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Les Saint-Simoniens et la tentation coloniale

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584 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1995
Lecture(s) : 349
EAN13 : 9782296303874
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IHPOM-ACOI Collection "Peuples et pays de l'océan Indien", n° 11

LES SAINT-SIMONIENS ET LA TENTATION COLONIALE

Les explorations africaines et le gouvernement néo-calédonien de Charles Guillain (1808-1875)

par Michel REUILLARD

Université de Provence Editions L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Document n° 1 Photo de Charles Guillain (vers 1865) Collection CTRDP, Nouméa

à mes parents à mOlljUs

PREFACE
Les Saint-Simoniens, plus qu'une école de pensée - aux contours assez flous - constituent un rassemblement, une famille, large de fortes personnalités, de haute originalité, le plus souvent, et de riches destinées. On les voit passer de la mystique des premiers enthousiasmes au solide réalisme des affaires, du rêve erratique aux carrières plus ou moins bien balisées. Aussi bien l'histoire du saint-simonisme serait-elle le triomphe de la biographie. L'enthousiasme récent suscité par Ismael Urbain en est l'illustration. Le chercheur s'étonne - et s'émerveille - de trouver des adeptes, de l'école ou de la secte, si souvent et partout, et avant dans le siècle; c'est Traminier aux rives de la mer Rouge, c'est Combes sous l'unifonne consulaire à Rabat... Parmi les trop connus on pressent la grande phalange des méconnus et

des oubliés. Monsieur Reuillard en fait surgir, sortie de la pénombre voire de l'ombre - où elle demeurait, la figure de Guillain. Et c'est, à travers la carrière de ce marin-explorateur gouverneur, une révélation, ou, à tout le moins, une réévaluation. Non, en effet que l'homme fut un inconnu, tombé définitivement aux oubliettes de l'histoire. Mais il n'était ftéquenté que par les spécialistes et presque exclusivement pour son oeuvre d'explorateur dans l'océan Indien. Ils appréciaient ses descriptions de Madagascar et de ses abords. Ils se plongeaient surtout, avec délectation pour certaines pages, avec avidité pour la masse de détails concrets, dans son opus magnum «La description des cÔtes orientales d'Aftique.)) Bref, il était plus pillé que cité, plus cité qu'étudié. Monsieur Reuillard restitue le personnage dans toute sa densité humaine, et toute la complexité d'un destin peu ordinaire. Le fil, reliant les épisodes d'une carrière heurtée, se trouve habilement et heureusement renoué. Voici Guillain retrouvé, dans sa diversité; avec ses contradictions et, aussi (surtout) la profonde unité que lui donne son saint-simonisme. On est tenté de dire ses saint-simonismes; tant il en représente, simultanément ou successivement, les multiples aspects. L'ouvrage de Monsieur Reuillard réconcilierait les plus allergiques avec le genre de la biographie si méchamment galvaudé et malmené par des tâcherons repeignant leurs personnages archi-connus des teintes à la mode. Ici tout est neuf. La documentation puisée à toutes les sources d'archives, la conception, les idées maîtresses. Et voici, non point en majesté, mais avec ses faiblesses, son originalité, sa force et ses dérives le vivant Guillain, animé d'une flamme d'action et de savoir qui le portent haut et loin. Monsieur Reuillard montre finement que cette ardeur «qui marquait sa vie)) rompait aussi le héros; son amour de l'humanité n'était pas toujours amour des humains, sa foi d'idéaliste s'affrontait à d'autres fois.

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On pressent, à lire cette oeuvre de parfaile émdilion et du ton le plus retenu, que ces combats (invisibles et parfois inconscients) de l'homme avec lui-même, de ses idées avec les réalités, du rêve avec]' action, des responsabilités immanentes avec les problèmes quotidiens, de l'intégrité et des nécessaires compromissions du quotidien administratif, ont touché, chez l'auteur, une profonde sensibilité personnelle. Aussi bien l'ouvrage sans être jamais «engagé» n'est jamais sans frémissement personnel. Ce maître livre d'un jeune historien montre qu'il peut exister entre les trop aventureuses synthèses et les étroites monographies l'heureuse réussite d'une étude largement déployée dans Ie temps et l'espace. Il y faut compétence et talent, savoir et sensibilité. Courage aussi, pour s'afJ1rmer hors école. Monsieur Rcuillard en témoigne.
J.L. MIEG E

INTRODUCTION LES RAISONS DE CETTE BIOGRAPHIE
Le fait de naître et de vivre dans un terriloire français d'Outre-mer expose inévitablement à vouloir se resituer. Dans l'espace tout d'abord, puisque l'enfance, la famille et la société proposent le qualificatif d' "Européen" à l'indigène d'une terre que la mappemonde sit1Jeen "Mélanésie" ; l'école enseigne avec autant d'assurance "qu'ici aussi c'est la France !" alors que la carte situe la France à l'autre bout du monde. Décidément, la géographie donne le tournis! Et l'histoire donc, qui annonce avec raison que les ancêtres sont Gaulois, tandis que rien alentour, ni vestige, ni musée, ne rappelle cette origine. Le cheminement individuel n'est plus alors qu'une série de répercussions de la réalité de l'origine (l'Europe), relayée par le discours social, contre la réalité vécue qui dit tout autre chose. La connaissance de l'histoire coloniale devient alors le chemin à suivre pour réunir l'individu, le temps et l'espace et donner au premier son identité culturelle. Elle implique forcément un nouveau type de rapports avec le colonisé. De ce fait, elle fonctionne comme un sas de décompression et fournit les moyens d'un rapprochement. Mais les années où s'opère cette démarche sont aussi celles de la décolonisation,avec son cortège de ruptures, de drames, de violences et d'erreurs. Le sas paraît se fermer avant même d'avoir été entrouvert. J'entends encore les échos de la guerre d'Algérie, crachotés par la TSF; les événements paraissaient confus, et la tragédie qui s'y jouait totalement incompréhensible. La photo publiée en 1962 d'une petite Delphine détlgurée dans un attentat me donnait l'horreur de la violence et cette image, tlxée dès l'enfance, constitue encore une référence à l'inacceptable. Elle eut le double effet de me faire douter de la justesse des révolutions et d'ampli 11erl'interrogation - encore naïve - que je pouvais alors formuler sur les conditions réciproques du "colon" et du "colonisé". Avec 1968, l'heure était à l'apologie des Révolutions; Mao, Castro, le "Che" triomphaient, unis dans la même dénonciation de l'impérialisme, du capitalisme et du colonialisme. Issu d'une tàmille de condition modeste, je n'étais guère concerné par la dénonciation du capitalisme et de ses méfaits; mais fils de "colons" - le mot était encore utilisé en Nouvelle-Calédonie à l'aube des années 1980 - je me sentais la cible impuissante d'une fonnidable conjuration. Je ne me résouds pas à tenir pour moralement indigne, comme le propose une lecture de l'histoire, la condition de "colon" ou de descendant de colons. Il faudra bien que soit retracée la vie de ces hommes et de ces femmes qui ont choisi plus ou moins librement, ou auxquels on a imposé une existence décapitée et sans racines.

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ET I.A 'ffiNT ATION ('OJ .oNIAI ,E

Ecrire l'histoire exige cependant une formation préalahle, c'est-à-dire l'apprentissage de la perception scientifique du passé. Ce fut la raison de mon choix professionnel en ] 972. Le métier d'historien m'autorisait un douhle hut: - saisir l'histoire contemporaine, c'est-à-dire coloniale et post-coloniale, de la Nouvelle-Calédonie. Les autres périodes ont aussi leur attrait et leur intérêt spécitiques. Cependant, l'histoire du monde mélanésien nécessite une formation en ethnologie et une approche de la tradition orale qui me sont étrangères. De surcroît et cela vaut, me semhle-t-il, au moins pour l'historiographie calédonienne, l'histoire du colonisé est souvent mieux connue que celle du "colon" ; le rééquilihrage reste ici à faire; - en second lieu, produire un travail scientitlque donne à l'auteur la capacité de s'extraire de la situation de suhjectivité, d'incertitude et de crainte dans laque]Je il se trouve. Je crois indispensahle, pour l'Européen natif de l'Outre-mer, d'écrire sur lui-même. Les archives et l'écriture ont en commun cette vertu première de l'arracher à sa condition spécifique, de le "lihérer". Elles lui permettent simultanément de "regarder" en face sa propre histoire et d'entrer en véritable communication avec l'ancien colonisé. Cet effort reste à faire en Nouvel1e-Calédonie... Connaître l'histoire contemporaine de la Nouvelle-Calédonie ne peut se réaliser sans aborder en priorité l'histoire nationale, c'est-à-dire française; quels intérêts, quels groupes de pressions, quel1es idéologies purent, au départ de France et d'Europe, pousser l'action de l'Etat, des églises ou des maisons de commerce aussi loin? QueUes furent les intentions profondes des hommes qui "tirent" la Colonie? L'émigration d'Européens à vingt mi11ekilomètres de distance, dans des conditions souvent précaires, fut-eHe "libre" ou 10rtement conditionnée dès la première heure ? La personnalité et l'action des gouverneurS:.Ç'Ônstituentun élément-clé de la réponse. Le choix porté sur la hiographie de Charles Guillain répond en détinitive à plusieurs objectifs: - il fut le premier gouverneur en titre de la Nouvelle-Calédonie et de ce fait il ouvrit véritablement la page de l'histoire coloniale de ce pays; relater sa vie, décrire son action ne relevaient pas d'un choix idéologique mais tout simplement d'un choix "logique" ; d'autres grandes biographies sont à écrire; - marin, explorateur, il fut représentatif d'une époque, qui s'étendit approximativement de 1830 à 1870, et d'un groupe d'hommes volontaires et actifs, décidés à jouer la carte des innovations techniques et économiques (la révolution industriel1e était désormais en marche) et à redonner à la France une place dans le monde. L'Angleterre, alors toute puissante, était à la lois admirée - on s'y référait souvent - et crainte; elle était autant l'ennemie que le modèle. Les réflexes des marins français étaient les mêmes partout, qu'ils oeuvrent près des cÔtes de l'Afrique occidentale, dans l'océan Indien ou dans le Pacifique. La page des relations entre la colonic française de NouvelJe-

IN'llWDlrCTION

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Calédonie et les colotùes anglaises d'Australie et de Nouvelle-Zélande reste aussi à écrire ; - son passage à la Station navale française de l'océan Indien (entre 1838 et 1849) fit de Guillain le lien politique et humain entre La Réunion (où était basée la Station) et la Nouvelle-Calédonie. D'une certaine manière, l'histoire coloniale de la France dans le Pacifique apparaît comme le prolongement de sa présence dans l'océan Indien. n y eut, dès 1864, une émigration réunionnaise en Nouvelle-Calédonie; - enfin, l'adhésion de Guillain au saint-simonisme donnait à son action une originalité et suscite aujourd'hui un intérêt autant historique qu'intellectuel. Ne pas prendre en compte cette donnée - ou la nier - conduit inévitablement à ne pas comprendre l'essentiel de sa politique ou à commeltre des contresens fâcheux; c'est le cas notamment lorsqu'il s'agit de la politique indigène et de la transportation. Retracer la vie d'un officier de Marine est chose passionnante; la carrière excessivement remplie de Guillain, ses explorations nombreuses, son gouvernement colonial sont autant de thèmes d'étude variés et complexes. Sachant sa vie tout entière éclairée par son appartenance philosophique - cela constituantle m conducteurde cet ouvrage - il était impossihle, sous peine de tomber dans le fastidieux, de suivre chronologiquement et dans le détail chacune de ses actions. Aussi le lecteur aura-t-il recours à l'état des services présenté aux dernières pages. Celui-ci comporte les dates essentielles de la vie de Guillain: affectations et mutations, distinctions honorifiques et décorations, événements importants. Les deux grandes périodes auxquelles se réfère cette biographie, les explorations dans l'océan Indien et le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, sont à la t'ois très différentes et parfaitement complémentaires. La première qui couvre quinze années (1835 - 1850) est particulièrement riche en événements : il s'agit des explorations de la Côte occidentale de Madagascar et de la Côte orientale d'Afrique. C'est dans l'océan Indien que Guillain donne toute sa valeur de marin et d'explorateur; la qualité de ses travaux, outre ses appuis saint-simoniens, lui permet d'acquérir en 1860 le gouvernement d'une colonie. A ces quinze années d'exploration ont été jointes les origines familiales et sociales, la formation navale au Collège royal d'Angoulême et les premières années de navigation. Au total, la première partie de ce livre couvre ainsi la période qui s'étend de 1808 à 1850. La deuxième période, qui s'étend sur dix années seulement (1860-1870) couvre le gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, de la nomination au rappel. Le déséquHibre de la durée est compensé par plusieurs points. Il s'agit tout d'abord d'un des plus longs gouvernements que la Colonie ait connus; en outre Guillain expérimente et applique les théories économiques et sociales mûries au cours des trente années précédentes, pendant lesquelles il s'est

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formé à l'école saint-simonienne; c'est en Nouvelle-Calédonie que ses lectures, ses passions, sa foi dans la construction de la "Famille universelle" trouvent leur champ d'expérimentation. Qu'il fût "bon" ou "mauvais" gouverneur n'a pas constitué un axe privilégié de la rechcrche. Chacun y puiscra matière à discussion et à démonstration. L'historiographie de la Nouvelle-Calédonie est encorc jcune et beaucoup reste à découvrir ou à réécrire. Le déhat, forcément contradictoire, qui s'ouvre depuis quelques années repose essentiellement encore sur une série d'approches "sensibles", pour ne pas dire idéologiqucs ou politiques. C'est un passage inévitable et viendra bien le temps où les historiens actuels, ou leurs successeurs, établiront la synthèse. Ce travail n'a pour I1nalitéque de révéler un moment encore mal connu de l' histoire calédonicnne : le moment majeur et décisif de la colonisation. Il donne inévitablement un écho plus fort à l'histoire "officielle", c'est-à-dire politique ou événementklle . Un effort de claril1cation dans ce domaine n'est pas vain; lorsque les hascs politiques, administratives, lorsque les véritables motivations et les véritables choix "parisiens" auront été suffisamment mis à jour, alors pourra-t-on, avec efficacité et objectivité, traiter de leurs impacts sur les sociétés et les hommes. L'expérience authentiquement saint-simonienne qui fut conduite par Guillain en Nouvelle-Calédonie engage aussi l'historiographie française du XIXe siècle, au moins pour deux raisons: - la première tient en ce que la Nouvelle-Calédonie fut, après l'Algérie, la seconde et sans doute la dernière colonie où furent tentées les théories réformistes et sociales de Saint-Simon. Il était donc inévitable de retrouver, entre l'une et l'autre, des ressemblances frappantes; - la seconde fait de la Nouvelle-Calédonie le prolongement de la politique française dans l'œéan Indien dont elle fut, d'une certaine manière, l'extension extrême. Pendant que les saint-simoniens, convertis à l'expansion coloniale, rêvaient de réalisations sociales parfaites, Napoléon III tentait, vaille que vaine, de faire de la France la concurrente de l'Angleterre. Diplomatie d'Etat et idéal philosophique se combinèrent donc pour faire entrer la NouvelleCalédonie dans l'ère contemporaine. C'est dans cette combinaison qu'il faut rechercher les raisons de la prise de possession et les débuts de la colonisation calédonienne, plus sûrement que dans les recherches de matières premières et de débouchés commerciaux. Le capitalisme français ne s'y est d'ailleurs pas trompé en n'investissant pas, ou très peu, dans cette colonie éloignée et peu rentable. Il serait intéressant, tant pour l'histoire calédonienne que pour l'histoire française, de confronter le discours ou les "intentions" colonisatrices (idéologies, décisions politiques, groupes de pression...) qui animèrent la France du XIXe siècle avec les moyens de les réaliser (budgets, navires, hommes, logistique, capitaux privés...). Il apparaît assez nettement que, face à

INTRODUCTION

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l'Angleterre dont elle se voulait la rivale, la France n'avait pas partout les moyens de sa politique outre-mer. La Nouvelle-Calédonie, colonie la plus éloignée et la plus isolée, a sans doute souffert, plus que toute autre, de cette inadéquation. Le présent travail est loin d'être complet. Si les Archives nationales, celles de la Marine, des Affaires étrangères, d'Outre-mer et de l'Arsenal (fonds saint-simonien) ont été à peu près complètement utilisées, bien des lacunes demeurent. Les Archives de l'Archevêché de Nouméa, utiles à la compréhension de l'affaire des missions, n'étaient pas classées au moment de la recherche et leur apport reste fragmentaire; celles des congrégations et du Vatican n'ont pas été exploitées. Celles de La Réunion et de Sydney disposent aussi des fonds non utilisés. Entin, celles du Foreign Office (Londres) et de la London Missionary Society n'auraient pas manqué d'éclairer les moments décisifs de la prise de possession. Toutefois, ce sont les sources familiales et locales qui font le plus grand défaut dans un travail qui se veut avant tout biographique. Il n'a pas été possible de retrouver de descendants, même indirects, de Charles Guillain et de Josèphe-Clotilde Piriou, son épouse. Je tiens à remercier le personnel et la direction de l'Institut d'Histoire des Pays d'Outre-mer - notamment Marc Michel et Yvan Paillard - de m'ouvrir aujourd'hui la possibilité de publier. L'amitié et la confiance qu'ils me témoignent sont une aide précieuse. Je ne saurais bien sûr passer sous silence l'exceptionnel apport du Professeur Jean-Louis Miège à la réalisation de ce travail; ses conseils techniques, notamment en matière de traitement de l'information, ont été particulièrement utiles; sa qualité, rare, de prendre du recul par rapport au fait pour mettre en évidence les mécanismes profonds et les phénomènes inscrits dans la longue durée constitue une formation pédagogique essentielle; ses qualités humaines faites de tolérance et de compréhension, m'ont apporté leur complément indispensable.

