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LES VAGABONDS DU NORD-OUEST AMÉRICAIN

De
212 pages
Douglas Harper, élève du célèbre sociologue Everett Hughes, fait le récit d'un groupe social en voie de disparition, les tramps, vagabonds américains qui, grâce aux hotshots, ces trains de marchandise qui traversent les USA d'Est en Ouest, vont de bivouac en bivouac, les jungles, gagner de l'argent dans les exploitations agricoles au moment des récoltes. Il fait une sociologie vérité, loin des enquêtes quantitatives, difficile et éprouvante, faite de face-à-face avec des individus concrets, imprévisibles ou hostiles, en marge de la loi dont la traduction sensible de Liliane Barlerin rend toute l'émotion.
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Les vagabonds du nord-ouest américain

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions

Paul BOUFFARTIGUE, Henri HECKERT (dir.), Le travail à l'épreuve du salariat, 1997. Jean- Yves MÉNARD, Jocelyne BARREAU, Stratégies de modernisation et réactions du personnel, 1997. Florent GAUDEZ, Pour une socio-anthropologie du texte littéraire, 1997. Anita TORRES, La Science-fiction française : auteurs et amateurs d'un genre littéraire, 1997. François DELOR, Séropositifs. Trajectoires identitaires et rencontres du risque, 1997. Louis REBOUD (dir.), La relation de service au coeur de l'analyse économique, 1997. Marie Claire MARS AN, Les galeries d'art en France aujourd'hui, 1997. Collectif, La modernité de Karl POLANYI, 1997. Frédérique LEBLANC, Libraire de l'histoire d'un métier à l'élaboration d'une identité professionnelle, 1997. Jean-François GUILLAUME, L'âge de tous les possibles, 1997. Yannick LE QUENTREC, Employés de bureau et syndicalisme, 1998. Karin HELLER, La bande dessinée fantastique à la lumière de ; l'anthropologie religieuse, 1998. Françoise BLOCH, Monique BUISSON, La garde des enfants. Une histoire de femmes, 1998. Christian GUIMELLI, Chasse et nature en Languedoc, 1998. Roland GUlLLON, Environnement et emploi: quelles approches syndicales ?1998. Jacques LAUTMAN, Bernard-Pierre LÉCUYER, Paul Lazarsfeld (19011976), 1998. @L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-6401-7

Douglas HARPER

Les vagabonds

du nord-ouest américain

Présentation par Dominique Desjeux Postface de Howard S. Becker

Traduit de l'américain par Liliane Barlerin

L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) -CANADA H2Y lK9

Du même auteur Good Company, University of Chicago Press, 1982. Working Knowledge,Skill and Community in a small shop, University of Chicago Press, 1987.

Good Company est le titre original de l'ouvrage Les vagabonds du nord-ouest américain
La traduction

.française a été financée grâce au concours des Presses de l'université
de Floride du Sud (USF).

Préface

L'école de Chicago est bien cùnnue en France depuis les travaux pionniers d'Issaac Joseph et Yves Grafemeyer, en sociologie urbaine, ou ceux plus récents de Jean Peneff ou d'Isabelle Baszinger sur la maladie, sans compter l'influence que cette écùle a exercée sur le développement de la sociologie qualitative .française. Le livre de Douglas Harper, professeur de sociologie à l'université
.

Duquesne à Pittsburgh aux USA, et qui fut le dernier chercheur à passer ln
"PHD" avec Everett Hughes, un des plus éminents représentants de l'école de Chicago, présente les résultats d'une enquête menée il y a 25 ans, pour son doctor:lt, sur un thème moins connu que celui de la ville. Il présente le mùnde des vagabonds, les tramps, quigr:ke aux Hotshot, ces trains de marchandise qui traversent les USA d'Est en Ouest, et de bivouacen bivouac, les jungles, vont chercher de quoi gagner de l'argent dans les exploitations agricoles au moment des récoltes, dans l'Amérique rurale des années soixante-dix, presque 50 ans après les travaux de Nels Anderson sur les Hobos. Les Tramps sont des "vagabonds", des "cheminots" en français du XIXème siècle, ceux qui vont par les chemins, ici par train, et dont la vie se résume à un cycle de "période de consommation d'alcool de voyage et de travail". Ils ont un langage propre, largement repris en anglais et commenté ici dans le texte en français, grâce au travail de recherche linguistique du tr:lducteur, Liliane Barlerin. Ils ont une culture faite de savoir-faire sur l'art de prendre les trains

ou d'éviter les ennuis avec les chefs de train, la pùlice ou les autres vagabonds,
faite de valeurs, l'indépendance et la liberté, autour d'un symbole identitaire, le train de marchandise, le hotshot. L'originalité de l'enquête ne tient pas uniquement au sujet, une populatiùn mobile, méfiante et difficile à approcher. Elle tient aussi à la méthode, une sociologie visuelle qui part àla fois du discours des acteurs et des images de leurs pratiques, d'un côté, et qui, de l'autre, fait une large place à la sensibilité du sociologue et à son implication physique et psychologique dans la vie des vagabonds. Good Company peut autant se lire comme le récit d'un groupe social en voie de disparition, et dont la voix est rendue ici présente par la fidèle et vivante traduction de Liliane Barlerin, que comme l'expression d'un mythe américain, celui de l'individu libre de toute contrainte, qui n'est pas attaché aux objets de la consommation, comme les premiers puritains du Mayflower,

