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LES RÉPUBLIQUES-SURS SOUS LE REGARD DE LA GRANDE NATION 1795-1803

De
350 pages
La perspective adoptée par Michel Vovelle a été de porter son attention sur l'histoire du regard, des regards de la France sur ces nations ( de l'Italie à la Suisse jusqu'aux portes de l'Empire Ottoman) que l'expansion de la Grande Nation lui faisait découvrir. Comment les Français ont-ils vu ces pays avec lesquels la conquête ou simplement la diplomatie les mettait en contact ? Parallèlement il nous offre quelques images de l'Europe en révolution sous le regard de la France.
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Les Républiques-sœurs sous le regard de la Grande Nation 1795-1803

De l'Italie aux portes de l'Empire ottoman, l'impact du modèle républicain français

@L'Hannattan,2000

ISBN: 2-7384-9734-9

Michel VOVELLE

Les Républiques-sœurs sous le regard de la Grande Nation 1795-1803

De l'Italie aux portes de l'Empire ottoman, l'impact du modèle républicain français

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

SOMMAIRE

Introduction:

Une histoire de regards...........................

7

I - OUVERTURE Les Républiques-sœurs dans le projet du Directoire et l'opinion française (Rome 1998)

Il

Il

II

- SUITE

ITALIENNE

37

Les voyages d'un historien français dans l'Italie du
B i centenaire. ...................................................................... 37

La place du Triennio dans la décennie révolutionnaire (Loano, novo 1995) L'iconographie italienne du Triennio révolutionnaire (Modena, déco 1995) L'image de l'Italie dans la France révolutionnaire: réalités, rêves et fabulation (Porto Ferraio, juin 1998) Le regard des jacobins français sur l'Italie au temps de l'ascension de Bonaparte (Alessandria,juin 1997) Naissance et formation du mythe napoléonien en Italie durant le Triennio : les leçons de l'image (Lodi-Milano, mai 1997) La rumeur d'Italie (Heidelberg, 1998) La chute de la République de Venise dans l'opinion française du Directoire (Campo Formido, oct. 1997)

49

63

73

97

111 125

147

La fin de la République de Venise dans 1'historiographie française (Vicenza, oct. 1997)
Réflexions sur la Révolution Napolitaine
~

167

(Napoli, 1998-

1999)

189
225

Lucques 1799 : d'une république à l'autre ou les derniers combats de la liberté (Lucca, oct. 1999) "Les exilés" (Sur l'ouvrage Napoli, 1993) d'Anna-Maria Rao, Esuli,

243

Napoléon et l'Italie: un état des problèmes (Milano, mai 1997)

25 1

III

- SUITE

HEL

VÉ TI Q UE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

269

La Suisse et Genève dans la politique et l'opinion française à l'époque révolutionnaire (Fribourg 1998) Vue de France: l'exception vaudoise ou les plus intimes alliés de la Grande Nation (Lausanne 1998)
IV - ESPACES À CONQUERIR LE SUD-EST EUROPEEN

269

297

ET AMIS LOINTAINS: 317 dans le Sud-Est 317

La diffusion des idées révolutionnaires européen (Paris, 1998)

Retour aux sources des libertés antiques: rêves et réalités dans la politique de la Révolution face à la Grèce
(D e 1 p h es 1 99 8) ................................................................... 3 3 1

Notes et orientation bibliographique 6

345

INTRODUCTION:

UNE HISTOIRE

DE REGARDS

Ce livre pourrait se présenter comme un récit de voyage. Celui d'un historien à travers une Europe qui se souvient d'avoir été touchée, voici deux cents ans, par l'impact de la Grande Révolution. Entre 1995 et 1999, alors même que la France s'est détournée de ce thème, dans l'idée peut-être d'en avoir épuisé les richesses en 1989, une exceptionnelle floraison de rencontres scientifiques a démontré la vivacité du souvenir dans certains pays, singulièrement l'Italie, mais aussi la Suisse, et de façon plus inattendue le Sud-Est européen, à partir de la Grèce, que nous annexons un peu abusivement à l'aire d'influence de la Grande Nation. Pour avoir été, si peu que ce soit, l'un des animateurs de la commémoration scientifique du Bicentenaire, j'ai eu le privilège d'être convié à participer à nombre de ces rencontres, et à y présenter ma contribution. A dire vrai, j'y ai surtout beaucoup appris et la tâche n'était pas aisée d'apporter mon écot. La perspective que j'ai adoptée parce qu'elle répond à l'un des axes de mes recherches a été de porter mon attention sur I'histoire du regard, des regards de la France sur ces nations que l'expansion de la Grande Nation lui faisait découvrir. C'est donc une histoire d'images au sens figuré et parfois au sens propre qui est proposée ici. Comment les Français ont-ils vu ces pays avec lesquels la conquête, ou simplement la diplomatie les mettait en contact? Voilà un moyen peut-être d'élargir le champ de vision d'une histoire des relations internationales à cette époque, déjà balisée magistralement par les travaux de

Jacques Godechot sur la Grande Nation(l)*. Mais les recherches récentes dans les pays concernés invitent à reprendre le chantier sous de nouveaux éclairages. Au-delà des aspects connus de la présence française, pour un bilan qui incite à la modestie pour ses aspects contrastés - lourdeur d'une occupation ou éveil des peuples - la

prospection de l'imaginaire, à travers les textes et les représentations figurées, nous confronte aux illusions, aux malentendus d'un dialogue que les circonstances, ou simplement la distance, ne pouvaient que rendre difficile. On y découvre des ethnotypes anciens, mais revisités et parfois reconsidérés positivement. Clichés anciens de I'Helvétie, patrie de Guillaume Tell, ou d'une Grèce imaginée à travers le souvenir de l'Antiquité. Mais aussi force des préjugés, complexe de supériorité, défiance de l'étranger à la recherche de l'impossible sans-culotte sur les rives du Tibre quitte à ce que l'opinion parfois s'émeuve pour la chute de Venise ou les massacres de Naples. Puis en ces lieux lointains, il est facile de lâcher la bride à l'imagination: et l'Italie devient le cadre des exploits de Bonaparte, un théâtre d'ombres s'anime, où l'on rencontrera des amis fidèles dans le pays de Vaud, et même un jacobin des confins de l'Empire ottoman, Rhigas, enfant perdu de la Grande Révolution. Entre la brutalité de la Realpolitik des hommes de pouvoir, le rôle des émissaires qui font entendre une autre voix, les espoirs déçus des partenaires locaux, un jeu complexe s'esquisse. Le cycle des commémorations françaises a trouvé en 1989 son point d'orgue dans le congrès mondial tenu sur «L'image de la Révolution»(2) à travers le monde. Retournant la perspective, ce sont quelques images de l'Europe en Révolution sous le regard de la France que j'ai tenté d'esquisser ici. On parle aujourd'hui plus que jamais de faire l'Europe et l'on en mesure les difficultés à tous égards, le champ des mentalités et des mémoires entrecroisées y tenant largement sa place. Avant
Les appels de notes renvoient à l'orientation bibliographique à la fin de

*

l'ouvrage.

8

même le coup de boutoir majeur de la conquête napoléonienne, l'époque du Directoire et de l'expansion proprement révolutionnaire de 1795 à 1799 offre un thème de réflexions stimulant: «La Grande Nation à vaincre accoutumée», que célèbre alors pompeusement Marie-Joseph Chénier, a remisé au rang des utopies le projet de République universelle des rêveurs de 1790 à 1793, comme Anacharsis Cloots, mais elle découvre cette présence de l'étranger, ami ou hostile, objet de sympathie et plus souvent de défiance. Une caricature vénitienne de 1798 nous présente un personnage classique de la Commedia dell' Arte, implorant piteusement la liberté française, statufiée, grave et fière: «Pietà, sorella Libertà L.. E troppo tarde Pantalone». Trop tard, ou trop tôt?

