LITTERATURE (DE LA) TUNISIENNE ET MAGHREBINE et autres textes

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Étude sur la littérature tunisienne, tant de langue française que de langue arabe, ainsi que sur la littérature maghrébine et arabe en général. Son regard critique est celui du poète, de l'écrivain rompu aux problèmes de la langue : bilinguisme, diglossie, francophonie. Dans cet ensemble d'essais aussi brefs que pertinents, il interroge, compare, témoigne sur son propre parcours, apporte des réflexions originales et personnelles.
Publié le : lundi 1 novembre 1999
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EAN13 : 9782296399402
Nombre de pages : 136
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@ L'Harmattan, 1999 5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris- France L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (QC) L'Harmattan, Italia s.r.1. Vian Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-8445-X

DE lA LITTÉRATURE TUNISIENNE ET MAGHRÉBINE
et autres textes

Du même auteur Poésie
Le Laboureur du soleil, Ed. Silex, 1983, Ed. L'Harmattan, 1991. Le Chant dll roi errant, Ed. L'Harmattan, 1985. Le Cœur rompulUlX océans, Ed. L'Harmattan, 1988. Poèmes à Selma, (en arabe) Ed. Hiwar, 1989, Ed. L'Harmattan, 1991. La Sève des jours, Ed. Sonore, Artalect, Paris, 1991. Les Chapelets d'attache, Ed. Amiot, 1993, Ed. L'Harmattan, 1994. Journal de neige et delell, (en arabe), Ed. L'Or du temps, Tunis, 1997 Les Songes impatients, Ed. L'Hexagone, Montréal, 1997. Inconnues Saisons ( édition bilingue français anglais), Ed. L'Harmattan, 1999.

Essai
L 'œuvre romanesque de Malek Haddad, Ed. L'Harmattan, 1986. Littératures du Maghreb, Ed. L'Harmattan, 1994.

Poésie ( livres d'art à tirage limité)
Poèmes bilingues, litho. Ed. B. Lafabrie, Paris, 1978. Exils, litho. Ali Fenjan, ENSB~ Paris, 1979. La Quête de la lumière, photos de Essaâdi, Paris, 1984. Les chevllllX de la Il,,;t, Les liglles sont des arbres, La maison, litho. Ed. B. Lafabrie, 1984 Les clulpelets d'attache, avec des calligraphies originales de Hassan Massoudy, Ed. Amiot, 1993. Le challt tIll roi errant, œuvre originale de Theresia Schulner, Düsseldorf: 1993. Poèmes à Gaston Miron, avec cinq peintures originales de J.Luc Herman, Ed. La Séranne, Montpellier, 1996. Le pêcheur de lunes, litho. , Ed. B. Lafabrie, 1998. 2

Tahar BEKR!

DE LA LITTÉRATURE TUNISIENNE ET MAGHRÉBINE
et autres textes

essaIs

L'Harmattan

ECRIRE EN FRANÇAIS AU MAGHREB Communication faite au Colloque international: « Littérature francophone au Maghreb, Québec et Belgique»

Université de Barcelone, novembre 1997.

Je voudrais, par ces propos, vous faire part de certaines réflexions dictées surtout par une volonté de quitter bien des malentendus au sujet de l'écriture francophone au Maghreb, malentendus qui sont hélas, bien vivaces, où le non-dit l'emporte souvent sur l'exigence intellectuelle et où le débat est prisonnier de clivages graves, faisant peu de cas du vrai travail de l'écrivain, de l'élaboration textuelle et de sa gestation profonde. C'est en côtoyant, depuis plusieurs années maintenant, des amis écrivains du Québec, d'Afrique noire, de Belgique, de Suisse, des Antilles, de France, et bien sÛTdu Maghreb, qu'il me plaît ici de soumettre à votre attention des remarques afin de tenter de lever quelques ambiguïtés. De même, il me plaît de rappeler qu'en 1991, nous avons eu ici même à Barcelone et à Tortosa une rencontre entre six écrivains espagnols de langue catalane et six écrivains tunisiens de langue française et de langue arabe afin de 5