dont le~ légumes à l'eau de la fête du Thanksgiving rappellent la frugalité d'antan, et qui, à tout moment, est prêt à repartir pour un nouveau voyage. Les derniers tramps symbolisent cette nostalgie d'un monde sans attache, où tout paraît encore possible. Le texte de Douglas Harper peut aussi se lire comme une nouvelle façon d'aborder les sciences humaines dans les années soixante-dix. Quitter la sécurité des enquêtes quantitatives, pour les risques d'une enquête qualitative faite de face-à-face avec des individus concrets, imprévisibles ou hostiles, de transports en train de marchandise, une pratique à la marge de la loi, physiquement difficiles et éprouvants, et de rencontres parfois dangereuses pour la vie du sociologue, comme Douglas Harper le raconte à la fin de son livre. C'est une "sociologie vérité", comme on le dirait pour un film néoréaliste italien des années cinquante, qui part du point de vue des acteurs euxmemes. Plus tard, Douglas Harper dans un autre livre, sur un artisan d'une zone rurale de l'Etat.de New York, puis à travers les travaux publiés dans sa revue Visual Sociology, systématisera sa méthode de "photo-élucidation" en associant, au moment de l'enquête, l'observation, la discussion, la prise de photo et l'élucidation du sens des photos par les acteurs eux-mêmes.
A

Ce livre est autant l'histoire du tramps, Carl, qui représente une histoire modèle de vagabonds, que celle de Douglas Harper dans sa quête pour comprendre l'altérité, celle d'un groupe social qui lui est extérieur, et les limites de cette altérité aux portes de la violence et des excès de l'alcool. C'est un beau livre, émouvant et innovateur par sa méthode d'exposition des données et par son écriture non académique.
Dominique Desjeux Professeur à la Sorbonne (Université Paris V) Directeur du Magistère de sciences sociales, visiting professor à USE, Tampa, Floride

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PREFACE POUR L'EDITION FRANÇAISE

Good Company, publié pour la première fois en 1982, était basé sur une enquête de terrain qualitative sur un sous-groupe social américain ass~ mal connu à l'époque. Le sujet en était les sans-abri qui prennent les trains de marchandises, boivent dans les quartiers pauvres des villes, et font des petits boulots à la périphérie de l'économie américaine. Le livre était aussi l'une des premières études. sociologiques reposant, dans une large mesure, sur des photographies. De plus, Good Company a été écrit sur le mode narratif, ce qui était peu courant à l'époque en ethnographie. C'est en partie pour ces raisons que l'ouvrage a connu un succès rare pour une étude sociologique, à la fois aux Etats-Unis et en Europe. Les traductions en français et en italien ont été l'occasion d'une mise à jour et de certaines révisions dont peu d'auteurs peuvent jouir. Le livre étant à la fois un réçit autobiographique et une étude de cas, ce processus a été ass~ difficile. Ces révisions sont justifiées en partie par la nécessité de replacer Good Company dans le contexte de recherches ultérieures sur les sans-abri. Quand j'ai fait l'enquête de terrain pour ce projet au début des années. soixante-dix, on voyait la situation des sans-abri comme celle du clochard qui vit surIes trottoirs des grandes villes, sans domicile, sans famille, sans travail, et même sans identité à cause d'une consommation d'alcool impossible à contrôler. Les études citées dans le dernier chapitre du livre montrent comment les sociologues avaient conceptualisé et étudié les sans-abri depuis les années trente jusqu'au début des années soixante-dix. Ces analyses étaient toutes des variations sur le même thème: une réalité sociale vue comme une conséquence de l'alcoolisme. Mais, à la fin de mes recherches au milieu des années soixante-dix, même les quartiers de clochards des villes américaines -les coins les plus délabrés où s'étaient développés

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au fil des ans les institutions des sans-logis- étaient en train de changer. Les asiles de nuit, les foyers d'accueil, les bureaux de prêteur sur gages, et les .bars mal famés laissaient la place aux nouveaux quartiers résidentiels1, aux immeubles de bureaux, ou aux centres villes détruits et abandonnés des villes américaines. Au travers de mes recherches j'ai découvert une version différente du problème et j'ai proposé une nouvelle vision pour au moins un groupe de sanslogis. Les vagabonds avec qui j'ai voyagé étaient des buveurs, certes, mais pas des alcooliques permanents. TIs dépensaient leur argent en beuveries dans les quartiers de clochards, mais, quand leur période de consommation d'alcool était terminée, ils cessaient de boire et reprenaient les trains de marchandises pour faire plusieurs milliers de kilomètres à travers l'Amérique vers d'éventuels lieux de travail. Dans certains secteurs, comme la cueillette des pommes dans le nordouest américain, ils représentaient une main-d'oeuvre indispensable. Cet aspect de la question avait échappé à mes prédécesseurs à cause du caractère insaisissable de cette culture. Les vagabonds voyageaient beaucoup et vivaient en marge de la société, et les gens comme Carl faisaient le maximum