Abréviations utilisées:
AAN: Archives de l'Archevêché de Nouméa. ACCM : Archives de la Chambre de Commerce de Marseille. AMAE : Archives du Ministère des Affaires Etrangères. ANSOM : Archives Nationales Section Outre -Mer (27, rue Oudinot - Paris)*. ANPFC : Archives Nationales, Paris, Fonds Colonies. ANPFM : Archives Nationales, Paris, Fonds Marine. ANP : Archives Nationales, Paris, 60, rue des Francs-Bourgeois. BARS: Bibliothèque de l'Arsenal (pour le fonds saint-simonien ou "fonds

Enfantin").

.

BONC : Bulletin Officiel de la Nouvelle-Calédonie CAOM : Centre des Archives d'Outre-Mer (Aix-cn-Provence). MNC : Moniteur de la Nouvelle-Calédonie. SHM : Service Historique de la Marine * transféréesà Aix-en-Provence (en 1986)après la préparationde cette étude..

PREMIERE PARTIE
LA FORMATION ET LES EXPLORATIONS MALGACHES ET AFRICAINES 1808-1850

CHAPITRE I LES ORIGINES D'UNE DESTINEE
Charles Guillain est né le 19 mai 1808 Ù8 heures, au numéro IOde la

rue de la Convention à Lorient J * . Sa mère, Marie-Julienne Nayel, sans
profession, avait épousé Jean-Baptiste-Michcl GuiHain, commis aux vivres cie la Marine 2 . Comme en témoigne l'acte de naissance délivré par la mairie de Lorient, nomhreux furent ceux de la famiHe Nayel qui s'assemhlèrent ce jourlà ; cela atteste, sinon une origine lorientaise du nom, du moins sa présence ancienne dans la ville. Il n'en est pas de même pour la lignée paterneIJe. J. B. M. Guillain naquit au Tréport Je 29 septemhre 1773 ; après dix ans passés dans les troupes de ligne de l'artillerie de Marine (1793- I8(3), il navigua comme commis aux vivres sur plusieurs navires de l'Empire, et garda eel emploi sous la Restauration 3 . C'est en cette qualité qu'il s'installa ù Lorient où il acquit quelques hiens. Souvent en mer, J. B. M. Guillain confia l'éducation de son tils à sa femme et aux soeurs de celle-ci. L'enfance de Charles fut donc partagée entre sa mère, ses tantes et l'église. Il devait en hériter une sensihilité aigüe, contrehalancée par un autoritarisme tatiBon. L'influence paternelle, sans doute douhlée d'un attrait naturel pour la mer, dél1nit le choix de sa profession. Charles n'eut pas de frère; en 1829, à la mort de son père, il déposa une demande de congé exceptionnel, sa présence à Lorient "... comme fils . , , . .' U1llqueetant necessmre... "4 . Il eut, en revanc he, au moms une sœur, HOftense, qui adressa, en 1832, un renouvellement d'ahonnement au rédacteur du journal saint-simonien Le Globe: "... j'ai reçu la lettre que valis avez écrite el mon frère, relativement all jOlmwl le Globe... 5 . Hortense Guillain semble avoir très peu marqué l'existence de son frère. La proximité de l'océan, la profession de son père favorisèrent sans doute une inclination précoce pour le métier de marin. En revanche, l'impact de l'épopée napoléonienne est impossihle à discerner; Charles n'avait que 7 ou
.

Il

1 . SHM. dossier per80nnel (non coté). pièce A: Oossier d'admission au Collège Royal de la Marine elAngoulême. extrait d'acte de naissance. 2 . Ibid. 3 . SHM, matricule des commis aux vivres embarqués. 1792- I839 . CC2-1005, 2ème partic 4 . SHM, dossier personnel, pièce A4, Oel/lande d'un rongé aver 2/3 de solde adressée par Guillain au ministre de la Marine datée de Brest Ic 29 octobre 1829. 5 . BARS. "foncls Enfantin" , cotc 7.608 . correspondance du C;[o/Je, Lettres de dames. p.57 : Icttrc de Hortcnse Guillain à Michel Chevalier datée de Lorient le 28 mars 1832. * Il est donc d'un mois plus jeune quc Napoléon III, né le 20 avri11808 à 1h du matin.

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LES SAINTS-S

IMONIENS

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COLONIALE

8 ans lorsque Napoléon 1er prit le chemin de l'exil. Cette période, pas plus que celle de la RestauraHon n'ont exercé sur lui une influence particulière. Il faut attendre 1821 et son entrée au Collège Royal d'Angoulême pour voir apparaître les premières manifestations "poliHques" ; l'adolescence, les fréquentations des camarades de collège stimulèrent et débridèrent un tempérament trop strictement contenu. L'absence de grand dessein collecûf sous la Restauration et l'étroitesse de l'institution furent probablement mal ressenties par une jeunesse à qui l'Empire offrait en rétrospective la vision d'une époque riche en événements et en destinées individuelles. Le séjour de Guillain à Angoulême fut un puissant révélateur de sa personnalité. Le métier de commis aux vivres de la Marine, sous l'Empire comme sous la Restauration, ne procurait pas la richesse. Mais au moins apportait-H, en période difficile, la sécurité de l'emploi et les revenus susceptibles de procurer une relative aisance à une famille de quatre personnes. La famille Guillain, qui n'a pas connu la pauvreté, vivait modestement aux échelons inférieurs d'un grand corps d'Etat: une situation de petits fonctionnaires de province. Fils de marin, Charles Guillain serait de toute évidence marin à son tour. D'autant plus qu'au lendemain des guerres d'Empire, le régime de Louis XVIII avait grand besoin de recruter. La scolarité primaire, qui se résumait en une instruction de base et une discipline subie passivement, révèle "... que le jeune Charles Guillain (écrivait) avec netteté et correction, et qu'il (savait) les éléments de la langue latine et de l'arithmétique, jusqu'aux logarithmes: ...en outre il s'(était) constamment distillgué...par sa bonne conduite, son . . applcatlOn et ses progr ès... "6 . I De son côté, le maire de Lorient, Monistrol, certifiait que la famille jouissait de la considération générale et garantissait que le jeune Charles était "... de très bonne vie et moeurs, très studieux et qu'il (justifierait) par sa bonne conduite et ses talents qu'il (acquerrait) la grâce qui lui (serait)accordée d'être admis à participer aux bienfaits de Sa Majesté...,,7 . Dans son Histoire de la Nouvelle-Calédonie sous les Gouverneurs Militaires, Clovis Savoie décrit Guillain comme un homme "... de grande
if', menton estegeremenl . releve,es yeux sont v~s ... "8 . l '. ' I La santé, vigoureuse à l'origine, résista aux premières années de navigation et d'exploraHon. C'est à partir de 1841 et de l'exploration des

taille et d'allllre très dégagée. La figure est allongée et ornée de favoris, ,

le

6 . SHM, dossier personnel, dossier d'admission au Collège royal d'Angoulême, certificat émanant de M. Bernhard, ancien professeur d'Université, daté de Lorient le 7 juin 1821. 7 . Ibid.. certificat adressé par M. Monistrol, maire de Lorient, daté du 21 juin 1821. 8. Savoie (Clovis); Histoire de la Nouvelle-Calédonie et de ses Dépendances sous les gouverneurs militaires, ]853-]884 Nouméa, Imprimerie Nationale, 1922, p.34 et 35.

LES ORl<lINI'S

[)'PNE

DESTINEE

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rivages de Madagascar, réputés pour leur insalubrité, qu'on constate une détérioration rapide. Une notice relative à la (X)litiquesuivie par la France à l'égard de Madagascar rapporte, à propos de la santé des équipages en IHM, "... qlle cellli dont l'état a inspiré en France les plus vives inquiétudes (...) a été cellli de la "Dordogne". Sur 290 personnes à bord, H2 de tOllSrangs et de tOllSâges ollt succombé en sept mois... 119 . La dysenterie était pour les équipages le fléau le plus meurtrier et l'hivernage de 1841 fut particulièrement pénible. Les rapports d'expédition de la Dordogne ne disent pas si Guillain fut lui-même affecté, mais la forte proportion d'individus atteints permet de le supposer. En 1846, lors de son exploration africaine à bord du DUCOIlëdic, Guillain rapportait que "... dans la traversée entre les côtes de l'[nde et de l'Ile de Dioll, qlli dllra trellte-cinq jours, plusieurs aj/ectirJ1/s graves se développèrent. Nous y perdîmes deux hommes atteints de dysenterie et de typhoi'cle.Le lIombre de malades sérieux fIll constamment de quillze 011seize
hommes. Un autre succomba à Bombay...
Il

10.

Cette fois le mal toucha le commandant du navire; temporairement mis dans l'incapacité de continuer ses travaux, Guillain fut à ce point malmené que le médecin du bord s'inquiéta des conséquences possibles et lui recommanda de gagner Bourbon au plus tôt. Le séjour prolongé dans des conditions tropicales difficiles, l'humidité permanente qui régnait à bord des navires l'afIligèrent également de douleurs rhumatismales dont il souffrit tout au long de sa vie. A ces méfaits d'origine climatique, s'ajoutèrent d'infinies journées consacrées à la relation méthodique de ses explorations; ses travaux successifs, rédigés dans la pénombre de sa cabine, quand ce n'était pas de nuit, vinrent à bout d'une vue à l'origine perçante; l'épreuve de la côte orientale d'Afrique fut à ce sujet décisive; le 7 mai 1850, alors qu'il entreprenait la refonte complète de son récit, il écrivait au ministre: "... if me reste à rédiger une grande partie du travail que je VO/ISai an110ncécomme résultat de la campagne du Ducouëdic, et j'ai commencé cette rédaction. Mais ma vue. extrêmemelltfatiguée, exige il11périeusement que je prenne un peu de repos
et m'oblige à vous demander de suspendre mOl11el/lanél11ent mOil travail...
Il

tl.

9. AMAE,

série Mémoires

et Documents,

sous série Afrique,

Madagascar

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1863

. vol.

67, folio 359 (verso) : extrait d'une notice sur les rapports franco-malgaches, étahlie en 1844 par de Hell, ancien gouvemeur de Bourhon. 10. ANPFM, séric BB4 , carton 665 : rapport de Guillain au ministre de la Marine, le J5 janvier 1846. 11. SHM, dossier persol1nel, pièce 51 : extrait d'une lettre de Guillain au ministre. en date de Paris le 7 mai 1850.

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ET I.A TENTATION

('OI.ONIAI.E

En 1850, alors qu'il n'était âgé que de quarante-deux ans, sa santé était irrémédiablement compromise, affectant par la suite le bon déroulement de sa carrière. Après un engagement de quelques semaines en mer Baltique, à bout de résistancel2, il obtenait un congé pour suivre une cure qui resta sans effet. Dès lors, Je Conseil de Santé de la Marine le déclara dans l'impossihilité de servir en mer et lui faisait obtenir l'année suivante le commandement de la Division des Equipages de ligne à Lorient. C'était une responsahilité, certes, mais aussi une fonclion de pré-retraite, dont il ne sortira qu'en faisant agir ses relations saint-simoniennes. Sa santé défaillante, mise en balance avec une volonté d'acier et un caractère porté à l'autoritarisme, explique peul-être certains aspects de sa politique néo-calédonienne; des mouvements d'humeur excessifs, des manifestations d'euphorie ou de colère ne sont pas toutes à placer sur le compte de l'idéologie. Le 23 février 1856, le préfet maritime Lavaud adressait au ministre une lettre dans laquelle il indiquait: "... quand j'ai nommé Monsieur Guillain commandant de la Division, il ne m'a pas caché que sa tête étant fatiguée, et ne lui permettant pas de se livrer il un travail exigeant une application constante, il solliciterait lm remplacement s'il s'apercevait qu'il nefiît pas à même de remplir convenablement son emploi ..." 13. Les premières années de son mandat calédonien attestent une vigueur retrouvée; le climat sain de l'île y fut sans doute pour une part; sa force de caractère aidant, il sut aussi mobiliser ses ressources physiques et morales pour obtenir ce gouvernement. De 1862 à 1865, il apparaît toujours, ses écrits et ses actes en témoignent, comme un être énergique. Politiquement plus difficile, la seconde période -I H65-I870- coïncide avec le retour d'une santé chancelante. Son âge avancé et l'état de santé de son épouse eurent raison de lui. Le 15 février 1870, il écrivait: "... Depuis l'an dernier, après sept années COf/séClllivesd'lUl gouvernement qrli /l'était pas sm/s difficultés de toute nature et oÙ tout était à créer, j'ai senti peu à pelf mes forces diminuer, ma vue s'affaiblir (..). Mon désir de continuel' l'œuvre commencée et ma robuste constitution m'ont fait aller quand même: mais je suis arrivé par épuisement à l'impossibilité de remplir mes obligations de service ..." 14. L'action de Guillain tour à tour émerveille, déconcerte, fascine et agace. Ce constat vaut tout autant pour le chercheur que pour le contemporain qui eut à en subir les effets. C'est là le renet d'une nature complexe, d'un caractère hors du commun et difficile à rendre d'un seul trait de plume. Abordons-le par
12. Ibid., pièce 61 : lettre au préfet Maritime de Loricnt, Lavaud, au ministre de la Marinc, datée de Lorient le 23 février 1856. 13. Ibid. 14. SHM, dossier persol1l1el : lettre de Guillain au ministre de la Marine en date de Nouméa le 15 février 1870.

