LETTRES D'ANGLETERRE (1861-1865)

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Chassé de France une nuit d'août 1848 par la République dont il avait été l'un des fondateurs, Louis Blanc passa les vingt-deux années qui suivirent exilé en Angleterre. Condamné à l'inaction, le proscrit se fit, à sa manière observateur des usages, des mœurs et surtout de la politique de sa terre d'accueil dans des centaines de lettres qu'à partir de 1861 il fit parvenir au Temps dont il était devenu un des correspondant à Londres.. Les extraits offrent des croquis variés de la société victorienne à son apogée, mais plus encore Blanc s'y livre à une dissection de la politique intérieure et extérieure de la Grande-Bretagne.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296208834
Nombre de pages : 462
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Louis Blanc
Lettres d'Angleterre
(1861-1865)
choisies, commentées et annotées par
Gilbert Bonifas et Martine Faraut
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan [talla
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE H2Y IK9 HONGRIE ITALIE Composition :
David Brisard
0 L'Harmattan, 2001
ISBN : 2-7475-0660-6 INTRODUCTION Lorsqu'éclate l'insurrection des 23 et 24 février 1848 à Paris, Louis
Blanc, alors âgé de 37 ans, est devenu l'un des principaux théoriciens et pro-
pagandistes du socialisme en France. La publication en 1840 de son opuscule
sur L'Organisation du travail l'avait rendu immensément populaire parmi les
classes populaires'. Il y prônait la mise en place progressive, pacifique, d'un
régime socialiste fondé sur des réseaux d'associations coopératives de pro-
duction où l'individualisme et la concurrence auraient laissé la place à la fra-
ternité et à la solidarité et, en conséquence, à une société sans classes
dont l'État serait certes le grand ordonnateur, mais n'en demeurerait pas
moins l'instrument du peuple, à tout instant révocable grâce à l'instauration du
suffrage universel. Le système de Blanc, beaucoup plus clairement que les
utopies de Saint-Simon, Cabet ou Fourier, faisait du prolétaire le forgeron
d'une société plus heureuse et surtout plus juste. Tout en faisant l'économie
d'une révolution violente et d'une dictature, il promettait une alternative à la
crise économique et aux affres de la révolution industrielle qui, avec plusieurs
années de retard sur l'Angleterre, mettait à mal des pans entiers de l'économie
et de la société française.
De 1840 à 1848 Blanc allait injecter une bonne dose d'égalitarisme à ce
système qui, à l'origine, prévoyait une juste hiérarchisation des salaires
comme des tâches. En 1847 il commençait à estimer que chacun devait don-
ner selon ses capacités et recevoir selon ses besoins. Plus que jamais il parais-
sait se faire l'interprète des espoirs des éléments les plus avancés de la classe
ouvrière, ce qui allait lui permettre, lors des journées de février 1848 et après
la chute de la monarchie, de siéger au gouvernement provisoire d'où les
Républicains modérés qui en composaient la majorité avaient d'abord tenté de
l'exclure. Ce fut en effet un mouvement de foule, l'occupation de l'Hôtel de
Ville de Paris le 24 février 1848 qui, finalement, força la main de Lamartine
et de ses amis. Ainsi que l'écrit Renard dans son étude de 1922: « Louis Blanc
arrivait au pouvoir porté sur les épaules du peuple ». L'épisode ne fit que ren-
forcer nombre de modérés dans leur conviction que Blanc, qui avait par
quelques propos menaçants exigé la proclamation sur-le-champ de la
République et la substitution du drapeau rouge au tricolore, était non seule-
ment un communiste, un partageux, mais aussi un dangereux révolutionnaire.
Pourtant Blanc était parfaitement conscient, en raison à la fois de ses tra-
vaux sur la Révolution française et de l'histoire de sa propre famille, qu'une
révolution ouvre souvent très vite la porte à la Terreur et à la guerre civile.
Pendant les mois qui suivirent, une de ses préoccupations majeures fut de pré-
venir des débordements qui risquaient de porter au pouvoir Blanqui, sa bête
noire, et les véritables extrémistes, et ainsi de faire couler le sang. Mais les
1) Ou, en d'autres termes, les ouvriers parisiens. L'influence de Blanc, pas plus que celle des
autres socialistes, ne touchait guère au-delà de Paris, dans une France peuplée à 80% de paysans,
que quelques grands centres industriels.
VII événements et ses maladresses, dans l'action comme en paroles, ne cessèrent
de lui faire tenir un rôle ambigu, surtout aux yeux de ceux qui, probablement
dès la fin février, eurent comme l'un de leurs soucis essentiels, celui de l'écar-
ter du gouvernement provisoire. En dépit de leurs soupçons, cependant, Blanc
ne souhaita jamais purger ce dernier de ses éléments modérés, indispensables
selon lui pour éviter que la révolution ne devînt violente. Mais en même temps
il ne pouvait se contenter comme eux de la proclamation de la République. La
révolution politique devait déboucher sur une révolution sociale. Le travail,
notamment, devait être organisé de façon nouvelle.
Ce devait être la mission de la Commission du gouvernement pour les
travailleurs, ou Commission du Luxembourg, qu'on le chargea de présider
parce qu'on ne voulait pas courir le risque de lui confier un grand ministère du
Travail, ou pis, du « progrès ». Sevrée de fonds la Commission accomplit peu
(ne parvenant à mettre péniblement sur pied que quelques associations coopé-
ratives), mais parla beaucoup, souvent de manière virulente, cherchant selon
un mot de Marx « la pierre philosophale ». Blanc se rendit vite compte qu'el-
le pourrait lui servir de relais auprès des masses populaires qu'en bon théori-
cien bourgeois de la révolution il ne pratiquait guère. Et à plusieurs reprises,
le 28 février, le 17 mars et le 16 avril, lorsqu'il lui parut que le gouvernement
provisoire, sur certains points, ne respectait pas la volonté du peuple, ou avait
besoin qu'on le poussât quelque peu sur la voie d'une république sociale, il fut
pour une bonne part à l'origine, par l'entremise des gens du Luxembourg, de
mouvements de foule vers l'Hôtel de Ville qui ne firent qu'accroître les appré-
hensions des modérés sur les buts véritablement poursuivis par Blanc : ne pré-
parait-il pas un coup d'État socialiste ? D'ailleurs si l'on se fiait aux propos
enflammés auxquels il se laissait parfois aller en petit comité et qui contras-
taient étrangement avec ses discours apaisants du Luxembourg, Blanc pouvait
aisément passer pour un boutefeu, la cheville ouvrière des désordres. De sorte
que les journées du 15 mai et des 22-25 juin allaient fatalement conduire à son
exil tant la nouvelle Assemblée nationale constituante issue des élections du
23 avril' lui était hostile.
Malgré les accusations de ses adversaires, Blanc ne fut en aucune sorte
l'instigateur direct de la manifestation du 15 mai durant laquelle l'Assemblée
nationale fut envahie par les ouvriers parisiens, ni des barricades qui s'érigè-
rent le 22 juin. Mais il est certain que ses idées, selon lesquelles le pouvoir
politique devait toujours se mettre au service de la réforme sociale et de la
liberté du et des peuple(s), inspirèrent ceux des délégués du Luxembourg qui
participèrent à l'agitation du printemps 1848 avec l'extrême-gauche pour pro-
tester tout à la fois contre la suppression des ateliers nationaux, la répression
de manifestations ouvrières à Rouen, la marginalisation de Blanc et des socia-
2) Que Blanc avait en vain essayé de faire reporter, sentant bien que le suffrage universel ne
serait pas favorable aux socialistes. Lui-même fut réélu sans gloire à Paris.
VIII listes au gouvernement, la passivité de ce même gouvernement qui ne s'était
point porté au secours des Polonais soulevés (et écrasés) en Posnanie.
L'ensemble était sous-tendu par le désir, plus ou moins avoué, d'obtenir sous
la pression la dissolution d'une assemblée peut-être encore majoritairement
républicaine, mais certainement bourgeoise et défavorable au mouvement
ouvrier.
Il est quasiment certain que Blanc ne joua aucun rôle pendant les jour-
nées de juin et que les accusations à son encontre ne reposaient que sur des
témoignages douteux, des ouï-dire et des mensonges. Le 15 mai, par contre, il
est exact qu'il se trouva un temps au centre des événements. Mais ce fut à son
corps défendant, à cause de son prestige auprès des manifestants. Lorsque ces
derniers envahirent le Palais-Bourbon, Blanc était à son siège et ce ne fut qu'à
la demande instante de ses collègues qu'il accepta de haranguer la foule dans
l'espoir de ramener le calme. Mais comme en bien d'autres occasions sa peti-
te taille lui joua un mauvais tour. Les ouvriers parisiens s'emparèrent littéra-
lement de sa personne et le portèrent en triomphe à bout de bras. Tandis que
la confusion régnait dans la salle, certains meneurs proclamaient la dissolution
de l'Assemblée alors que d'autres recomposaient le gouvernement avec
davantage de socialistes, dont Blanc. Ce dernier, dans l'exaltation du moment,
se mit alors à déclamer sur la République universelle et sur la nécessité de sau-
ver la révolution de février. Le chef des émeutiers n'aurait pas parlé autrement.
Blanc se ressaisit vite, échappa aux bras de ses admirateurs, refusa de les
mener à l'Hôtel de Ville, mais le mal était fait.
Dès ce moment on essaya d'accumuler contre lui tout ce qui était sus-
ceptible de le faire passer pour un factieux et de le conduire devant un tribu-
nal. En août 1848 un rapport fallacieux sur ses activités était prêt. Le 26 août
au petit matin, après un débat long et houleux à la Chambre, Blanc, abandon-
né par les députés de centre-gauche, perdit son immunité parlementaire.
Quelques heures plus tard il sautait dans un train pour Lille, parvenait à Gand,
était arrêté par la police belge et le lendemain placé sur un bateau à destina-
tion de l'Angleterre, depuis longtemps déjà le refuge de tous les proscrits poli-
tiques du continent. Il ne devait plus revoir la France avant 1870.
Bien évidemment il s'abstint de rentrer lors de son procès qui se tint à
Bourges au printemps de 1849 devant une Cour spéciale qui le condamna à la
déportation. Puis survint le coup d'État de décembre 1851. Tâchant de rega-
gner la France pour inciter les ouvriers à résister, Blanc atteignit Ostende le 6
décembre alors qu'à Paris tout était déjà fini. À nouveau arrêté par la police
belge, il fut expulsé vers Douvres quelques jours plus tard. Ne voulant pas
paraître soutenir, ne serait-ce que tacitement, l'Empire, il refusa les amnisties
offertes aux exilés français en 1859 et 1869. 11 fallut Sedan pour le ramener en
France où il ne retrouva jamais pleinement l'influence qui avait été la sienne,
même si sa popularité auprès du petit peuple était restée largement intacte.
Pendant sa longue absence d'autres avaient pris sa place à la tête de l'opposi-
IX tion de gauche : les anciens « assermentés » qui, à partir de 1857, avaient jugé
de plus en plus stérile une opposition qui se contentait de lancer des appels aux
démocrates, de faire des proclamations que les classes populaires, politique-
ment amorphes, n'entendaient pas. Dans une certaine mesure il valait mieux
composer avec un Empire devenu plus libéral, ne fût-ce que pour être à même,
petit à petit, d'éveiller un peuple endormi.
Il est vrai que les exilés politiques français qui, à partir de l'été 1849, sui-
virent Ledru-Rollin à Londres, furent dès le départ frappés d'impuissance.
Divisés par des inimitiés personnelles et leurs choix idéologiques, se repro-
chant mutuellement leurs actions passées, incapables de s'entendre sur le rôle
de l'État et la forme du gouvernement dans une France rendue à la démocra-
tie, ne parvenant pas à constituer un front commun avec les autres réfugiés
politiques européens, ils se fractionnèrent en plusieurs groupes qui n' obtinrent
jamais le moindre résultat (même leurs journaux furent éphémères) et souffri-
rent bientôt cruellement du manque de ressources. De tous, Blanc fut parmi
les plus marginalisés, peut-être parce qu'il était l'un des plus intransigeants sur
les principes et certainement parce qu'il manquait de souplesse dans ses rela-
tions avec les autres. Il est significatif qu'en 1864, lorsque fut fondée à
Londres la première Internationale, Blanc, bien qu'invité à la réunion inaugu-
rale par les syndicats britanniques, n'y assista pas. Probablement savait-il que
les délégués français, d'obédience proudhonienne, ne désiraient guère le ren-
contrer. Mais lui-même ne semble pas avoir souhaité devenir membre malgré
les propositions qui, apparemment, lui furent faites par les Britanniques. Il
préférait, ce qui est également symptomatique, le statut très marginal de
membre honoraire. Marx, qui ne l'aimait guère, le trouvant trop bourgeois et
trop autocratique (« le petit sultan ») fit alors adopter une motion interdisant
l'existence de membres honoraires au sein de l'Internationale.
De sorte que Blanc eut beaucoup de temps pour lire et écrire. Comme de
nombreux autres exilés au dix-neuvième siècle il trouva refuge contre le cli-
mat anglais, le mal du pays' et la solitude° dans la salle de lecture du British
Museum. Ce fut là qu'il acheva en 1862 sa grande Histoire de la Révolution
française commencée à Paris en 1847. Ce fut probablement là, aussi, que dans
les années 1860 il alla chercher la documentation qu'il utilisait ensuite pour
élaborer le contexte historique de certaines questions abordées par lui dans les
lettres qu'il commença à adresser au Temps, en partie pour des raisons ali-
3)Qui tenailla toujours Blanc, lequel ne se sentit jamais vraiment à l'aise en Angleterre.
4) Même socialement ses relations avec les proscrits français furent des plus distantes et ce
ne fut qu'à partir des années 1860 qu'il commença vraiment à fréquenter certains salons où intel-
lectuels et membres de la bonne société londonienne se côtoyaient.
X mentaires 5, le 29 avril 1861 6 .
