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LES RACINES DE L'AVENIR

De
280 pages
Depuis juin 1997, la gauche est majoritaire à l'Assemblée Nationale. Se mettre à la hauteur des enjeux qu'exige la nécessaire transformation sociale, bâtir les projets en lien avec les attentes et les besoins sociaux, redéfinir et mettre en œuvre les perspectives résolument nouvelles dont notre pays a besoin, faire naître, par le débat et la confrontation, de nouvelles façons de faire de la politique : tels sont quelques-uns des défis exaltants qui doivent être relevés.
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LES RACINES DE L'AVENIR@ L'Harmattan, 2000
ISBN: 2-7384-9700-4Jean-Pierre BRARD
LES RACINES DE L'AVENIR
L'Harmattan ItaliaL'Harmattan Inc. L'Harmattan HongrieL'Harmattan
55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École-Polytechnique
(Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris Montréal
HONGRlE ITALIEH2Y IK9-Jean-Pierre BRARD est né le 7 février 1948, à Flers
(Orne). Il est marié et père de 3 enfants.
Membre fondateur de Confrontations (avec Philippe
Herzog, Michel Rocard, Jean Peyrelevade), il est, par
ailleurs, membre de l'exécutif national de la CAP
(Convention pour une Alternative Progressiste) et membre
du bureau politique d'AGIR. Communiste critique, il a
quitté le PCF en 1996.
Maire de Montreuil depuis mars 1984, il anime le
projet politique de la ville sur la base de la charte
municipale (1995-2001) élaborée avec près de 1000
participants et acteurs locaux.
Député depuis 1988, il préside et participe à de
nombreux groupes d'amitié franco-étrangers. Il est, et a
successivement été vice-président, rapporteur ou membre
actif de plusieurs commissions et groupe d'études à
l'Assemblée nationale. Il est actuellement membre de la
mission interministérielle sur les sectes et vice-président
de la Commission des finances.
Il est également membre de la mission d'évaluation et
de contrôle (MEC) de l'Assemblée nationale et de la
commission de surveillance de la Caisse des dépôts et
Consignations. Auteur de différents rapports (sur
l'introduction des coûts environnementaux dans la
comptabilité nationale, sur la fraude et l'évasion fiscales,
ainsi que sur les sectes et l'argent), il travaille, depuis le
printemps 2000, avec Eric Besson, député de la Drôme, et
3 autres députés (Hélène Aubert, Chantal Robin-Rodrigo,
Michel Suchod) sur la mise en œuvre effective du droit au
travail pour tous.
Il est, par ailleurs, cofondateur du groupe d'études
Santé/Environnement à l'Assemblée nationale, présidé par
André Aschieri, député des Alpes-MaritimesREMERCIEMENTS
Mes remerciements vont à tous ceux qui ont eu la
gentillesse de m'apporter leur soutien et de me faire part
de leurs critiques amicales mais néanmoins empreintes de
la franchise qui marque la sincérité des communes
convictions: Kamel BENMEDDAH, Marie-France
CAVALLON, Taylan COS KUN, René FOULON,
Frédérique LE FALHER, Marina, Aurélien et Jean-Paul
MARIE, Marc PALIVODA, Gilbert WASSERMAN.
La collaboration de mes vieux compagnons des nuits
parlementaires, Hélène CLEDAT-V AGNE et Daniel
LESAGE m'a été très précieuse.
L'expérience politique et l'esprit critique de Gilbert
SCHEIDT ont contribué à ce livre.
L'érudition historique de Philippe HIVERT m'a
permis d'appuyer mes propositions sur l'histoire, socle
indispensable du futur.