pour échapper à l'oeil inquisiteur des sociologues. Good Company

a donc

contribué à la compréhension de certains aspects du monde des sans-abri qui étaient bien dissimulés à l'époque. Mais, depuis, le problème des sans-domicile a considérablement changé. Ce qui était vu alors comme une série de problèmes personnels pour plusieurs milliers d'habitants des quartiers pauvres éparpillés à travers le pays est maintenant un problème national important. Les estimations du nombre de sans-abri varient considérablement mais, en prenant un chiffre à mi-chemin entre les extrêmes, on peut dire, avec certitude, qu'ils sont plus de deux millions pour l'ensemble des Etats-Unis. Ce chiffre est, je crois, assez extraordinaire. Récemment, à Pittsburgh où j'habite maintenant, alors que la température est descendue en dessous de zéro, les services sociaux ont évalué à presque 3000 le nombre de sans-domicile. Cette population comprend des familles, des femmes et des hommes seuls, et des enfants. Les explications du prob.lème des sans-domicile se sont développées avec l'accroissement du triste phénomène. Anderson et Snow (1993) ont étudié les sans-logis d'une ville américaine pour comprendre comment on se retrouve à la rue et quelles sont les stratégies de survie. Malgré certaines variations selon les régions, bien sûr, leurs conclusions peuvent probablement s'appliquer au reste des Etats-Unis. La situation des sans-abri -ont-ils découvert- est causée
1 Le terme américain residential gentrification fait référence au processus de repeuplement des centres urbains par la middle-class. L'idée est de faire revenir les classes moyennes en ville pour acheter des logements bon marché et pour les restaurer. Ce projet est plut8t positif pour les villes dans le sens où les imp8ts augmentent et les b£timents sOnt préservés, mais cela déloge les anciens occupants ~es plus démunis) et leurs institutions (NdT). 10

principalement par la pauvreté. A l'origine de cette. derniére, on trouve le chômage, conséquence des changements structurels dans l'économie américaine, et le déclin du nombre de logements à loyer modéré. (à cause du repeuplement des centres villes par les classes moyennes et de la diminution de l'aide aux logements sociaux dans les années quatre-vingts, ~arak, 1992)). De plus, plusieurs auteurs ont démontré les effets à long terme. de la fermeture des grands hôpitaux psychiatriques à la fin des années soixante2 (Momeni, 1990), de l'appauvrissement des femmes divorcées avec enfants (Walsh, 1992, Liebow, 1993), de la continuation de l'embauche de migrants dans le secteur agricole américain (Emmett, 1989) et, présent dans toutes les études contemporaines sur les sans-abri, des problèmes habituels de consommation de drogue et d'alcool, parfois cause et parfois effet de la situation de sans-domicile. Good Company décrit un milieu qui a des côtés positifs et négatifs. L'équivalent du vagabond que j'ai étudié il y a 20 ans fait probablement toujours la route aujourd'hui, mais le contexte dans lequel il évolue est maintenant un phénomène national qui, effectivement, n'est qu'un problème, jamais une solution. Personnellement, j'ai eu une réaction positive à certaines valeurs et expériences partagées par les vagabonds; il est important pour moi que ces idées n'apparaissent pas comme une justification ou une acceptation de la situation de sans-abri. Je suis le premier à décrier ce triste état de chose et l'apathie du public face àce problème. Good Company est à la fois un récit et une ethnographie visuelle. Grâce à cela, le livre a suggéré plusieurs idées qui se sont développées pendant ces 20 dernières années. Ces tendances incluent à la fois l'ethnographie narrative et la sociologie visuelle. Ces deux dernières décennies ont été le prolongement de l'époque postmoderne. Une ethnographie revue et corrigée (Clifford et Marcus, 1986, texte fondateur) en est un des résultats. La nouvelle ethnographie encourage les chercheurs à s'inclure dans le récit issu de leur enquête de terrain età rendre compte des circonstances complexes dans lesquelles les informations ont été recueillies. Le nouvel ethnographe transmet, sur le mode narratif,. ses observations plus qu'il n'impose de conclusions scientifiques. Mascia-Lees, Sharpe et Cohen (1989),ont bien résumé la question. et voient dans
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A la fin des années soixante, aux Etats-Unis, il y eut un changement de politique imponant dans le domaine psychiatrique. L'invention de nouveaux médicaments et la volonté d'en finir avec le caractère inhumain et l'inefficacité des anciennes et immenses institutions ont conduit à .une restructuration. Le projet consistait à fermer les grands Mpitaux et à les remplacer par de petites cliniques de quartiers. Les grandes institutions ont effeCtivement été fermées mais très peu de petites cliniques ont été construites. Par conséquent, beaucoup de malades mentaux ont été contraints de réintégrer la société. On a souvent vu dans ce phénomène une des raisons de l'augmentation du nombre de sans-abri (Nd!).

