Les oiseaux s'ébattent

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L'auteur de ce livre est fasciné par les enfants. Poussé tant par la curiosité scientifique que par le désir de se retrouver lui-même dans sa propre enfance, il a essayé de les observer dans leur terroir, cadre traditionnel qui le berça jadis. Oger KABORE nous met ainsi en contact avec les enfants dans une ambiance chaleureuse, tendre, naturelle, faite de poésie, de rires et de gaieté.
Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296282087
Nombre de pages : 248
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LES OISEAUX S'ÉBATTENT Chansons enfantines au Burkina-Faso

Oger KABORE

LES OISEAUX S'ÉBA1TENT
Chansons enfantines au Burkina-Faso

Préface de Geneviève Calame-Griaule

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@L'Harmattan,

1993

ISBN: 2-7384-2123-7

PRÉFACE

La littérature orale africaine, longtemps négligée, est devenue un objet de recherche privilégié. En France. notamment, les publications se sont multipliées depuis une vingtaine d'années: recueils de contes, épopées, poésies, recueillis sur le terrain dans leur langue d'origine, et aussi travaux d'analyse. De nombreuses thèses ont été consacrées aux genres oraux, et il est réjouissant de constater qu'elles sont souvent l'œuvre de jeunes chercheurs africains qui, après avoir poursuivi des études littéraires classiques, ont pris conscience par eux-mêmes des richesses de leur patrimoine oral et en ont entrepris l'étude. Tel est le cas de l'auteur de ce livre. Il faut souligner l'originalité de ce travail. Si les genres « nobles» des littératures africaines ont maintenant acquis droit de cité dans le trésor culturel universel, certains genres considérés comme « mineurs» ont été largement ignorés. Il en est ainsi des chansons enfantines, généralement mentionnées en passant dans les études sur les jeux, et très rarement analysées pour elles-mêmes. C'est à cette tâche que s'est attaché Oger Kaboré. Avec une patiente obstination il a mené son enquête dans son village d'origine du Burkina-Faso, alors que les villageois moosé eux-mêmes essayaient de l'en dissuader et de le diriger vers un sujet de recherche plus « sérieux». Grâce à sa persévérance, nous pouvons lire aujourd'hui ce livre plein de fraîcheur. Qui dit chansons d'enfants dit « jeux». L'univers ludique des enfants moosé est ici décrit et analysé avec finesse, et l'on s'aperçoit que, loin d'être un genre mineur, ces textes enfantins, d'apparence souvent ésotérique et difficiles à comprendre, véhiculent en fait toute la culture et constituent un outil pédagogique exceptionnel. La méthode ethnolinguistique choisie par l'auteur permet d'en extraire tout le sens, puisqu'elle associe le texte avec le contexte culturel et la langue et fait sans cesse appel, dans l'interprétation symbolique, à la vision du monde propre aux Moosé. Une place importante est faite à la notion de « parole », dont on a découvert depuis une trentaine d'années qu'elle est centrale dans la pensée africaine. 5

Le lecteur sera sensible aux qualités humaines de l'auteur. Sa gentillesse, sa modestie, son honnêteté, son enthousiasme et son respect pour sa culture sont manifestes partout dans ce travail. Il utilise avec bonheur des souvenirs d'enfance personnels, ce qui donne une saveur de « vécu» à cet ouvrage, dont on est heureux de saluer la publication. Geneviève CALAME-GRIAULE

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SIGNES ET ABRÉVIATIONS

ace. aH. cf. fut. ibid. idéoph. litt. loco
m. lflS. nég.

: : : : : : : :

accompli affirmation confer futur ibidem idéophone littéralement locatif

qt. sg. tps.

: question : singulier : temps

Il
~ * ;>

: séparation des termes
dans la transcription : sans signification : forme non attestée : attaque glottale (dans transcription) aboutit à... (ou cela donne...)

la

onomat. onomat. idéoph. op. cit. pl. poss. pp. p. ad.

marque d'insistance : négation (nég. 1 : première particule de la négation) (nég. 2 : deuxième particule de la négation) : onomatopée : : : : : : onomatopée idéophonique opus citatum pluriel possessif pages particule d'adresse

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AVERTISSEMENT

L'attention du lecteur est attirée sur le fait que certains signes phonétiques ont été transcrits avec des caractères de l'orthographe ordinaire du français: [!J] [p] est transcrit est transcrit ng gn

SYSTÈME DE TRANSCRIPTION

La transcription dans le présent ouvrage s'inspire de l'A.p.I. Elle s'efforce parfois d'être phono logique à l'intérieur du texte, mais elle est phonétique en ce qui concerne le corpus et les citations souvent données à titre d'illustration.

