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LES RAPPORTS MARCHANDS CHEZ LES PENSEURS DU SOCIAL

De
320 pages
A partir de l'étude de textes issus de la pensée philosophique, économique et sociologique, cet ouvrage analyse la genèse, l'épanouissement, la remise en question de l'idéologie de marché en tant que modèle idéal de rapport social.
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~ L'Hannattan, 1999 ISBN: 2-7384-7619-8

Les rapports marchands chez les penseurs du social

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Régine BERCOT, Devenir des individus et investissement au travail, 1999. Sophie DIVAY,L'aide à la recherche d'emploi, 1999. Myriam BALS, Esclaves de l'espoir, 1999. Lindinalva LAURINDO DA SILVA, Vivre avec le sida en phase avancée, 1999. Ivan SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le syndicalisme autonome, 1999.

Chantal HORELLOU-LAFARGE

Les rapports marchaads chez les penseurs du soccial

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
MARTIN C. et LE GALL D., Familles et politiques sociales. Dix questions sur le lien familial contemporain, 1996. Dominique DESJEUX, Anthropologie de l'électricité, 1996. Yves BOISVERT, Le monde postmoderne, 1996. Marcel BOLLE DE BAL (ed), Voyage au coeur des sciences humaines De Lareliance, 1996 (Tome 1 et 2). J. FELDMAN, J-C FILLOUX, B-PLÉCUYER, M. SELZ, M.VICENTE, Epistémologie et Sciences de l'homme, 1996. P. ALONZO, Femmes employées, 1996. Monique BORREL, Conflits du travail, changement social et politique en France depuis 1950, 1996. Dominique LOISEAU, Femmes et militantismes, 1996. Hervé MAUROY, Mutualité en mutation, 1996. Nadine HALITIM, La vie des objets. Décor domestique et vie quotidienne dans des familles populaires d'un quartier de Lyon, La Duchère,1986-1993, 1996. A CORZANI, M. LAZZARATO, A. NEGRI, Le bassin de travail immatériel (BTl) dans la métropole parisienne, 1996. Pierre COUSIN, Christine FOURAGE, Kristoff TALIN, La mutation des croyances et des valeurs dans la modernité. Une enquête comparative entre Angers et Grenoble, 1996. Chantal HORELLOU-LAFARGE (dir.), Consommateur, usager, citoyen: quel modèle de socialisation ?, 1996. Roland GUILLON, Les syndicats dans les mutations et la crise de l'emploi, 1997. Dominique JACQUES-JOUVENOT, Choix du successeur et transmission patrimoniale, 1997. Philippe LYET, L'organisation du bénévolat caritatif, 1997. Annie DUSSUET, Logiques domestiques. Essai sur les représentations du travail domestique chez les femmes actives de milieu populaire, 1997.Guido de RIDDER (coordonné par), Les nouvelles frontières de l'intervention sociale, 1997. Jean-Bernard WOJCIECHOWSKI, Hygiène mentale, hygiène sociale: contribution à l'histoire de l'hygiénisme. Deux tomes, 1997. René de VOS, Qui gouverne? L'État, le pouvoir et les patrons dans la société industrielle, 1997.

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
Philippe TROUVÉ, Les agents de maîtrise à l'épreuve de la modernisation industrielle. Essai de sociologie d'un groupe professionnel, 1997. Gilbert VINCENT (rassemblés par), La place des oeuvres et des acteurs religieux dans les dispositifs de protection sociale. De la charité à la solidarité, 1997. P. BOUFFARTIGUE, H. HECKERT (dir.), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. 1.- Y.MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fictionfrançaise: auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARSAN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997. Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997. Yannick LE QUENTREC, Employés de bureau et syndicalisme, 1998. Karin HELLER, La bande dessinée fantastique à la lumière de ; l'anthropologie religieuse, 1998. Françoise BLOCH, Monique BUISSON, La garde des enfants. Une histoire de femmes, 1998. Christian GUIMELLI, Chasse et nature en Languedoc, 1998. Roland GUILLON, Environnement et emploi,' quelles approches syndicales? 1998. Jacques LAUTMAN, Bernard-Pierre LÉCUYER, Paul Lazarsfeld (1901-1976),1998. Douglas HARPER, Les vagabonds du nord ouest américain, 1998. Monique SEGRE, L'école des Beaux-Arts 19ème, 20ème siècles, 1998. Camille MOREEL, Dialogues et démocratie, 1998. Claudine DARDY, Identités de papiers, 1998. Jacques GUILLOU, Les jeunes sans domicile fixe et la rue, 1998.

