Les nuits philosophiques du Doctor Pastore

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296344426
Nombre de pages : 160
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Les nuits philosophiques du Doctor Pastore

DU MEME AUTEUR

Le prestidigitateur. Guy Chambelland. Mouvance. Guy Chambelland. i975.

1973.

Psychotextes. La question de l'Autre dans Federico Garcia Lorca. Toulouse.

Eché. 1986.
La moureuse. Le hameau. 1987. Vous. des femmes. 1988. Le passage à l'écriture (Le premier Uvre de Lorca), Toulouse. PUM. 1989. L'occupation, des femmes, 1991.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5614-6

Michèle Ramond

Les nuits philosophiques du Doctor Pastore

Éditions L'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9

à Augusto Roa Bastos

L'âme et le corps, le corps et l'âme, quel double mystère! L'âme n'allait point sans quelque matérialisme et le corps avait ses moments de spiritualité. Les sens pouvaient s'affiner, l'intelligence s'avilir. Qui pourrait dire où s'arrêtent les impulsions de la chair, où commencent les impulsions de l'esprit? Combien étaient superficielles et arbitraires les définitions du commun des psychologues et qu'il était difficile de se prononcer entre les prétentions des diverses écoles. L'âme est-elle un fantôme habitant la maison du péché? Ou bien le corps se fond-il vraiment dans l'âme, comme le pensait Giordano Bruno? Mystère, la séparation de l'esprit et de la matière. et mystère, pareillement, leur union. Oscar Wilde

Queria escribir la historia mas hermosa dei mundo. No la historia dei fin dei mundo, sino la Ultima historia escrita por un sobreviviente. que ya nadie podrfa leer ni contar. Escribir esa historia (ue mi obsesion durante mucho tiempo. Le decfa a mi madre en voz baja. para que padre no nos oyera : «No quisiera morirme sin haber escrito esa historia de fin de mundo... » Mi madre me alentaba : «La escribiras, hijo. Todos, de alguna manera, soi'lamos con esa historia Ûltima que nadie podra leer... » Augusto Roa Bastos

GRAND TROPIQUE

Depuis que je voyage tant j'ai pris l'habitude d'habiter moins souvent mon corps. La demeure est vieille et décrépie, entourée d'une grande étendue de sable rouge. Au sud une grande terrasse isole la façade de tout ce sable et les déversements d'eau rouge dans la maison sont par là moins fréquents. Depuis que le bassin a été mis hors d'usage par la tempête, les enfants l'été ne viennent plus et la maison est beaucoup plus tranquille. Seuls viennent les oiseaux, les huppes rouges, les moineaux stridents à tête rayée, les hoche-queues bleus entre autres. Ils piétinent en chantant dans le sable rouge où le matin il pleut. Le matin je regarde la pluie tomber pendant qu'un air très frais pénètre dans la maison. Et quand la chaleur vient, je déshabite un peu mon corps. C'est une habitude que j'ai acquise avec les voyages et qui me rendJa vie plus paisible par gros temps ou par temps très chaud. Parfois j'ai du mal à retrouver mon corps, mais il finit toujours par revenir de l'intérieur de la maison qui est assez éloignée du 11

jardin, bien que celui-ci, dernièrement, pousse très vite avec les pluies et gagne sur le sable. Lorsque je retrouve mon corps après l'avoir cherché plus ou moins longtemps, mais sans faire jamais la moindre démonstration d'impatience ou d'inquiétude, je ne le reprends pas tout de suite, je suis très occupée, je nettoie par-ci par-là sur la terrasse les plantes en pots, je balaie le sable, j'arrange les ventaux jusqu'à obtenir un meilleur port, un meilleur effet d'élégance et de domesticité. Lorsque je voyage, j'arrive à laisser tout à fait mon corps. Comme je l'ai dit, je suppose même que c'est l'habitude du voyage qui m'a rendue à volonté habitable et déshabitable. Cela ne s'est pas fait sans mal, mais ne se fait pas non plus sans mal maintenant que I'habitude est prise, parce que j'éprouve une grande fatigue à me déshabiter et me réhabiter sans arrêt. La facilité avec laquelle j'accomplis mes déshabitations et réhabitations successives constitue un inconvénient peut-être plus grave que les malaises du début, du temps où la déshabitation était loin d'être une chose aisée. J'ai parfois du mal non pas à retrouver mon corps, ce qui finit toujours par se produire, mais à le réépouser. La grande étendue de sable rouge avec ses flaques qui se résorbent au soleil et ses oiseaux siffleurs qui se secouent les plumes dans les petits cratères du matin m'empêche de me concentrer sur mon corps, ou alors me rend odieux l'exercice même de cette concentration. Je me penche sur la tête rouge des huppes, qui avance comme un petit moteur sur le sable, entraînant après elle les ailes grises et la queue
nOIre-nOIre.

