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Les passions politiques au Chili durant l'Unité populaire 1970-1973

De
448 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1997
Lecture(s) : 113
EAN13 : 9782296345898
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LES PASSIONS POLITIQUES AU CHILI DURANT L'UNITÉ POPULAIRE (1970-1973) Essai d'analyse socio-historique

Ingrid SEGUEL-BOCCARA

LES PASSIONS POLITIQUES AU CHILI DURANT L'UNITÉ POPULAIRE (1970-1973) Essai d'analyse socio-historique
Préface de Pierre ANSART

Éditions L'Harmattan
5- 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland

Dernières parutions:
TEITELBOIM V., Neruda, une biographie, 1995. TERRAMORSI B., Le fantastique dans les nouvelles de Julio Cortazar,1995. CONDORI P., Nous, les oubliés de l'Altiplano. Témoignage d'un paysan des Andes boliviennes recueilli par F. Estival. MERIENNE-SIERRAM., Violence et tendresse. Les enfants des rues à Bogota, 1995. GRUNBERG B., La conquête du Mexique, 1995. ENTIOPE G., Nègres, danse et résistance. La Caraïbe du XVIIe au X/Xe siècle, 1996. GUICHARNAUD-TOLLIS M., Regards sur Cuba au 19ème siècle, 1996. BASTIDE R, Les amériques noires. 3e édition, 1996. FREROT C. Echanges artistiques contemporains. La France et le Mexique, 1996. HÉBRARD V., Le Venezuela indépendant. Une nation par le discours. 1808-1830, 1996. ALBALA DEJO C. et TULET J.-c., coord. Les fronts pionniers de l'Amazonie brésilienne, 1996. COICAUD J.-M., L'introuvable démocratie. Les dictatures du Cône Sud: Uruguay, Chili, Argentine (1973-1982), 1996. EZQUERRO M., Construction des identités en Espagne et en Amérique latine, 1996. POLICE Gérard, Lafête noire au Brésil, L'Afro-brésilien et ses doubles, 1997. TARDIEU Jean, Noirs et nouveaux maîtres dans les "vallées sanglantes" de l'Équateur (1778-1820), 1997. MONTERO CASASSUS Cécilia, Les nouveaux entrepreneurs: le cas du Chili, 1997. LOSONCZY Anne-Marie, Les saints et laforêt, 1997. SCHPUN Monica Raisa, Les années folles à Sao Paulo (1920-1929), hommes etfemmes au temps de l'explosion urbaine, 1997. THIEBAUT Guy, La contre-révolution mexicaine à travers sa littérature, 1997. LUITE Gérard, Princesses et rêveurs dans les rues au Guatemala, 1997.

1997 ISBN 2-73R4-5692-8

@ L'Harmattan,

On n'entre pas en sociologie sans déchirer les adhérences et les adhésions par lesquelles on tient d'ordinaire à des groupes, sans abjurer les croyances qui sont constitutives de l'appartenance et renier tout lien d'affiliation ou de filiation. Ainsi, le sociologue issu de ce que l'on appelle le peuple et parvenu à ce que l'on appelle l'élite ne peut accéder à la lucidité spéciale qui est associée à toute espèce de dépaysement social qu'à condition de dénoncer et la représentation populiste du peuple, qui ne trompe que ses auteurs, et la représentation élitiste des élites, bien faite pour tromper à la fois ceux qui en sont et ceux qui n'en sont pas. (.. .) La revanche du réel est impitoyable pour la bonne volonté mal éclairée ou le volontariste utopiste. Pierre Bourdieu, Leçon sur la leçon.

Regardez, la vie est bien foutue: les ouvriers travaillent, les patrons patronnent, le prolo sait comment on fait le travail, le patron sait pourquoi on fait le travail. Si on les écoutait, les riches c'est les méchants, les pauvres c'est les gentils. Et puis tout le monde veut devenir méchant quoi! Coluche, Y s'Joutent bien de notre gueule.

À Cora et à Omar, à Léa, à Mauricio et à Solange à Guillaume, à Enzo et à Ruben.

PRÉFACE
Comment repenser l'histoire dramatique de l'Unité Populaire de 1970 à 1973, alors que tant d'études en ont été faites, décrivant l'histoire des luttes et analysant les causalités complexes des événements? Mais s'est-on interrogé suffisamment sur les acteurs euxmêmes, sur les attitudes, les aspirations et les émotions des citoyens qui ont élu le Président Salvador Allende, ont vécu jour après jour les retournements de situation" se sont enthousiasmés puis divisés, pour subir finalement le coup d'Etat de septembre 1973? C'est le parti qu'a pris résolument Ingrid Seguel-Boccara : restituer, non les causes dites objectives de l'Unité Populaire, mais les représentations, le vécu des acteurs avant 1970 et pendant ces événements qui ont bouleversé le Chili durant trois années. Quelles étaient les représentations identitaires des milieux populaires à la veille des événements? Quelles images se faisaient-ils d'eux-mêmes? Quels groupes se trouvaient inclus dans cet imaginaire et quels s'en trouvaient exclus? Quels sentiments, quels espoirs ou quelles peurs marquaient ces représentations et portaient à l'action ou à la prudence? Quelles passions ont accompagné, orienté ou provoqué les soutiens et les résistances pendant ces trois années? Ces questions imposaient de recourir à de nouvelles méthodes. Au lieu d'observer les événements de l'extérieur, il s'agit ici de comprendre la subjectivité des acteurs, de retrouver les images, les émotions, les représentations et ce qu'elles comportent d'affectivité. Les journaux de l'époque, les manifestes et les déclarations sont précieux en ce qu'ils révèlent les préoccupations des différents groupes sociaux, mais ce sont plus encore les entretiens qui vont, mieux que tout autres sources, rendre sensibles la force, les intensités, les changements des émotions et des passions. Ces entretiens avec des personnes ayant participé activement aux événements tiennent une place centrale dans cette réécriturede l'histoire; ils livrent autant de témoignages irremplaçables sur les expériences vécues des acteurs, sur leurs attentes et leurs souffrances. Par ces entretiens, les voix des témoins et des acteurs nous sont rendues, comme autant de fragments de la réalité historique. Il s'agit de comprendre les joies et les- colères, mais aussi d'expliquer l'histoire en la comprenant. Les premiers chapitres du livre posent la question difficile de savoir quel fut le processus de détachement, de désinvestissement affectif à l'égard du système politique à la veille de 1970. Pour répondre à cette question, plutôt que de se perdre dans les détails, l'auteur choisit de recomposer l'histoire très significative de trois événements et de trois mémoires chargées d'affects qui vont participer à la constitution d'une identité de lutte. Comment la répression sanglante d'une grève de 1907, comment 9

une appropriation collective du sol (toma) en 1957, comment un crime de sang deviennent, à travers une réinterprétation où se mêlent inextricablement la réalité et l'imaginaire, des composantes d'une nouvelle vision sociale et politique de soi et du monde? Il s'agit, à travers ce retour vers un passé proche, rien moins que de nous faire comprendre et sentir le pourquoi des élections de 1964 et 1970. C'est la même méthode qui est retenue pour comprendre et expliquer le déroulement des événements de 1970 à 1973. L'histoire s'accélère: les haines vont succéder à l'euphorie initiale. Mais il ne suffit pas de noter ces changements dans le cadre d'une histoire événementielle: les questions du pourquoi et du comment ne cessent de se renouveler à l'occasion de chaque changement. Pourquoi se développe un mécontentement, quelle en est l'intensité, comment il se manifeste, à quels actes donne-t-il naissance? Comment l'euphorie des uns suscite-t-elle l'hostilité des autres? Comment se recomposent, à travers ces imaginaires passionnés, les inclusions et les exclusions? Comment, en particulier, les identités politiques se transforment, incluant dans un "nous" combatif, ceux qui, hier, étaient exclus ou ignorés? À travers cette restitution subtile des passions sociopolitiques, des joies et des haines, et de leur inversion, se révèle une autre histoire qui nous est rendue avec précision et finesse, celle de citoyens de corps et de sang, participant dans leurs rêves et dans leur chair à la houle de l'histoire. L'intérêt exemplaire de ce livre est, certes, de nous faire repenser et revivre ces moments dramatiques de l'histoire du Chili, mais aussi de reposer la question de la socio-histoire et de son écriture. La leçon qui se dégage de chaque page est qu'une reconstruction qui se veut plus fidèle de l'histoire doit être aussi la restitution des amours et des haines, des euphories et des terreurs, ce que, certes, savaient déjà les historiens romantiques. Mais ce que démontre Ingrid Seguel-Boccara c'est bien que la réalisation d'un tel projet est possible s'il est mené rigoureusement et avec exigence. Sans doute faut-il, pour y parvenir, bien des qualités qui se trouvent ici rassemblées: une connaissance profonde et empathique des hommes et des femmes rencontrés, une volonté de trouver une juste distanciation par rapport aux options en conflit, une restitution fidèle et maîtrisée de tous ces faits et expressions contrastés, un talent d'écriture enfin qui font de ce livre une exceptionnelle réuSsite de l'intelligence et du coeur.
Pierre Ansart Professeur émérite Université Paris 7 - Denis Diderot

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Carte du Chili

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1. Communes

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INTRODUCTION I

- PRÉSENTATION

DU TRA VAIL

Au Chili, en 1970, soit onze années après le triomphe de la révolution cubaine, un président socialiste, Salvador Allende, animé d'un projet révolutionnaire, arrive au pouvoir par les voies démocratiques. Son intention était alors de mettre en œuvre une politique de transition pacifique vers le socialisme. Tout le pays est dans l'expectative. Dans l'ancien et dans le nouveau monde on s'interroge sur l'avenir de cette révolution. Le terme même de révolution suscite des interrogations et des polémiques, qu'elles se situent à un plan strictement politique ou plus spécifiquement scientifique. Peut-on concevoir, imaginer et comprendre une révolution légale? Au Chili ces questions n'ont pas le temps de se penser dans un débat, c'est une réalité que chaque chilien doit intégrer dans ces catégories objectives et mentales, la mise en place d'un projet révolutionnaire entraînant rapidement un durcissement des luttes politiques et une exacerbation des tensions et divisions sociales. S'il est vrai qu'à l'époque un consensus relatif existait sur la nécessité de transformation, il n'en reste pas moins que ce nouveau gouvernement se heurta, et ce dès son accès au pouvoir, à des résistances. Des résistances d'autant plus fortes que cette inconnue inquiétante que pouvait alors représenter un tel projet pour bon nombre de chiliens devint rapidement une réalité. Concrètement, cela se traduisit par la transformation des structures socio-économiques traditionnelles, ce qui était prévu et à prévoir. Ce qui ne l'était pas, c'était l'effervescence qui allait surgir dans le quotidien du fait d'un nouveau sentiment d'appropriation et de propriété de toute une partie de la population qui se sentait légitimée dans ses actes et revalorisée dans son être et ses pratiques par ce nouveau gouvernement qui se disait du peuple. Ce gouvernement délimitait clairement l'espace social dual dans lequel le jeu allait se dérouler en désignant d'un côté l'allié -le peuple-, et de l'autre l'ennemi -le bourgeois- ainsi que le cadre général: la révolution. Ce sentiment d'appropriation était ressenti légitimement par tous ceux qui s'identifiaient à ce schéma révolutionnaire, schéma qui se traduisait par l'appropriation effective des espaces économiques et politiques mais aussi de ceux de la culture légitime. Tous les codes, toutes les manifestations et représentations de la culture légitime furent alors questionnés et redéfinis dans ce nouvel espace politique: la révolution et ses corrélats, être, agir comme, parler comme, communiquer avec, etc. Cela amena les individus à se questionner et à questionner l'espace dans lequel ils évoluaient habituellement et quotidiennement. Comment doit-on se comporter 13