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
Bruno LEFEBVRE, La transformation des cultures techniques, 1998. CarniIle MOREEL, 1880 à travers la presse, 1998. Myriame EL YAMANI, Médias etféminismes, 1998. Jean-Louis CORRIERAS, Les fondements cachés de la théorie économique, 1998. L. ELLENA, Sociologie et Littérature. La référence à l'oeuvre, 1998. Pascale ANCEL, Ludovic GAUSSOT, Alcool et Alcoolisme, 1998. Marco ORRU, L'Anomie , Histoire et sens d'un concept, 1998. Li-Hua ZHENG, Langage et interactions sociales, 1998. Lise DEMAILLY, Evaluer les établissements scolaires, 1998. Claudel GUYENNOT, L'Insertion, un problème social, 1998. Denis RUELLAN, Daniel THIERRY, Journal local et réseaux informatiques, 1998. Alfred SCHUTZ, Eléments de sociologie phénoménologique, 1998. Altay A. MANÇO, Valeurs et projets des jeunes issus de l'immigration. L'exemple des Turcs en Belgique, 1998. M. DENDANI, Les pratiques de la lecture: du collège à lafac, 1998. Bruno PEQUIGNOT, Utopies et Sciences Sociales, 1998. Catherine GUCHER, L'action gérontologique municipale, 1998. CARPENTIER, CLIGNET, Du temps pour les sciences sociales, 1998. SPURK Jan, Une critique de la sociologie de l'entreprise, 1998. NICOLAS-LE STRAT Pascal, Unesociologie du travail artistique, 1998. GUlCHARD-CLAUDIC Yvonne, Éloignement conjugal et construction identitaire, 1998. JAILLET Alain, La réthorique de l'expert, 1998. Roland GUILLON, Recherches sur l'emploi, éléments de sociologie de l'activité économiques. 1998. Raymonde MOULIN, sous la dir. de, Sociologie de l'art, 1998. Roland GUILLON, Recherches sur l'emploi, éléments de sociologie de l'activité économique, 1998.

Qu'onjuge dans mes citations si j'ai su choisir de quoi relever mon propos. (...) Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse.
Montaigne, Les essais..

INTRODUCTION

Introduction

Le marché, civilisation ou barbarie?

- Le marché, c'est la loi de la jungle, la loi de la nature. Et la civilisation, c'est la lutte contre la nature.
image de la civilisation présentée comme une lutte contre le commerce, contre les échanges, lui a-t-on répondu, est aussi ridicule sur le plan conceptuel, que fausse sur le plan logique. Car en réalité le marché, les gens qui travaillent, commercent et établissent des lois fondamentales pour réglementer leurs échanges, le marché, donc, est la civilisation, ou du moins le moteur de la civilisation. Début 1994, le Wall Street Journal donne, à propos d'une interview du Premier Ministre Français, une version synthétique du débat d'idées sur le rôle du marché dans l'organisation sociale: la civilisation contre le marché, vu comme expression de rapports sociaux primaires (la loi de la jungle, loi du plus fort), ou la civilisation par le marché, vu comme moteur de rapports sociaux "modernes", pacifiés, égalitaires, libertaires. voire

- Cette

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Les rapports marchands chez les penseurs du social

