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Les traductions françaises des Mille et Une Nuits

De
238 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1996
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EAN13 : 9782296318076
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LES TRADUCTIONS FRANÇAISES DES MILLE ET UNE NUITS Etude des versions Galland, Trébutien et Mardrus

Collection Critiques Littéraires dirigée par Gérard da Silva Dernières parutions :
NGAL G.. Création et rupture en littérature africaine. BEK.RI T., Littératures de Tunisie et du Maghreb, suivi de Réflexions et propos sur la poésie et la littérature. KADIMA-NZUn M., (sous la coordination de), Jean Malonga écrivain congolais ( 1907-1985). SCHUERKENS U., La colonisation dalts la littérature africaine (essai de reconstruction d'une réalité sociale).. .PAGEAUX D.. Les ailes des mots, 1994. BENARAB A., Les voix de l'exil. BARDOLPH J., Création littéraire et maladie en Afrique, 1994. BOlITET de MONGI M.. Boudjedra l'insolé. 1994. NGANDU NAKASHAMA P., Le livre littéraire, 1995. GOUNONGBÉ A.. La toile de soi, 1995. BOURKIS R., Tahar Ben Jelloun, la poussière d'or et laface masquée, 1995. BARGENDA A., La poésie d'Anna de Noailles, 1995. LAURETTE P. et RUPRECHT H.-G. (eds). Poétiques el imaginaires. Francopolyphonie littéraire des Amériques, 1995. KAZI- TAN! N .-A..Roman africain de languefrançaiu au carrefourde l'écrit et de l'oral (Afrique noire el Maghreb), 1995. BELLO Mohaman, L'aliénation dans Le pacte de sang de Pius Ngandu Nkashama, 1995. JUKPOR Ben K'Anene, Etude sur la satire dans le théâlre ouesl-africain francophone. 1995. . BLACHERE J-C., Les totems d'André Brelon. Surréalisme el primilivi.rme littéraire, 1996. CHARD-HUTCHINSON M., Regards .tur la fiction brève de Cynthia Ozick. 1996, ELBAZ R,. Tallar Ben Jelloun ou l'inassouv~'se.meltt du dé:.'ir narratif, 1996. GAF AITI Hafid, Les femmes dans le roman algérien, ] 996. CAZENA VE Odile, Femme.r rebelles Nai.\'swtce tl'Ult rwuw!.wI remU/fI "fricain "Il féminin, 1996 CURATOLO Bruno (textes réunis par), Le chant ele. Minerve, Le:.' écrivaills el leurs lectures philosophique.r, 1996. CHIKHI Beida, M"ghreb ell textes. Écritures, !tÜwire, savoirs el s)'mbolique.t, ] 996. CORZANI Jack, Saint-Johlll'er,re, les onllé,!s tl,''/;''.",OI;'II/, 1996. LEONI Margherita, Stt!lItlha/. la peinture à l'oeul're, 1996.

(Ç) L'Harmattan, 1996 1SBN: 2-7384-4183-1

Sylvette LARZUL

LES TRADUCTIONS FRANÇAISES DES MILLE ET UNE NUITS
Etude des versions Galland, Trébutien et Mardrus
précédée de Traditions, traductions, trahisons
par Claude BREMOND

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

Traditions, traductions,

trahisons...

L'amplitude des adjonctions, suppressions, permutations, altérations de toute sorte que les traducteurs (ou soi-disant traducteurs) se sont permises depuis trois siècles sur des textes qu'ils présentent comme appartenant aux Mille et une nuits est pratiquement sans limite: on peut traquer leurs infidélités à l'échelle du mot, de la phrase, du paragraphe, de l'épisode, du conte, du cycle de contes: la moisson sera presque toujours fructueuse. Comment l'expliquer? Tout d'abord par le flou de l'objet ainsi désigné. Avec les Mille et une nuits, en effet, on n'a pas affaire à un monument scripturaire protégé par la dévotion populaire et la vigilance des clercs: leur statut n'est ni celui des poèmes homériques ni celui de la Bible ou du Coran, mais celui d'une littérature encore proche de l'oralité, et qui a d'abord recouru à l'écriture moins pour préserver la lettre de son texte que pour fournir un canevas mnémotechnique à l'improvisation des conteurs. C'est donc une compilation aussi inachevée dans sa construction d'ensemble que dans le détail. de son exécution. Seuls le récit-cadre et les premiers contes (correspondant à peu près aux 282 nuits du manuscrit le plus ancien, daté du XIVe s. et dit "manuscrit Galland") peuvent être considérés comme fixés avec quelque précision; encore .le texte de ce noyau premier est-il donné par une pluralité de textes divergents, souvent lacunaires, et rédigés dans un style sans apprêt, cursif et parfois même relâché. De là vient que le respect des règles de fidélité au texte normalement reconnues, ne disons pas depuis le XIXe s., mais dès l'aube des temps modernes, ne s'est pas imposé au traducteur occidental dans les conditions habituelles: il n'a été tenu, ni par sa déontologie personnelle, ni par le contrôle externe de lecteurs compétents. Tout au contraire, il a été exposé à une tentation permanente de laxi~me, alimentée à la fois par la nature flottante de son texte et par le goat mal éclairé de son public. 5