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A A A A

ma mère dont je garde le plus doux souvenir mon père qui m'éduqua de son mieux mes frères et sœurs bien-aimés ma femme et à mes enfants que j'affectionne beaucoup

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AVANT-PROPOS

Si le présent travail a vu le jour, c'est surtout grâce à Mme Geneviève Calame-Griaule qui a accepté de guider mes pas incertains dans la recherche sur la tradition et la littérature orales. Tournant résolument le dos aux méthodes dictatoriales, elle a suivi mes travaux avec une patience et une sagesse qui inspirent le respect. Sa disponibilité, sa souplesse et son ouverture d'esprit ont grandement joué dans l'accomplissement de ce travail. Comprenant les problèmes des étudiants africains en France, elle m'a souvent aidé à résoudre bon nombre de difficultés administratives. J'ai également bénéficié auprès d'elle d'une attention et d'une bienveillance presque maternelles au cours de ma formation et de mes recherches. Les mots me manquent pour lui exprimer ici toute ma profonde gratitude. Mes remerciements vont à M. Serge Sauvageot qui m'a initié à la linguistique africaine et qui, malgré mes limites dans cette discipline, a su garder envers moi une attitude encourageante et hautement positive. J'exprime ma vive reconnaissance à Mme Suzanne Platiel dont la disponibilité constante et le dynamisme à toute épreuve m'ont été salutaires à maints égards lorsque je sollicitais son aide et ses conseils. Je ne saurai l'en remercier assez. Je n'oublie pas l'équipe de C.LD. (Cahiers de Littérature Orale) dont les conférences périodiques et les publications ont été pour moi de réelles sources de renseignements très enrichissantes. Je n'oublie pas non plus mes amis étudiants avec qui j'ai partagé les séminaires de littérature orale de Mme G. Calame-Griaule au cours des années 1982-1983-1984. Les résultats de leurs recherches m'ont éclairé dans bien des domaines et ont élargi ma vision de la littérature orale en Afrique et dans le monde. Je dois aussi des remerciements au C.N.R.S.T. (Centre National de la Recherche Scientifique et Technique) de Ouagadougou pour son assistance logistique, financière et scientifique. J'ai reçu auprès de certaines personnes une contribution très appréciable sur le plan scientifique. L'abbé Laurent Naré possède une solide expérience et des renseignements précieux sur les traditions de Koupéla. Les nombreux entretiens que nous avons eus ensemble à Paris autour de mon thème de recherche ont été émaillés de conseils discrets et efficaces. L'abbé FrançoisXavier Damiba m'a fourni généreusement un abondant enregistrement de
~

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berceuses, de chansonnettes et de jeux-chantés dont j'ai apprécié les qualités littéraires. Un ami linguiste, Pierre Balima, m'a été d'un secours inestimable dans la résolution de certains problèmes linguistiques. Son apport scientifique m'a aidé à combler beaucoup de lacunes. Au moment de livrer les résultats de mes enquêtes, je pense avec beaucoup de reconnaissance à tous mes informateurs dont je ne peux citer les noms ici et tout particulièrement au Raa-naaba Zugu, véritable docte en traditions orales auprès de qui j'ai appris bien de choses. Décédé récemment alors que je rédigeais ce travail, il était reconnu comme étant l'un des derniers et rares anciens de la région de Koupéla dont les connaissances étaient étendues. Je respecte ici sa mémoire. Une mention spéciale doit être faite aux enfants qui sont en fait mes premiers informateurs. Ce travail est le leur et il s'efforce de refléter au maximum la gaieté et la fraîcheur de leur âge. A tous ceux, parents, amis et connaissances avec qui j'ai discuté de façon informelle sur la littérature. orale et qui, entre les phrases, m'ont fourni indirectement, sans même le savoir, des idées et des informations fructueuses, j'adresse mes remerciements. Je remercie également les amis français et africains en France, particulièrement le R.P. Bernard Lefranc et sa famille à Aurillac, la famille Aussedat, les couples Adams-Boum Barret, Thaï et Daniel, Mme Preaubert Annick, les familles Kaboré (Théodore), Kéré (Joseph), tous à Paris, et Mme El Khebir Myriam à Villepinte. Je n'oublie pas mon cousin Alexandre Bagbila et sa femme (Anne) qui, avant de quitter la France, m'ont ouvert nuit et jour la porte de leur foyer et résolu énormément de problèmes matériels. La chaleur humaine que toutes ces personnes ont manifestée constamment à mon égard a rendu mon séjour fort agréable en France. Enfin, mon épouse m'a apporté son concours discret mais efficace. Sa patience a été mise à rude épreuve par mes longues absences; elle a bravé la solitude et les divers problèmes du foyer pour aider à l'aboutissement de ma thèse. Qu'elle trouve ici le témoignage sincère de mon affection.