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l'ethnographie postmoderne une réaction féministe contre l'autorité scientifique (voir aussi Roman, 1993, pour un excellent exemple de l'ethnographie féministe postmoderne). Les arguments en faveur du récit font donc partie de la critique postmoderne de l'ethnographie traditionnelle, mais je crois qu'on peut défendre le mode narratif d'une manière bien plus simple. John Reed (1989), par exemple, voit la sociologie narrative comme une "façon à l'ancienne de raconter une histoire;" un changement du modèle "de haut en bas", qui consiste à tester les hypothèses par des procédés empiriques, en une vision inverse "de bas en haut" qui part de l'observation de comportements humains et vise à acquérir une compréhension détaillée d'un petit groupe social. TI est possible que cette dernière ne puisse tester la théorie que d'une façon limitée mais on peut justifier le recours à une telle méthode par ses qualités inhérentes. Si cette expérience est bien faite, elle stimule l'imagination, un peu comme le travail d'un poète ou d'un artiste, et elle raconte une histoire locale qui a un intérêt pour des lecteurs informés. Je trouve Reed persuasif. Personnellement, le récit était simplement la meilleure façon de faire sentir toute la complexité de cette expérience. Tout en reconnaissant que chaque fois que l'on raconte une histoire on construit quelque chose, je me suis engagé à faire une narration aussi juste que possible de ce que j'ai vu et entendu. Ceci ne peut constituer, bien sûr, la pure "vérité". Mais je me suis donné à coeur de ne pas mettre les mots dans la bouche des gens, ni de décrire des événements qui ne se sont pas réellement passés. Quand on construit un récit on décrit certains faits à défaut de certains autres; et on met l'accent sur certaines expériences aux dépens de certaines autres. Je n'ai pas changé le contenu du texte original parce que j'ai senti que les premiers choix tenaient toujours, même lorsqu'on les examine après 20 ans. Dans ces révisions, j'ai changé le ton du texte en éliminant la plupart des voix passives, et en simplifiant beaucoup de descriptions. Depuis cette époque j'ai essayé de changer mon style en écrivant plus simplement. J'ai donc voulu faÎre apparaître, ici, ce retour à la simplicité. J'ai fait aussi quelques changements dans le dernier chapitre en insistant un peu plus sur certains aspects. Ceci s'explique plus par la nécessité de faire entrer le texte dans le débat actuel que par des connaissances acquises sur les sansabri entre-temps. Je suis plus à même maintenant d'apprécier les idées complexes que j'ai résumées plutôt brièvement il y a 20 ans et je n'ai pas les mêmes points de vue sur la vie sociale aujourd'hui. En fait, le seul changement substantiel que j'ai fait au niveau du contenu est une altération de certaines allégations sur ce que le vagabond signifie au niveau culturel. Quand j'ai fait les recherches pour ce projet, j'ai pris des photos et parfois celles-ci ont semblé plus importantes que le texte. A l'époque il n'y avait aucun modèle pour l'ouvrage que j'avais en tête. J'espérais écrire un livre qui était plus théorique que les projets documentaires, et plus engageant sur le plan

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photographique que les ethnographies visuelles existantes. Bien sûr, je n'avais pas prévu les critiques postmodernes du documentaire (voir, en particulier, Soloman Godeau, 1991), et, étant donné l'influence de cette critique, comme la plupart des sociologues qui ont photographié des problèmes sociaux, je me sens un peu sur la défensive. Je continue de plaider pour une impossibilité ambivalente que j'ai expliquée dans un autre texte (Harper, 1993): il faut peaufiner la pratique du documentaire et aller dans le sens de la critique postmoderne, mais sans laisser tomber la documentation photographique sous prétexte que le procédé est subjectif en soi. Pendant les années qui se sont écoulées depuis la première édition de Good Company la sociologie visuelle s'est beaucoup développée. Ce livre a été le premier du genre à être publié sous cette forme. Mais l'édition originale n'a réussi que partiellement à présenter l'ethnographie visuelle d'une manière favorable. Par exemple, l'éditeur a conçu le livre dans une édition trop grande, avec une mise en page horizontale, qui donnait aux photographies beaucoup plus d'importance qu'elles n'en ont dans la plupart des ethnographies illustrées. Il y avait une photO par page; présentées plus comme dans un livre d'art que comme dans les ethnographies précédentes qui contenaient des photOs. Le livre était donc très différent des ethnographies traditionnelles mais plusieurs autres décisions ont été moins utiles dans la définition du nouveau genre. Par exemple, je n'ai pas pensé à l'époque que mettre des légendes aux photos pour les intégrer dans le texte pouvait apporter beaucoup sur le plan sociologique. Je ne me suis pas préoccupé non plus de l'organisation des images. Pour des raisons purement techniques, j'ai laissé l'éditeur choisir dans quel ordre elles apparaitraient! Les adeptes de la sociologie visuelle ont d'ailleurs commencé d'explorer la relation entre les images et le texte; cette révision m'a permis d'écrire des légendes qui expliquent la signification sociologique des photographies. Pour moi, ce dernier point est l'un des aspects les plus satisfaisants de la révision: utiliser les clichés d'une manière qui rende leur rôle dans le livre moins mystérieux. J'espère que la publication de Good Company en Europe conduira à un écha.nge d'idées sur les sociologues et leur métier. Le lien entre ce projet et la longue tradition de l'école de Chicago de sociologie américaine, une tradition qui suscite depuis longtemps l'intérêt des Européens, offre de bonnes bases pour ce dialogue. Dr. Douglas Harper

