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LOUIS JOUVET ET LE THÉÂTRE DE L'ATHÉNÉE

De
483 pages
Lorsque la Seconde guerre mondiale éclate, Louis Jouvet est au sommet de sa gloire, au théâtre, au Conservatoire, au cinéma. A partir de 1941, l'Athénée donne des représentations en Suisse et en zone libre avant de partir pendant 4 ans représenter la France en Amérique Latine chargée en 1941 et 1942 d'une mission officielle de propagande culturelle extérieure financée par l'Etat français. Pourtant Jouvet apparaîtra à la Libération comme l'ambassadeur de la résistance culturelle française. Récit d'un itinéraire exceptionnel porteur de significations ambivalentes.
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Louis Jouvet et le théâtre de l'Athénée

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9492-7

Denis Rolland

Louis Jouvet et le théâtre de l'Athénée
"Promeneurs de rêves" en guerre de la France au Brésil

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur:
La (lise dllllJodèle frallçaÙ, L'AJJ1éliqlle lalille el la Frallce, PUR, 2000. l'lill/oire et Î/J'/agÙlairede la Frallce ell.AJJ1hiqlle latille, L'Harmattan-IUF, 2000. T'id!)' et la Fram;e libre all Alexiqlle, GllelTe, cllltllres et propagalldes , Publications de la Sorbonne-II-IE:\L-L'I-Iarmattan, 1988. Gllia de las Ol;gallizadolles illtenladollales-AIJJélita latÙJtl, Fondo de Cultura l':conémica, 1986. CI/ide des o/;gaIlÎsatioJ/s iJ/terllatioJ/ales et de lellr,J publicatiolls, AlI/hiq/le latille, Publications de la Sorbonne-L'Harmattan, 1982. En coordination: Alodèles politiqlles

et t:ttlt"rels de l'Ellrope

ail Brésil, XIXe-XXeS.,

Presses

de

l'Université de Paris Sorbonne, 2000 (avec K. de Queir6s ~Iattoso et I. i\Iuzart),. POl/r l'bistoire dll Brésil, L'I-Iarmattan-IUF, 2000 (avec F.Crouzet et Ph.Bonnichon). Le BrÙil, l'Europe et les éql/ilibres ;'ltenlaliollaIL,\A,XI 'If-XXf S., PUPS, 1999 (avec K. de Queir6s Ivlattoso et 1. ivluzart). AlatéliaJ/x pOl/r l/1le histoire cllltl/relle du Brésil, L'Harmattan, 1999 (avec K. de Queirés lVfattoso et 1. lVIuzart). Le Brésil el le Ino/lde, POlir IIlle histoire des relatiolls illtenlalio/lales des pllissal1ces ilJlergelltes, L'Harmattan, 1998. L'Atnériqlle latil1e et les modèles etlropée/ls, Maison des Pays ibériques - CNRS / L'I-Iarmattan, 1998 (avec G. Lomné & F. Martinez). Esclavages: Histoire d'une diversité, L'I-Iarmattan, 1998 (avec K. de Queiros

Mattoso et 1. Muzart). Naissance du Brésil moderne, PUPS, 1998 (avec K. de Queir6s Mattoso et I. Muzart). lvlilnoires el identités au Brésil, L'I-Iarmattan, PUPS, 1997 (avec K. de Queirés Mattoso et 1. Muzart). Les jelnlnes dans la ville, un dialogue fral1co-brésilien, PUPS, 1997 (avec K. de Queirôs Mattoso et 1. Muzart). Les ONG françaises et l'Amériqtle latine, Guide, (MRIAE-DESS développement), L'Harmattan, 1997. Amérique latine, état des lieux et entretiens, (MRIAE- D ESS développement), L'Harmattan, 1996. Touris/ne et Caraïbes (MRIAE-DESS Contributions à ouvrages coopération), L'Harmattan, coopération coopération 1995. & &

collectifs:

L'Actioll française et l'étranger (C. Pomeyrols dir.), Sources, 2000. Histoire des métissages hors d'Et/rope (B. Grunberg & M. Lakroum cds.), L'Harmattan, 1999. Le Paris des étrangers deptlis 1945 (p. Milza, A. Marès éd.), Publications dc la Sorbonne, 1995. Italiens et Espagnols en France (p. Milza, D. Péchanski éd.), CNRS-L'Harmattan. Roger Caillois, Cahiers de Chronos, La Différence. Transports et cOlnmerceen Amérique latine (F. Mauro éd.), L'I-Iarmattan.

SOMMAIRE

Introduction Chapitre 1 Mémoire politique française, mémoire culturelle américaine? - Exil, vous avez dit exil? - Une mémoire résistante qui n'attend pas le retour des témoins - Le récit des acteurs et le syndrome de Vichy - Une mémoire américaine moins homogène Chapitre 2 Jouvet été 1939 automne 1940 : un apogée brisé? - Rouvrir l'Athénée? - Jouvet et Vichy - Jouer dans Paris occupé? - La censure: allemande ou française? - Le regard sur l'avenir

9 23 25 31 46 57 63 68 92 108 117 132 147 151 156 168 182 191 193 225 241 247 249 253 264 292

-

Chapitre 3 Partir en tournée? - Les tournées antérieures Les organisateurs - Monter un projet de tournées - L'autorisation allemande de quitter la zone occupée

-

Chapitre 4 Les tournées en Suisse et en zone sud: attendre l'Amérique? - La première tournée en Suisse - La tournée en zone libre: jouer, satisfaire Vichy et attendre - La seconde tournée suisse Chapitre 5 La mise en place du projet latino-américain - Tradition et mirage américains - Organisation et parrainage - La préparation - Attentes et anxiétés

Chapitre 6 De la France au Brésil - De Lyon à Lisbonne - Représenter à Lisbonne - De Lisbonne à Recife Chapitre 7 Le« succès triomphal» de l'Athénée au Brésil - Arriver à Rio - Triompher dans l'Amérique du Sud hésitante: Brésil 1941 Annexe documentaire Table détaillée

307 309 315 329 333 335 359 417 445

Pour Françoise, Anne-Solène, François- Xavier et mes parents, pour Monique Mélinand, Jacques Clancy et Dante Viggiani.

& à la mémoire de Nathalie Gobin, René Girault, Marcel Karsenty, trois accompagnateurs généreux.

Liste des abréviations utilisées pour les citations de sources:
AF AA : Assotiatioll fral1çaise d'actioll artistiqlle. AH-A1R : ArqllÏvo Histthico, AI11seo de la Repl/blica, Rio de JOlleiro, GT/'Ol, DIP. /41\1AE-N : Archives dlllllÙlistère des Affaires étrolzgères, a/l1lexe de Na/ltes. Ai'1AE : Archives dlllllÙlistère des Affaires étrolzgères, Pans. /41\1AEE : Archives dll/IIÙlistère des Affaires étralzgères espagl1ol,Madrid AN': Archives Natiollales, Paris. APERJ-APP: politicas.
BDIC: BNF-ASP, CGQJ: DFCAA DS FJ:

Arqllivo prlblico do Estada do Rio de Janeiro, Arqllivos
de dOCllllle/ltatioll Bibliothèql1e illternatiollale de France, cOlltelnporaÙle, sectioll NalltelTe.

dos polieias

Bibliothèqlle

lIotiol1ale

des a11s dl/ spectacle,

FONds

JOlivet, Paris. COllllllissanat : Délégatioll gél1érol allX ql/estiolls jltives. française auprès de la COlllll1tssiol1 allelllande d'ar/mstice. WashÙzgton.

: Depart/l1ent

of State,

BA : Echalzgesartistiques (séried~-N).
FBI: Federal Bureau of Investigation, Washington. FGV/CPDoc: FunMçào Getulio Vargas, Rio de Janeiro. MREBR: Ministère brésilien des Relations Extérieures, Archives, Rio de Janeiro. NAW: NotionalArchives, Washingtoll. o : 5 eruice des Œuvres (AMAE-N). OU7I : Office ofWar Intelligence. RG : Record Group (NAW). SNT-FUNARTE: Arquivo da Seruiço National da Teatro, Dpto de ar/es cenicas, Ftl1/Mçào National de Arte, Rio de Janeiro. SOFE : S emce des œuvresfrançaises à l'étranger (série d~-N). TC-B : Teatro Colon, bibliothèque, Buenos Aires TC-Cd: Institl/to national de estudios sobre el teotro (INET), Aires.
TM-R: Teatro Municipal, personnelles Rio de Janeiro, de la famille archives. Rio de Janeiro.

Teatro Cervantes, Buenos

V Am : Vichy-Amérique (séried~).
Vz:g : Archives Viggiani,

VŒ : Vichy Œuvres (AMAE).

Liste des abréviations utilisées pour les droits photographiques: OBNF: Bibliothèque nationale de France, section des Arts du spectacle. OLP: Fonds Elisabeth Prévost, en dépôt à l'association tremblaysienne des Sept Muses (avec la courtoisie de Monique Chefdor). ODR : photographie de l'auteur. <6>DR/FUNARTE: coll. Abreu, Arquivo do Serviço Nacional do Teatro, Dpto de artes cênicas, Fundaçào Nacional de Arte, Rio de Janeiro, photographie de l'auteur.

Ouvrage publié avec le concours de l'Institut Universitaire de France et du CHRISCO, Université de Rennes 2.

INTRODUCTION

La vie culturelle, l'opinion et la propagande ont fait l'objet de remarquables études, particulièrement pour la période de la Seconde Guerre mondiale. Depuis plus de dix ans, des publications nombreuses émaillent une connaissance chaque fois précisée des «années sombres », de Vichy comme de la France occupéel. Mais, hors de l'hexagone, la diffusion et les représentations de la culture française n'ont inspiré qu'un nombre réduit d'ouvrages solides2. Pour les années de guerre, toutefois, beaucoup de questions subsistent qui ne paraissent pas sans importance. Quels Français sont partis dans d'autres pays d'Europe, de l'Allemagne toute puissante, à l'Angleterre plus que jamais isolée du continent, sans oublier la Suisse neutre ou l'Espagne à la neutralité oscillante? Qui s'est rendu outreAtlantique ou ailleurs dans le monde? S'agissait-il d'un exil, parfois contraint, parfois volontaire, d'une mission officielle

1. Serge Pierre Bertrand Denis Pierre

Added, Dorléac, Peschanski Laborie,

Le théâtre dans les années- T,/zcf?y, 19-/.0-19-/.-/., Paris, Le cinéma sous l'OccJpation, L'art (dit.), L'opinion La propagande française Paris, Paris, Olivier de la défaite, 19-/.0-19-/.-/., Paris, sous Vicl:!J, Paris, Seuil, Seuil,

Ramsay,

1992; Gervereau BDIC,

J eanet 1990;

Berrin-Maghit,

Orban,

1989;

Laurence

1993; Laurent 1990; Dominique

JOUS VÙ'f?y 19-/.0-19-/.-/., Nanterre, PUF,

Rossignol, Veillon,

l-listoire de la propagande La mode sous l'Occupation,

en France de 19-/.0 à 19-/.-/., Paris, Payot, 1990; Jean-Pierre dans les synthèses 1990... omises

1991; Dominique

RiOu.x (dit.), d'histoire

La lie cu/turelle SOUi ainsi dans

v'Ù:4J, Bruxelles, Complexe, 2. Elles ont été largement

culturelle,

l'ouvrage manifeste Pour Nne histoire cNltNrelle a.-p. RiOu.x, J.-F Sirinelli dir., Paris, Seuil, 1996). Pour l'Amérique larine, l'ouvrage La crise du modèle français, Marianne et l'Amériquc latine: (:/lIture, politique et identité, Rennes, PUR, 2000 a posé des jalons.

ou bien de l'acceptation d'un engagement VOIre d'une proposition alléchante? Les exemples sont pourtant aussi singuliers que nombreux de cette élite culturelle française à avoir franchi les frontières de la France durant la guerre: de Claude LéviStrauss, d'Henri Focillon et de l'Ecole libre des Hautes études de New York, de Jean Renoir ou Maurice Chevalier à Jean Giraudoux, André Maurois ou Louis Jouvet1... De fait, si l'on commence à appréhender précisément la vie culturelle en France pendant la guerre, les pans extérieurs de l'édifice demeurent dans l'ombre et la dispersion. De plus, sous le couvert de l' histoire, l'imprécision favorise des apologies personnelles ou institutionnelles. Pourtant, comme d'autres historiens, Jean-Pierre Bertin-Maghit a déjà apporté des pièces qui, dans le cas de Jean Renoir, incitent à la réflexion: le parcours d'un intellectuel en France avant « l'exil» transatlantique n'est pas toujours linéaire. Plus récemment, Roger Belot a tenté de donner une synthèse sur 1'« évasion» de France sous l'Occupation2. Mais, à l'exception d'une étude nord-américaine sur l'exil français aux Etats-Unis3, rien de comparable aux utiles volumes de Weimar en exil4. Les synthèses ne sont d'ailleurs pas seules à faire défaut: les informations ponctuelles ne donnent pas toujours satisfaction. En 1990, une exposition sur La propagande sous Vichy reproduisit ainsi pour Louis Jouvet ce qu'il a lui-même affirmé à propos de son long séjour à l'étranger, à savoir l'idée d'un long exils.