Ce n'était pas la première fois depuis son départ de France que Blanc
écrivait pour la presse française. Dans les années 1850 il avait pendant quelque
temps envoyé des dépêches de Londres au Courrier de Paris sous le pseudo-
nyme de Viller, mais avait cessé dès que le journal offrit aussi une tribune à
des gens qui semblaient prêts à pactiser avec l'Empire pourvu qu'il se libéra-
lisât. Avec Le Temps (où son frère Charles était l'un des responsables de la
rubrique Beaux-Arts) les choses se présentaient sous de meilleurs auspices. Le
journal, qui devait être un quotidien et dont le fondateur et rédacteur en chef
était l'Alsacien Auguste Nefftzer, avait fait précéder la parution de son premier
numéro, le 25 avril 1861, d'un manifeste où il assurait ses futurs lecteurs de
son indépendance vis-à-vis « du gouvernement et des partis » et se posait en
défenseur responsable, mais ferme de la liberté des individus et des peuples.
En tenant de la démocratie électorale aussi à en juger par sa toute première
phrase, volontairement provocante. Rien n'était clairement formulé, mais il ne
faisait guère de doute que Le Temps, dans le cadre de la loi, entendait être un
agent du progrès, travailler à l' après-Empire et préparer des temps meilleurs :
Le Temps sera ce que doit être un journal sous le régime du suffrage
universel. Il ne relèvera d'aucun parti, d'aucune secte, d'aucune cote-
rie. Son programme, c'est le large programme de l'esprit moderne :
la liberté. Ce mot dit tout, à la condition d'être bien compris, et nous
espérons montrer que nous l'avons compris. De la liberté des
consciences à la liberté des nationalités, toutes les libertés sont soli-
daires. Nous les servirons toutes avec la fermeté et la modération qui
sont le signe de la conviction vraie.
Mais Le Temps n'entendait point être une feuille de propagande, fût-ce
pour la bonne cause. Il ne doutait pas que c'était la vérité qui servirait le mieux
cette dernière et il garantissait que ses correspondants à l'étranger n'écriraient
rien d'autre que toute la vérité : « Nos honorables correspondants ont tous
accepté pour premier devoir de dire à nos lecteurs la vérité, en dehors de tout
5)S'il ne fut jamais dans la gêne pendant son séjour en Angleterre, il ne fut jamais, non plus,
véritablement à l'aise, même si en France certains socialistes qui n'apprécièrent guère son inter-
vention lointaine et ses leçons lors de la campagne de 1869 assurèrent le contraire. Au début des
années 1860, en particulier, il dut donner une série de conférences — assez bien rétribuées — à
Londres et dans quelques autres villes anglaises sur les grandes figures du dix-huitième siècle fran-
çais, et parfois sur des sujets plus politiques. Que ses lettres au Temps furent pour lui un moyen de
compléter ses revenus ne fait aucun doute. N'écrivit-il pas à Barbès, le 31 août 1862: « Pour vivre,
j'ai dû m'attacher à la rédaction de journaux, et c'est un genre de travail qui rend esclave à la lettre
ceux qui s'y livrent » ?
6) La collaboration avec Le Temps se poursuivit très régulièrement jusqu'au 7 septembre
1870. Cependant la dernière lettre postée d'Angleterre (« La presse anglaise et la guerre ») est datée
du 4 septembre. Deux autres encore suivirent les 6 et 7 septembre, rédigées à Paris. Celle du 6
(« L'Empire n'était pas la France ») fait à nouveau le point sur l'opinion publique britannique et
la France au moment où Blanc s'apprêtait à traverser la Manche. La dernière, du 7, n'a plus rien à
voir avec l'Angleterre et est un appel à l'union autour du gouvernement de la Défense Nationale.
XI intérêt de parti. La liberté n'a jamais rien à gagner à divorcer avec la vérité ».
Bel idéalisme, mais probablement est-il possible de croire que l'on peut s'y
tenir lorsqu'on est persuadé d'aller dans le sens de l'histoire et donc que l'on
a forcément la vérité avec soi. En tout cas c'est vraisemblablement pour prou-
ver qu'il n'oubliait pas ce à quoi il s'était engagé auprès de Nefftzer que
Blanc, de temps à autre dans ses dépêches, assure qu'il se contente de rappor-
ter les choses telles qu'elles sont. Dans une lettre du 21 décembre 1865 (non
reprise dans cet ouvrage) sur la mort du roi des Belges il écrit : « Notez bien,
je vous prie, qu'en tout ceci, ce ne sont pas mes propres inquiétudes que j'en-
tends exprimer. Fidèle à mes obligations de correspondant, je me borne à vous
rendre compte de ce qui m'a paru ici /.../ le véritable état des esprits ». Après
quoi, bien sûr, et tout à fait typiquement, il s'empresse de nous livrer son juge-
ment. Blanc, malgré ses protestations d'impartialité', ne pouvait en réalité res-
ter neutre. Pour un homme tel que lui les temps ne s'y prêtaient guère ; de
sorte que l'on ne saurait appréhender tout le sens de ses lettres autrement que
par l'entremise d'une lecture idéologique.
La plupart des lettres de Blanc sont en effet sous-tendues par une vue-du-
monde, une politique et une philosophie de l'histoire. On le verra : monu-
ments, paysages, le spectacle de la rue même, laissent Blanc à peu près indif-
férent. À l'inverse de ce qu'on trouve dans la majorité des témoignages qui
nous furent laissés par les innombrables voyageurs qui traversèrent la Manche
après 1815, il n'y a pas chez lui un quadrillage géographique et culturel
méthodique du pays, une exploration en règle des villes et des campagnes, des
manoirs et des manufactures. Mis à part une journée à Brighton, on ne sort
quasiment pas de Londres. Le pseudo-interlocuteur de Blanc dans l'avant-pro-
pos ne s'y trompe pas, qui le félicite surtout pour la compétence et la sagaci-
té avec lesquelles il a parlé, à propos des Britanniques, « de leur politique, de
leurs moeurs, de leurs usages ». Et encore ! Il y a effectivement des passages
très réussis sur les comportements sociaux des Britanniques lors de certains
événements festifs ou en des occasions plus sombres, mais ils ne représentent
qu'un faible volume dans l'ensemble des lettres et ils sont rarement exempts
de présupposés idéologiques.
En réalité tout, ou presque, est politique dans la correspondance de
Blanc. Peut-être vit-il d'abord dans ces dépêches envoyées au Temps une sour-
ce de revenus que dans sa situation il ne pouvait se permettre de dédaigner.
C'est encore l'impression qu'il essaie de donner dans un premier avant-propos
de 1866e, mais rapidement il apparaît que ses ambitions étaient tout autres. Lui
7)Ainsi dans un passage non cité de la lettre 125 ci-après il écrit : « J'étais à Londres, alors
comme aujourd'hui, cantonné dans mon rôle d'observateur impartial » et quatre ans plus tard, au
tout début de sa lettre 72 sur le contentieux entre l'Angleterre et les États-Unis né de la guerre de
Sécession, il promet « un exposé clair, succinct, impartial » (Dix ans de l'histoire d'Angleterre,
tome V, p. 421).
8)Où il veut nous faire croire que le but essentiel était pour lui de faire bouillir la marmite :
XII continue d'assurer modestement qu'il a traité « de mille sujets divers », qu'il
s'est contenté de relater certains « événements ». Son interlocuteur, par contre,
est comme toujours plus perspicace. Il ne lui échappe pas que Blanc devient
très vite, dans ses lettres, beaucoup plus que le simple spectateur d'une réali-
té anglaise multiforme que le « moi » de l'avant-propos synthétise certes en
deux pages excellentes, mais qui n'en est pas pour autant le thème unificateur
des lettres. Car s'en tenir là, c'etlt été faire preuve de détachement. Or c'est
l'engagement qui caractérise le mieux la correspondance de Blanc dont l'écri-
ture est infiniment plus militante qu'alimentaire. Quoi qu'il en dise, rapporter,
décrire, voire expliquer, ne lui suffisent pas. Il lui faut prendre parti, plaider,
blâmer — pour le peuple, pour les Noirs des États-Unis ou de la Jamaïque,
pour les nationalités opprimées en Europe, contre les adversaires de la liberté
et de l'égalité, la Prusse de Bismarck, la Russie, les Sudistes et ses deux bêtes
noires dont il est persuadé qu'elles ont partie liée dans la guerre qu'elles
mènent pour juguler la démocratie : l'aristocratie britannique et Napoléon III.
On l'aura compris à la mention des grands principes qui précèdent : la
cohérence des Lettres est intellectuelle et philosophique. Les sujets en sont
divers et disparates, mais tous s'inquiètent de ce qui freine la marche de l'hu-
manité vers le bonheur social ou se réjouissent des embarras et des reculades
de ce que Blanc appelle « la résistance ». Son interlocuteur s'en rend très bien
compte : « Les événements ne vous servent qu'à dater les évolutions de l'es-
prit humain, qu'à encadrer les réflexions que la marche des choses humaines
vous inspire ».
La nature de ces « réflexions » n'a été que partiellement influencée par
le passage du temps et le long séjour de Blanc en Angleterre. Par bien des
côtés il demeure un jacobin inflexible et un républicain bon teint' ne transi-
geant aucunement sur l'émancipation et la liberté des peuples (pourvu, du
moins, qu'ils ne fussent pas, tels les Irlandais, des suppôts du pape), ainsi que
sur les droits de l'homme. La révolution, en revanche, a perdu à ses yeux beau-
coup de son impérieuse nécessité. Étant confiné au contexte britannique dans
lequel, malgré de violents contrastes de richesse et de pauvreté et un pouvoir
politique aux mains d'une oligarchie, l'homme n'était manifestement pas un
loup pour l'homme, où le gradualisme réformiste avait droit de cité, il lui était
évidemment difficile, à la longue, de camper sur des solutions quarante-hui-
tardes. Non qu'il les ait oubliées, mais lorsqu'il les invoque (ainsi, quand il
propose le coopératisme comme réponse aux maux du capitalisme) on a l'im-
« Plusieurs volumes de pages écrites au courant de la plume, sous l'inspiration du moment, et dont
la plupart n'ont pas même été relues avant d'être jetées à la poste ». Dans Dix ans de l'histoire
d'Angleterre, cette phrase disparaît, ce qui n'est pas sans signification.
9) Même s'il s'accommodait assez bien de la monarchie britannique parce que le souverain
règne, mais ne gouverne pas. Cf. son avant-propos faisant de l'Angleterre une « monarchie dans la
forme, république au fond ». Blanc, en fait, minimise à tort l'influence de la reine qui n'était pas
alors aussi insignifiante qu'il paraît le croire.
XIII pression que le coeur n'y est pas toujours. La quasi-certitude que le progrès en
Angleterre, s'il était lent, n'était jamais vraiment contré'', avait inévitablement
quelque chose de démotivant, et dans ses lettres Blanc donne souvent l'im-
pression d'être arrivé aux portes de la social-démocratie, de souhaiter simple-
ment que la société existante soit mieux et plus équitablement gérée. De ce fait
l'établissement du suffrage universel, par exemple, qui fut toujours pour Blanc
la clé de la révolution, devient essentiellement un impératif moral : il faut res-
tituer à tous les hommes (ainsi qu'aux femmes) la dignité qui leur est consub-
stantielle. Ce qui lui importe, ce n'est pas que le droit de suffrage pour tous
donnerait le pouvoir au peuple, mais qu'il l'ôterait à l'aristocratie terrienne,
mettant ainsi fin à l'injustice qui consiste à traiter les êtres humains différem-
ment en dépit de leur égalité originelle.
Sur le continent les positions de Blanc seraient peut-être restées plus
radicales, mais le stade politique, social et économique atteint par la société
britannique l'embarrasse et brouille ses repères idéologiques. Il éprouve des
doutes, perd certaines certitudes et ne tente plus guère de défendre ou d'éla-
borer un projet politique véritablement alternatif, un modèle de contre-socié-
té. Le socialisme de Blanc (si tel est le nom qu'on peut encore lui donner) va
à l'encontre, en somme, du mouvement général du socialisme européen dans
la deuxième moitié du siècle : il apparaît de moins en moins dans les Lettres
comme une doctrine d'organisation.
Inversement, et peut-être par effet de compensation, ses fins morales y
sont plus que jamais affirmées et s'hypertrophient. La politique de Blanc dans
les Lettres a toujours ses racines dans le grand mouvement d'affranchissement
du genre humain commencé au dix-huitième siècle. C'est particulièrement
évident lorsqu'il porte son regard par delà la Manche ou l'Atlantique, même
si ce regard, notamment dans les questions coloniales, est encore très euro-
centrique. Blanc n'est peut-être plus toujours très sûr de ce qui est politique-
ment désirable, mais il n'a aucun doute sur ce qui est moralement juste et ses
critères de jugement sont d'abord éthiques. Il aspire toujours à des lendemains
radieux, à une société sans besoins et sans conflits, mais il lui apparaît, de
façon très moderne, très fin de vingtième siècle osera-t-on dire, que le chemin
pour y parvenir est, beaucoup plus que l'étatisme qu'il prônait en 1848, avant
tout celui de la morale et des droits de l'homme, de l'internationalisme aussi,
qu'il a hérité de son admiration pour les révolutionnaires de 1789. S'il n'aime
guère l'aristocratie anglaise, ce n'est pas parce qu'elle est riche dans un pays
où il y a beaucoup de gens très pauvres, mais parce que, par son obstination à
contrarier une seconde réforme électorale, elle fait obstacle à l'émancipation
du peuple. L'Angleterre de Blanc n'est pas tant divisée en classes sociales
qu'en classes morales (ou immorales). C'est un pays où il y a d'une part les
10) Ainsi dans son avant-propos : « Le respect des traditions n'implique en aucune sorte la
haine du progrès, qu'il tempère sans l'arrêter ».