Cette tentation est en particulier illustrée par l'absence croissante de rigueur qu'on peut observer dans l'évolution des traductions qui paraissent en livraisons successives, comme ce fut le cas pour Galland et Mardrus, deux auteurs dont la production s'étale sur une dizaine d'années. Galland, savant d'une probité par ailleurs rigoureuse, n'a jamais conçu son travail comme portant sur une oeuvre littéraire dont il aurait dû s'obliger à respecter la lettre, fût-ce de loin: son intention affichée n'est pas de traduire les Nuits, mais de faire connat"tre des contes arabes. Le contexte littéraire qui a présidé à ce projet est par luimême assez significatif. Entre 1694 et 1700, Perrault et Mme d'Aulnoy ont mis à la mode le conte de fées. Concurremment, le public cultivé a découvert avec curiosité les charmes exotiques des littératures indiennes, arabes et persanes (fables de Pilpay, Kalila et Dimna). Ce double engouement de la bonne société encourage l'orientaliste, Professeur de langue arabe au collège royal, à puiser à ses moments perdus dans les manuscrits qu'il a sous la main pour montrer que le merveilleux oriental ne le cède en rien à celui de ces contes français que, dit-il, "l'on publia ces années dernières avec tant de profusion qu'il semble enfin que l'on en soit rebuté". Galland était parti d'un manuscrit de Sindbad le marin, non découpé en Nuits, dans lequel deux thèmes venus de l'antiquité classique, les épisodes de Polyphème et de Circé, avaient attiré son attention. Un informateur oriental lui ayant appris que les aventures de Sindbad faisaient elles-mêmes partie d'un "recueil prodigieux de contes semblables intitulé Les Mille et une nui('(sic}, il se mit en devoir d'en acquérir un exemplaire. Servi par la chance, il reçut bientôt de Syrie les trois volumes du manuscrit du XIVe s. que nous avons déjà mentionnés. Ce texte s'arrêtant à sa 282e Nuit, au milieu de l'histoire de Camaralzaman, Galland se mit en devoir de faire venir la suite. Entreprise vaine: nous savons aujourd'hui, grâce à deux copies syriennes du manuscrit Galland interrompues au même endroit que lui, que le quatrième tome (et les éventuels suivants) étaient déjà manquants à la fin du XVIe s. Publié en sept volumes de 1704 à 1706, le début de la traduction reproduit en gros la liste et l'ordre des contes donnés dans les trois volumes du manuscrit. Mais déjà on ne peut pas dire que Galland ait scrupuleusement respecté l'ordonnance du texte arabe: il a intercalé Sindbad le marin, qu'il a luimême découpé en Nuits, et il a fait passer Camaralzaman 6

avant Nourredin et Beder. L'histoire de Camaralzaman, dont il n'avait que le début, a été complétée par un autre manuscrit qui n'a jamais été identifié. Arrivé à ce point, Galland a de toute façon épuisé la matière disponible. Cherchant des contes de la même veine pour répondre à l'attente du public et au harcèlement de son éditeur, la veuve Barbin, il compose un huitième tome avec Ganem, l'esclave d'amour et le Dormeur éveillé, deux histoires dont il ne peut que présumer l'appartenance au trésor des Nuits. Survient alors un incident dont Galland n'est pas responsable, mais qui porte un coup sans remède à l'homogénéité de sa traduction. La veuve Barbin intercale entre Ganem et le Dormeur éveillé l'Histoire du Prince Zeyn al-asnam et celle de Khodaddad et ses frères, deux contes traduits du turc par Pétis de la Croix et destinés au recueil concurrent des Mille et un jours. Mis en position fausse vis-à-vis de son collègue et désolé par cette dénaturation de son oeuvre, Galland a pu se dire que ses Mille et une nuits, en tant que traduction, n'avaient désormais plus rien à perdre. Se remettant au travail pour achever son ouvrage, il recourt aux services d'un Maronite alépin qui séjourne à Paris. Hanna (c'est son nom) lui raconte des histoires relevant de la tradition orale syrienne. Galland en note le résumé dans son journal. S'il juge que le récit en vaut la peine, il en demande une rédaction arabe à son informateur ou le développe à loisir en l'étoffant de topoï de son cru et de descriptions inspirées d'ouvrages divers. Sept contes vont ainsi entrer dans le patJ;imoine mondial des Nuits à partir de 1712. Parmi eux, Aladdin etAU-Baba, destinés à devenir pour le public occidental l'exemple même du conte des Mille et une nuits. Mais Galland est de plus en plus pressé d'en finir. Brusquant sem dénouement, il retrouve le souci d'une chronologie oubliée depuis la 236e Nuit et écrit: "Mille et une nuits s'étaient écoulées dans ces innocents amusements". Cet artifice vaut à Schéhérazade le bénéfice d'une grâce anticipée. Il permet aussi au savant de retourner à des travaux érudits plus dignes de ses derniers jours. Les onzième et douzième tomes de sa traduction seront publiés en 1717, deux ans après sa mort. Quant aux derniers contes de Hanna, ils restent en plan sur le journal de Galland. Seuls par conséquent, méritent d'être considérés comme "traductions" des Mille et une nuits les contes s'étendant jusqu'à l' Histoire de Ganem. Le reste est compilation ou libre 7

