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Les rapports franco-algériens depuis 1962

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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296274723
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LES RAPPORTS FRANCO- ALGÉRIENS DEPUIS 1962 du pétrole et des hommes

Abstract Brantlell, I., 1981. Les rapports franco-aJgériens tlepuis 1962 : tlu pétrole el ties hommes. (\{elatlOns between France anti Algeria since 1962 : oil anti men). 184 p., L'Harmattan, Paris. ISBN 2-85802-174-0. Political anti socio-economic aspects of the post-colonial relationship between Algeria anti France (1962-1980) are discussed in this study, which is divided into three main parts. The first part of the study focuses on the bilateral treaties signed by the two

governements .

-

ortler to unfoltl the evolution of the officially intended structural relationship. The secontl and central part of the stutly deals with the diverging discourse. The official and conflicting views of the two governements are assessed in their national context by analysis of the most important issues at stake between them: oil and natural gas, trade, migration and development cooperation. The third part is an analysis of the links between some partially interconnected industrial projects (Fos-sur-Mer and Annaba-Skikda) in their national and international settings. The stutly is based mainly on printed materails - official documents, declarations, interviews, statistics, and the existing literature about specific questions. In the third part, however, the analysis is based on unprinted material and interviews made by the authour. The weight of the study lies in a reevaluation of the causes of the Algerian oil nationalization in 1971 seen more as a result of French policy than as an Algerian choice. The study gives evidence, furthermore, as to the limited effects of the official intentions of the Algerian governement in the fields of trade and migration. Theoretical and empirical hypotheses about the causes and effects of bilateral policies are generated and tliscus:jetl. At the methodologicallevel, three different approaches are used and discussed within the general depentlency theory framework of the study. The limits of dependency theory are discussed at the same time as the lack of any alternative theoretical approach linking foreign policy and foreign relations with national socio-economic development.

the converging discourse. The texts and documents are analysed in

-

J. Brandell, Statsvetenskap/iga 5-75120 Uppsala, Sweden.

institutionen,

Skytteanum,

Uppsala universitet,

Box 514

INGA BRANDELL

LES RAPPORTS FRANCO-ALGÉRIENS DEPUIS 1962
du pétrole et des hommes

Éditions L'Harmattan 7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan,

1981

ISBN: 2-85802-174-0

Introduction

L'Algérie, le Vietnam et la Palestine, puis l'Iran et l' Afghanistan... Et entre ceux-ci le Congo, Cuba, le Chili, l'Éthiopie, l'Angola, le Nicaragua. Tel une terre volcanique en activité le monde est ébranlé par des explosions excepté sur les lieux des anciennes éruptions, sur le « vieux continent», où une couche dure et sèche tient encore bon. L'ordre international datant de l'expansion européenne a été bouleversé. Depuis vingt ans la décolonisation est irréversible. Or le colonialisme a laissé la place au « néo-colonialisme» : contrôle exercé par les états coloniaux sur les peuples des colonies remplacé par la coercition exercée par les grandes sociétés - anonymes et transnationales. Adaptation du système. Mais le système, en s'adaptant, n'est plus. Colonialisme et néo-colonialisme, oppression et oppression peuvent être à la fois équivalents et dissemblables. L'Algérie d'aujourd'hui fut un territoire où se succédèrent les colonisateurs, depuis les Phéniciens jusqu' aux Français, en 1830. Les informations sur les conqu~tes, les gestions et les administrations de ce territoire par les Etats conquérants, sont relativement riches, le propre des États et des administrations étant de rendre à l'action, par le document écrit, une cohésion et une continuité - une légitimité - à une action qui n'en a pas toujours. Nous sommes moins informés sur les transformations et les résistances des sociétés et des peuples: généralement le besoin de l'écriture et de la documentation se manifeste seulement quand ces transformations et ces. résistances coïncident avec une volonté de contre-pouvoir et d'Etat, donc une confrontation armée. Que l'on songe aux soldats français qui - sur ordre militair~ ? - dispersent les archives d'Abd el-Kader, fondateur de l'Etat de la résistance algérienne, dans les campagnes algériennes. Le début de la guerre d'Indépendance en 1954 munit l'AI5