LES ORKilNES

D'UNE

DESTlNEE

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la rigueur excessive de ses choix administratifs et politiques, nous voilà déroutés parles témoignages multiples d'un humanisme réel; détïnissons-Ie par la philanthropie et nous sommes saisis par d'incompréhensihles excès de rigueur et de colère hrutale ; examinons alors sa loyauté souvent saluée par ses pairs, son civisme rare et le démon de la mesquinerie ou de la tracasserie ne tarde pas à surgir. On a pu écrire de lui qu'il était doué d'une grande intelligence, clairvoyante, douhlée d'une ohstination au travail; d'autres ont retenu son enthousiasme; d'autres encore n'ont vu en lui qu'un sectaire tyrannique et orgueilleux quand il n'était pas assimilé à un idéaliste ridicule (phalanstérien). A l'extrême, l'un de ses subordonnés, ayant eu maille à partir avec lui, n'hésila pas à le dépeindre comme un fou furieux. La controverse est à la mesure du personnage; trois descriptions paraissent les plus aptes, au hout du compte, à mettre en valeur le caractère de Guillain: celles apportées par les historiens, par ses contemporains et par lui-même. Cordeil fut sans doute le premier historien à lui avoir attribué une étiquette ; Hie décrivait comme un "... homme énergique, partisan de théories et de systèmes que l'on peut critiquer sans doute, mais qui eut l'immense ., 15; portrait sans relief qui mérite d'avoir une ligne franche et correcte n'ajoute rien à la description traditionnelle des hommes de pouvoir. Bien plus tard, l'analyse s'aft1nait sensihlement sous la plume de Clovis Savoie: "... c'est WI o./ficier énergique. ayant la décision rapide (...). Administrateur habile, il sait prendre ses responsabilités; sa ntdesse apparente est (lttéflUée par Ulle grande bonté 1116. Plus près de nous, Patrick O'Reilly l'a perçu comme "... lUI utopique par certains cÔtés; très implIls(f, GlIillain était lm excellelll administrateur, énergique, rempli d'initiatives ..." 17. Unanimes à reconnaître ses qualités d'organisation et d'administration, les auteurs divergent donc sur les qualités humaines du personnage. Guillain faisait partie de cette race d'hommes plus visionnaires que gestionnaires; créateur, novateur, H l'était sûrement; révolutionnaire, peut-être, avec les conséquences inévitahles que cela entraîne; ses options sociales et politiques, érigées en système et sans doute insuft1samment expliquées, étaient généralement inaccessibles aux esprits de son époque; en ce sens il était idéologue et forcément homme de pouvoir; il pratiquait en pennanence la critique des hommes et des mœurs de son temps; appliquant les consignes du ministère même, il n'hésitait jamais à en dénoncer ouvertement les données; au moins
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15. Corùeil (Paul) : Origines el progrès de la Nouvelle-Calédonie. Nouméa. Imprimeries du Gouvernement. 1885. p.55. 16. Savoie (Clovis). Op-cil. p.35. 17. O'Rei1Iy (Patrick): Calédoniens. répertoire bio-bil1liographique de la NOllvelleCalédonie. Paris. Musée de l'Homme. Public. de la Société des ncéanistcs, 1953. p.llO.

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LES SAINTS-SIMONIENS

ET LA TENTATION

COLONIALE

peut-on lui reconnaître l'intelligence politique associée à l'indépendance d'esprit. Cela n'excluait pas l'intelligence de l'homme; tous ses actes puhlics étaient tendus vers son but ultime, le progrès de l'Humanité et la recherche de la fraternité, rendus possibles par le saint-simonisme. Ses excès ne sont compréhensibles qu'une fois clarifié le sens de sa politique; ils n'étaient le plus souvent qu'un mépris de l'esprit d'abandon ou de compromission. Guillain ne supportait ni l'incompétence, ni les comploteurs. Il semble avoir été attiré par les exemples d'une vie privée simple et honnête, ce qui n'excluait pas la pompe liée à la fonction. Les premiers contacts avec les indigènes de Madagascar et de la côte orientale d'Afrique, comme plus tard avec ceux de Nouvelle-Calédonie, montrent qu'il tit preuve d'un réel intérêt pour les sociétés "orientales". * Sans doute cette fascination était-elle la conséquence d'une idéalisation excessive. Imprégné de romantisme et sincèrement humaniste, le saint-simonisme restait profondément une culture européenne: peu ou prou, le progrès de l'Humanité se ferait par l'adoption des pratiques et des mentalités occidentales. Le caractère volontaire et passionné de Guillain n'était pas fait pour adoucir les choses. Actif, il ne craignait pas d'assumer les responsabilités les plus lourdes, contrepartie d'un véritable esprit de commandement; doté d'une forte ambition réalisatrice, il était toujours tendu vers l'idéal de la "Famille universelle" et ne vivait que pour son travail assimilé à une mission. Un tel caractère et un tel idéal ne pouvaient favoriser qu'un comportement sévère, austère, exigeant. Guillain était tout cela, tant avec lui-même qu'avec les autres. Cela exclut l'accusation dont il est parfois l'objet, selon laquelle il aurait tiré un profit personnel de son séjour calédonien. Sa rigueur le rendait peu avide de plaisirs matériels. Aimant la vie, sachant convaincre, il manquait aussi de mesure et pouvait se montrer impulsif, irritable, colérique... En ce qui concerne les jugements portés par ses contemporains, il faut en retenir deux catégories principales: d'une part les notes et appréciations diverses accordées par la Marine, de l'autre les plaintes déposées par l'un ou l'autre de ses administrés. Généralement, les premières sont tout à fait élogieuses ; le capitaine de frégate de La Rochassière qui commandait en 1831 l'Orithye rapportait: "... il m'est fort agréable de n'avoir qU'wl très bon témoignage il rendre de Monsieur Guillain, et s'il avait plus d'ancienneté, je m'empresserais de solliciter pOllr lui l'avancement qu'il mérite par le zèle qu'il apporte dans l'accomplissement de son devoir ..."18. Son exploration de Madagascar à bord de la Prévoyante fut l'occasion de remarques également positives; alors même qu'il avait échoué son navire sur un banc de sable près de l'île de la Providence, le gouverneur de Bourbon,
18. Ibid.. registre de notes de 10 pages tenu par la Marine (sind). * Ce tenne, pris dans la définition saint-simonienne, ne désigne pas seulement les sociétés asiatiques. Il regroupe toutes les sociétés non-européennes.

LES ORIGINES

D'UNE

DESTII\TEE

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de Hell, lui renouvelait sa confiance pour . "... la convenance et l'urbanité avec , , . . .es 1 Iesque II I. ( avm! ) SU rameller SOil eqUlpage et son vmsseau ". II 19, A son retour de mission en 1842, il était reçu en personne par le ministre qui lui promettait de saisir toutes les occasions de le mettre en relief 20. L'expédition menée à la côte orientale d'Afrique, de loin la plus importante de sa carrière, lui valut les faveurs détinitives de la Marine, mais aussi l'attention des départements des Affaires étrangères et du Commerce 21 . Une ombre au tableau, mise en évidence par de La Rochassière au

cours d'une navigation le long des côtes du Brésil en 1833:

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mène bie1/ .'101/ uart: d'U1/ caractère difficile et toujours disposé el ir!tluenq eel' ses camarades et à les mettre en opposition avec le commanda1lt : SOliS 22, ce rapport seulement j'e1/ slIis mécontent; il doit être telm sévèrement ".
Il

cet officier

La nùssion était sans attrait, consacrée essentiellement à des relevés hydrographiques et Guillain n'y trouvait aucunement matière à développer ses capacités. Elles ne trouvaient leur plein épanouissement que dans l'exercice de responsabilités, dans la découverte, l'initiative et la création. Sa personnalité puissante, son indépendance d'esprit se manifestèrent surtout dans l'exploration africaine et dans le mandat calédonien; là, il concevait sa flÙssion, la réalisait, n'en avertissait Paris que pour ce qui était commandé, ne modifiant sa ligne de conduite qu'en cas de désaveu ou de blâme. Il était malaisé de rester serein devant une telle nature; elle suscitait sûrement la haine ou la fascination, sûrement pas l'indifférence. En 1865, alors qu'il menait une expédition punitive contre une tribu réfractaire de Nouvelle-Calédonie, Guillain entrava l'action du chef Gondou en resserrant des liens avec les populations décimées par celui-ci; Ulysse de la Hautière, qui l'accompagnait, nota l'entrevue qui eut lieu entre le gouverneur et le vieux chef Nango, dépossédé par Gondou: "... (il) eut bientôt électrisé (le) vieux chef qui
regrettait que son bras débile ne lui permit plus de brandir le casse-tête ". 23
Il

Ses détracteurs, toujours virulents, regroupent certains de ses adnùnistrés, des collaborateurs et les missionnaires. Le chapitre consacré à la guerre

19, Ibid., témoignage de satisfaction de l'Amirauté en date de Paris le 13 janvier 1838. 20, Ibid" demande d'affectation à la mer, adressée par Guillain au ministre, Paris le 5 mai 1845.

21. Ibid., Nouvel e:>.posé des travaux accomplis par Guillain, adressé par le directeur des Colonies, Mestro, au ministre de la Marine, Paris le 17 janvier 1849, 22 , Ibid., registre de notes de 10 pages tenu par la Marine (sind). Note de La Rochassière
établie le 30 juin 1833.

23. De la Hautière (Ulysse) : Souvenirs de la Nouvelle-Calédonie,
les Kanacks, Pilou-Pilou à Nàniouni, Paris, Challamel, ,1869.

un coup de lIIain chez

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LES SAINTS-SIMONlENS

ET LA TENTATION

COLONIALE

des missions, celui réservé au gouvernement et à l'administration de la Nouvelle-Calédonie* traitent des deux dernières catégories. Plus éloignées de la politique et par là-même plus significatives, les plaintes déposées par quelques administrés ou subordonnés, témoignent des bmtalités auxquelles il pouvait recourir. En 1866 notamment, Louis Thibault, un soldat d'infanterie de Marine employé au service de Guillain, dressait un rapport à son supérieur, le capitaine Thévenard : "... ce matin, Monsieur le Gouverneur m'appela et je ne l'entendis pas: j'étais à la cuisine en train de déjeuner: il vint me demander à la cuisine (...) : en sortant (...) il me lança deux forts soufflets . . t don t Je pOl'e encore les marques ... " 24 . Thévenard transmit la plainte au chef de bataillon Guillot qui commandait l'infanterie de Marine en Nouvelle-Calédonie. Guillot, qui ne tenait visiblement pas Guillain en estime, rappela que le code de justice militaire interdisait à un supérieur de frapper son subordonné. Dans son rapport il indiquait qu'aucun domestique civil ne voulait travailler pour le gouverneur "... à cause des mauvais traitements ~u'illeur (infligeait) dans ses moments, assez fréquents, de folie furieuse.. ." 5. La suite du rapport était accablante: "... tout le monde ici connaît les mauvais traitemell!s qu'il a fait subir à ses gens, même aux femmes à son service, l'emprisonnement au biscuit et à l'eau pendant un mois, les coups de canne ou plutôt de bâton. Un domestique indien s'est pendu à son service par suite de mauvais traitements subis et par la craillle de ceux dont il était menacé (...). Le Gouverneur a à son service cinq soldats, deux disciplinaires, des matelots qui n'osent se plaindre, et sontforcés de subir toutes sortes de mauvais traitemellls. Depuis un an il a changé plusieurs fois ce trop nombreux personnel que ses brutalités, la mauvaise nourriture, l'empêcheroll! toujours de s'attacher ..." 26 **. Dénonciations réalistes ou calomnies? D'autres critiques allaient dans le même sens. Guillot, haut gradé, jugeait le gouverneur en 1866 alors que celui-ci était en poste en Nouvelle-Calédonie depuis quatre ans. Le fonctionnement et la mise en production de la colonie laissaient à désirer et la querelle des missions lui apportait de cruelles déceptions. A la fatigue d'un organisme trop longtemps malmené, s'ajoutaient désormais les pires déconvenues
24. ANSOM, fonds Nouvelle-Calédonie, carton 166: lettre du soldat Thibault Louis à son supérieur, en date de Port-de-France le 9 janvier 1866. 25. Ibid., note manuscrite de Guillot sur la lettre de Thibault. 26. .Ibid., * Voir la seconde partie.1869, p.182. ** A ce point du rapport, Guillain n'était pas seul mis en cause. Guillot ajoutait à propos de la femme du gouverneur: "(Elle) est encore plus féroce que son mari et elle ne trouve pour la sen1ir aucune femme blanche, ce dont elle enrage."

LES ORIGlNK~ n'uNE

DESTINEE

23

politiques et philosophiques. La plupart des rêves saint-simorîiens s'évanouissaient ; en 1864/65 c'était le désaveu de Paris dans l'affaire des missions, puis dans celle des îles Loyauté; à Yaté, l'expérience du phalanstère tournait au ridicule; 1864 c'était surtout, à Paris, la mort du "Père Enfantin", fondateur de la religion, maître à penser et ami intime de Guillain. L'idéalisme dynamique des premières années se trouvait brutalement privé de sa tinalité. La brutalité dont il fit preuve, pour excessive et condamnable qu'elle fOt, était trop éloignée de l'humanisme d'antan et ne peut être tenue que pour anormale. Il convient de ne pas analyser la globalité de la vie et de l'œuvre de Guillain par le seul biais de ces aspects, certes négatifs, mais tardifs. L'année 1865 fill sans doute un tournant capital dans sa personnalité; Guillot s'en faisait le
témoin involontaire en écrivant: "... depuis un an * il a changé plusieurs Jois
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ce trop nomb reuxpersonnel

"'7 . Jadis autoritaire et exigeant, Guillain était devenu violent et irascible. Une mutation de même type semble avoir accompagné son action publique où apparurent en effet des sortes de fixations correspondant à des troubles plus profonds. Une idée commune à bon nombre d'officiers de la marine française du XIXème siècle était la hantise d'une agression britannique; elle était parfois motivée par l'instabilité des relations entre les deux puissances. Fait paradoxal, aussi longtemps qu'il navigua dans l'océan Indien où les heurts avec la marine et la diplomatie anglaises étaient fréquents, Guillain les considéra avec une rationalité tranquille. En Nouvélle-Calédoriie où les prétentions anglaises s'étaient tues dès lors que la France y avait établi sa domination, il manifesta cependant une authentique anglophobie; les missionnaires Sleight et Mac Farlane devenaient dans ses écrits les pires agents de la perfide Albion. Contraint à plusieurs reprises de justifier ses actes auprès du ministère, Guillain révéla quelques traits de son caractère. A Chasseloup-Laubat, qui lui avait suggéré de laisser au gouvernement central une part plus active dans la colonisation de l'île, il répondit: "... vous me priez de VOltSaider et je ne cache pas que ça me flatterait beaucoup si ce n'était le correctif insinuaflt que je le Jais parfois de mauvaise humeur, ce qui, malgré le. mauvais caractère que vous m'octroyez, m'a donné le Jou rire (...). Mais c'est égal, vous n'en êtes pas moins if/juste à mon égard: d'abord parce que (...) vous n'avez pas de serviteur plus dévoué (...), ensuite parce que vous avez pris

27. Ibid., lettre du soldat Thibault Louis à son supérieur, en date de Port-de-France le 9 janvier 1866 , note de Guillot. * Expression soulignée par l'auteur.