1. Pour ne pas citer ceux qui ont déjà traversé notre champ de recherche, Abel Gance pour l'Espagne, Paul Rivet, Jules Romains, Roger Caillois, Georges Bernanos ou Jacques Soustelle pour l'Amérique latine... 2. Roger Belot, Aux frontières de la liberté, Vichy-Madrid-Alger-Londres, S'évader de France sous l'Occupation, Paris, Fayard, 1998. 3. Colin W. Nettelbeck, Forcvcr French, Exile in the United States, 1939-1945, Ncw York, Berg, 1991. 4. Jean-Michel Palmier, U7eimaren e>.."il, vo1., Paris, Payot, 1988. 2 5. Louis Jouvet est mentionné parmi les membres de la Continental-films et une note précise: liCe demier choisit l'exil qui l'amène d'abord à Genève pour le tournage de L'Et:ole desfemmespuis en Amérique du Sud", Jean-Pierre Berthin-Maghit, "Le cinéma et les actualités fùmées", La PropagandeSOHS Vicf?y, Paris, La Découverte-BDIC,1990,p.196. Même remarque in Le dnéma SOHS'OcCHjJation, l Paris, Olivier Orban, 1989, p. 36.

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Qu'écrire d'autre en ce cas, d'ailleurs? Outre Atlantique, on a parfois considéré que Jouvet était, par hasard, en tournée à l'étranger lors de l'invasion de juin 1940 1. Mais, en France, l'auteur de la meilleure synthèse parue à ce jour sur Le cinél11asous ['Occupation signale que, «pour ne pas travailler avec l'occupant », Jouvet «choisit l'exil »2. Son homologue pour le théâtre note que « la censure fut la cause directe du départ de Jouvet »3. Enfin, pour la période 19141940, le seul historien français à s'être approché d'un peu près des questions de politique culturelle française en Amérique du Sud n'écrit pas autre chose: il évoque « Louis Jouvet et sa troupe, contraints dans un exil de quatre années, de jouer au hasard des invitations» 4. Le biographe de Jouvet, peu avare d'éloges quant à la tournée américaine, est lui-même fort discret quant aux origines du déplacements. Seul un historien américain, constatant la relative pauvreté du théâtre français en exil à New York, et le refus strict opposé par Washington à la venue de Jouvet aux Etats-Unis, «pour des raisons qui demeurent obscures », conduit à quelques interrogations6. Louis Jouvet reprit à l'automne 1940 L'Ecole des femmes dans son théâtre, l'Athénée. Puis, à la tête de sa troupe, il sortit de Paris occupé pour une tournée en Suisse. Il s'installa ensuite en zone libre et y joua de ville en ville. Les théâtres helvétiques l'accueillirent une seconde fois. Puis, via l'Espagne et le Portugal, il atteignit et parcourut l'Amérique latine de 1941 à 1945. Traversant seize pays, Jouvet joua avec quelque vingtcinq compagnons deux saisons durant au Brésil, en
1. « En 1941, avec l'arrivée en pleine guerre de Louis Jouvet (qui était accidentellement en tournée quand son pays fut occupé) »... Ernesto Schoo, « Escenarios : las dos caras del teatro », in Framia en la Argentina, Buenos Aires, Manrique Zago ed., 1995. 2. Jean-Pierre Bertin-Maghit, Ol/llr.t:ité,p. 36 (auteur du texte du catalogue précité). 3. Serge Added, ONZIf'. pp. 100 et 131. cité, 4. Gilles Matthieu, Une ambition sud-américaine, politique culturelle de la France (1914-1940), Paris, L'I-Iarmattan, p. 190. 5. Jean-Marc Loubier, Louis JOIlt'tt, biographie,Paris, Ramsay, 1986, Se chapitre, "Dieu vous bénisse... M. Jouvet". 6. Colin W. Nettelbeck, ONZr.:ité,p. 72. t

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Argentine et en Uruguay. Sortant des cadres préalablement établis, il passa alors au Chili, au Pérou, en Equateur et, franchissant les Andes, en Colombie, au Venezuela. Enfin, la troupe représenta à Cuba et en Haïti avant d'atteindre, sur le pont d'un cargo et à vingt seulement, en dépit de plusieurs recrutements réalisés en chemin, le Mexique. Laborieux, à travers les Caraïbes et, en particulier, les Antilles françaises, le retour vers la France ne s'effectua cette fois qu'à douze. Durant quatre années de guerre, le comédien et metteur en scène donna ainsi plusieurs centaines de représentations l, continuant en outre son œuvre de création. Rentré le 18 février 1945 à Paris, l'acteur et les quelques fidèles (certains renoncèrent à rentrer) sont accueillis comme des héros. Dès le 12 mars, Jouvet est reçu par le général de Gaulle. Le chef du Gouvernement provisoire le félicite alors pour «la remarquable et inégalable ambassade itinérante qu'avec sa troupe il fut pour la France et l'image qu'il en donna »2.Car il s'agit bien d'une ambassade. Ce caractère officiel, les Etats-Unis l'identifièrent précisément. Et ils perçurent tôt que la destination ultime de ce périple américain pouvait être New York ou Hollywood. Louis Jouvet y pensa effectivement, au moins depuis son arrivée sur le sol brésilien. Le grand Etat fédéral du Nord accueillit nombre de personnalités françaises du spectacle. Parmi elles, le frère de Pierre Renoir, qui gérait à Paris l'avenir de l'Athénée; et Jean Renoir est une bonne illustration du fait que les Etats-Unis reçurent alors sur leur sol des personnalités a priori peu suspectes de sentiments amicaux envers le «système américain »3. Or, Washington dénia à Jouvet toute facilité. Pis, il lui fut refusé non
1. Au moins 191 de juillet 1941 à décembre 1942 selon la théâtrographie donnée en annexe de Loubier qui, faite avec le matériau alors disponible, ne paraît pas fiable (L'E(;ok desfemme.r n'y apparaît par exemple pas pour la tournée sud-américaine) ; 376 selon Jouvet et Karsenty de juin 1941 à février 1945 dans 13 pays différents (Marcel Kars en ty, us promenellr.rde rez'e,CÙtqllante ans de tOllrnéesthéâtrales à tral1Crse monde allet:les l Galas KarsenfY, Paris, Ramsay, 1985, p. 187) dont 14 « au bénéfice de la Croix-Rouge ou des œuvres de guerre, pour un nombre de spectateurs approximatif de 700.000 » (Louis Jouvet, Prestigesetperspectiz'esdll théâtrefranfais, Paris, Gallimard, 1945, p.19). 2. Léo Lapara, Dix ans al1Cf:]oJ/1Jtt, Paris, France Empire, 1975, p. 172. 3. Cf. Colin W. Nettelbeck, 01l1lf'. cité.

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seulement le séjour hollywoodien auquel l'acteur songeait, mais aussi le transit par l'un de ses ports pour aller jouer au Canada. Mieux, le F.B.I. et le Département d'Etat entravèrent dans les Caraïbes ses déplacements, aériens d'abord, maritimes ensuite. En 1944 enfin, ils refusèrent de fournir de la pellicule au mécène franco-mexicain qui l'avait alors engagé.. . Ce regard vigilant des services nord-américains éveilla l'intérêt. Au cours d'un séjour de travail dans les archives nationales des Etats-Unis, à Washington et en Virginie en 1988, nombre de dossiers concernant des Français ayant transité par ou séjourné en Amérique latine durant les années de guerre furent exhumés: un dossier complet concernait Louis Jouvet, son entourage, et d'autres documents traitaient de la troupe en tournée. La présence dans les archives de sources d'origines très diverses aiguisa la curiosité: feuillets émanants du Departlnent of State, du Federal Bureau of Investigation (FBI), de l'Office of War Intelligence, de la Military Intelligence DivisionI, de l'Office of Interalnerican Affairs (ou Commission Nelson Rockefeller)... Cette diversité n'est en fait pas surprenante: ainsi, selon certaines sources, à la même époque, l'ambassade du gouvernement de Vichy à Washington aurait compté jusqu'à neuf « taupes» américaines travaillant pour au moins cinq administrations différentes2 ; de même, la troupe du théâtre de l'Athénée fut rapidement et diversement surveillée et Washington joua clairement de son pouvoir dans la région pour ne pas en faciliter les activités et surtout la remontée vers le nord. Les copies de ces archives et la documentation complémentaire localisée à la Library of Congress restèrent inutilisées durant de nombreuses années: elles ne formaient qu'un sujet d'amusement destiné à échapper longtemps aux priorités de la recherche.

1. Comme pour le FBI, obtenues par le biais des copies de documents autres organismes gouvemementau.x. 2. FBI, G-2 (armée), ONI (marine), Département d'Etat, COL..

diffusés aux

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L'idée de travailler sur la tournée du théâtre de l'Athénée en Amérique latine fut toutefois renforcée par la localisation, dans les archives du ministère des Affaires étrangères, d'un dossier marqué au nom de Louis Jouvet pour la tournée américaine1, auquel s'ajoutèrent d'autres documents, dispersés dans les archives de Vichy mais aussi de Londres (CNF) ou d'Alger (CFLN). Une étude entreprise d'abord comme une mise en expérience de travaux antérieurs: Jouvet et sa troupe traversaient en effet plusieurs des pays d'Amérique latine que j'avais étudiés, précisément pour la période de la Seconde Guerre mondiale. C'est en fait l'ouverture au public de la partie du Fonds Jouvet consacrée à la tournée en Amérique latine à la Bibliothèque Nationale de France qui est à l'origine de cet ouvrage. La lecture de plusieurs milliers de lettres envoyées ou reçues par un directeur de troupe les conservant avec une méticulosité exceptionnelle, autographes ou non, souvent intimes2, personnelles ou parfois officielles, conduisit à construire la réflexion bien au-delà de la simple distraction pour historiographe: au-delà d'une aventure que l'on pouvait suivre pratiquement au jour le jour dans la France de la «drôle de guerre », de l'armistice, en Suisse comme en Amérique latine. Au-delà de la chronique possible, la correspondance mettait en perspective, avec cette principale aventure extérieure de la culture promue à partir de Vichy, un choix politique d'itinéraire théâtral, les cultures et les politiques latino-américaines, leurs perméabilités aux cultures étrangères en temps de guerre, et les réseaux de la francophilie latino-américaine. L'élargissement du champ de la recherche était en outre facilité par le fait que, pour chacun des pays traversés, Jouvet et certains de ses amis restés en France constituaient (ou faisaient constituer par des sociétés spécialisées) d'immenses dossiers d'une presse parfois disparue aujourd'hui; des dossiers qui donnent de la tournée une vision en miroir, souvent flatteuse, parfois
1. Dans la série « Vichy-Œuvres ». 2. Ne paraît manquer que la correspondance être l'objet d'un classement spécifique.