dans le travail? Comment s'adresser à telle ou telle personne? Que doit-on lire? Avec qui et comment parler de politique? Comment s'habiller pour être accepté dans ce nouveau schéma politique? Bref, ce qui était questionné c'est tout ce que Pierre Bourdieu nomme habitus et qui rend compte des pratiques sociales et des relations entre les individus. L'ennemi se définissait au sein de ces mécanismes tout naturellement, si l'on peut dire, par relégation. Cet ennemi c'était selon la rhétorique marxiste l'exploiteur du peuple et pour employer le vocabulaire local du sens commun, c'était autant le momio (bourgeois) que le yankee (nord-américain). Il était le méchant de la pièce. On peut dire que ce gouvernement qui eut pour effet de dévoiler et par conséquent de rendre conscientes et évidentes les divisions et les haines, occasionna un traumatisme dans la société chilienne. La confrontation qui eut lieu durant les trois années de gouvernement mit en conflit des sentiments ou ce que Pierre Ansart nomme affects politiques, autrement dit des adhérences et des rejets, que l'on considère, par exempl~, l'euphorie des classes populaires ou la terreur des classes aisées. A partir de là, l'objet du présent travail est d'analyser les représentations sociales au Chili durant ces trois années du gouvernement d'Unité Populaire (1970-1973). Cette recherche trouve son origine dans un objectif de départ qui visait à rendre compte, à travers le vécu social des individus en présence, du climat politique afin de comprendre les différents conflits et tensions ayant conduit à un affrontement. L'interrogation portait sur la construction des identités politiques, le but étant d'expliquer comment des individus et des groupes sociaux avaient perçu l'expérience de l'UP, et en quoi les représentations du social, des luttes et enjeux ont pu dé!erminer les attitudes vis-à-vis de l'expérience de l'UP et du coup d'Etat de 1973. Ceci nous a obligé, sans que nous l'ayions prévu au départ, à opérer un retour historique plus profond afin de déterminer et de reconstruire la sociogenèse et la formation de ces identités2. Nous nous sommes ainsi attelés à rechercher, à partir de la naissance du mouvement ouvrier, ce qui avait pu, dans la perception et la construction de la réalité sociale des différents groupes sociaux, préparer le terrain à un tel séisme social. La période couverte se trouva ainsi élargie au XXème siècle dans son ensemble et plus précisément aux années allant de 1?Q7 (première grande grève dans le nord du Chili) à 1973, (coup d'Etat qui mit fin au gouvernement d'Unité Populaire). Ce détour s'avéra nécessaire car il semble en effet impossible d'analyser des représentations sociales sans en rechercher
2. Sur la notion d'identité, on pourra se reporter à l'ouvrage de Michael Pollak, Une identité blessée, en particulier au chapitre 5 "Homosexualité et sida", pp. 179-292, qui traite du problème de l'homosexuJ1lité à l'aide des catégories de construction de soi, d'identité sociale, d'exclusion et d'intégration, Ed. Métailié, 1993.

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la genèse, sans s'interroger sur l'intériorisation des représentations subjectives, considérant, en accord avec Pierre Bourdieu, qu'elles contribuent à la reproduction des structures sociales. Ceci explique la perspective socio-historique de ce travail et notamment dans l'élaboration de la première partie où nous avons analysé trois faits sociaux ayant pour nous valeur de marque. Il n'était en effet pas question de faire une histoire du Chili contemporain, mais il était indispensable de déterminer les événements qui avaient contribué à marquer et à construire une mémoire sociale et à forger des identités, à opérer des divisions et des alliances, à tracer des lignes de fractures et marquer des repères. De plus, cette perspective résolument sociohistorique repose sur la conviction que l'histoire étant inscrite dans les corps et dans les choses, il nous faut reprendre cette histoire pour comprendre ce qui s'est passé, pensé et joué lors de cette période révolutionnaire qui ébranla le Chili contemporain. L'événement de 1907 qui aura pour nous valeur de première marque, et non des moindres puisqu'au sujet de celui-ci il serait plus adéquat de parler de rupture, c'est la grève des mineurs à l'École Santa Marla de Iquique qui se solda par un massacre. Si nous avons porté un intérêt à cet événement, c'est parce que se situant dans la période de crise que connut le Chili au début du siècle (passage d'une économie rurale à une économie industrielle), il exprimait et illustrait le mieux cette recherche de nouveaux repères, de nouvelles identifications, d'un nouvel équilibre des agents sociaux en présence à une époque où naissait le mouvement ouvrier. Le mouvement ouvrier se constituant à partir de cette histoire répressive, le massacre de l'École Domingo Santa Marla de Iquique devint, au moment de l'arrivée au pouvoir de l'UP, le symbole de cette lutte et de cette répression systématique dans l'appropriation et la reconstruction d'une identité de lutte. En second lieu, la toma (l'occupation illégale d'un espace) de la Victoria exprime quant à elle, les nouvelles formes de revendication d'une population -les pobladores (les habitants de quartiers populaires)- qui demande à ce moment-là (1957) le droit à la parole et qui va se forger une identité de lutte particulière, donnant naissance à cette forme généralisée de revendication qu~ constituèrent durant les années 1960-1970 les tomas de terrains. A travers cette forme de revendication, cette population n'exprimait pas autre chose qu'une volonté désespérée de s'intégrer à cette société. Volonté qui au cours du temps se transformera en un impératif ayant trouvé un cadre politique légitime pour s'exprimer. Enfin, le fait divers du Chacal de Nahueltoro qui est celui d'un homme du "bas peuple" qui commit ce que l'on appela alors (1960) le crime le plus sanglant de toute l'histoire du Chili, a attiré notre attention en raison de la transformation de la vision du peuple ou bas peuple qui s'opéra à travers lui. En déculpabilisant l'homme du 15

peuple, la société allait attirer et focaliser l'attention sur lui. Les mots de société et peuple étant alors pour la première fois associés respectivement à ceux de coupable et victime, on commença à parler d'injustice sociale. Ce fait divers qui a marqué la société chilienne mit à jour les contradictions existantes et permit de révéler les carences dans l'action de la société envers une population marginale, en même temps qu'il rendit manifeste le nouveau rôle que cette première ne pouvait plus manquer de jouer. Le peuple était victime de ce que l'on commença à interpréter comme un déterminisme social. Le thème du peuple devenait socialement pertinent et porteur de significations. Il entrait dans l'art, il allait devenir, à partir des années soixante, le sujet et l'objet central des discussions et débats. Avec Le Chacal de Nahueltoro qui entrait au cinéma -Miguel Littin, cinéaste de renom mit en scène ce fait divers- c'était le peuple qui entrait en scène. L'analyse de ces événements et faits divers nous permit de comprendre, en guise de prologue à cette révolution pacifique de 1970, le désinvestissement progressif du système socio-affectif ancien et le réinvestissement d'un nouveau modèle. En cela, on peut dire que ce travail est une tentative de mettre au clair la sociogenèse des passions politiques et de leur expression durant l'Unité Populaire et qu'il constitue pour cela même un essai de sociologie historique du Chili contemporain. D'autre part, concernant la recherche qui porte sur la période de l'Unité Populaire, nous avons très rapidement reconnu l'intérêt que pouvait avoir une étude qui porterait une grande attention aux propos des sujets ou des agents sociaux, où, en d'autres termes, qui valoriserait l'aspect subjectif de cette période. En effet, si la bibliographie est plus qu'abondante sur la période considérée, il nous semble que les travaux réalisés sont critiquables à plus d'un point de vue. Tout d'abord, un certain nombre d'entre eux, tout en se situant dans un cadre dit scienti(ique, répondaient en réalité à l'urgence politique de l'après coup d'Etat et se fixaient pour objectif de dénoncer -et c'est compréhensible- les exactions, tortures et massacres perpétrés par la dictature militaire tout en idéalisant la période immédiatement antérieure. D'autres travaux, en raison de leur analyse par certains côtés trop objectiviste -ne tenant compte que de la perspective des différentes institutions et partis politiques- tombaient presque inévitablement dans une analyse réductrice du pouvoir aboutissant grosso modo à une explication des événements par le complot ou à la simple prise en compte de la dynamique politico-institutionnelle. Quoi qu'il en soit, si tous ces travaux ne sont pas à rejeter en bloc, il reste qu'aucun n'a traité de la période de l'UP dans son ensemble et encore moins dans la perspective socio-historique qui nous intéresse ici. C'est à ce vide que nous avons été confrontés dans nos lectures et c'est ce manque que nous désirerions pallier. 16

Ce vide nous est apparu avec netteté au moment où nous avons décidé d'effectuer ce travail. C'est après avoir, de façon presque fortuite, écouté les individus parler sur ce sujet que nous avons réalisé que ce que nous avions cru entrevoir n'était que l'effet de nos projections individuelles, de notre vécu sur cette période et en aucun cas ceux de la population dans son ensemble. C'est seulement alors que la nécessité d'écouter les individus ainsi que les institutions et structures à travers eux, n01!s est apparue comme une évidence. Dire par exemple que le coup d'Etat était la conséquence en grande partie de la résistance de la bourgeoisie et de l'intervention américaine, était suffisant et nécessaire pour un esprit soucieux de maintenir -sciemment ou inconsciemment- un certain nombre de mythes. Ceci ne veut pas dire que nous nions l'importance de l'ingérence du gouvernement nord-américain dans les affaires chiliennes, mais une fois cela dit, le degré de réduction auquel cette vérité évidente nous amène -réduisant la population à un agent passif en en faisant une simple victime- invalide et empêche presque systématiquement d'expliquer les mécanismes d'identifications et de rejet ayant conduit à des divisions et des luttes. Ce type de travail, tout en étant nécessaire dans la mesure où il permet de déblayer le terrain si l'on peut dire, s'avère insuffisant dès lors que l'on essaie de comprendre les enjeux et)es rapports sociaux et affectifs en présence. Comprendre le coup d'Etat de 1973, ce n'est pas simplement déterminer les contraintes objectives auxquelles a dû faire face le gouvernement de l'UP, c'est aussi expliquer à partir des représentations du social. de la construction d'identités, en quoi une partie de la population a pu participer, accepter ou se soumettre à un coup d'État et ses conséquences directes. Autrement dit, c'est s'interroger sur ce qui dans la construction de la réalité sociale des différents groupes ou fractions de groupes en présence, a pu préparer le terrain à un tel cataclysme politique. Un tel questionnement nous a conduit à reprendre à notre compte l'hypothèse formulée par Pierre Ansart dans le cadre de ses recherches sur les passions politiques: (...) on pourrait cerner, dans une classe sociale ou un groupe déterminé, un système de sentiments, de passions communes concernant des objectifs religieux, sociaux ou politiques. Ce système socio-affectif pourrait se repérer par delà les inépuisables différences individuelles et serait partiellement, explicatif des comportements collectifs3. Tout en nous permettant de mettre en évidence l'insuffisance de l'objectivisme à rendre compte de certains phénomènes sociaux, cette hypothèse ouvre la voie à une analyse de la subjectivité, longtemps
3. Pierre Ansart, Éléments d'épistémologie pour une sociologie de Paris VII, département de sociologie, mars 1979, p. 3. 17 des affects politiques, Université

mise à l'index de la sociologie française. Elle nous oblige à penser en termes de complémentarité théorique; la prise en compte exclusive du subjectivisme ou de l'objectivisme n'aboutissant qu'à une compréhension partielle des comportements collectifs. Ainsi, elle nous permet de surmonter les frontières existantes entre l'individuel et le social. II ORIENTATIONS RENCONTRÉS