Cet essai est dédié: à mes amis étrangers dont j'ai tant à apprendre, à mes élèves d'hier qui prospectent de nouveaux territoires oùje m'instruis à mon tour: Christian Marc Bosseno, Alain Csouz Tornare, Antoine de Baecque, Christophe Dhoyen, Bernard Gainot, Dimitri
Nicola idis, Pierre Serna, Sophie Wahnich. Ils se retrouveront au fil de ces pages.

Une partie des contributions qui constituent ce volume, notamment sur l'Italie, a été publiée en 1999 en Italie (Guida Editori - Naples) sous le titre: Il Triennio rivoluzionario visto da Francia (1796-1799).

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I - OUVERTURE

Les Républiques-sœurs dans le projet du Directoire et dans l'opinion française

L'éclosion spectaculaire sous le Directoire des Républiques-sœurs qu'une gravure célèbre nous évoque, proliférant comme autant de champignons aux pieds des souverains européens ébahis, est-elle le produit naturel de l'expansion française à ce stade de la Révolution? Théoriciens et observateurs contre-révolutionnaires n'en doutaient pas, ainsi Mallet du Pan écrivant le 8 novembre 1795 que "tous les directeurs appartiennent à la faction régicide qui poursuit la désorganisation de l'Europe, qui veut conserver les conquêtes et en faire de nouvelles". Raymond Guyot, auteur en 1907 d'un classique de référence sur Le Directoire et la paix de l'Europe(3) rappelait que, de Von Sybel à Sorel(4), le thème, dans sa simplicité, avait été admis par nombre d'historiens, mais apportait des éléments d'appréciation qui, enrichis jusqu'à hier par Jacques Godechot et par les études internationales récentes, permettent de nuancer et de reconsidérer le débat. Substituant par la pensée aux têtes couronnées de la caricature le groupe des Cinq Directeurs, je vais tenter en quelques thèmes esquissés d'évoquer la façon dont cette innovation surprenante a été gérée, vécue, parfois subie plus que souhaitée par la partie française, qui en eut la responsabilité. Et l'on perçoit d'entrée que les choses ne sont pas si simples, tant dans le contexte de I'histoire intérieure de la Révolution, que dans celui du nouvel ordre international (ou

désordre selon que l'on voudra) qui peine alors à s'établir au cœur de l'ébranlement apporté par elle. Si l'on se place en l'an III, dans la dernière phase de la Convention thermidorienne, il est loisible de mesurer, en un flash-back volontairement succinct, le poids d'un héritage qui plonge certes ses racines dans la longue durée de l'Ancien régime français, comme des relations internationales au siècle des Lumières, mais qui a été bouleversé dans le temps court des cinq années précédentes par une série de proclamations - suivies d'expériences de terrain - dont l'enchaînement parfois contradictoire a ouvert des perspectives inédites et proprement révolutionnaires. Dès ses débuts, en répudiant en 1790 le pacte de famille et les jeux de princes au nom de valeurs nouvelles, la Révolution française a apparemment récusé les règles du jeu traditionnel et le reproche lui en sera fait durant toute la période même qui nous intéresse, ainsi par l'ambassadeur prussien Sandoz à Soulavie, qui écrit "Vous dénaturez les formes des gouvernements établis pour y établir des Révolutions. C'est un moyen assuré d'éloigner de vous tous les gouvernements du Nord. En Italie par exemple au lieu de vous gagner le roi de Sardaigne, vous vous êtes occupés de former des Etats républicains. Cette politique a bouleversé les plus beaux plans". Citation qui pourra paraître tardive, évoquant le contexte de l'an VI mais qui reflète bien, chez un observateur qui se veut un ami de la France, l'étonnement ressenti à l'égard de partenaires qui ne jouent pas le jeu. La rupture toutefois est-elle si radicale? Dans les considérations des acteurs français, en majorité formés durant la période à la diplomatie, se retrouvera la rémanence d'un discours ancien, en allusion parfois explicite à I'héritage: ainsi chez La Revellière qui se fortifie par la lecture d'un Mémoire de D'Argenson à Louis XV dans la conviction d'avoir à former dans tout le Nord et l'Ouest de l'Italie un Etat "bien lié pour en fermer la porte à la maison d'Autriche". D'autres - Reubell, Sieyès - ont repris de Mirabeau l'admiration de la Prusse, ... et les ministres des Affaires étrangères Delacroix et Talleyrand adoptent sans effort 12

les formules et considérations d'une diplomatie dont l'ambassadeur Barthélémy, issu pour sa part de la carrière, atteste la capacité d'adaptation. Mais les textes sont là, dans leur enchaînement cautionné à partir de 1792 par les passages à l'acte, et qui ont défini non point une doctrine ne varietur, mais une démarche, l'affirmation d'une nation confrontée à l'hostilité des puissances coalisées. La paix, au nom du droit naturel, est apparue comme la référence cardinale à l'époque heureuse des débuts, dans le décret du 22 mai 1790 (art. 4) : "...L'Assemblée nationale déclarant à cet effet que la nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes et qu'elle n'emploiera jamais ses forces contre la liberté d'aucun peuple". Peut-on ainsi faire cavalier seul sans éviter de légiférer aussi pour les autres? Condorcet cèdera à la tentation de généraliser en 1792 : "chaque nation a seule droit de se donner des lois. Vouloir ravir ce droit par force à un peuple étranger c'est annoncer qu'on ne le respecte pas dans celui dont on est citoyen, c'est devenir ennemi du genre humain". Mais dès novembre 1791, le débat sur la paix et la guerre avait révélé par la voix du girondin Isnard le glissement de la liberté pacifique à la liberté conquérante: "Disons à l'Europe que si les cabinets engagent les rois dans une guerre contre les peuples nous engagerons les peuples dans une guerre contre les rois... Disons lui que tous les combats que se livrent les peuples par ordre des despotes ressemblent aux coups que deux amis excités par un instigateur perfide se portent dans l'obscurité... si la clarté du j our vient à paraître, ils jettent leurs armes, s'embrassent et châtient celui qui les trompait, de même si au moment que les armées ennemies lutteront avec les nôtres, le jour de la philosophie frappe leurs yeux, les peuples s'embrasseront à la face des tyrans détrônés de la terre consolée et du ciel satisfait... dix millions de Français embrasés du feu de la liberté... pourraient seuls si on les invite, changer la face du