gérie d'une voix qui s'exprime dans des actions et des écrits. Le Front de Libération Nationale crée l'Algérie algérienne, ce que n'ont pas réussi jusque-là les autres mouvements nationalistes algériens, réformateurs ou anticoloniaux. Que le Front ait une cohésion interne et une représentativité constante ou non, les actions déclenchées par celui-ci provoquent une rupture profonde indéniable dans le système en place. La rupture dans le système colonial, l'existence d'une voix algérienne d'opposition radicale excluent comme hypothèse de départ sur le sens de l'indépendance de l'Algérie celle d'un néo-colonialisme autochtone, c'est-à-dire le remplacement de l'ancien pouvoir colonial par un autre, algérien, et tout aussi lié aux intérêts de l'ancien colonisateur. En Algérie, la rupture est d'ailleurs accentuée par le retrait non seulement de l'armée française, mais aussi les autres supports du système colonial, quand la population européenne se « rapatrie» en grande majorité dès les premiers mois de l'indépendance. Toutefois, la rupture violente du système colonial en Algérie ne détermine en rien la politique future de l'État indépendant et ses rapports avec l'ancienne métropole. Comme le dit Slimane Chikh, dans son travail sur la révolution algérienne, le projet du futur pouvoir, dans ses textes mêmes, est essentiellement un « contre-projet», qui ne se comprend qu'en lecture relationnelle 1. Une question, tout d'abord empirique, mais théorique par la suite, constitue le point de départ de cette étude et son premier thème: si le rapport colonial n'a pas été remplacé par un rapport néo-colonial, tel que nous l'avons défini - prolongation de la domination coloniale par l'installation d'un régime autochtone attaché aux intérêts de la métropole - par quel type de rapport a-t-il été remplacé? Le rapport colonial entre l'Algérie et la France, sans constituer l'objet de cette étude, ressortira en contre-point. Notre réflexion se situe en effet à l'intérieur du débat théorique mené depuis vingt ans à la suite de travaux, en premier lieu latino-américains, sur la transformation des systèmes de domination coloniaux. Les théories de la dépendance reposent sur un argument central, en opposition à l'optimisme développementaliste de l'après-guerre: le manque de « développement» des pays anciennement colonisés n'est pas dû à une conjonction entre arriération et manque de
1. Slimane CHIKH, lA révolution algérienne, Thèse de sciences politiques, Université de Grenoble, mai 1975, p. 541-549. 6

ressources, mais à un rapport économique précis établi entre le système dominant et le système dominé. Rapport qui exploite les peuples dominés et qui bloque la dynamique de développement dans les pays dominés. Depuis, les liens de causalité établis par la théorie de la dépendance ont été partiellement mis en cause. Des économies dépendantes ont connu sinon un développement, du moins une croissance'économique soutenue, et le blocage du capitalisme périphérique théoriquement prévu ne semble pas se produire partout. La critique faite à la théorie de la dépendance porte sur sa sur-estimation de la stabilité du capitalisme dans les pays développés - le centre -, et souligne les effets de la crise économique au centre pour la croissance du capitalisme dans les anciennes colonies - la périphérie - ; mais elle ne conteste pas les relations structurelles entre centre et périphérie mises à jour par la théorie de la dépendance. Cette étude n'est pas centrée sur la problématique du « développement», ni celle du « sous-développement» ou du blocage du développement, mais sur le rapport économique entre système dominant et système dominé, sur la transformation de ce qui est censé conditionner le développement, c'est-à-dire la transformation du rapport de dépendance. Cependant, les liens entre rapports extérieurs et « développement» seront aussi discutés dans le concret, de manière pas toujours systématique.

