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LES TECHNIQUES DE LA DISTANCE

De
288 pages
Cet ouvrage analyse de manière systématique et croisée différents terrains où se développe l'usage des techniques de la distance tel le télétravail, et la téléformation.
Il explore aussi la mutation du système productif, la création d'un site éducatif électronique, les formes anciennes et nouvelles de travail à domicile, les téléinégalités et les télésolidarités.
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LES TECHNIQUES DE LA DISTANCE

~ L'Harmattan, 1999 ISBN: 2-7384-7644-9

Coordonné par

Bernard Fusulier et Pierre Lannoy

LES TECHNIQUES

DE LA DISTANCE

Regards sociologiques sur le télbravail et la téléformation

Contributions de Omar Aguilar Novoa, Yvon Bouchard, Domimique Bouteiller, Felice Dassetto, Jacques Delcourt, Pierre Doray, Bernard Fusulier, Klaus-Gerd Giesen, Patrick Guillemet,. Carol Landry, Pierre Lannoy, Yves Leblanc, Christian Maroy, Adam M. Possamai, Dominique Vinck.

L' Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot

,

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques.

Dernières parutions
Régine BERCOT, Devenir des individus et investissement au travail, 1999. Sophie DIVAY,L'aide à la recherche d'emploi, 1999. Myriam BALS, Esclaves de l'espoir, 1999. Lindinalva LAURINDO DA SILVA, Vivre avec le sida en phase avancée, 1999. Ivan SAINSAULIEU, La contestation pragmatique dans le syndicalisme autonome, 1999. Chantal HORELLOU-LAFARGE, Les rapports humains chez les penseurs du social, 1999. Maryse PERVANCHON, Du monde de la voiture au monde social, 1999.

INTRODUCTION

de l'objet technique

Télétravail et téléformation : au phénomène sociologique
*

Bernard Fusulier et Pierre Lannoy

Télévision, télécommunication, télé-achat, télésanté, télétravail, téléformation... autant de néologismes pour désigner des pratiques et des objets nouveaux apparus dans le mouvement de de transformation profonde des sociétés contemporaines. Le cœur de cette mutation est constitué par le phénomène de distanciation des relations sociales, c'est-à-dire la diffusion de leur capacité à exister au-delà, à la fois dans le temps et dans l'espace, de la co-présence physique des individus, par l'intermédiaire d'un réseau d'artefacts plus ou moins sophistiqués. Or, c'est précisément sur la dimension - mais sur la valeur aussi - de proximité que les fondements des sociétés humaines ont reposé jusqu'ici. Les «téléactivités» viennent explicitement rompre ce schéma de la proximité, notamment par l'abolition des frontières physiques classiques et l'insistance sur leur mise en réseau. Le déclin de l'idée d'inclusion, d'appartenance, au profit de la notion de connexion, de branchement, n'est donc pas sans bouleverser les catégories les mieux établies, tant au niveau pratique qu'au niveau théorique. D'immenses questions se posent alors sur les conséquences potentielles, réelles, souhaitables, condamnables, évitables ou inévitables (et on pourrait varier les qualificatifs à J'infini) de ces différentes transformations. Les philosophes, les politiques, les technologues et autres honnêtes gens bien pensants avançent leur
*

Université Catholique de Louvain, Belgique 5

scénario, alarmiste ou optimiste, sur la nature et les perspectives des changements en cours: mutation dramatique ou euphorique du monde. La télématique prend les visages de Janus: l'un sourit, l'autre pas. Faut-il se réjouir ou craindre ce qui nous attend? De «la politique du pire» de Paul Virilio (1996) à «l'intelligence collective» de Pierre Lévy (1996), les nouvelles technologies en matière d'information sont porteuses d'espoir pour les uns et de menaces pour les autres. La futurologie aussi passionnante soit-elle ne sera pourtant pas de mise dans cet ouvrage. En effet, nous estimons qu'il est déjà suffisamment difficile de comprendre ce qui est, sous nos yeux, en train de se dérouler, pour ne pas extrapoler sur ce que sera demain. Nous ne signifions pas pour autant que ce qui se construit aujourd'hui ne préfigure pas l'avenir, mais seulement qu'avant de prédire l'avenir, regardons bien ce qui se construit aujourd'hui. TI nous a semblé important d'étudier parallèlement deux domaines où s'infiltrent les nouvelles technologies de l'information (NT!), ceux du travail et de la formation. Pourquoi? Tout d'abord, parce que le travail et la formation sont deux activités fortement structurantes de la vie des gens et, audelà, de l'ensemble de la vie sociale; tout changement dans ces champs d'activité constitue d'emblée un enjeu de société. E,nsuite, le télétravail et la téléformation sont des formes émergentes de plus en plus visibles, tout au moins dans les discours. TI est en effet encore difficile de quantifier l'ampleur du phénomène et d'en mesurer les impacts, mais il importe dès à présent d'en saisir les aspects, d'en cerner les enjeux car leur connaissance, leur suivi scientifique et leur inscription dans un débat public sont autant de gages et de moyens pour contrôler démocratiquement leurs évolutions et applications.

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Faut-il définir la téléactivité

?