sentimentale

qui, dès sa rédaction,

a pu

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sévère, toujours précieuse. Les quelques lacunes ont été comblées en Amérique latine, en particulier grâce aux fonds de l'Institut national d'études sur le théâtre de Buenos Aires. Manquaient à la compréhension de cette «traversée» les clés de départ et nombre de clés politiques que ne fournissaient ni les Archives nationales (archives administratives françaises et du gouvernement allemand de la France occupée1), sauf pour le Conservatoire, ni le fonds parisien des Archives diplomatiques. Ce corpus fut en fait complété à Nantes2, dans l'annexe des Archives diplomatiques: connu pour un fonds sans cesse croissant et sous-utilisé par la recherche, le centre nantais conserve quelque huit cents feuillets permettant de comprendre la mise en œuvre par Vichy de la tournée3. La Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDICNanterre), pour la presse française de province et la presse suisse, fut quant à elle d'un secours appréciable, tout comme le département des périodiques de la Bibliothèque nationale de France et le fonds de la Cinémathèque suisse de Lausanne. Des séjours au Mexique avaient permis de mettre à jour quelques documents (Hemeroteca Municipal et bibliothèque du Centre d'études mexicaines et centraméricaines (CEMCA). Pour ce volume, ce sont surtout des recherches au Brésil puis en Argentine qui permirent de comprendre certaines données essentielles du long séjour sud-américain de la troupe. Là, les sources sont accessibles et généreuses: non seulement celles des Affaires étrangères, à Rio comme, dans une moindre mesure, à Buenos Aires4 ; mais plus encore, au Brésil, celles de trois organismes gouvernementaux, Police politique (DOPS)S, Département de

1. Séries F 60, AJ 40 notamment. 2. L'historien (redevenu professionnel des arts du spectacle) du thédtre JONSv'ichy, Serge Added, suggéra d'insister dans cette direction, contribuant à compléter le corpus. 3. En principe, la documentation du Service des Œuvres pour la période de la Seconde Guerre est conservée à Paris. 4. D'autres pays en refusent encore l'accès aux chercheurs. 5. Arquivo publico do Estado do Rio de Janeiro, Arquivos das policias politicas, DOPS.

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la Presse et de la Propagande (DIP)I, et Service National du Théâtre, conservé dans un fonds remarquable, celui de la FUNARTE; ce dernier a recueilli aussi des fonds privés
exceptionnels, tout comme la Fundaçào GetÛlio Vargas

-

CPDoc2 ; le Teatro 11lllnicipalde Rio de Janeiro a de plus conservé quelques documents, comme le Teatro Colon de Buenos Aires, mais c'est sans commune mesure avec le précieux fonds de l'INET à Buenos Aires, ou avec le corpus d'entretiens (réalisé avec de nombreux témoins aujourd'hui disparus) ou de correspondance privée assemblé, il y a une vingtaine d'années, par un jeune chercheur brésilien3. Plusieurs entretiens, avec les impresarii brésilien et français de Jouvet, avec certains acteurs de la troupe, avec certains spectateurs latino-américains des spectacles ont contribué à construire tant les représentations contemporaines de l'événement que le cheminement postérieur de la mémoire. Trois fonds photographiques ont permis de donner au lecteur un autre regard sur la vie de la troupe et la scénographie: celui de la Bibliothèque nationale de France, la partie photographique du Fonds Jouvet, celui de l'Association culturelle tremblaisienne des sept muses, qui conserve le remarquable fonds Prévost4, et, enfin, celui d'un journaliste brésilien et directeur de revue culturelle, Bricio de Abreu (FUNARTE). C'est ainsi que cet ouvrage repose sur plusieurs mètres linéaires de sources. Mais l'intérêt est ailleurs: ces sources très dîverses renvoient à des représentations très distinctes de la tournée: multiples sources officielles françaises, nordaméricaines, latino-américaines; correspondance privée innombrable; sources imprimées enfin, avec notamment un
1. Le fonds DIP n'est pas localisé: il en existe des bribes dispersées entre les Archives nationales (Rio) et les archives du Musco de la Repilblit:a(palacio do Catete, Rio). 2. Les fonds Capanerna et Getûlio Vargas en particulier. 3. Teresa Paes Lerne Ribeiro de Queiroz Guirnaràes, ÙJuÙ fOI/l'CI110Brasil {19-/.1-19-/.2}: Um meslrefrancés nas raizes da renOl1(If'ào lealral, mestrado, USP, Sâbato Magaldi or., 19~1. 4. Que Mmes Giret, Guibert, Mengozzi, Pocheau, Savev et Pattyn, pour la BNF, soient ici, avec Mme Lise Jouvet et M. Pierre Jouvet, remerciés. Et que Mmes Françoise Prévost, Monique Chefdor et l'Association culturelle trernblaisienne des sept muses trouvent ici l'expression d'une grande reconnaissance.

16

exceptionnel corpus de presse; sans oublier la demidouzaine de souvenirs publiés et les témoins qu'il convenait d'interroger, dont l'organisateur français de la tournée et celle qui partagea l'existence de Jouvet de 1942 à sa mort. Au total, souvent, plusieurs documents par jour, tandis que les complémentarités de sources permettent de croiser les informations et d'établir certains relais ou passerelles entre les représentations. Si l'année 1941 est ainsi peu couverte par les archives personnelles de Jouvet, les sources officielles françaises de Vichy comme de la France libre fournissent des informations aisées à croiser, entre elles, avec la presse des pays traversés, voire avec certains témoignages. Inversement, si les documents de Vichy se tarissent à partir de 1942, les sources nord-américaines et la correspondance privée prennent le relais. Tout cela explique pourquoi il a été choisi de tisser peu à peu, avec le fil d'une chronique, les éléments d'une trame discrète de ces histoires jusque-là parcourues par la recherche (propagande internationale, relations de l'Amérique latine avec la France, francophilie, culture européenne, exil, «deux France »...) : par plaisir, parce que l' activité de cette troupe de théâtre croise l'ensemble des problématiques abordées jusque-là, enfin, pour ne pas susciter l'ennui d'un lecteur connaissant peu l'histoire de la Seconde Guerre mondiale en France ou celle de l'Amérique latine. Dans ce volume, De la France au Brésil, les deux premières années de guerre de Louis Jouvet et de la troupe sont prises en compte. Après un prologue sur la fabrication d'une mémoire univoque, sur l'élaboration d'une représentation simple, d'une légende dorée, l'ouvrage examine, de l'automne 1939 à la première année d'Occupation, une carrière brillante et un théâtre célèbre malmenés par la guerre; puis, comment, des projets de reprise d'activité, des tournées en Suisse et en zone libre, l'Athénée-Louis Jouvet passe à la construction d'un projet de

17

tournée latino-américaine

et fait ses premiers pas de

« promeneurs de rêves» en terre américaine,au Brésil.

Dans un second volumeI, le lecteur suivra l'exceptionnel périple latino-américain de l'Athénée de 1941 à 1945, de Rio à Buenos Aires, de Santiago à Caracas, de México à Fort-deFrance, et le retour à Paris. Un périple à travers une Amérique latine multiple, presque épargnée par la guerre, à travers la francophilie latino-américaine. Un périple aussi du pinacle de Vichy à l'héroïsation de la France libre. D'abord l'itinéraire latino-américain de deux tournées officielles, patronnées et financées par le gouvernement de Vichy en 1941 et 1942, après Rio, Buenos Aires et Montevideo: une tournée triomphale la première année, puis où le doute s'insinue peu à peu jusqu'à ce que, la seconde année, l'échec soit au rendez-vous. Commence alors, à l'automne 1942, du sud au nord de l'Amérique latine, l'aventure des années d'exil (1942-1944), l'aventure, souvent, du théâtre presque au jour le jour, qui mène la troupe de l'Argentine au Chili puis au Pérou, en Equateur, en Colombie, au Venezuela, à Cuba, en Haïti, enfin au Mexique. Puis c'est, en 1944, le lent retour d'une troupe de l'Athénée effilochée mais nimbée du prestige d'héroïne de la culture française et d'une France libre de tout joug extérieur. Quelle histoire écrit-on dans les pages qui suivent? Les sources permettent d'appréhender fermement l'itinéraire culturel et politique d'un groupe entier autour de Louis Jouvet, pendant les années de guerre, et le fonctionnement de ce huis clos itinérant que fut la série presque ininterrompue de tournées en terre étrangère. Ce fragment d'histoire culturelle de la France est en même temps un moment important d'histoire du rayonnement de la culture française dans un de ses principaux ports d'attache non francophones, l'Amérique latine: une traversée de la francophilie en crise, pratiquement instantanée à l'échelle de l'évolution d'un phénomène culturel; une exceptionnelle pesée de la valeur
1. A paraître, 2001.

18

de la référence à la France pour les élites latino-américaines de onze pays; une pesée aussi des imaginaires français concernant ces terres d'Amérique, avec des prolongements durables après-guerre, puisque la « mission Jouvet» a eu un impact déterminant pour l'avenir de la coopération culturelle française, avec un sous-continent où l'influence culturelle française parut revivifiée partout grâce-au théâtre. Toutefois et au-delà, c'est la principale action de propagande culturelle extérieure du gouvernement de Vichyl qui est étudiée: l' histoire de Vichy et des transitions possibles entre Vichy et la France libre est au cœur de ce travail, de même que l'histoire de la construction, pour l'administration de Vichy, d'une mémoire du double jeu, pour la France libre, d'une légitimité extérieure, et, pour la Résistance, d'une mémoire dominante. A travers cette tournée, un ample regard est porté sur ce qu'étaient les réseaux de francophilie, d'amitié ou d' hostilité à l'égard des "deux France". Mais, au-delà, cosmopolitismes et nationalismes, leur poids, leurs divisions, leurs affrontements sont envisagés dans presque tous les pays du Nouveau Monde: l'histoire écrite est alors celle des relations entre Europe et Amérique, avec ses inévitables fragments d'histoire de l'application de la doctrine panaméricaine dite
« de Monroe ». Enfin, par l'utilisation que les gouvernements

et les élites latino-américains pouvaient faire de cette mission de culture française, par la mise en évidence des objectifs nationaux que pouvaient remplir ce qui fut d'abord «la mission Jouvet », le regard s'introduit dans l'histoire politique et culturelle des nations visitées. La documentation généreuse disponible en de multiples fonds offre un observatoire singulier de liens et parcours possibles entre culture et politique. Les archives manifestent les aspirations d'un Etat européen en ce qui concerne la promotion de sa culture à l'étranger, et ce qu'attendent les pays d'Amérique latine dans leur lien à l'Europe pendant la Seconde Guerre mondiale.
1. Par l'importance du fmancement en 1941 et 1942.

19

Les pages qui suivent espèrent ainsi voisiner aussi peu que possible les anciennes histoires endogènes du théâtre, du cinéma, qui ne regardent que les textes, à peine la scène ou l'écran et pas les spectateurs, et ne sortant jamais des coulisses. Ce livre souhaite aussi s'écarter du simple récit, cette narration devant conclure: la démarche de recherche est sans fin et la documentation sur l'Athénée n'a jamais cessé de s'élargir au fil des années de travail. L'histoire proposée au lecteur est une histoire diagonale ou traversière; une histoire qui, parce qu'elle est aussi une grande "histoire", au sens vulgaire de ce dernier terme, nous a paru mériter un traitement simple. Alors, au long de cette trame «simple », ce sont d'abord des éléments de construction et de réflexion qui sont proposés.

