LES PANA DE CENTRAFRIQUE

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Les Pana vivent en Centrafrique non loin du Mont éponyme. Ils n'en ont quitté les grottes et les chaos granitiques que chassés par la dure répression coloniale des années 1930. " Ce Mont-pana […] est une montagne sacrée. C'est d'elle que symboliquement ce peuple tire ses origines et tient son existence. La religion et l'organisation politique des Pana émanent de cette montagne. […] Grâce, précisément, à la force et à la continuité de leurs traditions, les Pana ont maintenu la cohésion de leur société ".
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296176362
Nombre de pages : 337
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Collection Études africainesCouverture:
Ngaounday 1987, le grand ancien du Quartier Toukol (photo Nozati)Françoise NOZATI
Les Pana de Centrafrique
Une chefferie sacrée
PRÉFACÉ PAR PIERRE FOUGEYROLLAS
L'Harmattan L'Hannattan Inc.
5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc)
FRANCE CANADA H2Y lK9Cet ouvrage est tiré d'une thèse d'anthropologie politique
écrite sous la direction de Pierre-Philippe Rey (Université
Paris-8/Saint-Denis), soutenue en mai 1998 et complétée
par des travaux ultérieurs.
(Ç)L'Harmattan, 2001
ISBN: 2-7475-0358-5PRÉFACE
L'ouvrage que Françoise Nozati a consacré au peuple pana
est exemplaire à plusieurs titres.
D'abord c'est un travail de pionnier parce que les Pana
perdus aux confins du Centrafrique, du Cameroun et du
Tchad, avaient été auparavant très peu étudiés. Ils prennent,
pour ainsi dire, la parole par le truchement d'une
anthropologue qui s'est efforcée - avec succès - de les saisir
de l'intérieur grâce à une méthode apparentée à celle de la
sociologie compréhensive.
Ensuite, les recherches patientes et l'esprit de rigueur de
F. N ozati nous montrent les Pana dans leur singularité
culturelle et nous permettent de cerner, autant qu'il est
possible, leur identité, tout en nous offrant leur particularité
comme l'une des facettes de la civilisation africaine. Le livre
ne suggère-t-il pas un va-et-vient entre ce que le milieu pana
a de concrètement limité et l'universalité du monde africain.
Enfin, cette remarquable étude est écrite dans un style
clair et élégant qui en rend la lecture aisée et attrayante. Les
spécialistes d'anthropologie, les historiens et les politologues
y trouveront une ample matière à réflexions, et les non-
spécialistes y découvriront le passionnant cheminement d'une
aventure humaine, celle d'un peuple qui a été capable de
survivre en restant lui-même aux avatars de la colonisation
et de la décolonisation.
Dans la plupart des cultures de l'ancienne Mrique, les
fonctions sacerdotales et les fonctions régaliennes, loin d'être
5distinctes, étaient confondues dans la personne du roi-prêtre.
Au contraire, chez les Pana, il existe une dyarchie
institutionnelle entre le chef spirituel et le chef temporel.
Françoise Nozati l'indique clairement: « Toutes les tâches
spirituelles sont l'apanage du Gangapana ,. les besognes
temporelles sont du ressort du Belaka. » Elle précise, en
outre, que le détenteur du pouvoir spirituel l'emporte en
dignité sur le du temporel et que le
Gangpana est la seule personne pouvant monter, sans risquer
la mort, au sommet du Mont-Pana pour s'y entretenir avec
les ancêtres tandis que le Belaka n'y accède
qu'exceptionnellement le jour de son intronisation.
Ce Mont-Pana qui est en fait le pic le plus haut d'un massif
où vivait autrefois le peuple pana, est une montagne sacrée.
C'est d'elle que symboliquement ce peuple tire ses origines
et tient son existence. La religion et l'organisation politique
des Pana émanent de cette montagne. C'est d'elle que les
Pana ont tiré leur énergie pour résister aux agressions des
Foulbé, puis à la colonisation allemande, enfinà la colonisation
des Français. Cependant, cette résistance n'a pas empêché
l'administration coloniale d'écraser des révoltes héroïques
et d'obliger les Pana à abandonner corporellement, sinon
spirituellement leur montagne sacrée. Des Baptistes
américains, puis des Capucins italiens entreprirent de les
convertir au christianisme. Les résultats furent assez minces
si l'on admet qu'aujourd'hui le« taux de pénétration du
christianisme serait de l'ordre de 15 à 20 % de la
population.» Sur ce point capital, la résistance de la culture
traditionnelle a été remarquablement efficace.
Grâce, précisément, à la force et à la continuité de leurs
traditions, les Pana ont maintenu la cohésion de leur société.
F. Nozati se demande si cela constitue un obstacle à leur
futur développement ou, au contraire, un atout. Elle reprend
là un problème que nous avions nous-même rencontré, à
Dakar, en 1961, au lendemain de l'accession du Sénégal à la
6alors les partisans d'une modernisation qui faisait litière de la
plus grande partie de l'héritage culturel sénégalais, aux tenants
du traditionalisme refusant une modernisation qui leur
paraissait n'être qu'une occidentalisation aliénante.Pour notre
part, nous proposions une troisième voie que nous résumions
par une sorte de mot d'ordre: «Modernisation? Oui.
Occidentalisation? Non. »
Certes, il ne nous échappait pas que la modernisation
entraînerait inévitablement une part d'occidentalisation,
comme de nos jours l'ultramodernisation s'accompagne à
coût sûr d'une certaine américanisation. Le problème crucial
consistait, pensions-nous, à favoriser une modernisation
active, c'est-à-dire voulue et contrôlée pour éviter une
modernisation passive, à savoir subie et non-contrôlée. De
fait, un peuple qui abandonnerait la totalité de ses traditions
et qui perdrait son identité culturelle, serait voué à une
modernisation passive. En revanche, un peuple suffisamment
conscient de son patrimoine historique peut espérer s'engager,
s'il le souhaite, dans un« travail de soi sur soi» qui devienne
une modernisation active.
Nous croyons ne pas trahir la pensée de Françoise Nozati
en constatant sa confiance dans le peuple pana qui a entrepris,
à sa manière, ce que nous appelons une modernisation active.
N'écrit-elle pas: « L'entité ethnique peut continuer à exister dans
la fluidité et remplir son rôle de pôle intégrateur de l'individu
sans le figer dans l'archaïsme. » ?