XIV « amis de la justice et de l'humanité » (I. 55), et de l'autre ceux qui, pour des
raisons diverses, parce qu'ils sont trop anglais, trop hautains, trop réaction-
naires, retardent la venue d'un monde fraternel et libre. Il y a de même une
géopolitique de la morale chez Blanc. Si les États-Unis d'Amérique sont por-
teurs des espérances de l'humanité, ce n'est pas parce que l'on y est plus.pros-
père qu'en Europe, mais parce que les hommes y vivent libres et égaux.
Malgré une évolution certaine, l'idéologie de Blanc continue donc de
reposer sur une vision dualiste du monde où s'opposent le Bien et le Mal, les
justes et les puissants. De sorte que l'indignation est un sentiment dominant
si elle fait de son mieux, la plupart du temps, pour se dans les Lettres, même
dissimuler derrière un ton trompeusement pondéré. Fils des Lumières, Blanc
demeure convaincu que l'humanité est en marche vers un ordre parfait, fondé
sur la raison. Les politiques et les hommes qui lui paraissent vouloir empêcher
le réel de coïncider avec l'idéal l'insupportent et le scandalisent. Au fil des
pages on en vient à discerner chez lui un rigorisme progressiste évidemment
commun à toutes les idéologies tant soit peu millénaristes, mais cette propen-
sion à une approche morale des questions politiques et sociales ne pouvait
qu'être renforcée et encouragée par sa rencontre avec le radicalisme anglais.
Il ne semble pas que Blanc ait eu beaucoup de contacts avec ceux qu'il
est convenu d'appeler les radicaux bourgeois, intellectuels avancés, hommes
d'affaires, industriels, même s'il fit la connaissance de quelques-uns d'entre
eux. Par contre, lecteur vorace de la presse anglaise" (si bien que dans les
il y a au moins autant de choses lues que de choses vues), et tout par-Lettres
ticulièrement de la presse libérale et radicale qu'il cite souvent avec approba-
tion'', il connaissait bien leurs idées et leurs positions. Non pas qu'il ait tou-
jours été d'accord avec ces dernières. Il trouve parfois les radicaux britan-
niques, selon les cas, insuffisamment démocrates, trop laisser-fairistes, trop
peu messianiques dans leur défense des nationalités opprimées, mais l'un dans
l'autre les points de vue convergent sur l'essentiel'', émanant dans les deux cas
d'un idéal cosmopolite (mot que Blanc utilise volontiers) de concorde univer-
selle". Les fins étaient désormais (presque) les mêmes et les voies pour y par-
11)Sont cités dans les lettres : le Times, le Morning Post, le Morning Advertiser, le Morning
Herald, la Saturday Review, le Daily Telegraph, le Daily News, le Morning Star, I' Economist, le
Spectator, le Globe, la London Gazette, la Pall Mall Gazette, le Weekly Dispatch. Blanc semblait
parcourir la plupart d'entre eux très régulièrement.
12)Surtout le Daily News, le Spectator et le Morning Star, même si Blanc se montre parfois
un peu plus réservé sur ce dernier qui était trop directement lié aux Manchestériens (cf I. 65, 78,
98, 113, 128)
13)En ce qui concerne l'Angleterre, l'analyse que donne Blanc de son système politique est
la copie conforme de celle des radicaux.
14)Que l'on songe à cette phrase fameuse de Cobden prononcée lors de la campagne pour
l'abolition des droits sur les blés : « Je vois dans le principe du libre-échange quelque chose qui
agira sur le monde moral de la même manière que le principe de la gravitation dans l'univers —
rapprochant les hommes, repoussant les antagonismes de race, de croyance et de langue, nous unis-
sant tous par les liens d'une paix universelle ».
XV venir de moins en moins divergentes, car Blanc commence à se convaincre
dans ses lettres, avec plus d'un siècle d'avance sur la plupart des socialistes
européens, qu'il n'y a rien de mieux que le libre-échange pour subvertir les
yeux les égoïsmes) nationaux et promouvoir l'utopie particularismes (et à ses
fraternelle et égalitaire''.
Mais les radicaux anglais, en dépit de leur présence au sein du parti libé-
ral et de certains contacts avec le mouvement ouvrier, ne furent jamais, dans
les années 1860, en mesure d'influer de manière décisive sur le cours des
choses. Peut-être est-ce pour cela que leur presse, notamment le Morning Star,
tendit à diaboliser parfois jusqu'à l'outrance leurs adversaires, les aristocrates
anglais, les « tyrans » étrangers, et à pousser en mainte occasion ce que Blanc
(1. 128). Lui-même, animé de identifie comme un « cri généreux, indigné »
sentiments similaires, forcé (et frustré ?) de rester à l'écart de la vie politique
informations et certaines de ses en Angleterre comme en France, tirant ses
vues de journaux qui n'étaient pas sans parti-pris'', comment n'aurait-il pas
été conduit à adopter plus que jamais une attitude moralisante vis-à-vis de tout
ce qui faisait entrave au progrès du genre humain, à désapprouver ou à fusti-
ger ?
S'il fallait distinguer quelqu'un qui, en ce domaine, eut plus d'influence
que tout autre sur Blanc, ce serait John Stuart Mill avec qui il fut régulière-
ment en contact, du moins par lettres, car en dépit d'une estime réciproque les
deux hommes ne semblent pas s'être assidûment fréquentés. Blanc, on s'en
rendra compte dans les lettres reproduites ici, avait lu l'essentiel de l'oeuvre
de Mill, ses grands ouvrages de philosophie et d'économie politique.
Certainement aussi, lisait-il les écrits plus engagés que Mill commença à
publier à la fin des années 1850, devenant ainsi non seulement un des grands
« moralistes publics » de l'époque, mais un militant du libéralisme le plus
avancé. Blanc et Mill pouvaient se rencontrer dès lors sur bien des points : le
besoin de davantage de liberté et d'égalité, de démocratie et de justice, les
mérites du socialisme, l'opposition à l'État minimal, le devoir d'ingérence
(surtout celui de la Grande-Bretagne, pays de la liberté) dans les conflits inter-
nationaux, l'histoire en tant que progrès vers un société meilleure. Mais plus
que les affinités d'idées, ce qu'il importe de noter ici c'est combien le com-
portement de Mill dans les années 1860 pouvait par mimétisme influencer
celui de Blanc. Mill, en effet, était devenu rageusement partisan en politique,
faisant preuve d'une conception de plus en plus manichéenne du monde. Plus
que jamais il considérait son combat comme une lutte contre les forces de la
15) Le Temps était lui-même très favorable au libre-échange. Dans son manifeste Nefftzer
avait écrit : «Aujourd'hui ((Aujourd'hui !..] la question des relations commerciales entre les peuples est tranchée
en principe dans le sens de la liberté ».
16)Il lisait aussi la presse adverse, nous l'avons dit, mais surtout pour critiquer ses prises de
position. Il ne fut jamais influencé par elle.
XVI nuit. On l' a remarqué : il y a une très perceptible note de paranoïa dans ses
Ce n'est pas le cas de ceux de Blanc, même si écrits à partir de On Liberty.
certains passages de ses lettres sur la guerre civile en Amérique sont le produit
d'une surexcitation qui a faussé le jugement, mais comment sa correspondan-
ce aurait-elle pu ne pas refléter le ton, aussi bien que les vues, de quelqu'un
qu'il rangeait dans sa catégorie des « grands hommes » et des guides de l' hu-
manité ?
On ne déniera pas à Blanc le mérite qu'il s'attribue dans son avant-pro-
pos d'avoir représenté l'Angleterre dans sa diversité et ses contradictions et de
s'être efforcé d'être « équitable ». Il n'en reste pas moins que bien souvent
c'est à travers le prisme du radicalisme qu'il voit la Grande-Bretagne, que la
critique de sa politique est loin d'être « toujours bienveillante » et qu'il n'est
pas certain, comme le prétend son interlocuteur anglais, qu'il ait efficacement
contribué à « saper les préjugés qui existent en France contre nous » et à rap-
procher les deux peuples. Le voulait-il d'ailleurs au moment de la rédaction de
ses lettres ? L'idée que ces dernières pourraient contribuer à une entente cor-
diale avant l'heure lui vint probablement a posteriori, lorsqu'il fut question de
rassembler sa correspondance en quelques volumes. Peut-être jugea-t-il alors
qu'il était préférable de faire semblant de proposer au public un de ces
ouvrages dont il était si friand sur l'Angleterre contemporaine, plutôt que les
observations et commentaires envoyés de Londres par un proscrit français ?
Mais Lettres sur l'Angleterre, premier intitulé choisi en 1866, encore plus que
Dix ans de l'histoire d'Angleterre qui lui succède définitivement en 1879, est
un titre partiel, voire trompeur, auquel il fallait bien un avant-propos pour le
justifier. Car en fait ce qui, dès le départ, n'échappa certainement pas à Blanc,
ce fut qu'en rendant compte de la politique anglaise et des affaires du monde
selon le point de vue des radicaux les plus avancés, quitte à souligner parfois
ses insuffisances pour un républicain français, il offrait un miroir magique aux
lecteurs du Temps, faisant apparaître à leurs yeux les images perdues de la
liberté, de la justice et de la démocratie. En 1852, avec Cabet et Pierre Leroux,
eux aussi en exil, Blanc avait publié le manifeste d'une « Union socialiste »
qui, à l'étranger, aurait « allumé /.../ une flamme que l'on peut voir de loin »
et qui, donc, aurait brillé pour ceux qui, en France, étaient plongés dans les
ténèbres du despotisme. Le manifeste n'eut pas de suite. Dix ans plus tard la
correspondance avec Le Temps était peut-être une autre tentative, plus incer-
taine, pour atteindre le même but. Les Lettres sur l'Angleterre furent d'abord,
dans leur esprit, des lettres d'Angleterre'', ce que vient confirmer d'une autre
manière l'examen de leur genèse.
En deux occasions, donc, les lettres de Blanc furent réunies sous forme
17) Ce qui échappa aux rares journaux britanniques (tous dans la mouvance libérale ou radi-
cale) qui firent en 1867 une recension de la traduction des quatres volumes des Lettres sur
l'Angleterre publiés en France en 1866-1867.
XVII de livre. D'abord en tant que Lettres sur l'Angleterre, quatre tomes publiés à
Paris par la Librairie internationale en 1866 et 1867 et regroupant les lettres
écrites de 1861 à 1863, ainsi que 18 lettres rédigées dans les premiers mois de
1864 jusqu'au 17 juin". Puis l'intégralité" de la correspondance adressée au
Temps jusqu'en 1870, intitulée désormais Dix ans de l'histoire d'Angleterre,
parut chez Calmann Lévy à Paris de 1879 à 1881 en dix volumes de format in-
18, à l'écriture dense, représentant dans cette seconde édition un total de 4000
pages et de 685 lettres.
L'histoire de la publication des lettres de Blanc n'est pourtant pas aussi
simple qu'il y paraît. Peut-être mis en confiance par ce qu'il écrit dans son
avant-propos de 1866", ses rares commentateurs, qui d'ailleurs s'intéressent
très peu à son long exil anglais, ne semblent guère s'être préoccupés de véri-
fier ce qui, exactement, avait paru dans Le Temps. La tâche, il est vrai, est fort
peu agréable : typographie minuscule et titres qui ne le sont guère moins, tan-
dis que les articles se fondent quasiment l'un dans l'autre en colonnes serrées.
Mais les trouvailles bibliographiques que permet de faire une plongée dans les
pages du quotidien de Nefftzer sont loin d'être négligeables.
Tout d'abord il apparaît que Blanc n'écrivit nullement des « Lettres sur
l'Angleterre », mais des « Lettres de Londres », titre unique donné par le jour-
nal à toute sa correspondance et qui explique que Blanc paraisse à la fois se
désintéresser très largement de la vie anglaise et ne prêter son attention qu'à
ce qui, de près ou de loin, touche à la politique". Ce ne fut donc qu'au moment
de l'édition en librairie qu'il dota chacune de ses lettres d'un titre individuel".
De plus aucune des lettres au Temps ne fut jamais signée du nom de Blanc
avant que leur auteur se dévoile en 1866. Jusqu'à cette date elles sont toutes
présentées comme étant des « résumés » de dépêches de Londres établis par
un certain L. Legault qui semblait avoir pour mission principale de condenser
les missives des correspondants étrangers". On peut se demander, d'ailleurs,
s'il s'agissait vraiment de résumés, car les textes que l'on trouve dans le jour-
nal sont en général" similaires à ceux qui figurent dans les livres. Peut-être
18)Une traduction anglaise parut également en 1866 (lettres du 29 avril 1861 au 9 février
1863) et en1867 (lettres allant du 14 février 1863 au 17 juin 1864) : Letters on England, Londres :
Sampson, Low, Son & Marston.
19)Et même un peu plus. Voir plus loin.
20) « Depuis longtemps déjà vous adressez des lettres sur l'Angleterre au Temps... ».
L'avant-propos de Dix ans de l'histoire d'Angleterre fait l'économie de cette phrase et ne men-
tionne pas le journal.
21)C'était d'ailleurs ce que manifestement Le Temps attendait de lui. Une lettre publiée le
9 janvier 1864 sur la mort de Thackeray (elle est datée du 31 décembre dans le tome III de Dix ans
de l'histoire d'Angleterre, pp. 448-455) est précédée de la remarque suivante : « Notre correspon-
dant de Londres fait aujourd'hui une infidélité à la politique »,
22) Quelques lettres cependant apparaissent avec un titre dans Le Temps après 1867.
23) La formulation habituelle était : « Nous résumons comme suit notre correspondance de
Londres en date du ... ».
24)Dans le cadre de cet ouvrage qui n'a pas prétention à être une édition savante il n'a évi-
XVIII était-ce un stratagème du Temps pour convaincre les censeurs qu'il pratiquait
une politique raisonnable d'auto-censure ; ou plus simplement Blanc n'avait
pas gardé de copies et réutilisa les versions imprimées dans le journal" ?