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OUVRAGES CITÉS

Anderson et Snow. (1993), Down on their luck. A study of homelesspeople, Berkeley, University of California Press.
Barak, Gregg. (1992), Gimme shelter. A social history of homelessness in contemporaryAmerica, New York, Praeger. Clifford J, Marcus G.E. (éditeur,1986), Writing culture. Thepoetics and politics of ethnography, Berkeley, University of California Press. Emmet H.L. (1989), Fruit tramps. A family Albuquerque, University of New Mexico Press. of migrant farmworkers,

Harper D. (1993), "On the authority of the image: visual sociology at the crossroads", Denzin N.K., Lincoln Y.S. Handbook of qualitative research, Thousand Oaks CA, Sage Publishers. Liebow E. (1993), Tell them who I am, New York, The Free Press.

Mascia-LeesF., Sharpe P., Cohen Ballerino C. (1989),"The postmodern turn in anthropology: cautions from a feminist perspective", Signs, 15 (1),7-33.
Momeni Jamshid (éditeur, New York, Praeger. 1990), Homeless in the United States--data and issues,

ReedJ. (1989), "On narrative and sociology", Social Forces,68 (1), 1-14.

Roman L. (1993), "Double exposure: the politics of feminist materialist
ethnography", Educational Theory, 43 (3),279-308.

Soloman Godeau A. (1991), Photography at the dock. Essays on photographic history, institutions and practices, Minneapolis, Minnesota, University of Minnesota Press. Walsh M. (1992), Moving to nowhere. York, Auburn House. Children's stories of homelessness, New

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TRAJET EFFECTUE PAR DOUGLAS HARPER ET CARL

MONTANA

OREGON

IDAHO

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PROLOGUE

Je. suis en train de boire une bière avec quelques vagabonds une nuit d'automne 1973 dans un verger au nord de l'État du Washington. Jack et Eddie sont devenus copains quand Jack a "sorti Eddie du ruisseau" à Wenatchee, et l'a emmené avec lui chez un fermier qui l'.avait embauché pour cueillir les pommes. Jack a une vieille voiture et se présente lui-même comme un rubber traml. Eddie est d'un naturel silencieux et pas très travailleur. Il a l'air vieux et fatigué mais Jack lui porte un certain intérêt et lui dit à plusieurs reprises: "Bon, Eddie, tu vas pas retoucher à cette sacrée bouteille, pas vrai?" Et Eddie, à chaque fois, fait non de la tête -il ne va pas y retoucher; il ne va pas y retoucher. Je ne sais pas comment ils ont fini ensemble tous les deux, mais je pense qu'ils ont dû se rencontrer quelque part sur la route. Jack est en train de se remémorer le passé: les boulots, les voitures, les bringues, les mauvais voyages en train de marchandises, quand Eddie l'interrompt: "Le dernier boulot que j'ai eu, c'était faire des balais pour 14 cents de l'heure. Je me suis fait 240 dollars en 16 mois." Jack pose brusquement sa bière sur la table et regarde l'autre vagabond fixement: "240, en 16 mois? T'étais en taule?" Le vagabond a l'air de penser qu'il aurait mieux fait de se taire. Finalement, il hoche la tête et commence à raconter les 20 ans qu'il a passés derrière les barreaux à St Quentin, Alcatraz, et dans d'autres prisons dont je n'ai jamais entendu parler. Jack n'arrête pas de le regarder comme s'il ne pouvait pas en croire ses oreilles, et je suis surpris qu'ils n'aient pas abordé le sujet pendant le mois qu'ils ont passé ensemble. Finalement, Jack lui demande ce qu'il a fait pour se mettre dans un tel pétrin et le vagabond dit: "C'est les chèques -toujours ces
3 Un vagabond qui vit et voyage dans une vieille automobile (Nd1). 17

petits chèques de merde. Mon problème, c'est mon éducation: je sais écrire mon nom. T'as déjà réfléchi à ça? Tu signes et ils te donnent de l'argent. Ça me surprend toujours de voir que mon nom est encore valable après tous les ennuis que j'ai eus." Jack secoue la tête en regardant ailleurs: "Tu devais t'y plaire pour y retourner à chaque fois." "Tu saispas de quoi tu parles," lui rétorque Eddie. "Si t'aimais pas ça pourquoi t'y retournais alors?" "Ça fait deux ans que j'y suis pas retourné, et j'y retournerai pas, dit Eddie." Jack se calme et dit à Eddie qu'à son avis il a passé le moment critique. "Tu saisce que c'est ton problème? Faut que tu recherches la compagnie de gens bien. Faut que tu choisissesla bonne compagnie pour changer4. Faut pas aller dans ces foutus quartiers de clochards. Combien de fois tu t'es fait dévaliserdans les quartiers de clochards?" "Presque toutes les fois." "Faut que t'apprennes à choisir ta compagnie un peu mieux," répète Jack lentement. Eddie boit une grande gorgée de bière, regarde attentivement autour de lui et dit: "Ça, j'y ai pensé un paquet de fois pendant ces 23 ans -c'est qui, au juste, la bonne compagnie?"