développement de thèmes oraux. Par la suite, et jusqu'au milieu du XIXe s., ces Mille et une nuits, tantôt maintenues dans les limites que Galland lui-même avait fixées, tantôt enrichies des ajouts plus ou moins arbitraires de ses continuateurs français (Chavis et Cazotte, Caussin de Perceval), anglais (Scott) ou allemands (Habicht), conmll"tront de multiples rééditions, en français et dans toutes les langues européennes, modelant la forme et le contenu de ce qu'évoquera dans l'imaginaire occidental, jusqu'à l'aube du XXe s., l'expression Les Mille et une nuits. Dans le cas de Mardrus, l'évolution est différemment conditionnée, mais tout aussi spectaculaire. Elevé au Liban et en Egypte, cet illusionniste charmeur savait l'arabe et en pastichait les tournures avec autant de verve que d'intempérance. Bien introduit par sa première épouse, Lucie Delarue Mardrus, il séduit l'avant-garde des lettres (Mallarmé, Gide, Pierre Louys, Klingsor, Francis Jammes, Maeterlinck, Léon Blum...) et flaire que la vogue de l'orientalisme lui met une carte maîtresse en main. La base de sa traduction est l'édition Bûlâq, amendée, dit-il, par un manuscrit du XVIIe s. qu'il garde à l'abri des regards indiscrets. Renvoyant Galland aux allées du château de Versailles, il professe une soumission inconditionnelle à la lettre du texte: "une méthode, seule, existe, honnête et logique, de traduction: la littéralité, impersonnelle, à peine atténuée pour juste le rapide pli de paupière et savourer longuement". De fait, au début de son entreprise, Mardrus se tient encore assez près du texte de Bûlâq. Son défaut n'est pas encore tant de s'écarter du contenu narratif ou descriptif dans ses grandes lignes que de torturer les mots et les expressions les plus usuelles pour les gonfler d'une valeur expressive et stylistique baroque. C'est aussi qu'il ne se sent pas les mains libres par rapport à des intrigues qui, figurant au début des traductions précédentes, sont déjà connues de ses lecteurs. En revanche, quand plus tard il s'est agi de contes moins familiers au public français, et ce cas s'est de plus en plus fréquemment présenté au fur et à mesure que sa. traduction avançait, Mardrus a pu procéder sans risque à des altérations de plus en plus imponantes : l'appui de la Revue Blanche et du Tout-Paris de la Belle Epoque ayant réduit ses détracteurs au silence et consacré son autorité, l'''enchanteur Mardrus" sait que tout lui est permis. Tout sauf de décevoir le public des lettrés et des mondains qui lui font fête. Enhardi par le succès et sûr de n'être contredit que par quelques érudits sans 8

audience, il taille à tort et à travers dans le texte arabe, ajoute des développements érotiques de son cru, rejette des textes qui, bien que figurant dans. Bûlâq, lui semblent insuffisamment typés: à titre d'exemple, suppression de la deuxième partie de Camaralzaman c'est-à-direI'Histoire d'Amgiad et Assad; ou encore transformation du dénouement de l'histoire d' Hamad le Bédouin, grâcié et non mis à mort; ou encore, dans Hasan de Basra, défiguration de l'épisode de l'ascension de la montagne (sans doute pour éviter des redites par rapport à Jânshâ, où une version de cette ascension existe déjà), puis interpolation de l'épisode baudelairien de la géante, et enfin retour brusqué à Bagdad de Hasan et de sa petite famille. Et pour finir, parce qu'il faut remplacer les contes de Bûlâq écartés et arriver malgré tout au compte fatidique de mille et une nuits, introduction en contrebande de contes pris dans d'autres recueils, les uns arabes (Spitta-Bey, Artin Pacha), les autres hindoustanis (Garcin de Tassy). Une évolution parallèle a donc conduit à quelques siècles de distance les deux traducteurs français les plus influents, malgré les profondes différences de leurs personnalités, à se soucier de moins en moins de la lettre du texte et de plus en plus de l'attente d'un public incomptétent et frivole. Si Les Mille et une nuits n'ont pas été respectées, c'est qu'elles n'ont pas paru respectables, ou du moins que le viol semblait légitime ou sans danger: chacun à sa façon, Galland et Mardrus l'ont bien compris, le premier sans y voir malice, le second effrontément. Il n'en reste pas moins que leurs Mille et une nuits, envisagées non comme texte arabe fixé par des manuscrits ou des éditions, mais comme monument mythique de la littérature universelle, sont une part majeure des Mille et une nuits. Même si on ne voulait les considérérer que comme un fait de littérature arabe, les Nuits ne s'identifieraient pas plus au manuscrit Galland, du XIVe s., qu'à l'édition Bûlâq, de 1835, ou à tout autre texte arabe, déjà connu ou restant à découvrir. A plus forte raison, si on les reconnaît pour un fait de civilisation mondial, elles ne sauraient être réduites aux Nuits d'un texte arabe, quel qu'il soit. Fidèles ou non, les grandes traductions européennes ont fait beaucoup plus que traduire un texte préexistant, elles ont fait exister ce texte et assuré sa notoriété. C'est tout particulièrement vrai des traductions de Galland et de Mardrus. Coïncidant par le temps de leur parution avec deux débuts de siècle qui ont marqué un apogée du rayon9

