LES THÉOCRATIES MISSIONNAIRES EN POLYNÉSIE AU XIXe

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Les grands voyages de découverte du Pacifique au XVIIIè siècle ouvrirent la voie aux missionnaires catholiques et protestants. Ainsi avec une surprenante rapidité une poignée d'hommes transformèrent radicalement la physionomie de Tahiti, Hawaï, des Iles Cook, de l'archipel des Tonga, de Wallis et de Futuna. Ces paradis insulaires furent métamorphosés en quelques années en véritables monastères ou en bastions du puritanisme le plus étroit.
Publié le : vendredi 1 décembre 2000
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EAN13 : 9782296421974
Nombre de pages : 384
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Les théocraties

mISSIOnnaIreS en

Polynésie (Tahiti, Hawaii, Cook, Tonga, Gambier, Wallis et Futuna) au XIXe siècle

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9673-3

Claire LAUX

Les théocraties missionnaires en Polynésie (Tahiti, Hawaii, Cook, Tonga, Gambier, Wallis et Futuna) au XIXe siècle
Des cités de Dieu dans les Mers du Sud?
Préface de Paul de Deckker
Cartes réalisées avec le concours de Pacifica, université de Paris-IV Sorbonne / CNRS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Mondes Océaniens dirigée par Paul de Deckker
Les sciences humaines ont contribué à la perception des réalités passées et présentes des communautés et des sociétés du Pacifique Sud. Le croisement des approches - sociale, culturelle, politique, historique, juridique ou économique - doit conduire à un nouvel effort théorique et méthodologique. Il permettra d'affiner l'analyse de sociétés traditionnelles de l'Océanie, confrontées aux mutations engendrées de l'extérieur ou induites de l'intérieur. Cette collection accueille des ouvrages et des essais traitant des archipels du Grand Océan dans cette logique et cette perspective.

Déjà parus
Jean-Jo Scemla, Les cahiers Morillot ou la vie très exotique du boucher Poncelet, 1999. Annie BAERT, Le Paradis Terrestre, un mythe espagnol en Océanie, 1999. Jérôme CAZAUMA YOU et Thomas DE DEKKER, Gabriel Païta: témoignage Kanak, 1999. Hamid MOKADDEM,L'échec scolaire calédonien, 1999. Jean-Marie LAMBERT, La nouvelle politique indigène en NouvelleCalédonie, 1999. Paul DE DEKKER et Laurence KUNTZ, La bataille de la coutume. Ses enjeux pour le Pacifique, 1998.

REMERCIEMENTS

Je tiens tout d'abord à exprimer ma profonde gratitude au professeur Paul de Deckker, qui, ayant participé au jury de la thèse dont est issue le présent ouvrage en a souhaité, encouragé et permis la publication. Mes remerciements vont aussi au professeur Sylvie Guillaume, ma directrice de thèse, au recteur Jean-Pierre Poussou, pour ses conseils et son aide, à Charles Teysseire, à Marie-Claire Bataille-Benguigui, aux professeurs Marc Agostino et Jean-François Zorn, à Jacques Nicole, au recteur François Doumenge, à Frédéric Angleviel, aux professeurs Claude Prud'homme, Jacques Gadille et André Encrevé, au père André Mark, au père Gaston Lessard, au père Antoine Forrissier ct), à l'abbé Bernard Peyrousse, à l'amiral Vallaux et enfin, tout particulièrement, à Jean-Marc Regnault, pour ses précieux conseils et les corrections éclairées et amicales qu'il a bien voulu apporter à ce texte. Enfin, je ne saurais oublier mon père, qui m'a constamment guidée et soutenue dans mon travail sur le Pacifique ni, bien entendu, Frédéric, mon mari, à qui cet ouvrage doit tant.

à LouiJe

PREFACE
Voici un bel ouvrage académique. En effet, un véritable questionnement existe dans ce livre qui a fait l'objet d'une thèse de doctorat, soutenue à l'université de Bordeaux-III - Michel de Montaigne au printemps 19981. L'auteur, jeune agrégée d'histoire, l'a remaniée avant publication pour rouvrir à un public plus large en la délestant des scories propres à la thèse. Les divers développements, bien imbriqués les uns dans les autres, sont présentés avec style et l'on ne peut qu'apprécier la rédaction claire, recherchœe et bien travaillée de l'auteur tout au long des chapitres de ce travail qui sera lu et analysé par les chercheurs et les étudiants en sciences des religions. Ce livre est original par son approche et la synthèse qui en découle. En effet, sur l'Océanie insulaire, des monographies ont déj à été produites sur la sociologie des missionnaires protestants comme celle de Niel Gunson avec son MeJJengerJof Grace, publiée à Melbourne il y a vingt ans, plus récemment sur celle des missionnaires catholiques à Wallis et Futuna ou à Tonga par Jean-Claude Roux, Frédéric Angleviel et Caroline Duriez- T outain, parmi d'autres. L'approche de Claire Laux est bien plus ouverte, bien plus large parce que s'y trouve la volonté de comparer les pratiques pastorales protestantes et catholiques en analysant leur mode de fonctionnement et leurs impacts divers dans six archipels polynésiens. L'entreprise est d'envergure et, je le constate, menée à bien. Les sources auxquelles Claire Laux a recouru pour l'élaboration de sa thèse paraissent complètes tant pour ce qui concerne les documents d'archives que pour les imprimés. Elle dispose d'une belle capacité pour s'en servir en allant à l'essentiel sans se perdre dans des détails fastidieux qui alourdissent habituellement les développements d'argument ou les démonstrations. Je tiens à le signaler. Les cartes qui illustrent son volume sont intéressantes, bien présentées et en rapport étroit avec son propos. Dans sa première partie, intitulée deJ théocratieJ indigèneJ aux théocratieJ miJJionnaireJ, elle développe d'abord, dans le détail, le réveil religieux et spirituel des deux côtés de la Manche et, sous l'impulsion de fortes personnalités comme Grégoire XVI ou Thomas Haweis, le
1. Claire Huetz de Lemps, Les théocraties missionnaires en PolYnésie (Tahiti, Hawaii, Gambier, Wallis et Futuna) durant lepremier XIX siècle, 18 mai 1998, 596 p., dactyl. Tonga, Cook,