Il arrivait aussi à Legault de scinder les textes qu'on lui confiait puisque
de temps en temps la même lettre de Londres donne lieu à deux « résumés »
distincts publiés à quelques jours d'intervalle. Dans ses recueils Blanc n'a pas
toujours rétabli l'unité de ses textes, ce qui explique qu'il paraît parfois avoir
envoyé au Temps deux lettres dans la même journée. Car les dates que l'on
trouve dans les ouvrages et que l'on a reprises ici sont celles de la rédaction
des lettres, non celles de leur parution qui s'effectue toujours quelques jours
plus tard".
Enfin, mais ce n'est pas le moins remarquable, toutes les lettres qui figu-
rent dans les éditions de 1866 et de 1879 n'ont pas paru dans Le Temps. Elles
furent, semble-t-il, peu nombreuses, mais certaines étaient essentielles pour
comprendre la nature du pouvoir politique en Grande-Bretagne et l'on s'éton-
ne que la rédaction du Temps ne jugea pas bon de les publier. Ce fut le cas, en
particulier, des dix-huit lettres écrites dans le premier semestre 1864 sur la
propriété foncière et l'aristocratie terrienne en Angleterre. À moins, bien sûr,
que Blanc, après les avoir écrites, ne les fit point parvenir à Paris.
Curieusement, leur statut paraît incertain tout au long des diverses éditions.
Elles n'apparaissent pas dans le journal, mais sont à leur place naturelle", pré-
cisément datées, dans les Lettres sur l'Angleterre ; par contre dans Dix ans de
l'histoire d'Angleterre elles sont reléguées à la fin du tome X où elles ne
constituent plus qu'un appendice incongru". Seule une étude des archives du
Temps, si elles existent encore, pourrait apporter quelque lumière sur ces
lettres peut-être reçues et jamais publiées.
demment pas été possible de passer plus de 350 lettres en revue. On a dû se contenter de coups de
sonde effectués à des périodes différentes.
25)Mais dans la mesure où Blanc commet des erreurs sur les dates, comme on va le voir, il
semblerait qu'il n'ait point consulté à nouveau Le Temps au moment de collecter ses lettres. À tous
égards il y a beaucoup de négligences dans l'édition de celles-ci, à commencer par les fautes d'im-
primerie, très nombreuses.
26)C'est la règle générale, mais il y a beaucoup d'erreurs sur les dates. Outre des lettres non
datées qui le plus souvent n'ont pas paru dans le journal, ce que Blanc ne signale jamais, il y en a
d'autres pour lesquelles il indique une date qui n'est ni celle de la rédaction, ni celle de la publica-
tion. Ainsi la lettre 29 du présent recueil (« Les bas-fonds de la société ») est datée du 13 décembre
1862 dans Dix ans de l'histoire d'Angleterre, mais fut en fait publiée le 11 dans Le Temps et expé-
diée le 7.
27)C'est-à-dire dans le prolongement des lettres de 1863 faisant état de la controverse oppo-
sant le Times à Cobden et à Bright sur la nature exacte de la politique agraire de ces derniers.
28)Puisqu'elles avaient été expressément rédigées pour prolonger et éclairer la polémique
de décembre 1863. Leur présence à cet endroit, à la suite des lettres écrites en 1870 et bizarrement
toujours accompagnées par la note d'introduction de l'édition de 1866-1867 qui les replaçait dans
le bon contexte, paraît totalement arbitraire et illogique. C'est pourquoi celles qui ont été reprises
dans la présente édition ont été réinsérées là où le dictaient la chronologie et surtout la logique his-
torique. Ce n'est donc pas simplement entre Le Temps et les recueils qu'il y a des
divergences. Si l'on compare les Lettres sur l'Angleterre et les trois premiers
tomes de Dix ans de l'histoire d'Angleterre qui sont leur pendant, on s'aper-
çoit vite que les deux textes ne sont pas toujours absolument identiques même
si l'on ne peut parler de refonte. Entre 1865 et 1881 il n'y a eu que très peu de
remaniements proprement dits, seulement, en quelques occasions, des correc-
tions ou des coupures destinées à retrancher de certaines lettres des phrases ou
de courts passages dont la formulation, dictée par le moment où ils furent rédi-
gés, risquait de rendre les lecteurs de la seconde édition perplexes. Dans les
extraits qui suivent l'on a, pour les mêmes raisons, retenu la version finale.
Ainsi dans une lettre du ler mars 1863 Blanc fait allusion à un article récent
du Temps qui répliquait au Morning Post après que celui-ci eut prétendu que
les Anglais verraient d'un assez bon oeil une guerre de la France contre la
Prusse au sujet de la Pologne. En 1879 il était clair que les lecteurs de Blanc
avaient certainement oublié (ou ignoraient) ce que Le Temps avait pu répondre
au Morning Post en 1863. De sorte que le texte de 1863 : « l'article du
Morning Post, auquel le Temps a si spirituellement répondu, n'est qu'une mau-
vaise plaisanterie, qui n'exprime en aucune façon l'opinion des Anglais sur ce
grave sujet », devient seize ans plus tard : « le Morning Post a publié un article
où la thèse contraire est soutenue, mais qui n'exprime en aucune façon l'opi-
dans nion des Anglais sur ce grave sujet ». C'est cette phrase que l'on trouvera
la lettre 75.
D'autre part, de même qu'il n'y a pas une exacte correspondance entre
les lettres qui figurent dans Le Temps et celles que l'on peut lire dans les livres,
il n'en existe pas entre l' édition de 1866 et celle de 1879. On remarque en par-
ticulier, en passant de la première à la seconde, la disparition de six lettres sans
que l'on puisse décider si cela fut un acte volontaire de la part de Blanc, une
décision ou une erreur de l'éditeur, car certaines d'entre elles ne sont pas sans
intérêt. Ainsi celle intitulée « Comme quoi l'Angleterre est au fond une répu-
blique aristocratique » qui a été conservée dans cet ouvrage (1. 1), bien que ne
figurant pas dans Dix ans de l'histoire d'Angleterre, parce qu'elle formait une
excellente introduction à l'analyse que nous donne Blanc du système politique
britannique. De plus, lorsque deux ou trois de ses lettres traitaient initialement
du même sujet à quelques jours d'intervalle" (la seconde, voire la troisième
lettre étant d'ailleurs le plus souvent intitulées « même sujet » dans Lettres sur
l'Angleterre), Blanc les a fréquemment regroupées pour composer une seule
lettre à titre unique (emprunté à l'une des lettres d'origine), mais subdivisée
en plusieurs sections, chacune datée séparément. Opération qui se reproduit
une dizaine de fois, sans toujours présenter un caractère aussi cohérent que
29)11 s'agit souvent de lettres dont une partie seulement avait été publiée par Le Temps. Ainsi
deux lettres des 14 et 18 décembre 1863 sont fusionnées en une seule en 1879, prenant pour titre
celui de la seconde (« M. Cobden et M. Bright ») qui en fait ne parut jamais dans Le Temps.
XX nous semblons l'impliquer. Par exemple les 27 et 28 novembre 1862 Blanc
écrivit en succession « Les élections en Angleterre avant le Reform Bill » et
« Les élections en Angleterre après le Reform Bill » (lettres CN et CV dans
ses Lettres sur l'Angleterre). Les deux pouvaient certes être réunies puis-
qu'elles constituent un survol du système électoral jusqu'aux années 1860,
mais certainement pas, comme le fait Blanc dans la deuxième édition, sous le
titre trompeur de la première lettre. Brève synthèse historique de la situation
jusqu'en 1832, celle-ci n'a pas été retenue ici. On trouvera par contre d'im-
portants extraits de la seconde à laquelle on a jugé préférable de maintenir le
titre de la première édition (I. 3)30.
Chacune des deux éditions des Lettres, enfin, est précédée d'un avant-
propos de quelques pages indispensable, comme nous l'avons déjà signalé,
pour maquiller les Lettres et les faire passer pour ce qu'elles ne sont pas vrai-
ment. On lira ici celui emprunté à Dix ans de l'histoire d'Angleterre qui est
légèrement plus court que son prédécesseur. Blanc a omis, en effet, quelques
paragraphes dans lesquels, en 1865, il précisait l'origine des lettres, dévoilait
sa façon de les écrire et, faussement hésitant à publier, justifiait son approche
fragmentée de la réalité anglaise et des questions politiques en lui faisant trou-
ver bien du charme par « un Anglais de ses amis »m. Désirant faire plus bref
en 1879, Blanc a ainsi sacrifié quelques phrases ne manquant pas de piquant.
On les retrouvera en note.
Lorsqu'il s'est agi de préparer, près de cent vingt ans après leur dernière
parution, une nouvelle édition des lettres anglaises de Louis Blanc, il ne pou-
vait guère être question de rééditer l'ensemble. L'alternative était alors le sau-
poudrage de manière à couvrir toute la décennie ou la publication d'un plus
grand nombre de lettres, mais sur une période plus courte. Le premier parti
n'était guère satisfaisant intellectuellement. Il ne permettait dans un ouvrage
de cette sorte ni de donner au témoignage de Blanc l'ampleur que le lecteur
curieux de l'Angleterre victorienne était en droit d'attendre, ni d'embrasser
l'essentiel de sa pensée — et son évolution — sur des questions majeures de
politique et de société de manière utile pour tous ceux qui s'intéressent plus à
l'histoire du socialisme au dix-neuvième siècle qu'à la Grande-Bretagne elle-
même. La deuxième solution parut donc la meilleure. La coupure, cependant,
ne pouvait se situer n'importe où et le choix était forcément entre les derniers
mois de 1867, après les péripéties conduisant à l'adoption d'une deuxième loi
de réforme électorale conférant le suffrage au prolétariat des villes, et la fin de
1865, date à laquelle la campagne pour une extension du droit de vote n'avait
30)Ni l'une ni l'autre de ces deux lettres n'a paru dans Le Temps.
31)Qui lui suggère aussi de faire taire définitivement ses hésitations en ajoutant un « index
alphabétique ». Cet index, à la fois onomastique et thématique, fort bien fait, a été abandonné dans
la deuxième édition. L'on n'a pas jugé bon de le reprendre ici dans la mesure où les lettres retenues
ont elles-mêmes été rassemblées par thème. pas encore pris trop de vigueur dans le pays. Pour des raisons de place, 1865
sembla préférable. La date avait de plus l'avantage d'autoriser une clôture
après le terme (ne serait-ce que momentané) de quelques autres grandes ques-
événements de premier plan : la visite de Garibaldi à Londres, la ques-tions et
tion danoise et celle de Pologne, la guerre de Sécession, la révolte de la
Jamaïque (au prix de l'insertion d'une lettre datée de 1866). En se concentrant
sur la première moitié de la décennie on constituait un tout cohérent du point
de vue de l'histoire et qui permettait en outre une autopsie assez exacte de
l'idéologie de Blanc après plus d'une décennie passée loin de la France.
Aux lettres ainsi retenues il fallait un titre qui, à l'évidence, ne pouvait
être qu'une adaptation de l'un des deux titres choisis par Blanc lui-même pour
les différentes éditions de son ouvrage. Cinq ans de l'histoire d'Angleterre ne
sembla ni très élégant ni véritablement adéquat. Les lettres de Blanc, il est
vrai, touchent à bien des aspects de l'Angleterre des années 1860, mais le font
de manière par trop parcellaire et déstructurée. Le terme de chroniques ou
d'annales aurait certainement été davantage approprié. En définitive le rédac-
teur en chef du Temps avait vu juste ; Lettres de Londres était probablement ce
qui convenait le mieux pour traduire l'esprit de la correspondance de Blanc.
Mais fallait-il ajouter à la confusion bibliographique existante' en faisant réfé-
rence par un titre quasiment inconnu à des écrits qui en avaient déjà deux ?
Dans ces conditions, Lettres sur l'Angleterre, 1861-1865, était encore ce qui
reflétait le plus sûrement et le plus fidèlement la nature et les orientations de
l'ouvrage de Blanc.
Au moment où les deux éditeurs mettaient la dernière main au présent
recueil, les lettres de Blanc, introuvables et tombées dans l'oubli le plus com-
plet malgré leur intérêt et leurs mérites, faisaient leur apparition sur Internet
par la grâce de la Bibliothèque Nationale de France, accessibles désormais à
tout un chacun des pôles à l'équateur. Il ne restait plus à Martine Faraut et à
Gilbert Bonifas qu'à espérer ne pas avoir travaillé en vain, non seulement en
ayant sélectionné les pages les plus significatives des Lettres, mais plus enco-
re peut-être, étant donné les circonstances, en ayant balisé quelques pistes
nouvelles permettant à la fois de mieux circonscrire et de mieux évaluer la
contribution de Blanc à la vision que les étrangers avaient alors de la premiè-
re puissance mondiale et de poursuivre l'analyse d'une pensée politique que
l'exil, en dépit de ce que semblent croire ses exégètes qui s'en désintéressent
le plus souvent après 1848", n'avait nullement anémiée. (G.B.)
32) Dans sa thèse pionnière sur Blanc, Édouard Renard est confus au point de ne mention-
ner dans son texte et sa bibliographie que Dix ans de l'histoire d'Angleterre tout en faisant allusion
à des critiques formulées dès 1867.
33) L'intérêt reprend quelque peu avec le retour de Blanc en France, mais le séjour en
Angleterre donne surtout lieu à des remarques sur ses rapports avec les autres proscrits et elles ten-
dent à se tarir une fois passé 1853.
XXII AVANT-PROPOS Voici la conversation qui eut lieu un jour entre un Anglais de mes amis et
moi
LUI. — Depuis longtemps déjà, vous consignez vos impressions sur
l'Angleterre dans des lettres écrites jour par jour : pourquoi ne publieriez-vous
pas ces lettres sous forme de livre ?
MOI. — Vous n'y pensez pas ! Faire un volume ou plusieurs volumes de
pages tracées au courant de la plume, sous l'inspiration du moment' ?
LUI. — C'est précisément ce qui m'en plaît. J'aime à voir la pensée en
déshabillé. Un auteur qui se livre au public avec un entier abandon ne saurait
lui causer de défiance. Vous ne vous êtes pas mis en garde contre vos lecteurs :
tant mieux ! Ils vous en sauront gré.