Transformation du rapport colonial
Le rapport franco-algérien étant ici analysé dans la perspective des théories de la dépendance, la délimitation de ce rapport est tout d'abord structurelle; et les structures intéressantes sont déduites de ces théories. Nous interrogerons donc le rapport franco-algérien sur la mono-production et la mono-exportation du pays dominé, sur le contrôle de ses ressources naturelles, sur les courants commerciaux entre les deux pays. Le problème de l'émigration n'étant pas réellement inclu dans la théorie de la dépendancedu moins dans ses formulations plus précises - on ne peut rien déduire de systématique en ce qui concerne celui-ci. En effet, les études sur le rapport de dépandance sont centrées sur l'analyse de l'exploitation par le contrôle du capital financier, des 7

marchés et des ressources technologiques et naturelles. Les questions concernant la force de travail - création, exploitation - sont secondaires - car le chômage, analysé en termes de marginalisation, semble caractériser les pays dépendants. Sur ce point, nous mettrons en cause le déterminisme du capital, commun aux théories de la dépendance et aux théories qui ont avancé d'autres systèmes d'explication fondés sur l'existence d'un marché mondial, et sur l'immobilité de la force de travail et la mobilité du capital. Le parti pris d'étudier les flux entre les deux pays dans une perspective structurelle, découlant des théories de la dépendance, est fondé sur la constatation que pour le moment ces théories sont les plus élaborées dans le domaine des rapports coloniaux ou post-coloniaux, et par conséquent, les plus intéressantes à appliquer, aussi pour en mesurer les limites. La théorie de la dépendance porte sur l'insertion internationale globale des pays dominés et non pas sur leurs rapports avec un seul pays dominant. La décision d'étudier ici le rapport franco-algérien, en faisant intervenir à cet effet les autres rapports extérieurs de ces pays, se justifie par le rôle charnière, économique et idéologique, joué par ce rapport. C'est un choix historique. Tout en étant, ou ayant été, la puissance dominante par rapport à l'Algérie, la France ne l'est pas au niveau global. Il ne suffit donc peut-être pas de rendre compte du rapport franco-algérien pour brosser le tableau général des conditions et contraintes extérieures du développement algérien. L'histoire et l'idéologie sous-tendent cette étude. Mais alors est-ce une étude d'économie politique, de politique économique ou de politique idéologique? Que deviennent les acteurs lorsque la définition structurelle de l'objet de l'étude exclut les institutions et le processus politique? Qui agit sur les structures?

Quelle politique?
La politique ici est essentiellement celle d'acte~rs anonymes, présentée comme celle - rationnelle - d'un Etat. La politique inscrite dans les accords inter-étatiques, dans les décisions législatives ou autres, agissant sur le rapport bilatéral, c'est celle-là même qui est décrite ici et dont nous essaierons de révéler les fondements.

8

,

Le rapport extérieur est, depuis toujours, du domaine de

l'Etat, proclamé tel. Il est certain que tous les flux et contacts ~ntre les deux pays ne sont ni dirigés, ni contrôlés par les deux Etats. Nous aurons l'occasion d'y revenir. Mais, et ceci sera le deuxième thème dont traitera cette étude - le premier concernant le rapport post-colonial - nous prenons les proclamations de rationalité étatique comme objet d'étude pour repérer un éventuel niveau de rationalité autre que celui proclamé, et pour nous interroger sur les limites mêmes de cette autre rationalité. Ce rapport bilatéral est représenté à tour de rôle par les deux États comme un domaine de convergence et un domaine de divergence.Dans le premier cas il y a des « intérêts réciproques» et dans le deuxième des « intérêts contradictoires». Quels sont ces intérêts d'Etat - appelés également intérêts de la nationet dans quelle mesure décident-ils vraiment du rapport bilatéraI?