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INTRODUCTION GÉNÉRALE

CADRE D'ÉTUDE Les Màosé occupent environ 77 700 km2 dans la région centrale du BurkinaFaso (ex Haute-Volta). Celui-ci compte 274000 km2 de superficie, soit la moitié de la France. De nos jours, les Màosé représentent près de 50 % de la population du pays évaluée en 1986 à 7 976 019 habitantsl. Peuple conquérant remonté du nord du Ghana (Gambaaga) selon les traditions orales, ils ont soumis ou repoussé vers les XIe et XIIe siècles les populations qui habitaient les vallées des Volta, les fleuves du territoire burkinabè. C est sur le plateau central que se sont développés au cours des siècles les grands royaumes de l'empire moàagâ dotés d'une puissante organisation sociale, politique et militaire. La principale activité est l'agriculture pratiquée pendant la saison des pluies. On cultive en priorité des céréales telles que le mil, le riz, le haricot, ete. Mais l'irrégularité des précipitations ainsi que la pauvreté des sols jointes à une démographie galopante soumettent chaque année les Moosé à des conditions de vie difficiles. Ceci explique, entre autres, les phénomènes assez connus de l'exode rural et de l'émigration des jeunes à l'étranger, notamment en Côted'Ivoire, en quête d'un travail financièrement rémunérateur2. Les Màosé pratiquent également l'élevage du petit bétail ainsi que de la volaille. Pendant la saison sèche, ils se consacrent à l'artisanat, aux travaux d'aménagement des concessions ou éventuellement au maraîchage dans les basfonds. La religion traditionnelle, fondée sur le culte des ancêtres, occupe une place prépondérante dans la vie du Moàagâ malgré une forte influence du christianisme et de l'islam. L'organisation sociale et familiale y est caractérisée, comme dans beaucoup d'autres sociétés africaines, par le patrilignage, et les liens familiaux sont très forts entre les différents membres d'un même lignage qui demeurent tenus de respecter les obligations de solidarité mutuelle. La vie politique traditionnelle qui subit depuis un certain nombre d'années
1. Résultats du recensement de décembre 1985. 2. Cet aspect sociologique est traité dans de nombreuses chansons. 13

les revers de l'histoire, était rigoureusement organisée et structurée à l'image de la société elle-même. Une hiérarchisation harmonieuse conférait à l'empereur des Màosé une autorité suprême à la fois politique, morale et spirituelle. Mon étude a pour cadre l'une des entités géographiques, politiques et culturelles du Màog6 (pays des Màosé) : l'ancien royaume de Koupéla. En 1982, au moment où j'ai entrepris mes recherches, cette région était une souspréfecture rattachée à la préfecture de Tenkodogo; toutes les deux faisaient partie du département du Centre-Est de la Haute-Volta. Avec l'avènement du Comité National de la Révolution le 4 août 1983, une réorganisation de la carte administrative du pays fait de la région de Koupèla une province dénommée «Province du Kuritenga ». Aujourd'hui, la province du Kuritenga compte 198837 habitants sur une superficie de 2 500 km2.
THÈME DE RECHERCHE, MOTIVATIONS ET OBJECTIFS Depuis un certain temps, je me suis fait une idée précise sur la valeur de la littérature enfantine en travaillant au Centre National de la Recherche Scientifique et Technique (C.N.R.S.T.) à la collecte et à la conservation des échantillons des musiques et des traditions orales de mon pays. Cette activité scientifique a été sans doute déterminante dans le choix du thème de recherche pour la préparation de la présente thèse: Les chansons enfantines de la région de Koupéla. Ce thème s'imposait à moi comme une nécessité impérieuse pour plusieurs raisons. - D'abord, il y a dans ce travail un intérêt personnel - que je ne chercherai pas à cacher par pudeur -, car il représente pour moi qui ai grandi dans ce milieu une sorte de quête à la Proust3, un cheminement à rebours vers ma propre enfance que le recul me permet d'observer aujourd'hui. Quelques problèmes méthodologiques ont surgi évidemment de cette position subjective. Mais au-delà de cette préoccupation personnelle, d'autres raisons objectives ont guidé le choix de ce thème. - Lorsqu'on parcourt les travaux consacrés à la littérature orale du Burkina Faso, il est navrant de constater qu'il n'existe presque pas de recherches vraiment axées sur les chants d'enfants. Dans certains ouvrages, dans quelques rares thèses ou mémoires, les auteurs soulignent en passant l'importance des jeux, des contes et des chants dans l'éveil et la formation de la personnalité de l'enfant. Cependant la littérature chantée des enfants n'a pas encore été le centre d'intérêt des chercheurs. Dans ce sens mon travail peut combler un certain manque. - Ces chansons que chantent les enfants avec un enthousiasme étonnant me paraissent être un domaine de recherche assez original. On a souvent eu tendance à y voir une production littéraire sans envergure alors que tout ce qui touche à l'enfance en Afrique - et l'étude des contes africains l'ont prouvé
3. A la recherche du temps perdu. De même que cet auteur retrouvait son enfance dans le goût de la madeleine (trempée dans une tasse de thé) de même je retrouve la mienne dans un air de chanson enfantine.