MOI. — Mais ces lettres touchent à mille sujets divers ; elles font voya-
ger le lecteur, sans s'inquiéter de la route, tantôt de Londres à Pékin, tantôt de
Liverpool à New-York ; elles se succèdent au hasard des événements'.
LUI. — Et quel mal voyez-vous à cela, je vous prie ? Depuis quand la
variété nuit-elle à l'intérêt de la lecture ? Vous craignez que votre livre n'ait
quelque chose d'un panorama mouvant ? C'est craindre qu'il n'ait une phy-
sionomie trop vivante. Croyez-moi, l'importance du fond ne dépend pas du
pédantisme de la forme, et les gros traités méthodiques ne sont pas instructifs
par cela seul qu'ils vous ennuient.
MOI. — Allons ! il paraît que vous avez réponse à tout. Voyons, cepen-
dant. Les lettres dont il s'agit ont-elles chance d'exciter quelque intérêt ?
Remarquez bien qu'elles se rapportent à des événements qui ne sont ni assez
anciens pour piquer la curiosité, ni assez récents pour avoir la saveur de l'à-
propos.
LUI. — Je dirais plutôt : à des événements qui ne sont ni assez anciens
pour avoir perdu la saveur de l'à-propos, ni assez récents pour ne pas laisser
beaucoup à la curiosité. Le passé qui n'est pas encore tout à fait le passé a son
charme, et l'on s'attache au présent qui n'est déjà plus le présent. D'ailleurs,
si je vous ai bien lu, chaque fait nouveau n'est, dans vos lettres, qu'une occa-
sion de peindre certains personnages, de dessiner certains tableaux de moeurs,
de mettre en lumière certaines idées. Les événements ne vous servent qu'à
dater les évolutions de l'esprit humain, qu'à encadrer les réflexions que la
marche des choses humaines vous inspire ; le lecteur qui s'y tromperait serait
bien peu intelligent. Eh bien, avez-vous encore des objections ?
MOI. — Certainement, et j'en ai une très forte.
LUI. — Laquelle, s'il vous plaît ?
MOI. — Je ne sais jusqu'à quel point j'ai le droit de publier un livre sur
1)Le texte de 1866 est le suivant : « /.../ sous l'inspiration du moment, et dont la plupart
n'ont pas même été relues avant d'être jetées à la poste ? ».
2)Le texte de 1866 était plus long : « New York ; elles ne présentent aucune suite ; elles
se succèdent au hasard des événements ; elles effleurent tout et n'approfondissent rien ».
XXV
l'Angleterre, quand je ne suis pas sûr de la connaître tout à fait.
LUI. — Quoi ! après un séjour de vingt ans ?
MOI. — Justement. Ne vous rappelez-vous pas l'histoire de ce diploma-
te qui disait : « Lorsqu'on a vécu quatre semaines à Londres, on se croit
capable d'écrire un gros volume sur les Anglais ; lorsqu'on y a vécu un an, on
des doutes... ; lorsqu'on y a vécu dix ans, on laisse là, en commence à avoir
désespoir de cause, le livre projeté. » Un jour qu'on interrogeait un philosophe
sur ses progrès dans l'étude de la métaphysique : « Mes progrès ? répondit-il,
ils sont énormes ; j'arrive enfin à comprendre que je n'y comprends rien. » Un
étranger, questionné, après un long séjour dans ce pays, sur le résultat de ses
observations touchant les Anglais, pourrait presque répondre de la même
manière.
LUI. — Exagération que tout cela !
MOI. — Exagération moins grande que vous ne pensez. Que de
contrastes en effet n'offre pas le spectacle des hommes et des choses en
Angleterre ! Monarchie dans la forme, république au fond ; amoureuse de la
liberté, et asservie au despotisme de l'opinion publique ; jalouse des droits de
la dignité humaine, et courbée sous la loi des préséances aristocratiques ; ren-
dant hommage au mérite, et professant à un degré excessif le culte des titres ;
tantôt ouvrant à l'orgueil individuel une carrière sans bornes, tantôt l'abaissant
sous le niveau d'une hiérarchie artificielle ; possédée par l'égoïsme national,
et cependant capable de sacrifier millions sur millions dans un but de philan-
thropie ; méprisant la pauvreté, et cependant charitable ; montrant enfin au
monde comme résultat de ses institutions sociales l'extrême misère côte à côte
avec l'extrême opulence, l'homme lié au cadavre, la mort dans la vie : telle
qui l'étudie la nation anglaise. Quel peuple poussa apparaît à un étranger
jamais plus efficacement au progrès, et quel peuple craignit jamais davantage
de s'écarter des usages reçus, de manquer au respect des traditions ? Dans les
détails comme dans l'ensemble, dans les petites choses comme dans les
grandes, que d'aspects singulièrement divers ! Les Anglais sont humains,
jusque-là qu'ils ont fait des lois pour la protection des animaux, et leur plus
grand plaisir est le plus inhumain des plaisirs : la chasse. Hommes d'affaires,
des goûts bucoliques se marient chez eux aux habitudes de comptoir. Adonnés
au commerce, ils aiment la nature, la campagne, les fleurs. À leurs yeux, le
temps est de l'argent, time is money, ce qui n'empêche pas tel négociant de ma
connaissance d'avoir son bureau dans la Cité de Londres, sa maison à
Brighton, et de parcourir chaque jour en chemin de fer 52 milles pour revenir
de son bureau à sa maison. La pudeur du langage est poussée en Angleterre
jusqu'à l'affectation : d'où vient que j'y ai vu, dans un port de mer très fré-
quenté, des hommes se baigner tout nus à quelques cents pas de dames qui ne
pensaient pas devoir se déranger pour si peu ? Un étranger est, tout d'abord,
frappé de ce que les Anglais ont de froid, de réservé : qu'il assiste à un de leurs
meetings, il s'étonne de la violence de leur enthousiasme ou de l'emportement
XXVI de leurs colères. Les Anglais sont graves, dit-on ; cependant, lorsqu'on a été
témoin du prodigieux débordement de gaieté qui caractérise le retour des
courses d'Epsom, il n'y a plus à parler de la descente de la Courtille ; et quand
on voit à quels irrésistibles, inextinguibles et sempiternels éclats de rire donne
lieu chacun des mille soufflets, chacun des mille coups de pied dont se com-
posent les pantomimes de Christmas, on se demande si la gravité anglaise
n'est pas une mystification.
LUI. —Tout cela s'explique pourtant. En réalité, il n'y a rien d'inconci-
liable entre une république aristocratique et une royauté qui règne mais ne
gouverne pas. Ce que vous appelez le despotisme de l'opinion publique, loin
d'être incompatible avec la liberté, pourrait bien en être le résultat inévitable ;
du moins, c'est ce que l'exemple des États-Unis semble prouver. Le culte des
titres ne mettrait obstacle au développement de la dignité humaine, que s'il
allait jusqu'à la négation des droits du mérite, ce qui n'est point le cas en
Angleterre, où la nation se laisse conduire par des personnages tels que lord
Lyndhurst et sir Robert Peel, l'un fils d'un peintre, l'autre fils d'un fabricant
de coton ; et où vous aimez aujourd'hui sous le nom de lord Houghton l'hom-
me d'esprit et de coeur que vous aimiez hier sous le nom de M. Monckton
Milnes. La pauvreté résultant quelquefois d'un défaut de conduite et suppo-
sant des moeurs grossières, un manque d'éducation, je conçois à la rigueur
qu'on la regarde de haut en bas, tout en étant disposé à la secourir. Il y a
contraste sans aucun doute entre l'extrême opulence et l'extrême misère ; mais
ce contraste est l'effet parfaitement concevable d'institutions sociales qui
reposent sur la concurrence illimitée, c'est-à-dire sur la lutte du fort contre le
faible, et il y a plutôt lieu d'en être affligé que d'en être surpris. Le respect des
traditions n'implique en aucune sorte la haine du progrès, qu'il tempère sans
l'arrêter. Les Anglais ne veulent pas qu'on maltraite inutilement les animaux,
et ils sont néanmoins grands chasseurs ; mais remarquez qu'ils ne considèrent
pas la chasse comme un simple amusement, ils la regardent comme un exer-
cice utile. Entre la passion des affaires et ce que vous nommez des goûts buco-
liques, il n'y a pas plus d'opposition qu'entre la fatigue et le repos : l'un s'ex-
plique par l'autre. Le négociant qui passe chaque jour trois heures en chemin
de fer pour aller à son bureau et en revenir, n'est pas aussi prodigue de son
temps que vous vous l'imaginez : il lit les journaux en route ; il pense à ses
affaires. Ce n'est pas, d'ailleurs, perdre son temps que de varier ses impres-
sions, que de changer d'air ; la santé aussi est de l'argent. Que vous ayez eu
sous les yeux, en Angleterre, dans tel ou tel lieu donné, des scènes acciden-
telles de laisser aller, c'est possible ; mais qu'y a-t-il à en conclure de décisif,
je vous le demande, contre les habitudes permanentes, générales, de décence
et de decorum qui caractérisent si essentiellement la société, et surtout la par-
tie féminine, de la société anglaise ! Quant à ce que vous dites des circons-
tances dans lesquelles notre gravité s'émancipe, je réponds que c'est précisé-
ment pour nous dédommager de l'ennui d'être graves, que nous rions de bon
XXVII coeur lorsqu'il nous arrive de rire. Nos prétendues contradictions sont donc,
vous le voyez, plus apparentes que réelles.
MOI. — Je le veux bien ; mais elles n'en sont pas moins de nature à
déjouer souvent la sagacité de l'observateur.
LUI. — Ainsi, ce qui vous fait hésiter, c'est la crainte d'avoir commis
par-ci par-là quelques erreurs d'appréciation ?
MOI. — Hélas ! oui.
LUI. — Et quand même cela serait ! Pensez-vous que les Anglais vous
feront un crime de n'avoir pas été infaillible, eux qui ne croient à l'infaillibi-
lité de personne, pas même à celle du pape ?
MOI. — Au reste, si je me décidais à publier un pareil livre, une chose
me rassurerait : c'est qu'ils ne le liraient vraisemblablement pas.
LUI. — Et pourquoi non ?
MOI. — Premièrement, parce qu'il n'a pas été écrit à leur adresse, et, en
second lieu, parce qu'il ne leur apprendrait rien.
LUI. — Il leur apprendrait ce qu'un étranger, homme de bonne foi et qui
a longtemps vécu parmi eux, pense de leur politique, de leurs moeurs, de leurs
usages ; n'est-ce rien que cela ?
MOI. — Vous désirez donc bien que je me rende à vos conseils ?
LUI. — Certainement, je le désire.
MOI. — Et la raison ?
LUI. — La raison, c'est que vos lettres sont marquées au coin d'une cri-
tique toujours bienveillante ; c'est que l'intention d'être équitable y perce à
chaque ligne ; c'est qu'elles ont pour but manifeste de saper les préjugés qui
existent en France contre nous, de combattre les jalousies et les répugnances
qu'a engendrées une rivalité de plusieurs siècles, et de préparer les voies à une
alliance sincère entre les deux peuples de la terre qui sont le plus faits pour se
compléter l'un l'autre, et dont l'amitié importe le plus au développement de la
civilisation.
MOI. — Tel a été effectivement mon but. Mais voulez-vous que je vous
dise toute ma pensée ? J'ai bien peur que, malgré cela, ceux des Anglais qui
auront la fantaisie de me lire ne soient mécontents de moi ; car, enfin, si j'ai
pris plaisir à mettre en lumière ce qui dans votre pays m'a paru digne d'éloge,
en revanche, j'ai dénoncé sans détour, sans ménagement, ce qui m'a paru
digne de blâme.
LUI. — C'est ce qu'il fallait. Nous autres, Anglais, nous sommes trop
fiers pour avoir besoin qu'on nous flatte, et nous avons trop de bon sens pour
nous plaindre des critiques dont nous pouvons profiter.
MOI. — Et quel titre pensez-vous que je devrais donner à mon livre ?
LUI. — Attendez un peu... Votre livre embrasse, je crois, une période de
dix ans ; pourquoi ne l'intituleriez-vous pas Dix ans de l'histoire
d'Angleterre ?
MOI. — Oh ! oh ! voilà un titre bien gros ! Vous oubliez que mes lettres
XXVIII passent d'un débat de la Chambre des communes à une fête du lord-maire, de
l'exposé d'un imbroglio diplomatique à une description des courses d'Epsom ;
qu'elles montrent un tableau de moeurs entre deux portraits politiques ;
qu'elles mènent le lecteur du palais de la reine au prêche, etc...
LUI. — Raison de plus en faveur du titre que je propose. C'est singuliè-
rement amoindrir l'histoire que de la réduire aux récits des intrigues de cour
et des batailles. Est-ce que les institutions d'un peuple, ses habitudes, ses
moeurs, ses fêtes ne font pas partie de son histoire ? est-ce que la vie d'un
peuple tient tout entière dans un cabinet de ministre, dans une Chambre de
députés, dans un Sénat, dans un cénacle de diplomates ? En parlant de la
nécessité de ne pas emprisonner Dieu dans les temples, Diderot disait : « Élar-
gissez Dieu ! » Je dirais volontiers : « Élargissez l'histoire. »
J'étais à bout d'arguments, je quittai mon interlocuteur en lui disant :
— Je me décide.
L. B. CHAPITRE I
Pouvoir politique et classes sociales Dans ses nombreuses et copieuses lettres sur les institutions bri-
tanniques, essentiellement la monarchie et le parlement, Blanc se plaît
à prétendre qu'il n'offre à ses lecteurs français qu'une radioscopie du
régime politique en Grande-Bretagne. Son ton est presque toujours
celui de l'observateur détaché et il paraît le plus souvent convaincant
dans ses conclusions. À y regarder de plus près, cependant, on finit
par s'apercevoir que ces dernières sont, pour une bonne part, viciées
par une critique idéologique qui ne se dévoile jamais, mais est toujours
à l'oeuvre dans ses analyses.