-

THÉORIQUES

ET PROBLÈMES

L'objectif de ce travail n'est pas sans poser un certain nombre de problèmes d'ordre épistémologique, la question n'étant pas tant de savoir si le socio-affectif peut être analysé ou non, mais dans quel cadre conceptuel il est possible de le faire. Si peu de recherches, dans le domaine de la sociologie du moins, se sont proposées de réaliser une analyse alliant la préoccupation d'ordre subjectiviste à celle d'ordre objectiviste, il n'existe pas pour autant un vide conceptuel dans ce domaine. Les travaux de Pierre Bourdieu apportent des éléments indispensables pour le problème qui nous occupe. L'élaboration du concept d'habitus, chef d'orchestre invisible, permet d'expliquer les formes d'harmonisation spontanées des pratiques. Il permet en outre de constater que les rapports sociaux sont des rapports de domination qui se maintiennent d'autant mieux qu'ils sont légitimés. Ce qui est intéressant pour notre travail dans le concept d'habitus, c'est qu'il tend à dépasser les frontières existantes entre l'objectivisme et le subjectivisme. S'agissant de la reconstruction d'une période historique, cette recherche nous a obligé à articuler constamment l'histoire et la sociologie, rétrécissant l'espace qui sépare ces deux disciplines et opérant par là un décloisonnement qui nous paraît salutaire. Si nous parlons d'analyse historique, c'est parce qu'il nous fallut faire ce qui se pratique peu en sociologie, mais de façon très courante en histoire, à savoir une histoire des mentalités. Analyse socio-historique donc, mais aussi socio-psychologique dans la mesure où il s'est agi d'articuler constamment l'individuel et le social. Le premier obstacle à surmonter étant donc celui des frontières entre disciplines, nous montrerons au cours ce travail que sans pluridisciplinarité il y a peu d'espoirs de comprendre un phénomène social dans toute sa complexité, sa profondeur et son ampleur. En second lieu, sont apparus dans le cours de notre recherche un certain nombre de problèmes qui nous obligèrent à reformuler certains concepts, voire à construire une autre grille d'analyse. Le problème majeur qui bloqua cette recherche dans ses débuts était lié essentiellement à la manière dont nous envisagions le classement des personnes avec qui nous nous étions entretenues, au sujet notamment de leur adhésion ou non au processus révolutionnaire de l'Unité 18

Populaire. Ce classement de départ se résumait grossièrement à la présentation de trois groupes, tels qu'ils étaient définis par les partis politiques et par les différentes analyses que nous avions jusqu'alors consultées. Ces trois groupes étaient associés de cette manière dans leur relation au politique:

. . .

Le peuple, comme inconditionnel de l'UP. La classe moyenne, hésitante. La bourgeoisie, comme inconditionnelle contre l'UP.

Nous disons grossièrement dans la mesure où nous concevions ou acceptions cette disposition uniquement comme point de départ devant être par la suite nécessairement nuancé et affiné. C'est néanmoins ce point de départ qui fut justement la cause du ralentissement de notre analyse. Cette entrave à l'analyse se révéla dans toute sa dimension après qu'il nous soit apparu clairement qu'il existait différentes manières d'être pour ou contre l'UP et qu'il fallait par conséquent distinguer non des classes mais des groupes sociaux. Ceci nous conduisit nécessairement à rompre avec la vision en classes étant donné la diversité des groupes qui apparaissaient. Nous commençâmes alors une analyse avec cette perspective nouvelle. C'est de cette manière que la distinction en groupes sociaux a pris toute son importance aU:cours de ce travail. Il s'agissait de tenter de les définir selon une variable qui semblait être dans un premier temps le niveau d'intégration et d'exclusion dans un système de représentations communes. Ce travail nous a conduit à construire une autre grille de lecture que celle de l'analyse quasi-traditionnelle en classes sociales, qui ne cadrait pas avec l'objet de cette recherche. Cela nous a amené à définir les notions d'intégration et d'exclusion qui, bien que non exemptes de connotations diverses et confuses dans le contexte politique et social actuel, nous permirent de sortir dans un premier temps de cette impasse. Nous avons par la suite préféré reprendre la terminologie de Norbert Elias, sociologue chez qui nous avons trouvé le même type de préoccupation tant en ce qui concerne la nécessité d'une analyse sodo-historique qu'au sujet de la façon de distinguer et déterminer des groupes sociaux et leur place au sein d'une totalité sociale faite de rapports de forces et de rapports de sens. Ce socio-historien proposa, à partir d'une analyse de la communauté juive-allemande dont il faisait lui-même partie, une théorie sociologique des rapports entre groupes établis et groupes marginaux, qu'il résume en ces termes: Comme beaucoup d'autres groupes marginaux, les juifs étaient exclus, dans l'Allemagne impériale, de toute une série de promotions sociales. Il existe bien des parallèles à cette solidarité des groupes établis face aux groupes marginaux et à l'exclusion de ces derniers de nombreuses situations réservées 19

aux établis, à leur exclusion des possibilités de pouvoir qu;elles offrent. Les communautés noire et hispanophone aux EtatsUnis en sont un exemple évident. Le Ku Klux Klan américain montre qu'un profond ressentiment peut resurgir également dans d'autres pays chez les membres de la majorité, surtout chez ceux qui ont l'impression que leur statut est menacé, chez ceux dont la conscience de leur propre valeur est blessée et qui ne se sentent pas en sécurité. Ce ressentiment surgit quand un groupe marginal socialement inférieur, méprisé et stigmatisé, est sur le point d'exiger l'égalité non seulement légale, mais aussi sociale, quand ses membres commencent à occuper dans la société majoritaire des positions qui leur étaient autrefois inaccessibles, c'est-à-dire quand ils commencent à entrer directement en concurrence avec les membres de la majorité en tant qu'individus socialement égaux, et peut-être même quand ils occupent des positions qui confèrent aux groupes méprisés un statut plus élevé et plus de possibilité de pouvoir qu'aux groupes établis dont le statut social est inférieur et qui ne se sentent pas en sécurité4.

Les concepts d'établi et de marginal nous permirent de sortir de cette analyse en classes qui ne prenait pas en considération le niveau d'adhésion ou de rejet, alors que ceux-ci ne faisaient pas référence quant à eux à la simple appartenance à des classes, mais bien à une situation, plus subjective sans doute, définie justement par le niveau d'établissement et de marginalité dans un groupe, un espace et de manière plus générale dans une totalité sociale donnée. En définitive cette différenciation établi-marginal permettait de répondre à la question somme toute très simple, à savoir: quels étaient ceux qui gagnaient -réellement et symboliquementà maintenir le gouvernement en place et par conséquent à s'opposer à son changement et quels étaient ceux qui y perdaient et donc gagnaient à le changer? L'impossibilité d'utiliser la grille de lecture en classes vient du fait que celle-ci ne convient que dans une situation donnée. Les termes de bourgeoisie et peuple sont, qu'on le veuille ou non, associés à exploiteurs/exploités et/ou dominants/dominés (en tant que situation objective). Une fois le système modifié -comme c'est le cas lors d'une période révolutionnaire, du moins dans les intentions explicites- ces catégories ne sont plus utilisables, du moins pas de la même manière. On imagine mal, en effet, les termes de bourgeoisie et peuple associés inversement et respectivement à exploités/exploiteurs et/ou dominés/dominants. La révolution socialiste, comme c'est le cas ici, se propose justement de mettre fin à l'exploitation et donc de détruire le
4 Norbert Elias, "Notes sur les juifs en tant que participant à une relation établis-marginaux", NorbertEliasparlui-même, Paris, Éd. Fayard, 1991, pp. 151-152. 20 in

schéma exploiteur/exploité, considérant l'inexistence de l'un ou de l'autre. Cela nous amène, dans un tel système, à prendre en considération des sentiments ou affects politiques pour reprendre le terme de P. Ansart, qui sont de l'ordre des représentations subjectives que l'on ne peut plus écarter lors d'une telle transformation. En effet, comment interpréter les sentiments de groupes qui de dominants vont devenir non pas dominés objectivement, puisqu'il s'agit de l'élimination de ces concepts dans la réalité, mais dominés subjectivement dans la mesure où cette transformation va forcément passer par un sentiment d'exclusion ou de mise à l'écart. De même comment considérer les groupes qui de dominés vont devenir, encore une fois, non pas dominants mais du moins intégrés ou établis et donc d'une manière ou d'une autre vont se sentir favoriséss. Comment donc interpréter une telle modification objective avec une telle conceptualisation? Comment s'effectue l'intégration d'un groupe qui était marginalisé sans que celui qui était établi ne se sente pas à son tour marginal et sans que les nouveaux intégrés ou établis ne se sentent pas dominants dans la mesure où ils étaient des dominés? Cela ne doit pas nous amener à un questionnement d'ordre politique -ce qui pourrait être un écho de cette interrogation- à savoir si une intégration totale est possible lors d'un tel bouleversement? Mais bien plutôt à se demander si une telle intégration ne passe pas forcément par une résistance d'autant plus forte que les divisions l'étaient au départ? C'est pourquoi il nous paraît important de définir le niveau d'intégration et d'exclusion afin de mieux comprendre le niveau de résistance et d'acceptation lors d'une période révolutionnaire. Cela nous conduit à énoncer une nouvelle hypothèse que l'on pourrait formuler de la manière suivante: C'est parce qu'il existe un grand taux d'exclusion et d'intégration différentiel qu'une période révolutionnaire est possible, mais c'est également, et cela pourra paraître paradoxal, pour ces mêmes raisons que la résistance et acceptation accentuent les luttes et donc la difficulté de l'instauration d'un nouveau système si l'on considère que les structures mentales et objectives sont d'autant plus fortes qu'elles sont historiquement constituées.
5. Sur ce problème
groupes des

voici ce que dit N. Élias : (...) il en découle
d'identité assez complexes

habituellement
des choses qui

pour les deux
apparaît aux

problèmes

(...)