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- constitue un champ d'investigation très riche. C'est l'humus dans lequel

l'enfant puise, comme la plante, les éléments indispensables à son développement physique, moral et intellectuel. C'est pourquoi j'ai voulu tenter de démontrer, certes avec beaucoup de risques, que ces textes chantés par les enfants forment une littérature d'un niveau appréciable. - Enfin, les résultats de ce travail peuvent être utiles aux étudiants et chercheurs qui s'intéressent à ce domaine. Les éducateurs et pédagogues qui œuvrent pour une meilleure adaptation de l'école aux réalités actuelles de nos pays y trouveront éventuellement quelques éléments de l'éducation traditionnelle qui soient compatibles avec les exigences de l'école moderne.
MÉTHODOLOGIE

Titre. Le titre donné à ma thèse, Les oiseaux s'ébattent, est une traduction presque littérale de Nit1lt zlimzlim... Cette expression du màoré composée d'un substantif et d'un idéophone onomatopéique est extraite d'une belle comptine que les enfants exécutent admirablement (nO39 du corpus). Pris au sens figuré, il évoque avec force la scène des enfants rassemblés en un groupe animé par les jeux ou les danses. Il me semble refléter avec bonheur l'image même de la société enfantine en pleine activité ludique. Quant au jeu qui accompagne cette comptine, il figure l'accomplissement d'un travail collectif grâce à l'union des forces et à la discipline des membres de la communauté."L'oiseau symbolisant l'enfant (cf. chap. VII), ce titre évocateur me paraît indiqué pour coiffer un travail qui résulte de l'observation et de la description du milieu enfantin en devenir. Enquêtes. Les textes des chansons que je me propose d'analyser ici sont sélectionnés à partir d'un recueil volumineux de première main. En effet, mes enquêtes sur le terrain se sont basées essentiellement sur l'enregistrement au magnétophone (à cassettes et Uher) des chansons elles-mêmes d'une part et des renseignements ethnographiques d'autre part. Les entretiens informels, l'écoute attentive des conversations et les questions assez souples m'ont permis de compléter mes données. La méthode d'enquête a été très simple: enregistrement sur le vif dans l'ambiance naturelle où baignent les enfants (soirée de contes, de jeux, de chants et de danses, mouture de mil...). Quelques rares fois, il était nécessaire de solliciter la mémoire des adultes soit pour ressusciter un chant oublié, soit pour rectifier ou compléter une version que les enfants ne maîtrisaient pas. Mais, dans le fond, la priorité a été donnée à l'enquête non directive. Traitement. Ceci m'a permis de voir évoluer naturellement les principaux sujets d'observation que sont les enfants eux-mêmes, de savoir comment, en tant que mini-société plus ou moins autonome, ils organisent et structurent leurs activités. En fait, on ne tarde pas à découvrir que derrière l'incohérence et le désordre apparents qui semblent caractériser les conditions et les contextes d'émission des chansons, il y a des règles sous-jacentes qui guident les enfants. C'est pourquoi il a fallu adopter, avant de les analyser, un classement des 15