Un grand merci à Nabila, Guillemette, Sylvie et
Sophie qui infatigablement ont intégré mes incessantes
corrections.SOMMAIRE
Introduction ................................................. 9
Première partie: Constat et engagement
I) La mondialisation................................................... 23
II) La construction européenne .................................. 39
III) Une nécessaire recomposition politique .............. 53
IV) Le rôle des partis et du personnel politique. La
morale en politique... .......................................... 57
V) L'engagement personnel: fidélité et rupture avec
le P.C.F. .......................... 71
VI) Rôle et expérience de l'élu municipal et national 91
VII) L'héritage de la pensée socialiste et la
modernité ... ...... ... 99
VIII) Une chance contemporaine pour la gauche dite
« plurielle» ...................... 125
IX) Les partis de la gauche plurielle .......................... 143
Deuxième partie: Un projet de société
I) La culture du dialogue et de la confrontation ......... 169II) La place des services publics ................................ 175
III) La communication et la fonction des médias....... 183
IV) La réfonne des institutions .................................. 195
V) Pour une fiscalité plus juste et plus efficace ......... 205
VI) L'épargne salariale et l'éventuel partage du
pOuvOIr . 211
VII) Une conception et une organisation nouvelles
du travail et des droits fondamentaux ........................ 227
VIII) Les retraites.. ..... 241
Conclusion . 269
8INTRODUCTION
« Que la politique de la troisième Voie et du Nouveau
Centre soit le nouvel espoir de l'Europe» : c'est par cette
phrase flasque et terne, qui veut être un vibrant appel pour
ouvrir de nouvelles perspectives, que se conclut le triste
manifeste Blair-Schroderl.
Les pays du «socialisme réel» ont disparu corps et
biens. Le monde bipolaire a fait place à la domination sans
partage des Etats-Unis. Le libéralisme semble triomphant
avec son cortège d'images symboliques qui consacre la
volonté de faire de l'argent à n'imf0rte quel prix: veau
aux hormones, vache folle, O.G.M poulet à la dioxine.
D'horribles conflits secouent la planète: Rwanda,
Kosovo, Timor-oriental, Tchétchénie, Israël-Palestine, etc.
Dans le même temps, Ariane 5 monte en puissance, les
nouvelles technologies facilement maniables, même par
des enfants, connaissent un développement prodigieux. Ce
monde contradictoire, impétueux, déroutant qui nous
pénètre alternativement d'effroi, d'espérance et
d'enthousiasme, ne laisserait plus de place pour le. rêve,
l'utopie mais seulement pour l'acceptation du modèle
1
La Troisième voie - Le Nouveau Centre, 8 juin 1997.
2 Organismes Génétiquement Modifiés.dominant, façonnant les règles économiques et les modes
de pensée.
A l'échelle européenne, le plus grand nombre des pays
de l'Union a vu les électeurs porter au pouvoir des
gouvernements socialistes ou sociaux-démocrates. Cela
n'a pas empêché la droite de devenir majoritaire au
Parlement européen en juin 1999.
La construction de l'Europe piétine non seulement par
manque de démocratie, par l'absence des citoyens mais
aussi par l'incapacité de ses dirigeants à trancher un débat
essentiel comme celui de l'élargissement.
Faut-il accepter de nouveaux membres tout de suite,
sans changer les institutions ou d'abord remettre à plat les
institutions européennes avant d'élargir l'Union
européenne? Ce débat dont les termes ne sont pas
clairement et simplement présentés à l'opinion publique
est pourtant très simple. Il s'agit de décider si l'Union ne
doit être qu'un espace unique de libre circulation du
capital, de libre échange des marchandises, auquel cas les
règles actuelles de fonctionnement suffisent.
A l'inverse, si nous voulons que l'Europe soit un
espace de progrès humain, exprimant une avancée de la
civilisation dans le monde, seule hypothèse acceptable
pour moi, il faut changer les institutions européennes. En
particulier, on ne peut permettre qu'un seul Etat, la Grande
Bretagne par exemple, impose sa loi aux autres, pour
empêcher que l'Europe devienne véritablement un espace
caractérisé par l'audace de sa politique sociale. Il en va de
même pour les Pays Bas et le Luxembourg qui bloquent de
toutes leurs forces la mise en œuvre d'une politique
résolue contre la fraude et l'évasion fiscale. Nous aurons
l'occasion d'en reparler.
Au plan mondial, plus que jamais, les Etats-Unis
dominent la planète, humilient l'ONU, imposent leur bon
10vouloir lorsque les intérêts économiques américains
risquent d'être mis en cause.
Depuis 1991, les Etats-Unis connaissent une véritable
embellie économique. Celle-ci n'a guère d'effets sur .le
système social extraordinairement injuste de ce pays
(santé, éducation par exemple) sans parler des aspects
sociétaux (la barbarie d'Etat avec la multiplication des
exécutions de condamnés à mort). Certes, le nombre de
chômeurs a beaucoup régressé, mais pour une grande part,
les nouveaux emplois sont précaires et mal payés.