Il ne s'agit pas non plus de participer ici de cet « enjeu de
mémoire obsessionnel» que sont devenues, depuis le milieu des années 70, ces «années noires »1 qu'il n'a pas connues. L'histoire de ces années est celle « d'une tragédie humaine, et pleinement humaine, dont il est difficile, encore aujourd'hui, de comprendre toutes les pages... »2. Le travail de l'historien ne consiste pas à s'ériger en juge mais à jeter ce qu'il faut d'huile pour calmer la mer documentaire pouvant l'emporter, pour tenter de comprendre, « représenter» et, si possible, expliquer. Le chercheur n'a aucune aspiration à appartenir à cette catégorie des « historiens-experts» possédant la «manie du jugement» que, déjà, Marc Bloch déplorait dans son Apologie pour l'histoire: l'archive ne fait pas l'historien. Pour les pages suivantes, la mise en œuvre du matériau de prédilection de l'historien implique, outre une problématique adéquate, de voir, par exemple, comment la Suisse, le Portugal, l'Amérique latine ont été abordés, utilisés dans un moment des trajectoires personnelles comme dans un moment d' histoire des relations internationales culturelles.

1. Eric Conan 2. Eric Conan

et Henry et Henry

Rousso, Rousso,

l/it:f?y, un passé qui ne passe pas, Paris, OUI'r.dlé, p. 103.

Fayard,

1994, p.22.

20

Lors de l'écriture de ce travail, s'est souvent posée la question du devoir de responsabilité du chercheur, un devoir «aussi essentiel que le devoir de critique ou le devoir de mémoire »1. Car, une fois passée la séduction d'avoir trouvé, grâce à la contribution rarement démentie des archivistes, quelque document "intéressant" sur le cheminement durable d'une recherche, le doute subsiste: comment s'en servir sans, le cas échéant, assombrir pour des proches un souvenir; comment lui assurer au-delà une utilisation circonscrite? En outre, la plupart des acteurs, au double sens de ce terme ici, n'ont eu ni connaissance ni conscience de la complexité de l'environnement que les archives permettent aujourd'hui d'embrasser. De ce fait, pour beaucoup, il n'y a pas de raison de remettre en cause la représentation établie:

comme me l'écrivit l'un des organisateursde la tournée, « les
choses se sont déroulées le plus simplement du monde. Vichy a tiré parti de l'opportunité que lui offraient les représentations de Jouvet, en Amérique du Sud. Jouvet répondait à un souhait déjà ancien de l'Amérique du Sud, de le recevoir. Lui pouvait, dans des circonstances difficiles, exercer librement son métier de comédien »2. Certes, l'on peut trouver l'explication courte, mais cela ne doit pas, pour autant, conduire à s'ériger en « historien-expert », à jouer de l'hypertrophie de l'histoire contre une prétendue atrophie ou lésion de la mémoire, d'une réalité historique contre des représentations discursives. Puissent, en conséquence, témoins et lecteurs accepter les doutes de l'auteur et partager sa conviction que donner à comprendre, c'est aussi respecter.

1. Eric Conan

et Henry

Rousso,

01117". cité, p. 105. Karsenty, 26-08-1995. après avoir pris connaissance de la première

2. Lettre à l'auteur de Marcel partie de cet ouvrage, Cannes,

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Chapitre 1

Mémoire politique française, mémoire culturelle américaine?

Carte simplifiée* de la série de tournées de la troupe de l'Athénée-Louis Jouvet 1941-1945

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*La tournée en zone libre et une des deux tournée en Suisse (1941) n'apparaissent pas reproduit avec l'aimable autorisation de Mme C. Demangeat

Exil, vous avez dit exil?

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Cette tournée de la troupe de l'Athénée a été envisagée à un moment où l'incertitude sur le devenir de la culture à Paris demeurait encore. Elle commença à une époque où, dans Paris occupé, le théâtre français était à l'orée d'un essor remarquable - on a parlé «d'euphorie théâtrale»2. Mais c'est parce qu'en Amérique latine elle est devenue odyssée, puis épopée, qu'elle a laissé des traces profondes dans la mémoire du théâtre français et un sillon rectiligne dans l'historiographie de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, si elle n'est pas complètement ignorée, elle est cependant délibérément écartée de la principale étude sur le théâtre français pendant la Seconde Guerre mondiale, en raison d'une problématique très différente de la pratique du théâtre en France même3.
La mémoire des témoins en question

Rapidement abordée par le biographe de Jouvet4, elle s'impose au contraire dans certains ouvrages de souvenirs5 d'actrices, comme Madeleine Ozeray, Catherine Moissan ou Wanda Kérien, d'administrateurs de tournées
1. De longs extraits de texte seront cités ici, manifestant les articulations de la mémoire. 2. Serge Added, "L'euphorie théâtrale dans Paris occupé", in J-P. Rioux (dir.), La l'le (:ullurellesous v'icl:!J,Bru..\':elles,Complexe,1990,pp. 315-350. 3. "La restriction au territoire national français a pour raison d'être la constitution d'un objet d'étude "homogène". La tournée de Jouvet en Amérique du Sud ou la pratique du théâtre amateur dans les camps de prisonniers en Allemagne relèvent de problématiques différentes", écrit Serge Added dans sa thèse, OUll(". p. 12. dû, 4. Jean-Marc Loubier, ÙJuis Joul'f!l, OUI'l: :ité. { 5. - 1vladeleine Ozeray, A T019ours,Monsieur Jouvet, Paris, Buchet-Chastel, 1987 (récit très impressionniste d'une compagne de Jouvet qui quitte Jouvet et la troupe en 1943). - Wanda Kérien, ÙJuis JOUl'8t,notre Patron, Paris, Editeurs Français Réunis, 1963 (récit d'une actrice de la troupe, inspiré des témoignages préexistants, chronologie incertaine). - Catherine Moissan, Pampa, Samba, f/audou, Paris, Fasquelle, 1947. - Marcel Karsenty, Les promeneurs de reVe,OUl'l: ité (témoignage fort de l'organisateur), c d - Léo Lapara, OUllf'. té, (Français, marié à la fille d'un diplomate brésilien, il part au Brésil en juin 1941; il rejoint avec sa femme la troupe lors de la préparation de la deuxième saison à Rio de Janeiro en 1941, acteur puis co-organisateur de la tournée).
- Louis Jouvet, Prestiges et perspet'tÎt'f!s..., OUl'l: dté.

comme Marcel Karsenty ou Léo Lapara, ou, surtout, dans une conférence de Jouvet à l'Athénée. L'historien glane là nombre d'informations qui donnent à son travail un environnement humain et une mesure des perceptions individuelles. Beaucoup de détails qui feraient le bonheur d'un film sont là: l'enthousiasme, les doutes aussi et les difficultés d'une existence quotidienne collective de plusieurs années, un asado1 dans la Pampa argentine qui est l'une des premières distractions «rurales» et «exotiques» des acteurs, deux passages à travers la Cordillère des Andes avec une troupe inquiète et admirative à la fois (Jouvet, lui, peste contre ses comédiens «touristes»), le voyage sur un petit navire de guerre péruvien entre Santiago et Callao, celui entre Cuba et le Mexique sur le pont d'un cargo malodorant et cuit par le soleil, la rencontre peu distanciée avec un dictateur caraïbe « éclairé»... Toutefois, tandis que les ouvrages cités n'examinent jamais la tournée américaine du point de vue des pays traversés - désintérêt et inexistence souvent d'une bibliographie consistante obligent -, tandis que certains témoins importants et de grande qualité ne se sont jamais exprimés publiquement2, nombre des données de cette très longue tournée demeurent méconnues, floues ou controversées. Le protagoniste d' Hôtel du Nord parle ainsi «d'exil» à propos de cette tournée poursuivie, en pleine guerre et quatre années durant, contre vents et marées 3. Mais, comme on l'a écrit à propos des Lettres allemandes en exil, «on hésite à inclure» dans cette catégorie du théâtre en exil «un certain nombre de pièces, de mises en scène ou de troupes qui trouvent (depuis l'Europe) des engagements à l'étranger» 4. Or, lorsque Jouvet quitte la France, les théâtres de Rio, de

1. Grand méchoui (de bœuf) argentin. 2. Monique Mélinand, compagne de longues années de Louis Jouvet, a fait ainsi preuve d'une réserve et d'une discrétion remarquables. 3. Louis Jouvet, Prestigesetperspectives..., OUZI1': p.ll. dté, 4. Jean-Michel Palmier, Weimar en e:xil,2, E>..-il n Amérique, Paris, Payot, 1988, p. 87. e

26

Buenos Aires et de Montevideo ont engagé l'Athénée pour la saison 1941 - et le retour est programmé. Le créateur de Knock (une fois au théâtre et deux fois au cinéma), le metteur en scène qui donna une extraordinaire impulsion au théâtre moderne, la vedette qui imprima sur la pellicule un jeu impressionnant loin de l'idéal conventionnel, ne prononce jamais le mot de Vichy dans le texte d'une conférence plusieurs fois donnée à son retour. Consacrée exclusivement à son périple américain, elle porte le sous-titre Quatre ans de tournée en Anlérique latine. Jouvet déclare alors, par amalgame: «Je suis parti. C'est ainsi que, pendant quatre années d'exil, jouant au hasard des pays de l'Amérique latine, nous nous sommes retrouvés, mes camarades et moi, dans les
conditions primitives des comédiens d'autrefois... »1

Dans ces mots, Jouvet englobe toutefois des réalités différentes. D'abord deux ensembles de tournées distinctes. Lorsque Jouvet quitte Paris, il n'est en effet question que d'une tournée en Suisse et d'une série de représentations en zone libre. La saison américaine n'est qu'un projet bien avancé mais pour lequel rien n'est alors assuré. De plus, les termes de« hasard» ou« d'exil », à la lecture des archives, posent problème pour les années 1941 et 1942. Avec au moins un membre d'origine juive, la troupe reconstituée du théâtre de l'Athénée sortit, avec ses bagages, de la capitale déchue grâce à un laissez-passer allemand en bonne et due forme: elle quittait la zone occupée pour une tournée subventionnée en Suisse. Demeurée ensuite en France non occupée, dérogeant aux interdits législatifs concernant l'émigration, elle partit pour une tournée officielle le 26 mai 1941 de Lyon: son responsable n'est pas le seul à être titulaire d'un passeport à demi-diplomatique dit «de service ». Vichy finance, en 1941 comme encore en 1942, la tournée pour des sommes considérables, surtout en ces temps de pénurie de devises. Ce que l'on désigne bientôt sous le mot de « mission Jouvet» tend en fait à hypothéquer tout autre projet extérieur important ou lointain mis en œuvre
1. Louis Jouvet, Prestiges et perspectil~s, ouvr. cité, p. 11.

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par l'Action française d'action artistique (AFAA) durant ces deux années: le seul autre projet d'envergure comparable1 et dont le principal organisateur est aussi celui de la tournée de l'Athénée -, la tournée des Petits chanteurs à la croix de bois, est garanti, quant à lui, par un financement direct sur les fonds propres du Chef de l'Etat. De plus, si Jouvet, à partir de l'automne 1942, eut à fonctionner sans soutien institutionnel français et dans des conditions parfois extrêmement délicates et précaires, dès 1943 des représentants de la France libre aident la troupe; en 1944, les autorités d'Alger apportent leur soutien au directeur de l'Athénée et le financent modestement, avant de lui apporter une reconnaissance officielle et une aide logistique déterminantes. 1943 en Amérique latine: la mémoire d'une résistance Une des premières traces publiques d'élaboration de la mémoire de la tournée est publiée par la presse colombienne en 1943 2. Marcel Karsenty, précieux organisateur au jour le jour de la tournée, confie à un journaliste sa version de la sortie de France. Ce premier récit imprimé de la sortie de France3 montre la gestation d'une image résistante et l'oubli du rôle et du nom de Vichy. Depuis 1942, la troupe est en butte à des difficultés croissantes en raison notaniment de sa dépendance d'avec Vichy. Coupée, après 1942, de la logistique fournie par Vichy, la troupe tient désormais l'essentiel de son information indirectement des agences de presse anglo-saxonnes. Elle évolue à sa mesure, comme le montre le texte reproduit dans les pages suivantes: le départ devenait exil parce qu'en France « était terminé le temps de

la "liberté des représentations théâtralesn », parce qu'aussi

Jouvet aurait soumis aux « Boches» un « ultimatum »...
1. Un projet fmancièrement beaucoup moins lourd car il n'y a ni décors, ni costumes à transporter; parce que les enfants ne voyagent pas en première classe, qu'ils sont logés chez l'habitant et qu'il n'est pas réellement question de per diem. 2. Ce chapitre laisse délibérément une place importante aux extraits cités comme introduction concrète aux chapitres suivants. 3. Ce long extrait paraît essentiel pour comprendre la construction des représentations.