chansons sélectionnées par séries A, B, C.. regroupant celles qui sont du même type ou qui ont la même finalité. e est davantage un classement ethnologique et fonctionnel. La sélection des chansons s'est faite en tenant compte de deux critères: d'une part, porter l'intérêt sur les textes les plus authentiques, d'autre part, retenir celles qui s'avèrent accessibles et dont l'analyse en serait beaucoup plus efficace. Tai sciemment écarté les chantefables et les chants tirés des contes que les enfants interprètent parfois isolément, non parce qu'ils manquent d'intérêt mais parce que leur étude m'aurait entraîné dans des analyses lourdes et complexes n'ayant pas de rapports directs avec la perspective privilégiée dans ce travail : étudier les chansons de l'enfant en suivant de près son évolution. Le corpus proposé ici se veut, en effet, lié intimement à l'enfant moàaga (au sens large: du berceau à l'adolescence) et essaie de refléter les différentes étapes de sa vie.

Tai également mis de côté les rares textes archaïques (et à la limite incompréhensibles) ainsi que ceux nés d'un mariage avec des extraits de la liturgie chrétienne ou encore avec des chansons enfantines françaises apprises à l'école. Ils pourraient faire l'objet d'une étude assez significative dans un autre cadre.
Analyse. En ce qui concerne l'analyse des chansons, elle résulte de l'application des principes mêmes dégagés par la méthode ethnolinguistique qu'on peut schématiser de la sorte: replacer les textes oraux dans le contexte qui les a fait naître et se mettre à leur écoute. « Car il est absolument nécessaire, pour tenter l'analyse totale de ces littératures, de pouvoir se référer au contexte linguistique et culturel qui a moulé dans une forme nouvelle et unique un contenu appartenant à un patrimoine plus vaste, voire universel» (G. CalameGriaule, 1970, p. 22). Ainsi, il a fallu combiner et même confronter mes propres connaissances et expériences ainsi que les renseignements ethnologiques recueillis sur le terrain avec les contenus et les messages véhiculés par les textes eux-mêmes. Cette méthode oblige à partir d'un gros plan d'ensemble (contexte) pour focaliser l'attention sur le principal élément dont on voudrait saisir le sens profond. e est pourquoi, il m'a semblé opportun de présenter succinctement dans une première partie les hommes et leur cadre socioculturel; dans une deuxième partie, l'étude de la parole en relation avec la littérature orale des Moosé devrait permettre de mieux aborder le genre spécifique qui nous intéresse; enfin, dans une troisième partie, je propose l'analyse des textes en me référant constamment aux indices tirés de ce « back-ground» socioculturel que révèle le contexte propre aux enfants moosé. L'objectif fondamental a été bien sûr de fouiller les textes et de montrer qu'ils situent et campent véritablement l'enfant moaaga «à l'intérieur de sa culture, de son univers particulier où prédominent telle forme de pensée, tel climat affectif, tel niveau technique, tel mode d'affirmation de soi, tel type de langage...» (P. Erny, 1968, p.8). Pour s'y faire, il fallait d'une part interroger la langue en tant que reflet de la culture moaaga (car chaque mot cache une histoire et représente une lanterne qui balise et éclaire la route du chercheur), 16

et d'autre part appliquer souvent une analyse de type structural pour pouvoir appréhender la vision du monde qui se projette dans cette littérature à un niveau plus profond et moins conscient (G. Calame-Griaule, 1970, p. 26). LIMITES Il convient de signaler néanmoins les limites que comporte inévitablement ce travail. Elles sont dues essentiellement aux choix thématiques opérés par son auteur ainsi qu'à certaines difficultés rencontrées dans l'exécution de cette thèse. Par exemple, la relation qui peut exister entre les chansons d'enfants et d'autres genres littéraires (conte, mythe, légende, proverbe...) n'a pas été traitée de manière systématique. Je n'ai pas essayé non plus de résoudre - ou, à tout le moins, de poser - l'épineux problème des origines des chansons enfantines. Quels individus les composent? Les jeux-chantés et les chants récitatifs sontils des survivances du passé, des bribes de rites surannés que perpétuent les enfants? (cf. M. Griaule, 1938, introduction, Ch. Béarr, 1960, p. 19, P. Emy, 1972, p. 90). Ce sont autant de problèmes dont la solution nécessite plus de temps et de patientes recherches. Il aurait été intéressant de considérer aussi les rapports étroits qui existent entre les textes et les jeux ou les danses en examinant la manière dont cette solidarité se traduit concrètement dans la gestuelle au moment de leur exécution. Par ailleurs, cette étude peut paraître ambitieuse du fait que j'ai voulu embrasser toute l'enfance. De la naissance jusqu'à l'adolescence, il y a toute une tranche de vie de l'homme assez complexe à analyser à cause des mutations rapides qui s'y succèdent. L'enfance est un domaine très mouvant et, forcément, en tant que champ d'investigation, elle ne peut bénéficier d'une observation exhaustive dans un tel survol. Enfin, étant natif de ce milieu dont j'ai essayé de rendre compte, certaines réalités du terrain me forcent à confesser que ce travail résulte d'une « observation participante ». L'objectivité scientifique aura été sans doute trahie inconsciemment par endroits avec la complicité de quelques jugements trop personnels et des souvenirs d'enfance. Des difficultés n'ont pas manqué de surgir à certains stades d'avancement de cette thèse. Néanmoins, j'espère avoir fait œuvre utile, l'essentiel étant que Le travail, malgré ses faiblesses, puisse contribuer à une meilleure compréhension de la précieuse littérature enfantine en Mrique en générale et chez les Moosé en particulier.