Plusieurs ouvrages abordent déjà cette thématique, souvent en cherchant à en faire le bilan et à en définir les contenus. TI en ressort au minimum qu'aucune définition canonique des téléactivités ne semble faire l'unanimité ni pour le travail ni pour la formation. Ainsi, la téléformation peut chez certains englober la formation ou l'enseignement à distance au sens large, intégrant par là les COlIrs par correspondance, l'apprentissage ouvert, l'utilisation pédagogique de la télévision, de la radio ou du téléphone, etc. ; pour d'autres il s'agit de limiter la téléformation à l'usage à des fins éducatives de nouveaux médias, de nouveaux moyens électroniques de communication. Dans cette dernière perspective, comme le soulignent Jean-Claude Marot et Anne Darnige : « Deux grandes classes d'applications basées sur l'usage des technologies de communication électronique existent: . les applications à forte composante d'autoformation. Un cours, une vidéocassette, un logiciel ou un produit de formation multimédia ont été réalisé au préalable. L'apprenant l'utilise pour se former h'1:~_:JJ:?:~me rythme, à son sur le lieu de travail, dans un site dédié à ce 'genre d'activité ou chez lui. Le réseau de télécommunication sert alors à entrer en relation avec un tuteur distant (télétutorat), voire à opérer des téléchargemen ts de didacticiels ou d'exercices complémentaires; . les applications de communication interactives mettant en contact direct (en temps réel ou différé) le formateur et les formés et permettant de délivrer par ce moyen le savoir concerné. C'est le cas, par exemple, de l'enseignement par vidéoconférence, par messagerie électronique...» (Marot et Darnige, 1996:11). TIen est de même en ce qui concerne le télétravail qui, pour la Commission européenne, désigne vaguement «les multiples façons de modifier la nature et la localisation du travail suite à 7

l'utilisation des réseaux de télécommunications avancées, et des techniques de traitement de l'information qui y sont associées» (1995:5). En revanche, dans une évaluation du télétravail en France, Thierry Breton (1993) le définit de manière beaucoup plus restrictive. Pour cet auteur, le télétravail est une modalité d'organisation et/ou d'exécution d'un travail exercé à titre habituel, par une personne physique, à distance et en dehors de toute possibilité physique pour le donneur d'ordre de surveiller l'exécution de la prestation, au moyen de l'outil informatique et/ ou des outils de télécommunications. il implique la transmission au moyen des techniques de télécommunication des données utiles à la réalisation de ce travail et/ou du travail luimeme.
1\

En fonction de la définition retenue, la mesure de l'ampleur du phénomène va fortement varier. Par exemple, Bertrand Schneider et Nicole Rosensohn (1997) estiment entre 200 000 et 300 000 le nombre de télétravailleurs en France alors que Breton en comptabilisait 16 000. Sans nous attarder sur la quantification du télétravail, que nous laissons à d'autres, il semble néanmoins que cette pratique n'est pas très répandue même dans des sociétés qui apparaissent les plus avancées en la matière. Ainsi aux EtatsUnis une firme telle qu'A.T.&T. qui est directement intéressée

par le télétravail a environ

19%

de télétravailleurs parmi ses 250

000 employés. L'administration fédérale américaine qui encourage officiellement cette forme de travail compte à peine 3000 télétravailleurs sur les 2 millions de fonctionnaires fédéraux (Schneider & Rosensohn, 1997). En tout cas, le télétravail et la téléformation, au-delà de leur diffusion, sont des sujets auquel on consacre énormément d~énergie ; ils constituent un des thèmes majeurs du débat contemporain sur l'avenir de l'économie capitaliste et de la société salariale.

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Une distance nécessaire Face à ce phénomène, une prise de distance est nécessaire. Cette distance est celle que permet l'esprit critique. TIfaut entre autres sortir d'une vision manichéenne en reconnaissant l'ambivalence inhérente aux téléactivités ni bonnes ni mauvaises en elles-mêmes ou à la fois bonnes et mauvaises en fonction des points de vue adoptés. Dans cet ouvrage, les auteurs démontrent d'ailleurs que les NT! sont des construits sociaux, et à ce titre elles sont le fruit de transactions et de compromis entre des acteurs aux idéologies et intérêts partiellement convergents et partiellement opposés, qui mobilisent des possibilités qu'ouvrent les outils modernes et se heurtent à leurs limites ou imperfections. En somme, le regard du sociologue en cette matière permet de dépasser les jugements hâtifs des technologues qui associent le progrès technique au progrès social ou qui s'inscrivent dans un volontarisme enthousiaste, arguant « qu'il n'y a qu'à ... » ! En outre ces deux phénomènes, télétravail et téléformation, sont souvent traités de manière séparée. Or, pour notre part, nous estimons qu'ils procèdent d'une même logique, qu'ils entretiennent des rapports de structuration réciproque et donc qu'ils se renforcent mutuellement. La sociologie nous a en effet appris à considérer la formation - et surtout la formation professionnelle - com~e un véritable processus de socialisation et de mise en forme de la main-d'œuvre en vue de ses futures activités productives. Se former dans une classe, avec une relation pédagogique entre enseignants et apprenants, définie clairement dans le temps et l'espace, n'a pas les mêmes effets socialisateurs qu'une formation chez soi, via les moyens de télécommunication, ou dans un centre de téléformation. L'objet technique qu'est l'ordinateur favorise en lui-même un accès individualisé à l'information. Son usage requiert par conséquent une capacité de repérage et de sélection des informations pertinentes. Où et comment s'acquiert cette double capacité? Ce rapport 9