Pendant des millénaires, l'ethnie a été le plus souvent une
entité fermée, pendant deux siècles la nation l'a été aussi.
Aujourd'hui, nous participons tous à plusieurs identités
culturelles: ethnie, nation, communauté continentale,
communauté religieuse se voulant universelle, enfin planétaire. Parce qu'elles sont multiples et
intégrées les unes aux autres, ces identités sont ouvertes; du
moins, nous devons comprendre qu'elles sont ouvertes pour
surmonter les conflagrations qui se déroulent encore sous
nos yeux.
7Le beau livre de Françoise Nozati nous initie
admirablement à l'histoire des Pana et à leur devenir tout en
nous montrant que leur singularité renvoie en permanence à
la civilisation africaine dont elle est une attachante facette,
et, bien entendu, à l'universalité humaine.
Pierre FOUGEYROLLAS
Professeur émérite à l'Université Paris 7 - Denis Diderot
Directeur de l'Institut Fondamental d'Afrique Noire-Dakar (1968-1971)
8Aux jeunes Pana car cette mémoire leur appartient,
A mes fidèles amis centrafricains,
A Louis,
Koiôale !
Balao ala kwe !INTRODUCTION
LES PANA: DEUX CHEFS ET
UNE MONTAGNE SACREE
Le Centrafrique est un pays pauvre, sous le double effet
cumulatif d'un enclavement maximal et d'une histoire
coloniale et néo-coloniale fréquemment marquée par le
mépris et la violence. Actuellement, les ONG elles-mêmes y
sont proportionnellement moins nombreuses que dans
d'autres pays d' Mrique francophone comme le Mali ou le
Burkina-Faso.. .
C'est que le Centrafrique est l'héritier de l'Oubangui-
Chari, ce territoire que, dès le début du XXème siècle, un
Gouverneur Général, excédé par le manque de moyens, avait
surnommé « la Cendrilloncoloniale». Jamais courtisée pour
elle-même, toujours base arrière de nos intérêts militaires au
Tchad; abandonnée lorsque ce motif stratégique faiblit ou
disparaît.
On a longtemps présenté cette terre comme une contrée
anhistorique ; obstacles objectifs à la connaissance du passé
(oralité, milieux naturels souvent hostiles...), ethnocentrisme,
homogénéité culturelle de surface, mépris de certains
administrateurs puis de la majorité des coopérants, tout s'est
ligué pour entretenir cette idée d'une terre sans passé
Ildéchiffrable, d'une terre où la préhistoire se prolongerait
jusqu'en 1889, date de la création de Bangui.
Pourtant des passions sont nées: dans cet océan
d'indifférence, de rares passeurs ont amoureusement aménagé
des gués. Ils y ont gagné l'estime de quelques initiés et
l'inébranlable fidélité des Centrafricains. Dotés de faibles
moyens, mais acharnés et modestes, ces quelques pionniers
ont réussi à jeter les fondations de l'anthropologie, de
l'archéologie, de la linguistique, de la géographie, de la
musicologie centrafricaines. Ils ont aussi bien souvent investi
dans l'avenir en soutenant avec générosité la vocation de
quelques étudiants et futurs chercheurs centrafricains.
Eric de Dampierrel fut l'un de ces médiateurs passionnés.
Nous nous étions rencontrés par hasard à l'Orstom2 de
Bangui. J'étais coopérante, enseignante à l'EN AM ; je
cherchais à approfondir les conceptions du pouvoir au niveau
local. « Si vous voulezfaire quelque chose d'intéressant, m' avait-
il dit, ilfaut aller chez lesPana. » Sans autre explication, sans
mode d'emploi. Mystérieuse force persuasive d'une phrase
prononcée sur le ton de l'évidence la plus sereine: ces obscurs
Pana dont j'ignoraient jusqu'à l'existence étaient devenus
incontournables... Il me fallait les rencontrer...
La chance aidant, ma première visite eut lieu en un temps
hautement symbolique: à Ngaounday, on célébrait la levée
de deuil en l'honneur du maire Poun-Ile, décédé une année
auparavant. Les initiés dansaient; les grands masques étaient
sortis; la bière de mil coulait à flots... Je fus invitée à revenir.
Et l'accueil -lors d'une visite ultérieure hors du temps des
festivités- fut tout aussi bon Il me fut donné de comprendre
à quel point le conseil d'Eric de Dampierre était fondé.
1 - Décédé en mars 1997, il laisse un grand vide à Paris X.
2 - Devenu !RD en 1998.
12En dépit d'un retour prématuré en France, je décidai de
continuer le travail amorcé sur le terrain. .. Philippe Poutignat,
ingénieur de recherches à l'Idericl de Nice, avait passé deux
mois à Ngaounday fin 1979. Puis il avait changé de mission.
Il me confia les enregistrements de ses entretiens avec des
Pana âgés, en particulier avec les chefs traditionnels, presque
tous décédés entre temps, ainsi que ses notes... Par la suite,
le « tam-tam de brousse », version francilienne, me permit de
fréquenter les Pana de Paris; il s'ensuivit d'autres
enregistrements à Paris et à Ngaounday.
Il n'existait sur les Pana qu'un petit ouvrage surtout
descriptif écrit par Carlo Toso, missionnaire capucin italien
soucieux d'attirer les dons européens,2: essentiellement
descriptif, et quelque peu hagiographique, il constitue
néanmoins une précieuse source de renseignements sur le
mode de vie des Pana tel qu'il était dans les derniers temps du
régime colonial. Autre inestimable apport des missionnaires
italiens: au cours des années 70, ils ont recueilli et retranscrit
en dactylographie les témoignages de vieillards sur les
événements de leur jeunesse.
Si Eric de Dampierre pensait qu'il fallait étudier les Pana,
c'est parce qu'ils présentent, par rapport aux autres
Centrafricains, une conception originale du pouvoir
traditionnel. D'un côté, lesNzakara (groupe assez minoritaire)
étudiés par lui-même ont été organisés par le passé en un
puissant royaume qui existait encore au début du XXème
siècle. Mais, par ailleurs, la grande masse des autres
Centrafricains (Banda, Gbaya) appartiennent à des groupes
dits « acéphales », qui ne connaissent pas et n'ont jamais
connu d'autorité dépassant le niveau de la parenté.
1 - Devenu SOLIIS ultérieurement.