démarrage des entreprises missionnaires dans le Pacifique. Elle dresse avec finesse les différents tableaux qui campent les hommes, ce qui meuble leur espace mental en tennes de projections, d'idéologie et de rêves, ainsi que les situations dans lesquelles ils vont s'insérer. Au sujet de celles-ci, avec beaucoup' de prudence scientifique, elle dénote la difficulté qu~ nous rencontrons tous pour établir l'état des sociétés polynésiennes à,l'arrivée des premiers Occidentaux. Je suis de ceux qui pensent néanmoins, mais je concède que le travail est considérable pour un résultat quelque peu mitigé, qu'il faille reprendre les textes des premiers ethnologues-navigateurs comme Cook, Solander, les deux Forster ou Bligh pour obtenir une photographie politique, sociale et économique qui comportera de toute façon des flous. Mais cette photographie empêchera d'affinner que le pouvoir, sauf exception comme aux Gambier, était d'essence monolithique. Nous sommes dans des mondes insulaires peuplés par des parcours migratoires qui n'ont pas été uniques. C'est là aussi que se situe, à mon avis, aux côtés des réalités foncière et généalogique que Claire Laux développe, l'origine de la multiplicité des grandes chefferies. Trois, par exemple, à Tonga, et ce modèle de chefferie tripartite sera reproduit par les premiers immigrants tongiens à Wallis. Etant donné que le panthéon religieux polynésien traditionnel est divers et multiple, il est très difficile de favoriser la centralisation du pouvoir politique et religieux. Les chefs se font des guerres incessantes pour tenter, en vain, d'établir un pouvoir monolithique sur un archipel. C'est la raison pour laquelle, personnellement, je doute de l'existence de théocraties païennes telles quelles. Claire Laux ressent d'ailleurs le problème quand elle insiste sur le rôle des Occidentaux dans l'unification du pouvoir investi dans les personnes des I<.amehameha 1er, des Tupou ou des Pomaré 1er. La conception théocratique des choses vient, et l'ouvrage de Claire Laux le démontre avec brio, avec les missionnaires car ce sont eux qui entendent instaurer un appareil d'Etat « par le haut» en associant très étroitement la dimension du politique avec le christianisme. En effet, si les chefs polynésiens voyaient avantages politiques dans l'arrivée des missionnaires, ils les accueillaient. C'est bien la preuve que les révérends et les pères ont été, ici et là, perçus à l'aune des stratégies qu'entendaient engager les chefs polynésiens pour favoriser leurs intérêts politiques. Dans son Tahiti métisse, Michel Panoff a bien démontré que les Tahitiens entendent toujours conserver la maîtrise du jeu, hier comme aujourd'hui. La comparaison entre les deux pastorales, la protestante sur le Livre et sa diffusion, la catholique sur l'ecclésiastique 10 fondée et les

sacrements, ainsi que leurs effets respecrifs dans les archipels offrent une analyse fort complète des différences de modalités d'implantarion entre les deux confessions. La deuxième parrie de l'ouvrage qui traite, en Polynésie chrisrianisée, des conséquences de l'absolurisme théocrarique, mis en place par les missionnaires" est intéressante et bien développée. Y est retracée une anthropologie hi~torique au quoridien, rythmée par le chrisrianisme et la démesure des poliriques de grands travaux missionnaires. Y est bien développée la transformarion de l'existence des Polynésiens que les prêtres et les pasteurs eptendent favoriser autour d'un espace domesrique discipliné par des idéaux de type bourgeois, rendant compte de la transformarion radicale des communautés par rapport à l'ordre ancien. Claire Laux aborde aussi dans son ouvrage la dimension juridique par le biais de laquelle les missionnaires, avec leurs divers codes, entendent régenter les domaines de la vie civile et religieuse autant que le champ du polirique qu'ils vont fortement inspirer dans ses formularions nouvelles. La comparaison entre protestants et catholiques est poursuivie en dégageant les différences de logiques. Tout cela est bien fait, soutenu par un recours aux archives de façon fouillée et détaillée. L'analyse de la jusrice missionnaire dans ce qu'elle recèle d'éléments théologiques et démocrarisants est pertinente. Aujourd'hui encore d'ailleurs, le rapport que les Polynésiens français entreriennent avec la jusrice civile ou pénale provient de cette introducrion au début du XIxe siècle de tribunaux composés de jury. La jusrice y est encore perçue de nos jours dans une dimension divine ou biblique. Le système de la scolarisarion par les missions, au sujet duquel Claire Laux insiste sur l'idéal démocrarique tout en en montrant les limites, avec l'émergence de maîtres et de clercs, est excellemment bien rendu. Il persiste de nos jours avec les nouveaux diplômés universitaires polynésiens d'Auckland ou de Sydney qui, revenant à Tonga ou aux îles Cook, contestent, sur la base de leurs mérites académiques, le pouvoir établi par la coutume qui, elle, ne connaît que la raison du sang. Après avoir traité du puritanisme et de la quesrion de l'ordre moral dans les archipels polynésiens en prenant appui sur les transformarions voulues et engendrées par les missionnaires, elle pose la quesrion des réalités économiques. A nouveau, démonstrarion est produite de la façon dont les missionnaires anglais et français restent prisonniers de «l'inconscient national» autant que de leur culture d'origine. Chez les 11

Britanniques et les Américains, christianisme et commerce (ou économie) vont de pair puisque civilisation et économie sont liées tandis que chez les pères français, l'économique relève du contingent sans qu'aucune priorité ne lui soit accordée dans la mesure où il ne faut pas perturber l'ordre social établi. L'argent est une donnée à négliger pour le missionnaire catholique qui va privilégier les échanges par voie de troc tandis que pour le missionnaire protestant, et j~ résume par voie de simplification outrancière la démonstration de CI~re Laux, il faut s'adapter à l'air du temps et se mettre résolument dans les mêmes voies que préconise la puissance industrielle la plus puissante du monde pour progresser. C'est bien perçu et, en fait, les différenFes entre les deux systèmes coloniaux francobritanniques en Océanie insulaire trouvent là leurs fondements culturels. Claude Lévi-Strauss a écrit que «faire de la science, c'est se poser les bonnes questions». Cet ouvrage Des cités de Dieu dans les Mers du Sud se conforme, et avec succès, à son précepte. En effet, le phénomène de l'émergence des appareils d'Etat sous l'influence des missionnaires forme un apport éclairant de cet ouvrage et c'est avec beaucoup de subtilité que sont retracés les rôles respectifs des missionnaires autant que celui des fortes personnalités appelées à fonder des dynasties: Tupou, I<amehameha, Pomaré II. Claire Laux démontre aussi comment ces chefs ou monarques ont conservé la maîtrise du jeu et la façon dont ils se sont servis des missionnaires protestants. C'est un point extrêmement important et je partage son point de vue. De nos jours encore, les Polynésiens qui tiennent les rênes du pouvoir politique composent de la même façon, que ce soit à Tonga, aux îles Cook ou à Tahiti. Pour ce qui concerne la Polynésie catholique, elle met en évidence le paternalisme des missionnaires vis-à-vis de leurs ouailles polynésiennes. Les considérant comme des enfants et donc proches de Dieu, les prêtres catholiques ont une attitude outrancière dans leur paternalisme, du moins les Laval et les Bataillon, critiqués pour cela par les marins occidentaux de passage. Contrôleurs d~s âmes et régisseurs des existences, ces missionnaires sont les véritables détenteurs du pouvoir, en insistant sur la différence d'avec les Baker ou les Pritchard au motif que la personnalité des monarques était d'une tout autre trempe par rapport à ceux des Gambier ou de Wallis. J'en prends pour preuve d'ailleurs que bien plus tard, le pouvoir des missionnaires a été tempéré par Amelia Lavelua, reine de Wallis. Le rôle des missionnaires comme seuls interlocuteurs ou intermédiaires avec l'extérieur ou l'étranger est bien mis en valeur par Claire 12