Ce débat présente une face bien réelle. Le fait qu'il apparaisse au détour d'un dialogue américano-français est à cet égard significatif. Il reflète un enjeu géopolitique. L'expansion des règles du jeu du marché sur la planète promouvant la civilisation marchande, s'accompagne de la promotion du leadership des peuples les plus avancés sur ce chemin. Ce débat pourrait être regardé comme un débat d'arrière garde tant sur le plan des réalités que sur celui des idées. - Sur le plan des réalités, les événements politiques s'enchaînent depuis la fin des années soixante dix qui manifestent non seulement la supériorité économique et politique des sociétés marchandes, mais aussi la diffusion des rapports marchands dans l'ensemble des secteurs de la vie collective de chacune de ces sociétés. - La planification centralisée démocratique est apparue au début du siècle comme une alternative qui devait libérer l'homme de la jungle des marchés capitalistes, pour amener l'humanité à un stade supérieur de civilisation, alliant productivisme et humanisme. Les résultats économiques obtenus par l'Union Soviétique entre les deux guerres, puis le succès militaire en 1945 contre le nazisme, ont masqué aux yeux de beaucoup la dérive dictatoriale de ce projet de civilisation. Mais c'est l'impuissance de ce régime à s'aligner sur la dynamique économique des pays capitalistes pendant les trois décennies d'après guerre qui allait faire imploser le système social soviétique et imposer aux réseaux de pouvoirs qui structuraient cette société, une révolution inédite et imprévue: la privatisation de la propriété collective des moyens de production et la mobilisation de ces derniers pour une production concurrentielle de marchandises.

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Introduction

Même si le destin de cette révolution n'est pas encore écrit, on peut penser que la planification collective des activités économiques à grande échelle restera longtemps dans les mémoires il convient comme une utopie une régulation dangereuse, concurrentielle. - Le Tiers-monde, dont le productivisme est largement sousdéveloppé, a parfois semblé, au sortir des colonisations, être séduit par le modèle soviétique. Mais seule la stratégie de la production: d'intégration dans le capitalisme mondial s'est avérée capable de faire progresser ces pays sur la voie du développement les uns se sont lancés ; les autres, restés communautés ouvertement dans la poursuite du modèle marchand sous la protection de leur Etat, parfois "fort" (en Asie essentiellement) greffés sur l'infrastructure conservée moins avancés, dans lesquels les rapports marchands capitalistes se sont de leurs traditionnelles, sont désormais sommés par les organismes financiers à laquelle de préférer

internationaux d'ajuster leurs structures publiques afin de permettre un bon fonctionnement des mécanismes de marché. - Mais, alors même que les alternatives modernes (socialisme) ou archaïques (Tiers-monde) à l'économie de marché font faillite, les sociétés marchandes, qui ont fait de cette économie le coeur même de leur régulation sociale, semblent s'installer dans une <;rise durable, laissa[}uant leurs dirigeants que les théoriciens de l'économie. de marché quiles conseillent, impuissants, les réduisant à prôner encore davantage d'autonomie pour les marchés, à mettre davantage l'Etat au service des marchés.

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Les rapports marchands chez les penseurs du social

Cette crise présente deux dimensions liées: d'une part la régulation marchande ne semble plus à même d'assurer le plein emploi des hommes dans la plupart des pays capitalistes, d'autre part, l'Etat de ces nations semble perdre progressivement ses pouvoirs de réglementation économique au profit d'une régulation "naturelle" par les marchés financiers désormais mondialisés. Le sous-emploi chronique dans les pays capitalistes ne permet plus, comme naguère, indi vidus par l'intégration le salariat, sociale de l'immense fondement majorité des tant des comportements

individualistes que de la légitimité de l'économie de marché. L'exclusion de ce lien social ne concerne plus les inévitables franges des comportements "peu sociaux", gérables en tant que tels avec plus ou moins de tolérance. Des communautés asociales commencent à se constituer dans des ghettos plus ou moins bien circonscrits, fondées sur le partage du produit des dons, des vols, des trafics illégaux. Les liens sociaux régressent à des niveaux primaires de communications basées sur une exaspération des rapports de force, violences verbales et physiques, provocations... Néanmoins l'organisation par le travail salarié apparaît comme la seule solution alternative à une maîtrise policière et juridique de plus en plus problématique. Si les États capitalistes développent leurs appareils répressifs, ils semblent de moins en moins en mesure de réglementer efficacement l'activité économique, abandonnant la régulation de l'activité à "des mains invisibles" (A. Smith) dont la bienveillance apparaît comme de moins en moins évidente. Les instruments de l'action publique semblent perdre leur pouvoir d'influence sur la dynamique sociale: l'Etat semble contraint de renoncer à promouvoir services publics comme des entreprises. des projets collectifs pour se soumettre à la logique des préférences individuelles et pour gérer les