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monde et faire trembler tous les tyrans sur leurs trônes d'argile... " A ce rêve, on le sait, Robespierre avait opposé la prudence d'une appréciation réaliste des rapports de force et de l'état des esprits: "Aussi croit-on déjà voir le drapeau tricolore planté sur le palais des empereurs, des sultans, des papes et des rois... d'autres assurent que nous n'aurons pas plutôt déclaré la guerre que nous verrons s'écrouler tous les trônes à la fois..." Pour conclure: "On n'aime point les missionnaires armés". L'Incorruptible, on le sait n'a pas été suivi, mais bien Brissot et ses amis, qui inspirèrent les proclamations et décrets des 10 et Il avril 1792 : 10 avril 92, (Merlin de Thionville) "Guerre aux rois paix aux nations" Il avril, décret: "La nation française ne soutient pas de guerre de nation à nation mais défend justement un peuple libre de l'injuste agression d'un roi". Autorisons-nous ici à citer un passage de 1'Histoire Socialiste de la Révolution Française de Jaurès(5),à la fois pour la beauté du texte et la portée de sa réflexion: "Voici que ses armées [de la Révolution] étaient en Belgique et en Allemagne et c'était surtout par un silence étonné et un peu inquiet, coupé seulement de quelques acclamations et de quelques rumeurs hostiles que les hommes accueillaient la Révolution. Ni l'exemple de la France, exemple mêlé d'ailleurs de lumière et d'ombre, de liberté généreuse et de violence sanglante sur la protection de sa force promise à quiconque s'émanciperait ne suffisaient à créer soudain les énergies de liberté et des mœurs de Révolution. Il fallait donc que la Révolution elle-même tentât d'achever l'œuvre incomplète des siècles et de brusquer en Europe 1'histoire trop lente". C'est ce nouveau message que portent les décrets de la Convention à 1'hiver 1792, le 19 novembre, à l'apogée de la première phase d'expansion: "La Convention Nationale déclare au nom de la nation française qu'elle accordera fraternité et secours à tous les peuples qui voudront recouvrer leur liberté et
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charge le pouvoir exécutif de donner aux généraux les ordres nécessaires pour porter secours à ces peuples et défendre les citoyens qui auraient été vexés ou qui pourraient l'être pour la cause de la liberté" (sur le vœu du peuple de Deux Ponts). Puis le 15 décembre la Convention nationale décrète:
"1. Dans les pays qui sont ou seront occupés par ces armées de la République, les généraux proclameront sur le champ au nom de la nation française, la souveraineté du peuple, la suppression de toutes les autorités établies...

2. Ils annonceront au peuple qu'ils lui apportent paix, secours, fraternité, liberté et égalité, ils le convoqueront de suite en assemblées primaires ou communales... La nation française traitera comme ennemi le peuple qui, refusant la liberté et l'égalité ou y renonçant, voudrait conserver, rappeler ou traiter avec le prince ou les castes privilégiées, mais promet son appui à celui qui aura adopté [le régime de la Liberté]." Du recours fraternel à l'émancipation imposée, le pas a été franchi. Et là où Condorcet, prudent, interdit aux libérateurs de "ravir par force le droit des libertés", Merlin de Thionville révèle brutalement la perversion possible et assumée de cette politique volontariste: "La République peut et doit soit retenir à titre de conquête, soit acquérir par des traités des pays qui seraient à sa convenance sans en consulter les habitants". L'épisode jacobin de l'an II a stoppé momentanément cette escalade et l'on serait bien en peine de donner la cause principale - hégémonie du discours robespierriste partagé par le Comité de salut public, ou plus cruellement repli sur la défense des frontières nationales commandé par la situation tragique de l'été 1793 où elles sont envahies de toutes parts. Dans ce contexte on peut comprendre les excès d'un discours de Salut public sur des thèmes qui vont jusqu'à la xénophobie la plus brutale ("Il ne sera plus fait de prisonniers anglais ou 15

hanovriens", décision terrible et qui d'ailleurs ne recevra pas d'application), en passant par la suspicion et la hantise du complot de l'Etranger: un trait de mentalité collective s'associe ici à l'attitude officielle (il a été analysé récemment par Sophie Wahnich dans son étude sur la représentation de l'étranger en l'an II). Tant et si bien qu'en l'an III, lorsque se sépare la Convention, un double bilan en marche peut être dressé, au niveau des réalités de terrain d'une part, des idéologies en présence dans la classe politique comme dans l'opinion de l'autre. La mobilisation nationale a rendu à la France ses frontières historiques, accrues d'une partie des gains réalisés entre 1792 et 1793 : Nice, la Savoie, Avignon, annexions réalisées sur la base, au moins théorique, de consultations populaires ou d'expression de la volonté collective. Fleurus a ouvert à nouveau les portes de la Belgique et, pour une part, de la rive gauche du Rhin, cependant que les Pays-Bas soumis se régénèrent sous les traits d'une République batave, amie et alliée de la France dont le sort est réglé par le traité de La Haye le 16 mai 1795. Voilà bien la première République-sœur, si l'on passe un peu lestement sur l'expérience éphémère, dès 1792, de la modeste République rauracienne - cette partie de l'évêché de Bâle annexée au bout de quelques mois pour s'intégrer dans le département du Mont-Terrible. A nouveau en phase d'expansion par ses victoires militaires initiales, le nouveau régime du Directoire se trouve donc confronté à plusieurs stratégies possibles. L'annexion et l'intégration à l'espace français: c'est elle qui est appliquée à la Belgique sur rapport de Merlin de Douai du 8 vendémiaire an IV, voté le 9, implicitement confirmé par la nouvelle Constitution incluant dans les frontières constitutionnelles les 9 départements de la Belgique et du pays de Liège. Est-ce un point final? Merlin le suggère en déclarant: "Ce n'est point par des actes de législation mais par la diplomatie que nous devons nous assurer... cette barrière formidable" qu'est la frontière du Rhin, qu'il reste des positions à prendre, mais en changeant de perspectives.
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Mais lesquelles? Les politiques et l'opinion se partagent, en fonction des expériences comme des théorisations que nous avons rappelées, entre plusieurs options. Celle des "limites restreintes", soit le retour aux frontières d'Ancien régime éventuellement rectifiées (avec ou sans la Belgique), rassemble tout le courant royaliste ou cryptoroyaliste, qui se restructure au lendemain de vendémiaire an III, et aura le vent en poupe jusqu'en fructidor an V, apte à trouver un accueil favorable dans une opinion qui réclame la paix et la cessation des entreprises militaires. Les observateurs du bureau de police de Paris, dont nous aurons plus d'une fois à évoquer le témoignage, le notent, thème répétitif et quasi quotidien, sans surprise quand il est émis dans les cénacles royalistes comme le café de Valois, mais apte également à se retrouver dans les revendications de la rue: et il a ses porte-parole aux assemblées et dans la presse. Mais la classe politique des thermidoriens au pouvoir, dans sa majorité, ne l'entend pas ainsi: le thème prévalant est celui des frontières naturelles, soit pour l'essentiel la limite du Rhin. Il n'est pas nouveau, et sans revenir en arrière, il a été défendu entre 1792 et 1793, avec panache par Danton comme par les girondins au temps de la première expansion française. Et Merlin de Douai, on vient de le voir, inscrit cette barrière formidable dans les horizons d'attente de la République. Doiton pour cela reprendre sans examen la thèse historiographique longuement défendue, en Allemagne comme en France, d'une continuité et de la prégnance d'une idéologie mûrie sous l'Ancien régime, relativisant l'impact de la novation révolutionnaire? Nous ne nous engagerons pas plus qu'il ne le faut dans ce débat classique. Mais il y a la manière et les circonstances: à côté de l'idéologie des frontières naturelles, ancrée dans l' histoire et dans la tradition, que reste-t-il du rêve de 1792-93, de la subversion des régimes despotiques en place par l'impulsion et par l'exemple, aboutissant sinon à cette république universelle dont Anacharsis Cloots avait présenté l'esquisse au Cercle social, du moins à étendre l'aire de l'Europe régénérée par une 17

