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LYCEENS D'AFRIQUE

De
320 pages
Lycéens d'Afrique est le fruit d'une recherche récente menée conjointement au Togo et au Congo. Sans négliger les données historiques, organisationnelles et chiffrées, qui fournissent à l'étude son cadre et sa structure, l'auteur s'est intéressé aux multiples interférences entre école et société, ce qui l'amène à entrer dans le détail des existences familiales et individuelles, et à aborder des tranches de vies parfois inattendues.
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LYCEENS D'AFRIQUE

Collection Études Africaines

Déjà parus Alfred BOSCH, Nelson Mandela - Le dernier titan. Ambroise KOM, Éducation et démocratie en Afrique - Le temps des illusions. ATANGANA, Éducation scolaire au Cameroun. Claude RAYNAUD, Sociétés d'Afrique et Sida. Thibaut MOURGUES, Les Ethiopiens. La Misère et la Gloire. Fweley DIANGITUKWA, Qui gouverne le Zaïre? La république des copains. Essai. Fabien EBOUSSI BOULA GA, La Démocratie de transit au Cameroun. Jean-Pierre LACHAUD, Les Femmes et le marché du travail urbain en Afrique subsaharienne. Olivier MEUNIER, Dynamique de l'enseignement islamique au Niger. Olivier MEUNIER, Les Routes de l'Islam. Anthropologie politique de l'islamisation de l'Afrique de l'Ouest en général et du pays Hawsa en particulier, du VJJ1èau XIXè siècle. Heike BEHREND,La Guerre des esprits en Ouganda.Le mouvement du Saint-Esprit d'Alice Lakwena (1985-1996). Jean-Baptiste N. WAGO, Préface de Lahsen ABDELMALKI. L'Afrique face à son destin. Quel projet de développement en l'an 2000 ? Manuel RUBEN N'DONGO, L'Afrique Sud-Saharienne du XXI ème siècle. Programme d'un émissaire pour l'Afrique. Jean-Claude GAKOSSO, La nouvelle presse congolaise. Emmanuel AMOUGOU, Etudiants d'Afrique en France. Unejeunesse sacrifiée? Jean- Paul NGOUPANDE, Chronique de la crise Centrafricaine. Le syndrome Barracuda. Bruno JAFFRÉ, Biographie de Thomas Sankara. La patrie ou la mort... Jean-Bernard OUÉDRAOGO, Violences et Communautés en Afrique noire.

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5884-X

Suzie Guth

LYCEENS D'AFRIQUE

Préface de Pierre Erny

EditionsL'Harmattan
5-7, rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Ine. 55, rue Saint Jacques Montréal (Qc) Canada H2Y lK9

DU MÊME AUTEUR

Exil sous contrat: les communautés de coopérants. Silex éditions, Paris 1984,480 pages. La fOrmalisation du social - Essai de morphologie. Editions DelVal, Cous set (Fribourg) Suisse 1988, 190 pages.

Les Forces Françaises en Allemagne - La citadelle utopique. Editions L'Harmattan, Collection Logiques Sociales, Paris 1991,224 pages. Sous la direction de S. Guth : L'insertion sociale. Editions L'Harmattan, Paris 1994,296 pages. Collection Mutations et Complexité,

Une sociologie des identités est-elle possible? Editions L'Harmattan, Collection Mutations et Complexité, Paris 1994,242 pages.

Remerciements

Notre gratitude va à tous les lycéens qui se sont confiés à nous, qui nous ont fait partager leurs inquiétudes, leurs espoirs, qui nous ont décrit leur vie et qui nous ont accueillis avec cette gentillesse qu'on ne trouve qu'en Afrique. Que soient remerciés tous ceux qui ont participé aux enquêtes, aussi bien au Togo qu'au Congo, et plus particulièrement François Villien, professeur des universités à I ']UFM de Lyon, alors enseignant à l'université Marien Ngouabi de Brazzaville, qui m 'a apporté son concours et l'aide de ses étudiants de maîtrise de géographie, Cyrille Megdiche, professeur à l'université de Brest et Ouro-Sama Tchakaora, docteur en sciences de l'éducation qui ont effectué ensemble au Togo tout le travail de recueil des données Cette étude a pu être menée à bien grâce à l'aide accordée par le Ministère de la Coopération et du Développement dans le cadre du programme de Soutien aux Activités Africanistes des Universités Françaises (SAAUF).