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Introduction

Ainsi là encore, les réponses à cette situation consistent le plus souvent à introduire une régulation de ces activités la plus proche possible de celle des rapports de marché. . Sur le plan des idées, c'est d'abord la pensée économique qui

entend proposer une analyse de cette situation. Les économistes interrogent le marché comme un dispositif de répartition des richesses fondé sur l'échange volontaire, qu'ils opposent au partage des richesses selon des "règles traditionnelles" qui s'imposent à la collectivité et à chacun de ses membres. Ils cherchent à démonter la "mécanique" de ce dispositif et à l'évaluer sous un angle posé comme technique: l'économie est-elle à même de conduire à une utilisation optimale des ressources dont la collectivité dispose? Ils voient donc le marché comme un moyen d'accroître la "richesse de la Nation" et d'en optimiser la répartition. Ils ambitionnent de produire une science, aussi naturelle que la physique (de Quesnay à Von Hayek), en s'abstrayant. autant que faire se peut, de la dimension politique de l'économie. Naturellement les rapports marchands s'insèrent dans un réseau de rapports sociaux plus complexes et spécifiques de chaque société. Mais l'effort même de l'économiste consiste à analyser le marché en faisant abstraction de toute vont détermination sociale, le marché "en général". La démarche justement sociologique est différente. Les sociologues s'intéresser à l'articulation des rapports marchands avec

l'ensemble des liens sociaux qui caractérisent une société spécifique. L'analyse de Max Weber à propos des rapports entre l'éthique protestante et l'émergence du capitalisme est une illustration de cette démarche. Les penseurs du social ont depuis toujours tenté de répondre à la question de la place du marché dans l'organisation générale des sociétés

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Les rapports marchands chez les penseurs du social

qu'ils observaient. L'objectif de cet ouvrage est de retracer les moments essentiels de l'histoire de ces analyses. La mise en perspective de cette question permet en effet d'enrichir un débat trop souvent abusivement simplifié.

- Les économistes libéraux proposent ainsi une réponse à cette question: les avantages du marché pour la collectivité sont tels que la
société doit privilégier systématiquement les rapports marchands comme modalité de coordination Certains aménagements des activités et de partage des richesses. seront, certes, nécessaires. Ceux-ci seront

confiés à un Etat dont le rôle se limitera à pallier les difficultés sociales qui pourraient apparaître à la frontière des rapports marchands. Le marché en général ("l'Économie pure" selon le titre de l'ouvrage de Léon Walras) devient, doit devenir, la société en général. Le caractère normatif de cette réponse n'est qu'apparent. Selon cette analyse, les hommes he se regroupent en société que pour améliorer l'efficience de l'utilisation de leurs ressources. Prenant conscience que la société marchande est bien la plus efficiente, ils chercheront à l'instaurer. La société de marché, pacifiée et efficiente, comme fin de l'histoire, et l'utilitarisme comme origine de l'histoire, forment les deux moments extrêmes de cette explication générale du mouvement social et de la place du marché dans les rapports sociaux. Mais dans un même temps, ils en signent le caractère non scientifique, idéologique: les rapports d'échanges marchands, comme contrats éphémères entre des personnes utilitaristes, se constituent en modèle global d'interprétation du monde historique, expression qui définit, selon R. Aron, une idéologie. Dans cette conception, la notion de marché tend à devenir la matrice de toute explication sociologique.