2 -I pana' dei centrafrica, storia, societa, religione, 1981. Non traduit.
13En revanche, les Pana sont organisés en une « chefferie
sacrée ». Deux chefs se partagent la tâche d'encadrer et de
guider le groupe, autour du mont éponyme, lieu sacré
commun à l'ensemble des villages. L'un, Gangpani est un
« chef-prêtre », seul autorisé à fouler le sommet du Mont-
Pana pour s'y entretenir avec les ancêtres; l'autre est chargé
des tâches temporelles, mais ne peut détenir sa légitimité que
des mains de Gangpani, dûment mandaté par les ancêtres.
Fait particulièrement remarquable et riche d'enseignements
sur les représentations et la réalité du pouvoir: tous les chefs
investis par des autorités administratives, qu'elles soient
coloniales ou indépendantes, ont réussi à perpétuer -à moitié
ouvertement, à moitié clandestinement- la tradition de ce
pouvoir magicoreligieux.
Pour analyser les racines de cette spécificité, il fallait
recouper « l' oraliture » avec « l'Histoire », c'est-à-dire
l'histoire coloniale et ses sources lacunaires, éparpillées,
malmenées: Archives de la France d'Outre-Mer à Aix-en-
Provence, archives de l'Armée de Terre à Vincennes puis à
Fréjus, archives coloniales allemandes à Potsdam (après une
visite infructueuse à Coblence), archives de Nantes interrogées
aussi, (en vain pour ces dernières).
Il fallut encore s'efforcer de retrouver des témoins: aux
USA, les missionnaires baptistes américains, premiers
évangélistes des Pana, (Winona Lake, Indiana) ; en Italie, les
Capucins italiens (Gênes) ; en France, les trois derniers
administrateurs coloniaux de Bocaranga ainsi que des
agronomes chargés d'aider les cultivateurs pana. Là encore,
une tradition orale... indispensable, elle aussi... difficile à
réunir, elle aussi...
La quête, inépuisable et semée d'obstacles, se poursuit...
14CHAPITRE 1
ENTRE TCHAD ET CAMEROUN...
LES PANA ET LEURS MONTAGNES
C'est à l'habitat très particulier - unique en Centrafrique-
qu'ils ont occupé jusqu'aux déplacements autoritaires de
l'époque coloniale que les Pana sont en partie redevables de
leur spécificité.
1. LE PLATEAU DE BOUAR-BOCARANGA
Situé à l'extrême Nord-Ouest de la République
Centrafricaine, le pays pana fait partie d'un ensemble
géographique plus vaste: le plateau de Bouar-Bocaranga.
On se trouve là dans les contreforts du vaste massif de
l'Adamaoua aux confins du Cameroun, du Tchad et de la
RCA, entre des frontières qui furent fluctuantes au cours de
l' histoire coloniale.
La région est un vaste haut plateau s'étendant à des
altitudes qui s'échelonnent entre 800 et 1000 mètres, jusque
vers Bouar au sud et jusqu'à la frontière tchadienne au nord,
entre les 6° et 7.50° de latitude nord (environ 16° de longitude
est).
Ce plateau comporte un massif s'infléchissant en un arc
de cercle sud-ouest/nord-est avec quelques pics plus élevés
s'élevant jusqu'à 1300 mètres. Ces pics sont souvent entourés
15d'éminences secondaires qui, avant l'époque coloniale,
portaient des villages. Il s'agit du massif du Yadé qui se
prolonge en massif du Bakoré.
A l'ouest il est coupé par la rivière Mbéré, frontière
naturelle entre le Cameroun et le Centrafrique. Quand on
passe la Mbéré vers le sud-ouest (à la latitude de Bocaranga),
on reste en zone montagneuse des deux côtés, (le Mont
Ngaoui s'élevant à 1410 mètres). En revanche, si l'on
continue à descendre la rivière (qui se jette ensuite au Tchad
dans la Vina, aft1uent du Logone), on atteint une zone où le
passage est plus facile, dans une région moins accidentée.
1C'est le passage trouvé par Lancrenon au début du siècle,
ce secteur de MbéréIMann qui donnait bien du souci aux
administrateurs coloniaux car, dans les périodes troublées, il
servait continuellement de passage aux transfuges (entre le
Cameroun et l'Oubangui qui, situés de part et d'autre de la
rivière, relevaient de circonscriptions administratives
différentes). C'est l'accès naturel au pays pana en venant du
Cameroun2 .
2. LE PAYS PANA
Le Pays pana occupe la partie nord-nord-ouest de cet
ensemble. Le Massif du Bakoré en constitue le coeur. La
vallée de la Lim, aft1uentdu Logone, traverse le pays du sud
au nord, entre le Massif du Yadé et celui du Bakoré.
Au nord, le pont sur la Lim (piste KounanglNgaounday)
marque la fin du massif; à cinq kilomètres environ,
Ngaounday située à 672 mètres d'altitude représente
l'extrêmité septentrionale du pays pana; très proche, la
frontière du Tchad se franchit aisément.
Considérée comme la« capitale» des Pana, Ngaounday, à
son emplacement actuel, est de création coloniale
1 - Voir infra chapitre 2.
2 - Annexe II - Carte phytogéographique de la RCA.
16autoritaire; y ont été regroupés en 1931 les anciens habitants
du Mont-Pana.
Situé à mi-chemin entre Kounang et Ngaounday, le Mont-
Pana culmine à 1183 mètres; il n'est pas le plus haut du
Massifpuisque le Mont-Bakoré monte à 1242 mètres, mais
il est de tous les nombreux monts avoisinants le plus chargé
d'histoire et de valeur symbolique; ilreste la Montagne sacrée
des Pana, accessible au seul gangpana, investi de la charge
de maître de la terre.
Quand on parle du« Mont-Pana », on désigne souvent, en
fait, l'ensemble du pic et des monts moins élevés où se
1trouvaient les villages .
La hauteur modeste de ces montagnes granitiques n'en
fait pas pour autant des lieux d'accès facile à cause des chaos
rocheux, des éboulis et des grottes qui s'ouvrent sur leurs
flancs et dont certaines commandent de véritables réseaux
de galeries. Cette configuration se retrouve dans toute la zone
y compris dans les Monts Karré situés au sud-est2.