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CONNAISSANCE DU MILIEU HUMAIN

CHAPITRE 1

CADRE HISTORIQUE ET SOCIOCULTUREL

INTRODUCTION Étudier la littérature d'un peuple exige avant tout un minimum de connaissances sur ce dernier. Son passé et le contexte dans lequel il évolue peuvent se refléter dans les textes littéraires oraux qui deviennent alors les véritables sources de renseignements pouvant éclairer les chercheurs. Dans ce chapitre, je tenterai de donner un bref aperçu historique ainsi que quelques références socioculturelles concernant la région de Koupéla. « Koupéla» est une déformation due à la mauvaise prononciation et à l'écriture coloniales. L'appellation correcte est « Kugpeaala », mot composé qui signifie « pierres blanches ». Ce nom a été donné à la capitale de l'ensemble du royaume qui était dénommé Kurit tenga : « terre de Kurita »1. Si ce chapitre paraît quelque peu long, c'est que j'ai estimé nécessaire de m'étendre sur l'identité de cette zone du pays moàaga encore mal connue du fait que très peu de travaux lui ont été consacrés. SURVOL HISTORIQUE L'histoire de cet ancien royaume a été tumultueuse et les opinions qu'on en a aujourd'hui paraissent controversées sur certains points. Par exemple, les relations concernant les raisons de l'installation de Kurita sur ces lieux ainsi que la généalogie des chefs ayant régné ne sont pas toujours concordantes. Cependant, me référant au seul ouvrage existant (Sanwidi, 1978), aux rensei~ gnements épars de certains travaux (notamment: Mangin, 1916, Tiendrébéogo Y, 1964, Izard, 1970) et aux traditions orales que je tiens des vieux, je tenterai ici une présentation historique succincte de cet ancien royaume, car celle-ci peut nous aider à saisir la signification exacte de certaines chansons et leur portée socio-historique. Dans ce survol je relaterai simplement
1. Ancêtre des MÙosé de Koupéla.

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les événements Koupéla.