l'ordre

groupes établis comme naturel commence alors à vaciller. Leur statut social supérieur, qui est constitutif du sentiment que l'individu a de sa propre valeur et de la fierté personnelle de nombre de leurs membres, est menacé par le fait que les membres d'un groupe marginal, en réalité méprisé, revendiquent non seulement une égalité sociale, mais aussi une égalité humaine. Rs acceptent comme allant de soi de se trouver en concurrence avec des membres de leur propre groupe quand il s'agit d'obtenir des promotions sociales. Mais ils ressentent comme une humiliation insupportable de devoir entrer en concurrence avec des membres d'un groupe marginal méprisé, surtout dans les périodes de transition, quand chacun est conscient que ces promotions étaient auparavant un monopole de leur groupe et qu'elles étaient inaccessibles pour les membres des groupes marginaux. Norbert Elias, Ibid., pp. 152-153. 21

Vues sous cet angle, les résistances, luttes ou adhésions ne peuvent plus être envisagées dans une perspective de complot, autrement dit de la simple volonté de reproduction d'un schéma déjà existant, mais bien comme des agissements conformes à une certaine intériorisation. Des agissements qui ne sont pas non plus véhiculés consciemment, mais bien plus par une relation passionnelle à une structure donnée. C'est bien d'un amour porté à l'institution dont il s'agit. Une remise en cause de celle-ci -dont il est question lors d'un processus révolutionnaire- est donc perçue comme la remise en cause de cette relation que les individus entretiennent à elle. C'est donc avant tout à cette résistance sentimentale qu'est confronté un gouvernement révolutionnaire aussi importante que soit l'adhésion dont il bénéficie. Ceci nous permet de comprendre ce que nous nommons des alliances transversales entre, par exemple, un paysan appauvri et un grand propriétaire terrien dans le combat contre la réforme agraire de l'UP ou encore entre des femmes des quartiers pauvres et celle des quartiers riches contre une réforme de l'éducation, autrement dit contre ce qui est alors perçu comme une uniformisation des modes de vies. Marginaux et établis sont des concepts liés à des nous, des eux, des appartenances et différences permettant de comprendre les adhésions et dissidences qui sont on ne peut plus importantes à analyser afin de saisir, notamment lors des périodes révolutionnaires, les niveaux d'acceptation et de résistance au changement.
III - ORIENTATIONS MÉTHODOLOGIQUES

Nous avons entrepris l'analyse de cette période à partir de trois types de documents : II travaux réalisés dans les diverses disciplines des sciences sociales (sociologie, histoire, psychologie, linguistique, anthropologie, etc.), ainsi que les documents et récits que nous avons pu consulter (récits de vies, témoignages, documents issus de partis politiques, etc.); 21entretiens; 31journaux et revues. Pour effectuer cette recherche, nous avons séjourné durant près de trois ans au Chili (d'octobre 1991 à février 1994). Durant cette période nous avons consulté les différents documents cités dans ce travail (ouvrages, journaux, archives diverses) et réalisé une cinquantaine d'entretiens non directifs (entretiens réalisés par groupes familiaux). Ce séjour nous a permis de nous imprégner si l'on peut dire des vécus, des luttes et des enjeux encore présents après dix sept ans de dictature. Il nous a obligé à écouter, et par conséquent à nous situer nécessairement dans une attitude compréhensive, à l'égard des individus, attitude qui dans d'autres circonstances aurait été du 22

domaine de l'impensable -le fait d'écouter par exemple un individu appartenant à un groupe armé d'extrême droite, voire même un militaire était en effet pour nous de l'ordre de l'inconcevable pour ne pas dire de l'insoutenable. En dépassant nos propres présupposés nous avons pu commencer véritablement ce travail.
1 Explications sur les tmvaux, documents et récits consultés

Concernant les différents travaux réalisés ainsi que les documents et récits que nous avons consultés, nous nous sommes doculI}entés essentiellement à la Bibliothèque de l'Institut des Hautes Etudes d'Amérique Latine à Paris, ainsi qu'à la Bibliothèque Nationale de Santiago du Chili. Sur cette recherche effectuée au Chili, nous devons préciser pour le lecteur un certain nombre de choses. Tout d'abord, suite au coup d'État de 1973 et à la dictature qui a suivi, de nombreux ouvrages ont disparu, rendant bien évidemment la recherche très difficile. Deux anecdotes devraient permettre d'illustrer notre propos. Au tout début de mon séjour, j'ai visité la Bibliothèque Nationale de Santiago où j'étais supposée passer un certain temps pour la réalisation de cette recherche. Voyant qu'il existait un service de renseignements bibliographiques, je m'y rendis et m'adressant à une dame, je formulais le sujet de ma recherche: l'Unité Populaire. Surprise vraisemblablement du sujet, elle me répondit, en m'adressant un sourire, que sur ce sujet la bibliothèque ne disposait d'aucune bibliographie. Sans doute déçue de ne pas avoir répondu à ma demande et certaine de la non-pertinence de ma recherche, elle me proposa d'autres sujets très intéressants sur lesquels là, la bibliothèque pourrait me renseigner (par exemple, me dit-elle, sur la ville de Santiago ou encore sur les femmes chiliennes, sujet sur lequel elle était justement en train de classer un article). Par la suite je compris qu'il fallait s'y prendre autrement pour obtenir de la documentation sur une période encore très sensible pour les chiliens. Un jour, alors que je discutais avec un employé de cette bibliothèque, avec qui j'avais noué des liens amicaux et à qui je fis part de mes difficultés, ce dernier me dit tout naturellement qu'en réalité bon nombre d'ouvrages se trouvaient dans la réserve de la bibliothèque sans être jamais consultés. La raison était tout simplement que les fiches permettant l'accès d'un certain nombre de documents sur cette période n'existaient plus. Ainsi, lorsque l'on consultait le fichier central, si on n'avait pas connaissance du document recherché, il était impossible de le trouver, même avec la plus grande bonne~ volonté. Ceci expliquait qu'aux entrées Unité Populaire, Coup d'Etat, Salvador Allende, Socialisme, pour ne donner que quelques exemples de nos premières consultations, il n'y avait pour ainsi dire aucun ouvrage ni document. En dehors des pertes ou oublis volontaires, il fallait considérer le fait que la Bibliothèque avait 23

-

connu, durant toute cette période dictatoriale, d'autres types de remaniements tels que la simple formulation des sujets qui était en elle-même, porteuse d'un certain nombre de connotations. Aussi, après avoir discuté avec les gens ainsi qu'après avoir vécu au Chili depuis un certain temps et m'être imprégnée si j'ose dire de tous les codes et conduites à avoir quant à ce sujet, je re-questionnai les fichiers, mais d'une autre manière. Je ne les questionnais plus par exemple à partir de l'entrée coup d'État, mais soulèvement militaire, terme plus adéquat pour désigner l'intervention de l'armée! Certains termes étaient ainsi bannis du langage quotidien, mais aussi de la recherche. Cependant, en même temps qu'ils rendaient plus difficile ma recherche, ces remplacements me renseignaient précieusement sur ce qu'avaient vécu et intériorisé les chiliens en dix sept ans de dictature (terme lui aussi d'ailleurs remplacé par celui de gouvernement militaire). En dehors de ces difficultés, nous avons dû nous adapter à la recherche pratiquée au Chili durant cette période dictatoriale. De nombreux chercheurs ont effectué et effectuent encore -mais pour d'autres raisons- des recherches de manière "souterraine". Ce qui veut dire que les résultats de ces recherches ne sont accessibles que dans les lieux où elles ont été effectuées et qu'elles ne sont que très exceptionnellement publiées6. Nous partîmes ainsi à la recherche de ces recherches. Bien que toutes ces entraves aient rendu cette recherche longue et laborieuse, nous tenons à remercier ces différents centres ou instituts pour leur collaboration. Parmi les centres qui effectuèrent des recherches en sciences sociales durant cette période et auxquels nous nous sommes adressés, on peut compter essentiellement les centres suivants: .CED Centro de Estudio del Desarrollo, Centre d'Études du Développement. Créé en 1980 (continue à exister aujourd'hui). . CENECA Centro de Indagaci6n y expresi6n Cultural 0 Artlstica, Centre d'Investigation et Expression Culturelle ou Artistique. Créé en 1977 (continue à exister aujourd'hui). . CERC C~ntro de Estudios de la Realidad Contempordnea, Centre d'Etudes de la Réalité Contemporaine. Créé en 1983 (continue à exister aujourd'hui). . CIEPLAN Corporaci6n de Investigaci0Jles Econ6micas para Latinoamérica, Corporation de Recherches Economiques pour l'Amérique Latine. Créé en 1976 (continue à exister aujourd'hui).
6. La plupart des travaux réalisés dans ces centres de recherche ont été publiés et très souvent distribués par eux-mêmes. Il est donc très difficile de les trouver en librairie ou même dans les différentes bibliothèques.

24

-CEP
Centro de Estudios Pl1blicos, Centre d'Études Publiques. Créé en 1980 (continue à exister aujourd'hui). - FLACSO Facultad Latino Americana en Ciencias Sociales. Faculté Latino Américaine en Sciences Sociales. Créé en 1957 sous l'initiative de l'UNESCO (continue à exister aujourd'hui). - ISIS.lnternacional Servicio de Informacion y Comunicacion de las mujeres, Service d'information et Communication des Femmes. ONG, créée en 1974 (continue à exister aujourd'hui). -SUR Centro de Es,tudios Sociales y Educacion, Centre d'Études Sociales et Education. Créé en 1979 (continue à exister aujourd'hui). Sur les travaux eux-mêmes, ils ont le désavantage en même temps que le mérite d'avoir été réalisés dans ces conditions très difficiles. Ceci veut dire sans ou avec des financements minimes, avec ou sans accès aux documents, etc. -cette difficulté expliquant par là même la relative rareté des travaux sur la période de l'UP. Ils sont donc à considérer et juger avec toutes ces réserves. Ce qui ne veut pas dire que ce ne sont pas des travaux de qualité. De nombreux travaux réalisés à l'extérieur du pays et dans de biens meilleures conditions peuvent être moins rigoureux mais pour d'autres raisons que des raisons matérielles. C'est le cas par exemple de la plupart des ouvrages publiés au moment de l'UP ou tout de suite après par de,s militants ou sympathisants du gouvernement de Salvador Allende. A ce moment-là, de nombreux intellectuels considéraient que l'enjeu politique était plus important que le scientifique, il fallait adhérer ou pas à ce processus révolutionnaire. C'est le cas aussi de tous les ouvrages qui, tentant d'expliquer ce processus révolutionnaire, ont pour objectif la dénonciation -très compréhensible par ailleurs- des excès de la dictature. Il paraît évident, après une consultation quasi-exhaustive des différents travaux réalisés, qu'un travail sur une période aussi récente ne pouvait manquer de se heurter à des difficultés autant matérielles que politiques. La perception d'un événement encore douloureux pour beaucoup de chiliens, que ce soit pour ceux qui ont adhéré ou pour ceux qui se sont opposés à l'UP, reste incontestablement dépendante de ces adhésions et dissidences passées et encore présentes aujourd'hui.
2