Quelle politique, quel État?
Les deux premières parties de ce travail, qui analysent les accords bilatéraux et les contradictions entre les deux Etats, et, dans une certaine mesure, la troisième partie, concernant les industrialisations' exemplaires, nomment les états, les régimes, les autorités - françaises et algériennes - et aussi les deux gouvernements. Les analyses développées ici sont en effet sous-tendues par l'idée que chaque état sécularisé et moderniste - ce que sont les deux États en cause - se légitime par un consensus ou une contrainte basé sur les valeurs modernes du travail, du bien-être et donc de la primauté de l'économique. C'est-à-dire que ces États sont en premier lieu légitimés ni par un ordre supérieur, ni par les contraintes de la nature ou la. menace venant de l' environnement extérieur, mais par leur capacité de procurer ce qui est défini comme le bien-être - et le revers de cette médaille, le travail - ou de faire croire qu'ils le procurentZ. L'articulation en institutions, appareils, organes, léguée par l'histoire, donne à
2. Pour une discussion du discours et des {ormes de légitimation de l'État algérien, v. Mohamed DAHMANI, L'Algérie, légitimité historique et continuité politique, Sycomore, Paris, 1979, p. 73 et suivantes; et Jean LECAT et JeanClaude VATIN, L'Algérie politique, institutions et régime, FNSP, Paris, 1975, entre autres, p. 226-227 et p. 474. 9

l'idéo~oi!ie et à l'action étatique sa spécificité. Cette conception de l'Etat moderne a plutôt le statut d'une généralisation historique, et peut s'intégrer autant dans une analyse marxiste que dans un analyse « réaliste », fondée sur un concept de
pOUVOir.

Par contre, ni la genèse des deux états, ni l'analyse en termes de classe ou de fonction ne sont ici indispensables.

Le discours et la réalité
Je suis partie d'une question très ouverte posée à l'histoire contemporaine: par quoi est remplacé le colonialisme? Que signifie « indépendance politique» ? Question posée id par quelqu'un venant d'un territoire rarement occupé, jamais colonisé, quelquefois colonisateur, où l'État-Nation est formé depuis des siècles. La théorie de l'impérialisme, dans les formes élaborées par les théoriciens de la dépendance, souvent sur la base d'études empiriques d'anciennes colonies, permit de donner en même temps un sens à toute une série de phénomènes

contemporains:

de la croissance des, « entreprises multi-

nationales» à l'anti-colonialisme des Etats-Unis, des crises économiques et politiques dans les anciennes colonies à la guérilla en Amérique latine, et à la croissance extraordinaire des pays industrialisés après la Deuxième Guerre mondiale. C'est cette lecture de l'histoire contemporaine qui a structuré mon travail. Il est possible de déduire un système d' hypothèse de la théorie de la dépendance et de les tester formellement. D'autres l'ont fait. J'ai choisi une autre démarche: confronter cette lecture de l'histoire post-coloniale avec d'autres lectures de la même réalité, en l'occurrence celles que l'on retrouve dans le texte des accords, dans les politiques nationales et dans les statistiques, afin de provoquer des cassures et des contradictions dans notre compréhension et obliger à un élargissement de la connaissance historique et politique. Ces autres lectures, bien sûr, ne se veulent pas toutes scientifiques, mais elles prétendent avoir une logique et une « vérité» face à cette même réalité. L'espoir est que cette confrontation fera apparaître des failles, des contradictions, 10

nous instruisant davantage sur les conceptions de l'histoire et sur l'histoire elle-même. La première partie de l'étude analyse les accords bilatéraux - ce que j'appelle le discours convergent. La deuxième partie traite du discours de chaque état concernant des questions spécifiques - c'est le discours divergent -, et la troisième est centrée sur la formulation par les états d'une logique d'industrialisation. Cette méthode de travail et d'exposition a un double but: permettre d'une part une description et une clarification du rapport post-colonial liées au débat sur les théories de la dépendance, et interroger d'autre part la cohérence et la logique étatique, et en deviner les limites au niveau du discours et du non-dit. La tâche de la science politique sera dans ce contexte ni de légitimer l'État, ni de proposer une contre-légitimité cohérente. Elle devra manier sa critique à l'égard de tout système rationalisateur, y compris le sien propre.