28

La construction de la mémoire de la troupe: El Liberal, Bogota, 26 février 1943, [extrait d'un intervic\v de tvlarccl
Karsenty, sous-titre: (( 110 trolJ1jJé les JJo!(js pO/lrpo/lvoirlleJ/ir eJ/ A1J1ériqlle dll Slid )]

- C'est

- Comment

Jouvet

a-t-il fait pour

sortir de France?

une longue histoire et qui a ses détails piquants, dramatiques; et, puisque vous me donnez l'opportunité de raconter cela, je vais vous raconter brièvement notre odyssée en Europe: A la f111de juillet 1940, après avoir été mobilisé et avoir été sur plusieurs champs de bataille, je fus démobilisé à Clermont-Ferrand [.. .]. tvla liberté obtcnue, j'étais alors comme prisonnier de guerre des nazis, je me rendis à Paris avec l'intention de m'enquérir du sort de ma mère et de mon frèrc qui étaient tombés au pouvoir des Allemands. La capitale de la France ressemblait alors à un cimetière. "fout était ruine, tristesse et amertume; les magasins, les commerces, les cafés, les restaurants, les industries, les lieux de distraction et les théâtres étaient fermés. La catastrophe avait tout bouleversé, et il semblait que la vie de Paris allait s'épuisant d'instant en instant. Les autorités allemandes d'occupation, inquiètes du panorama de désolation qui s'offrait à elles, par un décret dictatorial ordonnèrent à tous les propriétaires, gérants et administrateurs de toute classe d'entreprises qu'ils se présentassent aussitôt à Paris et qu'ils reprissent sans délai leurs occupations habituelles1. L'ordre en question stipulait que ceux qui n'obéiraient pas seraient sévèrement sanctionnés et on les menaçait, de plus, de la confiscation de tous leurs biens, lesquels passeraient sous le contrôle des autorités allemandes. En conséquence de cet ordre, Jouvet rentra à Paris, faisant un ultime effort
pour sauver de la ruine sa compagnie et pour ne pas laisser mourir

[...]

la

grandiose œuvre théâtrale qu'il avait réalisée en France. Les Allemands lui ordonnèrent d'organiser2 et de commencer immédiatement une saison. Jouvet retourna alors en zone non occupée et ramena à Paris les membres de sa compagnie et tout l'immense chargement de décor, costumes3, etc., pour se mettre au travail. Quelques jours plus tard, il dit aux Allemands qu'il était prêt à commencer les représentations et qu'il débuterait avec Knock ou le triomphe de la Médecine de Jules Romains. Cette pièce est l'une des préférées de Jouvet et il y fait une prestation magistrale. Elle fut choisie pour ouvrir la saison dans une liste où elle était la dernière représentée avant la guerre. Elle était ainsi celle qui pouvait être répétée et montée avec le moins de retard. Mais, le soir de la représentation4, les nazis signifièrent à Jouvet qu'ils n'en permettraient pas la représentation: Jules Romains était inclus dans la "liste noire" allemande parce qu'il faisait de la propagande démocratique à la radio de Londres5. Jouvet dut accepter, par force, cette décision et s'occupa de monter alors Ondine de Giraudoux. Il arriva la même chose qu'avec la pièce de Romains: les nazis refusèrent l'autorisation de jouer, parce que Giraudoux était aussi sur la « liste noire» pour avoir été le chef de la propagande française de guerre6. Devant cette situation, Jouvet était à demi déconcerté car, en plus, il avait compris que les Allemands ne laisseraient subsister aucune activité qui ne soit soumise à la plus rigide "intervention". Enfm, il se dit qu'en France était terminé le temps de la "liberté des représentations théâtrales". Ces faits coïncidèrent avec mon arrivée à Paris [...]. Lorsque Jouvet apprit ma

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présence à Paris, il m'appela au téléphone et nous discutâmes de la situation. Il me dit que puisque toutes les œuvres de son répertoire étaient d'auteurs, comme Romains, Giraudoux et Molière 7, censurés par les .Allemands, il ne voyait pas la possibilité de continuer à travailler au théâtre et que, par conséquent, il croyait venu le temps de liquider la compagnie. Je lui suggérai que nous demandions aux .Allemands l'autorisation de faire une tournée artistique en zone non occupée et en Suisse. Alors les nazis, qui faisaient dans ces premiers jours d'occupation tout ce qu'ils pouvaient pour s'attirer les sympathies du peuple français et pour le charmer, proposèrent à Jouvet de le nommer directeur de la Comédie française: une proposition que le grand acteur refusa avec hauteur. Puis ils insinuèrent qu'il recevrait de l'argent pour tÏnancer sa compagnie et, finalement, ils lui demandèrent de faire des tilms allemands en France. Jouvet répondit que le gouvernement de la République lui avait déjà fait ces propositions avant la guerre, en diverses occasions et qu'il ne les avait jamais acceptées. Il conclut en leur signifiant qu'il estimait que ce n'était pas l'occasion opportune pour que les envahisseurs de sa patrie les lui renouvelassent. Au vu d'une situation qui devenait critique, et comme Jouvet avait pratiquement soumis un ultimatum à l'examen des Allemands ou vous me laissez aller en Suisse ou je liquide la compagnie -, les autorités d'occupation décidèrent, pour obtenir les bonnes grâces du public de la zone libre, d'accorder le permis pour que Jouvet puisse jouer dans les villes de ladite zone et en Suisse8. Par bonheur, cette tournée fut grandiose. Mais [.. .], par ordre des Boches, seule pouvait être représentée l'Ecole desfelJ1lJ1es Molière. de Lorsque l'autorisation de trois mois donnée par les Allemands approchait de son terme et qu'alors toute la compagnie devait revenir à Paris - pour ne plus pouvoir en sortir - Jouvet, sa compagnie et moi nous trouvions à Lyon. Devant la crainte de rester coincés à Paris et d'être soumis au pouvoir allemand, nous avons pensé à la possibilité d'une tournée sud-américaine. En 1939, j'avais été au Brésil et en Argentine comme représentant de la Comédie française durant sa dernière tournée officielle. Je m'adressai immédiatement à mes amis et imprésarios de ces villes, les consultant sur la situation et leur proposant une tournée [. ..]. Sans perdre de temps, ils me répondirent que l'ambiance était magnifique et qu'ils garantissaient le succès de la tournée. On prit alors l'avis de tous les membres de la troupe et aucun d'entre eux ne s'opposa au voyage, car on croyait qu'il durerait seulement cinq mois. La question de la venue en Amérique du Sud résolue, Jouvet se consacra aux préparatifs du voyage et prit toutes les mesures indispensables. Entre autres choses, il fallut monter à Lyon un atelier pour la confection de vêtements et un autre pour la construction des décors; même ainsi demeurait inachevé le travail nécessaire pour la représentation de seulement sept pièces constituant le répertoire que nous emportions en Amérique du Sud. L'urgence liée à l'obtention de passages nous fit sortir rapidement pour Lisbonne via l'Espagne. Du port portugais, nous nous embarquâmes le 6 juin 1941 à bord d'un navire brésilien n. [...] 1.Vichy demanda aux professeurs du Conservatoire de reprendre leur poste. 2. Pas de trace dans les archives consultées. 3.Ils n'ont pas quitté Paris. 4.Vraisemblablement faux. 5. Processus peu vraisemblable. 6. Le fait est beaucoup plus complexe. Cf. ch. 2.

-

7. ] ouvet est autorisé à jouer L'Ecole desfemmes. 8. Ordre inverse de représentations.

30

Une mémoire résistante qui n'attend des témoins

pas le retour

En France néanmoins, le public a eu peu d'écho des succès de Jouvet avant son retour en terres françaises: Antilles puis Afrique du Nord et France métropolitaine. Or, bien avant ce retour, la presse applaudit à l'exploit de la troupe. Ce n'est donc pas la propre mémoire de l'odyssée forgée par la troupe qui s'impose, même si certaines lettres de la troupe parvenues en France à l'automne 19441 ou quelques personnalités françaises, exilées outre-Atlantique et revenues avant Jouvet, ont pu contribuer à la diffuser. C'est en France que se mettent en place, successivement, quatre éléments fondant et stratifiant le mythe: la troupe a eu son martyr; la tournée est une véritable odyssée théâtrale; Jouvet, absent, a fortement manqué à l'Allemagne; enfin, l'itinéraire de l'Athénée fut la meilleure des ambassades et le signe attendu de la pérennité de l'esprit français. Les témoins n'auront plus qu'à broder de leurs souvenirs cette trame. Jouvet rentre en France métropolitaine par Marseille le Il février 1945. TIarrive à Paris le 18. Certes, à l'arrivée dans le port phocéen, le préfet ne se dérange pas jusqu'au débarcadère2 : cela importe finalement peu. En 1943 comme en 1944, alors que la presse ne disait mot de la tournée américaine, elle ne cessa jamais de citer Jouvet comme une des références incontournables en matière théâtrale. Septembre 1944: martyr et catharsis Alors que l'ensemble de la presse annonce, en septembre 1944, le retour prochain et très attendu de Jouvet 3, alors
1. Avant l'été 1944, le courrier ne passe pas et, pour l'automne 1944, il n'y a aucune trace de ce type de correspondance dans les fonds d'archives consultés. 2. Dominique, "Louis Jouvet ou le voyageur aux 100 bagages", L'Ordre, 02-1945 et Les uttres Françaises, 17-02-1945. 3. Ce soir, 22-09-1944; u Populaire, 23-09-1944; L 'homme libre, 25-09-1944; Ubertés (avec un large paragraphe censuré), 12-09-1944; "A la Martinique Louis Jouvet attend un bateau pour rentrer en France", Dlfènse de la France, 19-10-1944 ; "Les dessous du

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qu'une partie de cette presse, dont le Canard enchaîné, n'est pas toujours tendre avec les artistes ayant montré un peu trop d'activité les années précédentes 1, COlnbat le premier

semble donner un « ton résistant» à l'aventure de Jouvet. Le
canal paraît simple: Charlotte Delbo, communiste, secrétaire de la troupe, rentrée d'Amérique du Sud en France en 1942, après la première saison, a été arrêtée plus tard, puis déportée2. Le témoin devenu martyr contribue largement à accréditer cette version simplifiée de l'aventure, selon un mécanisme commun à de nombreux autres groupes d'intérêts.
COl1zbat, 22-09-1944 « La Gestapo accusait Louis Jouvet de distribuer des tracts: Conllnent Les nazis voulurent faire parLer L'une des secrétaires de Jouvet après avoir tué L'autre à coups de pelle dans un calnp de concentration.

Un beau jour, après le départ de Louis Jouvet pour l'Amérique du Sud, on vint chercher une des secrétaires restées à Paris, et on la conduisit rue des Saussaies où elle se trouva en présence de deux officiers interrogateurs allemands. Le texte intégral de l'interrogatoire subi par l'accusée est un document accablant quant à la bêtise de ces sinistres enquêteurs qui ont disposé pendant quatre ans de la vie de milliers de nos camarades. Qu'on en juge par quelques passages qui relèveraient davantage du gag que de la justice si ce genre de plaisanterie n'avait été si souvent suivi d'une fin tragique au Mont-Valérien ou dans un camp de concentration.

théâtre", NOUlJClIe Jeunesse, 27-10-1944; "De mon fauteuil, A la Comédie française", Le Populaire, 11-11-1944; "Des nouvelles de Louis Jouvet", Combat, 22-11-1944. 1. Le Canard enchaîné publie ainsi le 27-09-1944 "Feu Michel Simon", au titre peut-être ambigu mais à la conclusion qui l'est moins: "On le regrettera longtemps [...]. Mais à la condition que l'imposteur qui porte son nom en prenant son visage ne se montre plus". 2. Parmi les ouvrages de Charlotte Delbo, alLXéditions Minuit, Les Bel/es !Jllres, 1961 ; AUSt:hwitz et après, 3 vol, 1970-1971 ; Le (,.onvoi u 2-1d janvier, 1965 ; alL'\:éditions Berg, La mémoire et Lesours, 1985 ; Spectres mes tompagnons, 1977 (écrit sous la forme d'une lettre j ouverte à Jouvet sur les chemins d'aller et de retour des camps de la mort, où le spectre de Jouvet voisine celui d'Alceste avec cette interrogation: pourquoi avoir quitté Jouvet? pp.29-30, 34-35).