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Introduction

Un comportement est considéré comme "compris" (c'est-à-dire qu'il n'est pas utile de lui chercher d'autres raisons) lorsque l'on peut l'assimiler à un échange marchand: l'acteur agit de manière à ce que la balance des peines (dépenses) et des satisfactions (recettes) soit positive. Cette démarche est significative tant par ce qu'eUe explique que par ce qu'elle "abstrait". Les actions sont expliquées par la nature des personnes au moment où eUes agissent. Mais la genèse de l'état de leurs préférences à ce moment, fait partie de ces "autres raisons" dont on n'a pas besoin pour comprendre la société: eUe forme le mystère de la constitution de la personnalité de chacuQ qu'il convient de respecter tout comme leurs libertés. Le galérien qui rame maximise son utilité. En outre, comme toute idéologie, le marché fournit une explication du mouvement social qui combine la libération d'une ancienne aliénation, et la négation d'une aliénation moderne. L'individualisme au XVIIe siècle entend affranchir les personnes de l'ordre de la monarchie absolue, désormais perçue comme arbitraire. Il permet à ces personnes de dépasser leur état initial (noble, clerc, autre état), pour leur restituer leurs pleins pouvoirs d'organisation sociale (Rousseau). Mais le marché, avec l'individualisme, asservit réseau de liens sociaux compatible

l'initiative des personnes à leur pouvoir d'achat. Il les aliène bientôt au pouvoir de l'argent accumulé, ce que dénie la lecture individualiste des rapports marchands. Afin de réaliser ce double mouvement, l'affirmation d'une liberté et la négation d'une aliénation, l'idéologie libérale tend à constituer un réseau conceptuel, "marché", articulant "liberté", "rationalité", "égalité", "démocratie", "progrès", par opposition au réseau "aliénation", "planification", "discrimination", "totalitarisme",

"obscurantisme",

"régression". Cette dialectique permet de séparer d'une part les activités explicables, compréhensibles parce que rationnelles, et donc légitimes et

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Les rapports marchands chez les penseurs du social

saines, et d'autre part, les activités incompréhensibles, donc illégitimes ou morbides.

irrationnelles,

- Ces remarques nous conduisent à aborder la question de la place du marché dans l'organisation générale de nos sociétés avec prudence. Puisque ce mode d'organisation sociale tend à se constituer en idéologie dans nos sociétés, il conduit à définir les limites inconscientes de notre espace de réflexion. Ainsi, pour essayer de mesurer, de connaître, d'analyser l'impact d'une idéologie contemporaine, sachant que les questions que l'on se pose, la manière de les aborder et d'y répondre sont tributaires de cette façon de voir le monde, il est nécessaire de prendre de la distance. Cette distance peut s'obtenir de deux manières: soit en réfléchissant à partir d'une autre idéologie, (ce à quoi s'est attaché L. Dumont1), soit en retraçant la construction de l'idéologie en tant que telle, en tentant de déterminer comment chacune des caractéristiques de l'idéologie de marché s'est construite en se substituant aux précédentes. C'est la voie que nous avons choisie Or cette idéologie s'est construite progressivement, a pris son essor au XIXe siècle et, en tant que telle, en a remplacé une autre au point que l'on finit par en perdre le souvenir. Elle a mis près de cinq siècles à se constituer comme idéologie dominante. Sa formation progressive accompagne une redistribution des pouvoirs dans la société. De nouveaux groupes assoient leur hégémonie. Cette hégémonie suppose que chacun soit assujetti à un rôle social qu'il reconnaît comme sien. Ce consentement "libre" à son rôle social est l'effet même de l'idéologie selon L. Althusser.2

1Louis Dumont, Homo Aequalis, Gallimard, 1977. 2Louis Althusser, Sur la philosophie, Gallimard, 1994.