On ne reprochera certes pas à Blanc d'attirer à diverses reprises
l'attention de ses lecteurs sur la nature patricienne de l'État britan-
nique. La grande loi de réforme de 1832, qui ouvrit les portes de la
Chambre des Communes aux classes moyennes, n'avait nullement
remis en cause, malgré ses apparences de changement, la supréma-
tie des aristocrates au Parlement. À l'époque où Blanc rédigeait ses
Lettres, près des trois quarts des députés encore étaient élus par les
campagnes et, à la Chambre basse, le tiers des sièges était occupé
par des représentants de l'aristocratie terrienne, à laquelle revenaient
aussi quasiment tous les ministères.
Mais dans le même temps Blanc qui, par une ironie du sort, n'avait
dû qu'à ce régime aristocratique de demeurer un homme libre,
convient avec bonne grâce que l'État britannique, bien qu'encore aux
mains d'une puissante oligarchie terrienne, n'est pas un despotisme.
Non seulement « l'Angleterre n'appartient pas à ses princes ; au
contraire ses princes lui appartiennent » (I. 4) — pointe évidemment
décochée à l'intention de Napoléon III — mais encore la presse y est
un redoutable contre-pouvoir (I. 2) et surtout les aristocrates ont tou-
jours su faire, ne serait-ce que par calcul, « à l'esprit de liberté de
sages concessions » (I. 14). En Angleterre le pouvoir politique est un
« monopole », mais chacun a le loisir de le critiquer et le « progrès »,
au sens où le socialiste Blanc entend ce terme, fait son chemin, lente-
ment mais sûrement . Et Blanc qui, comme tous les légataires des
Lumières, croit que l'Histoire possède une fin nécessaire, n'est pas
vraiment inquiet quant à l'avenir de la démocratie en Grande-
Bretagne : « La liberté, en Angleterre, saura bien, quand le moment
sera venu, faire à la démocratie la place qui lui appartient » (I. 1). Pour
l'instant, même si l'on doit regretter la concentration du pouvoir poli-
tique dans les mains de l'aristocratie, « il convient /.../ de ne pas s'exa-
gérer la gravité des conséquences qu'entraîne (cet) abus » (I. 14).
Ce n'est pourtant pas une impression de pondération qui prédo-
mine dans les pages que l'on va lire. Trop souvent l'on a le sentiment
qu'un autre Blanc, davantage polémiste que témoin ou historien, pour-
suit l'aristocratie britannique de sa hargne. Essentiellement, elle
3 demeure pour lui l'obstacle majeur à l'implantation de la démocratie en
elle Angleterre. Elle a beau être clairvoyante, « intelligente » (I. 14),
n'est jamais dépeinte comme éclairée. C'est toujours sous la contrain-
te qu'elle fait le lit du progrès et elle est de toute évidence le bastion
des « tenants du passé » (I. 2). Si Blanc est convaincu que le sens de
l'histoire confondra ces derniers, il est clair aussi qu'il préférerait que
ce fût plus tôt que tard. Pour cela il faut rompre sans attendre l'empri-
se de l'aristocratie sur la politique et les institutions britanniques et cela
passe, selon lui, par l'abolition de ce qu'il appelle « la constitution féo-
dale de la propriété en Angleterre » (I. 6). Ce qui fait, à ses yeux, de
l'aristocratie une classe hégémonique, c'est son quasi-monopole de la
terre.
Formulée en Angleterre dans les années 1860, l'analyse de Blanc
ne surprend guère et n'a rien d'inédit. Elle correspond très exactement
aux vues de ceux, parmi les « entrepreneurs radicaux » 1 , qui n'avaient
pas désarmé une fois arrachés au gouvernement conservateur de Peel
en 1846 l'abolition des lois protectionnistes sur les céréales et, par
implication, le principe du libre-échange intégral. Avec Cobden et sur-
tout Bright à leur tête, ils continuaient, entre deux campagnes pour
diverses causes libérales et humanitaires, à livrer bataille à ce que
Cobden n'hésitait pas à nommer le « féodalisme », c'est-à-dire au pou-
voir de l'aristocratie qui s'exerçait, selon eux, contre les intérêts du
reste de la nation. Au coeur de leurs critiques figuraient l'accaparement
du sol par un petit nombre de gros propriétaires, la perpétuation des
grands domaines et donc de la base sociale et économique de l'in-
fluence aristocratique dans le pays, grâce au droit d'aînesse et à l'ap-
plication stricte du majorat. Ce qu'ils désiraient, c'était l'établissement
d'un marché libre des terres qui morcellerait les grands domaines et
créerait une classe de petits paysans propriétaires désormais indé-
De la sorte, la suprématie de ces pendants du pouvoir des landlords .
derniers disparaîtrait et leurs « privilèges » également.
Blanc ne semble pas avoir fréquenté le cercle de Cobden et de
Bright, mais il est manifeste qu'il suivait avec attention la campagne
qu'ils menaient contre l'aristocratie foncière, qu'il lisait leurs discours
dans la presse et qu'il parcourait régulièrement le Morning Star, jour-
nal que Cobden avait lancé en 1856.11 est parfois conscient de tout ce
qu'il y avait de trouble et de personnel dans cet acharnement, cette
« haine », des derniers Manchestériens à l'encontre des grands pro-
priétaires (I. 6), mais cela ne le conduit pas à plus de prudence dans
1) « Entrepreneurial radicals « ainsi que les nomme leur principal historien, G.R.
Searle dans son Entrepreneurial Politics in Mid- Victorian Britain (Oxford, 1993). La plupart
étaient en effet des industriels ou des hommes d'affaires.
4 ses propres conclusions. On verra dans les lettres qui suivent qu'il ne
dit rien d'autre que ce que soutenaient Cobden et Bright, analysant
comme eux « le mécanisme de la puissance aristocratique en
Angleterre » (I. 9), s'indignant à leur exemple du parasitisme des
« grandes familles entre les mains desquelles la possession du sol /.../
s'est perpétuée » (I. 16) et approuvant Bright « lorsque, voulant ébran-
ler l'édifice de la puissance aristocratique, il s'attaque au mode de
tenure des terres » (1. 7). Fils de la Révolution française et donc néces-
sairement soupçonneux de toute aristocratie, s'étant toujours battu
pour une société fondée sur l'égalité 2, convaincu en tant qu'historien
que la vente des biens du clergé avait eu pour effet bénéfique d'élargir
la classe des moyens et petits propriétaires, incapable, enfin, en tant
que républicain de condamner sans rémission ce qu'il appelle dans
une de ses lettres le « système français de la petite culture » 3, il ne
pouvait que se découvrir des affinités avec le « libéralisme avancé »
(1. 20) des radicaux bourgeois et partager leur point de vue que l'aris-
tocratie terrienne était la classe à abattre.
Tout naturellement, alors, Blanc oublie les « sages concessions »
des gouvernements aristocratiques. Ceux-ci ont beau avoir multiplié
les réformes depuis les années trente, instauré une politique fiscale et
économique particulièrement favorable à l'industrie et au commerce et
2) Voir, I. 10, son indignation à l'idée que l'inégalité puisse avoir un rôle à jouer dans
le progrès des sociétés.
3) Lettre du 11 février 1864. Dans le volume X de Dix ans de l'histoire d'Angleterre
(1881), on la trouve en appendice, pp.226-236, avec toutes les autres lettres de Blanc
ayant traité des « propriétaires et fermiers anglais ». A la lecture de plusieurs d'entre elles,
il ne fait pas de doute que Blanc considère le morcellement des terres comme une aber-
ration économique, contraire aux intérêts de la nation et condamnant le petit paysan à un
travail abrutissant simplement pour survivre. S'il est d'accord avec les critiques formulées
par Bright à l'encontre des grands propriétaires, il ne I' approuve certainement pas lors-
qu'il propose de remplacer le système anglais de grande culture par celui de petite cultu-
re en vigueur en France. Sa lettre sur le « système français de la petite culture » fait un
tableau horrifique de la vie du paysan en France. Mais brutalement, dans celle qui suit,
sur le système anglais (I. 8 dans le présent ouvrage), il se ravise. Dans la première partie
omise ici, il se souvient de pays où les petits propriétaires sont prospères. Surtout, il esti-
me désormais que loin de faire du paysan une « bête de somme », comme il l'avait pré-
cédemment écrit, la petite culture « développe dans l'homme des qualités précieuses : la
frugalité, la prévoyance, l'économie, et surtout le sentiment de liberté qui est si propre à
élever le coeur ». Il ne fallait pas, évidemment, reconnaître le moindre mérite au système
maintenu en place par l'aristocratie. Donc s'il est économiquement supérieur, il devient
aussi socialement inhumain. Dans la conclusion de sa lettre, il introduit sa volte-face à
venir sur la petite propriété en dépeignant les grands propriétaires anglais, suivant en
cela, une nouvelle fois, la propagande des entrepreneurs radicaux, comme des latifun-
distes et des négriers. Dans les pays où « la tenure des terres est aristocratique », et tout
particulièrement en Angleterre , le sol est cultivé « par des esclaves à peau blanche, des
instruments aratoires à face humaine » (Dix ans de l'histoire d'Angleterre, vol X, p. 235).
5 fort dommageable à l'agriculture°, il est toujours possible de considérer
qu'ils ont trop de pouvoir et d'influence, accaparent trop de terres,
paient trop peu d'impôts, font main basse sur trop de charges ; en bref,
qu'ils sont une classe parasitaire profitant d'un « surcroît de richesse »
nationale qu'ils n'ont guère contribué à créer (I. 15, 16). Ce sont là, évi-
demment, autant d'emprunts au fonds de commerce des entrepre-
neurs radicaux. Pas davantage qu'eux Blanc ne perçoit ce qui n'avait
pas échappé à Karl Marx plusieurs années auparavant, à savoir que
depuis, au moins, l'abolition des lois sur les blés, il était clair que l'aris-
tocratie foncière n'était plus guère qu'une classe gouvernante, et non
point la classe dirigeante. Cette dernière était très certainement la
bourgeoisie financière, commerciale et industrielle dont l'idéologie, ce
qu'un historien a appelé « l'idéal de l'entrepreneur », était devenue
hégémonique et avait infiltré les classes supérieures. Que cette bour-
geoisie très largement satisfaite de la politique adoptée en toutes cir-
constances par le gouvernement britannique laissa, pour diverses rai-
sons, l'aristocratie gouverner le pays, prouve simplement qu'elle était
prête à concéder à la classe supérieure un certain nombre de siné-
cures, de ministères, de postes dans l'administration, de brevets d'offi-
cier, voire une surreprésentation au Parlement et des impôts modiques
en paiement de ses bons et loyaux services.
C'était là une réalité dont les radicaux bourgeois ne furent que
rarement conscients jusqu'en 1914. Vraisemblablement parce que
nombre d'entre eux poursuivaient une sorte de vendetta personnelle à
l'encontre de l'aristocratie et plus encore parce que depuis James Mill
au moins ils s'en étaient tenus à une vision de la société où la grande
fracture se situait entre la classe oisive et parasitique des aristocrates
et le « peuple », « les classes travaillleuses » (the industrious classes)
qui incluaient les maîtres de forge aussi bien que les ouvriers travaillant
plus de douze heures par jour — mais qui étaient censées avoir mal-
gré cela des intérêts communs, les maux des uns et des autres tenant
exclusivement au fait que la classe gouvernante n'était composée que
de propriétaires fonciers. Analyse assez rudimentaire de la lutte des
classes dans l'Angleterre issue de la révolution industrielle ; l'on pou-
vait attendre de Blanc, philosophe du socialisme, qu'il ne s'y ralliât pas
totalement. Pourtant c'est ce qu'il faits, et lui qui avait passé une bonne
4) Au point, bien sûr, que la plupart des industriels qui avaient fait campagne pour
l'abolition des lois sur les blés avaient cessé de militer une fois le libre-échange établi, au
grand dam et à la colère de Cobden et de Bright qui estimaient que la destruction du pro-
tectionnisme n'était que le début du combat contre l'État aristocratique, mais qui se retrou-
vèrent vite ne plus représenter qu'une petite minorité des industriels du pays.
5) À une phrase près dont nous reparlerons plus bas.
6 partie de la Monarchie de Juillet à dénoncer le capitalisme industriel et
les gouvernements de marchands, s'en tient finalement à la vision
manichéenne et dichotomique des radicaux : l'opposition entre le mal
aristocratique et le bien populaire.
Ainsi, bien qu'il soit conscient que l'aristocratie est en train de
devenir une classe sociale composite (1. 7, 14, 16), Blanc n'imagine
guère qu'elle puisse changer par un processus dialectique. Elle n'en
devient, au contraire, que plus inquiétante, une ogresse qui, profitant
du snobisme des classes moyennes et même populaires (I. 7), dévore
« toutes les forces vives du pays » (I. 7, 14) et ne se maintient que plus
aisément au pouvoir où elle sert d'abord ses propres intérêts de clas-
se terrienne aux dépens du peuple (I. 13, 15). D'où sa stupéfaction que
le Times puisse écrire que l'Angleterre est gouvernée par « la classe
moyenne » alors que celle-ci n'est en fait que l'alliée de l'aristocratie
(I. 17).
Mais c'est que les classes moyennes sont un trou noir dans les
lettres de Blanc. Il passe deux décennies dans le plus bourgeois des
pays d'Europe et ne leur porte quasiment aucune attention 1 D'une
part, comme on le constatera à diverses reprises, parce qu'il est assez
peu curieux de la vie anglaise ; d'autre part parce qu'en politique, ce
qui continue à préoccuper son esprit, c'est l'émancipation de la classe
ouvrière. Dès lors il ne pouvait que se reconnaître davantage encore
dans le discours radical tel qu'il était tenu par Cobden, Bright ou leurs
amis et qui avait pour thème unique le maintien dans le besoin des
couches populaires par l'aristocratie terrienne au pouvoir. Des classes
moyennes il n'était plus guère question, sinon pour les dénoncer
comme faisant partie du problème avec leur disposition à se contenter
de l'ordre établi et donc, objectivement, à étayer le régime en place.