comparer nos parcours littéraires et nos rapports à la langue. C'est dire que la question de la langue reste au cœur Inême de la problématique posée à chaque écrivain et il serait bien peu pertinent de ne pas lui porter l'attention nécessaire. Depuis les années soixante, c'est-à-dire à l'indépendance totale des pays du Maghreb, écrire en français n'est pas un acte de création qui laisse indifférent ou qui ne provoque pas de polémique passionnée, laissant parfois l' œuvre littéraire dans une solitude peu louable, malgré le courage infatigable de certains chercheurs apportant par le sérieux de leur regard critique bien des lumières et aidant en cela une meilleure lecture et perception de la littérature maghrébine. Aujourd'hui, un demi-siècle presque s'est écoulé (si l'on considère que les œuvres qui cOlnptent pour I'histoire littéraire datent des années cinquante) et il me semble ilnportant de faire une sorte de bilan, même si cela peut paraître bien difficile, tant la question de la langue subit brutalement des positions extra littéraires qui ne se soucient guère de la littérature ou de la littérarité des textes, je veux dire par là, toutes ces positions politiques ou idéologiques qui ont souvent empêché et continuent hélas à empêcher un débat sérieux. La littérature maghrébine serait malade de la politique, comme il a été dit et écrit ces dernières années. Il n'est pas rare de constater une mauvaise foi manifeste, c'est le moins que l'on puisse dire, tenant peu des réalités spécifiques à chaque écrivain, de son parcours et de son itinéraire d'écriture propre, de sa formation linguistique, de son histoire individuelle. Comme si cette dernière n'avait pas droit de cité! Les particularités des œuvres ne signifient pas l'absence de sort commun ou de destin collectif mais doivent nous permettre d'aborder avec beaucoup de rigueur le travail d'écriture d'une œuvre à l'autre, l'approche méthodologique de l'élaboration textuelle, car il s'agit avant tout d'écriture et de langage, même s'il est très difficile, dans 6

le contexte francophone en général, d'adhérer totalement au projet cher à Mallarmé que la littérature est, avant tout, une affaire de mots et de langage. En outre, la responsabilité intellectuelle et surtout étllique voudrait que l'on abordât la question de la langue d'écriture au Maghreb, notamlnent, du côté des écrivains eux-mêmes, avec franchise en assumant les paradoxes, les conflits, les difficultés, les déchirements et les tiraillements. Car il s'agit moins de réponse facile et d'affinnation hâtive que de quête ardue et de combat pennanent dans la langue, avec la langue, contre la langue d'écriture. L'effort tend en définitive, pour chaque écrivain, à créer sa propre langue, au sein de n'importe quelle langue. Et ce n'est pas gratuit de rappeler l'idée de Roland Barthes, que de toute façon, toute langue est une langue étrangère. Mais tout de suite, je dirais: depuis quand écrire, dans n'importe quelle langue, d'ailleurs, est un manquement au doute, à l'interrogation, à la quête, au questionnement, à l'interpellation de l'être, de soi et de l'Autre? Certes, depuis le cri de l'écrivain algérien Malek

Haddad en 1961 " La langue française est mon exil" qui a
choisi ( mais est-ce vraiment un choix? ) de déposer sa plume, comme position extrême face à ce qu'il considérait comme une anomalie après l'indépendance, il n'y a pas une année qui passe sans que l'on ne voie paraître de nouvelles œuvres littéraires écrites en français par des Maghrébins, toutes générations confondues, à l'intérieur ou à l'extérieur de leurs pays respectifs, forçant l'attention de la critique, prouvant régulièrement leur qualité littéraire "et participant amplement aux différents courants de la littérature contemporaine universelle. Aussi~ serait-il important, me semble-t-il, de chercher à saisir les raisons profondes, au moins pour quelques-unes d'entre elles, qui poussent bien des auteurs à continuer à 7