Jamais les inégalités n'ont été aussi grandes dans ce
pays qui prétend être le champion de la liberté, comme si
cette valeur à vocation universelle pouvait avoir un
contenu lorsqu'il n'est pas possible de se soigner ou
d'éduquer ses enfants.
Lorsque j'ai publié « Paroles de maire» en 1994, je
m'étais dit que lorsque je reprendrais la plume ce serait
pour écrire un livre qui s'intitulerait « Dis papa, dis-moi
ce que tu as fait de la planète? ». Aujourd'hui, les
préoccupations environnementales sont plus aiguës que
jamais et doivent être un champ prioritaire du débat
politique. Il est incontestable qu'un mode de
développement soutenable et durable n'a aucune chance
de s'imposer si tous ceux qui aspirent à un monde plus
juste, plus fraternel, plus respectueux de la personne
humaine ne sont pas capables de définir un projet de
société, un ensemble de valeurs, d'idées qui peuvent le
structurer. Aussi importante soit-elle, la préservation
attentive de notre environnement, des richesses naturelles,
n'est qu'une partie très importante d'une conception plus
globale.
Depuis 1994, de l'eau a coulé sous les ponts.
Personnellement, j'ai quitté le parti communiste en mai
1996 mettant un terme à une appartenance de 34 ans. La
11fidélité à l'idéal de ma jeunesse, qui conserve plus que
jamais sa pertinence, était incompatible avec l'adhésion à
une formation occupée à s'autojustifer. Rattrapé par
l'histoire de sa fidélité aux systèmes de l'Est, le PCF n'a
pas été capable d'en tirer les leçons, tant pour la lecture de
son passé et la critique de son fonctionnement que pour
bâtir un projet de libération sociale enthousiasmant.
L'avenir dira si le récent congrès du PCF tenu à Martigues
sera de nature à changer cette appréciation.
En France, jouant sur la ftustration des Français,
Jacques Chirac est arrivé au pouvoir en 1995 avec le
discours sur la fracture sociale. Nos compatriotes ont subi
le gouvernement Juppé et ont pu mesurer à leurs dépens
l'ampleur de l'imposture qui les avait aveuglés au moment
de l'élection présidentielle. C'est ainsi qu'en 1997, après
le grand mouvement social de fin 1995, d'une façon assez
inopinée, la gauche s'est retrouvée à nouveau aux
commandes du pays. Une gauche assez différente de celle
que nous avions connue jusqu'en 1993, une gauche
véritablement «plurielle» ainsi qu'elle se nomme elle-
même.
A la différence de ce qui se faisait jusqu'à la défaite
des élections législatives de 1993, le gouvernement ne
cherche pas à droite les voix des parlementaires pour faire
adopter des textes. On se rappelle les projets de lois,
comme, par exemple, l'adoption de la C.S.G.l que le
gouvernement socialiste fit adopter en allant chercher les
voix des parlementaires de droite. Le retour de la gauche
au pouvoir a freiné le mouvement de décomposition-
recomposition qui travaillait les grands partis de la gauche.
Des initiatives comme les Assises de la transformation
I
Contribution Sociale Généralisée.
12sociale qui ont vu se côtoyer des militants de toute la
gauche ont été très utiles. Après tout, les lieux de vraies
confrontations, d'échanges n'étaient pas et ne sont pas si
nombreux.
Les accords conclus dans l'urgence au printemps 97
(PC-PS, PS-Verts, PS-MDC et PS-Radicaux de gauche)
ont fixé les contours de ce que pourraient être les
orientations d'une politique gouvernementale. La victoire
inattendue a permis la formation du gouvernement dirigé
par Lionel Jospin. Paradoxalement, l'échange très ouvert
qui s'était amorcé s'est arrêté, comme si le gouvernement
était devenu le seul lieu de confrontation et de réflexion.
Arrêtons-nous un instant pour regarder ce
gouvernement.
Il a fait adopter des réformes de société importantes. Il
avance plus timidement sur le plan des réformes
économiques. Il est certains jours où je me surprends à
penser que la stabilité de la majorité est quasiment
miraculeuse. En effet, les divergences ne sont-elles pas
nombreuses entre les Verts et le MDC, entre les
communistes et les radicaux de gauche, entre le parti
socialiste et chacun de ses partenaires de la coalition
gouvernementale?