La recherche
L'étude aurait été matériellement sinon impossible, du moins beaucoup plus difficile sans le travail continu, dès l'indépendance de l'Algérie, des équipes de chercheurs d'Aix-en-Provence et de Paris, éditant l'une un Annuaire de l'Afrique du Nord, l'autre - depuis 1964 - une revue d'abord intitulée Maghreb, puis Maghreb-Machrek. C'est aussi dans ces deux publications que les rapports entre l'Algérie indépendante et la France ont été suivis de façon régulière. TI existe toute une série d'ouvrages entièrement consacrés aux rapports franco-algériens avant l'indépendance de l'Algérie. En particulier la thèse très documentée d'Hartmut Elsenhans, Frankreichs Algerienkrieg et l'important ouvrage d'Abdellatif Benachenhou, Formation du sous-développement en Algérie, qui tous deux s'arrêtent en 1962 et qui rejoignent les préoccupations de cette étude. Hormis un livre, édité en 1972, lit France et l'Algérie, de Jean Offredo, qui prône la poursuite d'une coopération exemplaire, l'étude des rapports franco-algériens après 1962, dans diverses disciplines, et particulièrement l'économie, se ]imite à un seul aspect du rapport. C'est le cas d'un petit 11

livre précis et concis sur l'émigration algérienne en France d'Alain Gillette et Malek Ath-Messaoud, ainsi que des thèses universitaires analysant le plus souvent l'enjeu pétrolier entre les deux pays, mais aussi l'émigration algérienne. Ces ouvrages sectoriels ont été indispensables à cet essai de synthèse. n existe également une abondante littérature sur l' expérience de développement ou l' histoire post-coloniale de l'Algérie, trop vaste pour être citée sans erreurs ou oublis, mais elle ne consacre généralement qu'un chapitre ou quelques pages aux rapports franco-algériens. Les analyses sont alors menées du point de vue du développement algérien ou de la politique algérienne. La recherche algérienne en sciences sociales est en effet actuellement centrée sur l' évo' lution en Algérie même. Pour la période avant l'indépendance de l'Algérie, et en particulier de la guerre, les activités des différentes parties et leurs relations ont suscité l'intérêt autant des auteurs français qu'algériens. n apparaît que pour la période postérieure par contre, c'est l'expérience de l'Algérie indépendante qui a passionné les esprits. Nous aurons l'occasion de reparler de certaines de ces contributions au cours de notre étude.

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I
LE DISCOURS CONVERGENT

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Projet bilatéral et accords

« Toute libération, qui refuse de marchander avec les tendances colonialistes de l'ennemi, engage certes une lutte authentique et radicale mais fait régner sur le capitalisme métropolitain une menace de mort» El Moudjahid, 13 juin 1958. L'Algérie fut une colonie de peuplement - donc minoritaire dans le monde des colonies. Son histoire se distingue ainsi de l'histoire d'autres colonies, car il y avait ici, indépendamment des diverses contradictions internes, au moins deux intérêts coloniaux distincts: celui de la métropole et celui de la minorité européenne locale. Jusqu'à l'éclatement de la guerre de libération, en 1954, la politique menée par le gouvernement français fut soit influencée par la minorité européenne en Algérie, soit sabotée quand elle allait à l'encontre de ce qui était perçu comme les intérêts des Pieds-Noirs 1. Ce n'est que vers la fin de la guerre de libération - avec l'instauration d'un pouvoir fort en France, et l'engagement de l'armée de conscription métropolitaine en Algérie - qu'une politique exprimant ce qui était perçu comme « l'intérêt de la France» a pu se développer. C'est l'émergence de cet « intérêt de la France » qui a conduit à la décision d'accorder l'indépendance à l'Algérie, mais aussi juste avant cette dernière, à la politique
1. André NOUSCHI, La naissance du nationalisme algérien 1914-1954, Minuit, Paris, 1962, p. 153 ; et Jean-Claude VATIN, L'Algérie politique, et société, FNSP/Armand Colin. Paris. 1974, entre autres p. 112 et 128. Éd. de bistoire