Ces grottes sont au coeur même de l'histoire de la région
et des populations locales. Refuges contre les bêtes féroces,
bien sûr, mais refuges surtout contre la férocité des
hommes: contre les cavaliers foulbé... contre les Allemands...
contre les Français... de refuges devenues pièges meurtriers
et nécropoles lorsque l'ennemi ne fut plusun razzieur passager
mais un occupant permanent bien décidé à investir le pays
lui-même! !!Grottes dont, encore de nos jours, on ne dévoile
l'existence à l'étranger qu'après avoir soumis sa loyauté à
l'épreuve du temps.
Quant au climat,lorsqu'on vient de Bangui et qu'on aborde
Bouar, le changement en est physiquement perceptible;
bienfait de l'altitude et d'un moindre degré hygrométrique
1 - Ainsi parle-t-on des « habitants du Mont-Pana» alors qu'on sait
que l'accès du sommet leur a toujours été interdit.
2 - Voir Annexe VI -Description du Mont-Pana et Annexe XX - Schéma
des grottes.
17... contrairementà sa soeur deBanguilabaguette de pain
vendue sur le marché ne ressemble pas à une serviette
mouillée... et la sensation d'une respiration plus légère persiste
et se renforce au fur et à mesure qu'on progresse vers
Ngaounday via Bocaranga, à la rencontre des Pana.
3. LES VOIES DE COMMUNICATION
a. La traversée du pays pana
Deux pistes principales traversent le pays de chaque
côté des Massifs quand on vient de Bocaranga. La piste
principale longe le massif du Bakoré à l'est en passant par
Letélé et Kounang jusqu'à Ngaounday. De là, on peut
rejoindre le Tchad par Bang. La deuxième passe à l'ouest par
Kellé et Mann et permet de rejoindre soit le Cameroun par la
région des chutes de Lancrenon, soit le Tchad par Bang.
Quand on emprunte ces pistes, on n'a nullement l'impression
de traverser un pays particulièrement accidenté: vus de loin,
les « monts» (koum en pana) n'ont rien de vertigineux; c'est
un paysage ouvert et doux.
Palabrant avec le maire de Dilouki sur la terrasse de sa
concession de Kounang, je m'étais tout à coup surprise à
évoquer l'Ardèche et ses horizons bleus. Quelques années
plus tard, studieusement enfermée à la Société de Géographie,
ce fut le récit du Commandant Lenfant qui subitement me
replongeadans cette mêmebeauté tranquille.:
« [..JI 'œil se pose sur un océan de crêtes rocheuses et de
mamelons boisés dont le profil s'enveloppe d'une teinte bleue
des plus douces. A perte de vue, cette nature grandiose se
déploie, silencieuse et calme, sauvage et mystérieuse, laissant
au cœur une étreinte singulière..o . »1
1 - Commandant Lenfant, La découverte des grandes sources du
centre de l'Afrique, p. 100.
18b. La liaison avec Bangui
Pour rejoindre Ngaounday en partant de Bangui, il faut
tout d'abord suivre sur 450 km une piste assez bonne
(itinéraireBangui/Douala) qui aboutit à Bouar, agglomération
qui, arrière-base du Tchad, a été jusqu'au début de 1998
l'un des plus importants postes militairesffançais en Mrique1.
Ensuite 150 km d'une piste plus difficile amènent à
Bocaranga ; il reste 70 km pour atteindre Ngaounday par
une piste qui, m'a-t-on dit, a été améliorée, mais qui, en 1986,
était encore assez dure en saison sèche et parfois impraticable
en saison des pluies.
Pendant toute la période Bokassa, la région avait été
laissée à l'abandon2; il fallait trois jours pour aller de
Bocaranga à Bangui tant les routes étaient mauvaises; les
multiplesponts étaient souvent coupés; c'est l'armée française
qui, de retour à Bouar en 1980, les remit en état.
Ainsi isolée du reste de la RCA, la région est très tournée
vers le Cameroun aussi bien économiquement que
culturellement. Bocaranga est un marché important pour les
commerçants haoussa et la contrebande y est de toute
évidence très active. C'est aussi une zone de passage des
nomades Peuls Bororo et de leurs troupeaux.
C'est grâce à cette configuration géographique particulière
que les Pana ont été plus longtemps que les autres
Centrafricains à l'écart du mouvement de colonisation.
1 - La base de Bouar a été totalement fermée par la France fin 1997.
2 - Voir Didier Bigo, ouvrage cité p.l09 : « [Il] se crée une relation
inversement proportionnelle entre l'éloignement géographique et la
précision des décisions prises par Bokassa {..] Ainsi, l'absence de
sens de l'Etat se traduit enpratique par l'abandon de toutes les "régions
périphériques". »
19CHAPITRE 2
UNE POPULATION
LONGTEMPS INCONNUE
DANS UNE «TACHE BLANCHE »
Nous ne possédons sur les Pana aucuns renseignements
antérieurs à 19131 et pendant longtemps encore après cette
date les Pana n'ont pas été clairement identifiés puisqu'ils
apparaissent dans les documents en tant que Mboum-Pana
ou Laka-Pana, quand ils ne sont pas tout simplement
confondus avec les Mboum. C'est la grande rébellion des
années 30 qui mettra fin au confusionnisme qui avait été leur
lot jusque-là et leur conférera aux yeux de l'Administration
une identité bien définie.
Il en fut ainsi parce qu'ils se situent dans un vaste ensemble
géographique qui a été lui-même parmi les plus mal connus,
que ce soit pendant la période pré-coloniale ou au début de
la période coloniale elle-même. Cette méconnaissance a porté
sur la zone, la région et le pays lui-même.
Le Payspana proprement dit couvre une superficie assez
restreinte (de l'ordre de 1 500 km2)délimitée grossièrement
par les rivières Penndé et Lim ; il englobe évidemment le
massif du Mont-Pana.
1 -A l'exception de la description du village Pana par le commandant
Lenfant (1906), où ils sont d'ailleurs confondusavec les MbOUIll....
20Cette délimitation est plus culturelle et politique que
géographique car le Pays pana fait en réalité partie d'une
région plus vaste qui présente des caractéristiques climatiques
et topologiques suffisamment fortes pour qu'on puisse la
démarquer nettement des autres parties de l'Oubangui-Chari.