nement culturel français, elles sont, bien plus que les éditions arabes, responsables du prestige planétaire dont jouissent les Nuits depuis trois siècles, en Occident, mais aussi, par un effet de ricochet, jusque dans l'Orient arabophone sensible à l'influence culturelle occidentale. Savoir si ce prestige est de bon ou de mauvais aloi, c'est une autre question. Et c'est ce qui confère à l'étude de Sylvette Larzul une portée démystificatrice exemplaire: traquant jusque dans ses nuances stylistiques les plus fines, selon le cas, le préjugé inconscient, l'intention pédagogique louable, la complaisance éhontée du traducteur, elle retrace, dans les deux phases cruciales de son élaboration, le surgissement d'un univers textuel qui est encore, et sans doute pour longtemps, l'élément constitutif fondamental de notre représentation mythique de l'Orient. Claude Bremond Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales

ABRÉVIATIONS

Traductions françaises des Mille et une nuits G.tr.p. G.tr. Tr. Ma.p. Ma.
GALLAND, ed. princeps (12 vol.) GALLAND, ed. Garnier-Flammarion, 1965 (3 vol.) TREBUTIEN, ed. princeps (3vol.) MARDRUS, ed. princeps (16 vol.) MARDRUS, ed. Robert Laffont (coll. "Bouquins") 1985 (2 vol.)

Textes arabes des Mille et une nuits: G. M.M. B.
ms. n° 3609-3611 Ar. B.N. Paris (ms. Galland) ed. de G. par Muh'sin Mahdî (2 vol.) ed. Bûlâq (2 vol.)

SYSTEME DE TRANSCRIPTION

1. Consonnes

,

(1)

d' t' zh

b t th j h' kh d dh r z s ch

gh f q k 1 fi n h w

ç 2. Voyelles
brèves: a, i, u longues: â, î, fi

y

(1) non notée en début de mot

INTRODUCTION

Jusqu'à une date récente, les Mille et une nuits demeurèrent pour le public français l'oeuvre emblématique de toute la littérature arabe. A l'origine de leur découverte par l'Occident, un savant orientaliste, Antoine Galland, dont la traduction, publiée entre 1704 et 1717, connut d'emblée un immense succès qui déborda largement les frontières du royaume de France et gagna l'Europe entière. Succès en rien éphémère puisque le texte fut constamment réédité, même après la publication de traductions postérieures. La version Galland ne renferme cependant qu'une partie des contes appartenant à la tradition des Nuits, ce qui tient non au choix du traducteur, mais à l'histoire du texte arabe, les Alf layla wa-layla, oeuvre protéiforme dont la genèse couvre près de dix siècles. Les premières traductions des Mille et une nuits étant bien antérieures à l'achèvement, au plus tôt à la fin du XVIIIe siècle, du processus de développement de l'oeuvre, leur histoire ne saurait être comprise qu'en liaison avec celle du texte arabe. L'origine des Alf layla wa-layla se perd dans de grandes zones d'ombre, du fait de l'absence de manuscrit connu antérieur au XIVe siècle et de l'indigence des sources anciennes relatives au texte. Deux auteurs arabes du Xe siècle, Mas'ûdî et Ibn an-Nadîm, indiquent cependant que circulait en leur temps à Bagdad un recueil de contes traduit du persan, connu sous son titre original de Mille récits (Hèzâr afsânè), mais aussi sous celui de Mille nuits (ou Mille et une nuits, d'après certains manuscrits des Prairies d'Or de Mas'ûdî). Le recueil arabe ne conserva qu'une partie des Hèzâr afsânè - le Conte-cadre, d'origine indienne, notamment - et il s'enrichit progressivement de nouveaux récits, divers par leur provenance, mais marqués du sceau de la civilisation araboislamique. Au XIIe siècle, les Mille et une nuits semblent populaires en Egypte et, après l'effondrement du califat abbasside de Bagdad en 1258, c'est dans l'espace syroégyptien que se poursuit leur l'élaboration. A la fin du XVIe siècle ou au début du XVIIe, selon la datation habituellement