Laux. N'est-il protestants?

pas: commun

d'ailleurs

aux mlSS10nnill-res catholiques

et

L'équilibre fragile de ces théocraties chrétiennes peut-il résister aux valeurs autres que celles des missionnaires qui ne tardent pas à affluer dans ces milieux insulaires. J'apprécie la façon de fonctionner de Claire Laux qui s'inspire ou reflète l'océan Pacifique. En effet, ses développements ppè~ent par mouvements de vagues, l'une, ayant eu son existence jusqu'à finir sur le littoral, est suivie par une autre, puis une autre encore. C'est une réelle musicalité qu'elle a donnée à son ouvrage et cela est appréciable. La dernière partie de son ouvrage traite de la résistance des missionnaires aux ébranlements internes et aux assauts que les étrangers venus d'au-delà des mers, comme on les appelle dans les langues polynésiennes, ne manquent pas de produire pour déstabiliser les théocraties insulaires. La personnalité respective des missionnaires est parfois source de conflits internes dans ces cercles fermés qui dégagent leur propre histoire, leur propre vécu. Missionnaires des origines de l'évangélisation contre missionnaires de la seconde puis de la troisième vague d'arrivée, la progéniture des missionnaires protestants, la paranoïa que peut développer le confinement insulaire, les divergences d'idées quant au fonctionnement des paroisses, l'autoritarisme de certains, tout cela favorise les dissensions, et Claire Laux le développe très bien tout autant que les techniques auxquelles recourent les missionnaires pour mettre fin aux aspirations syncrétiques. L'ancrage du christianisme dans les mentalités polynésiennes, surtout dans celles de la seconde génération des christianisés, est évoqué dans ses divers aspects. Y est pertinemment analysé le phénomène des désertions, résultante de l'autoritarisme missionnaire. Il existe dans toute la Polynésie et en particulier chez les jeunes adultes un désir de quitter l'île, d'aller voir ailleurs au vu des contraintes socio-familiales en termes de relations matrimoniales, d'autoritarisme parental ou coutumier. Il est difficile de faire la part réelle des choses. Néanmoins, Claire Laux constate cette part des choses par l'établissement d'un bilan nuancé des théocraties, en rapportant les excès des écrits des uns et des autres en. fonction de prises de position généralement défensive à leur propos. Les attaques multiples contre les théocraties s'inscrivent dans un contexte historique conjoncturel; cet ouvrage se veut complet dans le souci qu'ont les historiens britanniques, à savoir qu'il est difficile de revenir sur le sujet tant il a été complètement fouillé. 13

La fin de la «véritable» théocratie est analysée au travers des diverses raisons qui l'ont fait vaciller, : le pluralisme confessionnel qui commence à affecter les archipels aux alentours des années 1840 d'une part, et de l'autre, les prises de possession ou !es mises sous tutelle des archipels, à la même époque et plus tard dans le siècle, par les grandes puissances. «L'affaire Pritchard» vient ici Lonforter, à juste titre, la démonstration de Claire Laux. Elle poursuit en faisant le point sur les relations ambiguës qu' e~tret1ennent les pères catholiques avec la France et il me paraît important de mettre un bémol, comme Claire Laux le fait, à l'idée généralement reçue que les prêtres catholiques furent des agents de la colonisation française pans le Pacifique. Son analyse détaillée des démêlés du Père Laval l'exprime à suffisance. L'ordre colonial va se substituer de plus en plus à l'ordre théocratique, laissant toutefois une empreinte très marquée dans les espaces mentaux polynésiens anglophones comme francophones. Je partage donc pleinement sa conclusion finale qui énonce que « leJ [..J théocratieJmiJJionnaireJ[..J ne Jeraientqu'une exacerbationtemporaire d'une a.spirationau divin que l'on retrouvedanJ tant d'îleJ». Nouméa, le 2 avril 2000

Paul de Deckker,
profeJJeur à l'univer..fité de Nouvelle-Calédonie.

14

ABREVIATIONS

ACPF APF APM Archsscc/F BibI. mun. BNF FO FTAR

RLMS LMS MC MMC MH MN MT PRO QCTMS RABCFM RWMMS SOAS TMS WMS

Archives de la Congrégarion de la Propagarion de la Foi Annales de la Propagarion de la Foi Archives Pères Maristes Archives des Sacrés Cœurs de Picpus / Frères bibliothèque municipale Bibliothèque narionale de France Foreign Office First Ten Annual Reports of the American Board of Commissioners for Foreign Mis sions Report of the London Missionary Society London Missionary Society Mis sionary Chronicle Missionary Magazine and Chronicle Mis sionary Herald Missionary Norices Missionary Tracts Public Record Office Quaterly Chronicle Transactions of the Mis sionary Society Report of the American Board of Commissioners for Foreign Missions Report of the Wesleyan Methodist Missionary Society School of Oriental & African Studies Transacrions of the Missionary Society Wesleyan Missionary Society

INTRODUCTION

Loin, très loin d'une Europe bouleversée par les cataclysmes révolutionnaires et napoléoniens, aux antipodes du Vieux continent, perdus dans des immynsités maritimes, des peuples aux origines mystérieuses vivent sur les milliers d'îles disséminées dans cet océan que Magellan baptisa Pacifique. Alors que le XIXe siècle naît dans de terribles convulsions, les rares terres dispersées dans le Grand Océan et les petites communautés humaines qui les habitent restent mal connues des Européens. Ce n'est pourtant pas faute de s'y être intéressés, et avec passion, au siècle précédent. De grands navigateurs, d'audacieux eX1?lorateurs en ont poursuivi la découverte; certains y ont laissé leur vie. A Versailles même, sous les ors des lambris du cabinet royal, Louis XVI en personne, lecteur enthousiaste de Cook - qui le fascinait au point qu'il demanda à ses escadres de le traiter en ami si elles le croisaient en temps de guerre-, dont il lut le dernier voyage en anglais, ~rop impatient pour en attendre la traduction, décida d'envoyer un Français poursuivre l' œuvre du héros britannique. Penché sur les cartes, le compas à la main, il prépara lui-même, dans le plus grand secret, la longue txpédition de La Pérouse. Et prisonnier au Temple, le roi-géographe cherchait encore à savoir si l'on avait des nouvelles de son navigateur disparu. C'est peu de dire que cet intérêt, encore et toujours renouvelé, est sans commune mesure avec l'exiguité des territoires et l'insignifiance numérique des populations qui en sont l'objet. Il n'y a rien là de comparable, en effet, avec les espaces continentaux où tout se situe à une échelle infiniment supérieure. Mais les îles fascinent captivent l'attention, éveillent l'imagination, invitent au rêve. Elles représentent l'exotisme par excellence. L'insularité même en fait de véritables petits laboratoires géographiques et humains. Pour les théoriciens de la reJpublica, l'île est dans l'espace ce que la cité antique est dans le temps: un parfait et lointain microcosme où l'animal politique qu'est l'homme développe une expérience originale ayant valeur générale, tout ensemble modèle universel et cas particulier. De fait, tout s'y passe en vase clos, tout s'y exagère et s'y exacerbe, tant les événements et

