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Les percussions de Treffort

De
158 pages
Au départ, il était un homme, une voix un peu hors du commun jumelée à un musicien curieux de tout. Face à Alain Goudard, il y avait 9 personnes handicapées mentales, issues du CAT-Foyer de Treffort-Cuisat. De leur rencontre inouïe naquirent, il y a 20 ans, les Percussions de Treffort, qui se nourrissent d'envies musicales, artistiques et de rencontres humaines. Un regard sur 20 ans de pratique et de créations musicales ou comment construire quelques chose qui s'appelle la musique.
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Les Percussions de Treffort
20 ans de création

Photos:

@ Berrnrd Dutheil

@ L' Harmattan,

1999

ISBN: 2-7384-8709-2

Alain Goudard et Brigitte Mercier

Les Percussions

de Treffort

20 ans de création

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Pour Pascale Amiot, Jean-Pierre Barbosa, Dominique Bataillard, Raymond Bettineschi, Pierre Bourgeois, Jean-Claude Chaduc, Daniel Comte, Bertille Goyard, Daniel Gruel, François Puthet, Suzanne Reboulet, Laurent Vichard.

Qu'est-ce qu'un nageur qui ne saurait se glisser entièrement sous les eaux ?
René Char

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Avant-propos
Depuis 1979, l'un, un peu plus tôt, l'une, un peu plus tard, les hasards des rencontres de nos adolescences, la musique et le théâtre nous ont conduits dans ce chemin marqué «impasse» qui mène au Centre d'aide par le travail de Treffort où les musiciens des Percussions nous attendaient. Depuis, chaque saison nous y a cueillis. L'hiver, le brouillard épais nous en masque le seuil. L'automne fait surgir, des taillis et des maïs, à la nuit tombée, des biches et des chevreuils qui, un moment immobiles dans la lumière des phares, s'échappent, bondissants. Le printemps y est généreux et odorant. A sa fin, il nous ralentit derrière des chars de foin. L'été, Rimbaud se rappelle à nous: «Au bois, il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.». .. De plaisir? Pour nous, assurément. Car, rarement, il nous manqua en ce lieu. Chaque livre demeure, un peu, incomplet lorsqu'il se clôt en son point final. Celui-ci plus qu'un autre le restera, pour autant qu'il tente la saisie d'un parcours musical singulier, qui se pérennise depuis 20 ans, et n'a pas l'intention d'en finir. Pour l'écrire «à quatre mains», nous nous sommes parlé, nous nous sommes écrit, nous avons fouillé nos mémoires, nous avons essayé de retrouver la généalogie musicale, artistique et humaine, d'une formation appelée «les Percussions de Treffort». Nous nous sommes mutuellement interrogés sur le sens de cette expérience, au regard de nos envies, de nos vies. Nous avons sollicité et recueilli la parole de quelques-uns des artistes, des femmes et des hommes rencontrés grâce à elle. Nous nous sommes laissé aller à imaginer. Aujourd'hui, l'aventure continue de nous passionner, de nous offrir l'opportunité de faire les métiers que nous avons choisis. Dans l'exigence. Dans la vigilance. Dans le désir d'une certaine manière d'être au monde et de l'habiter.
Alain Goudard et Brigitte Mercier

La batterie démontée

«On a découvert un jour que pour enseigner l'anglais à John, il ne suffisait pas de connaître l'anglais: il fallait aussi connaître John. On s'est aperçu ensuite que cette double proposition était insuffisante: encore fallait-il se connaître soi-même. D'autres ont ajouté que l'acte d'enseigner était indissociable du cadre institutionnel dans lequel se déroulait la rencontre entre John, l'anglais et l'enseignant.»

Gérard Authelain

Brigitte Mercier: Quelle est l'origine de lafonnation musicale «Les Percussions de Trejfort» ? Alain Goudard : Tout a commencé en 1979, lorsque le CAT (Centre d'aide par le travail) établi sur la commune de Treffort par l'ADAPEI (Association départementale amis et parents d'enfants inadaptés) de l'Ain, a fait appel à moi pour étoffer l'activité musicale que menait un éducateur du foyer (il était percussionniste). Il s'agissait de mettre en place dans cette activité un projet pédagogique à partir des capacités musicales de ses participants.
Quelle était votre fonnation à cette époque? Je travaillais alors comme animateur musical au sein de l'association Clavichords implantée à Bourg et dont Gérard Authelain était l'élément fondateur et innovateur. Clavichords avait été créée pour répondre à la demande, qui se développait dans ces années-là, «apprendre la musique». La formule, pour reprendre les termes de G. Authelain, «regroupait aussi bien des demandes d'ordre instrumental, que celles relevant de l'éducation psychomotrice, de la pratique vocale, de la sensibilisation à l'expression non verbale, etc. Elle émanait de groupes ou de cadres différents tels que des écoles de musique, des centres de loisirs, un village rural, une classe unique, une école de banlieue...» A Clavichords, nous réfléchissions en permanence à ce que pouvait être une nouvelle pédagogie de la musique. Sur le terrain, nous cherchions à innover et à approfondir des méthodes allant dans ce sens.