Malgré les assauts d'une droite agressive et qui l'est
d'autant plus qu'elle ne parvient pas à trouver ses repères,
la majorité plurielle - pour la plus grande satisfaction des
Français si l'on en croit les sondages- tient bon.
Pourtant, s'il y a bien une politique gouvernementale
bénéficiant d'un écho favorable dans l'opinion, il n'y a pas
pour autant un projet pour la société française, porteur
d'espoir et d'enthousiasme, qui ouvre des perspectives
pour un avenir à la réalisation duquel les habitants de notre
pays auraient envie de participer. Dans notre monde sans
frontières d'aujourd'hui, le moment n'est-il pas venu pour
13les progressistes de notre pays de le construire en
s'appuyant sur notre identité, sur les valeurs construites et
les droits conquis au cours de notre histoire?
La France est le pays de la Déclaration des Droits de
l'Homme et du Citoyen qui, adoptée le 26 août 1789,
entendit proclamer certaines « vérités de tous les temps et
de tous les pays» en vue du bonheur universel. Que les
hommes « naissent libres et égaux en droits », c'est la plus
importante de ces vérités. « Liberté» d'une part, « Egalité
des droits» d'autre part, sont la double qualité inhérente à
1'homme, indépendamment de tous les accidents de temps
et de lieu. Bien loin de leur porter atteinte, la société a
pour but de les maintenir et de les protéger, en un mot, de
les garantir au nom de la reconnaissance d'un absolu
universel de l'homme, au nom des « droits naturels,
inaliénables, imprescriptibles et sacrés» opposables à
toute autorité par les individus. C'est à eux qu'il faut faire
confiance pour édifier une société plus juste et plus
prospère.
En abolissant les hiérarchies des ordres, le régime
féodal et les privilèges, en laïcisant le pouvoir, la
Déclaration des Droits de I'Homme et du Citoyen a retenti
profondément dans les esprits et les cœurs de millions
d'êtres humains de tous pays et de toutes races: résonance
universelle et prodigieuse parce que les Constituants
français, fidèles aux Lumières, ont parlé des hommes en
tant qu'hommes et au nom de ce qu'il y avait à leurs yeux
de plus universel: la Raison. « Ce fut là, comme le
souligna Hegel dans ses Leçons sur la philosophie de
I'histoire, une magnifique aurore. Tous les êtres pensants
ont célébré cette époque. Une émotion sublime a régné en
ce temps-là ».
Ce sont ces principes et ces valeurs qui ont été repris
dans la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme,
14adoptée par l'ONU en 1948 et qui continuent d'inspirer
l'engagement de tous les progressistes. C'est toujours en
leur nom que les individus restent fondés à demander
l'appui de la Nation républicaine et laïque, «une,
indivisible, inaliénable et imprescriptible », quitte à lui
rendre en «patriotes» et en «citoyens» les bienfaits
reçus ou attendus d'elle quand la patrie est en danger ou
s'il y va de l'ordre public.
Cet exercice exigeant de la citoyenneté, qu'est-ce
d'autre que le sentiment d'appartenance commune à la
Nation qui nous unit, tout au long de notre histoire, pour
défendre le pays, les conquêtes sociales et les droits
civiques si chèrement acquis? C'est l'esprit qui animait
aussi bien Robespierre et les Jacobins de 1793 au nom du
«despotisme de la liberté» que Jean Moulin et les
membres du C.N.R.I pour restaurer la démocratie et la
souveraineté nationale confisquées par l'occupant nazi.
Etre citoyen, c'est renouer avec les racines de la
démocratie et de la République. Il n'est que d'évoquer la
Révolution de 1848 et sa floraison de clubs, et plus encore
la Commune de Paris de 1871 qui remit au goût du jour la
notion de mandataire. Lors des élections de 1869, Varlin
avait déjà rappelé que: «les mandataires doivent toujours
être révocables dès qu'ils ne remplissent pas leurs
engagements ». Cet esprit ne se retrouve-t-il pas
aujourd'hui encore dans l'idée autogestionnaire qui, si elle
est souvent oubliée de ceux qui la mirent à la mode en
1968, n'en reste pas moins actuelle? Chacune et chacun
d'entre nous doivent prendre leur place dans la recherche
d'un nouveau futur commun pour l'humanité.