les conflits de l'histoire de:s indigènes eux-mêmes que les appréciations l'extérieur sur un monde insulaire si profondément dépaysant. Toutefois, si l'époque des Lumières a placé ces îles lointaines cœur de la réflexion intellectuelle, si les aventures des Wallis, des Cook, La Pérouse, des Bougainville et des Fletcher Christian ont enflammé

de au des les

imaginations, le

XIxe

siècle balbutiant semble détourner les regards avides

des grandes puissances de ces archipels réputés paradisiaques. Même Britannia triomphante, qui impose au congrès de Vienne sa paix pour le monde civilisé et règne sans partage et pour longtemps sur les océans, ne semble guère se soucier de ces milliers d'îles encore livrées à elles-mêmes. Il faut dire que, pour l'reure, aucun profit ne s'y dessine, ni pour l'atelier du monde, ni pour la thalassocratie universelle. Ces populations ne sont pas pour autant préservées de tout contact avec les Européens. Tous ne les ont pas oubliées. Marins, trafiquants de toutes sortes et autres baleiniers, plus tard immortalisés par Herman Melville, s'y retrouvent bientôt en bonne compagnie, avec les forçats échappés de la colonie pénitentiaire de Sa Gracieuse Majesté en Australie. Simples aventuriers ou rebuts de la civilisation, ils déversent sur ces îles la part maudite de l'Occident: alcool, armes, maladies, âpreté au gain. D'autres Européens, souvent parmi les meilleurs, ceux-là, s'en émeuvent. Qu'ils soient catholiques ou protestants, des hommes de Dieu décident de partir à l'autre bout du monde offrir le Salut à ces indigènes menacés tant par leurs propres vices que par ceux des étrangers. Ces missionnaires paraissent bien démunis même s'ils forment des groupes soudés mus par une foi difficile à altérer. Mais leur vigueur évangélisatrice profite de l'état de ces sociétés indigènes, dont le fragile équilibre résiste mal aux contacts ponctuels, mais répétés avec le monde extérieur. Tirant habilement parti de cette situation, quasiment seuls représentants permanents dans les îles d'une civilisation occidentale alors persuadée de sa supériorité, ils parviennent - malgré des débuts parfois difficiles -, à convertir les populations païennes de Polynésie avec une rapidité surprenante et parfois même s'imposent au point que l'on a pu qualifier de « théocraties missionnaires» les systèmes de gouvernement et les formes d'organisation sociale qu'ils mettent en place dans certaines îles. I L'expression évoque bien entendu les réductions jésuites du Paraguay dont l'enclavement au cœur de l'Amérique du Sud n'est pas sans faire écho à l'isolement insulaire. La référence à l'Antiquité est tout aussi patente. En 1752, le dictionnaire de Trévoux donnait de la théocratie la définition suivante: « Etat gouverné par la volonté absolue de Dieu seul. Théocratia. Selon Joseph l'ancien gouvernement des Juifs était théocratique car Dieu décidait de tout ce qui appartient à la souveraine autorité. Cette 18

théocratie dura jusqu'à Saül et alors l'Etat devint monarchique. Il y a eu une théocratie imaginaire à Athènes. Pendant que les enfants de Codrus disputaient le Royaume, les Athéniens, ennuyés des malheurs d'une guerre intestine, abolirent la Royauté et déclarèrent Jupiter seul Roi du peuple d'Athènes.» Le tenne est loin d'être innocent mais par essence sujet à caution et à débat, afortiori pour ce XIxe siècle où fait rage le combat entre uri matérialisme scie1?-tifique et économique et une spiritualité chrétienne qui renaît de ses çendres. Si l'on part de la définition de Littré, la théocratie, étymologiquement de «théos» (dieu) et de «cratos» (puissance), est un « gouvernement où les chefs de la nation sont regardés comme les ministres de Dieu ou des ,dieux ou appartiennent à la race sacerdotale ». On voit bien ce que le XIxe siècle, siècle de sécularisation et de foi dans le progrès et l'avenir, peut trouver d'exécrable dans une telle idée, à l'opposé de toutes les conceptions nées de la « modernité ». La notion de «théocratie missionnaire» ne peut alors être maniée qu'avec une grande prudence, tant elle est lourdement chargée d'arrière-plans idéologiques, de connotations péjoratives ou, plus rarement, laudatives. Les guillemets s'imposent donc. Non qu'il s'agisse d'un concept neuf, et même bien au contraire: il apparaît sous la plume des marins et autres observateurs européens ou nord-américains dès la première moitié du XIxe siècle, bien avant que la colonisation ne mette un tenne à ces régimes, et leur survit souvent de plusieurs années, parfois même jusqu'à aujourd'hui. Le vice-amiral Aube2 conclut son panorama des régimes politiques océaniens au début des années 1870 par « [...] enfin, à Mangaréva et aux Wallis, sous les dehors d'une royauté sans pouvoir, le gouvernement n'est qu'une théocratie catholique3». Quelques décennies plus tôt, Moerenhout, consul des Etats-Unis puis de France à Tahiti, se montre tout aussi explicite quant à la position des pasteurs de la London Missionary Society dans l'archipel: «Les missionnaires [...] modelaient à tort et à travers gouvernements, lois, institutions, arts, sciences, fabriques, etc. »4

2 Hyacinthe-Laurent-Théophile Aube (1826-1890) commande en 1870 La Mégère avec laquelle il fait campagne dans le Pacifique lorsque éclate la guerre franco-prussienne. Il y retourne pour une nouvelle campagne après le conflit et commande alors le croiseur Le Seignelay puis La SmJoie.Promu au grade de vice-amiral en 1886, il détient le portefeuille de ministre de la Marine de janvier 1886 à mars 1887. Il a beaucoup publié, en particulier dans La Revue des deux mondes et L~rchipel des Philippines. L'essentiel en est regroupé dans deux recueils, respectivement intitulés Entre campagneset A terre et à Bord. 3. Th. Aube, Entre deux campagnes,Paris, 1881, p. 121. 4.]. A. de Moerenhout, Voyage aux îles du Grand Océan,t. I, Paris, 1837,p. 336. 19

notoire,

Mais Aube, dont l'appartenance à la franc-maçonnerie est affiche un anticléricalisme virulent tandis que Moerenhout5,
-

catholique francophile

avant de devenir consul de France à Tahiti -, ne

considère pas d'un œil particulièrement bienveillant l'œuvre des zélateurs du protestantisme britannique. Le débat autour de la notion de théocratie chrétienne est donc dès cette époque fortement teinté d'idéologie. Pour les