Qu'entendiez-vous par nouvelles pédagogies musicales? Cette idée avait pu émerger dans les années soixante-dix grâce à une meilleure écoute et compréhension de la musique contemporaine, mais aussi de la pensée des compositeurs contemporains. Ces derniers, en retrouvant les traces de leurs prédécesseurs d'avant le XVIe siècle, redonnaient aux instrumentistes un statut de véritables créateurs de la musique. Ils cessaient de les considérer comme de simples exécutants plus ou moins virtuoses. Claire Renard, avec qui nous travaillions beaucoup, explique dans son ouvrage, le Geste Musical: «Certains compositeurs écrivent des œuvres dites ouvertes où l'interprète a sa part d'imagination à fournir; signes de la nécessité

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de retrouver, avec les moyens techniques de maintenant, le jeu et le geste musicaux profonds. En effet, quelle que soit la forme de la composition, elle ne sera réellement une musique vivante que si elle se souvient du jeu primitif, que si elle permet d'allier calculs et écritures pour ne plus faire émerger que les impulsions musiciennes à travers le déroulement de la sonorité dans le temps...» La musique devenait «l'art de penser avec les sons.» Nous avions tous, les autres comme moi, connu le côté rébarbatif de l'apprentissage de la musique, les heures interminables passées à apprendre le solfège avant même de toucher à un instrument, la tyrannie de la partition, l'absence de plaisir et de la pensée dans l'approche et la pratique de la musique. Nous cherchions d'autres moyens, d'autres manières d'apprendre pour pouvoir permettre, à l'enfant notamment, d'aller vers le son, la musicalité, tout en nous appuyant sur sa personnalité, ses acquis géographiques, socioculturels de l'instant. Gérard Authelain, à ce propos disait: «Il s'agit de mettre en route avec lui (l'enfant) un mode d'apprentissage où est concernée sa propre capacité à découvrir, à faire avec d'autres, à évaluer et critiquer les résultats obtenus pour effectuer une nouvelle démarche, tout en intégrant au fur et à mesure les apports extérieurs.» Le chemin vers la musique empruntait ainsi les voies de l'autre, de l'individu qui s'essayait à la pratiquer. Nous, formateurs, nous essayons dans cette démarche que la musique devienne un point de rencontre et de partage et non plus uniquement la transmission sans concession d'un savoir figé. Sije n'avais pas été formé ainsi, si je n'avais pas eu cette conviction, sans doute la création des Percussions de Treffort aurait-elle été impossible. En 1979, vous commencez les ateliers à Treffort. Que saviez-vous alors de ce qu'il est convenu d'appeler «le monde du handicap mental» ? Peu de choses à dire vrai, sinon rien d'une façon théorique. D'un point de vue humain, cet univers particulier de l'institution «pour handicapés» ne m'était pas totalement inconnu puisque j'avais fait quelques expériences d'animation musicale à la fondation Richard à Lyon.

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Mais je n'avais jamais encore pris en charge, seul, des ateliers avec des adultes ou des enfants handicapés. Vous souvenez-vous de vos premières impressions, de vos premières réflexions dans les débuts de cette expérience? C'est difficile à dire. Peut-être que le mot qui correspondrait le mieux serait: capharnaüm. Oui, cela pourrait se.définir ainsi. J'étais, me semble t-il, comme immergé dans une multitude de modes d'expressions, de langages, de parlers, de comportements, de gestes, de sonorités, d'expressivités dont je ne possédais pas les codes d'accès. Encore que cette remarque ne s'appliquât qu'à certains groupes composés des personnes les plus déroutantes. Vous animiez combien d'ateliers? Le nombre a été variable pendant deux ou trois ans. Mais disons quatre, ce qui représentait une vingtaine de personnes environ. Le premier de ces groupes fonctionnait toutes les semaines et comprenait les personnes qui avaient commencé cette expérience d'animation musicale. Nous faisions des jeux rythmiques ou avec des instruments à percussion, des jeux de questions-réponses, d'imitation, des improvisations collectives, du travail sur la pulsation, de la découverte de la voix; des jeux d'écoute et de reconnaissance. Nous écoutions de la musique et cherchions à bouger sur celle-ci. Chacun était invité à faire un travail de prise de conscience de ses possibilités rythmiques, musicales et vocales, tout en tenant compte de celle du groupe. Dn autre groupe menait le même travail mais avait souhaité apprendre à utiliser les possibilités de l'enregistrement. Il y avait donc un apprentissage de l'utilisation du magnétophone (prise de son, mixage, trucage, montage). Dans le troisième groupe, nous ne travaillions que la voix. Le quatrième atelier regroupait les personnes qui avaient souhaité faire l'apprentissage d'un instrument: il y avait deux hommes qui désiraient apprendre la guitare, un troisième l'accordéon, et une femme le mélodica.
Vous rencontriez inspiraient-elles? des difficultés particulières, j'imagine. Que vous

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