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Ce passagerenvoie au titre de l'édition américaine GoodCompanyconservé ici. Ce dernier vient

de l'expression he's good company qui peut se traduire par "on ne s'ennuie pas avec lui" ou "il est d'une compagnie agréable". L'auteur l'a choisi parce que, malgré les difficultés, il a personnellement apprécié la compagnie des vagabonds. Ce titre fait référence aussi aux relations ambiguës entre vagabonds. Ces hommes vivent dans une culture qui est basée sur l'interaction sociale mais les règles sont subtiles et difficiles à apprendre. Pour survivre dans ce milieu, il y a comme un accord tacite entre les individus qui savent qu'ils dépendent de leur "bonne compagnie" ou de leurs "compagnons". Mais, bien qu'ils soient complètement engagés dans cette vie collective, ils gâchent souvent cet arrangement quand ils boivent ou quand ils profitent les uns des autres (Nd!).

18

CHAPITRE

1

Je me suis déjà trouvé, il y a un an, dans cette même gare de triage, à attendre un train allant dans la même direction, mais rien ne me semble particulièrement familier. La gare de triage de Minneapolis Burlington Northern part du niveau de l'université et s'étend vers le nord-ouest sur plusieurs kilomètres et sur une largeur de dix, quinze ou vingt voies; voies de desserte en direction du nord, voies de desserte en direction de l'est et, quelque par~ dans ce labyrinthe, une voie principale qui emmène le hotshotS hors de Chicago, passe par Minneapolis, et continue vers l'ouest. Debout, à l'ombre d'immenses silos à grain, caché aux regards des employés de la tour de contrôle, j'attends un train , . .

prevu pour mmUlt. Cela fait quelques jours que je suis dans la gare de triage, à lancer des regards furtifs autour de moi, à poser des questions, à faire des projets. Chaque fois que je reviens dans une de ces gares, je dois surmonter le même obstacle émotionnel -les trains de marchandises me paraissent trop gros, trop rapides, trop dangereux et trop illégaux-, généralement je me fais à cette idée en passant quelques jours ~. tâter le terrain. Si les chefs de train ne sont pas trop occupés, ils
acceptent de répondre à une ou deux questions bien tournées. Si les vigiles sont dans les environs il vaut mieux. les croiser en ayant l'air de rien; sans bagages et sans éveiller le moindre soupçon. Après, on choisit le jour qui convient: Demain tu montes dans le train, ce soir tu prends du bon temps, t'emballes tes affaires, et demain t'es de nouveau sur la route. Puis, lorsqu'on dépasse les panneaux "Défense d'entrer" et qu'on pénètre dans la gare de triage, nos vêtements de routard et notre barda nous distinguent clairement. On entre dans
5Train de marchandises qui traverse le pays en gardant la même composition. Parfois, il s'arrête dans les gareS de triage les plus importantes et quelques-uns de ses wagons sont redistribués (Nd!). 19

un monde qui a ses propres règles et qui offre très peu de seconde chance et il vaut mieux savoir où l'on s'embarque quand on passe cette ligne. Pour la quatrième ou cinquième fois j'entre dans le monde des vagabonds. L'hiver dernier, j'ai traversé le pays dans les trains de marchandises et vécu quelques semaines dans le quartier des clochards de Boston. Ces expériences étaient des incursions dans une vie qui n'est pas la mienne et j'en ai ramené des photos et quelques notes éparses. Bien que mon but soit de décrire, un jour, le mode de vie d'un vagabond, le désir de recueillir des informations est seulement une des raisons pour lesquelles je reviens continuellement. Le café des bivouacs et le panorama s'offrant au voyageur du wagon plat paisiblement en route à travers les Rocheuses m'attirent comme un aimant auquel, c'est vrai, il est difficile de résister. Cette fois, je sens que mes affaires sont en ordre et que mon plan est prêt. Le hotshot de Chicago m'emmènera à travers le Dakota du Nord et du Sud, le Montana, et les Rocheuses. Pour autant que j'aie une destination cette dernière est Wenatchee dans l'état du Washington. Je sais que cette ville est le centre d'une région productrice de pommes ainsi qu'un important noeud ferroviaire. Je connais les jungles6 de Wenatchee et je sais qu'il y aura bien quelques vagabonds pour m'indiquer où trouver du travail. Avec le hotshot et les bonnes correspondances, le voyage de Chicago à Wenatchee ne doit pas prendre plus de deux ou trois jours. Je rumine un peu cette idée tout en me décontractant. Ça me parait jouable. Environ une demi-heure après, l'activité commence à s'intensifier sur les voies. On pousse des rames de wagons couverts le long des rails parallèles. On les mélange aux autres wagons couverts, aux wagons plats, aux wagons tombereaux, et aux remorques ferroutières que l'on pousse, détachés, vers la rampe de triage. Ils dévalent cette petite colline sur une des quinze ou peut-être vingt voies et vont en tamponner d'autres pour former des parties de trains. Tout est contrôlé depuis la tour qui, au loin, domine l'ensemble. Les wagons sont distribués et redistribués, quelques wagons vides ou en mauvais état sont poussés sur le côté; une rame de remorques ferroutières ou de wagons tombereaux est constituée -et ça continue encore et encore comme une pièce de théâtre parfaitement répétée. Je regarde, immobile, jusqu'à ce que je remarque qu'un long convoi de wagons à grain, vides, et de wagons plats, est en train de se former. A mon avis, les premiers vont vers l'ouest, sans doute jusqu'à Minot ou Havre, et les seconds continuent en direction des régions d'exploitations