adversaires de l'entreprise d'évangélisation, les prétendues théocraties
I

chrétiennes incarnent la, quintessence des turpitudes et des méfaits du christianisme. L'absolutisme clérical sous lequel, selon les libres penseurs, la papauté a maintenu trop longtemps l'Occident - affranchi grâce aux Lumières et à leurs h~ritiers -, se déplace à l'autre bout du monde, en Océanie. Certes, il existe des critiques pleines de sympathie à l'égard de la dynamique de l'évangélisation et qui ne s'en désolent pas moins de certaines déviations, d'abus de pouvoir auxquels peuvent être conduits des missionnaires livrés à eux-mêmes. Néanmoins, pour beaucoup, la théocratie, loin d'être un simple épiphénomène, représente le stade suprême de l'impérialisme chrétien. S'adressant au Corps législatif lors de la séance du 11 mars 1870, le comte de I<'ératry6 appuie son discours anticlérical sur une attaque en règle des Gambier du père Laval7 et obtient d'ailleurs le dép art de ce dernier:
5. Jacques-Antoine de Moerenhout (1796-1879), originaire de Belgique, s'installe d'abord à Papeete comme négociant et y épouse une indigène. Il est nommé consul des Etats-Unis en 1835. En 1837 est publié, en deux volumes, son Vtryageaux îles du Grand Océan.En 1836, il tente, vainement, de protéger les pères Laval et Caret, finalement expulsés de Tahiti. Son intervention énergique lui vaut d'être relevé de ses fonctions. Il dénonce alors l'influence politique du pasteur Pritchard. Présenté comme consul de France par l'amiral Dupetit-Thouars en 1838, il reçoit du même la direction du gouvernement provisoire dl! protectorat en 1842 avec le titre de commissaire du Roi. En 1843, il est relevé de ses fonctions, mais nommé directeur des Affaires indigènes, poste où il se rend fort utile par sa connaissance du pays et des hommes. Cependant, l'hostilité à son égard des Britanniques, et en particulier des missionnaires, pousse la France à l'envoyer en Californie en 1845. 6 Le comte Emile de Kératly (1802-1905), ancien militaire et écrivain prolixe, se fait, en 1870, l'écho au Corps législatif des griefs de tous les anticléricaux de Tahiti contre la « théocratie catholique» du père Laval aux Gambier. Il n'a, pour sa part, aucune connaissance directe de la situation 7. Louis Laval (1808-1880), autrement dit le père Honoré Laval, représente, pour les adversaires comme pour les admirateurs de l'œuvre missionnaire catholique en Polynésie, l'expression la plus aboutie de cette idée de théocratie.chrétienne. Ce prêtre de la Congrégation des Sacrés Cœurs de Picpus semble avoir un véritable don pour se trouver au centre des polémiques et des controverses. Membre du premier contingent de picpuciens débarquant aux Gambier en 1834, il tente, sur ordre de Mgr Rouchouze, et avec Caret, d'établir une mission à Tahiti en 1836. Leur expulsion déclenche l'intervention française en Polynésie. Laval est le principal artisan de l'évangélisation de l'archipel des Gambier sur lequel il règne longtemps en maître. Mais ses affrontement croissants avec des marins et résidents européens conduisent Mgr 20

Ce chiffre [de la population, estimée à 1.267 habitants] se trouve de beaucoup réduit aujourd'hui, grâce au jeûne imposé aux insulaires et à l'abus de leur profession de plongeur pour la pêche des perles. C'est ici qu'il me faut dire que ce n'était pas le roi qui régnait dans ces îles. Ce n'était pas non plus la régente Marie- Eutokia qui succéda au roi son mari; mais depuis plus de quarante ans, ce sont les représentants de la mission de Picpus.

Le ton est donné. La charge est sans nuance et de toute évidence quelque peu pa~sionnée et excessive, ne serait-ce que quand IZératry s'indigne de ce que les Gambier ploient sous le joug picpucien depuis « plus de quarante ans » alors que les premiers missionnaires en foulent le sol à peine trente-cirq ans auparavant! L'anticléricalisme militant dont le discours sur les théocraties missionnaires est le vecteur apparaît tout aussi clairement dans un article paru à la même époque, en 1869, dans le Réveil et signé de Jacolliot, ennemi juré du père Laval :
Après avoir converti tous les naturels de ces îles qui comptent à peine deux mille habitants ils Ues missiormaires picpuciens] ont implanté là un gouvernement théocratique qui dépasse tout ce que l'on peut concevoir de plus attentatoire à la dignité humaine. Non contents de cela, ils ont fait comme leurs confrères de l'Inde et de la Chine qui, pour la plus grande gloire de Dieu, se sont établis banquiers, spéculateurs sur le riz, marchands de soie et de coton et rachètent, dans les Annales de la Propagationde la Foi, de pauvres petits chinois qui n'ont jamais été à vendre. Ces Messieurs de Picpus, aux Gambier, ont monopolisé entre leurs mains la pêche de la perle et de la nacre. [...] Les habitants de ces îles ne sont que des coolies, esclaves occupés à la pêche qui engraisse la mission. Les missionnaires sont bien accusés de concentrer « tous les travers et les noirs desseins du cléricalisme.8 » Pendant longtemps, jusqu'aux années 1970, dans un contexte français de laïcité et parfois d'anticléricalisme, toute forme de prosélytisme était frappée d'infamie et les missions entachées d'une certaine honte, même au regard des chrétiens. L'étude de la diffusion du christianisme ne pouvait donc bénéficier de ce capital de sympathie qu'Henri-Irénée Marrou a voulu montrer indispensable à toute histoire des mouvements de spiritualité. Depuis une vingtaine d'années, grâce en particulier aux chercheurs du Centre de recherche et d'étude sur la diffusion et l'inculturation du christianisme de

Jaussen, en 1871, à envoyer le turbulent missionnaire à Tahiti pour apaiser les critiques contre les missions qui se cristallisaient autour de lui. Il meurt en 1880 dans l'exil et la nostalgie. Il laisse une très abondante correspondance et de nombreux manuscrits de première importance pour la connaissance des îles polynésiennes et de leur histoire. 8. R. Rémond, LJanticléricalismeen France de 1815 à llosjours, BnJxelles, 1985, p. 105. 21