admise, prend fin la phase de génération des contes. L'histoire des Al! layla wa-Iayla se résume alors à celle d'un travail de compilation de récits empruntés à des sources diverses, le but des copistes étant de parvenir à un découpage en mille et une "nuitées", ainsi que l'attestent les manuscrits des XVIIe et XVIIIe siècles, fort disparates au demeurant puisqu'il n'existait pas de codification de l'oeuvre. A la fin du XVIIIe siècle ou au début du XIXe, le processus est achevé, et circulent alors au Caire un grand nombre de manuscrits très proches par leur contenu, la rédaction des contes et leur découpage en nuits. C'est sous cette forme, nommée ZER (Zotenberg Egyptian Recension), que le texte passe pour l'essentiel dans deux des principales éditions du XIXe siècle, l'édition égyptienne de Bûlâq (1835) et la seconde édition de Calcutta (1839-1842). On comprend ainsi pourquoi les récits introduits tardivement dans les Al! layla wd-Iayla ne pouvaient figurer dans la version Galland, qui représenta seule, durant tout le XVIIIe siècle, les Mille et une nuits en Europe. Si des Suites, tirées de matériaux variés, satisfont alors le goût d'un public friand de contes orientaux, ce n'est qu'au XIXe siècle, âge d'or de l'orientalisme, que paraissent dans différentes langues européennes de nouvelles traductions des Nuits, établies pour la plupart sur les éditions imprimées. Deux nouvelles versions françaises voient alors le jour. La première, due à l'orientaliste autrichien Joseph de Hammer, connaît une bien cruelle fortune, puisqu'établie directement en français, elle ne fut jamais éditée dans cette langue que dans la version Trébutien, réalisée d'après une traduction allemande du travail original. Publiée en 1828, la version Trébutien offre une importante collection de contes inédits, mais, gâtée par maintes faiblesses, elle ne rencontre aucun écho en dehors des cercles de spécialistes. Tel n'est pas le cas de la seconde, Les mille Nuits et une Nuit, due à Joseph-Charles Mardrus. Dès la publication des premiers volumes en 1899, l'ouvrage soulève l'admiration du Tout-Paris et connaît un succès retentissant. Portant la mention "traduction littérale et complète", il n'est pourtant en rien un modèle de fidélité au texte-source. Deux autres traductions des Mille et une nuits paraissent en français dans la seconde moitié du XXe siècle. Publiée en 1966-1967, celle d'Armel Guerne ne propose qu'une moitié du texte environ, à partir des "grandes et massives éditions", et semble inspirée de traductions diverses, notamment de celle du Britannique Lane, dont elle conserve la frilosité dans les séquences les plus libres. Quant à la traduction établie par 14

René Khawam sur les manuscrits, elle a donné lieu à deux éditions: la première est parue en 1965-1967 et la seconde, "entièrement refondue", en 1986-1987. Le traducteur refusant de voir dans les éditions imprimées autre chose qu'une falsification, il ne pouvait être question pour lui de donner un texte étendu et il livre donc ce que sont à ses yeux les Nuits "authentiques", son point de vue sur certains contes ayant d'ailleurs varié entre les deux éditions. La traduction Khawam regroupe en outre les récits autour de thèmes et supprime le découpage en nuits, si caractéristique. Ainsi, en cette fin de XXe siècle, la France ne s'est toujours pas dotée d'un texte des Mille et une nuits qui, par son ampleur et sa fidélité au texte-source, corresponde aux exigences d'une traduction moderne. Le retard avec maintes nations européennes est patent. Dès la fin du XIXe siècle, avec l'oeuvre de Burton, les Britanniques disposent d'un texte relativement satisfaisant. Les Allemands, les Russes et les Italiens possèdent également aujourd'hui un texte fiable, grâce aux travaux respectifs de Littmann, de Salier-Kratchkovsky et de Gabrieli. Toutefois, avec le début de la publication d'une nouvelle traduction due à Jamel Eddine Bencheikh et André Miquel, le public français peut désormais se faire une idée plus exacte d'une partie des contes des Alf layla wa-layla. Au total, six traductions des Mille et une nuits ont donc été réalisées en français. La dernière étant en cours de publication, il était difficile de l'inclure dans notre étude. Les cinq autres, de valeur inégale, n'offrent pas un intérêt identique; c'est donc aux deux versions qui jouirent d'un succès immédiat et constant et influencèrent les arts et les lettres, celle d'Antoine Galland et celle de Joseph-Charles Mardrus, que nous avons choisi de nous intéresser. Toutefois comme la traduction Trébutien se situe chronologiquement entre ces deux versions majeures, une place réduite lui a été consacrée. Etant donné le caractère protéiforme de l'oeuvre arabe et le fait que les traductions correspondent fréquemment à des compilations, il importait avant toute chose de définir très exactement le contenu des trois versions retenues. Pour ce faire, il fallait remonter aux sources utilisées par les traducteurs, examiner la manière dont ils en avaient disposé et, au besoin, repérer les contes qu'ils avaient retenus et ceux qu'ils avaient écartés. Dans le cas de Galland et de Mardrus existait d'ailleurs un véritable problème puisque, volontairement ou non, l'un et l'autre n'avaient jamais fourni des informations claires et précises sur les textes qui servirent à leur traduction. 15