D'ouest en est, les limites de cette région passent par
Koundé, Baboua, Bouar, Bozoum pour rejoindre ensuite le
Logone oriental (ou Penndé), le sud-ouest du Tchad
(Baïbokoum) et le cours de la Mbéré. Nous l'avons vu,
c'est une région de savane s'étendant sur des plateaux
d'altitude moyenne (1 000 m), mais à partir desquels
s'élèvent les massifs du Yadé, du Bakoré, du Mont-Pana, et
des Monts Karré, massifs dont la configuration particulière
a joué un grand rôle dans l' histoire des populations qui nous
intéressent.
Plus largement, cette région s'est inscrite historiquement
dans une vaste zone englobant la partie sud-ouest et centre-
ouest de ce qui est devenu en 1910 l'AEF ainsi que l'est/
nord-est du Cameroun (Plateau de l'Adamaoua).
1. LA PÉRIODE PRÉCOLONIALE
D'une manière générale, l'histoire de l'Afrique souffre de
la rareté des écrits et des vestiges matériels qui fondent celle
de nos pays. Pourtant -outre les sources orales- nous
remontons dans le passé de certaines zones africaines grâce à
trois éléments prirlcipaux :
- les récits laissés par les contacts commerciaux établis
avec les côtes dès le xve siècle, puis les explorations
intérieures de la première moitié du XIXe siècle;
- les écrits arabes et les traditions orales portant
témoignage de l'existence de grands empires et d'un
commerce intra-africain très actif en particulier à travers le
Sahara;
- l'archéologie.
21Or notre région se trouve quasiment exclue de ces
ressources historiques.
a. Les contacts antérieurs à la période coloniale
On ne peut se référer à des contacts précoces; comme on
le sait, les Européens -présents sur les côtes dès le xyesiècle-
s'aventuraient peu à l'intérieur des terres; or, les côtes les
plus proches, celles du Cameroun ou du Nigéria, se trouvent
à plus de 800 kilomètres du nord-ouest de l'actuelle RCA.
En ce qui concerne les explorations, si nous faisons le tour
de la zone, nous trouvons des voyages très remarquables,
mais beaucoup plustardifs que ceux qui ont permis de pénétrer
la future AOF Par exemple, alors que Mungo Park atteignait
1Segou en 1796et que grâce à Clappertonet Landerle cours
du Niger avait été reconnu dès 1830 tandis que René Caillié
parvenait à Tombouctou dès 1828, il fallut attendre les vingt
dernières années du XIXe pour que la zone Congo-Cameroun-
Sud-Oubangui soit véritablement pénétrée et que la
géographie en soit formellement établie. C'est ainsi que, pour
arriver à ses fins lors des négociations de 1884/85, le roi des
Belges put garder secret le tracé d'un cours d'eau aussi
puissant que l'Oubangui.
b. Le commerce intra-africain
Il apparaît que, jusqu'au XIXe siècle, les itinéraires de ce
très actif commerce se sont arrêtés au lac Tchad (Kanem et
Cités Haoussa). Seuls les bergers peuls poussaient leurs
troupeaux jusqu'au plateau de l'Adamaoua. A l'est, il
atteignait marginalement la vallée du Chari.
Nous savons qu'au XIXe (suite aux grands
bouleversements consécutifs à l'emprise d' Ousman Dan Fodio
sur l'Adamaoua) des itinéraires plus méridionaux existaient
1 - Actuellement au Mali.
22et que les commerçants haoussa venaient régulièrement en
pays gbaya et mboum. Cependant, leurs itinéraires -rapportés
par Barth -passaient nettement à l'ouest de notre région pour
atteindre Meiganga1 (à partir de Yola) ou Koundé (à partir
de Rey Bouba); Baboua était éventuellement visitée à
partir de Koundé; on passait donc au sud du Yadé...2
c. L'archéologie
Si ce chapitre mérite qu'on s'y arrête, ce n'est pas tant à
cause des résultats obtenus à ce jour grâce aux quelques
passionnants travaux déjà entrepris qu'en raison des
perspectives d'avenir que recèlerait la recherche
archéologique en Centrafrique si seulement on lui attribuait
des moyens dignes de son potentiel. Ici, comme dans les autres
domaines, se fait sentir un déficit de prestige qui prive les
rares chercheurs des moyens qu'ils mériteraient. Leur tâche
est particulièrement difficile dans un tel pays: aux difficultés
habituelles, s'ajoute la pauvreté d'une nation trop démunie
pour financer elle-même de telles entreprises.
Plus largement, cette région s'est inscrite historiquement
dans une vaste zone englobant la partie sud-ouest et centre-
ouest de ce qui est devenu en 1910 l'AEF ainsi que l'est/
nord-est du Cameroun (Plateau de l'Adamaoua).
Longtemps cette région fut donc considérée comme une
terre anhistorique ; pas de peuples autochtones, mais des
populations pourchassées par la faim ou les ennemis; pas de
profondeur historique, ces migrations étant censées dater
pour la plupart du XIXe siècle3.
1 - Actuellement au Cameroun.
2 - Itinéraires étudiés par Ph. Burnham (Notes on Gbaya history) dans
l'ouvrage collectif publié sous la direction de C. Tardits.
3 - Position que Pierre Vidal, premier archéologue de la région de Bonar,
a vigoureusement critiquée.
23Cette conception largement propagée pendant la période
coloniale servait d'alibi aux méthodes du colonisateur: on
pouvait légitimement occuper ces territoires, déplacer des
gens qui n'étaient là, en somme, que fortuitement. Par la
suite, les théories dominantes (<<théories erronées propagées
par des personnes de bonne foi », nous dit Vidal) ont cherché à
justifier le maintien du nouvel Etat-nation dans les frontières
héritées de la colonisation.
« Il a voulu être démontré que le territoire centrafricain a
bien été le "berceau des Bantous".l.Puis qu'il a servi de refuge
à plusieurs peuples qui avaient une origine commune; une
origine géographique: la vallée moyenne nubienne du Nil;
une origine culturelle: héritière de l'Egypte et de la Méroé
antique et des royaumes chrétiens du Nil. Qu'ils se sont
retrouvés, sur ce territoire centrafricain, après des siècles de
séparation parfois. Qu'ils ont connu un développement vers
la civilisation (culturel, politique, économique, spirituel)
identique et parallèle à d'autres peuples de la terre,
développement cassé culturellement et démographiquement par
des exodes successifs, et par les traites négrières, arabes comme
occidentales. Enfin que la création de la Nation et de l'Etat
centrafricain moderne est une conséquence évidente de
I 'histoire de ces populations. »2
Dans ces conditions, l'archéologie est une source
incontournable. Or on sait maintenant -grâce à une poignée
de pionniers- que la terre centrafricaine garde enfouis de
nombreux et inestimables témoignages du passé.