Lyon, elle redevient l'objet de travaux qui tendent à mettre l'accent sur la complexité des phénomènes liés à J'action des missionnaires, à leur adaptation à des situations inédites, et aux modifications apportées par l'introduction de l'Evangile dans l'histoire de ces nouveaux terrains d'apostolat. S'interroger sur le bien fondé de la notion de théocratie missionnaire en Polynésie, c'est donc d'abord tenter de quitter le champ des passions et des querelles idéologiques. Ce n'est pas, là 'une démarche aisée car les témoignages de l'époque, même ceux qui se prétendent les plus objectifs, portent l'empreinte d'un certain nombre d'a pn:ori. Les terres perdues de l'océan Pacifique, en effet, onlt toujours, depuis le mythe hérité de l'Antiquité, du « continent austral» et celui, épanoui au XVIIIe siècle à la faveur des écrits de Rousseau, du «bon sauvage », servi de localisation à des mondes imaginaires destinés à placer l'Europe face à sa propre image. À partir de la Polynésie, s'élaborent des discours destinés à dévaloriser la civilisation occidentale ou, au contraire, par un effet de répulsion, à en louer les mérites. Alors, la notion de théocratie missionnaire est-elle à mettre sur le même plan que celle du bon sauvage ou celle de l'affreux cannibale, déjà présente chez Montaigne, i.e. une construction intellectuelle dans laquelle le phantasme relaie la réalité - et ce à des firis démonstratives? Ce discours sur les théocraties missionnaires, toutefois, s'avère intéressant car polysémique. Si le bon sauvage servait essentiellement à dénigrer l'Occident et le christianisme, le cannibale à montrer la supériorité du civilisé sur l'homme à l'état de nature, l'idée de théocratie missionnaire se retrouve à la fois chez les plus farouches adversaires de l'évangélisation et plus rarement chez ses admirateurs, voire chez les missionnaires euxmêmes. Face à l'Occident déchristianisé, gagné par le matérialisme et toute autre forme de subversion, la Polynésie semble offrir pour certains le visage de la réconciliation du trône et de l'autel et d'une société respectueuse de « l'ordre naturel ». En quelques décennies, la situation a radicalement changé et les deux discours idéologiques se sont inversés sur le même espace géographique. Les détracteurs du christianisme, qui voyaient naguère dans la Polynésie des antipodes l'illustration de la bonté de l'homme primitif, loin liu carcan de la religion, déplorent maintenant que ces mêmes îles soient passées sous le joug du christianisme le plus absolutiste. De la terre d'asile du bon sauvage, l'Océanie insulaire est devenue le refuge des formes les plus abominables de l'obscurantisme. Inversement, certains chrétiens, qui considéraient l'Océanien primitif comme un être foncièrement mauvais car ignorant du message de l'Evangile, se mettent, pris dans l'adversité d'une société de plus en plus matérialiste et anticléricale, à regarder les îles du 22

Pacifique comme des havres de chrétienté. Ce déplacement s'explique tant par les changements que co~naît la Polynésie sous la houlette des missionnaires que par ceux qui affectent un Occident en pleine mutation. Toutefois, si ce concept de théocratie sous-entend certaines appréciations a prion' sur les missionnaires et l'évangélisation, il véhicule également de manière sous-jacente l'idée somme toute très européocentriste de la totale passivité des insulaires dans leur propre histoire. Il revêt, donc, une connotatio~ doublement provocante puisqu'elle sous-entend un jugement de valeur sur les missionnaires mais aussi sur les insulaires. C'est pourquoi les tenants d'une histoire « décolonisée» s'insurgent contre les expressions gafvaudées de « théocratie missionnaire» ou encore de « royaume missionnaire » qui retirent aux Polynésiens toute participation à la transformation politique de leurs archipels. La notion de théocratie missionnaire est donc contestée à la fois par ceux qui veulent mesurer la responsabilité exacte des missionnaires et par ceux qui souhaitent réhabiliter le rôle des indigènes dans leur propre histoire et lutter ainsi contre une interprétation trop réductrice de tout un ensemble de phénomènes liés, quelquefois un peu rapidement, à l'impérialisme du Vieux continent. On ne saurait accepter sans les discuter les conceptions plus ou moins héritées du XIxe siècle et bien illustrées par l'HZ~ftoire la Po!yné.rieon'entaled'Eugène de Caillot, doublement marquée idéologiquement, puisque à la fois
profondément européocentriste - pour ne pas dire condescendante teintée d'anticléricalisme. Poser l'égard des indigènes - et fortement à le

problème de la validité de ce concept, c'e.st donc aussi tenter de rendre aux Polynésiens ce qui est aux Polynésiens et aux missionnaires la juste part qui leur revient dans l'histoire de l'Océanie, sans oublier l'interférence d'un troisième groupe d'acteurs: les Européens et Nord-Américains de passage. Cependant, si l'on ne peut qU€ déplorer le fait que ces jugements hâtifs accordent un trop grand poids et une confiance quasi illimitée à des sources purement occidentales, témoignages tant des marins, des commerçants que des missionnaires eux-mêmes, force est de reconnaître que ce sont là quasiment les seuls documents existants. Tout est donc dans la manière de les traiter. C'est pourquoi une optique comparative paraît particulièrement appropriée. La polémique sur les théocraties missionnaires polynésiennes est en effet soulevée, depuis le XIxe siècle à propos d'un certain nombre d'îles et archipels du Grand Océan, évangélisée soit par des pasteurs protestants, soit par des prêtres catholiques et qui présentent des réalités parfois très différentes. En confrontant les témoignages sur ces archipels, qui connaissent des situations et des évolutions variées, on peut tenter de cerner davantage cette notion si sujette à caution de « théocraties

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missionnaires» et examiner sa pertinence à propos de l'histoire polynésienne du XIXesiècle. Le régime politique de la théocratie semble en effet avoir cours dans des contrées éloignées ou dans un passé très reculé, de préférence les deux, comme c'est le cas pour l'ancienne Egypte, par exemple. De surcroît, la culture judéo-chrétienne n) a dans l'histoire coïncidé avec ce modèle que beaucoup plus rarement que ce que l'on serait tenté de croire: on en trouve certes des exemples d~s l;ancien Israël, dans l'Empire romain d'Orient, peut-être plus récemment dans la Genève de Calvin et les Etats pontificaux. En Occident, quelle qu'ait pu être l'influence de l'Eglise sur les autorités civiles - et réciproq~ement -, et même si rares sont les époques et les domaines où les clercs respectent la prescription de Jésus Christ: « rendre à César ce qui appartient à César», le trône et l'autel, pour être alliés n'en demeurent pas moins distincts, le religieux jouant un rôle de contre-pouvoir pour le politique. Les missions, quant à elles, accompagnent généralement les colonisateurs et entretiennent avec eux des relations parfois conflictuelles, mais toujours d'étroite dépendance; elles n'ont donc jamais toute la latitude nécessaire pour réaliser de véritables utopies chrétiennes, du moins à l'échelle des nouveaux Etats. À un plus modeste niveau, celui du clan ou village par exemple, on trouve des cas de micro-théocraties, les « réductions » du Paraguayen étant les plus célèbres. La Polynésie présente donc un visage d'autant plus intéressant qu'extrêmement original. Toutefois, il convient de ne pas tomber dans un nouveau travers, celui du « nombrilisme» de l'histoire des îles, qui en majore la singularité, et considère que ce qui se passe dans ces mondes à part, protégés par l'insularité, ne ressemble à rien de ce qui arrive ailleurs. Selon J. M. Regnault, cette déformation touche même les meilleurs chercheurs travaillant sur la Polynésie, à commencer par les auteurs de la par ailleurs excellente EnçycloPédiede la PolYnésiequi choisissent des titres ou sous-titres de chapitres tels « L'originalité de la construction chrétienne» ou « une continuité paradoxale»9. Pris individuellement, la plupart des traits de l'évangélisation et du christianisme polynésien se retrouvent dans d'autres aires géographiques, parfois même en Europe: c'est leur association qui est particulière à certaines îles de Polynésie. La modeste taille des entités territoriales auxquelles ils étaient confrontés, le peu d'intérêt que leur accordaient les puissances coloniales, permettent dans certains cas aux missionnaires, protestants ou catholiques, de façonner selon leurs vœux des populations indigènes, souvent relativement malléables car déstructurées
9. J -M. Regnault, 1945 et 1992, Papeete, L'histoire institutionnelle 1992, pp. 735-736 et politique de l'Océanie et de la Po!Jnésie française entre