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Enquête SLlrlouvet... électeur Après avoir demandé à la prisonnière si Louis Jouvet ne recevait pas chez lui des personnalités communistes telles que Thorez ou Gabriel Péri, l'officier nazi demanda à l'accusée pour qui Jouvet avait voté aux dernières élections.. . La réponse était simple: - En France le vote est secret. Mais l'enquêteur revient à la charge: - Louis Jouvet n' a-t-il pas distribué de tracts? La question paraît si saugrenue à l'accusée que celle-ci éclate de rire malgré l'attitude solennelle des officiers qui, avec un visage réprobateur, l'informent que tout cela n'est pas drôle, ni pour Jouvet, ni pour l'accusée ni pour euxmêmes. On s'en serait douté. Un peu plus tard, comme la secrétaire de Jouvet expliquait à ses juges que l'artiste n'avait pas le temps de s'occuper de politique, ceux-ci eurent cette réponse savoureuse: - Pas le temps, pas le temps! On a toujours le temps. Et presque aussitôt: - Jouvet n'était-il pas juif? - Non. - Franc-maçon?

- Non.
Jouvet recevait-il des tracts? Il faut ensuite que l'accusée dise tout ce que Jouvet a fait depuis qu'elle le connaît. Les nazis semblent d'ailleurs ignorer parfaitement qui est Louis Jouvet, ce qu'il a fait, où il est et pourquoi ils enquêtent. Ils notent avec un air de victoire que l'artiste se trouve en Argentine. Et ils reviennent à leur histoire de tracts. - Louis Jouvet recevait-il des tracts? - Oui, sans doute, mais qu'y pouvait-il? Il recevait aussi bien des prospectus ou des demandes de quêtes pour le rachat des petits Chinois. Les officiers n'ont pas l'air de goûter la plaisanterie. Avec le même air solennel, ils continuent à s'informer. - Les tracts, qu'en faisait-il? - Au début, je les lui passais. Mais comme j'ai vu qu'il les jetait à la corbeille sans les lire, j'ai pris le parti de le faire moi-même.

33

Et l'interrogatoire continue sur le même ton. Les nazis allant jusqu'à demander si l'accusée avait des rapports avec Jouvet. En dépit des pièges, la secrétaire de l'artiste s'en tira. Elle eut plus de chance que sa collègue Charlotte Dudach 1, qui, après avoir été séparée de son mari fusillé à Chateaubriant, fut traînée de prison en prison, à son retour d'Argentine, où elle avait accompagné Jouvet. Après avoir été, au fort de Romainville, la compagne de la fille de Paul Langevin et de Marie Vaillant-Couturier, Charlotte Dudach fut envoyée à la frontière polonaise, employée 19 heures par jour à des travaux de terrassement et finalement tuée à coups de pelle» 2. Que Charlotte Delbo revienne finalement et heureusement des camps d'extermination à la fin de la guerre ne change rien. Un membre de la troupe de Jouvet, pour des faits de résistance, a vécu l'horreur des camps de concentration: cela enracine un peu plus profondément l'image résistante de la tournée de Louis Jouvet. Ainsi, le premier mécanisme d'abrasion par la mémoire de la représentation des années latino-américaines de la troupe de l'Athénée est là : un mécanisme politique, avec la disparition de Vichy et la diffusion de l'image d'une culture (immortelle) résistante; un mécanisme de simplification chronologique avec extension de la perception des années 1943-1945 à l'ensemble de la guerre.

Automne 1944 : Amérique du sud, l'odyssée d'emblée Le second mécanisme de construction de la mémoire provient d'une réduction géographique: de France, l'on perçoit l'ensemble des pays d'Amérique latine comme un tout exotique et indistinct; cela contribue à ne pas distinguer ce qui s'est passé à México ou Bogota de ce qui est advenu à Rio ou Buenos Aires.

1. Epouse Delbo. 2. Elle sera l'une des survivantes du camp de Buchenwald.

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Avant l'automne 1944, seules quelques «nouvelles confuses »1 ont permis au public en France de se donner une très vague idée de la tournée. Si les mieux informés savent par exemple que Giraudoux lui a envoyé une pièce, ils ne savent pas si elle a été créée2. Rares sont de même les journaux rappelant que Jouvet partit en tournée officielle en 1941. Défense de la France le fait en octobre, mentionnant dans son introduction au récit de la tournée:
« En janvier 1941, Louis Jouvet part pour la Suisse et le Portugal. Tournée officielle ». Mais c'est déjà en procédant à un amalgame simplificateur: au Portugal il n'était pas question de jouer. Et, entre la Suisse et le Portugal, il y eut une longue tournée en zone libre, mais rien n'en est dit: «Du Portugal, la tournée s'embarque pour l'Amérique du Sud et, là, décide d'y rester. La tournée cesse d'être officielle »3.

Deux éléments fondamentaux d'élaboration de la mémoire apparaissent là : - l'essentiel du mécanisme qui engendre une perception globale et linéaire des années de guerre de l'Athénée passe par une perception indistincte de la géographie étrangère (qui, ici, est pourtant plus détaillée que dans la plupart des récits ultérieurs publiés par la presse) ; Jouvet et sa troupe sont partis loin, en «Amérique », «là-bas» dira plus tard Jouvet; la contraction chronologique vient appuyer la contraction spatiale: l'Amérique (du Nord et certains autres pays du continent) est entrée en guerre l'année même du départ; Jouvet est donc parti s'exiler. - en outre, même pour ceux qui ont su que le départ de France s'était effectué grâce au gouvernement de Vichy, sous ses auspices, le doute est jeté: l'Amérique du Sud est globalement exclue de ce registre officiel.
1. "Le retour 2. "Des de Louis Jouvet", Louis Jouvet Ce Soir, 22-09-1944. Combat, 22-11-1944. attend un bateau pour rentrer en France", Défense de la

nouvelles

de Louis Jouvet",

3. "A la Martinique Frant'C, 19-10-1944.

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Pour tous les lecteurs de la presse française, la tournée appartient dès lors intégralement à l'exil et à la veine itinérante de «L'illustre théâtre» de Molière, en lointaine terre américaine. Hiver 1944-1945: Jouvet" "La gral1de Allemagne n'avait pas

En février 1945, un journaliste s'aventure à rappeler que Jouvet parla à Radio-Paris. Mais, en étant peu précis quant au temps écoulé, c'est pour montrer l'attitude rétive -si ce n'est résistanteI- de Jouvet à l'égard de l'occupant:
Une émission ratée de Louis Jouvet Par Casablanca, Louis Jouvet nous revient de sa longue tournée en Amérique du Sud. Sait-on que c'est l'unique émission qu'il donna à Radio-Paris qui est à l'origine de ce long voyage de quatre ans! D'ailleurs, le mot "émission" n'est pas exact puisqu'en réalité il s'agit d'un enregistrement qui ne fut du reste pas achevé, et pour cause! Aux premiers jours de l'occupation2, Louis Jouvet, comme tant d'autres, voulait passer de l'autre côté de ligne de démarcation pour ne plus voir les 'verts-de-gris'. Il avait donc imaginé d'entreprendre une tournée de propagande dans le Proche-Orient, pour obtenir son laissez-passer! Or ces messieurs de 'Radio-Paris-Ment' multipliaient alors leurs offres pour décider les artistes français à leur apporter la "collaboration" de leur talent. Comme beaucoup, Jouvet faisait la sourde oreille. Mais un beau jour on l'avait prié de venir exposer au micro son projet de tournée, et cela d'une façon si péremptoire qu'il n'avait pas eu le temps d'éluder sa réponse! Contraint et forcé, il était donc arrivé devant l'appareil enregistreur et, avec son articulation si personnellement hachée, il avait commencé:

- J'i - rai

- à Cons

Mais aussitôt la voix du directeur du son l'avait arrêté.

-

- tan - tinople...

1. Louis Jouvet, 2. Sans doute

Prestiges et perspectizICs..., OHl'f: dté, p. 11. à la f111de l'automne 1940.

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- Mais, monchieu Chouvet, che n'est pas gomme ça qu'il faut tire. On tit: IIGirai à Gonsdandinople !It. Imperturbable, Jouvet avait regardé son interlocuteur qui, sans nul doute, ne l'avait jamais vu jouer, et, reprenant, il avait répété: - J'i - rai - à - Cons - tan - tinople... Bondissant de son fauteuil, l'Allemand avait glapi: - Mais monchieu Chouvet, che fiens de fous tire que ce n'était pas gomme ça... - Ah ! bien, avait répliqué Jouvet sans se départir de son flegme et qui, se campant devant le micro, avait dit alors d'une voix encore plus martelée: - Je - n'i - rai - pas - à - Cons - tan - tinople. -Je - ren - tre chez moi. Bonsoir! Et il avait claqué la porte du studio! Il avait si bien compris que quelques jours après il n'était plus à Paris. Hélas! sa pauvre secrétaire n'avait pu le suivre! »1
Bien sûr, les informations fantaisistes du journaliste sont nombreuses: l'interview n'est pas à l'origine du départ; il n'est nulle part question de Constantinople dans les archives mais le nom fleure l'exotisme, un Orient qui vaut bien l'Extrême-Occident latino-américain; Jouvet fut très tôt autorisé à voyager en France d'une zone à l'autre; enfin, la secrétaire l'avait bien suivi mais fut arrêtée après son retour. Ce qui importe néanmoins ici est que, sur des souvenirs très approximatifs, le journaliste brode une histoire dans l'air du temps, très favorable à Louis Jouvet. Ainsi, l'acteur a manqué à l'occupant. Du même coup, il revient vierge des compromissions que ceux qui sont restés ont dû faire. Un autre journaliste écrit que, «sa place désertée marquant son jugement », «la Grande Allemagne n'avait pas Jouvet. Elle ne l'a pas eu ». Autrement dit, «sa voix manquait pour justifier l'art vainqueur ». Et Molière de venir à l'appui de cette démonstration de résistance intellectuelle de Jouvet: « Quelques représentations de L'Ecole des femlnes pour un parterre frangé de feldgrau avaient suffi au magicien des lumières sans équivoque et de l'intense clarté sur les lieux

1. "Une

émission

ratée de Louis Jouvet",

La France au Combat,

13-02-1945.