6

Lieu de bîvouac des vagabonds, généralement pourvu d'un emplacement pour le feu et d'une grille, de sièges, parfois d'un miroir, d'une réserve de bois et de boîtes de conserve vides pour cuisiner. Le mot peut faire référence au groupe social qui occupe un campement COI1lmecelui-ci (NdT).

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forestières dans les Rocheuses. Comme le convoi s'allonge de. plus en plus je décide d'aller me renseigner. Pour traverser la gare de triage, je dois passer par-dessus les attelages des trains, en place sur les voies, les uns à côté des autres. Il faut faire extrêmement attention lorsque l'on enjambe les attelages car un wagon ou une locomotive peut à tout moment tamponner la voiture sur laquelle on est et comprimer l'arbre de l'attelage. Ce dernier semble être l'endroit idéal pour prendre appui mais si le wagon bouge on se fait écraser le pied et on tombe sous le train. Un jour, dans une gare de triage, j'ai vu un vagabond se faire avoir comme ça. Il s'est fait entraîner sous le convoi. Il était couché par terre tout ensanglanté, entouré des vigiles, à attendre une ambulance. Il y ayait une traînée de sang sous le wagon à côté de lui. Ce qu'il vaut mieux faire c'est balancer ses affaires au-dessus de l'attelage et traverser en posant les pieds sur l'ossature même des wagons. C'est de cette façon que je procède, avec hésitation d'abord, puis avec un peu plus de confiance; me voilà de nouveau sur le "pied de gare". Après avoir trouvé la rame qui a le plus de wagons, je commence à la suivre sur sa longueur. Je marche le long de l'étroit canyon entre deux convois lorsque je tombe sur un vagabond accroupi près de la porte du premier wagon vide. Il ne m'a pas vu venir et un air de mécontentement traverse son visage quand j'apparais soudain devant lui. Il pue l'alcool, la sueur et l'urine et il donne vraiment l'impression d'avoir dormi dans ses vêtements de travail depuis une semaine. Il a des cicatrices sur le visage et il n'est pas rasé. Comme il a un sac avec lui, je lui demande où il va. De toute évidence, il ne veut vraiment rien avoir à faire avec moi mais il me répond quand même qu'il va vers l'ouest pour le ramassage des pommes. Je lui dis que moi aussi je vais à Wenatchee pour la cueillette des pommes, mais il me répond, un brin moqueur, qu'il n'y a rien de bon à faire à Wenatchee, qu'il faut aller au nord, en remontant l'Okanagan, à Oroville par exemple. Avant même que je puisse lui demander où c'est, il est déjà retourné dans son coin en rampant. Je reprends mon chemin pour essayer de me trouver un wagon. Je suis presque à la fin du convoi quand je tombe sur un autre wagon vide. Il est vieux, endommagé et sans revêtement de bois sur les murs pour le garantir un peu du bruit et de la chaleur. Les roues sont montées sur de vieux roulements qui font sauter et cahoter les wagons vides et le sol est jonché de sangles en fer et de sciure. Ce n'est pas ce qu'il y a de mieux mais c'est la seule possibilité qu'offre le convoi pour voyager à l'abri. Ayant d'y balancer mon sac, je vérifie si ce n'est pas un badorder, un de ces wagons endommagés, en route pour le dépôt. Je trouve des morceaux de carton dont je me. sers pour faire un matelas et je jette dehors les détritus qui traînent. Un chef de train me surprend en passant la tête par la porte mais il a l'air plutôt sympathique et même intéressé. Il me dit