Il nous a semblé indispensable de consulter un autre type de matériel, les journaux, afin de tenter de percevoir le vécu et les 25

-Explications

sur les journaux

consultés

représentations diverses durant la période étudiée. La question qui surgit alors de manière évidente est: quels types de journaux? En fonction de quels critères nos choix se sont-ils effectués? Le Chili comptait durant la période de 1970-1973 onze quotidiens. Il apparaissait donc évident que nous ne pouvions étudier les quotidiens dans leur ensemble, non seulement pour des raisons matérielles évidentes que pour des raisons méthodologiques. Notre recherche ne portant pas sur une analyse de la presse durant cette période mais sur les représentations diverses dans le contexte de l'Unité Populaire, notre choix s'est porté vers les quotidiens répondant à ce critère, autrement dit nous renseignant le mieux sur les préoccupations et les représentations des individus. Ce qui veut dire que nous avons systématiquement mis de côté les journaux émanant directement ou indirectement d'un parti politique ou s'en faisant du moins le porte parole7. Nous avions en effet à ce sujet la possibilité d'avoir directement accès aux ouvrages et documents concernant les différents points de vues des partis politiques. Il s'agissait pour nous de préférer les quotidiens ayant une diffusion massive ou populaire, s'exprimant sur des sujets ne concernant pas exclusivement le débat politique mais s'y référant d'une manière plus indirecte, autrement dit à travers le vécu et la quotidienneté des chiliens durant cette période. Pour effectuer notre choix nous avons divisé les onze quotidiens existants selon deux axes: pro-gouvernementaux et d'opposition. Cependant les différents journaux n'étant pas en accord ou en désaccord avec le gouvernement de la même manière, nous avons intégré une deuxième variable qui était celle de journaux dits ou non à sensation. En effet, chacun de ces journaux véhicule une idéologie, exprime une tendance et rend compte d'une sensibilité particulière. Tout ceci se reflète tant dans la forme que dans le contenu du journal et s'adresse à un lectorat particulier. C'est ainsi que parmi ces quotidiens on peut distinguer d'une part les journaux se faisant les porte-parole directs ou indirects des différentes tendances politiques au sein du gouvernement ou dans l'opposition et d'autre part les journaux qui recherchent, à travers leur forme (langage par exemple), et leur contenu (thèmes privilégiés), un public plus large, représentant ainsi plus des tendances que des partis politiques. Ceux-ci sont pour la plupart des journaux dits à sensation. Nous reviendrons sur cette notion. Notons pour le moment que ce sont précisément ceux-ci que nous avons retenus.

7. SUI un travail concernant la vision des acteurs politiques, se reporter en particulier à la chronologie issue de l'ouvrage collectif, sous la direction de M.A. Garret6n, Chile, cronolog{a dei perfodo 1970-1973, sept tomes répartis en huit volumes, Santiago, FLACSO, 1978. Cet ouvrage a été réalisé à partir de quatre journaux, El Mercurio, La Prensa, La NaciOn et El Siglo. 26

2.1. Répartition des onze quotidiens existants au moment de l'UP8 Quotidiens pro-gouvernementaux Porte-parole directs ou indirects . El Siglo (29 000 ex.9). 1940 - porte-parole direct du Parti Communiste. . La Nacion (21 000 ex.). 1917 - porte-parole direct du gouvernement (journal officiel depuis 1927 de tous les gouvernements s'étant jusqu'alors succédés) . Ultima Hora (17 000 ex.). 1970- porte-parole indirect des différentes tendances au sein du PS Journaux dits à sensation

-

.

Clar{n (220 000 exemplaires).

1954 - à sensation, de gauche.

. Puro Chile (25 000 ex.). 1970 - à sensation, de gauche.
Quotidiens d'opposition - Porte-parole directs ou indirects

. d'Hispano-amérique
El Mercurio

(126000

ex.). Journal

datant

de 1828, le plus ancien

.
-

- porte-parole indirect des intérêts des entrepreneurs et financiers et organe culturel et politique des
secteurs dominants. La Prensa (29 000 ex.). 1970 - porte-parole direct de la
Démocratie chrétienne.

Journaux dits à sensation . La Tercera (220000 ex.). 1950 - à sensation, de centre (tendant plutôt vers les partis comme la DC, exprimant ainsi ce que l'on pourrait nommer un progressisme expectatif vis-à-vis de l'UP à ses débuts. Il va progressivement se radicaliser durant les trois ans du gouvernement de l'UP pour finir par exprimer une tendance de centre droite, voire de droite). . Las Ultimas Noticias (81 000 ex.). Journal dépendant du Mercurio. . La Segunda (55 000 ex.). Journal dépendant du Mercurio. .Tribuna (40000 ex.). 1971 - à sensation, de droite (tendance de droite et d'extrême droite). Nous avions donc ainsi parmi les quotidiens pro-gouvernementaux et d'opposition, respectivement, trois et deux porte-parole directs ou indirects de partis politiques, ainsi que deux et quatre journaux dits à sensation, de masse ou populaires. Nous avons choisi, parmi ces six
8. Les journaux qui seront cités dans ce travail, le seront sous les abréviations suivantes: El Mercurio (EM.), El 8iglo (£.8.); La Prensa (L.P.), La Nacwn (LN.), El Clarin (E.C.), La Tercera (LT.), La TrihWla (L.Tr.). 9. Le nombre d'exemplaires est en légère augmentation pour les journaux publiés le dimanche, à l'exception du Mercurio qui double ses publications ce jour. Ceci s'explique notamment en raison des différents suppléments qui le composent ce jour là et qui s'adressent à un très large public (femmes, enfants, jeunes). Ce journal publie de plus le week-end un supplément de petites annonces diverses qui reste jusqu'à aujourd'hui I a référence au Chili.

27

derniers quotidiens, les trois suivants: Clarîn, La Tercera et TribunalO.Notre choix pour l'analyse de cette période (1970-1973)11, a été déterminé par différents facteurs. Le choix des journaux le Clarîn (220000 ex.) et La Tercera (220000 ex.), a été déterminé, d'une part en raison de leur publication massive, d'autre part en raison de leur différence de tendance politique (le premier était franchement à gauche, le deuxième plutôt au centre-gauche dans un premier temps et après un an de gouvernement d'UP vire au centre-droite). La dernière raison est la popularité et la référence récurrente à ces deux journaux parmi les personnes que nous avons interviewées. Pour ce qui est de Tribuna, la raison essentielle de notre choix fut que, bien que crée en 1971 (autrement dit pendant l'UP et répondant ainsi à la nécessité de remplir un manque), ce fut un des seuls quotidiens à sensation, de tendance de droite, voire d'extrême droite, à exprimer le mécontentement le plus virulent et le plus systématique à l'égard de l'UP. Sa consultation avait donc pour but de nous permettre de nous rendre compte des formes et des raisons du mécontentement de cette population exprimée dans ce journal. 2.2. Sur la notion de journaux à sensation, de masse ou populaire Il convient ici de revenir sur les notions de journaux dit à sensation, de masse ou populaire. Lorsque l'on parle de quotidiens s'appuyant sur un sensationnalisme journalistique, nous entendons situer ce type de journaux dans le domaine de l'affectivité. Autrement dit ce sont des journaux qui au travers d'effets divers et variés (cela peut être au travers d'un support langagier, photographique ou autre) suscitent ou font appel à des émotions, des sentiments et des passions. Ils nourrissent de cette manière les impressions élémentaires d'attraction ou de répulsion qui sont à la base de l'affectivité. En cela ils s'opposent aux journaux classiques d'information dits rationnels, qui diffusent une information dépourvue de sensationnalisme et recherchant une objectivité maximum. Ce qui ne veut pas dire qu'ils parviennent à cette objectivité qu'ils revendiquent, chaque journal ayant inévitablement un certain point de vue ou regard. Néanmoins ces derniers ne cherchent pas à attirer une clientèle en fonction de critères affectifs. Lorsque nous parlons d'autre part de journaux dits de masse ou populaires, c'est au sens large, en raison du très large public qu'ils se
10. Bien que nous ayons opté pour l'analyse de ces trois quotidiens, nous avons cependant, à titre comparatif, consulté trois autres journaux: El Mercurio, El Siglo et La Prensa. Nous n'avons cependant pas réalisé, comme pour les trois précédents, une consultation et une analyse systématique. Cela pourra être l'objet d'un travail ultérieur. 11. Dans le cas de l'analyse de La Victoria, comme dans celui du Chacal de Nahueltoro (cf. première partie, chapitre II), nous avons eu recours, dans la mesure du possible, aux mêmes journaux, tout en nous référant, lorsque la possibilité se présentait, à d'autres documents. Ceci ne vaut pas pour l'analyse de Santa Maria de Iquique (cf. première partie, chapitre I) pour laquelle nous nous sommes appuyés sur les différents récits existants. 28

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donnent pour but d'atteindre, autrement dit en fonction de la manière dont ces journaux s'auto-définissent. Ces trois journaux expriment chacun explicitement dans son en-tête cette volonté de diversité. 111 Tercera se conçoit comme lejournal du matin qui arrive dans tous les foyers. Tribuna reprend un slogan similaire: journal du matin pour tous les chiliens. Clarfn, bien que répondant aux mêmes souhaits, cible cependant cette diversité, il se déclare ferme aux côtés du peuple. Bien que le terme de peuple ait des connotations diverses, selon la manière dont et le contexte dans lequel il est employé, dans le Chili des années soixante dix il caractérisait quasi systématiquement la population défavorisée. Autrement dit le peuple entendu, non comme un ensemble d'hommes habitant sur un même territoire et constituant une communauté politique ou culturelle ou encore formant une nation, mais comme la masse de ceux qui ne jouissent d'aucun privilège et ne vivent que du fruit de leur travail manuel par opposition aux classes possédantes ou à la bourgeoisie. C'est précisément là-dessus que la différence va se faire entre Clarfn et les deux autres journaux, autrement dit dans la modalité de représentation du populaire comme élément de légitimation. C'est au travers de la constitution et de la représentation du sujet que ces différents quotidiens vont laisser apparaître leurs sensibilités, leurs tendances et leurs affects politiques. Les modes de définition du sujet vont se révéler au travers de leur mise en scène dans le conflit qui va prendre forme et s'intensifier entre 1970 et 1973. C'est au travers des constructions discursives du conflit que seront perceptibles les positionnements, les points de vue et les sensibilités qui nous éclaireront sur la nature du conflit lui-même. L'analyse de ce matériel journalistique avait pour objectif de nous permettre de répondre à un certain nombre d~ questions sous-jacentes à ce travail. Comment est perçu le conflit? A quels niveaux ces conflits sont-ils situés? (selon un antagonisme ou une différence de classe, de groupe, ou autre?). Comment sont définis les sujets en présence (en termes d'opposition pa u vre/ riche, prolétariat/bourgeoi sie, excl u/inté gré, rebelle/respectueux des traditions et usages établis, homme/femme, etc.) ? Quelles relations sont mises en avant lors de cette mise en scène (relations d'exploitation, d'exclusion, paternalistes, . . hlerarc hlques, ... )? ' Il nous paraît d'autre part important de fournir ici quelques précisions sur la collecte du matériel. Quel type d'information avonsnous privilégié? Rappelons que notre objectif de départ était de reconstruire les différentes représentations sur les événements marquants qui s'étaient produits durant le gouvernement d'Unité Populaire. La notion d'importance de l'événement est cependant arbitraire et très relative selon les journaux. Ces différences dans l'appréciation se traduiront par une abondante information sur un sujet déterminé et l'occultation d'un autre événement, traité quant à lui
'