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d'action. Le 31 décembre 19401, sur les 10h30 du soir il escamota, ayant salué d'un "Oh" un peu plus signifié l'ultime apostrophe de Chrysalde : 'Si n'être point cocu vous semble un si grand bien Ne point VOllS lnarier en est le vrai nloyen '. Du mariage refusé, le prétendant conçut quelque dépit. Ses polices atteignirent de sûres fidélités, faute d'un gibier inaccessible. Le comédien fut, au gré des plumes hargneuses, maçon, agent secret, juif. Incarcéré dans les prisons continentales ou exotiques, ruiné, brûlé avec ses bagages et sa troupe, mort, interdit de séjour, errant, il connut toutes les métamorphoses. Autour du théâtre en voyage, trop de "vive la France" fusaient, privés d'une contrepartie de vivats pour l'Europe nouvelle. Le Supplé111ent u voyage de Cook n'était a point à l'affiche: la troupe le vivait, l'agissait, déconcertée par sa durée »2. La tonalité est encore plus vive dans Le Parisien libéré, même si le journaliste se refuse à faire de Jouvet un grand héros de la résistance: « L'absence de M. Louis Jouvet pendant cinq années en dit plus long qu'il y paraît à première vue. Il s'agit de tout autre chose, à mon avis, que de l'exil d'un homme libre loin d'une terre qui ne l'était plus. Et pourtant, si célèbre qu'il soit, ce comédien ne peut prétendre à être une de ces grandes figures intellectuelles dont la réprobation à l'immonde comporte un haut exemple moral. Non. Mais M. Jouvet est un homme de théâtre. Il a le tout premier compris en 1940 qu'aucune tragédie ne pouvait souffrir la comparaison avec celle de Paris, qu'aucune comédie ne pouvait être assez âpre pour venger de son sort la capitale de la France. Bref, qu'ici le silence prenait le ton de la rigueur. Louis Jouvet est donc parti, avec Molière, et sinon avec Giraudoux, du moins avec le meilleur de son œuvre. Il revient maintenant, après avoir fait se mêler les mots français à l'air étranger, et s'étant assuré qu'ils n' y passaient point sans répondre de nous »3.

1. Jouvet 3. Roger

en joue pas le 31 décembre: de Jouvet", T/%ntés, Lannes, "Le retour de Jouvet",

la reprise

de L'Ecok

desfemmes a lieu du 6 au 30.

2. "Présence

14-02-1945. Le Parisien libéré, 22-02-1945.

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La broderie résistancialiste est en marche. Et la tonalité anti-allemande demeure affirmée ultérieurement. Ainsi, dans les propos mêmes de Jouvet à la presse, lors de son retour: «Partie en 1941, la troupe s'est trouvée tout de suite en butte aux manœuvres politiques. A chaque représentation, l'ambassade allemande occupait sa loge au grand complet. Les journaux allemands de l'Argentine, du Brésil, essayaient de compromettre habilement les acteurs, tandis que les forces antinazies les accusaient quelquefois de représenter la politique de Vichy. Or, explique Jouvet, nous étions loin de toute préoccupation politique »1.

Ces propos du directeur de l'Athénée présentent une réalité moins reconstruite, avec une Amérique latine neutre, des Allemands qui assistèrent aux représentations et même le nom de Vichy est mentionné. Par rapport à ce que la presse écrit à son propos au même moment, Jouvet est finalement très en retrait, soit par prudence, soit parce que sa mémoire n'a pas subi les mêmes contraintes d'évolution que les résidents en France. De plus, Jouvet se positionne dans le registre de l'art, de la culture, un registre de perceptions en fait moins isolé du monde qu'hégémonique, excluant tout autre abord des années passées. Février 1945: "La clarté française", Jouvet ambassadeur culturel Lorsque, depuis la Martinique et afin de préparer son retour, Jouvet fait en novembre parvenir des nouvelles à la presse, le champ de la mémoire collective est en France déjà sillonné. Les archétypes de la mémoire des années de guerre de la troupe de l'Athénée sont en cours d'établissement: «Nous espérons pouvoir rentrer en France à la première occasion maritime, après quatre années de tournées miraculeuses, providentielles. Au Brésil, en Argentine, en Uruguay, au Chili, au Pérou, en Equateur, en Colombie, au Venezuela, à Cuba, à Haïti, au Mexique, aux Antilles françaises, dans quinze pays, dans cinquante-sixvilles, nous
1. Michel-P. Hamelet, "Après quatre ans d'exil", Temps Présent, 23-02-1945.

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avons présenté seize pièces, fait connaître onze auteurs français. Partout nous avons trouvé un accueil fraternel. La façon dont a été reçue notre tournée dans les pays latins est un témoignage de la profonde amitié spirituelle et la fidèle admiration que ces peuples ont pour la France et le théâtre français. J'ai éprouvé et compris mieux que jamais la grandeur de nos poètes et la mission du théâtre »1.

Dès octobre 1944, l'idée apparaît nettement dans la presse: pendant «plus de trois ans, une troupe s'est livrée en Amérique du Sud, avec des œuvres et des interprètes de qualité, à une magnifique propagande qui fait honneur à Louis Jouvet et à notre pays »2. Mais cette idée ne domine pas encore. Dans la deuxième quinzaine de janvier 1945, tandis que la presse parisienne insère de brèves informations fixant à des dates diverses le retour de Jouvet à Paris, puis annonçant son arrivée à Alger3, plusieurs chroniqueurs convergent pour assurer «qu'on lui offrira le poste d'administrateur général

de la Comédie française »4. Un peu plus tard, d'autres croient
savoir qu'on lui propose plutôt la direction des Spectacles au ministère de l'Education nationales. Finalement, seul Jouvet mentionne encore, lors de la conférence de presse qu'il donne fin janvier à Alger, qu'il
« quitta Paris pour une tournée en Suisse et en France non

occupée» et non pas pour l'Amérique du Sud directement. Sans mentionner6 Vichy ou le caractère officiel initial de la traversée transatlantique, il ajoute pour qui veut l'entendre: «En 1941, nous avions déjà l'impression de faire du bon travail ». Et, évoquant les destinations sud-américaines:
1. "Des nouvelles de Louis Jouvet", Louis Jouvet Le Figaro, 22-11-1944. attend un bateau pour rentrer en France", Difense de la

2. "A la Martinique France, 19-10-1944.

3. Front National, 20-01-1945; Le Figaro, 23-01-1945; Le Monde, 24-01-1945; "On rentre", Ridstance, 26-01-1945; Combat, 26-01-1945; France libre, 26-01-1945; Le Soir, 26-01-1945. 4. "Louis 5. En Jouvet va rentrer Astruc, en France", "Louis Jouvet Les NOl/lit/leS, 19-01-1945. La France libre, et Les NOl/lit/leS comme est rentré"). publiés par la presse. dans février dans Le Parisien libéré, dans

Combat (Alexandre 6. Du moins

dans les extraits

de la conférence

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«

...partout même accueil, même sympathie... Nous étions

reçus comme des invités officiels »1.

Un autre journaliste constate plus brièvement: «M. Louis Jouvet a donné des détails sur son activité artistique en Amérique du Sud où depuis 1941 il a joué avec un succès inouï le rôle d'ambassadeur de la pensée et de l'art français »2.

De telle sorte que la presse assoit, en même temps, l'idée de l'exil de Jouvet dans les «pays lumineux» et l'idée de Jouvet porteur de la lumière française pendant les années sombres. Dans les semaines suivantes, la presse enthousiaste souligne qu'aux «jours les plus embrumés, une clarté française rayonnait à Rio ou à Mexico, à Santiago ou à La Paz »3. Ou encore:
«

Jouvet nous revient

Le "Prof d'anglais", l'Hector de La Guerre de Troie, Le docteur Knock nous revient. Il nous manquait. Car le théâtre de l' entre-deux-guerres, lorsque nous l'évoquons, c'est avec Pitoëff, Louis Jouvet. Louis Jouvet dont nous ne pouvons séparer le nom de celui de Giraudoux. C'est avec cette grande ombre qu'il a repassé l'océan. Car il nous rapporte L'Apollon de Belloc [Bellac], créé à Rio-deJaneiro. Fidèle aux blondes, Louis Jouvet, parti avec Madeleine Ozeray, rejoint Paris avec Monique Mélinaud [Mélinand]. Dans la grande forêt tropicale, Ondine a accroché ses tresses aux basques d'un irrésistible chef d'orchestre mexicain [espagnol]. Tout comme une vulgaire archiduchesse. Mais peu importe. Jouvet a bien servi notre pays, sous la Croix du Sud. Et c'est l'essentiel »4.

1. "Louis Jouvet retrace les étapes d'une tournée qui dura quatre ans", Combat, 30-011945. 2. Libres, 31-01-1945. 3. "Présence de Jouvet", Volontés, 14-02-1945. 4. "Jouvet nous revient", L~urore, 14-02-1945.

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Paul Rivet, intellectuel connu et engagé (à la SFIO) avant guerrel, est, en tant que fondateur du premier réseau de résistance, dit «du Musée de l'homme », un héros incontestable de la résistance. Sorti in extrelnis de France occupée, il trouva refuge en Colombie puis au Mexique. C'est aussi l'un des premiers attachés culturels de la France libre, fondateur à México de l'Institut mexicano-européen. Mais, de retour en 1944 en France, Rivet est également l'un des rares témoins oculaires d'une partie de la tournée de l'Athénée en Amérique latine. Lorsqu'il donne à Gavroche un article encadrant une photo de Jouvet levant les yeux au ciel, inspiré, l'essentiel de la représentation des années de guerre de Louis Jouvet est mis en place. Après un récit du « miracle », de « l'odyssée », Paul Rivet écrit:
« Il m'appartient [...] de dire à la France le succès inouï que sa troupe a rencontré en Amérique latine et dont j'ai été le témoin ou ai reçu les échos en Colombie, au Venezuela, à Cuba, à Haïti, au Mexique, et enfin dans les Antilles françaises. [...] Chaque représentation se faisait devant une salle comble. [...] Jouvet savait qu'il représentait la France, la pensée française, l'art français. Il l'a fait magnifiquement et dangereusement. Il aimait à rappeler avec verve les conseils que des Français ou des amis de la France lui dispensaient à chacune de ses étapes. C'étaient toujours des avis pessimistes. Jouvet tenait bon et le succès, un succès sans précédent, le récompensait de son audace tranquille. Nulle part, depuis que j'ai pu le suivre, il n'a rencontré l'incompréhension ni la tiédeur du public. Un diplomate à l'étranger, à la sortie d'une représentation, me disait: "C'est inouï. Il n' y a que la France qui soit capable, en plein désastre, et dans des conditions aussi difficiles, de réaliser une œuvre de propagande culturelle aussi parfaite". Tour de force, sans aucun doute, où l'acteur paraissait à chaque pas devoir se casser les reins, mais dont il est sorti indemne et victorieux. Parfois, pour renforcer sa saison, Jouvet donnait un récital. C'est lui qui m'a fait connaître à Bogota, l'admirable oraison funèbre de Bergson par Valéry et les dernières poésies d'Aragon ou d'Eluard. Je revois cette salle
1. Cf. l'article sous la direction à ce nom de Nicole Racine dans le Dictionnaire biographiqlle du monde ouvner

de J. Maitron.

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haletante, écoutant avec ferveur l'éloge mesuré et courageux du grand philosophe juif, et les strophes vibrantes des deux plus nobles poètes de la Résistance. Oui, c'est ainsi qu'il faut présenter la France et la faire aimer. Jouvet et ses camarades rentrent après avoir bien servi la cause de la culture française pendant quatre ans; que mon salut de bienvenue soit pour eux également l'expression de ma reconnaissance. Entendre, dans les terres lointaines, la voix de la patrie et par la bouche de tels interprètes, c'est reprendre vie, courage et espoir» 1. Des termes qui seront repris avec moins de nuances lors de la conférence donnée, quelques semaines plus tard, par Jouvet à l'Athénée. Paul Rivet -qui obtint sur les passeports de la troupe en tournée le tampon à croix de Lorraine qui facilita les déplacements2- y présente la conférence: « Dans toutes les villes de l'Amérique du Sud, Jouvet planta des roses de France [...]. Jouvet fait entendre partout la voix des poètes, et, partout, la France, défaite, est acclamée [...]. Ainsi, trois ans durant, Jouvet fera la conquête intellectuelle de cette Amérique du Sud »3.

La tournée latino-américaine participe alors de la dimension mythique prise par la Résistance dès l'origine. Le général de Gaulle expliquait lui-même que «la Résistance, c'est -à-dire l'espérance nationale, s'est accrochée, sur la pente, à deux môles qui ne cédèrent point. L'un était un tronçon d'épée, l'autre la pensée française ». Avec l'Athénée-Louis Jouvet, le théâtre français fut, dans toute une partie du monde, l'image de la vitalité, quoi qu'il advienne, de cette pensée française: cela conduit à une image très positive et consensuelle de l'activité de la troupe dans des confins imaginés exotiques et avides de culture française. A l'unanimité donc et toutes tendances confondues, la presse française acclame l'exploit de la troupe de l'Athénée: L'Aurore, Le Canard enchaîné, Combat4, Le Figaro,
1. Paul Rivet, 3. Le Canard 4. Alexandre "Le retour enchaîné, Astruc, de Jouvet", 5-1-2000. Jouvet est rentré", Combat, 02-1945. avril 1945. "Louis Gavroche, 22-02-1945.