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Je me perds dans le sable, dans les traînées d'eau violette et par infu$ion sous les premiers contreforts du jardin. Chaque fois il faut que je m'arrache à la terre qui exerce sur moi un appel si fort, si primordial. Mon corps me fait pitié qui reste seul là-bas à tenir compagnie aux choses de la maison, et je cultive cette pitié à l'intérieur de moi parce qu'elle me permet, à la longue et au terme d'un immense effort, de retourner à moi de l'autre côté, du côté de la maison. L'ennui c'est aussi que la maison devient chaque jour moins hospitalière. Au début je m'en suis réjouie parce que la nature - me semblait-il - y reprenait ses droits, mais à la longue un inconvénient me parut naître de cette situation, c'était que la maison, de moins en moins hospitalière par ce défaut ou cette vertu, devenait aussi chaque jour plus difficile à réhabiter. Dans la tourmente beaucoup de meubles et les rideaux blancs noués qui faisaient le charme des pièces d'habitation avaient disparu. Mais la perte de ces bibelots n'était pas seule responsable de la nudité subite de la maison où mon corps vaquait à son inoccupation coutumière. Les scarabées étaient entrés, avaient pris place parmi la vaisselle et sur les rayonnages dépeuplés de la cheminée. Tous les matins avec les pluies, du sable rouge s'infiltrait, salissait les planchers et la peinture italienne des murs. De mon lit, par tempête, je voyais la crête des arbres s'agiter démesurément, et la fenêtre ouverte claquait de part et d'autre du ciel. Cependant, je n'éprouvais pas comme avant le besoin de la fermer, de courir à la porte, aux balcons et aux baies, et même je ne saurais dire si à ces moments-là j'étais avec mon corps ou sans lui. La pensée 13

que je pouvais être sans mon corps, au moment où je dormais, me trouble infiniment. Non pas que ce soit plus tragique de dormir sans son corps que de vivre sans lui, peut-être même est-ce plus naturel, mais ce qui me trouble c'est que la compagnie de mon corps ait cessé d'être un état de grâce ou d'évidence. Si je n'ai plus le moyen de distinguer l'état de corps de l'état sans corps, c'est qu'il est devenu subitement tout à fait possible pour moi de perdre mon corps sans en avoir la conscience agacée et harcelée, sans en ressentir aussitôt le défaut et, par conséquent, sans éprouver la nécessité incontournable de le retrouver. Que cette déshabitation puisse devenir inconsciente, voilà ce qui à présent me tourmente de jour et de nuit. Mes voyages sont fréquents et de courte durée. Les jours heureux, je pense que la maison et le corps s'occupent à attendre et chérissent mon retour. Mais de plus en plus souvent, depuis quelque temps, je me prends à redouter de ne les revoir ni l'un ni l'autre. Ou plutôt, je m'explique, que seule leur écorce soit là et que tout soit fini entre nous. Occupée de ces sinistres pensées, il m'arrive de ne plus distinguer la maison au bout du chemin. Je marche tout de même d'un bon pas avec mon bagage qui pèse toujours beaucoup trop, je marche comme si tout était sur le point de rentrer dans l'ordre. Je crois que la maison est là, bien que j'aie vu qu'elle a disparu, et d'un pas assuré j'entre chez moi. Effectivement elle est là, et je parcours une à une toutes les pièces, après avoir déposé sur le fauteuil le bagage. Je parcours la maison sans rien chercher car c'est la seule façon de faire ressurgir la 14

réalité des choses. En somme je fais comme s'il y avait les choses. Au bout d'un certain temps tout a l'air normal, mais vient pourtant l'angoisse: que, malgré tous les efforts que je fais pour que tout soit, il n'y ait rien de vrai, rien d'assuré là-dedans. La chose la mieux partagée devient désorbitée, innaturelle: que tout cela un jour ait simplement existé. Mon corps est assis près du buffet de la cuisine dont les vitres étincellent contre le soleil du matin. Il sourit d'un air doux et triste et je m'informe de lui, mais, sans écouter la réponse, je pars vers le jardin. Je pars toujours ainsi vers le jardin ou vers la gare et vers l'arrêt du car pour Indianapolis ou Medinapolis. Mais il arrive que je , . ." '.' m attnste et repense avec une anxlete tres vive aux noces d'autrefois. Je m'assieds à côté de lui, et j'attends avec sérénité que les opérations d'infiltration, hyménation, hybridation et passementerie s'effectuent. Au pire, cette sérénité aussi disparaîtra avec le temps, et il faudra souffrir à la fois de ne pas savoir à science sûre si j'ai perdu mon corps, et de ne pas savoir davantage comment le gagner. Les peintures de la maison s'écaillent et les fresques commencent à perdre des morceaux d'étoffes et de fruits. Certaines plantes du jardin ont gagné sur le sable, et il arrive même aux plus vivaces de pénétrer dans les pièces du rez-de-chaussée par les fenêtres toujours ouvertes, et de s'enrouler aux grilles avec un appétit dévorateur dont chaque matin on peut apprécier les nouveaux dégâts. D'après le DoctorPastore, elles ont acquis cette vivacité au cours des deux guerres d'invasion, surtout de la deuxième; il appuie sa théorie sur les fines observations 15