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amplement par un autre organe de presse. L'importance qu'ont pris les médias font d'eux un instrument de pouvoir considérable dans la mesure où le dire ou non dire d'un fait ou événement contribue à le faire exister ou à le nier en tant que tel et par conséquent à lui donner ou non une place ou une représentation dans la société. Nous devions donc tenter, dans la mesure du possible, de tenir compte de cet arbitraire et surtout nous intéresser à la manière qu'avait un journal de construire les faits et de les interpréter dans l'opération même de construction. Enfin, tenir compte de cet arbitraire c'était reconnaître que les silences -volontaires ou involontaires- d'un journal sur un fait socialement pertinent pour d'autres, nous fournissaient des éléments d'analyse autant que les longs développements de ce même journal sur un autre sujet. De même qu'ils nous renseignaient sur les différences entre les divers journaux sur un sujet précis et donc sur l'espace des différences relatives entre les journaux considérés. La plupart des événements ont été minutieusement sélectionnés en fonction essentiellement de trois critères. D'une part, en fonction de l'intérêt que nous pouvions leur porter, comme c'est le cas des diverses élections durant ces trois années, que nous avons systématiquement consulté, en raison de leur caractère homogène (le peuple est en effet convoqué pour s'exprimer sur le pouvoir politique le représentant). D'autre part en fonction des événements marquant l'histoire chilienne et en' particulier cette période, comme ce fut le cas, par exemple, de la nationalisation du cuivre en 1971 ou encore des différents passages à l'acte violents ayant marqué la population (assassinats, attentats, etc.).
Et enfin, inévitablement en raison d'un hasard qui fait quelquefois bien

les choses, parce qu'il n'a en fin de compte rien d'un hasard mais répond à une logique sociale qu'il nous faut tenter de faire apparaître. Nous nous sommes ainsi trouvés confrontés à des suicides, des meurtres, des drames, faisant l'objet de premières pages ou de développements abondants. Bref, à toute une mise en scène symbolique du drame qui a particulièrement attiré notre attention en raison de son caractère à la fois cristallisateur et révélateur des passions ou affects présents dans la société chilienne. C'est par conséquent ce sensationnalisme comme révélateur et cristallisateur des passions et comme moment privilégié d'expression des affects et de fonctionnement "libre" des catégories qui nous a intéressé ici. Un suicide, par exemple, après une loi d'expropriation exprime et/ou fait appel à des passions, des répulsions envers cette loi que n'exprime pas la simple énonciation de son rejet. En cela, le sensationnalisme journalistique a symboliquement un rôle non négligeable d'expression, de formation, d'affirmation ou de légitimation des passions politiques. Comme nous le verrons au cours de ce travail, la notion de peuple ayant acquis une forte légitimité dans le débat politique et social, elle sera l'obje~ durant la période de l'UP d'appropriations sémantiques diverses. A travers ces divers signifiés, c'est toute une vision de la 30

société qui sera mise en avant. On y salSlfa la perception et la représentation des sujets, des relations entre eux et par là même la définition des légitimités, des approbations ou désapprobations des normes, règles ou traditions. La gauche dans son ensemble a donné un contenu spécifique à la notion de peuple, en fonction de l'histoire de luttes et de répression et à travers l'appropriation historique de toute une symbolique tournant autour de cette histoire de luttes. De son côté l'opposition ou plutôt les oppositions diverses à l'UP reprendront et s'approprieront cette notion de peuple pour lui donner un sens leur permettant d'exprimer leur opposition à l'UP. La notion de peuple ne se réduira pas à une signification unique (la classe laborieuse comme c'est le cas de la gauche chilienne), ni même à un espace circonscrit (le champ du travail). La notion de peuple va devenir linguistiquement, si l'on peut dire, un objet de luttes exprimant et révélant subséquemment les luttes qui faisaient alors partie de la réalité chilienne. Dans le tableau suivant nous avons synthétisé la représentation du populaire qui ressort de ces divers journaux. Ainsi nous avons reconstruit le cadre social implicite qui s'exprime dans ces journaux à l'aide des catégories d'allié, d'adversaire et de définition du type de relation entre les individus.

31

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JOURNAUX........................................... E C LA T 'R 'RA ~ LA 1: UNA Të pë.üÏ,1"ë "ëïï ..[ë p"ëupIë ëïi...[ë...pëlÏpIë ëïï. tant que classe tant que masse tan t que marginalisée et désemparée et patriote, exploitée nécessiteuse respectueux des valeurs établies et des traditions L'irrespectueux irrespectueux et l'upeliento. de l'ordre et des traditions, le rebelle, Ie révolté et
Paterna istes l'upeliento. Hiérarc iques

A versalfe

Définition du D'exploitation type de relation entre les individus uts ec arés Lutter contre des journaux l'ennemi du peuple
Lecteur type

Service pu ic au profit des plus nécessiteux journal e la journa du foyer familial rue (hommes essentiellement) (hommes, Virulent, scandaleux, "licencieux" et cymque.

utter contre e rebelle et les marxistes hommes et .femmes actifs
~

style du Journal

(hommes femmes et' femmes) enfants) Virulent, Respectueux.

et

lDJuneux cymque.

et

3 - Explications sur les entretiens réalisés Le travail d'entretien, nous le concevions comme un point essentiel de notre recherche, chaque cas particulier devant nous permettre d'exprimer une singularité à partir de laquelle il nous serait possible de comprendre un processus dans son ensemble. L'objectif étant la recherche de la logique du rapport que des sujets interrogés entretiennent en tant qu'individualités psychosociales à une situation particulière, l'attitude non-directive est apparue comme la plus
adéquate12.

12. Sur la technique et pour une réflexion sur les entretiens non-directifs on pourra se reporter aux travaux de Daniel Bertaux, de Paul Thompson et de Michel Simonot cités en bibliographie. 32

Nous entendions d'autre part effectuer ces entretiens par groupe familial afin de reconstruire des histoires de vie tel que l'avait effectué, mais dans un tout autre cadre, Oscar Lewis dans Les enfants de Sanchez13. Nous pensions que le fait de nous entretenir avec deux ou trois membres de chaque famille (lorsque c'était possible) nous donnerait une idée plus juste non seulement sur l'individu lui-même, mais aussi sur les influences du milieu culturel et social sur chacun d'entre eux. C'était aussi une manière de percevoir un peu plus clairement les parcours sociaux. Concernant l'échantillon que nous avions prévu, il a été inévitablement modifié au cours de ce travail. Le point de départ était une vingtaine de famille avec trois interviews pour chacune, le lien de parenté (collatéralité ou filiation) étant relativement libre. Il pouvait s'agir indistinctement de schémas suivants: Père/mère/enfant, mère/enfant/soeur(mère), etc. Chaque famille devait caractériser, dans la mesure du possible, un niveau de vie différent, le plus simple étant pour cela de les repérer en fonction de la profession d'au moins un des membres. Le seul impératif était que ces individus aient eu au moins dix huit ans au moment de l'arrivée de l'UP. Selon ce schéma nous devions donc obtenir une soixantaine d'entretiens. Dans les faits, les choses ne se sont pas du tout passées comme cela. Tout d'abord au niveau pratique, s'entretenir avec des individus sur la période considérée était très difficile non seulement en raison des haines persistantes que des craintes sur l'utilisation et l'interprétation de leurs propos. Rappelons que nous avons commencé les entretiens en décembre 1991. Ce qui veut dire que cela ne faisait qu'un an et demi que les chiliens vivaient sous un gouvernement démocratique. De très ancrés réflexes de prudence persistaient... D'autre part, le fait que je sois moi-même une chilienne vivant en France me classait systématiquement comme une exilée ou comme une fille d'exilée. Pour la plupart des chiliens, ceci faisait de moi instantanément soit une alliée soit une ennemie potentielle. Pour ces raisons les choses furent donc plus longues. Il ne s'agissait évidemment pas de prendre l'annuaire par profession et de demander aux individus s'ils étaient disponibles pour un entretien sur l'UP! Nous devions nous construire progressivement, comme tout ethnographe débutant sur son terrain, un capital social dans certaines sphères plus délicates que d'autres, par exemple celles dont on pouvait soupçonner qu'elles avaient soutenu la dictature de Pinochet - faute de quoi nous risquions de ne pas obtenir de données sur les perceptions de cette catégorie d'individu. Ce capital social devait nous permettre d'acquérir une légitimité suffisante pour ensuite pouvoir nous situer plus explicitement dans le cadre de ce travail et obtenir de cette manière un certain nombre d'entretiens. C'est de cette manière que nous nous
13. Paris, Éd. Gallimard, 1963 - édition originale, 33 The children of Sanchez, 1961.

sommes retrouvés à fréquenter par exemple le club sportif privé
appelé le Stade Français
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où se retrouvent, non pas les membres de la

"haute société" chilienne -à laquelle il était beaucoup plus difficile d'accéder sans présenter une histoire et un profil social bien particulier-, mais les cadres supérieurs et professions libérales. De cette manière il nous a été PQssible de réaliser un certain nombre d'entretiens. Parfois les choses furent beaucoup plus faciles. Lors de notre visite à une association de femmes de détenus et de disparus (victimes de la dictature), nous avons dû refuser des entretiens tant le nombre de femmes voulant s'entretenir avec nous sur l'UP était grand. Parler était pour elles un exutoire et un moyen de dénoncer, de crier haut et fort l'histoire dont elles avaient été victimes. C'était un moyen aussi d'exprimer leur souffrance qui ne trouvait que très difficilement un écho dans une société plus soucieuse de panser ses blessures et d'être en osmose avec un gouvernement dit de réconciliation, que d'écouter des femmes rappelant un passé qui aspirait -dans ce contexte de transition à la démocratie- à être censuré par la mémoire collective. Quoi qu'il en soit, nous avons interviewé cinquante et une personnes appartenant à vingt trois familles. Dans la plupart des cas nous avons interviewé au moins deux personnes. Dans dix cas et pour des raisons diverses -soit que l'un des membres ne l'ait pas désiré, soit que cette personne vivait isolée de sa famille- nous n'avons pu nous entretenir qu'avec un seul membre de la famille. Nous parlons de groupe familial pour désigner la famille élargie -père/ grandparents/tantes, etc.- et de famille pour désigner la famille restreinte -père/mère/enfants. Au cours de ces entretiens nous nous sommes retrouvés, un peu par hasard, à interviewer dans un groupe familial douze membres appartenant à sept familles et à trois générations, les enfants des enfants étant interviewés à leur tour dans le cadre familial construit lors d'un mariage ou d'une union. Ceci est devenu par la suite une expérience intéressante dans la mesure où nous nous sommes trouvés face à une véritable histoire familiale. Ce cas, comme beaucoup de données recueillies durant cette recherche, reste un matériel à analyser dans le cadre d'une étude particulière. Tous les entretiens ont été traités et leurs données rassemblées dans un tableau général qui peut être consulté dans un travail antérieur15. Tous nous ont servi pour reconstruire et interpréter cette période. Sans eux ce travail n'aurait pas la même dimension. La richesse de ces entretiens devrait nous permettre de réaliser un travail ultérieur plus approfondi sur ces histoires de vies qui se trouvent ici intégrées à une
14. Le nom de ce stade ne veut pas dire qu'il soit fréquenté par des français, en réalité il y en a très peu. En fait ce seul nom est un signe de sa distinction. 15. Cf. Ingrid Seguel-Boccara, thèse de Doctorat, La sociogenèse des passions politiques et leur expression au Chili durant l'Unité Populaire (1970-1973), Université de Paris 7 Denis Diderot, 1995.