écrire encore aujourd'hui en langue française au Maghreb, malgré les décennies écoulées et malgré le fait que la langue arabe soit devenue langue officielle de l'Etat. Il ne s'agit pas ici de prendre la cause des écrivains francophones du Maghreb ou comme le veut maintenant la terminologie en usage, les écrivains maghrébins de langue française afin de les distinguer des écrivains français du Maghreb, mais d'aider à comprendre et d'œuvrer à réduire les confusions entre les différentes situations d'écriture, car il semble devenu illusoire de les éliminer définitivement. La question de la langue revient au galop dès qu'on pense l'avoir oubliée, au point où certains auteurs, pris de lassitude, évitent à tort ou à raison de s'engager dans un débat considéré, à l'avance, comme stérile. Le problème est que ce silence, qui est loin d'être une acceptation de fait, ce silence, disais-je, est lourd de conséquences et condamne nombre d'auteurs à l'incompréhension totale de leurs œuvres et de leurs démarches, ignorées à dessein, purelnent et simplement et non signalées dans des travaux d'histoire littéraire, traitant pourtant des littératures de ce pays. C'est le cas de certains ouvrages rédigés en français par quelques arabisants. Comment peut-on sortir donc de ces spécialités qui ne donnent pas une image exacte du vrai paysage littéraire? Comment cesser de dresser des murs entre les uns et les autres? Comment créer des vases communicants? Comment faire de la diversité linguistique une richesse et non le contraire? Ne faudrait-il pas parler, de plus en plus, de littératures, au pluriel. Je rappellerai que la raison essentielle reste, bien entendu, historique. Notamment dans le cas dramatique de l'Algérie où la colonisation française (1830-1962) a tout silnplement interdit l'arabe de l'école afin de détruire l'identité du colonisé. Le français devenant ainsi la seule langue d'écriture de la majorité des écrivains algériens, qu'ils 8

soient d'origine arabe ou berbère. Les quelques rares écrivains algériens de langue arabe ont pu l'être, grâce à l'enseignement religieux musulman ou grâce aux pays arabes, la Tunisie, le Maroc ou l'Egypte, par exemple. Bien que cette situation ait quelque peu évolué depuis l'indépendance, l'arabisation n'a pas donné naissance à une importante littérature nouvelle de langue arabe, exception faite d'un ou deux noms ces dernières années, comme le romancier Laâraj Ouassini. Massivement, la littérature algérienne, en nombre et en qualité, reste de langue française. Et il serait faux de vouloir affirmer le contraire. Car il ne s'agit pas de discours officiels mais de constats bien réels. Cependant, ce même contexte historique ne peut être appliqué d'une manière mécanique pour la Tunisie (18811956) et le Maroc (1912-1956) restés Protectorats français, où la langue arabe accompagnait le français dès l'école primaire, donnant ainsi une formation bilingue aux enseignés, permettant aux futurs écrivains de ces deux pays d'accéder aux deux cultures arabo-musulmane et francoeuropéenne, sans grands drames et avec moins de conflits identitaires. En outre, je pense qu'il est temps de préciser que dans certains cas individuels, la langue maternelle de certains écrivains maghrébins est le français, situation due à la mixité des parents et où la mère est française. C'est le cas de Leïla Sebbar ou de Hélé Béji, par exemple. Cela ne me semble pas sans intérêt pour aborder l' œuvre et son imaginaire, bien au contraire. D'autres écrivains ont fait leurs études dans les lycées français du Maghreb où la langue arabe était enseignée comme langue étrangère. Mais ces raisons suffisent-elles pour expliquer la situation actuelle? Bien entendu que non. D'abord, je dirais que, contrairement à mes amis québécois ou belges, écrire en français au Maghreb, n'est pas une volonté de résistance linguistique contre une langue dominante, anglophone ou 9