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LES SAINTS-S

IMONIENS

ET LA l'ENTA l'ION COI.ONIALE

pour de la mallvaise humeur ce qui Il'est chez moi que vivacité de désir et chaleur de conviction ..." 28. Deux remarques s'imposent ici. Guillain fixe avec netteté les marques de son indépendance personnelle; il ne s'en départit jamais, exception faitc des années 1857-1860 où il fit jouer ses amitiés saint-simoniennes afin d'obtenir un gouvernement colonial; cette constante confim1e la t'oree de caractère déjà décrite. Mais comment ne pas être interrogatif lorsqu'il annonce à son supérieur le "fou rire" provoqué par ses observations? Ou bien les deux hommes se connaissaient en dehors du cadre professionnel et leur an1itié (saint-simonienne ?) autorisait ces comportements; ou bien Guillain était à l'occasion, et jusque dans la pratique de son gouvernement, sujet à l'euphorie. Le ton adopté par la suite de la lettre plaide pour la complicité tant personnelle que professionnelle: "... j'adopte Itne idée parce que je la trouve juste et raisonnable: je la préconise parce que j'en crois l'adoption utile pour la Colonie,' et je VOIISdemande les moyens de la réaliser avec cette persévé-

rance que donne la persuasion d'être dans le vrai et dans le bon droit.
Ajoltter à cela de la mauvaise humeur, et si, à mon insu, cela m'était arrivé je n'aurais de toute façon qu'à le regretter. Incorrigible, entêté, VOltSallez dire? Eh ! mon Dieu je ne me crois pas un agneau sans tache! ..." 29 . L'homme se voulait donc foncièrement optimiste; on ne peut isoler ici le caractère propre du personnage de l'apport philosophique Oe positivisme d'Auguste Comte repris par les saint-simoniens). De surcroît, cet optimisme affiché lui permettait de faire accepter plus aisément sa liberté de décision et ses choix en matière de politique coloniale. La suite de la lettre le prouve: "... soyez indulgent, Monsieur le Comte, en faveur de mes intentions qui sotlt bien réellement de justifier votre confiance(...). Allez! le printemps perpétuel dont je suis gratifié ici ne donne pas que des roses,' il a bien aussi des orages et même des rhumatismes! mais pssst ! ça passe,' le calme revient au ciel et l'élasticité dans les muscles.. je n'en prends guère de soucis. Marche, marche! me dis-je, comme au juif errant, tant que tu auras ta tête et taforce, tu pourras faire quelque chose dans ce monde: tll seras dans ta destinée et tu n'auras pas le droit de te plaindre..." 30. Cette lettre, forte, constitue un point culminant dans la correspondance de Guillain; plus tard, sous l'effet des difficultés accumulées, le ton devient plus grave, le contenu purement explicatif, empreint parfois d'un certain dépit.

28. Ibid., lettre de Guillain à Chasseloup-Laubat, en date de Port-de-France le 6 novembre 1863. 29. Ibid., lettre de Guillain à Chasseloup-Laubat, en date de Port-dc-France le 6 novembre 1863. 30. Ibid.

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par PENOl'.

(el. Archives photographiques) 1749-1848" ; Paris 1960 ; p.273-274.

ln Hoop (J. M.) : "Histoire Contemporaine:

CHAPITRE Il LE CHOIX PHILOSOPHIQUE
Le tempérament autant que la fonction de Guillain le conduisirent très tôt à rechercher un m(xlèle idéal - une idéologie - qui conditionnerait dét1nitivement ses actions philosophiques et politiques. Son indépendance de caractère, ajoutée ~ll'ohligation de réserve faite aux militaires, lui interdisait toute afl1liation à un "parti" politique. Mais ses réflexions sur l'état, la société, le pouvoir, trouvaient un point de convergence dans un courant de pensée novateur. Les documents ort1cicls et les divers écrits de Guillain n'apportent pratiquement aucun renseignement sur ses choix politiques. Le prernier indice, très mince, date de son entrée au Collège Royal d'Angoulême; c'est une lettre de son père, jointe au dossier d'inscription, qui précise: "... Je désirerais, si votre Excellence me l'accorde, obtenir pour mon jUs âgé de 13 ans (..), une place au Collège Royal de la Marine it Angoulême. Je lui ai fait donner l'éducation que son âge comporte et je puis vous assurer que lors de l'examen qu'il doit subir en se présentant au Collège, on lui trouvera le degré d'instruction nécessaire pOlir son admission. Je ne vous parlerai pas, Monseigneur, de ses opinions politiques, mais croyez, je VOlISprie, que je l'ai élevé dans les sentiments d'ufl dévouement absolu, de l'amour le plus vrai et du respect le plus profond pour le Roi et son Augustefamille ... Ill. Que Jean-Baptiste Guillain ait transmis à son 11Isle respect du roi et de la monarchie ne fait aucun doute. Agée de treize ans à son entrée au collège, la jeune recrue n'avait guère les moyens d'un comportement protestataire. C'est au collège et en raison des relations qu'il y noua que le futur officier s'ouvrit aux idées nouvelles etlihérales, c'est-à-dire révolutionnaires*. Le second document qui impliquerait Guillain dans une formation politique est prohahlement plus tardif et pose une énigme pour l'heure non résolue. Dans les archives du fonds de Mackau déposées aux Archives Nationales, se trouve une liste d'environ deux cent trente noms de personnages très divers ** répartis sur quatre pages, chacune de deux colonnes. Aucun intitulé, aucune mention explicative, aucune date, ni destinataire, ni origine

1. SHM, dossier persnnnel de Guillain. dossier d'admission au Collège royal d'Angoulême: lettre de Jean-Baptiste Guillain au ministre de la Marine. datée de Lorient le 20 juin 1821. * Voir le chapitre suivant. ** Voir pages suivantes. la reproductiou de la liste.

28
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LES SAINTS-SIMONIENS

ET l,A 'IENTATION

COI ,ONIALE

n'en éclairent la signil1cation ; une simple note inscrite ., les archivistes par . . ." A' 10dique Ie dé sarrOtqu 'e IIe suscIte: ... peut-etre a casser/ct... It'> ~. I Les noms fonnent un ensemhle hétérocHte ; à des officiers de Marine de tous grades (du Bouzet, CéciUe, Mathieu, Dupctit- Thouars, GuiHois, Rosamel, Chamer, etc...), s'ajoutent des miHtaires (général de BourjoHy, général Mulhières, colonel Simon, etc...), des comtes (Alfred de Grammont,...), des médecins (docteur Dupin, docteur Izarie...), des religieux (ahhé Dancel, abbé Droesbeck...). Deux indications permettent une ébauche d'cxp]ication, mais aucune conclusion ne peut-être tirée: 1) un groupe de onze noms a été ajouté à la listc (dcuxième page, colonne de droite) ; il est surmonté de la datc 13 janvicr. Parmi ces noms l1gure celui de Nap. Bonaparte, peut-être le prince Louis-Napoléon Bonaparte; 2) la plupart des noms de la ]iste sont annotés E. P. ou E. D. S'agit-il d'Elu Provisoirement? d'Elu Définitivement? C'est une interprétation possible. Mais de queUe élection s'agit-il? et que signifie la date du 13janvier? Une étude comparative minutieuse de chacun de ces noms reste à faire. Ce ne sont pas à première vue ceux de personnalités po]itiques célèbres, exception faite de Napoléon Bonaparte. Cette liste contient certainement des indications précieuses sur la pensée et la vie poHtique dc GuiHain. Car son nom, accompagné des initiales E. P., sc trouve au bas de la dcrnière page (quatrième demi cr nom de la colonne de droite). Comme beaucoup de saint-simoniens, il salua la chute de LouisPhilippe et de sa politique hésitante. Mais le désordre répuhlicain qui s'ensuivit Je détourna sans doute très vite du nouveau régime, pour le rapprocher des partisans de J'ordre, amis du prince-président. On ne peut ricn dire dc son action lors de la Révolution de 1848, qui aurait été de toute façon limitée, du fait de son absence du territoire métropolitainde 1846 à mai 1849*. Peut-être faut-il voir en cette liste des personnes jugées par de Mackau comme susceptihles d'accéder à l'une des assemhlées de l'Empire (Sénat ou Chambre des Députés). Tout aussi bien, peut-il s'agir d'une Hste des services secrets de Napoléon III, auquel cas Guillain aurait été un agent de J'Empereur. L'hypothèse reste à confirmer.

2. ANP. fonds de Maàau. carton 156 A.P.J 35, dossier n03 : Mackall, ministre secrétaire d'Etat à la Marine et allx Colonies. * Il est alors dans l'océan Indien au service de la station navale de Bourbon. Au demeurant. cette indication tend à supposer que la rédaction de la liste est postérieure à cette date. Alors, s'agit-il du 13janvier 1850, du 13janvier 1851 ou du l3jauvier 1852?

LE CHOIX

PHILOSOl'llIQUE

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Document nO] Liste du Fonds de Mackau NP, fonds de Mackall, carton 156 A.P.I. 35, dossier n03 : Mackau, Ministre Secrétaire d'Etat à la Marine et aux Colonies.
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LE CHOIX

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LE CHOIX P/Hl.OSOPIIIQUE

33

Toujours est-il que l'hétérogénéité des sensibilités admises jusque dans les plus hauts rouages de l'Empire rend caduque l'idée scion laquelle le libéralisme philosophique de Guillain aurait été une entrave à sa carrière. Bien au contraire, les options politiques et sociales des saint-simoniens pouvaient s'y épanouir, Napoléon III lui-même, bien qu'il ne fût pas membre de la secte, les partageait pour la plupart. Cela suffit à expliquer le blanc-seing accordé par l'empereur à Guillain aux premières années de son gouvernement colonial. Un mot de Guillain au "Père" Enfantin donne la parfaile mesure de l'entente établie entre le milieu saint-simonien et l'Empire; réclamant de son aoù un appui en vue d'une promotion, il écrivait en 1860: "... maintenant qlle 1/01lS 110IIS montrons payahtement révolutionnaires à l'extérieur * et quelque pell socialistes à l'intériellr **. Ume semble que les hommes de ma couleur
ne sont pittS tOilS à mettre de cÔté ..." 3.

Si les choix politiques restent difficiles à cerner, en revanche l'appartenance philosophique de Guillain est très claire. Longtemps on lui a attribué une appartenance fouriériste. C'est une erreur fondamentale qui a faussé la connaissance objective des premières années de la colonisation calédonienne. Un seul historien sut le situer dans le juste courant, Marcel Emerit, auteur de publications sur les saint-simoniens. Il n'est pas aisé, sans documentation ni références précises de distinguer le saint-simonisme du fouriérisme. Les historiens calédoniens se sont fondés sur deux observations: d'une part le conflit entre Guillain et les missions, ces dernières ayant assimilé le gouverneur à un fouriériste anticlérical; d'autre part la création du phalanstère de Yaté, dans le Sud calédonien: l'expérience est à l'origine fouriériste et fait défaut dans les modes d'application du saint-simonisme; Guillain l'a conduite en Nouvelle-Calédonie sur des bases authentiquement saint-simoniennes bien qu'il ait conservé l'appellation donnée par Fourier. Aucune indication ne permet d'établir avec précision le moment de son aft1liation au saint-simonisme. Les archives saint-simoniennes, notamment les correspondances du "Père" Enfantin***, ne comportent que quelques lettres de

3, BARS, fonds Enfantin. cote 77}J : lettre de Guillain au Père Enfantin le 22 janvier 1860. * Allusion à l'aide apportée aux mouvements nationalistes (Italie. Mexique. ..,), Il s'agissait non pas de favoriser des révolutions sociales (signification marxiste du tenne) mais d'accélérer les révolutions nationales, de pennettre la création cI'Etats-nations selon le droit des peuples à disposer cI'eux-mêmes. , . ** N apo leon, III sans etre a ciepte (e Ia .. ,()Çlete ulllvcrse IJe " comme l". ctmcnt lcs sal1lti s ." ' sitnoniens, espérait fermer l'ère des révolutions sociales en satisfaisant les besoins légitimes du peuple (proclamation du 2 décembre 1851), Son inspiration progressiste, son intérêt pour les "masses" (sans qu'il précise ce tenne) le rapprochaient des. saint-simoniens, dont il subit l'influence en matière économique et sociale. *** E t"antlll : vOir p I us l 011I. ~n ' '
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34

LES SAINTS-SIMON

LENS ET LA 'I1,NTATION

COI.ONIAI.E

Guillain ou de son entourage et sont toutes assez tardivcs*. Certains repères permettent de situer l'affiliation vers 1830. Le saint-simonisme ne s'est pas répandu du vivant du comte Henri de Saint-Simon**, mais après la mort de celui-ci, survenue en 1824 4 . Par ailleurs, Guillain a participé à une réunion du groupe à Paris en 1834 ; il Y est décrit comme un adepte fervent et déjà très engagé 5. Prohablement son passage à Angoulême fut-il l'occasion d'un important brassage d'idées et d'un développement aigu du sens critique. Hommes et institutions étaient jugés, sans qu'aucune philosophie ne fournît encore quelque réponse suftisamment cohérente. Entre 1825 et 1830, le saintsimonisme et le fouriérisme ne captent que quelques rares membres tr l'intelligentsia parisienne; ce sont de surcroît les années où Guillain, encore élève-oftlcier, navigue en Méditerranée; les contacts avec l'une ou l'autre secte sont encore impossibles. Tout au plus a-t-il pu entendre commenter quelques points des doctrines et s'est-il alors piqué d'une curiosité purement intellectuelle. On sait que la Bayadère, sur laquelle il fut embarqué en 1825, conduisit à Lisbonne le consul de France, Monsieur de Lesseps, accompagné de son neveu Ferdinand. On connaît la proximité des vues entre ce dernier et les saint-simoniens, sans qu'il fasse jamais partie de la "Famille". Au risque de produire une spéculation hâtive, rien n'interdit de penser à une sympathie entre les deux ~~unesgens. La guerre d'indépendance grecque fut l'occasion probable d'une motivation plus profonde. Dès 1824 en effet, les saint-simoniens Enfantin, Bazard, etc...lançaient une campagne en faveur de la Grèce, considérée comme la mère de l'Europe et de la civilisation. Une pétition circula à 1eur initiative dans les milieux parisiens et le terrain favori de leur prosélytisme fut celui des jeunes cadres nationaux, notamment les jeunes polytechniciens. La pétition affirmait les principaux thèmes de la nouvelle philosophic: "... les nations civilisées sont en paix: deux peuples barbares se dévorent: la politique reste sourde il leurs cris: elle abandonne aux décisions de la force le sort de plusieurs milliers d'hommes (...). Cette froide neutralité suffit-elle à 1IOS cœurs? (...). L'indolence orientale frappera-t-elle à jamais la Grèce d'immobilité? Fils de la science! la Grèce doit VOltSêtre chère. Elle VOltSa légué le flambeau du génie (...), aidez-la à briser les chaînes qui attachent encore à l'ignorance asiatique la civilisation européenne ..."6.