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dynamique globale dont l'étude ne permet pas de s'attacher aux destins familiaux et aux parcours individuels. Nous désirons signaler enfin que lorsque nous avions entrepris ce travail à partir d'entretiens, nous ne réalisions pas à quel point ces derniers allaient transformer non seulement notre propre vision de cette période mais aussi l'intérêt que nous portions à cet instrument de travail. Lors de cette recherche nous avons compris l'intérêt de chercher le terrain de la subjectivité, même si évidemment ce terrain se trouve confronté à la mise en question de sa validité. Une chose est certaine: on ne peut rendre compte des agissements des individus qu'en entrant dans leur vécu. Il est donc primordial de se poser le problème de la subjectivité et de s'armer méthodologiquement pour éviter justement de tomber dans des banalités qui seraient la conséquence du désir hâtif du chercheur de trouver les réponses à ses questions. Ce travail sur les entretiens nous ayant permis, nous l'espérons, d'éviter les écueils de la mystification et de la mythification d'une période historique critique, écueils dont nous étions nous aussi la victime, nous ne pouvons ici qu'en souligner la nécessité et insister sur l'intérêt que l'on devrait porter à ceux-ci comme instrument de travail pour la compréhension du social. De plus, réaliser un travail d'entretiens conduit nécessairement à constater que ces derniers jouent le rôle d'une véritable socio-analyse, autrement dit de la disposition des individus eux-mêmes à faire ressortir le pourquoi et le comment de ce qu'ils sont ou de ce qu'ils ne sont pas, faisant ainsi de l'entretien un travail tant pour l'intervieweur que pour l'interviewé. Il est certain que tout comme le dit P. Bourdieu: Porter à la conscience des mécanismes qui rendent la vie douloureuse, voire invivable, ce n'est pas les neutraliser; porter au jour les contradictions, ce n'est pas les résoudre. Mais, pour si sceptique que l'on puisse être sur l'efficacité sociale du message sociologique, on ne peut tenir pour nul l'effet qu'il peut exercer en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d'imputer leur souffrance à des causes sociales et de se sentir ainsi disculpés; et en faisant connaître largement l'origine sociale, collectivement occultée, du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus
secrètes16.

16. P. Bourdieu; La misère du monde, Paris, Éd. du Seuil. 1993, p. 944. 35

PREMIÈRE PARTIE

PROWGUE DE L4. RÉVOLUTION: DÉSINVESTISSEMENT AFFECTIF DU SYSTÈME SOCIO-POLITIQUE ET ~INVESTISSEMENT D'UN AUTRE MODELE

CHAPITRE

I

NAISSANCE ET ORGANISATION DU MOUVEMENT OUVRIER: CONSTITUTION D'UNE IDENTITÉ DE LUTTE ET PERCEPTION DU PEUPLE COMME MARTYR Le massacre de l'école Domingo Santa Maria de Iquique (1907)1

On peut dire que l'esprit révolutionnaire qui va caractériser le Chili vers la fin des années soixante et aboutir à l'Unité Populaire, commence à germer et à prendre forme au début du siècle, au moment où le Chili remet en cause ses anciennes structures et connaît un début d'industrialisation. De cette situation va naître une nouvelle population ouvrière qui, se trouvant au point de rupture d'une cette société qui n'est plus féodale et pas encore capitaliste. connaîtra une perte d'identité et de repères. Cette désorientation sociale va l'obliger à faire preuve de ce que l'on pourrait nommer une imagination sociale, autrement dit à adapter d'anciennes catégories objectives et subjectives à une nouvelle situation. Cette prise en charge forcée si l'on peut dire va questionner les rapports patrons-ouvriers rendant dans un même temps illégitimes des attitudes traditionnelles qui cherchent à se pérenniser dans une nouvelle situation. Déphasage entre attitudes et situations, distorsions entre représentations et modes de productions. recherche d'un nouveau terrain d'entente et de nouveaux cadres de l'expérience où évoluer. C'est dans la recherche de
1. Nous avons eu recours à un matériel de seconde. voire de troisième main pour l'analyse de cet événement. Peu d'ouvrages traitent ce sujet de manière systématique. beaucoup y font allusion dans le cadre d'études sur le mouvement ouvrier, certains s'y référent de manière superficielle, dans un but de prop,!gande politique comme c'est le cas de l'ouvrage de Patricio Manns, Las Grandes masacres, Ed. Quimantû, 1972, (intéressant dans le sens où il permet de saisir la volonté de l'UP de former une conscience de lutte populaire). Trois ouvrages ayant caractère de témoignage ont été pour les historiens des sources importantes pour la reconstruction de cet événement: celui de Nicolas Palacios dans son reportage "21 de diciembre 1907 en Iquique", paru à Valparaiso dans les journaux: El Chilena, janvier 1908 et La UniOn, décembre 19}5, celui de Julio Cesar Jobet, Ensayo cr{tico del desarrollo econom{co-social de Chile, Ed. Universitaria, Santiago, 1956, Elias Lafertte, Vida de un comunista, Santiago, 1957 -édition non mentionnée et que nous n'avons pas pu vérifier. Nous avons utilisé, quant à nous, les deux ouvrages récents, existant à notre connaissance au moment de la réalisation de notre travail, l'étude de Crisostomo Pizarro qui lui consacre un chjlpitre dans son étude sur la grève ouvrière au Chili, La huelga obrera en Chile, Santiago, Ed. Sur, 1986. Celle-ci est une tentative intéressante d'interprétation. L'ouvrage le plus complet au niveau de la reçonstruction historique est celui de Eduardo Devés, Los que van a morir te saludan, Santiago, Ed. Documentas, 1988. Bien que cette étude présente un récit complet des événements, elle ne fait qu'une analyse partielle en raison sans doute de la rel~tion passionnelle que l'auteur semble entretenir à cet événement qu'il associe avec le coup d'Etat militaire et dont il a vraisemblablement du mal à se détacher.

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ce nouvel équilibre que va progressivement se constituer le mouvement ouvrier, sa lutte, ses identités, ses représentations. Santa Maria de Iquique se situe dans cette crise qu'est en train de vivre cette société, dans le mouvement même de ce passage d'une économie rurale à une économie industrielle, dans ce moment de la recherche de nouveaux repères, de nouvelles identifications, autrement dit d'une nouvel équilibre. Quelques décades plus tard, au moment où l'Unité Populaire arrive au pouvoir, la charge émotionnelle et conceptuelle de notions, mots d'ordre, images et symboles faisant référence au capitalisme, à l'impérialisme, à l'exploitation, à la lutte des classes, à la répression patronale, se donneront comme nous le verrons, comme le résultat d'une longue construction et maturation socio-historique. Ces notions et symboles servant à la construction d'une identité de lutte, structurant les relations et représentations entre les différents groupes sociaux a comme son point de départ dans cet infléchissement que connut la société chilienne dans ces structures objectives et subjectives au début du XXème siècle. La construction d'une identité de lutte du mouvement ouvrier, d'un imaginaire spécifique doit être recherchée dans ces événements qui eurent valeur de marque. Et c'est dans ce temps de la rupture, de la recherche d'un nouvel équilibre que se forgeront les cadres d'une nouvelle expérience collective et les structures mentales et matérielles de nouvelles appartenances. Ces histoires collectives et ces destins individuels brandis comme des symboles de la lutte passée sont autant le fruit d'une démarche volontariste visant à s'approprier le passé que le produit sociohistorique de ce passé de luttes. Les processus d'identification à ces événements marquants, ces appropriations d'histoires, fonctionnent comme des agents de rassemblement de communautés ou de groupes s'identifiant dans un même être social et se projetant dans un même devenir socio-historique. Il nous faut donc remonter à la source de cette construction socio-historique des appartenances, au point de rupture où les notions connurent leurs définitions et furent chargées idéologiquement. C'est de ce va et vient entre un présent qui s'approprie et qui se relie au et relit le passé et un passé qui forge dans sa marche même les éléments ouvrant des champs de possibilité dont le présent fait partie, que nous tenterons de comprendre la genèse des passions et affects sociaux. C'est en cela que le massacre de Santa Marta de Iquique nous intéresse, dans son aspect cristallisateur d'identités. L'appropriation et la construction de l'histoire étant un enjeu de luttes, au moment où l'Unité Populaire aura besoin de construire une identité forte et structurée et de faire appel à des représentations communes, le massacre de Santa Maria de Iquique sera rappelé, raconté, enseigné. C'est le sens qu'il faut donner à la cantate populaire de Santa Marta de Iquique, de Luis Advis -composée en 1969- qui sera présentée à un 40

public se reconnaissant2 et s'identifiant à cette lutte et ce massacre et cela moins d'un mois avan~ les élections présidentielles de septembre 1970 qui donnèrent la victoire à l'Unité Populaire.
1/ UNE INDUSTRIALISATION IDENTIT AIRES NAISSANTE: RECHERCHES