I
Conseil National de la Résistance.
15Notre pays a extraordinairement rayonné à l'étranger
et continue d'être une référence plus que les Français ne
l'imaginent eux-mêmes. Ne peut-il participer à la
formulation d'un projet ambitieux ouvert et attentif au
monde extérieur? Il est temps que les citoyens se
réapproprient leur destin.
Je suis maire d'une grande ville qui expérimente de
nouvelles formes du service public rendu à la population
ainsi que l'exercice tâtonnant mais enthousiasmant de la
citoyenneté. Je suis également député. Je n'appartiens
aujourd'hui à aucun parti. Mon parcours politique fait que
je dispose d'une expérience et d'une liberté de parole que
je souhaite utiliser pour formuler des réflexions que je
lance dans le débat. C'est ma contribution à la
construction d'une démarche patiente et respectueuse des
autres. Je souhaite faire partager ma conviction. Je crois
qu'il est possible d'imaginer un monde construit autour de
la personne humaine. N'aurions-nous d'autre destin que
celui d'un univers glacé, exclusivement commandé par
une logique économique, transformant les hommes et les
femmes en appendices d'une machine qu'ils auraient
construite et auxquels la finalité échapperait?
Cette logique économique, fondée sur un
développement capitalistique, révèle aujourd'hui ses
propres limites et la nécessité urgente de satisfaire des
besoins ignorés par le marché. Au-delà même des services
publics, qui sont essentiels et pourtant remis en cause par
l'Union Européenne, une nouvelle forme d'économie se
développe, l'économie dite « solidaire », là où le marché
ne peut obtenir les niveaux de rentabilité escomptés, là où
le risque pris est trop élevé au regard du bénéfice attendu,
et où les règles mêmes du marché sont ignorées. Avec le
16développement des S.E.L.!, des entreprises d'insertion,
des banques solidaires qui prêtent aux exclus du système
bancaire classique, ce sont concrètement des besoins de la
population qui peuvent être satisfaits.
La création par Lionel Jospin d'un secrétariat d'Etat à
l'économie solidaire devrait ouvrir des perspectives à tous
ceux qui placent l'être humain au cœur de leur projet.
Dans l'immédiat, il me semble que nous devrions nous
interroger sur la possibilité qu'a le marché d'échapper à
l'obligation de répondre à des besoins non-
économiquement rentables. Le recul engagé .enEurope des
services publics - qu'il convient de combattre - favorise
l'émergence de ce secteur non-marchand, ou faiblement
marchand. En tout état de cause, l'économie n'est-elle pas
devenue elle-même plurielle et ne faut-il pas encourager
d'une façon très volontariste cette diversification encore
très fragile?
Ce qui va suivre n'est pas un traité de recettes toutes
faites à prendre telles quelles. Mon ambition est plus
modeste. Il s'agit simplement de formuler des
propositions. Je profite de mon positionnement politique
original qui me permet de m'exprimer avec une totale
liberté, pour alimenter la confrontation, y compris en
soumettant quelques idées qui peuvent encore paraître
iconoclastes.
Je remercie le lecteur de m'accompagner dans ce
cheminement et j'espère qu'il ne ménagera pas sa critique
amicale et constructive. Nous pouvons donner du sens à ce
que nous faisons en nous interrogeant sur la finalité de nos
engagements et la pertinence de nos propositions et de nos
actions.
1 Systèmes d'Echanges Locaux.
17Je fais partie de ceux qui n'acceptent plus de renvoyer
à plus tard, pour des générations futures et lointaines, le
bonheur auquel chacun doit pouvoir prétendre,
maintenant, en préservant la possibilité pour les
générations futures de construire le leur. Pas de
résignation devant la fatalité qui n'existe pas mais
confiance dans l'intelligence humaine pour changer dès
maintenant, comme les générations précédentes l'ont fait
avant nous. Il ne suffit pas de réfléchir à un projet. Il est
également nécessaire qu'existent les conditions d'un
fonctionnement plus démocratique et plus éthique de notre
société pour favoriser sa mise en œuvre.