4. D'Al1emagne (Henri-René) : Les Saint-Simoniens, 1827-1837. Paris, Grand, 1930. 5. Voi1quin (Suzanne) : Souvenirs d'une fille dll peuple Oil la saint-simonienne en E,gypte, 1834-1836, Paris, E. Sauzet, 1866, p.116. 6. BARS, fonds Enfantin, manuscrits, cote 7643 : folio 24 : SOl/scription polytechnicienne pOlir les Grecs, écrite en 1824 de la main du Père Enfantin. * Les documents familiaux font ici crueJlement défaut

. . ** Samt- S. IInon: vOIrcap. I h

LE CHOIX PHILOSOPHIQUE

35

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Une telle motivation pour une si noble cause ne pouvait que séduire et capter le besoin d'idéal des jeunes cadres et les conduire à un approfondissement de la doctrine. Guillain eut-il le même attrait pour le fouriérisme? Logiquement pas, puisque celui-ci ne se répandit dans les milieux populaires qu'après 1832. A cette date, le jeune officier a fait son choix; le 28 mars 1832, sa sœur Hortense adressait au rédacteur du Globe*, Michel Chevalier, la lettre suivante: "... Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous avez écrite à mon frère, relativement au journal Le Globe. Comme il est absent depuis longtemps, il n'a pu prendre lecture de ce journal,' je ne sais donc pas s'il désirerait que vous lui en continuassiez l'envoi. Néanmoins et si vous voulez me les faire passer encore le trimestre qui va commencer, je le recevrai avec

Guillain naviguait depuis deux ans lorsque Bazard et Enfantin lancèrent une offensive en direction de la province. Les réunions publiques furent l'occasion de distribuer gratuitement des exemplaires du Globe afin d'obtenir "... la conversion des personnes qui (montraient) de bonnes dispositions pour la doctrine..." et surtout "...de faire connaître la doctrine à quelques personnes influentes sur la conversion desquelles il y (avait) cependant peu d'espérance à fonder, mais chez lesquelles il (importait) de dissiper les préventions répandues contre nous par des hommes légers ..." 8. Les hommes légers visés par la propagande saint-simonienne étaient surtout les disciples de Fourier. La querelle avait éclaté entre les deux écoles lorsque, en 1829, Enfantin et Fourier s'étaient fâchés, l'attraction passionnée de Fourier n'ayant guère à faire avec l'éthique terrestre et industrielle du saintsimonisme 9 . L'irritation générale que Fourier suscitait autour de lui, sa théorie dépourvue de tout caractère scientifique eurent tôt fait de précipiter Guillain dans le saint-simonisme. Le séjour de trois ans à bord de l'Orythie, passé sur les côtes du Brésil, lui pennit de se familiariser avec la pensée œ Saint-Simon et ses projets de "Famille universelle". Il lui resta fidèle sa vie
7. BARS, fonds Enfantin, cote 7608 : correspondance du Globe; lettres de dames p.57 : lettre de Hortense Guillain à Michel Chevalier en date de Lorient le 25 mars 1832. 8. Ibid., cote 7815, dossier 10: Circulaires relatives à l'envoi du Globe, émises en 1831 par les membres du Collège et les directeurs des journaux aux abonnés du Globe. 9. Russ (Jacqueline) : Pour connaître la pensée des précurseurs de Marx, Paris, Bordas, France, 1973. * Le Globe dont une collection importante se trouve à la Bibliothèque de l'Arsenal était un journal saint-simonien paraissant tous les deux jours. Le premier numéro date du mercredi 16septembre 1824. Chaque numéro comptait quatre à huit pages, chacune de deux colonnes. Le prix de l'abonnement était de 13 F. pour trois mois, de 25 F. pour six mois, et 48 F. pour l'année.1es articles étaient répartis par thèmes choisis pour leur capacité d'ouverture sur le monde et sur le Progrès. La fonction pédagogique et même moralisatrice du Globe était évidente.

36

LES SAINTS-$IMONIENS

ET I.A 'mNTATION

COI.ONIALE

agitateurslO , Le gouvernement de Louis-Philippe s'en inquiéta et tenta de leur faire obstacle; le "Père Enfantin" fut emprisonné à Sainte-Pélagie de janvier à juillet 1833. Cet internement n'ahoutit qu'à renlbrcer la secte: "...EI{t'antin sortit de prison assagi et calmé: 1101/ qu'il elÎt en rien ahdiqué de ses pas théories, ni perdll la foi en lui-même: seulement, ce délire qui Illi avait fait croire il l'arrivée immédiate de la Mère était dissipé. Plllsiellrs de ses disciples demeuraient encore en proie à l'exaltation fanatique de l'année précédeme : ce .flit Illi qui les apaisa et les découragea de leurs espérances: travailler, voilà quel était maintenant le devoir de tous..." Il. Si Enfanlin attendait plus de sagesse de ses disciples, Guillain, désormais actif dans la famille, conservait l'exaltation des débuts; et tandis que le "Père", pour se faire oublier, prévoyait de s'expatrier quelque temps, "...llII capitaine de la Marine Royale, Guillain, proposa de fonder au loin une colollie sous la direction du maître et plusieurs saim-simolliells étudièrent les cartes avec lui pour choisir l'emplacement de ce paradis terrestre... "12. Weill ne dit pas quels furent les territoires envisagés à des tins de colonisation; mais l'Océanie (la Nouvelle-Calédonie ?), l'océan Indien (Madagascar ?) et l'Amérique du Sud furent évoqués. EnfanHn s'exila finalement en Egypte, attiré par la question de l'ouverture de Suez, qui occupait une place grandissante dans son esprit. Mais les choses n'allèrent pas facilement et il envisagea à plusieurs reprises un retour anticipé en France. Les rapports qui arrivaient d'Egyptc indiquaient que la position des saint-simoniens était très mal assurée; la peste, la misère, la j fatigue décimaient leurs rangs 3, A Paris, la désillusion l'emportait, parfois compensée par les utopies les plus folles; Suzanne Voilquin, une des saintsimonienncs les plus passionnées, nous rapporte le comportement de Guillain: ",.. parmi nOllSs'enfalltaient des projets et des plans pour arriver au résultat désiré par le Père. Charles Guillain, jeune capitaine (...) en congé de semestre, était venu passer ce temps (lfl milieu de nous. Il proposait dans le cas oÙ l'Egypte 1l0llS serait inhospitalière, d'aller partout ailleurs fonder
10. Charlet y (S.): Les Réfonnateurs sociaux. Enfantin. colI. de textes dirigée par C. Bouglé, Palis, Félix Alcan. 1930, Il. Weill (Georges) : Ecole saint-simonienne: son hi.l'toire. .l'onilifluence jusqu'à nos jours Paris, F. Alcan. 1896. p.169. 12.lbid., p.170.

durant et par une espèce de fascination, refusa de s'en écarter dans J'application de son gouvernement calédonien. En 1830 encore, la puissance du saint-simonisme sur le peuple est nullc. La révolution dirigée contre Charles X donna à Enfantin l'occasion de se rapprocher de lui. De drôles de rêveurs, les saint-simoniens étaient devenus

13. Charlety (S.) . op-cit., p.95-96.

LE CHOIX PlIILOSOPHlQI

lE

37

une colonie, POUIï'U 'l'te le Père voultÎt bien se mettre à notre tête. Notre marin avait déjà fait le tour du monde: aussi les descriptions des diverses contrées qll'il proposait l'our une fondation grandiose étaient-elles fort attrayantes. Plusieurs jeunes gens distingués (...) s'étaient ralliés avec ardeur à ce projet et en étudiaient les cartes l'our choisir le lieu et le climat le pIlls favorable à cette réalisaÛon. Colonisons. colonisons était devenll le mot d'ordre dll mome1/t el le thème 'Ille chaqlle jOllr nOlls agitions joyellseme1/t tOllS ensemble ..." 14. Ainsi Guillain fut-il dès son plus jeune âge - il n'avait alors que vingtcinq ans - le promoteur d'une double amhition : la réalisation de la religion saint-simonienne et la colonisation de terres lointaines. Ces deux ambitions restèrent intactes jusqu'à l'ohtention du gouvernement de la NouvelleCalédonie. L'enthousiasme à peine atténué par la maturité, resta jusqu'en 1865 celui que Suzanne Voilquin décrivait en 1833: "... les d({ficultés de détail s'aplaniraient pIlls tard .' ce n'était pas le moment de s'en occuper: il en était de même pour la question financière: tout cela se trouvait relégué au second plan .: notre .ti/tur amiral trouvait réponse à tollt. Le navire qui devait conduire César et sa fortune serait frété et cOllduit par lui au lieu , / ,F . , des/gne par notre cie} (Ilme ... "15 . "

Une telle dévotion à servir ensemble le saint-simonisme et la colonisation prête à penser que l'homme n'était sans doute pas fondamentalement lié à la carrière d'ofl1cier au service du roi et de l'Etat. L'esprit de découverte, le goût de l'exploration, la réalisation d'un projet global entraînaient toute son action; le commandement, le grade, les missions confiées par la Marine ne prenaient leur sens que par les moyens qu'ils procuraient pour construire cet idéal. L'esprit dans lequel il conduisit ses explorations malgaches et africaines atteste encore de son appartenance philosophique. Sa nomination en NouvelleCalédonie favorisa l'échange d'une correspondance abondante avec Enfantin; la nature et le ton des lettres traduisent les relations amicales entre les deux hommes. En 1860, alors qu'il était en place depuis quatre ans à la Division des Equipages de ligne à Lorient, Guillain s'inquiéta d'une retraite qui semblait se rapprocher prématurément. Craignant d'y parvenir avant d'avoir atteint les grades d'ofl1ciers généraux - il n'était encore que capitaine de vaisseau - il postula pour le gouvernement d'une colonie ou le commandement d'une division navale. A cette tin, il anima ses relations saint-simoniennes au sein du gouvernement; le 22 janvier 1860 il s'adressait à Enfantin: "... MOil
Père (...) j'ai tout d'abord à VOltS remercier de ce que VOl/Savez fait et de ce que vous voulez encore faire en ma faveur auprès du Ministre des Colonies.

14. Voilquin (Suzanne). op. cir.. p.116. 15. Ibid.

38

LES SAINTS-SIMONIENS

ET LA TENTATION

COLONIALE

Le bon vouloir que VOTtS a exprimé son Excellence m'avait déjà été qlfirmé par elle, avant qu'elfe etÎt l'occasion de me dédommager de ma flOnnomination il la Martinique (...). Vous saurez au besoin faire comprendre il Monsieur de Cf/(/sselOlf/J qu'ayaflt de moi l'opinion qu'il VOltSa dite, il ne

saurait vouloir me condamner (/fI rôle ridicule
tOltS les gouvernements

de candidat

en permanence

il

...

Il

16.

La conclusion de la leHre donnait la mesure de son engagement dans la "Fami1le"; la vénération, pour ridicule qu'elle nous paraisse, n'était pas

feinte: "... Josèphe VOTtS en remercie
pour que VOltS y déposiez Ilfl haiser:

pour

sa part

et VOltS présente
Il

son front

votre

main pOllr

la presser/ifialement

Cher Père, le VOltSdemande et cordialement ... 1 .
et ma';

Une telle dévotion était commune à la plupart des disciples; L. E. Piriou, beau-frère de Guillain et récemment converti par celui-ci, écrivait en 1863 une lettre de même nature à Enfantin: "... il v a entre vous et moi quelque chose de sllpériellr aux relations les plus affectueuses. VallS savez que je suis dans ltne grande proportion, WI de vos enjants spirituels et si je n'ai pas comme vos premiers disciples saint-simoniens le droit de VallS donner le bealt et le doux titre de Père*, je puis ml moins vous appeler lm de mes maîtres, dans la grande doctrine d'unité, d'harmonie et d'organisation dont Saint-Simon posait les larges bases pendant que Fourier en développattes I '
II

18 .tms.., . dé ' I Ces derniers mots imposent de définir les rapports entre le fouriérisme et le saint-simonisme. Considérées avec du recul, les deux philosophies avaient bien des points communs et réunissaient l'homme et Dieu dans un mouvement théophilanthropique original, Mais le fouriérisme refusa de s'assimiler à une religion alors que le saint-simonisme n'hésita pas à franchir le pas. De plus, la transformation du travail en plaisir, idée centrale de Fourier, laissait la place tt un industrialisme rationnel chez Enfantin; de même, Fourier excluait toute idée de contrainte dans la société tandis que les saint-simoniens en renforçaient la hiérarchie et la cohésion à des tins de plus grande efficacité 19. Le caractère scientifique était nettement plus aft1rmé chez les saint-simoniens.

16. BARS. fonds Enfantin, \:ote 773] : lettre de Guillain au Père Enfantin. le 22 janvier 1860. 17'Ibid. 18. Ibid., cole 7854, Crédit Intel/ecru!!l : lettre de L. E. Piriou capitaine de frégate au Père Enfantin, en date de Lorient le 20 mars 1863. 19, Debû-Bridel (Jacques): I:actualité d!! Fourier: de l'utopie au fouriérisme appliqué Paris, Ed. France-Empire, 1978. * Cette phrase témoigne un peu plus de l'apparlenance de Guillain au saint-simonisme.

LE CIIOIX PHII.OSOPI "QI. lE

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Pour autant, il nc faut pas cxclure que Guillain, surtout avant 1830, ait été influencé par quelqucs lectures fouriéristes. Rien ne permet de savoir s'il fut abonné à l'hehdomadaire fouriériste le Phalanstère, parallèlement au Globe. Sans doute puisa-t-iI dans le fouriérisme ce que le saint-simonisme ne lui donnait pas. La lettre de L. E. Piriou donne la part exacte des empmnts faits à l'une et à l'autre écolc; le saint-simonisme apportait la structure idéologique, traçait la voie, tandis que le fouriérisme permettait de conduire telle ou telle expérience insuffisamment décrite dans la nouvelle religion *. Le saint-simonismc, théoric "globale" pour ne pas dire "totale", modinait profondémcntl'ordre de la société et la compréhension de l'œuvre de Guillain nécessitequ'en soit retracé ~tcc point du propos, un tableau explicatif **. Né après la mort de Saint-Simon sous l'impulsion de BarthélémyProsper Enfantin, le saint-simonisme rassemblait des hommes "... el la recherche d'une doctrine sociale capable d'apporter Ul1remède aux 111(//Lt dom sOlif/raitl'hul1Ianité ..." 20. Pour Weill, Je système saint-simonien était une vaste synthèse qui renfermait une méthode (le positivisme), une métaphysique (le panthéisme) et une organisation sociale (le collectivisme). Le tout réuni constituait une

religion terrestre qui devait, à terme, remplacer le christianisme 21. Le
positivisme saint-simonien consistait à interroger l'histoire pour y suivre les effets de la loi du Progrès. Celui-ci, perçu de façon linéaire et inéluctable, constituait la destinée de l'humanité. De ce fait, rien ne pouvait ni ne devait s'y opposer. L'esprit humain ne devait pas s'attarder à rechercher le principe essentiel des choses, mais se contenter des vérités tirées de l'observation et de l'expérience. Cette démarche permettait de ne retenir que les avantages matériels des choses et d'avancer toujours vers le meiJ]eur ***. Le saintsimonisme est donc une philosophie optimiste et pragmatique. Philosophie de

20. D'Allemagne (Henri-René). op. cir., p.27. 21. Weill (Georges): op. cil.. p.290. * Le phalanstère de Yaté. en Nouvelle-Calédonie. est typique de la eomplémentarité entre les deux philosophies. Le saint-simonisme ne disposait pas d'exemple d'application sociétaire aussi poussée. Guillain donna donc à l'expérience fouriériste une organisation structurée, hiérarchisée. propre au saint-simonisme. ** La eomposante coloniale de la pensée saint-simonienne sera approfondie dans la seconde partie. réservée à la Nouvelle-Calédonie. *** Cette attitude est à rapprocher du positivisme philosophique d'Auguste Comte (17981857). Admis à 16 ans à l'Ecole Polytechnique. A. Comte en fut licencié après une rébellion des élèves. De 1817 à 1824. il fut secrétaire de Saint-Simon et rédigea plus tard une contribution aux écrits de Saint-Simon, intitulée Opuscules. Il mit au point ses cours de philosophie positive qu'il enseigna à partir de 1826. Il fut examinateur à l'Ecole Polytechnique (1837-1844). Il est le père cie la sociologie.