individualisé à l'apprentissage et à la réalisation d'une tâche n'estil pas en outre un prérequis au développement de compétences à télétravailler ? Ces dernières, en effet, ne requièrent pas uniquement un ensemble de capacités techniques chez l'employé mais impliquent également une éthique de travail dont nous postulerions volontiers que les fondements implicites sont notamment l'autodiscipline et l'intériorisation des normes de production. Au-delà de cette question, pour les promoteurs du travail à distance - resterait à savoir qui ils sont réellement: chefs d'entreprises, responsables politiques, producteurs informatiques, employés, syndicats, écologistes, ... ? -l'enjeu de l'introduction de la télématique professionnelle (et corrélativement le développement de la formation à son utilisation) est de taille: l'adoption du télétravail exige une nouvelle organisation du travail dans l'entreprise, avec toutes les conséquences que l'on peut imaginer au niveau des critères de productivité, des critères de rémunération, de la protection de l'employé, de la protection des réseaux, de l'emploi du temps, de la culture d'entreprise, des possibilités de contrôle des tâches et de l'activité, etc. Si on accepte cette interprétation, on peut s'interroger sur les finalités et les enjeux du télétravail et de la téléformation. Si la discipline de la classe laborieuse vis-à-vis d'un travail strictement organisé au niveau temporel (avec l'introduction des horaires et du pointage, par exemple) a exigé plusieurs dizaines d'années au début de la première révolution industrielle - discipline ensuite inculquée dès l'enfance par l~intermédiaire des institutions d'enseignement (se tenir droit, arriver à l'heure, respect de l'autorité) et institutionnalisée dans des objets comme le carnet ouvrier ou le code de moralité -, qu'en est-il de la «nouvelle discipline» exigée par le télétravail ? Quelle est la morphologie nouvelle engendrée par la recomposition des formes de contrôle du travail? Comme l'a noté un commentateur, le télétravail ne permet pas seulement de travailler à domicile, il permet de travailler partout (et en tout temps), du moins s'ils n'existent pas 10

des normes de productivité, avec leurs repères spatio-temporels, susceptibles de fixer des limites à l'activité professionnelle. Dans tous les cas, on peut se poser la question de savoir quels sont les enjeux familiaux, relationnels, identitaires de ce nouveau rapport au travail; il ne s'agit pas en tout cas, selon ses promoteurs, de changer la priorité accordée à la tâche professionnelle elle-même. Xavier Darmstaedter de la Belgian T eleworking Association, affirme d'ailleurs: «Outre le fait que le télétravailleur établira une relation contractuelle avec son - ou ses - employeur(s), il signera un « contrat moral» avec lui-même. il serait illusoire de se dire: je télétravaille pour garder mes enfants. La finalité n'est pas là» (De Fooz, 1994). Cette capacité d'auto-moralisation s'inculquerait-elle au travers de la téléformation ? Les trajectoires sociales des télé activités Se centrant sur le télétravail, Klaus-Gerd Giesen (chapitre 1) va plus loin dans la critique en montrant les liens qui peuvent exister entre le développement des téléactivités et les transformations du système productif au sein d'une économie postfordiste internationale. Le télétravail, selon lui, va de pair avec l'émergence d'un nouveau paradigme socio-économique' de production qui s'observe dans un certain nombre de tendances articulées: l'accent mis sur la flexibilité des modes de production et la capacité de réaction face à des marchés diversifiés et centrés sur la qualité, le développement d'entreprises moins hiérarchisées et l'appel à la coopération ainsi qu'au sens des responsabilités, de l'initiative et à la compétence des travailleurs, etc. L'auteur interprète alors le télétravail comme une des modalités stratégiques promue par les détenteurs des moyens de production, les capitalistes, pour optimaliser leurs profits et ce, dans une optique marxiste, au détriment du travail et des travailleurs qui se trouvent de plus en plus fragilisés, atomisés et aliénés. Cet «asservissement» du télétravail aux exigences fonctionnelles de la nouvelle économie capitaliste entre en 11

contradiction avec les régulations institutionnelles qui avaient été progressivement mises en place par l'intermédiaire de la sphère politique au niveau des Etats-nations depuis plus d'un siècle. Tant le syndicalisme que la législation sociale paraissent peu préparés à rencontrer les enjeux socio-économiques attachés aux NT!~ Contrebalançant cette analyse, Jacques Delcourt (chapitre 2) souligne cependant que la technologie qui autorise le développement du télétravail, et par-là même rend caduques certaines formes de régulation politique et sociale, permet potentiellement la constitution de réseaux de solidarité fondés sur