Ce fut d'abord, dans les années 60, R. de Bayle des
Hermens à Batalimo (région de la Basse Lobaye). A la même
époque Pierre Vidal ouvrait les pistes les plus prometteuses3
dans la région de Bouar et pouvait énoncer les premières
conclusions sur la «civilisation des tazunu » (mégalithe en
langue gbaya).
1 -Citation de l'hymne centrafricain composé par B. Boganda.
2 - P. Vidal- Tazunu,Nanamodé, Toala, ou : de l'archéologie des cultures
africaines et centrafricaines et de leur Histoire Ancienne (p 99).
24En 1975 Nicolas David, sur la même lancée, explore
quelques sites. Enfin, encouragés par des professeurs
clairvoyants, des étudiants centrafricains deviennent
chercheurs à leur tour: Félix Yandia s'intéresse aux sites
métallurgiques du Nord-Ouest et aux gravures rupestres de
la région de Ndélé; Étienne Zangato en 19871 et au début
des années 90 conduit des fouilles importantes dans le secteur
de Bouar/Baboua ; il y trouve, outre les pierres levées, des
sépultures et des sites villageois. Les datations au carbone
attestent un maintien de la tradition mégalithique sur deux
millénaires (7440 BP à 430 BP + ou - 70). pTout ceci nous
rapproche du pays des Pana et Pierre Vidal a émis l'opinion
que, dans le passé, ils avaient peut-être occupé la pénéplaine
de Bouar. Affaire à suivre...
2. À LA PÉRIODE COLONIALE: UNE PÉNÉTRATION
TARDIVE
Lorsque, suite à la Conférence de Berlin (1884), s'ouvre
la période coloniale, la région n'est encore sur les cartes
qu'une de ces «taches blanches» qu'il va falloir conquérir
au plus vite pour devancer les autres puissances en une
véritable mêlée historique. C'est une ruée vers l'intérieur
jusqu'alors délaissé. Le premier arrivé (français, allemand,
belge, portugais...) pourra planter le drapeau de son pays
après avoir fait signer un traité au chef local. ..
Savorgnan de Brazza, qui avait fondé Brazzaville dès 1880,
sillonne avec ses collaborateurs le Gabon (exploré dès 1850)
et le Congo.
Tandis que le poste de Bangui est créé en 1889,
l'Oubangui-Chari n'est constitué officiellement qu'en
1897 ; si le territoire actuel de la R.C.A est assez bien repéré
jusqu'à Koundé et Carnot, pendant une dizaine d'années
encore le nord-ouest du territoire restera une inconnue. Tache
blanche non seulement parce qu'on n'y avait pas encore
1 - Thèse soutenue en 1991 à Paris X.
25pénétré, mais parce qu'on n'en connaissait rien... Les
incertitudes sur la géographie ou les populations sont donc
fréquentes et nécessitent de la part du chercheur un effort
constant d'interrogation, de doute et la nécessité de nombreux
recoupements.
a. Pourquoi un intérêt aussi tardif ?
Alors que de nombreuses missions parcourent -non sans
difficultés- le nord-est du Cameroun ainsi que le centre et
l'est de l'Oubangui-Chari, il faudra attendre 1901 pour que
soit dépassé le 6ème parallèle dans cette région frontalière
du Cameroun et 1906 pour que, finalement, les Pana voient
un Européen pour la première fois. C'est le commandant
Lenfant, en route pour le Tchad, qui ne fera que passer...
Un faisceau de causes qui ne sont pas toutes liées à la
géographie explique cet isolement.
- C'est une région marginale par rapport aux intérêts
économiques et stratégiques du moment
La constitution d'un empire colonial n'est pas
particulièrement populaire en France à la fin du XIXe; peu de
gens voient un intérêt économique à ces pays imaginés plus
ou moins désertiques, aux mains d'habitants clairsemés,
réputés anthropophages. En revanche, pour l'armée,
conquérir un empire africain, c'est un moyen de racheter
l'humiliation de la défaite de 1870 et pour tout militaire
ambitieux une manière d'échapper à la grisaille de la vie de
garnison tout en gagnant du galonI.
Dans cette stratégie, le Tchad est une pièce maîtresse entre
la zone nilotique (déjà sous domination anglaise) et celle du
1-La pitoyable « affaire Voulet Chanoine» témoigne tragiquement de
cette mentalité. Voir en particulier: Jean Claude Simoens -Les fils de
]rois - J.C.Lattès - 996.
26Nigeria en voie de conquête par les mêmes Anglais. Fachoda
en 1898 marque la fin du rêve français d'un territoire
ininterrompu jusqu'à Djibouti, mais laisse au Tchad toute son
importance, sentinelle avancée dans les possessions anglaises
et trait d'union entre nos colonies d'Afrique Noire...
Ainsi, le territoire de l'Oubangui-Chari a plus d'intérêt en
tant qu'arrière-base du Tchad qu'en lui-même. Le grand souci
des militaires consiste à trouver la voie la plus économique
pour ravitailler les troupes du Tchad, pays voué à un
enclavement maximal.
Au Nord, les routes sahariennes. On peut aussi arriver à
l'ouest par l'Atlantique en suivant la Bénoué, mais il faut
traverser des contrées sous influence anglaise. En territoire
français, il reste la voie Congo/Oubangui/Chari avec ses
ruptures de charge et la nécessité de recourir au portage.
C'est pourtant celle qui a été la plus utilisée au début. Par
cette voie coûteuse, le Tchad est à cinq mois des côtes de
France. ..
D'autre part, avec le développement de l'exploitation du
caoutchouc, on commence à considérer le potentiel
économique du Congo. Et le Tchad va être investi d'un rôle
nouveau: celui de pourvoyeur de bonne viande pour les
territoires de la zone équatoriale peu proprices à l'élevage.
Le lieutenant Lancrenon s'est exprimé avec une grande clarté
1sur tous ces points .