24

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colonisation politique ne débute souvent que deux ou trois décennies, voire
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Enfin, le monopole doit aussi être politique, économique, social et administratif. Pour en être les théocrates, les missionnaires doivent avoir bénéficié d'un laps de temps suffisant seuls face aux populations insulaires, avant l'annexion de ces îles par les puissances occidentales. Ce décalage chronologique entre christianisation et colonisation, si essentiel, est très variable d'une île à l'autre, pouvant aller de quelques années seulement à plusieurs décennies. Tahiti" terre pionnière pour la London Missionary Society qui y envoie son premier contingent de missionnaires à bord du Duff en 1797, passe sous la tutelle de la France en 1842. Hawaii, où les missionnaires de l'American Board of Commissioneers for Foreign Missions débarquent Ien 1820 ne devient possession des Etats-Unis d'Amérique qu'en 1898. Les îles Tonga, ou archipel des Amis, reçoivent la visite, sans lendemain, de catéchistes de la LMS dès 1799, mais ne deviennent terre de christianisation pour la Wesleyan Methodist Missionary Society que dans les années 1820: Walter Lawry y fait une première tentative infructueuse en 1822 et repart après seize mois. Il n'est relayé par Thomas et Hutchinson qu'en 1826. Les îles ne passèrent sous protectorat britannique qu'en 1899. Les îles Cook investies par des catéchistes de la LMS en 1821, et dont l'évangélisation commence véritablement sous la tutelle de John Williams en 1823 sont annexées par la Grande-Bretagne en 1888. Les îles Gambier, première implantation réussie des pères picpuciens, en 1834, deviennent protectorat français en 1881. Wallis et Futuna, enfin, évangélisées par les maristes à partir de 1837, passent sous protectorat français en 1881. Ces six archipels semblent poser le mieux la problématique de la théocratie en ce qu'ils réunissent les conditions optimales pour la réalisation de ce modèle. Quatre d'entre eux sont dans un premier temps la chasse gardée de l'évangélisation protestante: Tahiti, Hawaii, Tonga et les îles Cook. L'archipel des Gambier et les îles de Wallis et Futuna sont, quant à eux, christianisés par des missionnaires catholiques. L'optique de l'histoire religieuse comparée s'impose: la même notion, celle de théocraties missionnaires, recouvre des réalités fort différentes et il convient d'en explorer les variations. Si le décalage chronologique entre évangélisation et colonisation ~st au cœur de la problématique, il n'est pas seul à détenniner les limites de cette étude, elles aussi variables selon les îles. Cette périodisation, largement liée à des facteurs exogènes, indépendants de la volonté des missionnaires, dépend de la durée de ces régimes de théocraties missionnaires, d'où l'expression volontairement vague de «premier XIxe siècle ». À Tahiti, si la LMS arrive en 1797, elle abandonne dès 1844 cette terre où elle régnait en maîtresse peu de temps auparavant, affaiblie par ses querelles avec le 26

protectorat français: et la mort d'Henry N ott10. Si les missions évangéliques de Paris reprennent le flambeau du protestantisme à Tahiti, ils héritent d'une situation difficile et doivent composer avec le pouvoir français et leurs rivaux catholiques. Aux Hawaii, la théocratie des missionnaires américains de l'ABCFM est beaucoup plus éphémère, puisque, présents dans l'archipel depuis 1820, ceux-ci assistent à la mise en place d'une monarchie constitutionnelle, avec l'adoption de la constitution de 1840, compromis entr~ l~s pouvoirs traditionnels, les missionnaires et les nouveaux intérêts occidentaux concernés, et surtout à l'installation forcée du catholicisme qui sonne le glas de k;ur omnipotence. Aux Tonga, l'on peut égalemenr considérer que la constitution de 1850, en fixant les prérogatives des uns et des autres fait entrer l'archipel dans une ère d'occidentalisation et de modernisation. Certes, l'on est légitimement en droit de se demander si, dans cet Etat où le roi est chef de l'Eglise, la théocratie ne se maintient pas jusqu'à aujourd'hui. Aux Gambier ou à Wallis et Futuna, suffisamment isolées du monde extérieur, l'avènement du protectorat français ne marque pas pour autant la mise en question des théocraties missionnaires, qui perdurent sous le «règne» du père Laval et de Mgr Bataillon. Certes, on ne saurait toutefois prolonger ces systèmes jusqu'à l'exil du premier ou la mort du second, la complexification des intérêts en jeu et la montée des critiques étant les signes avant-coureurs d'un inexorable déclin, mais le pouvoir. des missionnaires s'y maintient au moins jusqu'aux années 1860. La même pérennité se retrouve aux îles Cook où l'édifice bâti par John Williams lui survit bien après sa mort tragique en 1839. Dans tous ces archipels la forte imprégnation du religieux dans le politique se prolonge jusqu'à nos jours, à tel point que l'on peut y voir un phénomène typiquement insulaire. Ainsi délimitées dans l'espace et le temps, ces théocraties missionnaires polynésiennes s'inscrivent dans un double contexte, contexte européen et contexte polynésien. Il est donc nécessaire d'en examiner d'abord la « pré-histoire» afin de d.éterminer pourquoi elles voient le jour et

10. Henry Nott (1774-1844) est avec John Jefferson, la personnalité marquante de cette première communauté protestante dans les Mers du Sud. Célibataire, il appartient au premier convoi de missionnaires qui débarque du Du.ffà Tahiti le 6 mars 1797, et à la petite minorité qui décide d'y demeurer, envers et contre tout, un mois plus tard. Doué de grandes capacités linguistiques, il est l'auteur du premier prêche en Tahitien, le 10 août 1801 Il exerce une grande influence sur le roi Pomaré II. En 1812, il se marie avec Miss Turner, envoyée à cette fin par la LMS. Il joue un rôle détenninant dans la rédaction du code Pomaré et participe activement à la traduction de la Bible en Tahitien, qu'il présente à la reine Victoria en 1838. A sa mort, en 1844, il est enterré, selon sa volonté, tout près de Pomaré II. 27