d'autres liens que le partage d'un lieu de travail. « De nos jours,
écrit-il, les facilités d'interactions à distance et de téléconférences sont susceptibles d'ouvrir la voie à la conscientisation syndicale, à la mobilisation et à l'action collective des télétravailleurs ». Dans la même ligne d'idée, Omar Aguilar Novoa (chapitre 3) voit également dans les téléactivités .une augmentation potentielle à la fois des opportunités d'échanges entre les personnes et de la liberté des travailleurs (qui peuvent notamment mieux choisir leur temps et leur lieu de travail). TI observe néanmoins que la réalité chilienne qu'il analyse reste encore éloignée de cette représentation théorique, d'une part parce que l'usage du télétravail demeure marginal et souvent cantonné dans une logique traditionnelle de réduction des coûts de production, d'autre part parce que les citoyens ne sont pas préparés à rencontrer ce nouveau défi. Pour cet auteur, le Gouvernement a une responsabilité en la matière en impulsant des réformes de 11 nseignement qui viseraient à développer les nouvelles e compétences à la communication nécessaires à une entrée effective dans l'ère du digital. Les NT! ouvrent des voies nouvelles, non seulement économiques et pédagogiques, mais également sociales et culturelles. En même temps, elles comportent des risques, dont un pays pourtant aussi prospère que l'Australie constitue une 12

parfaite illustration dans la mesure où les rapports de classes, de sexes, de peuples, de cultures, d'espaces, sont en puissance sujets à une exacerbation de leur asymétrie par le biais d'une inégalité d'accès aux formes d'activités sociales engendrées par la naissance des autoroutes de l'information. C'est ce que montre le texte d'Adam Possamaï (chapitre 4). A partir d'une analyse de l'idéologie que constitue la figure salvatrice de l'électronique dans une société de l'information - et encore plus dans un pays aux larges espaces inoccupés comme l'Australie - l'auteur montre toutes les ambiguïtés des télé activités en se plaçant du point de vue des inégalités qu'elles peuvent engendrer à court ou à long terme. Discours officiels et pratiques quotidiennes Si le chercheur est attentif à l'ambiguïté fondamentale entre les aspects socialement positifs et négatifs du développement des téléactivités, la face noire de ce développement semble au contraire absent des discours officiels. C'est le cas notamment du discours - et des politiques - émanant des institutions de l'Union européenne. Comme l'écrit Christian Maroy (chapitre 5) qui analyse les publications de celles-ci: «La promotion de la téléformation, des multimédias, des nouvelles technologies éducatives s'inscrit dans une politique plus large visant à déformaliser, désinstitutionnaliser les structures d'enseignement et de formation «traditionnelles ». [...] Dans ce modèle, l'unité clé est l'individu sur qui repose de plus en plus la responsabilité de l'adaptation aux nouvelles donnes socio-technicoéconomiques». Elle participe dès lors à un processus d'individualisation accrue du rapport employé/employeur, du rapport homme/machine, du rapport étudiant/enseignant, qui bien entendu s'ouvre sur un nouveau rapport au travail et à la formation, voire à soi et au monde, mais ce processus a pour corollaire le risque du développement d'un individualisme négatif, c'est-à-dire contraint et non choisi, soustrait aux 13

solidarités collectives et donc vulnérable (Castel, 1995). La question de la régulation politique, incontournable dans tout ce dossier, resurgit. Ainsi, à une lecture univoque des enjeux que soulève l'émergence des téléactivités, cet ouvrage propose de substituer une lecture plurivoque. Oui, les télé activités sont susceptibles de transformer le travail et la formation en des activités plus respectueuses des aspirations des travailleurs et des formés! Oui, elles constituent des formes d'activités professionnelles et éducatives' nécessaires à l'accumulation du capital et profitables aux détenteurs de ces
«

nouveaux pouvoirs» dont parle Toffler (1991) ! TIne faut pas

croire que nous cherchons à entretenir la confusion, seulement les phénomènes sociaux, y compris ceux couplés aux technologies, sont en eux-mêmes équivoques et ne se laissent pas, ipso facto, saisir en des termes simples. Les contradictions apparentes sont de mise. L'analyse de cas concrets, de processus de construction de lieux consacrés aux téléactivités permettent néanmoins de sortir de ces contradictions en mettant en évidence les poids relatifs et changeants des divers acteurs et des diverses dimensions constitutives des mondes professionnels et éducatifs. TI en est ainsi de la mise en place d'une formule novatrice d'articulation entre école et entreprise qui mobilise les nouvelles

technologies, telle le « téléstage » étudié par Carol Landry et ses
collègues (chapitre 6). De leur côté, Pierre Doray et Yves Leblanc (chapitre 7) qui suivent pas à pas la naissance d'un site éducatif sur l'autoroute électronique, ou Patrick Guillemet (chapitre 8) qui retrace l'histoire de la Télé-Université au Québec, soulignent l'amalgame difficile entre les besoins sociaux définis de multiples manières, les innovations technologiques, les traditions professionnelles et les préoccupations économiques. Dominique Vinck (chapitre 9), confrontant les différentes lectures possibles du phénomène des téléactivités, défend la pertinence théorique de telles approches qui suivent les acteurs, leurs tâtonnerrlents et errements, leurs stratégies et utopies, leurs réussites et échecs, 14