C'est pourquoi, en m'attardant sur quelques aspects de
l'exercice du mandat des élus (politiques, syndicaux et
associatifs) et le contexte dans lequel se déterminent
souvent les responsables politiques, j'évoquerai plusieurs
sujets sensibles qui ne prétendent pas à l'exhaustivité mais
impliquent des choix de société. Je proposerai quelques
pistes de réflexion concernant notamment les retraites, la
propriété des entreprises, l'intervention de l'Etat dans les
finances, les services publics, l'école, l'Europe, la
mondialisation.
18PREMIÈRE PARTIE
CONSTAT ET ENGAGEMENTIncontestablement, le monde dans lequel nous vivons
aujourd'hui, n'a plus grand chose à voir avec celui dans
lequel se sont constituées les grandes idéologies qui,
depuis la Révolution Française, structuraient la pensée
politique et la pratique militante. Depuis la fin de la
seconde guerre mondiale, de profondes mutations se sont
faites jour et continuent d'être à l'oeuvre dans nos
sociétés, nous obligeant ainsi à un examen sans concession
du sens de l'engagement politique.
Dans de nombreux domaines scientifiques,
techniques, technologiques - le XXème siècle a été
marqué par des avancées considérables et sans précédent
dans l'histoire de l'humanité. L'activité économique
n'échappe pas à de considérables mutations. Sous le poids
des contraintes extérieures qu'imposent la mondialisation
et la construction européenne, les catégories et
conceptions traditionnelles de "l'Etat-Nation" éclatent.
L'identification et la prise en compte de ce processus, qui
entraîne un bouleversement inédit de notre mode de vie et
de nos façons de penser, rendent indispensables une
recomposition politique, propre à en maîtriser les
conséquences.
21I
La mondialisation
La langue de bois fait fortune dans les milieux
politiques. Chacun a ses formules. Les auditeurs ne savent
pas trop ce qu'elles signifient mais les stéréotypes qu'elles
véhiculent ont un mérite: elles permettent de savoir qui
parle. C'est un peu comme si en zappant sur votre poste,
vous reconnaissiez l'anglais, l'italien ou l'allemand grâce
aux tonalités de la langue.
Hier le PCF, les souverainistes de Pasqua ainsi que les
amis de Jean-Pierre Chevènement faisaient sans cesse
référence à Maastricht. Reconnaissons-leur un mérite, et
j'espère que ces ingrats de Néerlandais paieront un jour
leur dette: ils ont plus fait pour la promotion de
Maastricht, cette ville sans notoriété des Pays-Bas, que les
meilleurs guides touristiques n'étaient parvenus à le faire.
Heureusement, l'actualité fournit de nouveaux sujets.
Parmi ceux-ci, il en est un qui devrait connaître une
certaine longévité: la mondialisation.
Pour certains, il suffit de parler de mondialisation pour
appeler à se soumettre à la loi d'airain du marché et
clairement signifier qu'il est urgent de rester à la maison
puisqu'on ne peut rien faire pour changer l'ordre deschoses. Pour d'autres, la mondialisation est responsable de
nos malheurs. Prononcer ce mot remplace le sel que nos
arrière-grands-mères jetaient dans le feu pour chasser
Lucifer.
Si la sécurité sociale ne connaissait pas encore
quelques difficultés, je proposerais volontiers la
reconnaissance de la langue de bois comme maladie
professionnelle.
Venons-en donc à la mondialisation et voyons ce que
cela peut bien vouloir dire. On prétend souvent
aujourd'hui que notre monde ne connaît pas de ffontières.
C'est aller un peu vite en besogne et cela dépend de quoi
on parle. Il est vrai qu'aujourd'hui, il est possible de
passer librement de France en Belgique ou en Italie. A y
regarder de plus près, de nombreux domaines ignorent
véritablement les ffontières. Citons-en quelques-uns:
l'information, la circulation des capitaux, la pollution,
voire la grande criminalité organisée qui entretient des
rapports de proximité avec la ffaude fiscale et a pris une
ampleur préoccupante contre laquelle les Etats ne
réagissent encore que trop mollement.
Le monde des affaires s'est depuis longtemps organisé
pour faire sauter les ffontières qui gênaient la mise en
valeur des capitaux. Les possédants exigent la libre
circulation pour investir où ils veulent et rapatrier leurs
profits comme ils l'entendent, quand et là où ils l'ont
décidé.