Cette question des sources devait impérativement être éclaircie pour permettre la réalisation de notre projet de comparaison des textes-dble avec les textes-source. Il s'agissait pour nous moins de juger de la fidélité des traductions que d'appréhender la manière dont les originaux avaient été traités. En effet, nous savions par avance qu'aucune des deux grandes versions des Mille et une nuits n'était vraiment respectueuse des textes-source. Si la traduction Galland passe pour une simple adaptation édulcorée et vieillie, Les mille Nuits et une Nuit de Mardrus jouissent toutefois d'un préjugé plus favorable. Dès leur parution, d'éminents orientalistes montrèrent cependant que le prétendu "mot à mot" de Mardrus n'était pas moins falsificateur que le goût de Galland pour la litote. Ainsi, c'était moins à la conformité qu'à la distance entre les traductions et les originaux qu'il fallait s'attacher, afin de découvrir les raisons de la fasdnation de l'Occident pour une oeuvre considérée, des siècles durant, comme emblématique de toute une littérature. Par la mise en regard des textes-dble et des textes-source, c'était l'image de l'Orient véhiculée par les versions françaises des Nuits qu'il fallait saisir, en faisant apparaître les points précis sur lesquels les traducteurs avaient manipulé les originaux et les orientations selon lesquelles ils les avaient gauchis. Notre attention allait naturellement se porter sur la représentation des spécificités émaillant l'immense fresque du monde arabo-islamique que constituent les AlI layla wa-layla : traits de la dvilisation matérielle, comportements sociaux et culturels, expression de la sensibilité. Toutefois, l'examen des seules spécifidtés ne suffisait pas à rendre compte de l'image de l'Orient dans sa totalité et il nous fallait aussi nous intéresser à la part d'universaux présente dans des récits qui font de l'amour, notamment, un thème majeur. Cependant, pour éviter d'aboutir à des conclusions erronées, l'évaluation comparative des trois traductions ne pouvait se faire qu'en tenant compte du contexte dans lequel elles avaient été produites. Dans cette perspective, il importait de prendre en considération tant la manière de traduire que l'état de la connaissance de la civilisation arabo-islamique et la vision de l'Orient, à l'époque respective des différents traducteurs. L'étude textuelle de chaque version des Nuits devait donc être précédée de la description de ce cadre ainsi que d'une présentation succincte de la biographie du traducteur, tout aussi indispensable.

I

La traduction Galland

ou les Mille et une nuits acclimatées

Né en 1646 à Rollo en Picardie, Antoine Galland fit ses humanités, d'a.bord au collège de Noyon, puis à Paris au collège Duplessis. Sous la direction des maîtres du Collège Royal, il s'adonna ensuite à l'étude des langues orientales, parmi lesquelles l'arabe. Une série de voyages dans le Levant, échelonnés sur une vingtaine d'années (1670-1688), au service d'ambassadeurs français ou comme "Antiquaire du Roi", lui offrirent l'occasion d'approfondir ses connaissances linguistiques. Au terme de. cette période, il se fixa à Paris jusqu'en 1696 et fut successivement employé par Thévenot, Bibliothécaire du Roi, d'Herbelot, auteur de la Bibliothèque orientale et Bignon, premier président du Grand Conseil. De 1697 à 1706, il s'établit à Caen, auprès de l'Intendant NicolasJoseph Foucault, et y poursuivit ses activités d'érudit. Sa valeur se vit reconnue, d'abord en 1701, par sa nomination à l'Académie des Inscriptions, puis en 1709, par son accession à l'une des deux chaires d'arabe du Collège Royal. Il disparut quelques années plus tard, en 1715 1. S'il laisse une oeuvre d'orientaliste aussi vaste que méconnue et de multiples travaux de numismatique grecque et romaine, c'est à sa traduction des Mille et une nuits qu'Antoine Galland doit sa célébrité, alors que, paradoxalement, il ne lui accordait qu'une importance secondaire, "y travaillant seulement après dînez, comme par divertissement", ainsi qu'il l'écrit en 1702 2. Au fil des années, le succès aidant, il n'est pas impossible que son point de vue se soit modifié puisque, en 1711 et 1713, il note à plusieurs reprises dans son Journal 3
1. Sur la biographie de Galland, on consultera: R. SCHWAB, L'auteur des Mille et une Nuits. Vie d'Antoine Galland, Paris, Mercure de France, 1964 et surtout: M. ABDEL-HALIM, Antoine Galland, sa vie et son oeuvre, Paris, A. G. Nizet, 1964. 2. Correspondance d'Antoine Galland, ed. : M. ABDEL-HALIM, thèse complémentaire pour le doctorat d'Etat, Sorbonne, 1964, p. 436. 3. Les mss. du Journal de Galland sont conservés à la B.N. de Paris: ross. français n° 6088-6089 (années 1672-1673) et n° 15277-15280 (années 1708-1715). Des éditions en ont été publiées: Journal d'Antoine Galland pendant son séjour à Constantinople, 1672-1673, ed. : Ch. SCHEFER, Paris, Leroux, 1881, 2 vol. et Journal 19

qu'il se consacrait le matin à sa traduction 4. Toutefois, quelle
que fOt la place prise par les Mille et une nuits dans les travaux de l'orientaliste, il est manifeste que les contes arabes correspondaient au goOt du temps pour les récits merveilleux, mis à la mode, dans la dernière décade du XVIIe siècle, par Mme d'Aulnoy et Melle l'Héritier, notamment. "Belles infidèles" et turqueries Galland sortant du cadre de ses activités strictement érudites en "mettant en français" les Alf layla wa-layla, il n'est pas possible d'ignorer ce que traduire signifie en son temps. Le siècle de Louis XIV connaît le règne sans partage des "belles infidèles" - plus oeuvres de création que traductions au sens moderne -, qui eurent pour chef de file Perrot d'Ablancourt, dont les productions furent à l'origine du nom