couronne de républiques amies, sous l'influence française? Outre l'exemple isolé et un peu dérisoire de l'éphémère République rauracienne, elle avait fait alors éclore des projets, tel celui du Vaudois Cart invitant les leaders de la Gironde à provoquer la réunion de Genève, de la Savoie, du Pays de Vaud et du bas Valais en une seule république sous le protectorat de la France, idée que le reflux de 1793 avait rendu caduque. Mais elle n'est pas morte, et va cheminer suivant des filières différentes: chez les jacobins pour 1'heure en position défensive, et singulièrement au temps de la réaction antibabouviste de l'an IV, mais aptes avec Buonarotti à exporter sur de nouveaux fronts (la république d'Oneglia) les foyers d'une diaspora révolutionnaire comme chez leurs émissaires en Italie, tel Jullien de Paris. Ils n'ont point pour l'instant la maîtrise de la situation, mais dans les rangs composites de la maj orité thermidorienne, on rencontre chez Sieyès l'idée que, au-delà de la ligne du Rhin et des Alpes, il convient de renforcer, suivant la suggestion de Brissot, la France par une ceinture de républiques,. A quoi Reubell objecte en ricanant "comme si les républiques étaient faciles à fonder", rappelant que Brissot les appelait "des petits pâtés" mais, objecte-t-il, "c'est aux dépens de la grande république que les petites républiques s'engraisseront". On peut soupçonner déjà que l'unanimité est loin d'être faite dans le cercle des dirigeants du nouveau régime: pour être classique, cette rapide galerie de portraits des Directeurs peut éclairer sur les différentes stratégies en présence. Carnot, l'organisateur de la victoire, passe initialement pour propagandiste, partisan de l'annexion de la Belgique et saluant la naissance de la République batave le 14 prairial an IV : "Ils reculent nos limites jusqu'aux barrières que la nature nous a données... et poursuivant sur les glaces les débris de trois armées vont d'une nation opprimée et ennemie faire un peuple libre et allié". Mais on sait l'évolution qui, rapidement, va l'entraîner sur des positions conservatrices, en faisant de lui le défenseur acharné des anciennes limites, en quoi il est suivi par son collègue Letourneur qui calque ses positions sur les siennes. 18

En cela, il s'oppose complètement à La Revellière Lepeaux, fidèle à un passé brissotin qui en avait fait l'auteur du décret du 19 novembre 1792 sur la fraternité et l'assistance à apporter à tous les peuples et, par là même, le mieux disposé de tous à envisager une Europe révolutionnée, mais sans capitulation sur les principes de la liberté laissée aux peuples. Beaucoup plus fluctuant, Barras, sans ferme propos, aspire à une paix rapide et modérée, mais passe sur de fortes présomptions pour être ouvert à des compromissions douteuses, sa haine de Carnot le rangant malgré tout dans le camp adverse. Reubell, "l'Alsacien de la Révolution", impose alors dans cette équipe disparate son initiative en matière de politique internationale. Sa position est claire et tranchée: patriote ardent sur fond de xénophobie affirmée, il est certes partisan des conquêtes dont il attend des "profits économiques immenses" et une revanche contre les coalisés. Mais il en a fixé les limites au-delà desquelles elles ne devront compter que pour des gages dans la négociation: ce sont celles des pays rhénans qui constituent les frontières naturelles, et dont il a dit dès 1791 qu'ils "sont prêts à se joindre à nous". Il a le soutien de fortes personnalités que nous retrouverons, dans le second Directoire, comme Merlin de Douai. On comprend, à ce disparate, que le Directoire n'ait pas inauguré son gouvernement par une déclaration de politique étrangère. La majorité y est fluctuante, et l'on a de longue date (Guyot) mis en garde contre la facilité d'y opposer un camp des conservateurs, hostiles aux Républiques-sœurs (Carnot, Letourneur), à celui des propagandistes La Revellière, Barras et jusqu'à un certain point Reubell: ces deux derniers sont initialement hostiles à toute révolution, ou expansion hors des frontières du Rhin.

La péripétie inattendue - les victoires de Bonaparte en
Italie et l'émancipation diplomatique du général victorieux - va les amener à préciser leur ligne politique. Les instructions initiales du commandant de l'armée d'Italie étaient limitatives, dans le cadre d'une opération de diversion: éviter tout bouleversement majeur et, dans la dépêche de Carnot du 18 19

floréal, après les premières victoires, conquérir la Lombardie mais non s'y installer dans "ce pays que nous ne garderons pas" et, le confiant à la garde de Kellermann, razzier, si l'on peut dire, les Etats hostiles du Centre voire du Sud (Parme, Gênes voire Naples). Bonaparte, on le sait, n'a pas respecté le cahier des charges et lorsque, à la suite de ses initiatives politiques en Lombardie comme envers le pape, un bilan en marche s'est imposé, c'est au ministre des Affaires étrangères Delacroix qu'a été confiée la charge de mener une enquête sur la situation de la péninsule auprès des agents français pour juger de l'état des esprits, et des perspectives offertes. Le verdict porté par le ministre et avalisé par les Directeurs, le 7 thermidor an IV, est apparemment sans appel, renvoyant à un principe unique, l'intérêt national: "Les intérêts de la République doivent être la règle commune". L'égoïsme sacré commande de ne point républicaniser des pays "pourris par un long esclavage" alors même qu'il est d'un intérêt pressant de rassurer les souverains sur la manie de tout révolutionner. On explicite: une république démocratique piémontaise serait un voisin beaucoup plus inquiétant qu'un roi hors d'état de nous nuire, une république milanaise, dans un peuple "sans énergie" serait semence de guerres incessantes, alors que la Lombardie constitue une monnaie d'échange idéale pour conforter la frontière du Rhin. Delacroix se laisse entraîner à proposer un plan plus complexe d'échanges croisés dans le détail duquel nous n'entrerons pas: retenons en l'esprit d'un jeu de dominos dans lequel on a peine à retrouver l'esprit de la diplomatie révolutionnaire. Et surtout, en cet épisode crucial, I'hostilité du Directoire à l'extension des Républiques-sœurs dont on n'avait pas contesté le principe dans le cas de la République batave, mais dont on mesure désormais les dangers. Reste que le Directoire a conservé au général vainqueur la conduite des opérations militaires, et lui a concédé sous sa responsabilité propre la gestion de ce qui va devenir la République cisalpine. De facto, le projet du Directoire, si tant est qu'il ait existé au-delà d'une fuite en avant, pour nourrir les armées, la guerre 20