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LES SAINTS-SIMONIENS

ET LA TENTATION

COLONIALE

la raison et de l'observation critique, elle était l'héritière de l'humanisme et des Lumières. C'est pourquoi le qualificatif "utopique" doit être conservé avec prudence; en premier lieu parce qu'il faudrait alors considérer l'humanisme et le libéralisme comme d'autres formes d'utopie; en second lieu parce que le socialisme scientitique et matérialiste de Marx n'est venu que postérieurement au saint-simonisme. Or, c'est bien parce que le marxisme a rationalisé à l'extrême l'observation des sociétés humaines, parce qu'il a établi une logique fondamentale de l'histoire, que le saint-simonisme apparaît a contrario et rétrospectivement, comme une utopie. Pour la vérité historique on prétèrera donc la notion de "positivisme" à celle d'''utopie'' *. Quant à la métaphysique saint-simonienne, elle conciliait toutes choses et "... (faisait) rentrer toutes les vies particulières dans la vie universelle ..." 22. L'individualité n'était ni ignorée ni supprimée au profit d'un collectivisme déshumanisé, comme dans la pensée marxiste; au contraire, l'homme était associé à l'œuvre globale; il était invité à se préoccuper tant de sa propre survie que de celle de l'espèce entière. Dieu n'était ni rejeté comme dans le collectivisme athée, ni posé en entité inaccessible comme dans le christianisme, mais devenait le lien indispensable entre les hommes. Le saintsimonisme ne trouvait pas sa cohésion dans un matérialisme égalitaire et irréligieux, mais dans une foi rénovée. La religion, en effet, tenait le premier rang dans l'ordre social et était la seule garantie de véritable réforme morale. C'était avant tout du sentiment religieux que devait naître la "Famille universelle" .

Document n° 4 Barthélémy- Prosper Enfantin
Né à Paris le 8 février 1796, il fut reçu à l'Ecole Polytechnique et il fit partie des élèves qui, en 1814, lors de l'invasion de la France par les alliés, fonnèrent spontanément une compagnie d'artillerie pour défendre la capitale. La même année il donna sa démission et se retira à Romans pour se lancer dans les affaires. Négociant en vins, il traversait la Suisse en 1820 lorsqu'il rencontra un de ses camarades de Polytechnique, Pichard, alors occupé à des travaux philosophiques. Une correspondance s'engagea entre les deux hommes et Enfantin se mit à étudier la philosophie. En 1821, il abandonna le commerce du vin pour s'associer avec M. 1. Martin-André, banquier-commissaire à Saint-Petersbourg. Il se passionna pour les questions de politique et d'économie et ne tarda pas à se lier avec un petit cercle que

22. Weill (Georges) : op. cil., p.290. '" L'utopie saint-simonienne résidait dans la certitude vivante d'un autre monde possible. d'une autre société à portée de la main.

LE CHOIX PHILOSOPHIQUE

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formait déjà une douzaine d'anciens élèves de Polytechnique, envoyés en mission d,Uls la capitale russe. Rentré en France en 1823, il y retrouva un ancien maître d'études, Olinde Rodrigues, auquel il exposa ses conceptions sur l'économie. Rodrigues, déjà disciple de Saint-Simon, lui décIara tout net qu'elles n'avaient aucune valeur et lui exposa celles de son maître. Très vite Enfantin fut séduit alors même que les difficultés économiques et tïnancières s'accumulaient en France. Il adressa au Ministre chargé des Finances, ViIlele, un projet élaboré qui visait notamment à débloquer le milliard alloué aux émigrés. La guerre d'indépendance grecque lui donna l'occasion de s'essayer à la politique, notamment par la rédaction d'une souscription en faveur dcs Grecs, qu'il tit signer par de nombreux polytechniciens. Mais les promoteurs, qui voulaicnt aussi fournir des annes aux insurgés, virent leur action entravée par le gouvernement de Louis XVIII. Dans les premiers mois de 1825, Enfantin rencontra Saint-Simon et fit
siennes toutes ses idées.

Après la mort du Comte, survenue quelques mois plus tard, il devint le porte-parole de sa pensée, qu'il érigea en doctrine et à laquelle sa personne resta intimement liée, davantage encore que celle de son auteur. Enfantin organisa des leçons publiques, créa des journaux et, au début de l'année 1830, transforma la doctrine en religion. Le rôle de celui qui se t:'Üsait désonnais appeler "Père Suprême" ne cessa de croître au sein de la "Famille". Après l'emprisonnement à Sainte-Pélagie, il s'exila en Egypte où il conçut les percements des isthmes de Suez et de Panmna. A la suite d'un premier échec, il rentra en France et une action menée auprès de Louis-Pl1ilippe lui valut d'être nommé membre de la "Commission Scientifique de l'Algérie" en 1839. A cette date il plaidait pour une évolution des stuctures à l'intérieur du territoire français plus que pour une expansion coloniale. Mais l'Algérie, déjà conquise, le conduisit à publier un important ouvrage intitulé "La colonisation de l'Algérie", dans lequel il exposait ses vues sur la manière dont le gouvernement devait mener la colonisation. En 1846, il fonna avec des ingénieurs français, anglais et allemands, une "Société d'Etudes pour le Canal de Suez". Mais c'est de Lesseps qui obtint la onces sion du canal en 1854 et Enfantin, désabusé, se contenta désormais d'œuvrer à des projets plus restreints de sociétés industrielles. Enfantin mourut en 1864.

C'est pourquoi le collectivisme social des saint-simoniens n'était ni matérialiste, ni égalitaire. Il était au contraire élitiste et fonctionnait du haut vers le bas de la société; les "prêtres"* - non plus chrétiens mais saint* Encore appelés "Révélateurs".

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LES SAINTS-SIMONIFNS

ETI.A

'mNTATION

COl.ONIALE

simoniens - les artistes, les techniciens,formaient le sommet de la pyramide

sociale réorganisée selon une hiérarchie stricte; parce qu'ils détenaient la science, ils devaient consacrer leurs vies à favoriser le progrès de l'humanité. Le peuple n'était pas ramené à sa seule composante prolétarienne; il englobait toutes les dasses de la société et devait redoubler d'efforts pour tirer proHt du progrès. Une telle analyse établissait déjà le constat historique de la lutte des

classes, plus tard repris par Marx; mais son dénouementétait tout différent.
Pas de révolution, ni de dictature du prolétariat chez les saint-simoniens; le peuple recevait une formation et une éducation sociale dispensée par les "prêtres" ; le but - le Progrès de tous - n'était aUeint que par la domination ferme du premier par les seconds. Il s'agissait donc d'une réforme sociale, d'une émancipation progressive venue du haut de l'échelle. C'est à d'Allemagne que reviennent les plus précises évocations de ce principe: "... Une
société, ce sont des chefs qui commandent et des inférieurs qui obéissent. Quelle autre foi que l'amour de l'Humanité et que la foi en Dieu peuvefll donner aujourd'lllli à des hommes la force de dire hautement: nous sommes capables de commander.. et à d'autres: flOIlS, nous sommes heureux d'obéir (...). Salts le nouveau pouvoir, les sujets cesseront d'être des Ùlstmments .. ils seront vraiment lihres, car ils connaîtront leur obéissance et ils l'aimeront ..." 23.

Ainsi posée, la notion de liherté recouvrait deux définitions: d'une part la connaissance de la situalion de chacun; d'autre part le refus autoproclamé de recourir à la contestation. Cette liherté n'était ni abstraite, ni motrice des comportements individuels; concrète et enracinée dans le quotidien, eUe consistait à "... aimer sa fonction, à aimer son supérieur ..." 24*. On perçoit aisément les limites d'une teHe pensée et le risque d'extension qu'cHelaissait à l'arhitraire. C'est pourquoi les saint-simoniens exigeaient des "prêtres" une discipline sans faille; le choix des hommes et des capacités était d'une importance capitale; les prêtres, véritable élite inteUectuelle et professionnelle, avaient la dinicile mission de délivrer la société tout entière de l'exploitation dans laquelle elle était tenue depuis toujours par une minorité

23. D'Allemagne (Henri-René) : op. cif. p.170. 24. Weill (Georges) : op. cif. p.295. *On assimile parfois le saint-simonisme à un pré-socialisme; cette définition doit être mitigée. A J'origine, Saint-Simon se distinguait peu du libéralisme. Mais son "industrialisme" et son approche de J'évolution sociale constituaient une théorie avec de nombreuses connotations socialistes. reprises et systématisées par Marx. Sa réforme sociale, qui visait à confier le gouvernement à une élite, pouvait d'une certaine façon favoriser une technocratie issue du capitalisme. La structure économique du saintsimonisme restait essentiellement capitaliste. Sa morale socialc était "socialistc".

LE CIIOIX 1'IIIIJ)SOPHlQl.fE

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d'oisifs. Au règne deJa tyrannie succèderait celui du travail, de la production et bientÔt de l'abondance. Le travail de tous était la garantie du succès de l'entreprise et les saintsimoniens craignaient viscéralement les débordements sociaux. Pour éviter les inconvénients des révolutions et de peur que la masse inculte ne submerge le corps socia) dans un chaos irréversible, ils exhortaient la bourgeoisie à faciliter le progrès social; au peuple ils demandaient avec insistance de ne réclamer l'association que graduellement et pacifiquement "... car s; VOltS telltez d'arracher par la violence les instruments de travail à qui les possède aujourd'hui, rappelez-vous qlle les hommes forts qui auraiellt guidé vos jitrellrs ne trouveraient ni trop grands, ni trop somptueux pour eux-mêmes les hôtels et les palais dOllt ils auraient chassé les possesseurs, et VOltS n'aurezfait que changer de maîtres ..." 25. La voie de la révolution sociale, plus tard proposée par Marx, était ainsi fermée puisque chacun, à sa place, jouissait du travail de tous. Par "travailleurs", il faut entendre tous ceux qui produisaient une œuvre utile à la société; cette œuvre était aussi bien matérielle que financière, artistique que spirituelle *. Aux travailleurs étaient opposés les oisifs, considérés comme jouisseurs et parasites; il s'agissait, pour l'essentiel, des rentiers et du clergé (surtout catholique). Les transformations générales de l'Europe au XIXème siècle, tant industrielles que spirituelles, servaient de références à la définition du progrès universel, sincèrement désiré par les saint-simoniens. La révolution industrielle était l'occasion à saisir, tant pour faire échec à l'exploitation œ l'homme par l'homme que pour faciliter le progrès matériel de l'humanité. Le commerce, prolongement extérieur de l'industrialisation, était appelé à ouvrir les civilisations les unes aux autres, tout en apportant les techniques nécessaires aux plus retardataires. La notion de progrès universel reste malgré tout très ambigüe ; la tranformation générale du monde se voulait anthropocentrique mais sa réalisation ne pouvait être qu'européocentrique. La pensée coloniale saint-simonienne, sur laquelle nous reviendrons dans la seconde partie, était imprégnée de l'idéologie du progrès industriel et commercial; les liens d'amitié devaient inévitablement se tisser parallèlement à ceux du commerce. On ne peut pas éClire la page de l'adhésion de Guillain au saint-simonisme sans évoquer son matiage avec Josèphe-Clotilde Pitiou **.

25. D'Al1cmagne (Henri-René) : op. cir. p. I 86. * C'est pourquoi les travailleurs étaicnt aussi bien désignés "producteurs". "industricls", "utiles". etc... ** Néc à Lotient lc 3 juin L820. par les vocablcs dc

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LES SA INTS-SIMONIENS

ET [.1\ TENTATION

('0[ ,ONI"!.E

Le mariaœ fut céléhré le 1cr octohre 1856 à Lorient 26. Clotilde Piriou, entrée elle-même très tôt dans la nouvelle religion, entretenait une correspondance suivie avec Enfantin. A l'occasion de la nomination de son mari aux fonctions de gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, elle écrivait le 20 mars 1860: "... Cher Père, le Préfel vienl de prévenir 1110nmari que (...) le gouverneur de Bourhon a demandé son rappel et qu'on parle de M. Potll/wu (...) pOl/r le remplacer. Cliarles me cliarge de VOlIStransmettre de suite cet avis car il sait que VOlISPIes tOllt disposé il agir en sa faveur dans la limite de voIre ;,!fluence (...). .le n'ai qll'wle m;'/1/te, Clier Père, pOlir VOIISenvoyer f/OS lendresses fes meiflel/res et fes pf1/S respectllellses ..." 27. La cérémonie du mariage saint-simonien, définie dès 1'origine par Enfantin, était comme le reste de la doctrine un tremplin vers la réalisation de la "Famille Universelle". Céléhrant la première cérémonie en 1831, il s'était adressé en ces termes aux nouveaux époux: ",.. Cliers el!{ants, nOlls il qui Diell, par Saint-Simon, a donné missioll d'apporler la loi de l'Union dit Monde, 1l0llS qui venons de sltbstitller il fa protectioll de l'époux et il l'obéissance de l'épollse la sainte égalité de l'épollse et de l'éPOIlX, nOlls af/of/s commencer ici l'ltf/ioll de de!lx de f/OS elifants et les relier ainsi pflts fortement il f/OItS et il VOlIS,({{in qlt'ils reçoivent de 1/01105 de 1'01105 qu'ils flOltS et et

rende1lt il tOllS l'amOllI' que Dieu inspire al/x premiers membres de la Famille Universelle ... ,,28.

26. SHM. do,~sier personnel de Guillain: extrait d'acte de mariage servant de pièce justificative à l'attribution de la pension de la veuve Guillain. 27. BARS. fonds Enfantin. cote 7731/105 : lettre de Josèphe Gui1\ain au Père Enfantin. en date de r.orient le 20 mars 1860. 28. D'Allemagne (Henri-René): op. cir.. p.12S.

CHAPITRE III LE COLLEGE NAVAL D'ANGOULEME ET LES PREMIERES ANNEES DE NAVIGA TION (1822-1835)

A - ANGOULEME ET LA MED ITER RANEE (1822-1826)

.

Le 31 janvier [XI6, le premier Ministre de [a Marine de Louis XVlIl, Dubouchage, décidait de reformer le corps des ofliciers, désorganisé par la Révolution et ['Empire. A une minorité d'offIciers dévoués à la monarchic, mais trop âgés, s'ajoutait une majorité d'hommes qui devaient à la Révolution et à la République un avancement inespéré. On trouvait encore des on1ciers récemment promus qui avaient connu les derniers temps de l'Empire et dont les sentiments à J'égard de la Restauration n'étaient pas des plus sûrs *. Il fallait donc penser à long teffile et former un encadrement fidèle et plus homogène. Cela exigeait la création rapide d'une institution capable d'apporter à ceux qui choisissaient le métier de la mer la meilleure éducation générale, navale et politique. Cette institution dissociait l'éducation théorique, dispensée dans un coBège spécial, et l'éducation pratique, mcnée sur des bâtiments armés à cet effet I. Paradoxalement, le collège de la Marine fut instaJlé en plein pays, à Angoulême. Cette situation avait pour raison principale de soustraire les futurs of11ciersà l'effervescence intcllectuellc et fX1litiqucdes grandes vilJes ci des ports. En second plan, Angoulême présentail l'avantage d'un approvisionnement aisé, sûr el à bas prix, auprès de la campagne environnantc. Quant au recmtemen!, il était fait d'élèves "... bien choisis, appartenaf/t à des familles honorables, élevés dans les mêmes principes (et formant) un corps d'hommes que des circonstances extraordinaires ont rassemblés ,. A. plltot que rell/Ils... -. I
It ')

Divisés en trois classes, les élèves entraient au collègc au plus tôt à treize ans et au plus tard à quinze. Ils étaient nomméspar le roi et choisis de préfércnce parmi les fils d'ot1ïcierset de magistrats qui "... ayant servi Sa

1. Revile Maritime et Coloniale, tome I l, mai-août 1864 . p.117. 2. Ibid. * La Marinc était alors essentiellement républicaine et bonapartistc. L'invcrsion politiquc. qui fcra d'clic la "Royalc", se situa paradoxaJemcnt sous la troisième République.