leurs rapports à des technologies qui ne sont pas des simples esclaves bien obéissants... Dans la lignée des travaux de Michel Callon et Bruno Latour, il propose d'ailleurs de conférer un statut beaucoup plus fort à l'objet technique, et de le considérer comme un acteur à part entière dans la construction des réseaux qui donnent forme et sens aux téléactivités. Ainsi, il apparaît clairement que le travail social de construction des téléactivités, qu'il soit abordé dans ses dimensions structurelles et institutionnelles (forces économiques, réglementations, etc.) ou dans ses dimensions relationnelles (négociations entre individus, bricolage de technologies, etc.), contribue à ce qu'il est convenu d'appeler les transformations contemporaines. n dessine un espace nouveau où se déploie l'activité humaine et où s'expriment des formes particulières de relations sociales, individualisées tout en étant connectées. Mais afin de relever le défi de la compréhension des réalités du monde d'aujourd'hui, il ne s'agit pas uniquement de penser les forces sociales qui structurent la société au niveau global et à l'échelle locale, mais d'appréhender également les formes sociales qui s'en dégagent et qui leur donnent sens. C'est dans cette optique que Felice Dassetto (chapitre 10), dans une sorte de position décalée par rapport aux chapitres précédents, propose de forger de

nouvelles catégories d'analyse, telles que travail « privatique » ou travail « stolonien », régulation systémique ou « espace
dispositif». n montre que la signification des mots travail et formation est elle-même en mutation, et qu'il est dès lors nécessaire de penser à nouveaux frais la condition de l'homme
«' télématique».

Des décalages multiples, mais un regard bien spécifique De l'Australie au Québec, de l'Europe au Chili, des transformations de l'économie mondiale aux relations entre individus autour d'un objet nouveau, ou encore des forces 15

sociales aux formes sociales, ce sont donc des décalages multiples que propose le présent recueiL La distance a ses techniques; mais selon que celle-ci est physique, économique, technique ou épistémologique, celles-là sont bien différentes et s'éclairent mutuellement. La société des réseaux (Castells, 1998) rend nécessaire une sociologie consciente des enjeux globaux mais aussi - et surtout - du fait qu'elle est le fruit de multiples constructions toujours portées par des êtres humains. Une telle sociologie en offre aussi de multiples outils d'analyse. C'est ici que se dégage à nouveau tout l'intérêt du chapitre de D. Vinck : en proposant une lecture systématique des différents paradigmes permettant d'aborder les téléactivités, il présente une grille de lecture les situant les uns par rapport aux autres, dégageant leurs apports et leurs limites, dessinant ainsi une topographie théorique bien utile tant au sociologue averti qu'à l'étudiant en sciences sociales ou à l'homme d'action, qui y retrouvera également diverses sensibilités présentes dans cet ouvrage. Ainsi, plutôt que de se clore sur un message simple mais inéluctablement simpliste, ce livre s'ouvre sur une mise en perspective des différentes manières d'interpréter le phénomène des téléactivités. Mais au-delà des décalages évoqués, une trame relie cependant les différents auteurs leur appartenance, à la « galaxie constructiviste» (Corcuff, 1995). Dans cette optique, le développement des téléactivités ne relève pas d'une quelconque loi déterministe, d'une évolution technique, économique ou sociologique qui s'imposerait inéluctablement, il est une construction, c'est-à-dire qu'il renvoie à un travail humain contingent. Cependant, au sein de cette galaxie deux grand~s tendances dans la façon de saisir l'objet sont observables. Les uns affirment qu'il convient de situer les téléactivités dans un contexte macro-social afin de repérer leurs conditions d'émergence, leurs formes et effets sociaux. Selon les autres, il importe de suivre les processus d'élaboration et d'usages des NT! à travers la subtilité des jeux, appropriations, déplacements, 16