par la guerre, en s'assurant des gages dans l'espoir d'une paix assurant les frontières naturelles, cède le pas aux proj ets de Bonaparte. Sans doute convient-il ici de se retenir d'une autre facilité, en adoptant sans examen la solution d'un transfert de responsabilité au deus ex machina, héros providentiel ou machiavélique. Ce n'est point Bonaparte qui a inventé les Républiques- sœurs: mais l'expérimentation qu'il mène en Lombardie va largement conditionner le déroulement ultérieur de l'aventure. Ce fut l'idée d'historiens républicains du début du siècle, comme Raymond Guyot par ailleurs si précieux, de charger Bonaparte de la responsabilité d'avoir sinon inventé les Républiques-sœurs, du moins instrumentalisé leur existence en dépit de la résistance du Directoire pour en faire, à partir de l'Italie du Nord, le site d'expérimentation de ses ambitions politiques. En cela, Guyot s'aligne sur Sorel qu'il critique par ailleurs, et qui avait vu dans la Cisalpine le "champ d'expériences où il s'essaie au gouvernement de la République". Mais ce faisant, il aurait en créant des républiques à la différence de la République batave, sinon ex nihilo, du moins à partir d'Etats inconstitués et jusqu'alors soumis à d'autres, déstabilisé l'équilibre et le système du Directoire, rendant impossible une paix définitive avec l'Autriche. Et par ailleurs, il aurait dû, convaincu après l'expérience de Pavie de l'impossibilité de susciter une adhésion massive, s'appuyer sur une minorité de militants jacobins, mobilisés sur leurs objectifs propres, et singulièrement l'idée de l'unité italienne: en encourageant (non sans machiavélisme ni arrière-pensées) l'éveil de la propagande, il aurait déclenché une dynamique amenée, après même son départ en Egypte, à susciter parmi les généraux une émulation à l'origine de la prolifération en Italie de créations beaucoup plus aventurées. L'hypothèse partiellement reprise par G. Lefebvre(6), et de façon plus nuancée chez Godechot, appelle examen. Elle se coule trop aisément dans I'héritage de la lecture donnée dès l'époque par Reubell à l'ambassadeur prussien Sandoz en l'an VI : "C'était une des grandes conceptions de Bonaparte de vouloir édifier ici
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une république et d'en détruire là une autre. J'ai soutenu dans le temps qu'il était cent fois plus avantageux... d'avoir la Lombardie pour ennemie que pour amie... mais les triomphes et la gloire de Bonaparte avaient subjugué et comprimé toutes les opinions" . Durant la première campagne de printemps, alors que ses instructions lui imposent de ne pas toucher au régime du Piémont, et que le Directoire vient de rejeter le plan de soulèvement de ce royaume dans la perspective ambitieuse d'une républicanisation de la péninsule tout entière proposé par Cerise et Buonarotti (bientôt compromis dans la Conspiration des Egaux), Bonaparte semble avoir partagé cette appréciation. C'est du moins l'écho que donne Faipoult, ministre à Gênes, d'une conversation avec le général et Saliceti : "Il eut été beau, a dit alors Bonaparte, de voir s'opérer une révolution en Lombardie... mais les Italiens trouvent que leurs prêtres et leurs nobles sont de fort braves gens, ainsi ils méritent d'être laissés à leur superstitieuse ignorance. Quand ils voudront être libres ce sera leur affaire". Mais on sait qu'il a changé d'avis après son entrée à Milan, sa proclamation au peuple de Lombardie du 30 floréal en témoigne - "nous ne faisons pas la guerre aux peuples mais aux gouvernements" - ainsi que la question posée au Directoire: "Si ce peuple demande à s'organiser en République, doit-on lui accorder ?" L'envoi à Paris de trois délégués des patriotes lombards en prairial, la formation de la Légion lombarde, l'appui contrôlé qu'il donne au mouvement patriotique l'engagent dans une politique à laquelle fait écho le projet exposé alors par Miot, ministre à Florence: affranchir le Milanais, en chasser les Autrichiens, établir une république dans les Légations soustraites au pouvoir du pape, en se contentant pour l'instant de taxer Gênes, Venise, Naples et la Toscane, tout en gardant l'idée d'une confédérati on itali enne dominée par les républiques, idée qui au Directoire devrait au moins trouver l'approbation de la Revellière. C'est pour une part la démarche suivie par Bonaparte, lorsqu'il a autorisé les congrès de Bologne et de Modène aux 22

origines de la Cispadane, et lorsqu'il a, sous sa responsabilité, posé les bases de la Cisalpine en la dotant d'un directoire et d'un corps législatif. Sachant toutefois raison garder, en traitant avec le pape à Tolentino sans céder à la tentation de "briser le trône de la sottise pour y planter l'étendard de la liberté" selon l'expression de Carnot à qui pour le coup l'idée eut été agréable. Mais si la Cisalpine reste au cœur de son dispositif italien, après Leoben, il est en mesure d'envisager d'autres projets: il en a eu sur Gênes, travaillée par le mouvement jacobin qu'il encourage, mais on peut dire (qu'on nous pardonne le raccourci) que le Directoire, secondé par son agent Faipoult, a ici veillé au grain en gardant la maîtrise de l'opération et, se résignant bon gré mal gré à la politique des Républiques-sœurs, a opéré sous son contrôle le passage de la vieille république à la nouvelle. C'est que l'épisode de Venise a d'une certaine façon servi de leçon : Venise ou la république assassinée, et assassinée par Bonaparte qu'elle démasque à la réprobation unanime, énergique mais impuissante du Directoire, et d'une partie de l'opinion comme des assemblées, sous l'impulsion ambiguë il est vrai de la droite réactionnaire. L'abandon de Venise aux Autrichiens, renvoyant aux pratiques honnies d'une diplomatie d'ancien style - on évoque les partages de Pologne - a contraint Bonaparte à des palinodies qui ne lui coûtaient guère, opposant aux scrupules de l'agent français Villetard l'argument que "jamais la République française n'a fait la guerre pour les autres peuples", quitte à les renforcer d'un jugement méprisant sur les Vénitiens "aussi lâches qu' hypocrites" pour couvrir les méthodes - incitations, provocations, fausses promesses - qui lui avaient permis de transformer en monnaie d'échange la vieille république régénérée in extremis. A quoi les commentateurs indulgents de la trajectoire du héros répondent que c'est pour préserver l'existence de la Cisalpine chère à son cœur que Bonaparte a organisé ce troc. Propagateur des nouvelles républiques, mais dans le cadre d'un projet qui diverge de plus en plus des aspirations des patriotes qu'il a éveillés, Bonaparte l'est avec circonspection
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jusqu'à son départ pour l'Egypte, respectueux du Piémont ("Ce trône s'écroulera sans nous sous le poids des événements et des choses"), louchant sur les Etats romains dont l'attribution au duc de Parme offrirait une perspective d'aggrandissement de la Cisalpine, projetant une république du Valais dans la visée stratégique d'assurer par le nord les communications avec l'Italie. Sa conception à la fois pragmatique et pour une part démagogique des Républiques-sœurs affleure de façon presque ironique lorsque, de passage à Genève, en route vers le congrès de Rastadt, il déclare au syndic: "La république française voudrait être environnée de cinquante républiques comme la vôtre". Clin d'œil aux "petits pâtés" du regretté Brissot. Ce n'est cependant pas la solution qui sera adoptée pour la formation de la République helvétique, dernier acte où se manifeste son intervention et qui peut passer, si l'on n'y regarde pas de trop près, comme une réconciliation des objectifs du Directoire et du général victorieux sur le principe des Républiques-sœurs. Il n'est pas superflu de s'interroger pour savoir si le Directoire a véritablement souhaité cette nouvelle naissance, alors même que la politique constante de la France révolutionnaire avait attaché une particulière importance au maintien de la neutralité suisse, pour les avantages et sûretés qu'elle procurait. Barthélémy, cryptoroyaliste, avait, dans son poste de représentant auprès des cantons, assumé depuis 1792 le rôle délicat d'intermédiaire avec un gouvernement qui ne cachait pas, jusqu'à la campagne d'Italie, son hostilité à la France révolutionnaire. Il est vrai que les circonstances avaient changé et que le nouveau contexte géopolitique devait rendre moins indulgent à la présence d'un foyer d'espionnage anglais, dirigé par Wickham, cependant que les émigrés étaient foule dans certains cantons. Au-delà de ces griefs, la Suisse était bien devenue, entre les deux épicentres rhénan et italien des opérations militaires, un "saillant rentrant", suivant la bizarre expression qui lui a été appliquée, au flanc de la République. L'intérêt de Bonaparte s'explique sans peine par le désir de maîtriser les routes stratégiques alpines pour accéder à l'Italie, et ceci le Directoire 24