qui leur est resté 5. Contrairement à. ce que laissent toujours entendre certains critiques contemporains 6, ces traductionsne
correspondent nullement à une trahison délibérée des sources, mais sont le produit d'une époque où l'original n'est pas encore l'objet d'étude qu'il deviendra au XIXe siècle. Le texte d'arrivée est jugé en soi, indépendamment du texte-source. Si le traducteur corrige, c'est non dans l'intention de travestir, mais pour perfectionner, afin d'honorer l'auteur et faire revivre son oeuvre, comme l'explique Roger Zuber:
D'Ablancourt sait [..,] qu'une véritable fidélité est hors de notre atteinte. A-t-il pourtant conscience d'être un faux ami ? C'est tout le contraire: c'est lui qui est le fidèle serviteur. Ne pas trahir une idée, une vérité des textes abstraite et intemporelle n'est pas ce qui lui semble essentiel. Un vrai ami c'est l'homme qui vous rend service, celui qui

parisien d'Antoine Galland (1708-1715), ed. : H. OMO NT, Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de l'/le-de-France, t. XLVI, 1919. 4. Cf Journal parisien [...J, op. cit., pp. lOS, 107 et 126. 5. C'est Ménage (1613-1664) qui décIara à propos des traductions de Perrot d'Ablancourt : "Elles me rappellent une femme que j'ai beaucoup aimée à Tours, et qui était belle mais infidèle". Cité par E. CARY, Les grands traducteurs français, Genève, Georg, 1963, p. 29. 6. Cf. H. V AN HOOF, Petite histoire de la traduction en Occident, Louvain-laNeuve, Cabay, 1986, p. 43 : "Nicolas Perrot, sieur d'Ablancoun (1606-64) n'a pas volé son titre de chef de file de la traduction libre, c'est-à-dire élégante et inexacte. Personnage assez curieux, chez qui la vanité n'a d'égale que la paresse d'esprit, il trouve plus simple de traduire les auteurs classiques que de redire, plus mal peut-être, ce qu'ils ont dit avant lui ou de chercher à exprimer des idées originales. Mais traduire dans sa conception, c'est faire l'éducation des Anciens, c'est leur apprendre la politesse du siècle, c'est en faire des gentilshommes. Sous prétexte de leur rendre service en les corrigeant, il se permet toutes les licences,"

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vous gagne d'autres amis, celui qui vous permet d'éviter la pire des disgrâces: le ridicule. 7

La conception de la traduction libre, qui prévaudra encore au XVIIIe siècle, se trouve ainsi étroitement liée à une idée de la création fondée.. sur une esthétique dy l'imitation, qui n'évoluera qu'après la Querelle des Anciens et des Modernes. L'originalité en littérature n'ayant nullement cours à l'époque de Galland, c'est une différence de degré et non une différence de nature qui sépare alors traduction et oeuvre littéraire. Dans cette optique, la fidélité telle que nous la concevons aujourd'hui, à savoir la fidélité au texte, se trouve proscrite: les "traducteurs scrupuleux, pour un corps vivant ne donnent qu'une carcasse et font un monstre d'un miracle" 8. Contre la conception dominante se font entendre à la fin du XVIIe siècle quelques voix. Ainsi, dans la Préface de la version en prose de l'Iliade qu'elle donne en 1699, Anne Dacier, savante helléniste, écrit : "Rien ne serait plus ridicule que de rendre plus beau en détruisant la ressemblance" 9. Sa position déclenche une polémique et, quand en 1713 Houdar de la Motte, qui ignore le grec, arrange en vers le. texte de Mme Dacier, la Querelle des Anciens et des Modernes rebondit. Fénelon calme les esprits. Néanmoins, entre les prises de position de l'helléniste et sa pratique traductionnelle existe un profond hiatus, et ses meilleures traductions "restent cependant prisonnières des tabous, de la bienséance et de la morale. Mme Dacier n'a jamais pu se résoudre à traduire les mots grossiers, les insultes, les expressions crues ou contraires aux convenances sans les atténuer" 10. Pour pas offenser le goût de l'époque, fondé sur la bienséance, code social, moral et esthétique, les scènes galantes sont censurées, et seul est admis le lexique en usage dans les salons: "Nous excluons les termes didactiques ou techniques, les noms du plus grand nombre des plantes et des animaux et presque tous les mots qui expriment les èhoses d'un usage habituel" II. Est égale7. "La création littéraire au dix-septième siècle: l'avis des théoriciens de la traduction", Revue des sciences humaines, jui\.-sep1. 1963, pp. 283-284. 8. D'ABLANCOURT, Préface de Thucydide, fo\. 6 va, cité par ZUBER, op. cit., p.287. 9. Cité par CARY, op. cit., p. 31. 10. VAN HOOF, op. cit., p. 45. 11. Archives littéraires de l'Europe ou Mélanges de littérature, d'histoire et de philosophie, par Suard, Morellet, Ségur aîné, Pastoret et al., 1808-1818,1. V,p. 12. Cité par C.-B. WEST, "La théorie de la traduction au XVIIIe siècle par rapport surtout aux traductions françaises d'ouvrages anglais", Revue de littérature comparée, 1932, pp.340-341.