Préface

Pierre Emy

LYCEENS

D'AFRIQUE

Préface

Personne ne conteste plus aujourd'hui en Afrique la nécessité de cet héritage colonial qu'est l'école sous sa forme moderne. L'accès à la civilisation technicienne contemporaine exige des savoirs et des savoir-faire qu'un enseignement systématique et gradué est seul en mesure de transmettre. Pourtant, quelle singulière histoire que celle de la scolarisation au Sud du Sahara! Que d'espoirs et de déceptions, de controverses, d'engouements et de résistances, d'utopies et de plans un peu fous, de projets de réformes, d'effondrements et de restructurations, de jeux politiques, d'avancées et de régressions, de revendications populaires et de remises en question ne pourrait-on énumérer et décrire! L'école est bien là. Mais quelle école? Une école pour qui? Une école pour quoi faire? Une école avec quels moyens, quelles orientations, quelles visées? Pour répondre à ces questions il faudrait prendre les jeunes nations d'Afrique les unes après les autres, tellement le continent s'est diversifié, tellement les politiques mises en œuvre, les situations intérieures des pays et les ressources disponibles sont variées. Il est vrai que les héritages coloniaux eux-mêmes ont été multiples. Au moment des indépendances autour de 1960, les uns étaient déjà avancés dans la voie de la généralisation de l'enseignement primaire alors que d'autres en étaient bien loin, avec des écarts régionaux considérables; les uns avaient déjà des universités bien établies, tandis que les autres étaient toujours obligés d'envoyer à l'étranger leurs rares étudiants. Anglais, Français, Allemands, Belges, Portuguais et Espagnols ont œuvré dans des optiques qui leur étaient propres et qui ont laissé des traces dont il serait imprudent de sous-estimer la permanence. Mais quand il s'agit d'institutions scolaires et universitaires, il serait unilatéral de ne considérer en termes abstraits

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PREFACE

d'organisation que les systèmes globaux mis en place par les Etats. Nous avons besoin de savoir aussi comment les acteurs eux-mêmes (enseignants, élèves, parents, etc.) perçoivent ces institutions, les voies dans lesquelles elles s'engagent et dans lesquelles elles les engagent, les normes qui les régissent, les méthodes qui y sont en usage, l'atmosphère qui y règne, toute la vie manifeste mais aussi secrète qui les entoure. Depuis Lycéens de Dakar de Françoise Flis-Zonabend en 1968, quelques études ont ainsi été consacrées aux élèves et aux étudiants eux-mêmes. C'est sur ce chemin que s'engage à son tour Suzie Guth avec Lycéens d'Afrique. Au cours d'une riche carrière qui l'a menée d'université en université, de Brazzaville à Rabat, de Strasbourg à Montpellier puis à Metz, l'auteur a fait preuve d'un intérêt jamais démenti pour la sociologie de l'éducation en Afrique Noire, comme l'attestent ses publications successives. L'ouvrage qu'elle nous propose aujourd'hui est le fruit d'une recherche récente menée conjointement au Togo et au Congo. C'est manifestement de ce dernier pays que provient le matériel le plus riche: elle y avait déjà séjourné près d'une dizaine d'années, lui a consacré sa thèse de sociologie en 1973 (La République Populaire du Congo: Ecole et société), et souhaitait vivement en apprécier l'évolution avec un recul d'une vingtaine d'années. Sans négliger les données historiques, organisationnelles et chiffrées, qui fournissent à l'étude son cadre et sa structure, l'auteur s'est intéressé aux multiples interférences entre école et société, ce qui l'amène à entrer dans le détail des existences familiales et individuelles, et à aborder des tranches de vies parfois inattendues. On comprendra qu'elle ait privilégié sur le plan méthodologique le recours aux récits de vie, biographies et autobiographies, dont l'apport est toujours étonnamment riche et significatif, même s'il est quelque peu rebelle à une exploitation systématique. De la sociologie on glisse alors au fil des pages vers la psychologie sociale et l'ethnologie, ce dont on ne peut que se réjouir. - 10-