pouvait le comprendre. De même pouvait-il être sensible aux arguments de Reubell, par ses origines particulièrement intéressé depuis 1791 à la frontière nord-ouest de la Suisse, obj et déj à d'annexions ponctuelles (Porrentruy). Des considérations économiques ont joué incontestablement, conduisant en particulier à s'assurer la maîtrise, par annexion directe des deux "portes" de l'espace économique, Genève et Mulhouse, cette dernière république à la suite d'un blocus pour l'amener à raison. Qu'on ait louché et fantasmé au temps où le Directoire recourt systématiquement à la prédation pour combler sa détresse financière sur les "trésors" de Berne ou de Zurich est avéré. Enfin on ne saurait passer sous silence la pression des patriotes - vaudois comme F.C. De Laharpe, alors à Paris, encore assez marginal, ou Peter Ochs, ami de Reubell. Restait toutefois la manière: selon Laharpe, le Directoire aurait préféré un "arrangement amiable" à une confrontation sous le regard de l'Europe. Reubell poussait à une annexion limitée de l'Erguel en lisière du Mont-Terrible mais initialement, sans empiéter sur la neutralité des cantons, en accord avec Ochs qui proposait de "se révolutionner soi-même" à partir de Bâle, et du pays de Vaud... quitte à le faire sous protection française. Le dîner historique qui réunit à Paris le 8 décembre 1797 Bonaparte, Reubell et Peter Ochs a mis au point le scénario: sur la question de Bonaparte, "les patriotes ne pourraient-ils pas faire une révolution en Suisse si les Français étaient derrière eux 7", Ochs se retranchant sur la sévérité du régime répressif dans la Confédération, c'est Reubell qui aurait concl u : "Eh bien, il faut tuer le bourreau". Alors que, sous la pression de la France et de leurs patriotes, certains cantons commençaient à se réformer, et surtout que le pays de Vaud entrait en dissidence ouverte contre Berne, publiant la pétition des réfugiés vaudois, la circonspection initiale prônée par le Directoire a été débordée, à la suite d'un incident peut-être provoqué par l'offensive des troupes françaises du général Ménard au sud, du général Schauenbourg au nord, aussitôt cautionnée par le Directoire, donnant l'ordre de prendre Berne.

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L'absence de projet élaboré du Directoire explique les hésitations sur la forme à donner à l'espace helvétique: projets minimalistes du type d'une république vaudoise, éventuellement élargie; intermédiaire tel que celui élaboré par le général Brune de trois républiques: lémanique, helvétique, Tellgau ou Tellgovie pour les cantons primitifs alpins. Cette fragmentation s'est heurtée à l'opposition déterminée des patriotes Ochs et Laharpe inquiets de la situation de fragilité et de dépendance qui aurait été ainsi créée: ils l'ont emporté, et le Directoire cependant antiunitaire en d'autres sites les a suivis, avalisant la naissance de la République helvétique. Malgré les déclarations de principe, voilà une république en situation d'étroite dépendance, puisque le projet de constitution rédigé par Ochs, et qui prévaudra, a été mis au point avec la collaboration de Reubell et de Merlin de Douai: adaptation de la Constitution française de l'an III, elle préservait cependant l'existence des cantons, anciens et nouveaux promus et gardait ainsi un caractère fédératif. Prenant ainsi congé, un peu prématurément, de Bonaparte pour revenir à la ligne politique du Directoire un temps occultée par son intrusion écrasante dans la diplomatie, on est fondé à nous reprocher d'avoir omis de relever l'importance du tournant politique qu'a représenté le coup d'Etat du 18 Fructidor an V, non seulement sur le plan intérieur français, mais extérieur, avec l'éviction d'une partie de l'équipe dirigeante - Carnot, Barthélémy - et le renouvellement partiel du personnel politique. Talleyrand remplaçant Delacroix aux Affaires étrangères, l'équilibre des forces aux assemblées se trouvait modifié par l'éviction des royalistes sans que les néojacobins, qui reprennent force, n'entament le leadership des thermidoriens (qui les invalideront en masse au 22 floréal an VI) avant l'ultime sursaut de l'an VII. Le coup d'Etat du 18 Fructidor est intervenu au cœur même du bras de fer qui, sur le plan diplomatique, opposait, entre les préliminaires de Leoben et le trait de Campoformio, les deux systèmes antagonistes de Bonaparte et du Directoire. Parce que Bonaparte a représenté dans le conflit intérieur un appoint 26

essentiel pour le Directoire, il s'est trouvé en position de force pour imposer ses vues, recevant de La Revellière qui préside alors des éloges dithyrambiques, cependant que le 24 fructidor Merlin de Douai, nouveau promu dans l'équipe dirigeante, saluait dans son discours d'installation le "souffle nouveau [qui] a jeté sur les contrées voisines les germes féconds de la liberté. Leur reproduction, leur multiplication seront votre ouvrage...", et que Talleyrand écrivait non sans malice "Surtout que la république d'Italie soit bien affermie et que Mantoue soit à elle, c'est le cri de tous les républicains. Si avec cela nous avons la limite du Rhin et que Venise ne soit pas à l'Empereur c'est là une paix digne de Bonaparte". Deux conditions on le sait, qui n'ont pas été réalisées, réveillant dans une partie de l'opinion, les rapports des espions de police en attestent, un trouble certain. Il n'a pas épargné la classe politique: au Corps législatif, Sieyès, Gay-Vernon et Boulay de la Meurthe ont dénoncé l'abandon des principes. Mais après avoir contesté âprement les préliminaires de Leoben, et la cession de Venise, le Directoire restructuré s'inclinera devant les clauses du traité définitif que seul Reubell refusa de signer. En a-t-il pour autant modifié sa ligne de conduite, alors que l'éclipse momentanée et encouragée de Bonaparte parti en Egypte pourrait sembler lui rendre l'initiative? D'autres contraintes vont entrer en ligne de compte, les unes nouvelles, les autres exacerbées par la conjoncture pour rendre sa marge de manœuvre de plus en plus étroite. Gardons-nous de la lecture réductrice et moralisante de l'historiographie classique du début de ce siècle, posthermidorienne à sa manière, qui, sous la plume de R. Guyot, fait de Campoformio la capitulation inexpiable, déstabilisant par la faute de Bonaparte l'équilibre jusqu'alors maintenu, déchaînant dans la caste militaire les ambitions de ses émules, libérant en France les initiatives des "revenants de l'an II et de prairial" et dans les nouvelles républiques séides les rêves inconsidérés des unitaires italiens ou suisses, chacun à leur manière, triomphe de la propagande propre à susciter la réaction guerrière des puissances, le tout sur fond d'affairisme 27

et de corruption où s'abîme l'autorité de l'Etat. Parce qu'il a abandonné la ligne des frontières naturelles, le Directoire, pour avoir cédé au vertige de l'expansion, serait enchaîné à la guerre. Il y a bien du vrai dans tout cela, si on avait le loisir de le reprendre point par point, sans pour autant sombrer dans cette lecture fataliste de 1'histoire. Incontestable est l'érosion de l'appareil d'Etat, dans le contexte d'une crise institutionnelle, politique et sociale, qui le rend plus que jamais dépendant des tributs prélevés sur les pays satellites ou conquis, aux mains des spéculateurs et des compagnies dont Haller au service de Bonaparte avait donné l'exemple en Italie, avec comme corollaire la corruption au sommet dont Barras mais plus encore Talleyrand, prêt à se vendre à tout venant, donnent l'illustration. Encore qu'il faille ici éviter de se laisser prendre à un argument polémique qui, lors de la poussée jacobine de l'an VII, a englobé dans ce procès des acteurs comme Reubell dont on révise aujourd'hui la cause. De même conviendra-t-on sans peine de la montée du pouvoir militaire de généraux investis d'une autorité de proconsuls à la tête d'armées dont le républicanisme se soutient, mais en voie de professionnalisation. Encore ne saurait-on là aussi généraliser: il y a parmi eux des pillards, Brune en Suisse, Masséna en tous lieux au point de soulever à Rome une mutinerie contre ses abus, et d'autres que le pouvoir tente, comme Championnet à Naples, ou qui s'émancipent de ses directives, Brune encore à Milan comme aux Pays-Bas. Des dangers de cette autonomisation du pouvoir militaire, le régime recueillera les fruits amers. On ne saurait classer sans nuances au rang de ce bilan catastrophe, au demeurant bien connu, ce que l'on pourrait qualifier pour faire simple, de réveil de l'opinion tel qu'il se manifeste de l'an VI à l'an VII. Il s'investit sans doute le plus spectaculairement dans le culte du héros, de Bonaparte, proche ou lointain, mais il touche aussi, à travers la presse et les formes de sociabilité politique, les cercles réveillés du jacobinisme renaissant. Avec les groupes d'étrangers qui se rencontrent à