Mieux valait parler, en termes plus vagues, d'une Angleterre où les
« classes travailleuses » rempliraient enfin les Communes et, de
Westminster, établiraient une société plus moderne et plus équitable
en morcellent la terre, diminuant les impôts, améliorant l'éducation,
élargissant toujours plus le droit de vote, évitant les guerres et, bien
sûr, appliquant à la lettre les principes du libre-échange. Qui gouver-
nerait cette heureuse société restait très flou. Il ne fait pas de doute que
le modèle américain était celui qui inspirait directement les radicaux
bourgeois, mais il est non moins certain que ceux-ci n'envisageaient
pas que, malgré l'établissement d'un suffrage à peu près universel
pour les hommes, le pouvoir appartiendrait à l'élément populaire de
leurs classes travailleuses. Mais dans leur empressement à détruire le
pouvoir aristocratique et dépités de ne pouvoir compter sur la grande
majorité des classes moyennes pour réaliser cette tâche, ils en vinrent
à placer leurs espoirs dans « le peuple » et l'élargissement du droit de
7 vote. Il n'est guère risqué d'affirmer que derrière les idéaux humani-
taires et (modérément) démocratiques et égalitaires du discours radi-
cal perçaient les intérêts économiques des industriels de Manchester
ou de Birmingham ; mais pas avec suffisamment de crudité pour que
l'on pût douter de la sincérité de Cobden ou de Bright et se défier.
Blanc, pour sa part, perçoit l'espace de deux lignes toute la réali-
té du mouvement radical bourgeois — « c'est qu'ils brûlent de rempla-
cer l'aristocratie féodale, qui les repousse, par cette aristocratie manu-
facturière dont ils sont les représentants les plus illustres et les plus
logiques » (I. 6) 6 — mais il ne s'en effarouche guère et de toute maniè-
re l'oublie immédiatement. Et lorsque Gladstone relance la question
d'une réforme électorale qui permettrait à tous les ouvriers de voter
(I. 11, 12), c'est encore vers les radicaux qu'il se tourne. Eux seuls
paraissent susceptibles de pousser le gouvernement vers le suffrage
universel suggéré par Gladstone et à l'évidence peu goûté même par
d'aussi impeccables libéraux qu'Edward Baines (I. 19). Mais le Blanc
qui soutient l'émancipation du prolétariat britannique n'est plus l'hom-
me qui, avant 1848, espérait par le jeu du suffrage universel parvenir à
une révolution pacifique qui établirait la fraternité et l'égalité tout en
sauvegardant la liberté. Désormais il n'attribue manifestement plus
aucun rôle historique au « peuple » 7. Ce dernier, dans tout pays, doit
bien sûr être ou devenir « le maître » (I. 5), et ceux qui tentent de s'y
opposer, tel Robert Lowe, ne manquent pas de se faire vertement tan-
cer (I. 19), mais il ne paraît plus absolument nécessaire que ce peuple
prenne maintenant en main ses propres destinées. Il suffit que le sys-
tème confie désormais le gouvernement du pays à des gens convain-
cus que c'est lui seul qu'il faut servir (I. 5). « La prépondérance poli-
tique » qu'une réforme électorale ferait passer « tout d'un coup des
classes aristocratiques aux classes ouvrières » (I. 2) ne signifie rien de
plus pour Blanc que le passage de l'Angleterre d'une société aristo-
cratique à une société plus démocratique et plus égalitaire. Très évi-
demment cela ne le gênerait guère que le gouvernement du peuple
passât aux mains d'excellents bourgeois comme Bright, Stansfeld,
Forster ou Goschen. Curieusement , mais symptomatiquement, il voit
en eux « l'élément populaire » (I. 21) du libéralisme anglais. Lui-même
a beau réclamer le suffrage pour tous, il n'est peut-être pas sans
appréhension. On peut s'interroger sur ces petites phrases prononcées
d'un ton neutre et dont on ne sait si, en définitive, il ne les prend pas
6) Encore que dans les années 1860 il n'était plus exact de dire que l'aristocratie
« repoussait » les grands industriels. Socialement le rapprochement était bien amorcé.
7) Concept qui pour lui, à l'inverse des radicaux, ne s'applique qu'à la seule classe
ouvrière stricto sensu.
8 en partie à son compte : « Il y a ceux qui tremblent de voir la domina-
tion absolue d'une classe se substituer à la domination absolue d'une
autre classe, le despotisme du nombre remplacer la souveraineté du
privilège » (I. 21) ; « la préoccupation dominante est de savoir s'il est
possible d'étendre le droit de suffrage , sans courir le risque de tomber
sous le despotisme du nombre » (I. 22). Il est d'ailleurs significatif qu'il
ne soit plus partisan d'étendre le droit de vote au nom de « droits a
priori » (I. 22), comme on aurait pu s'y attendre de la part d'un Français
et surtout d'un républicain , mais, de façon fort pragmatique, parce que
les ouvriers anglais avaient en maintes occasions fourni la preuve (I.
19) qu'ils constituaient un peuple « tranquille » (I. 12) et « majeur » (I.
5) peu susceptible de se transformer en despote comme l'assuraient
les adversaires de tout changement (I. 19).
De sorte que l'idée d'une réforme qui pourrait amener au pouvoir,
avec le soutien populaire, des gens issus d'une minorité éclairée et
avancée lui convenait plutôt. C'était la garantie que l'Angleterre serait
gouvernée non point au bénéfice d'une classe, fût-elle majoritaire°,
mais dans le souci de I' « intérêt public », pour « la société prise dans
son ensemble » (I. 15).
Vraisemblablement Blanc se disait encore socialiste, mais à l'évi-
dence, ce qu'il embrassait désormais c'était un réformisme évolution-
niste, un méliorisme graduel qui ne le distinguait plus guère de ces
radicaux anglais que Marx trouvait affreusement bourgeois. (M.F.)
8) On peut se demander s'il n'y a pas une signification dans le fait que dans ses
lettres Blanc parle de la National Reform Union présidée par Bright et favorable à une
extension limitée du droit de suffrage (I. 18) et ne fait aucune allusion à la naissance en
février-mars 1865 de la Reform League composée essentiellement d'ouvriers et exigeant
le suffrage universel.
9 1. Comme quoi l'Angleterre est au fond
une république aristocratique.
18 février 1862
Tacite dit quelque part qu'il était dangereux même de louer Tibère. Dieu
me garde de comparer nos amis du Daily-Telegraph à ce soupçonneux empe-
reur romain, qu'il était si difficile de contenter ! Mais, franchement, je com-
mence à craindre qu'il y ait, sinon quelque danger, au moins quelque incon-
vénient à louer les hommes libres de ce pays, quand je vois le Daily-Telegraph
prendre le Temps à partie pour avoir dit que la monarchie, en Angleterre,
n'existait plus que de nom ; qu'en fait, l'Angleterre était une république, —
république aristocratique, il est vrai, mais en position de faire à la démocratie,
grâce à la flexibilité de ses formes, toutes les concessions voulues par l'esprit
de la société moderne.
M. Scherer, l'auteur de l'excellent article dont ces dernières lignes sont
le résumé, sera, je pense, bien étonné d'apprendre que cet éloge, un des plus
beaux qu'il soit possible d'adresser à une constitution, a fait tressaillir la fibre
patriotique de nos amis du Daily-Telegraph ; qu'ils y ont vu presque une insul-
te « à la gracieuse dame, maîtresse de leurs genoux et de leurs coeurs. » « The
gracious lady who is mistress, » écrivent-ils en propres termes, « of our knees
and hearts. » Ils vous accusent, ou semblent vous accuser, d'avoir mis en
doute la ferveur de leur religion monarchique, et ils en appellent de cet injus-
te soupçon à leur affection pour la reine, si souvent manifestée. [ ... ]
Il est vrai qu'il y a des gens dans ce pays qui professent une sorte
d'amour platonique pour ce qu'on a nommé la balance des pouvoirs, et ceux-
là croiraient la réputation politique de l'Angleterre compromise dans le
monde, le jour où le moindre doute s'élèverait sur l'égalité parfaite de pouvoir
qu'ils prétendent exister entre la couronne, la Chambre des Lords et la
Chambre des Communes. Mais, ne leur en déplaise, cette égalité, bonne à pro-
clamer pour la plus grande gloire de la théorie, ne tient pas devant la pratique.
Delolme fait une remarque qui tranche la question, lorsqu'il dit : « La monar-
chie anglaise est un vaisseau bien équipé, mais à qui le parlement peut, à son
gré, retirer les eaux'. » Le droit de voter les subsides est, effectivement, entre
les mains de la Chambre des Communes, un droit qui, en pratique, prime tous
les autres. [ ... ]
La vérité est que, de toutes les prérogatives de la couronne, en
Angleterre, il n'en est pas une qui ne présente, si je puis m'exprimer ainsi, un
caractère de subordination à ce qui est, ou est censé être la volonté nationa-
le. [ ... ]
1) Delolme ou De Lolme, publiciste né à Genève en 1740, habita longtemps l'Angleterre où
il publia notamment sa Constitution de l'Angleterre (1771) qu'il traduisit en anglais en 1775.
10 Est-ce à dire qu'en constatant l'impuissance où la couronne est, en
Angleterre, de faire prévaloir sa volonté sur celle de la nation, nous prétendons
jeter de la défaveur sur les institutions anglaises ? Ce qui est vrai, c'est juste-
ment le contraire. Dans cette impuissance gît une des meilleures garanties de
la liberté dont les Anglais ont tant de raison d'être fiers. Malheureusement, le
hasard de la naissance ne place pas toujours sur le trône des reines semblables
à celle qui l'occupe aujourd'hui, et Victoria ne doit pas faire oublier aux
Anglais George IIIZ !
Où le gouvernement de l'Angleterre prête le flanc à la critique, — et
nous espérons que sur ce point, en tout cas, le Daily-Telegraph sera de notre
avis — c'est dans la part beaucoup trop petite qu'il fait à l'élément démocra-
tique, par la composition de la Chambre des Communes. Tant que la classe
ouvrière n'y sera pas représentée, il restera beaucoup à désirer'. Mais, ainsi
que notre collaborateur M. Scherer l'a observé excellemment, telle est l'ad-
mirable élasticité des institutions de ce pays, qu'elles se prêtent au dévelop-
pement de tous les progrès. La liberté, en Angleterre, saura bien, quand le
moment sera venu, faire faire à la démocratie la place qui lui appartient.
2. Réforme électorale en perspective.
25 novembre 1862
[ ] Je vous écrivais, il y a quelque temps, que cette question de la
réforme parlementaire ici semblait avoir été reléguée au nombre des choses
mises en réserve ; qu'un grand calme régnait dans les régions ordinairement
agitées par la politique, et que la nation anglaise paraissait satisfaite de sa
situation présente, au point de ne demander rien de plue'. Mais j'ajoutais, si
2) Pendant les vingt premières années de son règne (1760-1781), George III s'efforça, en
réaction avec le comportement de ses prédécesseurs, d'exercer tous les pouvoirs que lui donnait la
constitution et en particulier celui de choisir ses ministres. Cela l'amena à s'appuyer sur les Tories
et donc à mettre un terme à l'influence politique de l'oligarchie whig qui avait monopolisé le pou-
voir politique de 1715 à 1760. Éloignés du gouvernement pendant presque tout le règne de George
III, les Whigs ne cessèrent de noircir sa réputation, l'accusant de vouloir accroître les pouvoirs per-
sonnels du monarque et donc de violer la constitution. C'est cette version de l'histoire qu'adopte
Blanc.
3) En 1862 le régime électoral était encore celui mis en place par la réforme de 1832 qui
avait accru de 50% le minuscule électorat d'avant 1832, tout en le maintenant à un niveau très bas.
En 1834, il y avait dans les îles Britanniques (Irlande comprise), 813 000 électeurs pour une popu-
lation de 24 millions d'habitants, situation qui n'évolua guère pendant trente ans. Et en instaurant
un droit de vote uniformément basé sur le paiement d'un loyer de dix livres dans les villes, la réfor-
me excluait en pratique la quasi-totalité de la classe ouvrière du système politique. D'où la
remarque de Blanc.
4) Si les radicaux ouvriers cessèrent rarement de réclamer une extension du droit de suffra-
ge après 1832, il est vrai que jusqu'en 1865 la plupart des députés restèrent hostiles à toute modi-
1 1
j'ai bonne mémoire, qu'il ne fallait pas prendre ce calme pour de l'engourdis-
sement ; que la vie politique pouvait renaître ici d'un moment à l'autre avec
ses aspirations indomptables ; que, seulement, le peuple anglais était en train
de jouir tout à son aise de ce privilège de la force : la patience, et qu'il en agis-
sait envers le progrès comme envers une puissance qu'il savait à ses ordres,
c'est-à-dire à la façon d'un maître qui, avec une superbe nonchalance, donne
momentanément congé à son serviteur, bien sûr que, pour le rappeler, il n'au-
ra qu'un mot à dire.
Je ne m'attendais pas à voir se vérifier sitôt la justesse de cette apprécia-
tion. Car voilà que les populations des grandes villes commencent de toutes
parts à demander ce que certains politiques les croyaient disposées à ajourner
Times, il y a quelques mois ? Son grand argument indéfiniment. Que disait le
contre toute idée de réforme parlementaire était que le peuple ne réclamait rien
de semblable, et qu'il était ridicule de s'obstiner à offrir aux gens un cadeau
dont eux-mêmes ne voulaient pas. Le Times fera bien aujourd'hui de recourir
à quelque autre genre de logique : celle sur laquelle il s'appuyait, il y a
quelques mois, d'un air si triomphal, ne serait plus de mise en ce moment : le
mouvement vers la réforme a repris son cours, il n'y a pas à en douter, et la
preuve, c'est le grand meeting qui, lundi dernier, a eu lieu à Leeds dans la salle
de l'hôtel de ville.