transformations et inventions qui s'opèrent au cours de la pratique des acteurs qui mettent en forme les téléactivités et leur attribuent une signification. Les tenants de la première posture soulignent la nécessité de replacer le déploiement des téléactivités dans un rapport social qui possède une certaine inertie. il est un enjeu parmi beaucoup d'autres d'un jeu social global, lieu des forces mutualisées et coalisées qui s'expriment à travers les grands acteurs collectifs les plus porteurs de l'historicité: bourgeoisie, Etat, syndicat, instance supranationale telle que la CEE, etc. Les téréactivités sont analysées à l'aune de ce rapport social partiellement structuré, partiellement indéterminé. il est d'ailleurs manifeste que la position des différents auteurs se comprend en fonction du poids accordé au déjà structuré ou à l'indéterminé. Ainsi, dans le cas du Chili, on constate que le développement des télé activités relève d'une indétermination forte dans la mesure où le rapport social en vigueur n'est guère porteur de ce type de dispositif. C'est avant tout une potentialité ou une virtualité dont les possibles sont encore étendus; d'où l'optimisme d'Aguilar. En revanche, dans les pays occidentaux, le rapport social devient favorable à la construction des téléactivités et en oriente le sens. Toutefois, les avis divergent quant à l'évaluation de la situation du télétravail et de la téléformation. Pour Maroy, si les conditions techniques sont remplies, nous demeurons toutefois au stade de la constitution du milieu associé et de l'inculcation de dispositions favorables à leur usage. Bien qu'une tendance s'affirme, il est encore temps de définir la forme et la logique qu'on veut leur donner. Pour Giesen, ce stade est déjà dépassé, entre autres suite au travail de violence symbolique des institutions publiques qui ont permis d'atteindre le seuil de l'acceptabilité sociale. L'orientation est prise, à savoir la congruence avec l'émergence d'un nouveau .régime d'accumulation postfordiste qui s'appuie sur la fragilisation d'une frange grandissante de main-d'œuvre et de l'accentuation des
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inégalités au profit des détenteurs de capitaux. D'autres auteurs reconnaissent la puissance de cette logique, mais soulignent cependant la possibilité d'en infléchir les effets sociaux par la constitution de contre-pouvoirs ou d'une véritable régulation publique. Même si il procède d'abord de la logique du travail scientifique, ce type d'analyse rejoint clairement des préoccupations éthiques ou politiques. Dans la seconde approche, il ne s'agit plus de situer mais de suivre le travail des acteurs. A ce titre, le regard sociologique ouvre la boîte noire, celui des singulières manières d'agir qui, dans leurs multiples enchevêtrements, contribuent à constituer un monde social. Le social est alors fortement indéterminé, fait de nouements/ dénouements itératifs. Qui peut prédire ce qu'adviendra le projet de création d'un site éducatif sur l'autoroute électronique? Comment expliquer les errements de la Télé-Université? L'accent est mis alors sur le processus et les transactions ou traductions qui le composent. L'apport de ce regard sociologique est de montrer qu'effectivement la forme et la signification du télétravail ou de la téléformation ne sont pas imposées ni par des forces structurelles ni par des décisions institutionnelles mais résultent d'une sorte d'alchimie socio-

technique contingente. C'est à chaque fois un « micro-cosmos»
dont, le plus souvent, le « macro-cosmos », lieu du rapport social, ignore la dynamique. Malgré les différences d'échelle (l'une macrosociologique, axée sur le rapport social, l'autre microsociologique, axée sur les relations sociales), les différences au plan des représentations de la dynamique sociale (d'une part semi-structurée, marquée par un processus de changement social de type balistique, d'autre part fortement indéterminée, caractérisée par un processus en spirale), ces approches concordent. En effet, une fois articulées, elles permettent d'aborder ce qu'Anthony Giddens dénomme la dualité du structurel (Giddens, 1987). Ce concept attire 18

l'attention sur l'ambivalence de l'acte instituant et de l'acte institué. Le structurel se présente comme à la fois la ressource de l'action et le résultat de l'action, ce qui signifie que les propriétés structurelles n'existent pas en dehors de l'action (et donc de l'acteur qui agit) mais la notion de dualité rappelle que l'action n'est pas indépendante des propriétés structurelles. En d'autres termes, il existe un processus d'interstructuration du local et du global, de la relation sociale et du rapport social, de l'action et du structurel qui contribue à dessiner des formes au sens de Georg Simmel ou des configurations au sens de Norbert Elias. Le savoir sociologique explorant cette dualité du structurel et ces configurations sociales a pour particularité de participer à une ré£lexivité institutionnelle (Giddens, 1993) qui exprime le processus par lequel les acteurs produisent de l'information sur la vie sociale, information qui retourne dans cette dernière et la reconstitue. A ce titre, le savoir sociologique favorise autant un gouvernement rationnel qu'une certaine indétermination et imprévisibilité. Pour reprendre une expression de Pierre Bourdieu (1993), il défatalise l'univers que l'homme a construit et qu'il contribue au jour le jour à construire. Cette prise de conscience nous paraît salutaire, dans la mesure où la nécessité technique ou économique constitue sans aucun doute la distance dont il est le plus difficile de s'affranchir pour penser librement la réalité sociale aujourd'hui* .

* Les références citées entre parenthèses renvoient à la bibliographie générale en fm d'ouvrage.

19

PARTIE I

TRAJECTOIRES ET DYNAMIQUES DES TELEACTIVITES :
ANALYSES ET QUESTIONNEMENTS

CHAPITRE 1

Le travail à distance dans l'économie postfordiste internationale
Klaus-Gerd Giesen
*

1. Une démarche constructiviste
La bataille des chiffres est rude: alors que d'aucuns évaluent à 1,27 millions le nombre de postes de travail à distance pour la seule Grande-Bretagne en 1993, ce qui représenterait 4,6% de toute la main-d'œuvre britannique, des estimations moins optimistes tablent actuellement sur un total de moitié moins élevé pour ce pays et, surtout, sur «seulement» 200 000 télétravailleurs en France et 150 000 en Allemagne (Gray et al., 1993; Weissbach et al., 1997). Dans les pays méditerranéens de l'Union européenne les parts de marché restent encore beaucoup plus modestes. En revanche, tous s'accordent à prévoir une augmentation quasi exponentielle du travail à distance dans les années à venir. Ainsi parle-t-on de 31 millions d'emplois dans ce secteur d'ici l'an 2004 pour l'ensemble de l'Union européenne (ibid.). Bien qu'il faille manier avec beaucoup de précaution de telles statistiques et prévisions, il n'en reste pas moins que le travail à distance a le vent en poupe. Comment, dès lors, l'expliquer? Habituellement, la réponse à la question consiste à affirmer que c'est grâce aux nouvelles technologies de l'information que cette nouvelle forme d'activité professionnelle peut se développer avec autant de vigueur (Ewert, 1996; Kollmann, 1997). C'est le genre
* Institut für Politikwissenschaft, Universitat Leipzig, RFA. 23