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Car la fresque haute en couleurs qui est ainsi dressée, avec ses mouvements d'ensemble et ses pointes de détail, sa saveur et ses truculences, nous permet d'entrer dans l'intimité même des individus et des groupes avec leur perception à eux des choses, leurs motivations et leurs stratégies, leurs mythes et leurs rites, leurs appartenances, leurs solidarités et leurs ruptures, leurs attirances et leurs répulsions, les engouements auxquels ils sont soumis et les contraintes avec lesquelles il leur faut se débattre. Comme l'auteur l'affirme à plusieurs reprises, c'est bien un reflet de la "vision du monde" qu'ont les jeunes "lettrés" de l'Afrique d'aujourd'hui qu'elle nous communique, afin de nous introduire à la compréhension de leur UnIvers propre. Congo et Togo sont deux pays qui ont connu comme beaucoup d'autres de dramatiques soubresauts internes, inhibant leur marche en avant, sans pour autant être conduits à ces effondrements de l'Etat auxquels on assiste parfois dans les mêmes zones géographiques, au Libéria par exemple, ou au Zaïre. Pourtant, la vitalité des populations même les plus gravement touchées est le plus souvent telle que, la solidarité aidant, elles retombent sur leurs pieds, s'organisent, développent une vie économique, mais aussi scolaire, d'autant plus foisonnante qu'elle est moins formelle, repartent d'un pas ferme et surmontent des traumatismes que l'on aurait pu croire mortels. En Lycéens d'Afrique, je salue donc un essai de sociologie compréhensive exemplaire sous bien des rapports; il s'engage en des directions encore peu explorées et nous permet une aperception fine de ce que vivent les jeunes en ce continent, à la fois si attachant et si déroutant, qui marque de manière indélébile 'quiconque l'a approché en profondeur. Pierre Erny

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Introduction

LYCEENS

D'AFRIQUE

Introduction
Quelques bâtiments épars sur un socle de latérite chauffée à blanc, pas un arbre, pas un souffle d'air. C'est un nouveau lycée qui a ouvert ses portes depuis la rentrée dans la capitale sucrière du pays, et la région alentour est restée profondé;. ment rurale. En saison des pluies, le chemin se transforme en fondrière que les lycéens, les pieds alourdis de mottes d'argile latéritique, arpentent courageusement, vague A le matin ou vague B, l'après-midi. Deux cents kilomètres plus loin, dans la capitale, les manguiers cachent cet ancien collège devenu lycée. La cité est proche, les marchandes sont d'ailleurs là, qui attendent le client; l'étendue du domaine et la dispersion des bâtiments, l'ombre majestueuse des frondaisons laissent croire que l'on se trouve dans une cité jardin. Mais la vétusté des bâtiments, leurs toits en tôle, qui interdisent les leçons le matin des jours de pluie, laissent facilement deviner l'origine ancienne de cet établissement scolaire. Poussons une porte, les pupitres sont ceux de notre enfance au milieu du siècle; laissons les élèves entrer, soixante jeunes gens en uniforme s'installent tant bien que mal, il n'y a plus de slogan ni de devise du parti à claironner, la conférence nationale est passée par là. Retournons en brousse, à cent kilomètres de la capitale, où nous apprenons que les parents d'élèves ont construit cette école en dur. La construction n'est pas très esthétique, mais elle témoigne d'une volonté populaire que l'on aurait du mal à imaginer sous d'autres cieux. Probablement ont-ils voulu aussi montrer par ce travail de maçonnerie, de charpente, de zingue rie que l'école est aussi leur institution ainsi que celle du village, qu'elle est l'affaire de tous, l'affaire de la communauté. Pourtant, l'école en Afrique Noire francophone semble, aujourd'hui encore, marquée par l'extranéité de ses origines. Des ouvrages récents indiquent par leurs titres cette origine

