selon laquelle
une rédaction était dans l'obligation de répercuter une information,
lorsqu'elle recevait une dépêche intitulée "l'agence T.A.S.S.
communique". Il s'agissait, en fait, d'un ordre intimé par l'appareil,
c'est-à-dire d'une véritable injonction de publication à laquelle elle
était contrainte d'obéir.
26 N.V FEDOROV : Le droit au quotidien : la loi sur la presse, Moscou : Savoir,
juillet 1991. [N.V FEDOROV : Zakon y nas'ej Dzni, zakon o peéatii Moskva :
Znanie, juillet 1991.
27 Leyla BOULTON : « La transparence fait la « une » ["Glasnost only just
makes the news], Financial Times, 19 juin 1990.
21 Depuis 1990, les rédactions ont le droit de se faire enregistrer
comme les "fondateurs" de quotidiens, autrefois entièrement
dirigés et contrôlés par des organismes de l'Etat - Parti.
La loi soviétique sur les médias sera ensuite remplacée, en
1992, par la loi sur les médias de la Fédération de Russie. Elle
consolide les acquis démocratiques de la précédente, en
développant et précisant certaines dispositions 28 .
La loi russe de 1992 subit une naissance tout aussi chahutée que
son homologue soviétique. La frange conservatrice du Soviet
Suprême de la Russie s'opposa à l'indépendance et à la liberté de la
presse, ce qui occasionna de vifs débats avant qu'elle ne finisse par
être adoptée, le 27 décembre 1991 29 .
Elle ne prit effet que le 6 février 1992 mais cette loi semble
aller plus loin que celle de 1990 car cette dernière interdisait, par
exemple, le monopole sur les médias, mais elle ne mentionnait pas
les mesures spécifiques et précises qui permettaient de casser la
mainmise du P.C.U.S sur la presse. La loi russe, quant à elle, est
plus précise et comporte un certain nombre de garde-fous 30 .
Le succès engendré par l'établissement de la loi soviétique
sur les médias de 1990 fut immédiat : de nouvelles publications
sont officiellement enregistrées par le Comité d'Etat pour la presse.
Selon les chiffres du Ministère de la presse et des médias de la
Fédération de la Russie, en mai - juin 1991, on dénombrait plus de
six cents publications nouvellement enregistrées. La Mairie de
Moscou en avait, pour sa part, enregistré trois cents durant cette
même période.
A l'approche du mois d'août 1991, on comptait près de 2600
quotidiens et journaux dans la capitale, parmi lesquels la moitié
étaient nouvellement créés 31 .
L'« uéreditel'stvo » va octroyer dès 1990 une grande
liberté aux rédactions soviétiques, puis russes, à un moment où les
notions d'éditeur et de propriétaire de journal sont entremêlées. En
effet, le pouvoir des « uérediteli » tient au fait que les concepteurs
de la loi soviétique sur les médias avaient soigneusement gommé la
notion "capitaliste" de propriétaire. Une nouvelle catégorie de
journalistes, propulsés concepteurs, rédacteurs et gestionnaires -
28 « Sur les mass-médias, loi de la fédération de Russie », ["0 Sredstvax
Massovoj Informacii., Zakon Rossijskoj Federacii, 27 décembre 1991],
Zurnalist, 1992, n° 2-3.
29 R.P OVSEPIAN (R.P) : op.cit. p 202.
30 Véra TOLZ « Après la transparence », Radio Liberté 2 octobre 1992. [Vera
TOLZ : "After glasnost - , Research report, Radio Liberty, 2 octobre 1992.]
31 R. P OVSEPIAN : op.cit., p 164.
22 propriétaires de leur publication, peut alors se permettre toutes les
audaces éditoriales.
Curieusement, peu de citoyens soviétiques vont finalement
décider de créer leur propre publication. Aussi, les « uérediteli »
seront-ils en majorité des comités de rédactions [kollektivy] déjà
constitués.
Nous noterons que le premier fondateur qui fit enregistrer son
journal fut la rédaction des Izvestija 32 .
Les fondateurs ont le pouvoir de désigner librement parmi
eux, en leur âme et conscience, leur rédacteur en chef. De plus, ce
sont eux qui décident de l'orientation éditoriale du journal.
Les rédactions s'émancipèrent effectivement de leur ancienne
tutelle d'origine, c'est-à-dire celle, bien souvent, d'organes ou
d'émanations du Parti. Il s'agissait initialement, par exemple, de la
société Savoir [Znanie] pour l'hebdomadaire Argumenty i Fakty
ou de l'Union des écrivains de l'URSS pour la Literaturnaja
gazeta 33 .
Les rédactions se proclamèrent en 1990 les nouveaux fondateurs
de ces journaux, fermement décidés à infléchir leur ligne
éditoriale, qu'elle soit d'obédience démocratique ou bien fascisante
ou nationaliste.
Outre la modification de journaux qui faisaient partie du
paysage médiatique soviétique depuis plusieurs décennies
(Izvestija, Komsomol'skaja Pravda, Moskovskie Novosti 34 ...), on
assiste, après 1990, à l'apparition d'une nouvelle vague de
publications novatrices, tels que Kommersant" 35 et la Nezavisimaja
36gazeta .
On peut comparer leur contenu audacieux à celui de leurs
"aînés", les Moskovskie Novosti ou Ogonn 37 .