d'explication qui n'explique rien du tout. Car, il nous semble qu'elle fait l'impasse sur au moins deux problèmes méthodologiques fondamentaux. Premièrement, elle laisse sousentendre implicitement que la technologie est socialement et

politiquement « donnée », une sorte de « fait en soi », au lieu de la considérer comme étant à son tour socialement construite. Deuxièmement, une fois construite à l'issue d'un processus de gestation mettant en jeu de nombreux acteurs et forces sociales, sa diffusion dans la société peut se faire ou non, plus ou moins pleinement ou partiellement, en fonction des différents intérêts en place et des éventuelles résistances (Giesen, 1997). Ainsi, l'Histoire fourmille d'inventions qui n'ont jamais connu la moindre application, ou seulement très tardivement. C'est sur ce deuxième aspect que portera notre analyse: comment expliquer la transformation progressive d'emplois « statiques» en téléemplois suite à leur «contamination» par des nouvelles technologies de l'information, et pourquoi cette transformation/ diffusion a-t-elle lieu maintenant, c'est-à-dire au tournant du siècle? En effet, il n'est pas sans intérêt de noter, comme le soulignent à juste titre André Büssing et Sandra Aumann (1996:224), que « le télétravail n'est pas un thème nouveau. Déjà à la fin des années 1970, le télétravail a fait l'objet de controverses politiques et sociales intenses. [A ce moment-là] cette nouvelle forme de trav~il a rencontré [...] une grande résistance dans divers milieux et n'a, de ce fait, pas pu percer ». S'il peut percer, du moins partiellement, vingt ans plus tard c'est que, indéniablement, sa diffusion doit être facilitée par des conditions socio-économiques plus favorables. Tentons à présent de les identifier, en mettant d'abord en évidence les caractéristiques propres du travail à distance et ses implications sociales.

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2. Le télétravail

et la production

de vitesse

La définition classique du télétravail englobe quatre dimensions: le travail cherche à créer une plus-value informationnelle; l'ensemble du processus se divise en une phase de production qui a lieu ailleurs que là où entre en scène la phase d'utilisation du produit; la distance géographique entre les deux sites est surmontée par le recours décisif aux techniques électroniques de communication; avant sa transmission électronique, le produit est mis en forme informatique (Wollnik, 1992). Généralement, mais pas exclusivement, le travail à distance s'effectue au domicile privé du travailleur. On y reconnaît une importante caractéristique de la situation d'avant la révolution industrielle en Europe: les espaces de travail et d'habitation soit coïncidaient, soit étaient distants de quelques centaines de mètres seulement. En revanche, la communication la plus rapide (par cheval) se limitait à l'époque en moyenne à quelques dizaines de kilomètres par jour, alors qu'aujourd'hui une information circule entre Rome et Sidney en un trentième de seconde. Ainsi, on produit de la vitesse, car elle est devenue un vecteur primordial dans la mise en concurrence des acteurs sociaux et économiques sous le régime capitaliste moderne. Tous les acteurs vont tenter de réaliser le plus grand avantage comparatif de la possibilité de produire de la vitesse. De la sorte, une firme tire toute une série de bénéfices de l'introduction massive du travail à distance, ainsi que de la transformation subséquente du concept même de bureau d'entreprise. En tout premier lieu, la productivité de chaque employé est mesurée non plus en heures de présence en un lieu donné, mais en efficience à produire un résultat prédéfini. D'après des études empiriques, la productivité par travailleur individuel augmente de 40% à 70% du fait qu'il peut travailler aux heures qui lui conviennent le plus, qu'il économise le temps et les frais de transports entre domicile et travail, qu'il se déclare beaucoup moins souvent malade, etc. 25

(Caudron, 1992). Ce changement paradigmatique majeur en matière de gestion des ressources humaines s'accompagne d'autres discontinuités, non moins radicales, dont notamment la diminution considérable des surfaces de bureau à mettre à la disposition des collaborateurs: si le travail à distance s'effectue essentiellement à domicile, c'est le travailleur qui doit supporter une éventuelle augmentation des frais de loyer, de chauffage et d'électricité. L'entreprise, elle, peut proportionnellement diminuer ces mêmes chargesl pour focaliser ses activités sur la distribution des tâches, la valorisation des résultats obtenus, bref la coordination et l'entretien des téléréseaux. Cependant, en dehors de ces gains immédiats de productivité qui sont presque entièrement réalisés au détriment du travailleur individuel, l'introduction renforcée du télétravail fait également basculer le fragile compromis historique des dernières décennies el1 matière de relations collectives entre classes sociales. En effet, plusieurs aspects contribuent à un affaiblissement considérable du pôle travail au bénéfice du pôle capital. En tout premier lieu, il s'agit de la mise en concurrence directe des travailleurs, par-delà. les frontières des systèmes nationaux de régulation sociale. Comme, grâce précisément à la production technologique de .
vitesse de transmission, n'importe qui dans le monde est en

mesure de s'insérer dans les téléréseaux d'une entreprise, le marché du travail s'élargit brusquement au-delà de l'État. C'est ainsi. que, par exemple, Swissair et Lufthansa font dorénavant. établir leur comptabilité en Inde, pays à bas salaire. D'autres