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INTRODUCTION

étrangère, comme "Ecole blanche - Afrique noire"! (qui insiste sur la dualité, sur l'opposition entre une société et son école). Plus radicale est la critique de G.R. Celis, La faillite de l'enseignement blanc en Afrique Noire2 où les termes employés montrent que la copie est à revoir, que le système d'enseignement a engendré un trop grand nombre de dysfonctionnements. Si la critique est nécessaire et s'il convient de réformer le système d'enseignement, ces appréciations laissent cependant dans l'ombre ce que tout observateur peut constater à première vue, sans le formuler nécessairement dans les termes les plus exacts. Il est devenu un système en soi, avec ses dynamiques sous-jacentes qui lui donnent un aspect particulier. Il conduit, comme le montre G.R. Celis à des dysfonctionnements qui sont présents dans des sociétés très diverses comme le Niger, la Côte d'Ivoire et bien d'autres pays, mais qui peuvent aussi être interprétés comme des effets de solidarités familiales, villageoises, voire régionales, appliquées à un système ou à une organisation devenus symbole du mode d'accès à la modernité. L'enseignement en Afrique francophone peut laisser croire, en raison de la langue commune, des similitudes dans les programmes et dans les diplômes, dans les carrières des enseignants, à une reconduction de l'école blanche, si bien décrite par les classiques africains. Cette gémellité de l'apparence extérieure cache l'action de la société, qui est à la fois bien connue et mal appréciée, car elle est omniprésente et constante. Les milieux familiaux sont en interaction avec l'école, ils s'adaptent à la réglementation scolaire pour éventuellement la contourner, accroissent par leurs pratiques la demande scolaire, ou bien la réfutent, comme c'est le cas au Togo. Ils impriment chez l'enfant des finalités qu'il n'aurait pas eu, ou imposent à l'individu de faire honneur, par la réussite aux examens, aux enfants du ventre de la mère. Ce va-et1 GAOGIGO S., Ecole Blanche, Afrique noire, L'Hannattan, Paris 1991, 160 pages. 2 CELIS G. R. , La faillite de l'enseignement blanc en Afrique noire, L'Hannattan, Paris, 1990, 167 pages

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vient constant entre l'organisation étatique et l'organisation familiale, qui absorbe les péripéties scolaires de l'écolier, façonne le monde lycéen et la société toute entière. Ainsi, ce que le critique appelle la faillite du système, son inadaptation, voire même sa débâcle, correspond à ce que l'on croit percevoir de la logique de l'organisation; mais ne néglige-t-on pas alors précisément l'adaptation de l'organisation aux solidarités majeures de la société africaine? Les familles se sont mises, en quelque sorte, au service de l'école, en offrant à l'écolier, non sans mal quelquefois, une succession de tuteurs, qui correspond, surtout chez les élèves congolais, à une succession d'écoles. Si les stratégies scolaires impliquent, pour ceux qui disposent du meilleur capital scolaire, l'investissement du meilleur établissement de la capitale, le resserrement familial autour du père et de la mère, elles supposent pour d'autres la mobilité parentale et la mobilité d'un établissement à l'autre. Resserrement familial et expansion familiale forment les deux composantes de la scolarité longue. Dans le premier cas, il s'agit de choisir un collège, un lycée, alors que dans le second, l'essentiel semble être le maintien sur les bancs de l'école, comme si peu importait la qualité de la scolarisation, le seul but étant de la mener à sa fin. Paradoxalement, alors que l'enseignement africain s'éloigne du modèle métropolitain, qu'il a fallu d'abord reproduire tout en investissant la société, la perception globalisante de l'action éducative sur la société se rapproche de la problématique française, comme si les stratifications sociales françaises et africaines devenaient comparables et étaient issues des mêmes causes. L'inégalité par l'école fait partie aujourd'hui du discours des diplômés, de la perception d'une stratification sociale nouvelle et des oppositions socio-économiques qui se manifestent dans la société. Nous étudierons, dans un chapitre portant sur la mobilité sociale, les appartenances des lycéens congolais et togolais, et nous chercherons les successions durables, les strates qui se - 17-