- Les premières explorations de la zone Oubangui-
Chari-Logone tournent autour de la région sans y
pénétrer
C'est ainsi que les explorations conduites dans cette zone
tourneront autour de la région nord-ouest de l'Oubangui-
Chari sansjamais la pénétrer. A partir de 1892, les différentes
missions de Maistre, de Mizon, de Ponel ou de Clozel et
Perdrizet sillonnent pour les uns la partie centre-est du
1 - Voir Annexe XI- Lancrenon, rapport à la Société de Géographie.
27territoire et, pour les autres, l'Adamaoua à l'ouest. Mais la
zone qui nous intéresse reste en marge.
D'ailleurs, à cette époque, les Français se heurtaient, dans
leur pénétration du Tchad, à des difficultés sérieuses en la
personne de Rabah ; et pour mettre le sultan à la raison, il
fallut mobiliser une partie des faibles moyens dont disposait
la colonie. L'exploration des taches blanches s'en trouvait
repoussée à des jours meilleurs.
- Les moyens sont faibles.
Quantitativement, les moyens sont dérisoires et un rapport
de 1908 évoque « la parcimonie avec laquelle ont été mesurées
nos forces militaires en Afrique équatoriale». Ainsi une seule
compagnie (250 hommes environ) était-elle affectée à la
colonie constituée par le décret du 29/12/1903 qui englobait
tout le bassin de l'OubanguilMbomou et l'ancienne région
civile du territoire du Tchad dénommée Haut-Chari... A la
même époque, la colonie du Moyen-Congo (dans laquelle
se trouvait incluse la région qui nous intéresse) était occupée
par deux compagnies de 250 hommes... pour 800 000 km2 et
200 000 habitants... Et ce même rapport pouvait conclure:
«Mais il faut bien se persuader que, dans ce pays si
étendu et si varié, l'effort immense accompli au cours de ces
dernières années n 'apu encore qu'ébaucher l'oeuvre et qu'il
reste beaucoup àfaire pour amener celle de nos Colonies que
le Gouverneur Général appelait naguère «la Cendrillon
coloniale au point où ses aînées, aussi bien africaines
qu'asiatiques sont parvenues. »
En outre, par suite des préoccupations évoquées plus haut,
la pénétration se fait dans un état d'esprit qui n'est guère
propice à la connaissance des peuples, même lorsque les
expéditions sont menées par des hommes intelligents comme
le commandant Lenfant .
28Lorsque tout va bien, la tâche majeure consiste à effectuer
les relevés géographiques les plus précis possibles, en
particulier à reconnaître le cours des fleuves, souvent
navigables, voies de pénétration ou obstacles suivant les lieux
et les saisons, mais repères stables... toujours. Couvrant entre
dix-huit et vingt-cinq kilomètres par jour dans une nature
souvent hostile et un climat éprouvant, les militaires passent...
et classent les populations essentiellement en « populations
hostiles » et « soumises ».
C'est que, assez souvent, le contact est rude; les habitants
fuient ou se battent... La préoccupation majeure n'est pas de
savoir chez qui l'on passe, mais de savoir si l'on peut y passer
sans encombre et si l'on y trouvera des vivres et des
porteurs... Ainsi les journaux de route de ces expéditions ne
nous apportent-ils que peu de renseignements d'autant que,
par la suite, les villages ont souvent changé d'implantation.
Ce n'est donc pas parce qu'une colonne a visité une région
qu'il y existe une véritable implantation permanente et un
contact approfondi avec les habitants.
Par exemple, dès 1909, un poste est créé à Bozoum, poste
dont Félix Eboué prend le commandement; ainsi les Karré
se trouvent dès lors en contact régulier avec les « Blancs» ;
1en revanche, il faudra attendre encore une vingtaine d'années
pour voir une implantation administrative permanente chez
les Pana en dépit du passage de Lafler, Lancrenon et Lenfant
dans leur secteur.
Ce faible maillage administratif et militaire est souvent
souligné et déploré dans les rapports officiels. Voici par
exemple ce que le Général Goullet, Commandant supérieur
des troupes du groupe de l'AEF, écrivait dans un rapport en
date du 12/10/1912 sur l'organisation militaire en AEF et
sur l'augmentation nécessaire de l'effectif des troupes:
1- 1928 - Création du poste de Bocaranga, sans aucune présence
européenne ~ce poste sera, en grande partie de ce fait, le théâtre de
troubles sanglants
29« Situation générale. Le cercle du Moyen Logone comprend
2 régions bien distinctes où notre administration fait
progressivement tache d'huile malgré la faiblesse de ses
moyens: celle du Toubouri - Mayo Kebbi (Léré) ; celle du
Logone (Lai).
Entre les secteurs de Léré et de Lai: il y a encore un blanc
d'environ 3 à 400 km2. Enfin de tout le pays situé au sud du
parallèle qui passe par le confluent de la Penndé et du Logone
occidental, les vallées de ces 2 rivières ont seules été
rapidement parcourues par le lieutenant LANCRENON, le
commandant LENFANT et le capitaine FAURE sans qu'on ait
encore pu faire acte d'autorité à un titre quelconque dans cette
vaste superficie d'environ 35 à 40 000 km2. »
b. Les premières explorations
Néanmoins, les rapports établis par Lôfler, Lancrenon et
Lenfant sont les premiers témoignages que nous possédons
sur la région et ils méritent donc qu'on les étudie même s'ils
ne nous apportent qu'un témoignage indirect sur le peuple
pana de cette époque.
- L'expédition Lofler Oanvierlaoût 1901)
Le capitaine Lôfler, alors qu'il commandait la région de
la Haute-Sangha, avait été le premier à dépasser l'Ouham
par le nord. De Carnot, il avait rejoint le Chari; il avait
traversé les pays Mousgou et Toubouri, avait atteint Léré
(au Tchad), d'où il était revenu par le sud, le long de la
frontière du Cameroun. Il avait parcouru 20 000 km
jusqu'alors inconnus.1 Il avait donc contourné le Pays pana
assez loin vers l'est et assez près vers l'ouest2.
1 - Microfilm SHAT 15 H 57 -document H 35 -Rapport du capitaine
Lafler.
2 -Voir Annexe VII -ltinéraire du capitaine Lafler.