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Selon l'étude de Gray, Hodson et Gordon (1993:124), la consoJ:l!l11ation

d'énergie baisse ainsi de 140/0.En revanche, M. Kappus et T. Lenk (1988) estiment, à partir d'analyses conduites, il est vrai, en 1988, que la din1inution des charges n'est en réalité pas aussi significative, une fois déduites les charges supplémentaires des télécomn1unications. 26

firmes européennes collaborent avec des ingénieurs du software en Corée du Sud ou au Brésil1. En d'autres termes, le secteur privé peut puiser dans un réservoir de main-d'œuvre quasiment infini2. Pour le travailleur local cela signifie avoir pour concurrent immédiat non plus uniquement le collègue d'à côté, mais, en raison des niveaux de salaire extrêmement dissemblables, celui de Malaisie, de Hongkong ou d'Afrique du Sud. Le rêve de certains se réalise: le télétravail permet d'ajouter à la libre circulation du capital celle du produit du travail, mais sans les travailleurs eux-mêmes, c'est-à-dire sans la migration de la main-d'œuvre et donc sans ses coûts sociaux. Voici une solution «propre»: le travailleur étranger fournit juste, à bas pris, le produit de son travail, sans l'accompagner, et en quelque sorte l'englober, de son altérité culturelle et sociale, qui demanderait un gênant effort d'adaptation également de la part du pays d'immigration. L'autre face de la médaille est celle du travailleur local qui, face à cette menace permanente de travail off-shore, est forcé d'abaisser ses exigences de rémunération, de protection sociale, de niveau de vie3.
Bundesministerium fùr WirtschaftlBundesministerium fùr Arbeit und Sozialordnung, Telearbeit. Chaneen .für neue Arbeits.formen, mehr
Besehii.ftigung,jlexible
2 I

Arbeitszeiten,

Bonn: Poch + Sinn, 1996, p. 55.

L'apparition de diverses formes de téléformation s'inscrit, elle aussi, dans la même logique. Il s'agit tout d'abord d'habituer. les futurs cadres et travailleurs à utiliser les technologies requises (technologies de l'information et informatique). Ensuite, la distanciation entre enseignants et étudiants obéit à la même loi de la rationalisation des ressources humaines que le télétravail. 3 On peut ajouter qu'un télétravail plus généralisé pouITait également provoquer une tendance à la polarisation géographique entre ceux qui détiennent un téléemploi et qui peuvent se permettre de résider dans des zones d'habitation sûres et situées en pleine verdure, en dehors des grandes agglomérations urbaines, et ceux qui n'ont pas d'emploI du tout ou des. emplois n1anuels et qui sont forcés d'habiter les banlieues entourant les grandes villes, avec un Ü11portanttaux de criminalité, un 27

Ainsi, la diffusion du travail à distance correspond à une double atomisation des intérêts collectifs: celle des travailleurs locaux qui restent chez eux et dont il est d'autant plus difficile de coordonner l'action au niveau syndical, ne serait-ce que pour les représenter d'une façon appropriée; et celle face à la concurrence étrangère sur le marché mondial du travail. Pareilles atomisation et mondialisation impliquent à terme la fin du corporatisme fordiste, c'est-à-dire la fin de l'ère des marchandages collectifs où les intérêts organisés, plus ou moins symétriques, de ceux qui détiennent les capitaux et ceux qui vendent leur travail bénéficient tous les deux d'un accès privilégié aux processus décisionnels politiques au sein de l'État. Cet équilibre est rompu. Mais le problème va encore plus loin, puisque l'État lui-même en subit le contrecoup sous la forme d'une profonde mutation. Sous les nouvelles conditions mentionnées, son rôle s'éloigne forcément du modèle de l'État-Providence pour s'orienter vers le modèle de l'État-Concurrent dont la priorité est de se rendre attrayant pour capter les investissements étrangers, ce qui implique de nos jours presque toujours une politique économique monétariste et une politique sociale minimaliste.

3. Les

firmes-réseaux

La structure des firmes, en tant qu'ensembles sociaux, connaît ég~lement, suite à l'introduction massive du télétravail, une mutation en profondeur. Déjà on aperçoit ici et là des petites entreprises qui n'existent que virtuellement. Leurs collaborateurs sont disséminés sur toute la surface de la planète; ils ne se rencontrent pour ainsi dire jamais. Comme dans les autres firmes recourant déjà au télétravail, leurs statuts juridiques sont des plus divers et adaptés à chaque situation individuelle. Notamment la

degré élevé de pollution et de bruit, et une qualité de vie moindre (en partie en raison des longs trajets entre domicile et travail). 28