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Introduction

Cette idéologie s'est cependant construite en parallèle et en opposition à l'idéologie précédente, apparaissant alors comme un progrès et une libération, comme l'écrit M. Weber dans son Essai sur la théorie de la science: les conceptions du monde ne peuvent jamais être le produit du savoir empirique, par conséquent, les idéaux suprêmes qui agissent le plus fortement sur nous ne s'actualisent èn tout temps que dans la lutte avec d'autres idéaux qui sont aussi sacrés pour les autres que les autres le sont pour nous. Si elle découle de l'idéologie passée, diverse et contradictoire, elle s'est aussi constituée à travers ce qui existe et à travers l'inattendu des événements qui ne cessent de surgir dans la science et dans la pratique.l Ainsi, l'analyse des textes des auteurs qui, au long de l'histoire, tentent de répondre aux questions que posent les nouvelles pratiques sociales de leur époque, montre comment les systèmes explicatifs de la vie en collectivité ont peu à peu évolué avec le temps. Et ceci, de façon progressive, au point de remplacer un système de références par un autre, issu du premier, qui se répercute à tous les niveaux de l'organisation sociale. Pour ce faire nous analyserons les textes des auteurs qui ont traversé l'histoire. Dans ces textes les auteurs expriment leurs convictions sur ces caractéristiques, tout en tentant de répondre aux questions que posaient de nouvelles pratiques par rapport à la nature du lien social. Chacun de ces auteurs est le reflet de l'idéologie dominante de son époque. Nous chercherons à montrer comment chacun apporte sa pierre à la Nous construction d'un système explicatif, que l'on peut qualifier d'idéologie de marché, en prenant appui sur les réflexions précédentes.

lLouis Althusser, ibid., p. 76.

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Les rapports marchands chez les penseurs du social

tâcherons de dégager de que décrit L. Althusser comme la tendance (contradictoire) d'une idéologie cherchant à se constituer en une unité (non contradictoire) et tendant à la domination qu'elle ne parvient jamais à vraiment unifier en une idéologie unique et dominante.l Nous ne retiendrons que les textes où le marché et les rapports

marchands sont présentés en tant qu'éléments de la construction sociale, laissant de côté les nombreux ouvrages que nous qualifierons de plus "techniques", dans lesquels le marché est abordé sous un aspect purement économique. Grâce à l'étude chronologique des auteurs concernés, nous analyserons la genèse, l'épanouissement, marché. Le marché, qui dans un premier temps était un "acte" social simple, un échange, s'est petit à petit propagé entre les hommes et les pays, pour devenir un concept auquel ont été associées des notions corollaires comme l'argent, le profit, l'individu, la démocratie. Ce concept s'est également complexifié car il s'est nourri de la société qui le formait tout en contribuant à la constitution de celle-ci. Mais l'idéologie de marché n'a pu se constituer que parce qu'elle se développait dans un univers où les relations marchandes prenaient une réelle importance sociale, lesquelles n'ont sans doute pu prendre l'essor qu'on leur connaît, que parce qu'elles se déroulaient dans un contexte idéologique favorable. Il n'est donc pas possible de raconter l'évolution d'une idéologie et notamment celle du marché sans tenir compte constamment de l'histoire sociale qui l'accompagne. C'est pourquoi cette étude a le projet non la remise en question de l'idéologie de

I Louis Althusser, ibid.

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Introduction

seulement de présenter chronologiquement

l'édification théorique de

l'idéologie de marché, mais aussi de rappeler les traits dominants de l'évolution sociale qui lui est concomitante, car cette vision du monde caractérisée par l'idéologie de marché, a donné la place à certains groupes sociaux, en a fait disparaître d'autres.

Cette relecture comparative de la place du marché dans les systèmes explicatifs de la vie en société proposés par les auteurs vivant dans des mondes différents permet, selon nous, de faire ressortir une généalogie qui peut être présentée de la façon suivante. L'importance croissante accordée au marché dans la régulation sociale, est concomitante à l'importance croissante donnée à l'individu dans la maîtrise de la vie collective, dans l'élaboration d'une société meilleure. On peut ainsi distinguer, sur le plan de l'analyse, quatre moments dans cette généalogie. - Dans un premier temps, la vie en collectivité idéale est une donnée de la nature, l'individu doit s'adapter à ses règles. Le marché est alors un épiphénomène qui encourage les comportements plutôt "contre nature"

.