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LES SAINTS-SIMONIENS

ET I.A 'mNTA TI<>N COLONIALE

Majesté avec zèle et fidélité,
,f'. l'TUaflls

... 3 -.
Il

(lftmient transmis les mêmes principes

à lellrs

L'entrée au collège exigeait des connaissances scolaires très élémentaires; deux années, trois par tolérance permettaient l'acquisition d'une formation théorique. Au-delà, les élèves étaient répartis, avec le grade d'élèves de deuxième classe, dans les compagnies d'appJication de Brest, Rochefort et Toulon. Là, Us participaient à deux navigations de dix mois chacune, interrompues par un complément d'instruction à terre. L'itinéraire de ces navigations était étahli de tel1e façon que les élèves connaftraient les cÔtes el les ports de France tout en leur conférant l'habitude cie la haute mer. Après deux ans d'apprentissage, ils étaient promus à la première classe et emharqués sur des navires de guerre, avant d'être ~Inouveau réincorporés dans les compagnies d'application. Ils terminaient leur formation avec leurs camarades de deuxième dasse. Ces dis[X>sitionsrestèrent pour la plupart au niveau du projet et ne furent jamais appliquées. D'une part, quoique la Marine reçût dès la tin de l'année 1816 les immeuhles destinés à l'ouverture du collège à Angoulême, les faibles ressources ne permirent sa mise en fonction qu'au mois de janvier 1818. D'autre part, il manqua toujours les corvettes d'application, dont l'acquisition était rendue impossible par la faihlesse du budget général de la Marine. Seule la Bayadère en 1825, grande corvette à batteries, reçut une promotion d'Angoulême; GuiHain en faisait partie. La discipline du collège ne favorisa pas son fonctionnement. Une année après son ouverture, une grave querelle opposa le gouverneur de Laserre à son second, M. de ViIJermont. L'anarchie gagna à ce [X>int'étahlissement qu'il l fallut mettre de Laserre à la retraitc eh 1822. Nommé à sa place, ViIJermont exerça son autorité avec tant d'excès qu'il déclencha la révolte des élèves. Un rapport dressé le 19 novembre 1823 par le directeur du personnel de la Marine montre que "... plllsieurs fois les élèves s'étaient mlltinés : tol/jollrs on avait cédé à leur volonté. Cette fâchel/se condescendance leur apprit qu'ils pouvaiefll imposer des conditions et qll'lIne fallte générale pal/l'ait rester impunie,. ils avaient bien remarqué ql/'i/n'y avait pas de moyens de répression pour ce genre de délits: que tOlites les fois ql/e ce cas s'était présenté, on s'était servi de la voie dIt sort pOlir trollver des coupables ..."4 . Il fallut nommer un gouverneur adjoint, de Galard, dont l'inefficacité ne fit qu'empirer les choses. La corruption devint teHe que "... l'er!laT/tle pIlls

3. Ibid., p. 120. 4. ANPFM , CC] .779 . dans LetTres reçues et pièces diverses se rapportant au Col/èxe Royal de la Marine à Angoulême: rapport adressé sur le collège par le direcleur du personnel de]a Marine. te 19 novcmhre 1823, p.2.

LE COLLEGE

D'ANGOULEME

- LES

PREMIERES

NA VIGA TIONS

(1822-1835)

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innocent, le plus doux et le plus poli fut, peu de mois après son admission au collège, tout aussi dépravé que les autres ..."5 . L'expérience d'une institution qui se voulait être le fleuron de la Marine s'annonçait bien mal. Villermont irritait l'ensemble des élèves. Un incident, qui passerait aujourd'hui inaperçu, entraîna le collège dans un engrenage incontrôlable. Le 12 ou le 14 septembre 1823, une recrue de troisième classe sit1la dans la salle d'études en présence d'un oft1cier; ne pouvant découvrir le coupable, celui-ci consigna la classe pour une durée de quinze jours. Villermont porta la punition à un mois et l'étendit aux élèves de deuxième classe présents dans la salle d'étude. Le 28 septembre, un jeune brigadier refusa de dénoncer un de ses élèves, coupable d'une autre futilité; il fut lui-même sanctionné de huit jours d'arrêt. Les esprits déjà surchauffés entrèrent en ébullition et le soir les élèves lancèrent quelques pierres contre un adjudant et brisèrent un poële. La nuit suivante, un groupe de jeunes gens élabora un projet de révolte dont la finalité était la dissolution pure et simple du collège. Villermont évita l'escalade en adoptant alors une attitude de discussion. Mais quelques irréductibles se barricadèrent dans un dortoir et brisèrent les fenêtres avec les montants de leurs lits. On touchait à l'insurrection, et le 3 octobre à 2 heures du matin, le gouverneur appela la troupe qui encercla le bâtiment. A midi, le préfet de la Charente arriva et parvint à raisonner les émeuttiers en promettant que leur soumission immédiate ne serait suivie d'aucune sanction grave. Chacun respectant sa parole, la situation s'apaisa et les cours reprirent le 6 octobre. L'incompétence du gouverneur, le caractère bouillonnant des élèves n'étaient pas seuls en cause. Pourtant, entre ces deux extrêmes, le corps des cadres et des enseignants, généralement dévoués et compétents, s'était attaché à maintenir le meilleur fonctionnement. Il faut alors voir dans ces incidents les conséquences d'une organisation défectueuse dès l'origine. Le rapport du directeur du personnel indique: "... les devoirs des personnes ne sont pas tracés (...),. tout est soumis à l'arbitraire,. point de consigne, point de journal pour se guider sur les antécédents,. manque de moyens de surrait à précipiter la mine de ce collège ... 116. Le directeur du personnel plaidait pour une refonte globale de la conception et de la gestion du collège, et surtout pour une plus grande exigence dans le recrutement des élèves; on s'efforcerait désormais de rechercher la qualité plus que la quantité. Cela accompagnait une nécessaire amélioration de l'enseignement.
veillance
,.

mauvaise distribution

des heures de travail ,. tout enfin concou-

5. Ibid., p.l. 6. Ibid., p.? et 8.

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LES Si\INTS-SIM()NII'NS

ET I.i\ 'IVNTi\TI()N

COI.ONIi\I.E

A la tin de l'année 1823, la réputation du collège était au plus has et ce, parmi les élèves eux-mêmes. Les nominations étaient si arhitraires que les meilleurs éléments lournaient déjà leurs regards vers d'autres lieux; dans l'ensemhle de la Marine el notamment dans le corps des amiraux, on ne cessait de rédamer le transfer! du collège dans un porI. L'institution semblait menacée de disparition. En 1824, une commission présidée par l'amiral Halgan fut chargée de trouver une réponse aux di1lkultés croissantes. Elle proposa que le concours d'entrée fût du niveau exigé pour l'admission aux autres écoles militaires. Cette mesure sufnt à porter le nombre des candidats à deux cents, mais les désaffections précédentes laissaient encore en 1826 un vide de quatre-vingts enseignes et cent cinquante élèves. Une dernière commission se réunit donc et proposa de recevoir par concours direct des élèves cie deuxième classe ou de prendre en cette qualité les admissihles non reçus à l'Ecole Polytechnique *. Quant aux écoles à bord, la commission traça un programme d'études pour les vaisseaux et déclara qu'il fallait désormais s'abstenir de faire des cours théoriques sur les corvelles où l'instruction pratique devait seule occuper les élèves 7. En recevant directement des élèves de deuxième classe dans les compagnies d'instruction, la Marine supprimait la raison d'être du Collège Royal d'Angoulême. L'école dédina rapidement et le 26 mars 1829 elle était transformée en école préparatoire. Cet établissement fut temporairement transféré à Lorient, avant d'être refondu en 1830 dans l'organisation déHnitive de l'Ecole Navale à bord. GuiIJain, entré à Angoulême en 1822 et sorti en 1824, n'a connu de cette institution que les années les plus difficiles. La plupart des archives relatives à la rébellion de 1823 n'ayant pas été conservées, rien ne permet de connaître son altitude durant ces événements, ni l'enseignement qu'il en tira. Le 20 juin 1821, Jean-Baptiste Michel Guillain avait adressé au ministre de la Marine une demande d'admission au collège pour son Iils Charles alors âgé de treize ans. A l'appui de la demande, une note du maire de

7. Revile Maritime et Coloniale. tome Il. mai-août 1864 . 1'.123. * Signalons ici une erreur généralement commise à propos de Guil1ain : il n'a jamais fait partie de l'Ecole Polytechnique. mais seulement du collège royal et des diverses compagnies d'application.

LE COLLEGE

n'ANGOULEME

- LES

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NA VIGA 110NS

(1822-1835)

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Lorient, Ministrol, certifiait que l'enfant jouissait à juste titre de la considération générale 8 . Après de longs mois d'attente, une ordonnance royale, datée du 6 mars 1822, nommait Charles Guillain élève d'Angoulême. Document n° 5 Admission de Charles Guillain à Angoulême
Le 1er mars 1822 le conseil d'instruction du CoIlège Royal d'Angoulême se réunissait pour étudier la candidature de Charles Guillain. "Messieurs Ie Chevalier de La Serre, Gouvernet/r, Président, de Cock Burn, Capitaine de Frégate, l'Hermandie, Professeur de Belles Lettres, l'Ancesni. Prr~fesseur de Mathémathiques, s'étant assemblés pour procéder el l'examen de
Monsieur Guillain Charles (...) et ayant reconnu qu'i! avait l'instruction pour les règlements, l'ont admis élève ... " SHM, dossier personnel de Guillain; Avis de l'admission Collège Royal de la Marine el Angoulême. requise

du jeune Guillain au

La pension d'un élève entrant au collège s'élevait à 800 F. par an, payables par trimestre et d'avance, à quoi s'ajoutaient 600 F. de trousseau et les autres équipements utiles. L'équipement complet d'un élève, tel qu'il était défini par les instructions officielles était en définitive un investissement coûteux. Cependant, l'entretien du trousseau restait à la charge du collège pendant la durée des études et lui était restitué en bon état à sa sortie. Document n° 6 Liste du matériel complémentaire au trousseau de l'élève
(Il) lui sera fourni en totalité à son entrée au collège, ml moyen de la somme de 600 francs, qui sera versée dans la caisse du quartier maître. Indépen-

8. SHM, dossier personnel de Guillain: demande d'admission au collège contenant: - une lettre de J. B. M. Guillain au ministre en date du 20 juin 1821 ; - un certificat de bonnes mœurs délivré par le maire de Lorient, daté du 21 juin 1821 ; - une attestation de 1. B. M. Guillain, datée du 14 juin 1821, par laquelle il s'engageait à payer la pension et le trousseau de son fils ; - un extrait d'acte de naissance de Charles Guillain délivré par la mairie de Lorient; - un certificat, délivré par la mairie de Lorient le 9 juin 1821, attestant que les parents sont à même de régler les frais d'études; - un certificat de M. Bernhard, ancien professeur d'Université, attestant que l'enfant savait lire et écrire, qu'il avait appris les éléments de la langue latine et de l'arithmétique jusqu'aux logarithmes (7 juin 1821) ; - un certificat médical délivré le 8 juin 1821 par le docteur GloHn. chirurgien à Lorient.

50

LES SAINTS-S

IM( >NIENS ET I.A TENT/\TION

('01 .ONIALI\

damment dll trollsseall, cfll1qlle élève devra apporter une timbale d'argent. Il devra être mllni des livres et instruments ci-après: - les dellx premiers volltlnes dll cOllr.\'de mathématiqlles de !lemllt ; de !lezollt ;

et lin eOIIl'e rt

- le traité
- les

de navigation

éléments de statiqlle par M, Monge; pOlir le dessin; complet; de Callet ; de mathématiqlles des logarithmes

- lin porte~feuilles

- lin étlli

- le table
- une

-line grammaire
boîte

anglaise de Cobhet, édition de Louis Fairet ,. - line boîte contenant six douzaines de cravons Conte n"l ;
contenant six dOllzaine,l' de cravons
,.

Conte

n"2 ,.

-lin porte-crayons
-six crayons
- quatre

en cllivre de six pOlices

Conte, mine de plomb ,.

- un bâton d'encre
pinceallx

de Chine, moyenne dimension;
el laver

- deux

compas pOlir pinceallx

;

- un morceau
- un morceau

de gomme élastique;

de colle el bouche

,.

- un canif commun;

- une règle

plate en bois, de dix-huit pouces;
,,,,"

- une équerre en bois de six pouces sur cinq

Annales Maritimes et Coloniales, ] 827, partie officielle, p.384.

L'instruction restait sominaire ; chaque année un examen sanctionnait le travail effectué par les élèves sur "".la langue française, l'histoire et la géographie, les éléments de la langue anglaise, les cours de mathématiques comprenant l'arithmétique, la géométrie, les dellx trigonométries, le traité de navigation, les éléments de la statique. Sur le dessin, en ce qui concerne la construction des cartes, les levés de plans et les vues de côtes. Les élèves qui auront répondu d'une manière satisfaisante pourront obtenir le titre d'élève de la Marine de seconde classe et ils seront embarqués en cette qualité sur les corvettes d'instruction." "9 . Les appréciations délivrées par les maîtres du collège portenl un témoignage assez précis de l'évolution suivie par le jeune Charles pendant sa scolarité. Bien vite en effet, le gamin tranquille el ohéissant subit d'imporlan9. Annaks Maritimes et Coloniales. 1827, partie officielle, p.384.

LE COLLEGE D' ANGOUI.EME - LES PREMIERES NAVIGATIONS (1822-1835)

51

tes métamorphoses et durcit son caractère. Cette évolution n'est, bien sar, pas étrangère à la situation de la discipline au sein de l'établissement. Concluant son travail au second trimestre 1822, une note précisait qu'il était "...dOllXet ,,10 honnête, intelligent et appliqué... . Le troisième trimestre restait encore une période sage puisqu'il "...se (conduisait) très bien..."ll . La suite fut un déclin rapide, où Guillain se révèla "dissipé" (4ème trimestre 1822) ou ayant "peu travaillé" (1er trimestre 1823). S'adressant au nùnistre afin de minioùser la réputation déplorable faite au collège, de Laserre commentait ainsi l'évolution suivie par les élèves depuis leur adoùssion : "... Parmi les élèves qui ont été nommés au Collège Royal d'Angoulême, beaucoup étaient très vicieux: mais ceux qui y arrivent depuis deux ans, principalement ceux qui appartiennent à des familles de propriétaires sont en général bien élevés: ils ont des principes religieux et mormlX.. ils montrent lUIsentiment d'attachement pour le Roi.. ils apportent le désir de travailler et de remplir tous leurs devoirs, surtout lorsqu'ils sont restés chez leurs parents ou dans des pen. . è SlOnsparflcu l1 res... "1') ~. ' Bien qu'antérieure de quelques jours à l'adoùssion de Guillain et sans doute rendue excessive afin de valoriser a contrario la direction de Laserre, cette description colle néanmoins à une certaine réalité et correspond au protil de Guillain. C'est une tout autre catégorie d'élèves qui devait par la suite influencer le futur marin. De Laserre s'inquiétait de ceux "... qui ont des idées libérales et anti-religieuses fortement prononcées et (qui) vont jusqu'à croire qu'ils font une action méritoire en nuisant à WI de leurs camarades qu'ils croyaient différer de leur situation avec eux ... "13 . La transformation de Guillain s'opéra rapidement; au-delà des remarques relatives à la discipline, ses notations scolaires faisaient état d'un choix parmi les matières enseignées; les options fondamentales s'affinaient, les sciences retenaient surtout son attention: "...Conduite bonne: ne s'applique pas à toutes les matières..." (2ème trimestre 1823) "...Progrès en mathémati.

ques.. néglige les autres parties..." (3ème trimestre 1823)

14

.