30-L'expédition Lancrenon (avril 1905/janvier 1906)
Le 25 avril 1905, part de Brazzaville en vapeur
sur le Congo; il va relever les cours encore incertains de
plusieurs rivières, mais son but est aussi de chercher à
reconnaître une route à caravanes Haute Sangha/Moyen
Logone pour ravitailler le Congo en viande et cesser d'être
tributaire des commerçants haoussa qui importent cette denrée
à prix d'or du Cameroun allemand vers le Congo par Carnot.
Lancrenon reprend partiellement l'itinéraire de Lôflerl .
Ce précédent devait d'ailleurs compliquer la tâche de
Lancrenon lorsqu'il lui fallut trouver des porteurs pour
l'accompagner:
« La seule idée de partir pour le Chari était devenue pour
les indigènes de la Sanga synonyme de terreur et de mort. Dès
que mon projet fut connu -écrit Lancrenon-, je vis le vide se
faire autour de moi et il me fut impossible de trouver même un
homme pour soigner mon cheval. »
Fin mai Lancrenon est à Carnot. Le 18juillet il atteint par
la piste le poste de Koundé. Il repère la région comme étant
peuplée de Mboum. Après Koundé, qu'il quitte le 25 juillet,
c'est l'inconnu: «Nous quittions le dernierposte du Congo
pour rechercher dans l'inconnu le premier poste du territoire du
Tchad. » Il suit le Lorn, traverse un plateau désert pour
atteindre la Mbéré et rejoindre le Logone dans lequel elle se
jette.
Le voici presque en Pays pana puisqu'il découvre les chutes
qui portent maintenant son nom. Il suit la Lim et remarque
les « astucieusespêcheries »... Il atteint le Mont-Boumbabal
(il est donc un peu au nord des Pana). Pourtant, il considère
que, jusque-là, il était encore dans un pays familier aux
Gbaya même s'il parle également de Mboum... Il exprime
très bien la confusion qui régnait à l'époque en matière de
données ethniques puisqu'il écrit:
1-Voir Annexes VIn et IX -Itinéraire et récit du lieutenant Lancrenon.
31« Dans cette immense plaine arrosée par les deux branches
du Logone habitent en effet des hommes si différents de leurs
voisins par leur aspect, leurs moeurs, leur vêtement, qu'à
première vue ils se ressemblent tous, qu'ils soient M'boum,
Dokos, M'bai: Massas ou Saras ,. les musulmans du nord les
traitent de Kirdis, les Congolais les désignent avec terreur
))1sous le nom de Lakas.
Notons au passage cette curieuse phrase de Lancrenon :
(( Parlant comme les Bayas, j'ai traité de Lakas les
M'boum, tout en n'ayant eu qu'à me louer de leur accueil à
))mes trois passages dans leur pays.
Pendant longtemps encore, le mot polysémique Laka (qui
sera accolé àPana par la suite) restera synonyme de redoutable
sauvagerie quand ce n'est pas de férocité.
Après un difficile passage du Logone en pirogue à
Mbaibokoum, Laï est encore à seize dures journées de marche.
Le pays est la proie des razzieurs et Lancrenon sait que les
Foulbé sont passés un an auparavant2. Il est attaqué par les
Laka à trois reprises, comme l'avait été Lôfler avant lui.
Arrivés le 4 septembre à Laï, Lancrenon et ses hommes ont
mis 41 jours pour couvrir les 600 km depuis Koundé. Le
retour se fait d'abord par le même chemin et la caravane
traverse la Lim puis pique à travers le Yadé jusqu'à Bouala.
(Comme à l'aller, ils se trouvent donc bien près des Pana...).
1-Dans le Cahier Tengbi n04, on trouve le témoignage d'un vieux Gbaya
qui avait accompagné Lancrenonjusqu'au Boumbabal comme boy.Dans
la région, on appelait Lancrenon Zig-zan parce qu'il demandait
constamment: « Où y a-t-il de l'eau? »(c'est-à-dire les rivières qu'il
voulait suivre jusqu'au Tchad). Le vieil homme décrit comment, arrivé
au pied de la chute qui porte maintenant son nom, il avait sorti un
carnet et un crayon pour décrire ce qu'il voyait...
2 - Ce renseignement recoupe les témoignages recueillis par les
missionnaires italiens ~d'après eux, les Foulbé avaient néanmoins évité
la région des Pana qui servait de refuge à tout le pays. En 1905, ils
auraient attaqué le Mont -Pana pour la première fois et y auraient subi
un grave échec.
32La région du Yadé est assez hostile car «Là habite une
population se rapprochant beaucoup de la race Baya, mais pillarde
etbelliqueuse». Pour ramener chez eux ses porteurs (ou plutôt
ceux qui restent car la variole a fait des ravages), il lui faut
faire 70 km à la boussole sans guide et sans piste tracée dans
une contrée sans villages.
Mais l'expédition Lancrenon n'est pas terminée, puisque
de Carnot il décide de remonter immédiatement vers Laï par
la route de l'est, ce qui va l'amener dans les massifs du nord
de l'Ouham (donc chez les Tali et Karré).
Là il se trouve confronté à cette étrange nature granitique,
commune à tous les massifs de la région, dont ses successeurs
souffriront tant vingt-cinq ans plus tard1 . Il peut confirmer
que la Pendé et le Logone oriental sont la même rivière. Il
traverse une fois de plus la Lim après avoir marché 500 km à
la boussole et retrouve ses chers Mboum à Baïbokoum pour
descendre en pirogue jusqu'à LaL..
- La mission Lenfant (Septembre 1906- Avril 1907)
. Nature de la mission
Sous l'égide de la Société de Géographie, c'est elle qui va
définitivement cartographier la région jusqu'à Laï et combler
les blancs ou les incertitudes laissés par Lôfler et Lancrenon.
Elle doit également tester en grandeur nature la possibilité
du convoyage du bétail du Tchad au Congo2.
Au retour, le commandant Lenfant exulte de fierté en
poussant devant lui « le longde la bellePenndé» un troupeau
de 50 chevaux et 410 bovins encadré par les bergers peuls
1 - « La première partie de l'ascension est pénible. Le rocher est très
abrupt. Les indigènes avec leurs pieds nus grimpent facilement... avec
mes souliers ferrés, je monte lentement en m'accrochant aux
crevasses. » Ainsi s'exprime un militaire anonyme relatant son ascension
du Mont Simbal en novembre 1921 (Rapport du 12 janvier 1922 in
Papiers Prouteaux).
2 - Voir Annexe X -ltinéraire de la Mission Lenfant.
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