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que ce train va partir sur la high line -la vieille ligne Great N orthern7 dès que la loco sera installée. Il doit faire les 800 kilomètres jusqu'à Minot avant d'être détaché et devrait me permettre d'être là-bas avant le hotshot toujours prévu pour minuit. Je pourrai donc dormir quelques heures avant de continuer. Notre conversation aurait dû s'arrêter là mais il s'attarde. Il me dit qu'il a pas mal fait la route à travers l'ouest quand il était plus jeune et qu'il est toujours prêt à aider un vagabond "dans la mesure où celui-ci sait ce qu'il fait". Selon lui, cela a tendance à se perdre; les vagabonds sont devenus des clodos alcooliques et il y a des hippies dans les trains qui s'attirent toujours des ennuis. Il répète qu'il n'a rien contre le fait qu'il y ait des passagers dans la mesure où ils savent ce qu'ils font. Mais le hippie, lui, s'allonge n'importe où et fume son joint sans se cacher comme si c'était une partie de plaisir, puis il se blesse et intente un procès contre la compagnie ferroviaire. Il secoue la tête et s'en va en marmonnant que vraiment, tout fout le camp. Comme mon wagon bouge violemment d'avant en arrière je cale la porte avec des garnitures de frein et des crampons de rail. Il faut trouver un moyen d'empêcher les portes de se fermer d'un coup sec car on ne peut pas les ouvrir de l'intérieur. Il y a toujours des garnitures de frein abimées qui trainent sur les voies et on peut les enfoncer dans l'espace entre la porte et le wagon. Même si elles tombent généralement au bout de quelques heures, c'est un truc que l'on fait toujours. Je suis occupé à bloquer la porte lorsqu'une grosse locomotive s'approche péniblement, son moteur donne l'impression de s'emballer alors qu'elle avance très lentement. Deux locomotives Burlington Northern vertes accrochées dos à dos arrivent au ralenti, longent mon wagon et le dépassent. Je peux entrevoir le mécanicien et lorsque nos regards se croisent son expression ne change pas. A peine une minute plus tard, le souffle des freins à air comprimé ricoche d'un wagon à l'autre et le coup de sifflet du départ se fait entendre. Je suis plein d'une sorte d'espoir solitaire -un désir intense d'être en route. Le mécanicien tire la manette des gaz, la secousse ébranle le train d'un bout à l'autre et le voyage commence. Au fur et à mesure que le train quitte la gare et prend de la vitesse, les souvenirs refont surface. Le bruit et le mouvement sont encore plus intenses que ce que j'ai expérimenté jusqu'à présent. Il n'y a rien qui ne puisse être aussi bruyant. Il n'y a rien qui puisse me malmener autant! Le wagon, installé sur des suspensions prévues pour recevoir des chargements de centaines de tonnes, m'emporte comme une épave ridicule qui tangue, rebondit et ballote de tous côtés. Il se balance de droite à gauche et je me laisse aller à imaginer des wagons vides basculant et entrainant des trains entiers avec eux. Les vagabonds qui
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La Great Northern est l'une des nombreuses compagnies ferroviaires américaines. qu'aux Etats-Unis les chemins de fer sont des entreprises privées (Nd1).

Rappelons

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prennent souvent les trains de marchandises disent .qu~on ne survit pas aux wagons vides. Ça remue si fort aux intersections.que je garde la bouche ouverte pour empêcher mes dents de claquer les unes contre les autres. J'essaie de m~asseoirmais mon corps décolle du plancher et mon sac de couchage s~éloigne en ricochant. Les wagons du train long de plus d~unkilomètre se relâchent et, au moment où, brusquement, le mien fait un bond vers l'avant je vois mon corps accomplir l~exploit anatomique de se mouvoir dans trois directions différentes. Je me mets debout, les jambes écartées pour garder l'équilibre, la main contre la paroi du wagon, utilisant mes genoux pour amortir les chocs. Le train fonce à toute allure, la voie est de mauvaise qualité et mon wagon progresse de la façon la plus désagréable qui soit. Peut-être que c'est comme ça chaque fois que je reviens. Les huit heures de voyage devant moi me paraissent interminables mais le train ne ralentit pas pour soulager ma douleur. Je passe mon temps debout à c6té de la porte. Quand la voie est parallèle à la route j'aperçois les voyageurs bien à l~abridans leur voiture. Parfois ils me font signe mais la plupart du temps ils tournent la tête en me voyant et protègent leurs enfants du spectacle que je leur offre. Un hors-la-loi déjà! J'éclate de rire mais je ne peux pas m~entendre dans le vacarme du train. Je me sens gagné par l~absurdité. Je me jette d~unc6té et de l~autredu wagon. Je suis de nouveau sur la route mais le train bouge selon sa volonté. J'ai l'impression d'être un grain minuscule accroché à ce convoi gigantesque. C'est le train, bien sl1r,qui a pris le contr6le. Je sens la terre, toute proche. Il n'y a pas de pare-brise pour délimiter ma vue ni de panneaux publicitaires pour capter mon attention. Les villes, coupées en deux par la voie ferrée, me font penser à de gros oignons. On traverse différentes zones d~habitations. Il y .a d~abord des lotissements aux maisons roses ou vert avocat; puis des quartiers aux habitations plus vieilles, plus hautes et plus sobres; et enfin le centre et ses maisons aux façadesde pierre. Autrefois, les gares étaient le noyau à partir duquel ces villes ont grandi mais, de nos jours, seul un vieux cheminot se trouve sur le quai et fait signe au moment où le train traverse la gare en trombe.
Pendant une heure on traverse une région parsemée de lacs avant d~entrer

dans la vallée de. Red River. La transformation est rapide et complète. Des champs de tournesol s~étendent à l'horizon. Des parcelles d'exploitations de maïs défilent les unes derrière les autres avec leurs fermes, caséesdans un coin ombragé, et leurs routes droites et symétriques reliant l'ensemble. Assez tard dans la soirée le train ralentit pour la première fois. On traverse la gare de FargolMoorhead à une vitesse d~environ25 kilomètres heure et au passage je vois dix ou douze vagabonds prêts à embarquer. Je mé mets debout devant la porte en prenant un air menaçant. Ils ne s~approchentpasde

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