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Paris, en attendant les exilés de 1799, des liens se tissent dans la classe politique comme à travers le pays. Une idéologie nouvelle s'exprime, à travers le mythe de la Grande Nation que célèbrent poètes et fêtes civiques. Avec ce que cela peut comporter pour nous d'incongru, voire de choquant, la grande fête de thermidor an VII, présentation aux Parisiens, avec tout un accompagnement baroque de ménagerie, des trophées artistiques razziés en Italie, exprime une forme d'engouement national: fête donnée, elle a été reçue. Certains se sont indignés - Quatremère de Quincy mais aussi David - de cette exhibition sans états d'âme, dans le public comme chez les promoteurs de cette politique: mais c'est une élite restreinte. Georges Lefèbvre a quelques phrases dures envers cet engouement de l'an VI et les malentendus qu'il recèle, et il est revenu à Jacques Godechot de porter une appréciation plus nuancée sur le rêve de "la Grande Nation à vaincre accoutumée" . Mais il faudrait enfin franchir les frontières pour apprécier dans les Républiques-sœurs elles-mêmes l'impact de cet éveil de l'opinion: avec le décalage d'une découverte plus tardive, entretenue par les émissaires du jacobinisme français, une élite restreinte certes mais motivée a développé sa lecture du discours émancipateur, développant ses thèmes spécifiques: sous des contenus différents, l'aspiration unitaire aux Pays-Bas comme en Suisse mais plus encore peut-être dans la péninsule italienne. De ces réactions nous n'avons pas à traiter ici, mais le Directoire doit tenir compte de ce militantisme exigeant, encombrant pour lui, avec lequel il doit composer en fonction des situation locales: soutenant le courant unitaire aux PaysBas, et initialement en Suisse, pourvu qu'il soit porté par des partenaires modérés, défiant en Italie d'un courant qui se confond pour lui avec la tendance "anarchiste" contre laquelle il bataille en France. Dans ce nouveau contexte, la politique directoriale jusqu'à l'an VII a tenté de reprendre le contrôle d'un processus qui, de par la conjonction de ces différents facteurs, lui échappait progressivement: freiner et consentir, suivant les différentes

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phases qui se succèdent alors. S'il a rejeté les aspirations des jacobins allemands de la République cisrhénane, dont il avait passagèrement laissé à Hoche l'organisation, préférant l'intégration dans les frontières naturelles, et s'il a maintenu vis-à-vis du Piémont un refus obstiné, dans le cadre d'une vision géopolitique traditionnelle, il a dû prêter la main à la naissance des deux dernières nées des Républiques-sœurs à Rome, et avec réticence à Naples. La mainmise sur les Etats du pape répondait sans doute à un objectif cher à plus d'un dirigeant: à Reubell, d'un anticléricalisme franc et massif, à La Revellière plus encore dans le cadre de la révolution culturelle dont il avait gardé le rêve. Et l'opération avait la caution de Bonaparte avant son départ. Mais c'est sur la base d'instructions très restrictives, préparées par Merlin et Bonaparte, à la suite de l'assassinat du général Duphot, que Berthier a envahi la capitale des Etats de l'Eglise avec mission d'y établir une république certes, mais en évitant "tout ce qui ostensiblement pourrait prouver le projet du gouvernement", et avec le conseil de neutraliser les patriotes exclusifs: précaution vaine, du fait de la détermination du petit groupe des jacobins romains, mais que le groupe des envoyés du Directoire - Darmon, Monge et Florent Saint-Martin - eut pour mission de canaliser, porteur d'un texte constitutionnel rédigé par Merlin de Douai. Les conflits d'autorité, entre généraux et commissaires, l'âpreté scandaleuse des gens d'affaires attirés par le pillage des richesses romaines, mais surtout la brièveté de l'expérience interrompue par l'invasion de la péninsule en 1799 laissent sur l'image d'un échec. A plus forte raison à Naples, terrain miné où l'ambassadeur Garat avait encore reçu des instructions de sagesse et de circonspection: faire entendre que "les principes du gouvernement français et de la nation en général sont des principes d'ordre, de justice et de modération, qu'on désavoue comme Français quiconque en ose professer qui soient contraires au maintien et à la tranquillité des gouvernements amis et alliés de la République". La mission confiée à Championnet, lorsque le conflit a éclaté, l'engageait certes à la 30

réserve, mais aussi à renverser le gouvernement d'un souverain trop visiblement hostile pour être ménagé, sans toutefois se lancer dans l'aventure d'une nouvelle république. On sait comment ce général, sur le modèle de Bonaparte, a entrepris au contraire d'imposer son autorité en lâchant la bride à l'activisme local, dans une conquête livrée par ailleurs au pillage des militaires. Une des raisons, en même temps qu'un prétexte, au conflit ouvert avec les commissaires civils du Directoire, Faipoult puis Méchin. Dans ce conflit, Championnet n'a pas eu le dernier mot, destitué et mis en accusation, mais cet acte d'autorité tardif ne masque pas un ultime échec du Directoire. Dans les républiques déjà existantes, plus stables si l'on peut dire, le second Directoire a dû affronter la charge d'assurer un leadership progressivement contesté par une fraction importante des partenaires qu'il avait mis en place. Telle qu'on la trouve exprimée par ses responsables ou par ses agents, sa doctrine apparaît contradictoire entre des déclarations officielles de respect de l'indépendance des Etats régénérés, et la réitération de la formule de Delacroix en l'an IV : "Les intérêts de la république doivent être la règle commune". Dans le premier registre, Faipoult écrit de Rome en l'an VI "Nous ne voulons pas tenir perpétuellement l'Italie en tutelle, par des armées redoutables, il faut enfin conquérir les esprits... Nous ne devons pas d'un côté prodiguer le titre sentimental de sœurs ou filles aux nouvelles républiques et de l'autre agir comme si les Français supérieurs en liberté devaient recevoir d'eux des tributs de préférence ou de jouissances arbitraires et onéreuses". Ce qu'un de ses collègues, Florent, résume laconiquement: "Vous n'avez pas voulu fonder un simulacre de République". Mais en contrepoint on peut se permettre de citer Talleyrand : "le Directoire ne se laissera ni maîtriser ni contrarier dans son système par des Etats dont il a le droit d'attendre une déférence sans bornes"... le même qui écrit: "J'ai bridé les Cisalpins avec des chaînes de fer, ils ne pourront pas concevoir une idée ambitieuse sans la permission du Directoire". On peut aussi se référer aux instructions reçues par le ministre plénipotentiaire 31