2. Entretien Jacques

Clancy,

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Gavroche, L' HUlnanité, France libre, Les Lettres françaises, La Libération, Le Monde, Les Nouvelles, Le Parisien libéré, Paris-Presse, L'Ordre, Résistance, Ce Soir, TeJnps présent, Volontés... saluent et pour certains fêtent le retour en France de la troupe de l'Athénée. Désormais, les anecdotes du récit latino-américain fleurissent dans la presse autour d'un personnage, Louis Jouvet. Lui-même se qualifie alors de «commis voyageur de l'art dramatique en Amérique du Sud» -un art dramatique universel, à la mesure de la pensée française. TI déclare aux journalistes avides tout autant d'exaltation nationale que d'exotisme: «Le plus beau pays d'Amérique du Sud? C'est la France »1. Le 17 février 1945, les Lettres françaises publient un long article qui continue à construire la légende de cette tournée, « sans doute la plus grande tournée qui ait jamais eu lieu ». Le j oumaliste mentionne bien l'absence d'officiels au débarquement à Marseille, l'absence aussi de Marcel Pagnol, pourtant attendu. Il renforce l'idée de Jouvet extérieur à (voire au-dessus de) tout ce qui a pu se passer à Paris pendant la guerre, toute la gùerre. TI souligne surtout que Jouvet «n'a pas changé », et qu'il est, au retour, ignorant de ce qui s'est passé en France en matière de théâtre. L'extraordinaire itinéraire de la troupe à travers l'Amérique latine est relaté avec de notables confusions; par contre, les changements de personnes intervenus sont expliqués parce que constatés de visu; et l'idée majeure de l'article est que cette tournée ad' abord été, reprenant les termes de Jouvet, celle de « l'impérissable pensée
française
»2.

Les Français entendent ce qu'ils veulent entendre: que la France rayonne toujours dans le monde. L'un des premiers à interroger Jouvet, un journaliste marocain à Casablanca, sert le fait à ses lecteurs (avant Paul Rivet) : « Dans des moments comme ceux que nous vivons, n'est-ce pas d'un grand encouragementd'apprendre, par un homme
1. Pierre-P. Didier, "Le plus beau pays d'Amérique du Sud? C'est la France", L~ube, 02-1945. G. Grégory, "Louis Jouvet est de retour à Paris", Ce Soir, 20-02-1945. 2. "Le retour de Jouvee', 1...£sLettres françaises, 17-02-1945. ?-

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qui en a fait l'expérience, que la France, même aux jours où elle paraissait s'éteindre, rayonnait au loin? N'est-ce pas heureux que la France ait eu sans cesse des hommes comme Jouvet qui ont fait rayonner son génie au dehors? »1

Jouvet emboîte le pas un peu plus tard: «On nous avait écrit: "Si votre compagnie ne part pas, il
n'y aura pas, là-bas, de saison française cette année"»2.

il se définit comme étant « au service de la France» dès le moment de son départ. Dès lors, «la préférence de ces peuples latins pour Molière» et la « poignante émotion [du public latino-américain] de retrouver l'esprit français »3 ne sont que des honneurs décernés, à travers Jouvet, à chaque Français qui n'a pas vécu l'épopée.
Aux archétypes de la mémoire durable des années de guerre de Jouvet et de l'Athénée se surimpose, en mars, l'idée que le nom de Jouvet a été interdit en France pendant l'Occupation4. Il est enfin une ultime consécration: Jouvet est reçu par de Gaulle le 12 mars. Il n'en faut pas plus pour que Jouvet ait
« la silhouette

et le ton d'un héros d'aventures

»5.

1. "La tournée Louis Jouvet en Amérique",
2. Louis Jouvet,

v'(gie marocaine,2-02-1945.

Prestiges et perspectizICs..., Ol/l'r. cité, p. 11.

3. Louis Jouvet, Prestigesetperspet:lÙ'es..., l/llf". pp. 11-12. O cité, 4. Un journaliste qui insiste pour rencontrer Jouvet déclare à son secrétariat: "Nous avons transmis le souvenir de Jouvet comme un flambeau; à l'époque où il était interdit d'écrire son nom, nous trouvions le moyen de le suggérer", "L'interview de Louis Jouvet n'aura pas lieu", La France al/ Combat, 1er mars 1945. 5. "Jouvet chez lui", Amon, avril, 1945. La presse nationale est très discrète sur l'événement: ni Le Monde (4 pages), ni Le Figaro (2 pages) n'évoquent le retour à Marseille ou à Paris ou la réception par le général de Gaulle (ils ne mentionnent pratiquement aucune nouvelle de ce type).

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Le récit des acteurs et le syndrome de Vichy

Les 16, 17 et 18 avril 1945, Louis Jouvet fait à l'Athénée le récit de ses années latina-américaines. Le texte de la conférence est publié en une cinquantaine de pages sous le titre Prestiges et perspectives du théâtre français. L'aventure exotique de l'Athénée est un succès puisqu'il faut la répéter à trois reprises à Paris, puis à Lyon. C'est un succès de librairie aussi attesté par les dix-huit éditions rapidement imprimées. Publié, le discours du directeur de la troupe met presque définitivement en forme la mémoire des années de guerre de l'Athénée: il donne le ton de la plupart des souvenirs publiés ultérieurement.
Jouvet et la culture de la résistance ordinaire

Par rapport à ce qu'a écrit la presse auparavant, Jouvet ne se distingue que sur deux points jusque-là peu développés: d'une part ses relations difficiles, comme celles de la France libre et de la France libérée, avec les Etats-Unis (<< le gouvernement de Washington ne répondra pas à notre demande de visa »1); d'autre part, un souci de donner un contexte clair à la tournée latina-américaine: elle est intégrée dans une histoire homogénéisant les difficultés des Français où qu'ils fussent et la résistance de la population française à l'occupant. Jouvet mentionne ainsi une durée homogène. L'idée est annoncée par le sous-titre de la publication, Quatre ans de tournée en Amérique latine 1941-1945: le sous-titre englobant passe sous silence l'activité européenne de la troupe pendant le premier semestre 1941, réduite dans le texte à quelques éléments du trajet initial depuis Paris. Une durée de « quatre ans »2 transformée, quelques phrases après, en « quatre années d'exil ». Qui plus est, cet « exil» collectif
1. Louis Jouvet) 2. Louis Jouvet, Prestiges et perspe(:tiz~s...) ONtl1:cité) p. 25. ONtIT.cité) p. 9 (3e ligne du récit).

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paraît celui d'un groupe très soudé

(<< Nous

étions vingt-

sept ») pendant les quatre ansl. Or, il n'est pas deux années où la troupe soit de même composition: il y a ceux qui quittent la troupe, en 1941, 1942, 1943 et encore 1944, et ceux qui la rejoignent d'horizons divers pour combler les départs2. Selon une caractéristique qui n'est pas particulière à Louis Jouvet, et qui ne peut être réduite à une explication par la prudence ou par l'enthousiasme politique lié à la libération, le mot de Vichy n'est nulle part mentionné dans le récit de Jouvet. Même les représentants diplomatiques de Vichy qui ont, dans le texte, une existence nominale (ceux qui rallièrent Darlan puis Giraud) ne sont désignés que sous la forme de représentants «de la France »3. A l'inverse, un simple «on» désigne les occupants4. L'approbation de la France libre n'est elle-même qu'implicite: «Le professeur Rivet [...] nous accueille »5, puis «le gouvemeur de la Martinique nous demande de venir faire une saison »6 durant l'été 1944. Deux constats s'imposent ainsi. - La tournée de Jouvet s'insère parfaitement dans l'idée d'un peuple en résistance et reflète l'ambivalence existant, en 1945, «entre l'adhésion sentimentale à la vision rétrospective d'un peuple en résistance et le rejet des résistants »7. Au moment où les résistants tiennent le devant de la scène politique, Jouvet sans prononcer le mot évoque l'idée d'une résistance. Mais pas celle, politique, des « résistants» : celle, culturelle, de la Résistance.

1. Louis Jouvet, 2. "Si.x de mes 3. "L'Ambassadeur

Prestiges et perspectives..., camarades ne veulent OUt'1:cité, p. 44).

Olll'f. cité, pp. 11 & 16. pas rentrer; ils restent à Mexico" (Louis Jouvet,

Prestiges et perspectiz~s...,

de France"

(Louis Jouvet,

Prestiges et perspectizICs..., Ollt'1: cité, p. 25), en Sur les stèles de la France" ou plaques qui sont en hommage inscrits. Cf.

l'occurrence Saint-Quentin au Brésil. 4. « On nous avait dit », « On nous demande»... à Georges Mandel, ce ne sont que "les ennemis Henry Rousso, 5. Louis Jouvet, 6. Louis Jouvet, 7. I-Ienry Rousso,

Le .ryndrome de v'id!y de 19-/.+ à nos jOllrs, Paris, Prestiges et perspectives..., OlltJf'.t,'t'té,p. 35. Prestiges et perspet,.tÙ/Cs..., OUt'1:cité, p. 44. 01/1'1:cité, p. 34.

Seuil, 2e éd., 1990, p. 38.

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- Jouvet place les années de guerre de sa troupe sous le signe exclusif de l'art: il dit ne pas être parti pour des raisons politiques; il ne rencontre très logiquement ni Français libres, ni partisans de Vichy, mais seulement des Français: « Les raisons pour lesquellesj'ai quitté Paris puis la France,
ne sont ni religieuses, ni politiques, mais uniquement professionnelles ». « On m'interdisait de jouer deux de mes auteurs »1. Ici, le « on » est utilisé négativement pour les Allemands, tandis qu'il est aussi employé, ailleurs et positivement, pour ceux qui ont proposé la toumée2. Vichy et son rôle d'organisateur sont masqués par les imprésarios (Karsenty, Clairjois...) : Vichy, discrètement mentionné au retour lors des premières déclarations à la presse ne réapparaît plus dans la conférence. Même la tournée en zone libre se déroule sous des auspices patriotiques politiquement indifférenciés, du « réveil national» au « ralliement »3.

De la même façon, des synergies et similitudes sont établies entre les espaces politiques fréquentés par Jouvet. Ainsi, sur cette passerelle jetée entre le départ de Paris et celui pour l'Amérique du Sud, il y aurait eu un passage difficile vers l'étranger comme un passage en résistance
(<< Surmontant

toutes sortes d'obstacles nous avons quitté

Paris »). Mais il y a aussi un prolongement direct entre la zone non occupée et l'étranger: à Lyon les conditions du succès ultérieur sont mises en place, grâce à l'énergie

déployée là par des Français solidaires (<<Nous préparons
notre départ à Lyon, dans des circonstances difficiles »4). Une idée s'impose alors: à l'évidence, les Français, où qu'ils soient, savent réagir lorsqu'ils ne sont pas sous le joug. Du coup, existe une symbiose entre Français de l' extérieur (en poste, émigrés, exilés, retenus là...) et ceux de l'intérieur:

on vit avec une même émotion les drames
1. Louis Jouvet, 2. "En février Prestiges et perspectÙJCs..., OU1'1:ité, p. 10. t 1941, on vint me demander de partir

(<<marins

de

avec ma Compagnie

en Amérique Prestiges

du Sud", Louis Jouvet, OUZJf: p.16. dlé, 3. "A l'heure où nous passions, un réveil national el perspet1ives..., ouur. dlé, p. 17. 4. Louis Jouvet,

se manifestait",

Louis Jouvet,

Prestiges et perspectizJC.r..., oUZlr.cité, p. 17.

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