des chroniqueurs de la première guerre qui, à plusieurs reprises, avaient fait état de cet étrange phénomène de psychologie botanique. Contrarier les plantes en entravant leur poussée par taille ou astucieuse déviation ne servirait qu'à exacerber leur inconsciente stratégie défensive. Je pense que cette stratégie est inconsciente, car il est impossible de les raisonner et de leur faire admettre avec des mots, des onomatopées ou des musiques qu'ici il n'y a pas d'ennemis. Pour un peu, c'est elles qui me convaincraient qu'il y en a encore à demeure, tellement semble forte leur conviction d'être indispensables au maintien de la maison qui tremblerait sur ses bases si elle n'était pas fortement amarrée au sol par leurs soins. Le Doctor Pastore, qui est devenu aveugle comme tous les bibliothécaires de génie, jouissait d'une acuité visuelle au-dessus de la normale, du temps où il était officier chargé de la communication secrète dans des langues indigènes inconnues de l'ennemi, et du déchiffrement des messages codés. Cette acuité du système optique était comme un affleurement à la matière physique du Doctor des propriétés identiques de son intelligence, et d'une sensibilité en alerte qui voyait les détails de la chose avant que la chose ne soit avérée et divulguée. C'est ainsi qu'il avait vu de ses yeux, avant de lire, dans les chroniques, des descriptions à champ hypothétique hardi d'un semblable état, comment certaines plantes, énervées par l'artillerie ennemie et les obus, accéléraient leur processus de croissance au point de devenir plus envahissantes que luxuriantes. Depuis que j'ai observé que la maison, pour des raisons que je pense ignorer, est soumise à cette loi 16

phyto-dynamogénique, je me prends à redouter le pire pour mon corps. Non que mon corps - je crois puisse en aucune façon être pris par les plantes pour un ennemi, mais tout simplement parce que l'immobilité à laquelle le contraint son attente l'expose à se trouver quelque jour sur le passage d'une de ces plantes, obstinée dans son propos énigmatique de river la maison au sol et d'obstruer ses entrées, pour que la maison devienne et reste enfin ce fin repos, ou ce repos final, à l'abri des revers de fortune et des coups d'adversité. TIest en fait beaucoup plus certain que ce soit le sable rouge, rougi par les hydrates de fer et mélangé à une grande quantité de restes végétaux, invisibles tellement ils sont microscopiques, qui alimente, grâce à son extraordinaire perméabilité, cette infinité de bignonias, ces serpents monstrueux qui s'enroulent d'abord aux grands arbres du jardin et, une fois gavés de chaleur et de lumière, qui redescendent au sable d'où ils procèdent, voraces à trouver la maison, sa façade tournée au sud, les grilles presque végétales de ses fenêtres, ses balcons dévots des heures intenses du jour. Puis, lorsque leurs fleurs aux pétales labiés, de toutes les couleurs, sont fécondées au sein de tant de chaleur et de lumière, dans un dernier élan ils poussent vers la maison leurs tiges et leurs fleurs, pour que les fruits d'un vert intense éclosent dans la maison, enrobés comme en un hivernoir dans ses pénombres naturelles, bromélaciées, presque orchidéennes. Fécondées au dehors, les fleurs amoureuses portent leurs fruits dans la maison comme dans une corbeille. Et la plante ressortira et reviendra autant de fois que Dieu lui laissera de vie,

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c'est-à-dire de cycles que nul n'osera interrompre, de peur de dresser, contre lui et la maison, la fertilité bonne à l'origine, ou pour le moins sans intention, de la nature. Et sans compter qu'il y a la pluie, et que la plus grande partie de ces pluies, exception faite des crachins, est précédée et accompagnée d'une forte tension électrique qui exacerbe encore le pouvoir proliférant des infatigables bignoniacées. Avec lenteur, les jours tranquilles, et avec une rapidité variable proportionnée à la force des vents et à l'extension et consistance des nuages, les jours où les cirrus et les pallio-cirrus atteignent la colline et la vallée, la plante imperturbable, la conscience calme arrêtée dans son procès de complexification par la force de son entêtement élémentaire, de toute évidence et selon toute probabilité vise le corps. Partagée entre I'hypothèse de psychologie ou de stratégie bellique des chroniqueurs et du Doctor, et le supposé d'un lien physique entre la prolifération du bignonia dans cette région, la ferruginosité du sable rouge et le magnétisme des airs et des atmosphères, je suis prête à donner à quiconque la chance d'une explication plus probante. De fait le corps est là, menacé, non pas guetté, par le bignonia envahissant, et la présence de la plante dans cette histoire explique peut-être mieux l'angoisse qui me saisit sur le chemin du retour. Imaginez: je sens croître autour de moi, tandis que j'avance, l'humidité de l'air et l'électricité du vent et de la terre. Le courant supérieur de Nord Ouest, légèrement incliné à l'Ouest, parcourt le ciel en direction du Sud Est, et la tempête de la nuit ne fait pas de doute. Les fenêtres 18

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