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économique (Plan de Constantine), culturelle (accès aux écoles pour les Algériens) et administrative. C'est une politique qui allait à l'encontre des intérêts du groupe européen local, tout en jetant les bases d'une intégration francoalgérienne aux conditions du grand capital français, et conforme à la vision stratégique du général de Gaulle. Cette politique de la France en Algérie est fixée par un texte qui n'a pas la forme d'un accord et qui n'a pas été entériné par une partie algérienne, mais avec lequel le régime de l'Algérie indépendante a vécu de fait 2. Il s'agit d'un programme d'équipement pour l'Algérie, appelé Plan de Constantine, car c'est dans cette ville que le général de Gaulle en avait présenté les grandes lignes au mois d' octobre 1958. Nous intégrons l'étude de ce plan dans notre analyse, car il a été mis en œuvre après l'indépendance, et a façonné les conditions de développement de l'Algérie. Les Accords d'Évian, inaugurant l'indépendance de l'Algérie, sont le deuxième document étudié. L'étape suivante dans l' histoire des accords entre l'Algérie et la France, commence avec l'Accord de coopération de 1965, régulant la coopération industrielle et pétrolière, qui, selon les experts de l'époque, annonçait une nouvelle ère dans les rapports entre pays sous-développés et pays développés. Peu de temps avant la signature de cet accord, étaient également signé un accord commercial et un accord concernant l'émigration algérienne en France. L'Accord de coopération de 1965 portait sur une durée de quinze ans, mais il n'a été suivi d'aucun autre accord global d'État à État. Il a été suivi, parallèlement aux négociations pour sa révision, par une longue période d'hésitations et de crises, et par les accords conclus en 1971 entre l'État algérien et les deux grandes sociétés pétrolières françaises, ERAP et CFP. Nous étudierons également ces accords, ainsi que ceux concernant l'émigration, conclus en 1968, prorogés en 1972, et celui sur la « réinsertion» des émigrés, conclu en septembre 1980.
2. Le plan de Constantine a été critiqué et mis en cause par le FLN dans son journal El Moudjahid, et dans le programme de Tripoli (in Annuaire de l'Afrique du Nord, 1962, p.685), mais il a été accepté de fait, v.p. ex. commentaire in Accords d'Evian, éd. la Documentation française, 1962, p.50, et les citations de la Revue de presse économique et financière (Ministère français des finances) in Tahar BENHOURIA, L'économie d'Algérie, Maspéro, Paris, 1980, p. 244.

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2 Le plan de Constantine

« Dans l'ensemble ainsi formé (la communauté française) une place de choix est destinée à l'Algérie, pacifiée et transformée, développant elle-même sa personnalité et étroitement associée à la France.» De Gaulle, inaugurant ses fonctions de Préside~t de la République le 8 janvier 19591.

Le Plan de Constantine fut annoncé le 3 octobre 1958 dans un discours prononcé par le général de Gaulle à Constantine, dans l'est algérien. « L'Algérie toute entière» devait « avoir sa part de ce que la civilisation moderne peut et doit apporter aux hommes de bien-être et de dignité» 2. Il s'agissait en principe d'un plan quinquennal d' é.quipement pour l'Algérie, dans les faits d'un plan de développement pour la période du 1er janvier 1959 au 1er janvier 1964. L'exécution de ce plan, retardée déjà à son commencement, sera interrompue par l'avènement de l'indépendance de l'Algérie en 1962. Cependant, des chantiers mis en route seront poursuivis dans le cadre de la coopération régie par les Accords d'Évian. Ce plan, qui se fondait sur des enquêtes et des rapports préalables, est d'une manière générale resté un document de référence longtemps après l'indépendance. A part le fait que certains des projets industriels du plan de Constantine ont été repris et accomplis après l' indépendance, donc acceptés et entérinés après coup par ceux
1. Cité par Bernard TRICOT, Les sentiers de la paix, Plon, Paris, 1972, p.67. 17