1.1. Mentalité" consommatrice" d'une élite en décadence et en perte de légitimité3 Le pouvoir économico-politique était au début du siècle exercé par une élite constituée par d'un côté, l'aristocratie traditionnelle -existant depuis la période coloniale- qui avait dans la propriété foncière sa principale et souvent sa seule richesse, et de l'autre, les commerçants et industriels s'étant enrichis au cours du XIXème siècle. La mode européenne, en particulier française -qui connaissait ce que l'on a appelé la belle époque- faisait une entrée triomphale dans les foyers de cette élite. On peut considérer qu'en fait, tout devait venir d'Europe: la mode, l'éducation, la culture, au point qu'on en adoptait, ou croyait en adopter la mentalité. L'élite chilienne, reproduisant un schéma de domination et de dépendance culturelle, faisait tout pour devenir européenne et tentait tout du moins de faire reconnaître comme un des caractères de sa distinction sociale les éléments culturels venant de préférence d'Angleterre et de France. Les intellectuels se cultivaient et se formaient en Europe. Les ouvrages publiés à cette époque citent d'ailleurs longuement en français et emploient comme étant entendues de tous des expressions françaises intraduisibles à l'espagno14, cette première étant la langue élégante et distinctive de l'époque. Tancredo Pinochet, écrivain, ironisait sur la fascination que suscitait sur cette classe aisée au début du XXème siècle les articles importés, les marques ou noms européens: Il vaut la peine de suivre la vie d'un jeune de notre société. Lorsqu'il naît, son berceau en bronze lui est fournit par Busquet, Lecquel, Lümaden; le linge qui l'abrite est envoyé par la Maison Prat, la Maison française et la Maison écossaise, le
2. L'importance de cet événement dans la mémoire collective est développée dans l'article de Lessie Jo Frazier, "represi6n, resistencia y memoria social: la matanza de la Escuela Santa Maria de Iquique, 1907-1993", présenté lors des Xèmesjournées d'Histoire du Chili, à Arica en octobre 1993. Lessie Jo Frazier est la seule à notre connaissance à travailler actuellement sur ce thème. 3. Sur ce thème on pourra se reporter notamment à l'étude de Ximena Vergara et Luis Barros, ,El modo de ser aristocrdtico. El caso de la oligarqu{a chilena hacia 1900, Santiago, Ed.

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Aconcagua, col. Lautaro, 1978.

,

4. Cfi par exemple Joaquin Edwards Bello, F;l Roto, Santiago, Ed. Universitaria, 1991 (IOème édition). La première parut au Chili en 1920, Ed. Chilena. Publié pour la première fois à Paris en 1918 selon l'information fournie par la critique qui parut dans El Mercurio en 1920 à la sortie du livre.

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landau rempli de jouets dans lequel le promène la nurse anglaise est envoyé par Krauss. Lorsqu'il grandit les Pères français ou l'Institut anglais se chargent de son éducation. Ses livres scolaires lui sont vendus par Tesche, Ivens ou Conrad. Ses habits sont confectionnés par Pujol, Pineaud, Cervi, Deltain, Zène, Gianini, Lerveau, Dufresve, Cornoglia, Falabella, Russo, Ouvrard ou Casini, ses chaussures par Pepay, Vuletich, Canguihem, Rouxel, Wernerburg, Anich; son chapeau par Launay, Cohé, Voigt, Haudeville..., etc. 5 Conserver le bon ton signifiait à l'époque avoir un style léger et frivole, le revenu comptant moins que la dépense. L'argent n'étant qu'un instrument permettant de maintenir un style de vie, il n'était pas nécessaire, ni systématiquement bien vu, d'avoir une activité d'entrepreneur pour l'obtenir. Le style et le niveau de vie de cette élite vont progressivement l'isoler des autres secteurs de la société. Entre 1900 et 1920, alors qu'on parlait de décadence de cette classe aisée comme groupe dirigeant de la société, on assistait au surgissement de nouveaux groupes sociaux qui, ne pouvant entrer dans ce système et adopter ce style de vie, vont progressivement aspirer à le changer. Jusqu'à la moitié du XIXème siècle, il paraît difficile de parler de l'existence d'une classe moyenne au Chili. Les seules couches moyennes existantes étaient constituées par les descendants appauvris des anciens conquistadores ou bien par les métis privilégiés, fonctionnaires et artisans qui s'installèrent dans les grandes villes. Ils étaient simplement un groupe intermédiaire entre les notables et la servitude ou le bas peuple urbain. C'est à partir de l'indépendance, avec l'arrivée d'immigrants et de nouveaux colons étrangers qui s'installèrent définitivement sur le territoire et après la guerre du pacifique -qui intégra le salpêtre comme une nouvelle ressource économique- que ce groupe a commencé à se renforcer pour ne se constituer comme agent social d'importance que dans les années 1900. La situation transitoire et intermédiaire de cette classe moyenne, entre une oligarchie qu'elle cherchera à imiter et le bas peuple auquel elle s'alliera dans sa lutte pour son émancipation sociale, va lui permettre de s'acheminer progressivement et légitimement vers la conquête du pouvoir. L'oisiveté de cette élite et son incapacité à gouverner le pays laissa la porte ouverte aux capitaux étrangers, ouvrant la voie à la dépendance économique et politique qui caractérisera le Chili durant toute son histoire. Cette situation générera progressivement, au sein tant de la droite que de la gauche chilienne, une mentalité nationaliste et anti-impérialiste. Quoi qu'il en soit, à ce moment-là, le nationalisme se manifestait dans une dénonciation de cette situation de ponction économique:
5. Cité dans ouvrage collectif Chile en el siglo XX, Santiago, Éd. Planeta, p. 56.

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Jusqu'à la moitié du XIX, le commerce intérieur fut, au Chili, essentiellement entre les mains nationales (...). En moins de cinquante ans le commerçant étranger noya notre naissante initiative commerciale vers l'extérieur; et dans notre propre maison, il nous élimina du trafic international et nous remplaça en grande partie dans le commerce au détail. Il en fut de même dans nos deux grandes industries d'extraction. L'étranger est propriétaire des deux tiers de la production de salpêtre et continue à acquérir nos plus précieux gisements de cuivré>. L'industrialisation naissante qui grâce essentiellement à l'intégration du salpêtre comme nouvelle ressource, aurait pu transformer le Chili en puissance capitaliste continentale fut frustrée, certes comme l'indique Anibal Pinto7, par l'action de l'impérialisme -inévitable par la structure même de l'économie chilienne qui reposait entièrement sur le secteur primaire exportateur de matières premièresmais aussi et surtout en raison de la mentalité de l'oligarchie chilienne qui, voulant se distinguer par l'adoption des modes de vies européens, entraîna la société chilienne vers une économie de consommation, laissant l'activité de production entièrement à un État qui, dominé alors par une pensée libérale, ne joua qu'un rôle infime dans l'économie chilienne. L'oligarchie, seule force financière de l'époque, n'ayant pas une mentalité capitaliste -dans le sens d'accumulation de capital- non seulement n'investit pas dans l'industrie lourde mais s'endetta dans cette euphorie consommatrice.
1.2. - Apparition d'un prolétariat minier

Les débuts de l'industrialisation obligèrent une paysannerie appauvrie à émigrer vers le Nord du pays, dans les mines de salpêtre. La propriété agraire qui était alors dominée par le latifundium8, employait jusqu'au début du siècle le secteur de la population active le plus nombreux du pays: inquilinos et peones9. L' inquilinaje, système semi-feodal, était une relation de travail instituée durant la colonie où l'inquilino travaillait pour un patron en échange d'une maison, une petite métairie et certains aliments produits par la propriété. Le salaire en argent était quasiment inexistant. La dépendance totale et
6. Tancredo Pinochet. cité dans onvrage collectif. Chilff op. cil., p.46. 7. Chile: un caso de desarrollo frustrado. Santiago, Ed. Universitaria, 1962. Pour une étude de sociologie historique analysant les options économiques et le développement du Chili colonial. se reporter à Jacques ,Zylberberg, Aux sources du Chili contemporain. économie et société au Chili colonial. Paris. Ed. Anthropos. 1980. 8. Il existait également des moyens et petits propriétaires terriens constitués par la population indigène du pays: les mapuche. 9. Pour une étude intéressante sur la formation de ces groupes au XlXème siècle. cf. Gabriel Salazar. Labradores, peones y proletarias. FormaciOn y crisis de la sociedad popular chilena del siglo XIX, Santiago, Éd. Sur, 1985.

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personnelle de l'inquilino vis-à-vis de son patron était à l'origine et reproduisait une relation paternaliste autoritaire. La situation des peones qui constituaient une masse laborieuse nomadelO, faisait d'eux un groupe en marge de la société chilienne. Le salaire qu'ils percevaient les différenciait des inquilinos par le traitement et la relation qu'ils avaient avec leurs employeurs. Bien qu'exclus du fait de leur condition, ils représentaient en même temps le seul groupe libre de vendre sa force de travail. Remplaçant les anciens vagabundos ou vagamundos (vagabonds) coloniauxll ces nouveaux errants issus quant à eux de la crise de la paysannerie nationale et constitués essentiellement de fils de paysans, furent désignés par le gouvernement -conscient de leur différente origine sociale- par l'appellatif de peones ou gaflanes, autrement dit considérés comme la servidumbre, ou pour employer un terme plus moderne comme le sous-prolétariat. Les conditions de l'ouvrier urbain étaient tout aussi précaires que celle des peones. La capitale n'ayant pas les conditions minimes pour recevoir les paysans qui émigraient du Sud, ces nouveaux arrivants devaient se concentrer et s'entasser dans ce que l'on appelait les conventillos12.Le paysan qui allait travailler dans le Nord du pays y allait dans le but d'y rester temporairement pour gagner de l'argent et non pour s'établir. Les conditions de vie et de travail qu'il rencontrait étaient très différentes de celles auxquelles il était habitué dans les campagnes. Déraciné, souvent sans sa famille, il se retrouvait dans de petites maisons préfabriquées au sein d'un campement; ces maisonnettes construites en matériel léger faisaient subir à ces habitants le climat caractéristique de cette zone désertique - très chaud de jour et très froid la nuit; les conditions d'hygiène et de santé étaient déficientes; il travaillait entre douze et quatorze heures par jour, sans aucun jour de repos13;les conditions de travail précaires provoquaient de nombreux accidents mortels; la rémunération était basée sur un système de fiches échangeables seulement dans le magasin dit alors pu/perfa appartenant à l'usine et qui était le seul établissement commercial. Une situation donnée entre patron-employé est acceptée dans la mesure où chaque partie accomplit le rôle qui lui est assigné,
10. Ils cherchaient à être employés en parcourant les grandes propriétés durant les périodes de plus grande demande de travail. Il. Constitués d'espagnols déracinés. d'émigrants tardifs, de fils illégitimes de colons ou encore de métis. 12. Rangées de petites pièces sans fenêtre et sans électricité, situées le long d'une ruelle où les femmes lavaient et cuisinaient. Dans cette ruelle coulait en général un canal qui faisait usage de caniveau et d'égout. Etre propriétaire d'un conventillo. en raison de la grande demande et du déficit de l'habitat, se transforma à l'époque en un commerce fructueux. La promiscuité dans laquelle se trouvaient ces habitants fit que ceux-ci furent victimes de nombreuses maladies infectieuses telles que le choléra ou le typhus. En 1910, on comptait à Santiago 1 600 conventillos dans lesquels habitaient 75 000 personnes. 13. Le dimanche devint la journée de repos obligatoire en 1907.

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