français Trouvé, envoyé en Cisalpine avec mission de la convaincre de "servir les intérêts exclusifs de la république française et l'aider à devenir dans la péninsule entière l'arbitre de toutes les contestations politiques. Il faut qu'elle demeure assez puissante pour nous servir et qu'elle ne le soit jamais assez pour nous nuire". Des deux attitudes, laquelle a prévalu dans la pratique? Là où la République batave, première en ligne, a discuté, rejeté, puis finalement voté son projet de constitution, à partir de l'exemple donné ensuite par Bonaparte dans la Cisalpine, ce sont le plus souvent des projets imposés par la partie française qui ont prévalu, éventuellement soumis à quelque procédure de ratification ou d'examen. Dans 1'Helvétique, le projet rédigé par Ochs le fut sous la tutelle de Merlin, la constitution de la République romaine fut également de fabrication française. Cela ne veut pas dire que le modèle de la Constitution de l'an III fut servilement copié: l'audace étant d'y insérer quelques réminiscences de celle de 1793, et le souci de l'adapter comme ce fut le cas pour 1'Helvétique à un héritage historique - ici la réalité fédérative des cantons. Passe encore de fonder: assurer le suivi était une autre affaire, et dans ce domaine il n'est guère discutable que l'interventionnisme le plus indiscret fut de règle, à la diligence des généraux et de l'autorité militaire, comme des commissaires civils du Directoire, associés ou le plus souvent rivaux comme on va le voir à l'instant. En cas de conflit, le Directoire français a exporté ce qui, à partir du 18 fructidor, était devenu sa pratique ou son étrange spécialité: le coup d'Etat. Il n'entre pas dans le cadre de cet exposé d'en reprendre l'analyse détaillée, qui entraînerait bien loin sur les différents terrains d'affrontement. On se permet de suivre sur ce point Jacques Godechot, orfèvre en la matière, qui propose une classification des treize à quinze coups d'Etat imposés aux Républiquessœurs entre le 18 Fructidor an V et le 18 Brumaire an VIII. Il les classe en trois catégories, suivant le type du coup d'Etat français auquel ils renvoient, et dont ils suivent l'impulsion: coups d'Etat du type 18 Fructidor, soit de gauche pour faire 32

simple, entre septembre 1797 et mai 1798, coups d'Etat du type 22 Floréal an VI, reprise en main droitière de la situation entre mai et août 1798, nouvelle et ultime offensive projacobine à partir d'août 1798 et jusqu'au 18 Brumaire an VIII (9 novembre 1799). Dans la première série, entrent la République batave où l'opération est exécutée au profit des patriotes unitaires sous la conduite de Joubert et de l'ambassadeur Delacroix, mais aussi la Cisalpine où, à l'incitation de l'ambassadeur à Paris Visconti, le Directoire français fait procéder à une épuration du personnel dirigeant au profit des démocrates unitaires, à la diligence du général Berthier, sur des bases contestées puisque les exclus sont les hommes mis en place par Bonaparte qui s'en plaint. Enfin en Suisse, c'est le commissaire français Rapinat, beaufrère de Reubell qui, en juin 1798, a fait démissionner deux des cinq directeurs, et promu deux patriotes prononcés, Peter Ochs, et finalement Laharpe, se déléguant par ailleurs tout pouvoir pour intervenir dans les affaires intérieures. Désavoué par un Directoire français qui tire alors dans l'autre sens, Rapinat n'en est pas moins maintenu un temps à son poste. Sous la rubrique suivante, s'inscrivent le coup d'Etat batave du 12 juin 1798 contre le gouvernement jacobin qui avait tenté de se perpétuer par un décret des Deux-Tiers à la française: appuyé par Joubert, le général Daendel y donne une répétition de ce que sera le 18 Brumaire français. Exemple suivi là encore en Cisalpine à la diligence de l'ambassadeur français Trouvé, qui se heurte à la résistance du général Brune, protecteur des jacobins, et qui mobilise en vain l'opinion française contre la révision et l'épuration imposées. Le dernier coup de barre à gauche se fait sentir en août 1798, à Gênes, à Rome, à Milan enfin où Brune et Fouché coopèrent pour une opération d'épuration projacobine : mais les choses ici tournent mal, et la situation est reprise en main par Privaud, envoyé du Directoire. De même, dans la République batave, un coup d'état jacobin préparé fait-il long feu, entravé par les réticences française et par l'invasion anglo-russe.

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Au-delà de ces flux et ces reflux, non sans confusion ni chevauchements qui reflètent les fluctuations mêmes de la France, il reste loisible de détecter dans l'équipe dirigeante du second Directoire, jusqu'au 30 prairial an VII du moins, une continuité dans la volonté sans cesse contrariée de reprendre en main la conduite des Républiques-sœurs. Bonaparte avait en Italie ruiné l'institution des commissaires civils dont on l'avait flanqué. Sur la base d'un plan de réforme présenté le 9 brumaire an VII par Amelot, grand commis de l'Ancien régime recyclé dans le nouveau, un plan de réformes a été adopté pour éviter les dérives des proconsulats militaires. Rétablis, les commissaires civils recevaient une autorité supérieure à celle du général de division, et une équipe en était envoyée sur les points sensibles de la domination française: Rapinat en Suisse, Amelot à Milan, Faipoult à Rome, Eymar à Turin. Des noms parmi lesquels se retrouvaient des gens à particule, notait-on: entre eux et les généraux l' insupport fut immédiat, aggravé par des chassés-croisés d'émissaires de tendance opposée tel que les connut la Cisalpine. On a vu qu'à Naples le conflit qui opposa le général Championnet à Faipoult se conclut par l'arrestation du premier, puis le rappel du second. Mais c'est sur fond de désordre plus que d'ordre rétabli que se clôt cette tentative, au moment même où les victoires de la seconde coalition, provoquant le sursaut néojacobin de germinal et prairial an VII, déchaînait contre les Directeurs survivants de l'équipe de l'an V (La Revellière, Merlin) ou à peine sortis (Reubell) une intense campagne de recherche en responsabilités dans le fiasco de la politique européenne. Le thème de la corruption a été avancé, propre à nourrir la polémique, avec une certaine injustice à l'égard de plus d'un. Mais derrière les gesticulations, c'est bien un procès véritable qu'il s'agit d'instruire, avec toute la réserve qui convient à l'historien. La première phase de la Révolution, jusqu'en 1794, avait associé proclamations et expériences inédites mais éventuellement éphémères. Partagées entre différentes options, mais confronté à des conditions qu'ils ne maîtrisent que très imparfaitement, les hommes du Directoire ont réagi autant avec 34

l'outillage mental que leur avait légué l'Ancien régime qu'à la lumière des nouvelles valeurs proclamées par la Révolution, même s'il ne convient pas de sous-estimer la force de conviction d'un La Revellière ou, à sa façon, d'un Reubell. Entre une Realpolitik, fondée sur le jeu de dominos des échanges, des gages et des coups de force, et l'application des principes, l'équilibre est incertain. Mais ces principes mêmes ne sont point sans contradictions: entre l'idéal de libération des peuples et l'égoïsme sacré de la défense des frontières naturelles, c'est le second qui l'emporte et, quand l'irruption incongrue de l'explosion des Républiques-sœurs intervient après Campoformio, c'est avec réticence semble-t-il que l'on accueille l'importun élargissement de la famille. La préférence nationale, dirait-on anachroniquement, s'exprime dans le complexe de supériorité affirmé des dirigeants à l'égard de ces partenaires étrangers, dont toute une typologie s'esquisse dans les appréciations officielles: défiance du Hollandais, les Suisses, bien déchus depuis Guillaume Tell n'étant, écrit l'agent Mengaud, "jamais dévoués à une révolution qu'autant que leurs bourses seront épargnées". Et il est heureux que le temps nous manque pour énumérer l'intarissable florilège des appréciations portées sur les Italiens, par les uns et par les autres et dont je ne retiendrai que l'expression la plus extrême, sous la plume d'un consul, Fourcade : "Les italiens en général ne tiennent à l'espèce humaine que par les formes qui la distinguent et par les vices qui la déshonorent". Ce que démasque ce discours, à la limite folklorique, c'est bien plus profondément une peur - en fait une double peur: d'un côté celle de la contre-révolution de masses ignorantes et fanatisées, de l'autre plus encore celles de retrouver, voire de susciter imprudemment chez ces peuples que l'on se flatte d'éveiller, la Révolution dont on ne veut plus en France, le fantôme du jacobinisme proscrit, agrémenté d'exigences nouvelles -l'unité nationale dont la France n'a que faire et qu'elle peut ressentir comme une menace. Ce tableau n'est pas glorieux même si l'on s'abstient de le surcharger des

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