qui représentent l'État algérien indépendant, l'intérêt de ce plan, pour toute étude concernant l'évolution des rapports franco-algériens, réside dans son caractère de projection par le pouvoir français d'un avenir franco-algérien. Il est cependant certain qu'à cette époque le contenu principal de cette projection était conditionné par la volonté de triompher de la lutte de libération. Ainsi, A. Benachenhou écrit, dans son étude sur la formation du sousdéveloppementen Algérie, que « cette politique économique (du plan de Constantine)... recherche, plus que la restauration des bases de l'accumulation du capital, l'élévation du niveau d'emploi dans les villes en vue d'assurer la stabilité sociale)} 3. Cependant, attendre ce but nécessite la recherche d'un certain type de développement pour une Algérie liée à la France. Nous nous proposons ici d'étudier les modalités envisagées par la métropole pour intégrer l'Algérie, pour ensuite déceler l'évolution de ce « projet français)} dans le contexte de l'indépendance. Le plan de Constan tine n'est pas le premier effort de planification du développement algérien. Ces efforts ont commencé plus tôt et ont abouti au rapport dit Rapport Maspétiol (1955), et aux Perspectives décennales (1958). Ces deux documents avaient la vocation de « prévoir)} le développement des flux financiers entre la France et l'Algérie, mais le problème, comme le dit Samir Amin, a « sagement été replacé dans son véritable contexte, celui des perspectives de développement de l'économie algérienne)} 4. L'objectif économique du plan de Constantine était de mettre en valeur le pays par un programme d'industrialisation, de développement de l'infrastructure, de restauration et de rénovation de l'agriculture, pour atteindre un taux de croissance de 8,5 % pas an. 400 000 emplois devaient être créés pendant la durée quinquennale, et deux tiers des enfants musulmans devaient accéder à l'école primaire en 1963 (dernière année du plan). Complété dans le cadre d'un plan décennal, il devait assurer la création d'un mil2. ln Le Monde, 5-6 octobre 1958, p. 3. 3. Abdellatif BENACHENHOU, Formation SNED, Alger, 1976, p. 392. 4. Samir AMIN, L'économie du Magbreb, tion, Minuit, Paris, 1966, p. 203. du sous-développement tome l, Colonisation en Algérie, et décolonisa-

18

lion d'emplois, et la scolarisation de toute la jeunesse algé-

rienne 5 .

Quel rapport le plan de Constantine prévoyait-il entre l'économie française et l'économie algérienne en général, et plus spécifiquement dans le domaine industriel, agricole et de l'emploi? Premièrement, le plan maintenait intégralement l'union douanière avec la France. Les industries à naître n'auraient pas un marché protégé en Algérie; plus généralement, le programme d'industrialisation devrait se faire dans le cadre d'une certaine division du travail avec la France. La souscommission des Industries Textiles présentait dans son rapport la situation de la manière suivante: « Il paraît absurde d'envisager que l'Algérie se substitue complètement à la Métropole sur le marché algérien et qu'elle prive ainsi une bonne partie de l'industrie française d'un débouché important. La solution raisonnable pourrait être de laisser son marché actuel à la France, et de faire fabriquer par l' Algérie l'article bon man,hé destiné it supplanter la friperie 6. » En d'autres termes, créer une industrie de biens de consommation (alimentation, textiles) destinée à la consommation des quelques Algériens qui, dans le cadre du plan, trouveraient du travail comme ouvriers industriels (emplois prévus: 115000 en cinq ans), ou dans le Bâtiment et les Travaux Publics (145 000 emplois en cinq ans) ou, avec l'augmentation prévue du rendement dans l'agriculture, auraient les moyens de consommer des produits indust"riels. Dans d'a\Jtres secteurs indu.striels, il n'était pas non plus question de su.pplaPter l'exportatiop française existante, De gros investissements étaient décidés pour le secteur de matériaux de constmctiop. Ceux-ci ne supprimeraient pas l'exportation française, mais devaient rendre P9ssible le lancement de grands programmes d~ constr\Jction d'habitations, essentiellement finapcés par l'Etat. Cette partie de l'indu.strialisati9n avait cpmme fonction,

ainsi que l'écrit H. Elsenhans, « de légitimer comme représentant de la s9Ciété autpchtone uPe sO\Jverainetéperçue çomme étrangère en résolvant les pr9blèmes économiques et
5. Georges VAUCHER, Le plan de Constantine et la réPublique algérienne de demain, Neufchâtel 1961, p. 38-39. 6. Cité par BENACHENHOU, op. cit., p. 384.

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