Là se trouvaient réunis environ 280 délégués, venus de tous les points du
pays et représentant de puissantes villes, telles que Manchester, Birmingham,
Newcastle, etc.
Des invitations avaient été adressées au comte de Carlisle, au comte
Russell, à lord Londesborough, au comte de Grey et Ripon ; à MM. Bright,
Cobden, Stansfeld' et autres personnages politiques bien connus pour leur
adhésion au principe de la réforme parlementaire. Malheureusement, des
motifs divers ont empêché plusieurs des invités de répondre au désir qui leur
était manifesté. [
fication allant dans un sens plus démocratique et surtout que l'opinion publique se désintéressa
totalement de la question.
5) L'un des chefs du parti whig pendant des décennies, Lord John Russell (1792-1878) fut
toute sa vie un réformateur modéré mais sincère. Il fut, en particulier, l'un des architectes de la
réforme de 1832, et dans les années 1850, l'auteur de plusieurs propositions visant à obtenir du
Parlement une nouvelle réforme limitée de la loi électorale. Entré au Parlement en 1813, Russell
eut une très longue carrière politique au cours de laquelle il fut notamment ministre des affaires
étrangères en 1852-1853 et de 1859 à 1865, et premier ministre de 1846 à 1852 et en 1865-1866.
Richard Cobden (1804-1865) et John Bright (1811-1888) étaient depuis les années 1840 les prin-
cipaux porte-parole des entrepreneurs radicaux (voir l'introduction à ce chapitre), faisant campagne
de manière infatigable pour un programme de réformes incluant notamment l'extension du droit de
suffrage, diverses réformes administratives, un système scolaire largement financé par l'État, une
réforme agraire en Irlande et en Grande-Bretagne, le développement du libre-échange et une poli-
tique étrangère pacifique et non-interventionniste. Pour Grey et Ripon voir note 35. Sur Stansfeld,
voir note 55. Quant à Lord Londesborough, les ouvrages de référence classiques n'ont rien à dire
sur son compte.
12 Quelque légitimes que soient ces raisons, on ne peut nier que l'absence
d'hommes aussi haut placés dans l'opinion que M. Bright, M. Cobden et lord
Russell, n'ait ôté au meeting un peu de son importance. En tous cas, il est cer-
tain qu'elle a fourni aux ennemis de la réforme un prétexte dont, faute de
mieux, ils se sont avidement emparés. En réalité cependant, l'essentiel était
que les personnages auxquels on s'était adressé donnassent un témoignage
public, incontestable, éclatant, de leur adhésion à ce qui faisait l'objet du mee-
ting, et, sous ce rapport du moins, leurs réponses n'ont rien laissé à désirer.
Tous, ils sont contre ce qu'on pourrait appeler l'exclusion en masse de la
classe ouvrière.
Comment ne pas reconnaître, en effet, qu'il y a là et une grande injusti-
ce et un grand danger ? Ceux dont le travail contribue dans une proportion si
large à la création de la richesse publique, ceux qui ont à payer leur part de
l'impôt, ceux qui, à une heure donnée, peuvent être appelés à défendre leur
pays au péril de leur vie, n'ont-ils donc aucun droit à sauvegarder, aucun inté-
rêt à défendre, et ne sont-ils bons à jouer, dans le drame politique, d'autre rôle
que celui de spectateurs ? Celui-là, qu'il le sache ou non, est dégradé, qui
souffre que, sans le consulter, on dispose souverainement de sa destinée ; et le
jour où il vient à s'en apercevoir, c'en est fait : il faut, ou lui céder son dû, ou
se résoudre à l'avoir pour ennemi. Même en admettant, — supposition mons-
trueuse, — que l'intérêt de la propriété est plus digne de la protection des lois
que ces intérêts de coeur, d'affection, de famille, de dignité personnelle, qui
ont tant de place dans la vie, l'exclusion de la classe ouvrière n'en resterait pas
moins sans excuse. Selon les calculs de M. Baines`, peu suspect d'exagération
en ces matières, le revenu annuel des ouvriers anglais en salaires peut être esti-
mé à 280,000,000 livres sterling, et leur propriété en meubles, habits, instru-
ments de travail, fonds déposés dans les banques d'épargne, ou placés dans les
sociétés coopératives, à 500,000,000 livres sterling ! Est-ce donc là un intérêt
de propriété si méprisable qu'il ne vaille pas la peine qu'on s'occupe de le sau-
vegarder ?
Et remarquez, Monsieur, qu'en Angleterre les adversaires du progrès
objecteraient bien en vain l'inconvénient d'accorder le droit de vote à des gens
incapables de l'exercer, faute de lumières suffisantes. Outre que le nombre
infini d'ouvrages et de brochures à bon marché se trouve avoir répandu ici l'in-
telligence des choses politiques à un degré inconnu en France, le succès des
« Trades unions » et des « Cooperative societies » 7 a révélé dans la classe
6) Il s'agit ici d'Edward Raines junior (1800-1890), député libéral de Leeds de 1859 à 1874.
Les Baines étaient les propriétaires du Leeds Mercury, un des principaux organes de la bourgeoi-
sie industrielle, laissez-fairiste, souvent hostile à l'aristocratie foncière et à l'église anglicane.
Edward Baines junior écrivit de nombreux ouvrages sur l'industrie textile en Grande-Bretagne. Ses
remarques sur la pauvreté des ouvriers étaient surtout destinées à dénoncer l'impéritie d'un gou-
vernement aristocratique, nullement l'exploitation dans les usines.
7) Au début des années 1830, des coopératives ouvrières, pour la plupart inspirées par les
13 ouvrière une clairvoyance, un esprit de suite, des habitudes d'ordre et des qua-
lités administratives qui ne permettent plus le moindre doute sur leur aptitude
à intervenir, comme électeurs, dans la gestion des affaires publiques.
D'après cela, vous serez peut-être surpris que l'extension du suffrage ne
soit pas devenue plus tôt le sujet de la préoccupation générale. Voulez-vous
savoir pourquoi ? La raison est curieuse, et vos lecteurs ne sauraient trop pro-
fondément la méditer. C'est que le système parlementaire, tel qu'il fonctionne
ici, n'a jamais encore, quoique portant en lui tous les genres d'injustices, pro-
duit aucune injustice criante. L'abus s'est fait tolérer parce qu'il s'est fait, à tout
prendre, faiblement sentir. Sous beaucoup de rapports, la Chambre des
mérité du peuple, mais enfin elle ne lui est Communes est loin d'avoir bien
jamais apparue comme un instrument d'oppression. Le changement n'a pas été
demandé plus tôt parce qu'on n'a pas ressenti les maux qui pouvaient porter les
esprits à soupirer après ce changement.
Mais ceci, autant et plus que le reste, veut être expliqué. —
L'explication ? Elle est, Monsieur, dans l'existence d'une presse libre. Oui, la
liberté de la presse, voilà ce qui a servi de contre-poids aux vices du système
parlementaire exclusif, ici en vigueur ; voilà ce qui a empêché ces vices d'en-
fanter leurs conséquences naturelles ; voilà ce qui a fourni au peuple le bou-
clier que la législation électorale lui refusait. Dans la presse libre il a eu sa
Chambre des Communes, où sa voix a toujours pu retentir, et dont les portes
sont toujours restées ouvertes à deux battants. Résultat remarquable, et qui
montre assez combien la liberté de la presse est désirable ! Sans elle, les
meilleures institutions courent le risque de péricliter. Avec elle, les plus mau-
vaises ont de quoi se faire pardonner longtemps.
Voici donc le char de la réforme électorale lancé. Sur l'étendue des
concessions à exiger, les avis diffèrent. Les uns vont jusqu'au suffrage univer-
théories et les rêves de Robert Owen, avaient ambitionné de parvenir à l'établissement de commu-
nautés communistes et fratemelles qui, peu à peu, auraient fait tache d'huile. Il s'agissait d'émanci-
per les travailleurs, de les affranchir d'un système fondé sur la concurrence et l'exploitation écono-
mique par l'intermédiaire d'ateliers de production et de centres de distribution gérés suivant les
règles de la coopération et de l'égalité entre tous. Ces coopératives qui auraient dû mener une révo-
lution pacifique mais radicale du système capitaliste échouèrent. Le coopératisme fut relancé en
1844 par les « pionniers de Rochdale » (en réalité des ouvriers tisserands) qui abandonnèrent leurs
principes oweniens initiaux lorsqu'ils découvrirent qu'ils pouvaient recruter beaucoup plus de
membres en reversant à chacun des dividendes sur ses achats à la coopérative plutôt que de consa-
crer les bénéfices à l'édification d'un « village de coopération ». Cette dérive négatrice du rêve pri-
mitif gagna bientôt les centaines de sociétés qui s'étaient créées à l'exemple de celle de Rochdale.
À la fin des années 1860 les coopératives comptaient près de 300 000 adhérents soucieux, surtout,
d'arrondir leurs fins de mois. Les pionniers de Rochdale avaient ainsi donné naissance à un mou-
vement coopératif de consommateurs qui certainement contribua beaucoup à améliorer la condition
ouvrière, mais qui dans le même temps substituait à la révolution sociale rêvée par Owen un mélio-
risme gradualiste et inoffensif pour l'ordre établi. Il n'est pas sûr qu'attiré par ce mutuellisme
ouvrier qui, à première vue, n'était pas sans ressembler à son vieux rêve d' « ateliers sociaux »,
Blanc s'en rende bien compte.
14 sel ; les autres insistent sur une extension de suffrage graduelle et prudente. La
probabilité est que tous s'accorderont à réclamer le moins, de peur de tout
compromettre. [ ]
Du reste, le pays, une fois placé sur la pente de l'extension graduelle du
suffrage, aura bientôt descendu cette pente jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au
suffrage universel. C'est ce que les tenants du passé comprennent à merveille,
et ce qui les effraye. Ils voient déjà en pensée la prépondérance politique pas-
sant tout d'un coup des classes aristocratiques aux classes ouvrières, et la
démocratie s'installant victorieuse dans un pays où le règne des inégalités
sociales s'était jusqu'à ce jour maintenu paisiblement. [ ]
3. Les élections en Angleterre
après le « Reform Bill ».
28 novembre 1862
Le « Reform Bill » de 1832 a certainement amélioré, sous plusieurs rap-
ports, l'état actuel des choses. Toutefois, d'énormes abus subsistent
encore. [ ]
Et d'abord, rien de plus inique, rien de plus absurde, que la distribution
du pouvoir électoral. Que répondre à M. George Wilson' constatant qu'il y a
dans la Chambre des Communes 330 membres, — la majorité, — qui sont
élus par 160,000 ou 170,000 votants seulement, sur plus d'un million d'élec-
teurs entre les mains de qui repose le droit électoral dans les trois royaumes ?
et que Lancashire et West Riding n'envoient pas plus de 45 membres au
Parlement, bien que leur population égale celle de 18 comtés, qui sont repré-
sentés dans la Chambre des Communes par 167 membres ? et que les deux
membres qu'envoie Thetford représentent seulement une population de 4,000
habitants, et sont nommés seulement par 216 électeurs, tandis que M. Baines,
député de Leeds, représente une population de 200,000 habitants et est nommé
par 7,000 électeurs' ?
Autre vice capital : la limitation du suffrage. [
[ V ]oici ce qui en résulte. Les conditions restrictives mises en Angleterre
au droit de suffrage donnent, exprimés en chiffres, les résultats suivants :
8) George Wilson (1810-1870) était un industriel du caoutchouc qui fut très actif dans la
campagne pour l'abolition des lois sur le blé (il fut longtemps président de l'Anti-Corn Law
League ) et dans le mouvement de réforme parlementaire ; il tenait tout particulièrement à ce que
l'extension du droit de suffrage s'accompagnât d'une redistribution plus équitable des sièges.
9) Bien que la réforme de 1832 ait accru les sièges alloués aux régions industrielles du nord,
le sud agricole demeurait très sur-représenté.
15 658 Nombre des députés
Nombre des électeurs 1,269,173
28,893,061 Population
Ainsi, chez un peuple libre, éclairé, ami de l'ordre, le pouvoir d'élire les
658 personnages chargés de représenter la nation se trouve concentré entre les
mains d'environ 1,000,000 d'hommes sur une population de près de
30,000,000. [ ... I
Au reste, je n'en finirais pas si je voulais énumérer une à une toutes les
anomalies du système électoral anglais. Qu'il me suffise de faire remarquer ce
qu'il y a d'étrange à accorder un droit de représentation, non pas aux hommes,
mais aux champs, aux prés, aux arbres, aux pierres et aux bêtes ! Car ce n'est
point la population qui est représentée en Angleterre, c'est le sol ; et quand je
dis le sol, j'entends telle ou telle partie du sol, privilégiée nul ne sait pourquoi
ni comment. Quelques chiffres qui se rapportent à l'année 1857, mais que je
ne suppose pas avoir subi aucune altération importante en ce qui touche leur
valeur proportionnelle, vous donneront une idée de la façon dont la souverai-
neté électorale se distribue ici.
Dans le Yorkshire, il y a 3 bourgs dont chacun envoyait 2 membres au
Parlement, savoir :
Knaresborough, population électorale, 212
id. 340 Richmond,
353 Ripon, id.
Total... 905
Or, les trois « Ridings » d'York, lesquels envoyaient au Parlement le
même nombre de membres, ne comprenaient pas moins de 56,176 électeurs,
savoir :
7,538 East Riding, population électorale,
11,319 North Riding, id.
West Riding, id. 37,319
Total... 56,176
En d'autres termes, il est tel Anglais, parmi ceux qui sont censés compo-
souverain que tel autre ! ser le souverain, qui est cinquante fois plus
Je vous laisse maintenant à penser quelle doit être l'influence de certains
riches propriétaires et hauts seigneurs sur des corps électoraux de quelque
deux cents électeurs ! [ ... ]
Quant à la manière dont les élections se pratiquent, le spectacle serait
infiniment curieux s'il était plus nouveau. Mais l'avalanche des professions de
16

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