Porté par l'ambiance générale le futur officier s'était laissé aller à quelques écarts de conduite rapidement corrigés et la crise profonde de 1823 ne lui attira pas de réprobation personnelle. Dès le mois de novembre de la

10. SHM, série CCl n0792 : Registre des matricules des élèves d'Angoulême, ]817 - ]828 Il. Ibid. 12. ANPFM, CCl 779 : Lettres reçues et pièces diverses se rapportant au Collège Royal d'Angoulême: Lettre de de Laserre en date du 16 mars 1822. 13. Ibid. 14. SHM, CCl, 792: Registre des matricules des élèves d'Angoulême. 1817-]828.

52

LES SA1NTS-S1MONIENS

ET I.A TENTATION

COI.ONIAI.E

même année, il étail noté comme "... .1'lIscep[;/Jled'l'Ire reçll ml /1/(ds d'avril . pme , /(ll1l... "J 5 '. Le 16 juin IR24, il était nommé élève de dcuxième dasse et lIuitlai! lc jour même Angoulême pour la compagnie d'application de Brest, commandéc par le capitaine de vaisscau Hervé Duplcssix-Parscau.

Document n° 7 Promotion des élèves d'Angoulême dirigés vers la compagnie d'application de Urestle 16juin 1824
Guillain Charles; Vallié Jean-Baptiste Hippnlyte ; de Querhoent Sl~has[ienMarie; de La Molle Adrien-Eugène; Duplessix-Parscau Charles-Philippe; Labrousse Nicolas-Hippolyte Rouxel de Lescouet François-Innocent; Warnier de Wailly Louis-Amédée; Villemain Aristide-Théophile; Guyot de La Hardrouyère Frédéric-Justin; de TrogolT Edouard-Yves; Dussueil Hippolyte-Adolphe; Grec Théodore-Yves-Marie; de Fournas Balthazar Amédée-Marie; Le Bihannic de Tromenec Charles-Maric; Durand Louis Pierre Gustave; Bréard de Boisanger Adrien-Marie; Guesnet Athanase Marie-Michel; Kermoisan Alphonse Philippe Denis; Poulain Alhéric. SHM Bibliotl1èque, Elal Général de la Marine.. 1825 ..élèves de dellXiè/lle classe.

C'est là que Gui1lain termina sa 1~)fmati()nthéorique avant d'être embarqué le 14 octobre lR24 sur la corvette-école l'Arétl1l1sequi le mena sur les côtes du Portugal * . Il fut transféré sur la Zélée puis sur la Bayadère en mars 1825. Cette dernière, commandée par le capitaine de La Marche, étai! une corvette d'instmction; elle quitta Brest le 10 juin 1825 pour une très longue navigation en Méditerranée. A son bord avaient pris place quarante jeunes angoumoisins, issus du coUège royal 16. EUe avait pour mission de conduire à Lisbonne le nouveau consul de France, Monsieur de Lesseps, accompagné de son neveu Ferdinand et de Monsieur de Cendrecourt, garde des corps du Roi J7 . Mais l'ohjet principal de la campagne était l'exercice des jeunes recmes aux manœuvres d'un bâtiment et la mjse en pratique des opérations nautiques
15. .Ibid. 16. Annales Maritimes et Coloniales. 1825, tome 2. partie non officielle, p.560. 17. ANPFM. BB4 46] : Cnte d'Espagne et Portugal. la lIayadère: instructions du ministre à de La Marche, en datc dc Paris. le 14 mai 1825. * Selon l'état général de la Marine. Ics élèvcs de dcuxièmc classc conservaientl'appcllation d'élèves. ScIon les états de service. Guillain portait le titre d'aspirant dc deuxième classe dès le 16 juin] 824.

LE COLLEGE

n'ANGOULEME

- LES

PIŒMIERES

NAVIGATIONS

(1822-1835)

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dont ils avaient reçu la théorie à Angoulême. Après Lisbonne, la Bayadère fit route vers Cadix, Malaga, Carthagène, les Baléares et Barcelone. Les instructions à de La Marche lui recommandaient de faire visiter par les élèves les bâtiments de guerre tTançais et étrangers rencontrés dans les ports ibériques 18. Une escadre britannique fut ainsi visitée à Lisbonne et une escadre hollandaise à Mahon. Après une escale à Toulon, du 9 août au 2 septembre 1825, la Bayadère longea la cÔte italienne pour une exploration qui la conduisit du golfe de Gênes à Naples et fut de retour à Toulon le 14 octobre. Là, elle reçut une nouvelle promotion d'Angoulême, celle de GuiHain devant être répartie en deux groupes: l'un resta sur la Bayadère, l'autre fut transféré sur la Chevrette 19. Au cours de ces différents déplacements, la formation militaire des élèves fut quelque peu négligée au profit d'une tournée culturelle et, pourraiton dire aujourd'hui, "touristique". L'ordre avait été donné au capitaine de rendre "... la campagne aussi agréable que possible ell faisant visiter aw; , . ., . eleves Ies Iteuxes p lus renommes de I antlqUlte...""'0 . I ' ' ' La vie à bord n'était cependant pas de tout repos; vêtus d'un costume ressemblant à celui des matelots, les recrues s'affairaient aux travaux et prenaient part à toutes les tâches de force, excepté le nettoyage des ponts, réservé aux matelots. A l'issue de leur stage sur la Bayadère, le capitaine de La Marche nota ses élèves. Il décrivit Guillain comme étant de "... fort bonne conduite, plein d'intelligence et destiné it devenir un bon officier s'il veut travailler. Mais il se repose un peu sur la facilité dont il est doué. Il a acquis beaucoup depuis qll'il est embarqué SOliS le rapport du matelotage, auquel il était fort étranger, quoiqu'il slÎt déjà naviguer ..." 21 . Transféré sur la Chevrette le 6 décembre 1825, Guillain continua de naviguer en Méditerranée jusqu'au 19 mars 1826 22. Il fut embarqué sur la Syrène, navire amiral de Rigny, commandant la Station navale du Levant. Quoiqu'ait pu en dire de La Marche, tout n'allait pas si bien dans la formation des jeunes ofticiers et de Rigny se plaignait en termes peu amènes de la

-

18. Ibid. 19. Revue Maritime et Coloniale, nOll, mai à août 1864. p.l20: extrait des mémoires d'un officier de Marine. Leconte. 20. ANPFM, CCl 785 : Enseignement il donner allx élèves embarqués Sill' les con1ettes d'instruction, lettre de Rigny au ministre, en date cie la Syrène, à Smyrne, le 20 juillet 1826. 21. SHM, Registre des sen1ices des officiers de la Marine royale. CC I 1067 : note du capitaine cie La Marche. la Bayadère. 10 août 1825. 22. Ibid., dossier personnel de Guillain, certificat d'embarquement dressé par la Marinc lc 22 octobre 1827.

54

LES SAINTS-SIMONIENS

ET LA TENTA'nON

COLONIAl.E

promotion de 1825 : "... .l'ai interrogé les élèves les /ms après les autres sur toutes les questions pratiques qui avaient pu passer sous leurs yeux. .l'ai examiné leurs cahiers de calculs, de rédactions, d'observations et de dessin (...) .l'ai remarqué avec étonnement que plusieurs des élèves manquaient par l'éducation première (...J. Les cahiers de dessin m'ont appris, qu'à l'exception de deux élèves, cette partie avait été aussi très négligée dans leur éducation première. J'ai remarqué que, quoiqu'il y ait à Angoulême lm professeur de langue anglaise, aucun d'e/lx n'était en état de traduire /Ill morceau quelconque de cette langue... "23 . Les jeunes officiers étaient donc très peu disposés à la rigueur de leur profession 24 . Nombre d'entre eux n'avaient pas choisi leur métier par vocation mais y avaient été amenés par les largesses du recrutement. Les mois

de navigation sur les corvettes d'application n'améliorèrent pas, ou peu, leur comportement; concluant son bilan négatif, de Rigny notait que la plupart des élèves témoignaient de peu de goût pour le métier. Pour ceux-là, tous les soins semblaient perdus. La certitude qu'ils avaient de parvenir au grade d'officier à l'expiration de leurs quatre années de formation théorique et pratique tuait chez eux toute émulation 25 . B - LE LEV ANT, TERRE-NEUVE 1835) ET LES ANTILLES. (1831-

1 La crise grecque C'est une période mal connue de la carrière de Guillain, pendant laquelle il participa à de nombreuses missions de surveillance et de présence. On en retiendra surtout qu'il découvrit des terres et des civilisations très différentes de l'Europe. Les années 1830-1833 furent sans doute celles où il approfondit sa réflexion sur le saint-simonisme, notamment dans ses applications possibles Outre-mer et dans les rapports entre les peuples et les civilisations; les bases de sa pensée coloniale se fixèrent probablement alors, suscitées par sa navigation le long des côtes américaines. Transféré sur la Syrène le 19 mars 1826, il fut nommé aspirant de première classe le 1er juillet de la même année. La frégate - basée à Smyrne avait pour mission d'explorer les côtes du Levant, d'y surveiller les mouvements des flottes adverses ainsi que la navigation commerciale, et d'y protéger

.

23. ANPFM, CCI 785 : Enseignement il donner aux élèves embarqués sur les conJettes d'instruction. Lettre de Rigny au ministre, en date de la Syrène, à Smyrne, le 20 juillet 1826. 24. Ibid. 25. Ibid.

LE COLLEGE

D'ANGOULEME

(1822- t 835) - [.ESPREMIERESNAVIGATIONS

55

les navires de commerce français. Ces derniers avaient souvent prise avec les corsaires grecs établis à Candie 26 . Cette fonction se prolongeait d'une dimem.;ion politique bien plus complexe. L'insurrection nationaliste grecque contre l'empire ottoman occupait, dans la décennie 1820-1830, une des premières places dans les relations entre les grandes puissances. EUe offrait à la France l'occasion de s'affirmer face à l'omniprésence britannique en Méditerranée et de remodeler en profondeur le statut territorial de l'Europe, issu des traités de 1815. En 1825, la reconquête de la Morée par les Turcs acculait les Grecs qui appelèrent la Grande-Bretagne à leur secours. Celle-ci, craignant une destabilisation durable de la région, n'accorda qu'une médiation à laquelle se joignirent la Russie et la France. Un arnüstice, signé à Londres le 6 juillet 1827, fut imposé aux deux parties 27. Les milieux conservateurs européens témoignèrent d'une sympathie sans équivoque pour les Grecs, bien que les réalités politiques les retinssent encore de porter atteinte à la "légitimité" turque. Les libéraux, évoquant la similitude de religion et la filiation grecque de l'Occident, allaient dans le même sens. La pétition lancée par les saint-simoniens, notamment en direction des jeunes polytechniciens, prend ici tout son sens... *. Par ailleurs, les flottes anglaises et françaises se trouvaient rassemblées autour de la Morée pour veiller à l'application de J'armistice. Une intervention de l'escadre contre les pirates grecs aurait été une aide indirecte consentie aux Turcs, ce que personne ne souhaitait 28 . Les coups portés au commercene pouvaientcependantpas rester impuniscar déjà les commerçants- marseillais surtout - se plaignaient de l'inefficacité de la station française du Levant. Dans le courant de mars 1827, la Syrène, l'Armide et la Victorieuse poussèrent une expédition sur l'île d'Andras et détruisirent neuf embarcations
grecques 29 .

Les pressions militaires turques sur la Morée et sur Athènes fournirent aux Franco-Anglais l'occasion d'une intervention ouverte dans le conflit. La

26. ANPFM,BB4 488 ; Levant, côtes occidentale et orientale d'Afrique, lcttre de Rigny au
ministre en date de Smyrne, à bord de la Syrène,le 10 janvier 1827. 27. Renouvin (Pierre) ; Histoire des Relations Internationales, Le XIXèllle siècle de 1815 à 1871, l'Empire des nationalités et l'é~leil de nouveaux mondes, Paris, Hachette, 1954, p.lOO à 108. 28. ANPFM, BB4-488 : Levant, côtes occidentale et orientale d'Afrique: lettre de Rigny au ministre, en date de Smyrne, la Syrène, 10 janvier 1827. 29. Ibid., deux lettres de Rigny au ministre, en date de Smyrne, la Syrène, le 23 février 1827 et le 12 mars 1827. * Voir ci-dessus.

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LES SAINTS-SIMONIENS

ET LA 'mNTATION

COLONIALE

médiation pacifique du début devint ainsi une intervention armée dirigée contre la Turquie. Lorsque survint la reddition d'Athènes, la Syrène était en première ligne. Elle joua un rôle humanitaire en évacuant les Grecs de l'Acropole. Dc Rigny nous donne la mesure de cette action dans une lettre adressée à Paris le 6 juin 1827. Document n08 La rédition d' Athènes Guin 1827) vue de la Syrène
"...Depllis un an, les Tllrcs jàisaient dans la Grèce orientale des progrès il la vérité un peu lents. La citadelle d'Athènes était investie et très étroiternent bloquée depuis pll/s de nel(f' Inois. Deux mille âmes il pel/ près y étaient el~"e"nées (...). Le 28 mai, la position de Phalère, dernière ressol/rce de comml/nication pOl/r les assiégés, ayant été évacuée par les Grecs, la garnison de l'Acropolis, réduite à la dernière extrémité, n'ayant plus pour toute nourriture que de l'orge, et sur le point de manquer d'eau, crut devoir profiter de l'autorisation ou de l'ordre qui lui avait été adressé le J2 mai par le général en chef Church * pOlir renol/er I/ne capitlllation entamée d'abord pllis manqllée après l'affaire du 6 mai **... Le Jer juin, j'arrivais au mouillage de Salamine avec la frégate de Sa Majesté, la Syrène,et la corvette Echo (..). Le 2 juin, je reçus par les avant postes turcs (...) la lettre (...) par laquelle les chefs de l'Acropolis stiplllaient les conditions qll'ils vOlllaient obtenir, en me laissant toutefois quelques latitudes pOlir les modifications. J'entrai alors directement en communication avec le vizir et après trois jours de discussions et de sollicitations, il consentit à accorder la capitulation. (..). Le 5 au matin, elle jilt acceptée par les chefs de la garnison (...). Mais avant de mettre à exécution la capitlllation convenue, il était obligatoire pour moi, et en même temps très délicat, de prendre tOI/tes les mesures que l'agitation et le
" troupes albanaises du pacha se rappelaient le massacre de cent cinquante de leurs compatriotes après qu'ils eussent capillllé au Pyrée un mois avant.. elles apparaissaient disposées à s'en venger. Le vizir parvint à faire reculer ces Albanais en les faisant contenir par sa cavalerie. Je plaçai trois de me.ç officiers à la tête de la colonne et je me mis moi-même à l'arrière-garde avec les trois chefs albanais qlle les Grecs avaient demandés comme otages. On se mit en marche en cet ordre et nous arrivâmes à la Marine oÙ les embarcations des bâtiments de Sa majesté (...) et une goëlette de Sa Majesté britannique, à défaut de bateaux grecs dont aucun ne se présenta, embarquèrent 1838 personnes, femmes, enfants, malades. blessés, etc..". ANPFM, BB4-488 ; lettre de de Rigny au ministre, en date de la Syrène, à Salamine, le 6 juin 1827.

ressentiment manifestés dans le camp turc ne rendaient que trop nécessaires les

* Les forees grecques étaient commandées par les Britanniques Church et Cokrane,