et les actes des chefs qui ont le plus marqué

l'histoire

de

L'ancêtre fondateur de la dynastie
Kurita était le fils posthume de naaba Wubri, premier empereur et ancêtre fondateur de l'empire moaaga. A la mort de ce dernier, on donna une de ses femmes enceinte (celle-ci portait déjà Kurita dans son sein) à l'un de ses fils du nom de Namena qui régnait à Boulsa, village situé au nord de Koupéla. C'est donc dans la cour de ce dernier que naquit son petit frère qui, plus tard, fut appelé Kurita. A Tenkodogo régnaient alors les descendants de Wédraogo, premier ancêtre des Moosé et ascendant de Namena et de Kurita. Plus tard, un chef de cette province vint à mourir et c'est ce dernier, devenu homme, qui fut désigné par son grand frère Namena pour aller présenter les condoléances et porter le deuil seIon les normes de la coutume. Porter le deuil se dit: di kùuré, litt. « manger des funérailles ». D'où son nom Kurita qui se traduit donc par « mangeur de funérailles », nom qu'il gardera désormais. Or, pour rejoindre Tenkodogo, il lui fallait traverser la région actuelle de Koupéla. Les populations autochtones qui y vivaient se trouvaient sous la domination et l'exploitation constantes d'envahisseurs, les Gigma ou Yamweowo (chefs de terre), originaires de Ziga, région de Zignaré. Le valeureux prince bravant ces derniers qui s'y comportaient en maîtres absolus (pillards et bandits de grands chemins), parvint à poursuivre sa route pour aller s'acquitter de sa mission coutumière. C'est sur le chemin de son retour que son destin allait se préciser. En effet, les autochtones de la région remarquèrent le courage et les qualités du jeune prince et, inorganisés et acéphales, ils souhaitèrent l'avoir pour chef et protecteur. C'est ainsi qu'ils déléguèrent des émissaires à Boulsa auprès de son grand frère Namena «pour lui demander de leur donner comme chef Kurita, afin qu'il puisse les délivrer du joug de ces hommes qui les terrorisaient et ne cessaient de piller leurs récoltes et leur bétail» (Sandwidi, p. 15). Namena accueillit cette demande avec satisfaction car c'était pour lui l'occasion d'écarter Kurita du trône au profit de ses enfants, celui-ci aurait pu devenir, en effet, un concurrent gênant. Fort heureusement, seIon une coutume scrupuleusement appliquée dans tout le Moogô, le « mangeur de funérailles» d'un grand chef défunt ne devait pas, sitôt les rites accomplis, remettre les pieds dans la cour royale ni voir le nouveau naaba, car ce dernier serait alors menacé de mort mystérieuse si la prescription d'exil n'était pas respectée: ils ne devaient donc se revoir sous aucun prétexte. Cette disposition coutumière jointe à la demande qui était soumise à Namena constituait une raison sérieuse pour que Kurita restât hors de Boulsa. La frontière entre les royaumes des deux frères fut délimitée par les méandres d'un feu de brousse allumé à dessein: là où s'arrêta le feu commença le royaume de Koupéla. Kurita parvint à soumettre les Gigma avant d'asseoir son pouvoir. Kurita, dit-on, fit du chantage à son frère, menaçant à tout moment de le rejoindre à Boulsa. En outre, étant le benjamin de tous les rois qui régnaient 22

dans le Màogo, il se montrait exigeant envers ces derniers qui, pour apaiser ses velléités funestes, lui.envoyaient des femmes et des biens matériels (chevaux, argent...). Deux villages séculaires portent aujourd'hui encore des noms qui confirment que le Boulsa a, en effet, déployé des efforts plus ou moins diplomatiques pour contrer les projets de retour de son frère. Ce sont : - Songitenga (aidez-village) dont le chef installé par le Boulsa aux frontières de Koupéla était chargé d'aider (songè) à maintenir Kurita dans le royaume qui était désormais le sien; de Namena et neveu de Kurita par son frère), envoyé dans les mêmes conditions après l'échec du premier, eut pour devoir de redresser (dèmmè) la situation en amadouant constamment le chef «récalcitrant ». Ce dernier mourut dans sa résidence dénommée Kurit yaowè, c'est-à-dire « lieu de la tombe de Kurita ». Après lui, ses fils continuèrent la conquête pour l'élargissement de la province en s'inspirant du style de leur grand-père Wubri. Ainsi, naaba Naare, premier fils et successeur de Kurita, plaça systématiquement ses enfants à la tête de chaque groupement conquis pouvant former un canton.

-

Andeemtenga

(Andeem-village)

dont le chef, du nom de Andeem (fils

Ye/weaatiim, fondateur de la ville de Kugpeaala
Il fut le cinquième naaba qui régna à Kurit-tenga. Il fonda la ville de Koupéla qui devint alors la capitale du royaume. Yelweaatiim qui était grand éleveur, avait remarqué l'existence d'une source intarissable dans un endroit où abondaient des cailloux blancs. Alors, il résolut de s'y installer pour le bien de son bétail. Un sacrifice fut fait auparavant par le tiib naaba, chef religieux de l'autel royal, sur la plus grosse pierre blanche afin de tester les esprits des lieux avec le sang d'un bœuf, d'un mouton et d'un coq, tous blancs. Le sacrifice ayant été agréé, le naaba, sa famille et sa cour investirent les lieux; cependant quelques membres de la famille royale restèrent à Tulgu (ancien site à 3 ou 4 km à l'est de la ville) pour garder les tombeaux des ancêtres. Naaba Si/ga, organisateur du royaume A la mort de Yelweaatiim, son fils Silga n'étant pas sûr de sa succession conquit le trône avec l'appui d'un grand marabout yarga qui l'arma d'une lance magique surnommée Silmande (tourbillon, vent violent). Au jour convenu, il fonça tel un aigle sur la capitale où des adversaires politiques complotaient pour l'écarter du pouvoir et, grâce à son arme, il s'imposa à eux en tant que successeur légitime de son père. D'où son nom Silga qui veut dire «aigle ». La lance Silmande devint un objet de culte et, chaque année, à l'occasion de la fête de la Tabaski, on lui sacrifiait un bœuf, un mouton et un coq blancs2. Naaba Silga est considéré par les anciens comme un vrai stratège tant sur le plan social que sur le plan politique et administratif. En homme instruit par de nombreux voyages, il mit son expérience à profit pour organiser et
2. Il semble que le Varga qui était musulman avait exigé de naaba Silga cette commémoration en échange de sa contribution. C'est pour cela que sa lance entra dans les coutumes comme objet de vénération à cette fête musulmane. 23