- Dans un deuxième temps, la vie en collectivité idéale est un don de Dieu promis à l'espèce humaine, mais reportée dans l'au-delà.
L'indi vidu, reste libre de son comportement, et peut choisir d'adopter sur terre les règles de la cité idéale. Le marché reste à la périphérie de la régulation sociale, mais son rôle est progressivement ré-évalué: alors que la réussite dans les activités commerciales semble plutôt défavoriser

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Les rapports marchands chez les penseurs du social

l'accès à cette cité idéale, elle finit par devenir le signe même d'une prédestination à cet accès. un troisième temps, la société idéale peut être réalisée sur terre, en accord avec la volonté divine. L'individu devient le responsable même des règles du jeu social Le marché se trouve progressivement placé au centre de la vie sociale, comme structure de rapports sociaux susceptible de contribuer à la réalisation de la cité idéale. un quatrième temps, la société idéale est celle qui favorise le plus l'expression des personnalités individuelles, sans plus de référence à une réalité dépassant l'individu. Une révolution semble aussi s'être accomplie entre les positions relatives de l'individu et de l'Etre collectif dans les représentations de la genèse des structures sociales: l'être collectif idéal (la nature, puis Dieu) voit son pouvoir initialement absolu s'affaiblir au profit des personnes qui composent la société et qui revendiquent désormais la totalité du pouvoir de création de la cité idéale. La place du marché comme réseau de contrats entre des personnalités est alors au centre même de ces représentations. Pour la plupart des auteurs, le marché est l'outil même de ce pouvoir, ce pouvoir en acte. La cité idéale est simplement la société marchande. Pour d'autres, cette apologie du marché masque la dimension essentielle de la vie collective que sont les rapports de domination fondés désormais sur l'argent accumulé. personnalités marchands. Pour ces derniers, la cité idéale de domination suppose aliénant donc le dépérissement de ces rapports certaines

- Dans

- Dans

aux intérêts d'autres, donc le dépassement des rapports

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Introduction

Cette relecture de la place du marché dans les explications de la vie en collectivité nous semble propice à enrichir la réflexion sur la crise de notre société. Elle reste largement perfectible, tant il faut conjuguer les approches différentes pour échapper à nos idéologies, qui tendent à nous faire voir les sociétés antérieures comme des ébauches imparfaites de la cité marchande, qui rendent difficilement pensables des rapports sociaux fondamentalement alternatifs, tant pour le passé que pour le futur.

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LE MARCHE A LA PÉRIPHÉRIE DE LA RÉGULATION SOCIALE

Le marché à la périphérie de la régulation sociale

LE MARCHE A LA PERIPHERIE DE LA REGULATION SOCIALE

Les premiers penseurs du social ont envisagé l'échange marchand comme un élément parmi d'autres dans le fonctionnement de la société et pour beaucoup d'entre eux l'économie, le marché, le commerce n'étaient pas une composante d'un système social valable ou idéal. Ces thèmes relevaient plutôt de problèmes d'intendance, dont il n'était pas nécessaire de se préoccuper pour concevoir ou pour réfléchir sur un système social. Le rôle de l'échange est bien sûr reconnu, mais comme simple

fonction nécessaire, au même titre qu'une fonction biologique. Il s'agit pour ces auteurs de savoir à quelle place les mettre parmi les autres aspects de la vie en communauté.

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Le marché à la périphérie de la régulation sociale

La place des rapports marchands dans un monde où l'homme, comme son environnement, dépendent de l'ordre naturel des choses

La pensée grecque situe l'homme dans le cadre plus large du cosmos. Au même titre que tout ce qui l'entoure, l'homme est un des maillons naturels de la marche du monde. Ce monde est réglé par les lois de la nature et l'homme y tient une place, de même que la collectivité à laquelle il appartient. Chez les penseurs grecs il n'y a que la pensée rationnelle qui puisse permettre de construire des modèles de conduite et la raison va leur conférer une autorité. Trois grandes conceptions de l'échange marchand se succèdent dans cet état d'esprit. Pour Platon l'échange marchand est une activité humaine indispensable à la survie, mais sans valeur.

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Les rapports marchands chez les penseurs du social

Pour Aristote, l'économie a une place plus importante au sein de la collectivité, et il développe une réflexion sur l'échange plus poussée que celle menée par son prédécesseur. Il va notamment distinguer l'échange de l'échange marchand. Enfin les stoïciens posent le principe de l'égalité des hommes entre eux, et prônent une totale indépendance entre les uns et les autres. Ceci les mène à souhaiter une autarcie qui ne laisse pas de place à l'échange.

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