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ment considérée comme basse toute expression destinée à signifier des actions et des emplois qui ne conviennent point à des personnes d'un rang distingué. Si les traducteurs du Grand siècle émondent leur original de détails de toutes sortes, ils procèdent à une réécriture en termes généraux, comme l'indique M. de la Valterie en présentant sa traduction - en prose des deux épopées homériques, en 1681 :
~

Pour prévenir [...] le dégoOt que la délicatesse du temps aurait peutêtre donné de mon travail, j'ai rapproché les moeurs des Anciens autant qu'il m'a été permis. Je n'ai pas osé faire paraître Achille, Patrocle, Ulysse, et Ajax dans la cuisine, et dire toutes les choses que le poète ne fait point difficulté de représenter. Je me suis servi de termes généraux, dont notre langue s'accommode toujours mieux que de tout ce détail, particulièrement à l'égard de certaines choses qui nous paraissent aujourd'hui trop basses, et qui donneraient une idée contraire à celle de l'auteur, qui ne les considérait point opposées à la raison et à la nature. 12

La volonté de communiquer au texte un caractère familier repose sur l'idée d'universalité du goût français, qui sert de critère. "Ce que les écrivains étrangers ont de beau, c'est ce qui peut être immédiatement senti et adopté par l'esprit français, celui-ci étant identifié très naturellement avec l'esprit humain" 13, lit-on encore au XVIIIe siècle, où perdure la traduction libre, qui débouche nécessairement sur l'adaptation. Galland traduit donc les Mille et une nuits à une époque où la bienséance régit toute la production littéraire, mais aussi en un temps où, malgré la multiplication des échanges, l'Orient reste encore mal connu d'un large public, qui conserve des idées tout à fait erronées sur l'Islam. Sous le règne de Louis XIV, les rapports avec l'Empire ottoman connaissent un essor remarquable. Outre les entreprises proprement commerciales, marquées par la création de la Compagnie du Levant en 1670, Colbert stimule les activités culturelles: en 1669 est fondée l'Ecole des "Jeunes de Langues" pour la formation de drogmans ; des pensions sont octroyées aux savants pour étudier l'Orient et des subventions aux missions pour la recherche de médailles et de manuscrits.
12. Cité par G. MOUNIN, Les belles infidèles, Paris, Cahiers du Sud, 1955, p. 89. 13. P.-O. VAN TIEGHEM, "L'année littéraire" (1754-1790) comme intermédiaire en France des littératures étrangères, Paris, F. Rieder, 1917, p. 53 ; cité par WEST, op. cit., p. 334.

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Des récits de voyage bien documentés, comme ceux de Jean Thévenot, Jean-Baptiste Tavernier ou Jean Chardin, paraissent dans le dernier quart du XVIIe. siècle et traduisent l'engouement pour le Levant, mais aussi pour 1.'Inde et la Perse. Peu avides de pittoreSque et animés par une pensée humaniste, ces voyageurs s'intéressent en priorité à la religion, au mode de vie et à l'organisation politique et sociale des contrées qu'ils parcourent. Leurs relations présentent néanmoins l'amour dans les harems sous un aspect. "terrible",

éloigné d'une prétendue fadeur occidentale

14.

Une véritable

somme de la connaissance orientaliste, la Biblîothèque orientale, oeuvre posthume de d'Herbelot, est publiée en. 1697 par Antoine Galland. En littérature cependant, la représentation de l'Orient participe encore des turqueries. Ainsi, dans les romans de Melle de Scudéry, Ibrahim ou l'illustre Bassa (1641) et Artamène ou le grand Cyrus (1649-1653), l'exotisme se réduit leplus souvent à quelques toponymes orientaux et à quelques noms étrangers. Au théâtre, la marque orîentale est un peu plus sensible: le Soliman (1630) de Mairet et La mort d'Osman (1656) de Tristan l'Herrnitte annoncent le Bazajet (1672) de Racine, inspiré d'un fait réel rapporté au dramaturge par M. de Cézy : l'assassinat en 1635 du prince Bâyazfd sur ordre de son fière, le sultan Murâd IV. Racine transpose sur le plan sentimental les raisons purement politiques du meurtre. Le caractère oriental de la pièce a beaucoup été discuté. S'il n'est nullement question de couleur locale dans les costumes et les décors, il est souvent reconnu à cette oeuvre une authenticité psychologique fondée sur l'amour sensuel et brutal prêté à l'héroïne, Roxane. La comédie aussi n'est pas imperméable à l'influence orientale. Le meilleur exemple reste Le Bourgeois gentilhomme (1670) de Molière, dont le livret du ballet final, s'il compte quelques mots en turc, ne dépasse pas le niveau de la bouffonnerie. En dépit d'une vogue grandissante, l'Orient reste encore méconnu dans la littérature à la fin du XVIIe siècle, alors que sont déjà posés les premiers jalons de cette science qui allait plus tard être nommée "orientalisme" et à la fondation de laquelle contribua Antoine Galland, l'illustre traducteur des Mille et une nuits. Si les critiques s'accordent sur l'influence décisive de sa traduction dans l'émergence d'un Orient litté14. Cf. P. MARTINO, L'Orient
1906.
dans

la littérature française

au XVIIe et au XVIIIe

siècle, Paris, Hachette,

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