Les Etats-Unis ont toujours poussé dans ce sens en
utilisant leur puissance pour transformer le monde en un
vaste espace de libre échange. Leurs grandes sociétés
doivent avoir les mains libres pour exploiter les richesses
et la main d'œuvre locale. Les marchés locaux ont
vocation à permettre l'écoulement des produits
américains. Les Etats-Unis n'admettent qu'une contrainte,
24celle qu'ils imposent aux autres Etats pour réduire l'accès
des produits étrangers au marché américain. Certains
parlent de cynisme; la morale a peu à faire là-dedansl.
En réalité, ce que veulent les Américains, ce n'est pas
un monde sans frontières mais un monde sans règles pour
les multinationales, ou tout au moins avec des règles qui
n'entravent pas trop leur liberté d'action.
La domination américaine est. fondée sur la puissance
économique pour des visées essentiellement économiques,
défendues au besoin par l'intervention militaire. Y aurait-il
eu la guerre du Golfe, s'il n'y avait eu volonté de contrôler
les immenses ressources pétrolières de la région?
De même, les Etats-Unis ont décidé d'aller chercher le
général Noriega, président du Panama et ancien agent de
la CIA, en intervenant militairement à Panama, lorsque le
bras de fer engagé par celui-ci ébranlait leur autorité dans
la région et mettait en cause la domination des
multinationales américaines comme la United Fruit.
Certes, les Etats-Unis ont le verbe haut concernant la
défense des droits de I'homme. Mais qu'a fait le
gouvernement américain pour empêcher Nike de faire
fabriquer ses produits par des enfants de 6 ans en Asie?
Le discours des droits de I'homme semble être, pour
l'essentiel, un produit d'exportation. Combien y-a-t-il
d'illettrés dans ce pays, combien de gens vivent
d'expédients, combien de condamnés à mort attendent leur
exécution, quand bien même les autorités judiciaires
1 Plus prosaïquement, c'est le droit du plus fort que les Etats-Unis
imposent avec leur brutalité habituelle. Nous avons eu l'occasion de
l'expérimenter encore récemment lorsque les Européens, pour des
raisons sanitaires évidentes, sur incitation de la France, ont décidé
d'interdire l'importation de la viande aux hormones. Les Américains
ont immédiatement pris des mesures de rétorsion essentiellement
dirigées contre la France: un crime de lèse-roquefort !
25reconnaissent l'existence d'un nombre impressionnant
d'erreurs judiciaires? Le gouverneur de l'Illinois membre
du parti républicain, vient d'ailleurs de décider de
suspendre ces meurtres d'Etat, effrayé qu'il est du risque
d'envoyer des innocents à la mort. La visée planétaire
prioritaire des Etats-Unis appuyée sur la puissance
militaire, c'est la liberté des échanges commerciaux.
Face à cette puissance, que pèse, par exemple, l'Etat
africain qui veut protéger ses ressources, ses productions?
Le moins qu'on puisse dire est que le rapport des forces
est inégal. Faudrait-il rétablir les frontières pour résister à
la puissance américaine? Je ne le crois pas. Les grandes
catastrophes montrent bien que l'avenir est à la
coopération internationale, poussée au plan économique
par l'irruption des nouvelles technologies. Si la planète ne
doit pas être un vaste espace de libre échange, l'avenir
n'est pas davantage dans le repli et l'enfermement.
L'impuissance à régler la suite de la catastrophe de
Tchernobyl est lamentable. Je suis allé là-bas en 1991,
cinq ans après la catastrophe. L'Union Soviétique existait
encore et à l'époque on évaluait les sommes nécessaires
pour éliminer les conséquences de l'explosion à
l'équivalent du budget annuel total de l'URSS.
Inutile de dire que seule la coopération internationale
peut venir à bout des séquelles d'un tel événement.
Pourtant, il n'en a pas été ainsi. Même chose pour la
centrale nucléaire de Kosloduy en Bulgarie: l'Etat bulgare
doit-il écarter seul un danger qui menace toute l'Europe?
Il n'a pas le premier franc lui permettant de le faire!
La marée noire qui a pollué nos côtes à la fin de 99
montre que l'activité humaine, rendue plus dangereuse par
la cupidité des armateurs et des pétroliers, peut mettre en
péril notre environnement en ignorant les frontières. La
sécheresse des années 1970 dans l'Afrique sub-saharienne
26