s'épanouissent justement à cette époque et dans ces îles. La genèse de ces théocraties missionnaires pose en effet une question importante: sont-elles la mise en application dans des archipels de moindre résistance - on retrouve le thème de la passivité insulaire - d'utopies missionnaires rêvant d'exporter aux antipodes la cité de Dieu, ou bien naissent-elles de circonstances particulières, fruits de la rencontre entre la situation originale de ces îles et des missionnaires à la personnalité exceptionnelle? Ce problème de la préméditati~n du projet théocratique ouvre sur le débat, si violent à l'époque, de leur essence: représentent-elles l'aboutissement d'un processus de christianisation non contrarié ou ne sont-elles que des accidents de l'histoire? Une fois analysés le pourquoi et le comment de la mise en place de tels systèmes, l'examen de leurs caractéristiques s'impose, afin de déterminer la validité de ce concept de théocraties missionnaires. En d'autres termes, il faut se demander jusqu'à quel point et de quelle manière les missionnaires contrôlent la vie publique mais aussi privée des insulaires. Enfin, les contestations et les mises en questions que subissent ces théocraties missionnaires à la fin de leur histoire en révèlent à la fois les forces et les fragilités. L'étude de ces théocraties d'origine européenne ou nordaméricaine doit prendre en compte leur importance respective, sans toutefois oublier un autre paramètre: l'intérêt des fonds d'archives et la richesse de la documentation. Il convient, en premier lieu, de distinguer ces théocraties sur le plan confessionnel: deux fatholiques (aux Gambier et à Wallis et Futuna), quatre protestantes (à Tahiti, à Hawaii, aux îles Cook, aux Tonga). Celle instaurée par les puritains américains à Hawaii, magistralement étudiée dans la thèse monumentale de l<.uykendall, The Hawaiian Kingdom, et d'une durée de vie somme toute fort brève, présente un intérêt essentiellement comparatif, ne serait-ce que parce qu'elle met en scène des missionnaires du Nouveau monde et non plus du Vieux continent. Pour ce qui est de la première théocratie en date, celle de Tahiti, où la LMS s'établit dès 1797, les archives ont été largement étudiées, mais surtout dans une optique plus globale d'histoire des relations internationales. Et dans le cadre de l'histoire locale, la notion de théocratie demeure très controversée. Les îles Cook, quant à elles, sont marquées par ia personnalité très charismatique de John Williams; quoique le christianisme d'Etat y soit une réalité8 au moins aussi présente et certainement plus durable qu'à Tahiti, il suscite infiniment moins de polémiques. Les Tonga seraient plutôt à rapprocher de Tahiti et des Hawaii. La notion de théocratie y est également relativement contestée, car aux remarquables figures de missionnaires que sont John Thomas et plus tard Shirley Baker, fait pendant celle du fameux roi George 1er. Pour ces trois 28

archipels, une abondante bibliographie, pour l'essentiel en langue anglaise, témoigne de l'intérêt suscité et des passions soulevées par les missions, même si le débat autour de la réalité des théocraties chrétiennes conduit pour l'heure à des apories. Les îles Gambier, quant à elles, offrent des archives quasi inexplorées. Pourtant, la longévité du régime et la violence des polémiques autour de l' œuvre et de la personnalité emblématiques du père Laval leur conf~rent une valeur exemplaire. Tout aussi marquées par Bataillon, Wallis ~t Futuna constituent en quelque sorte le pendant mariste des Gambier, quoique davantage épargnées par l'acrimonie des voyageurs européens et des autorités françaises. Leurs archives ont été étudiées de façon très systé1jllatique et très complète par Frédéric Angleviel. Au total, la notion de théocratie dans chacun de ces archipels n'a jamais vraiment fait l'objet d'une étude capable d'épuiser la question. Il parait intéressant de tenter une approche synthétique de la question, approche passant nécessairement par une étude comparative de ces gouvernements missionnaires. Cette démarche semble pouvoir fournir de nouveaux éléments de réponse aux controverses nées autour de cette notion.

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CHAPITRE PREMIER

DES THEOCRATIES AUX THEOCRATIES

INDIGENES MISSIONNAIRES

Telles que les dépeignent les observateurs contemporains, témoins de passage ou missionnaires eux-mêmes, ces théocraties insulaires apparaissent comme des phénomènes incongrus tant dans leur époque, celle de l'épanouissement de la modernité, que dans leur localisation, le Grand Océan, où vit d'homme à l'état de nature, aux antipodes du chrétien occidental policé: elles sont décrites comme des créations ex nihilo, aberrations rétrogrades ou miracles, toujours inscrites à contre-courant de l'histoire. Comme tout événement, elles naissent en fait dans un contexte précis, double de surcroît: celui de l'Europe ou de l'Amérique du Nord qui les envoie et celui de la lointaine Polynésie qui les accueille. La mise en place de ces théocraties missionnaires a d'abord en effet pour toile de fond les réveils religieux et le renouveau apostolique qui marquent l'Occident chrétien à partir de la fin du XVIIIesiècle. Par ailleurs, un nouveau champ d'apostolat s'ouvre pour les missionnaires de cette époque: l'Océanie insulaire, avec tout ce qu'elle représente dans l'imaginaire européen de l'époque ;. des hommes, des sociétés de missions relèvent le défi et se lancent dans l'aventure. Le profil socioculturel des missionnaires en partance pour la Polynésie permet en partie de comprendre la manière dont ils conçoivent et mènent à bien l'évangélis ation. Plus que la mise en pratique de desseins prémédités, ces théocraties insulaires semblent en fait être le fruit de la conjonction d'éléments singuliers. Le premier de ces éléments est la personnalité de certains missionnaires, qui, grâce à leurs qualités, parfois à leurs défauts, et aussi, à un certain nombre de hasards, s'imposent comme des théocrates. L'aspect psychologique est d'autant plus important que l'isolement et la petitesse des îles majorent la part de l'initiative privée dans l'histoire insulaire. Si « forces profondes» il y a, elles sont avant tout à chercher du côté des individus; une seule personne peut en effet suffire à modifier le cours de l'histoire de ces très petites sociétés. Mais si les missionnaires acquièrent un tel pouvoir, une telle influence, n'est-ce pas parce qu'ils trouvent en Polynésie des structures politiques et religieuses prédisposées à accueillir ce type d'autorité? La théocratie en effet ne s'est-elle pas imposée à eux, au terme d'une observation empirique des réalités insulaires pré-

chrétiennes, comme le régime le plus propice à une évangélisation solide? Car c'est bien là que se situe l'autre aspect de la question: quelles sont les spécificités du terrain polynésien auquel se trouvent confrontés les premiers missionnaires? Ne s'agit-il pas tout simplement pour eux de combler le vide laissé par la décomposition des théocraties païennes? Dans quelle mesure, en effet, ces sociétés insulaires offrent-elles des prédispositions à l'installation d'un régime th,éocratique ? Ne sont-elles point elles-mêmes, d'une certaine manière" des théocraties, du fait du caractère sacré du pouvoir des rois et des chefs et de l'imbrication étroite des éléments civils et religieux dans toute la législation coutumière polynésienne? Ce n'est qu'en examinant ce Vjersant polynésien de la question que l'on pourra déterminer si les théocraties missionnaires sont le fruit d'une idéologie ou une réponse pragmatique à une situation donnée, celle de ces îles lors de l'arrivée des missionnaires. Or cette situation est faite des traditions propres à chaque archipel, mais aussi de l'histoire récente de ces îles, en particulier des bouleversements que ne manquent pas de causer les premiers et ponctuels contacts avec l'Occident. Pour pragmatique qu'elle soit, cette réponse n'en est pas moins conditionnée par les spécificités de chacune des grandes confessions chrétiennes; et l'on voit, dès les débuts de la christianisation, s'affirmer certains traits qui distinguent les pastorales protestantes et catholiques et ne sont pas sans conséquences tangibles quant aux modes d'évangélisation de l'Océanie. Ces différences déterminent le visage de ces nouveaux peuples
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