Une nouvelle "école" de journalisme est donc désormais en
mesure de s'épanouir. Les journalistes, forts de leur nouveau statut
d' « uêrediteli », vont pouvoir affûter leur style et leur contenu
éditorial. Ils sont désormais investis d'une mission d'autant plus
passionnante qu'elle correspond à leur attente profonde depuis des
32 John MURRAY : La presse russe de Brejnev à Eltsine [The russian press from
Brezlznev to Yeltsin, Hants : Edward Elgar Publishing, 1994], p 74.
33 John MURRAY, ibid, p 77.
34 Nouvelles de Moscou.
35 Commerçant
36 l'Indépendant
37 Petite Flamme.
2 3 années et qu'elle peut désormais s'exprimer dans un contexte légal
: l'information.
Parmi cette génération de journaux isssue de la loi
Kommersant" et démocratique sur la presse de 1990, citons
Megapolis Ekspress 38 (créés au début de 1990), puis Nezavisimaja
(février 1992), gazeta (décembre 1990), Kommersant " daily
Novaja E'enedel'naja gazeta (avril Segodnja 39 (février 1993),
1993) 40.
Ces journaux d'inspiration démocratique vont progressivement
prendre leurs distances avec le pouvoir gorbatchévien, tout comme
les journaux « pérestroïkistes ».
Ce processus va s'accentuer lors de la tentative
d'indépendance de la Lituanie, les 12 et 13 janvier 1991,
rapidement réprimée dans le sang par les forces spéciales
soviétiques. La couverture de ces événements tragiques prouve
l'émergence d'un « quatrième pouvoir » en Union Soviétique qui
vient s'intercaler entre le pouvoir politique et l'opinion publique.
Cet événement donna lieu, en effet, à des analyses très partisanes et
particulièrement controversées dans la presse soviétique.
L'aspect le plus intéressant de la couverture des événements en
Lituanie par la presse est, pour la première fois, l'existence d'un
article dans l'hebdomadaire Kommersant", qui analyse justement
comment ses confrères ont traité l'information 41
L'on peut y lire : "l'analyse des publications soviétiques de ces
dernières semaines, à la suite des événements en Lituanie, montre
la polarisation extrême de tous les supports ['éstkaja
Izvestija, qui ont fait paraître pozicionnost'], à la différence des
dans leurs colonnes des points de vue contradictoires des différents
protagonistes".
Les événements en Lituanie vont en quelque sorte
débarasser les journaux démocratiques de leurs réserves à l'égard
du pouvoir gorbatchévien, déjà très impopulaire dans son pays. Le
processus de différenciation des supports de presse soviétiques, à la
38 Megapolis Express est un hebdomadaire qui affirme sa volonté d'installer une
démocratie plurielle en Russie. Il tire à 740 000 exemplaires en 1997.
39 Aujourd'hui
40 Le Nouvel Hebdomadaire. Créé par des journalistes de la Komsomol'skaja
Pravda, en désaccord avec l'orientation de plus en plus nationaliste de leur
quotidien. Le Nouvel Hebdomadaire est remplacé en janvier 1997 par Novaja
Gazera (le Nouveau Journal), qui est un hebdomadaire favorable au mouvement
labloko de Grigori Iavlinsky, tirant à environ 500 000 exemplaires.
41 Maxime SOKOLOV, Alexandre SOUKHANOV : loc. cit., p 3
24 suite de l'adoption de la loi sur la presse de 1990, est en somme
arrivé à maturation. Le pouvoir politique aura désormais bien du
mal à supprimer l'un des rares acquis tangibles de la
« pérestroïka », c'est-à-dire la liberté de parole, à mesure que se
constitue une nouvelle catégorie de journalistes en Union
Soviétique.
En effet, c'est à la suite des événements de Lituanie que fut créé le
42 . Fonds de Défense de la Glasnost
ETABLISSEMENT PROGRESSIF D'UNE NOUVELLE
TYPOLOGIE DE LA PRESSE A PARTIR DE 1990 :
a/ La nouvelle presse d'analyse :
Parallèlement aux fers de lance « pérestroïkistes »
(Moskovskie Novosti, Ogonêk et Izvestija) on assiste, à partir de
1990, à l'émergence d'une presse professant l'objectivité, tout en
présentant à ses lecteurs un vaste éventail de points de vue sur un
thème précis.
En effet, Kommersant", Megapolis Eksress et Nezavisimaja gazeta
sont à la recherche d'une information, présentée de façon aussi
objective que possible. Le journaliste est davantage perçu dans ces
rédactions comme l'analyste froid d'une situation donnée, plutôt
que comme un polémiste imposant au lecteur son propre point de
vue.
Né un an après le putsch d'août 1991, Ob§e'aja gazeta 43 ,
dirigé par Egor Yakovlev, figure parmi les fleurons de la presse
d'analyse russe. Il se proclame d'ailleurs lui-même comme un
journal d'auteurs [avtorskaja gazeta] 44 .
La brutale décrue du lectorat, à partir de 1991-1992, préfigure une
perte d'influence des journaux qui touche d'abord les publications
42 Installé dans les locaux de l'Union des journalistes de Russie, le Fonds de
Défense de la Glasnost est présidé depuis sa création en mai 1991 par Alexeï
Simonov. Il a pour objectifs la défense des journalistes sur le plan juridique,
notamment et du journalisme, en Russie comme en C.E.I, considérant que "la
glasnost est le seul acquis des forces démocratiques en vue de l'établissement de la
liberté d'expression".
43 Journal Commun.
44 V.A BEKLESOV : « Les mass média », Nouvelle Russie, Moscou, 1994, p
715. [BEKLESOV (V.A) : "Sredstva massovoj informacii, Novaja Rossija,
Moskva : 1994, p 7151
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