hiérarchiser son royaume. Ce fut un rassembleur, un unificateur qui « invita toutes les races à ne former qu'une seule famille »3. Afin de consolider et d'étendre son pouvoir sur tous les princes rivaux, il se dota d'une cour en s'inspirant de celle de l'empereur de Ouagadougou. C'est ainsi qu'il nomma différents nayirdimma, petits chefs ou ministres ayant des attributions précises. Il serait inutile de les citer tous ici. Signalons simplement qu'ils étaient onze, depuis le Tap-raana (sorte de chef d'état-major) au Fadgnaaba (sorte de chef des services des douanes). Par la suite, les successeurs de Silga élargirent encore ce cercle en nommant d'autres petits ministres dont les rôles apparaissaient quelque peu secondaires, portant ainsi leur nombre total à dix-huit. Silga divisa également le royaume en différentes unités (ou cantons) rattachées au pouvoir central qu'il détenait. Ces unités territoriales avaient à leur tête des princes vassaux appelés kàmbéammà (sg. kàmbérè). Ces derniers, s'ils pouvaient nommer les chefs des villages placés sous leur juridiction, recevaient cependant, obligatoirement, leur bonnet de commandement des mains du monarque de Koupéla à qui ils prêtaient un serment d'allégeance. Toutefois, en raison des liens fraternels historiques qui ont toujours prévalu, tout nouveau chef de Koupéla devait aussi se rendre à Boulsa pour être, à son tour, investi par son « grand frère» du pouvoir d'administrer son royaume. Selon Sanwidi (p.70), cette prérogative laissée par Namena au Boulsa a d'ailleurs fait l'objet d'une contestation tacite de la part du naaba Zaare de
Koupéla. Celui-ci dont je parlerai tout de suite après

-

n'ayant

pas suivi

fidèlement le processus traditionnel pour monter sur le trône\ craignait les représailles du naaba de Boulsa qui, à cause de ce manquement aux coutumes, continua à le considérer comme un simple prince jusqu'au jour où il se soumit aux rites normaux à Boulsa afin de recevoir ses insignes de commandement. La ville de Koupéla doit la création de son marché à naaba Silga. Il donna à ce marché le nom significatif de Tlio-là-f-yikè (déformé par l'usage en Tàlènfifikà), ce qui veut dire « flèche et envole-toi (si tu peux) ». Ce nom musclé à caractère dissuasif reflète bien l'ambiance d'insécurité qui régnait dans les marchés à l'époques. Depuis Silga jusqu'à la pénétration française (inutile d'entrer dans les événements de cette longue période), l'histoire de la dynastie de Koupéla connut une alternance de paix et de guerres intestines dues en grande partie à des intrigues de palais et à des rivalités très prononcées pour la conquête du pouvoir. Pendant cette période, aucun changement notable n'est intervenu dans les institutions politiques et administratives mises en place et consolidées par Silga. Les Français, avec à leur tête le lieUtenant Voulet, firent leur entrée dans la ville de Koupéla en 1898 sous le règne de naaba Yirbi. Entrée brutale et sanglante, puisque des coups de feu tirés sans sommation sur d'innocents
3. D'après les traditions orales recueillies par l'abbé Laurent Naré en 1960, cité par J. Lahuec (1980, p. 22). 4. On sait, en effet, que l'Église a joué un rôle décisif dans sa nomination. 5. Sanwidi, op. cit., p. 39, fait remarquer que ledit marché était situé hors de la vil1e« pour éviter que les effusions de sang n'en souillent l'intérieur. Le sang versé porte malheur et en ces temps les bagarres étaient très fréquentes ». 24

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