flamande, mais une prise de parole dans la langue de l'Autre, alors que sa propre culture possède une des langues écrites parmi les plus anciennes et les plus achevées. C'est une possibilité de dire son être et son identité, vivant ainsi une. des tensions les plus aiguës au niveau de la création, mêlant et entremêlant les différents niveaux linguistiques: arabe dialectal, arabe littéral, berbère, français, parfois dans un "alnour bilingue" pour reprendre Abdelkebir Khatibi, parfois dans une "guérilla linguistique" telle que la prônait l'équipe de Souffles, parfois dans un rapport amoureux à la langue. En tout cas, ces niveaux traversent le texte dans un corps à corps des plus passionnants. D'autres raisons peuvent être invoquées ici, telle que la censure morale, 111êmesi cette dernière n'a pu empêcher l' œuvre très audacieuse de l'écrivain marocain de langue arabe, Mohamed Choukri. Certains écrivains jugent qu'il est plus facile d'aborder en français les thèmes de l'amour, du corps, de la sexualité ou la transgression des interdits et des tabous sexuels. Je crois que cela mérite d'être nuancé car c'est méconnaître, sincèrement, l'héritage littéraire arabe classique. De même, pour la littérature arabe moderne. En témoignent des romans écrits en arabe par des Tunisiens, publiés ces dernières années en Tunisie et qui prouvent facilement que l'écriture en arabe est aussi capable de transgression et d'affranchissement du corps et de son affirmation. La censure politique ou comme récemment, la montée de l'extrémisme religieux, n'est pas sans être une cause de la permanence de cette situation. Souvent l'écrivain maghrébin recourt à des éditions françaises ou étrangères cherchant ainsi à protéger sa parole dans un espace de liberté plus sûr. De nombreux auteurs ont dû attendre plusieurs a~ées des réponses des éditions nationales sans qu'il soit certain que leurs manuscrits étaient lus, alors que, comble du ridicule, 10

ces mêmes ouvrages ont déjà été publiés à l'étranger. Mais le plus grave est que les fameux « Soleils des indépendances» pour reprendre Ahmadou Kourouma, ne sont pas au rendezvous. L'Histoire, dans sa tounnente actuelle, a poussé bien des écrivains, sur le chenlin de l'exil. Souvent, faut-il s'en réjouir ou s'en plaindre, le français a pennis de déjouer la censure et échapper à la langue de bois, si je puis m'exprimer ainsi. Dans ce cas, l'exil, y compris celui de la langue, est incontestablement, une riposte contre la servitude et la volonté du prince, un acte de liberté et d'exigence dans I' écriture. Et pourquoi ne pas ajouter à cela la situation de l'écrivain du Maghreb qui vit une marginalité inacceptable de nos jours? Il est sans droits reconnus ou respectés, un homme vivant à la merci des différents pouvoirs qui le

transforment, aux besoins, en . un auteur officiel et
propagancliste. Ce qui pousse plus d'un écrivain - même si cela n'est pas toujours avoué - à tenter de réussir avec la langue française ce qui ne semble pas toujours possible et réalisable dans le contexte du Monde arabe. Même si le risque est bien réel de voir les œuvres de langue française, écrites par des Maghrébins, peu à peu, réduites à une présence presque symbolique, à l'intérieur du Maghreb, tant la liberté de circulation des hommes et des livres est si empêchée entre les pays maghrébins eux-mêmes. Et ce n'est pas exagéré de dire que Paris est devenu, qu'on le veuille ou non, le chemin obligé pour se lire et se rencontrer entre Maghrébins. Entendons-nous bien: Je ne dis pas que la langue arabe n'est pas en mesure d'exprimer le contexte actuel au Maghreb - puisque certains écrivains arabisants subissent le même sort et font face à la même montée de l'intolérancemais écrire en français semble être une possibilité pour répondre à la gravité et l'urgence, pour dire et dénoncer Il

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