INTRODUCTION

forment et qui se perpétuent. Ainsi le diplôme a introduit un noyau dur de différenciation sociale et de hiérarchie sociale. Il n'est jamais vu comme une fin en soi, mais comme un honneur pour le ventre de cette femme, pour le village qui se cotise, pour le père qui était déjà diplômé. Il revêt ainsi des significations multiples: ici il exprime la rivalité des femmes, là celle des fils, ailleurs Ego, qui n'a plus que sa grand-mère doit compter sur la quête villageoise pour régler les droits de scolarité, mais il en a honte; enfin, Boum, que nous reverrons, fils d'un père avare et retraité au village, doit rivaliser avec la figure paternelle lointaine et brillante de celui qui fut un des premiers bacheliers du Congo. La stratification par la fonction et par le diplôme est cependant fragile et semble constamment remise en cause par les événements démographiques et sociaux. L'écolier enfant naturel, l'enfant de parents divorcés, l'orphelin de père ou de mère sont en proie au délitement social, mais aussi à l'angoisse, à la peur, à la souffrance que tous ces événements provoquent en eux. La scolarisation que nous évoquerons sous son aspect historique, mais aussi sous celui de ses formes, n'est pas un mouvement uniquement ascendant, comme l'observateur serait tenté de le croire à la lecture des progressions statistiques de quelques Etats. Certains Etats n'arrivent plus aujourd'hui à suivre le rythme de la progression démographique et un phénomène de décélération se produit, que l'on a appelé souvent déscolarisation ; il implique la décroissance mais aussi le refus de l'école et des études longues. Ce phénomène nouveau remet en cause les schémas d'analyse de la progression scolaire et modifie l'image que l'on se faisait de l'évolution des phénomènes de scolarisation. La déscolarisation n'est pas à proprement parler au cœur de cet ouvrage; elle en est néanmoins la trame, car elle dissocie des trajectoires qui furent longtemps parallèles et qui demain ne le seront peut être plus. Dans cet ouvrage, nous comparerons l'une à l'autre les populations de deux Etats africains, sous l'angle de la socia-

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lisation scolaire quotidienne, des stratégies familiales et individuelles et sous celui de la scolarisation. Comme le lecteur l'aura compris, nous partons des prémisses suivantes: nous considérons que toute organisation allogène qui est immergée dans une société autre subit des transformations que O. Spengler qualifiait d'endomorphose et de pseudomorphose, empruntant à la géologie, comme E. Durkheim l'avait fait, les métaphores de la transformation sociale. Ainsi, les sociétés congolaises et togolaises absorbent peu à peu le système d'éducation postcolonial français en le transfonnant, mais celui-ci les modifie à son tour, non par un simple effet de rétroaction, mais par l'intersection constante de multiples facteurs, dont le moindre n'est pas le facteur religieux. Nous procédons à une comparaison internationale de ces deux pays en raison de leurs destins qui furent parallèles et qui divergent partiellement aujourd'hui. Pourquoi avoir choisi le Congo et le Togo? Outre cette première observation sur le mouvement de scolarisation, deux autres raisons militaient en faveur de ce choix. La première est d'ordre historique: la scolarisation a procédé par étapes, l'étape ultime étant celle de la généralisation de l'enseignement primaire et de l'extension de l'enseignement secondaire. Il vaut mieux pour étudier un mouvement, choisir la région ou l'Etat qui arrive le premier au tenne de ce processus historique, car ils franchissent des stades que d'autres devront franchir par la suite, sans qu'il faille distinguer une homologie parfaite entre le premier et le dernier (il n'est pas indifférent de franchir l'étape de la généralisation en 1970 ou cinquante ans plus tard). Ainsi, dans l'étude de l'alphabétisation en France, l'accent porte plus sur les régions et les départements les plus fortement scolarisés que sur ceux qui en raison d'une faible densité démographique le sont moins. L'achèvement précoce d'un processus a valeur d'exemple et permet d'observer l'ensemble des facteurs qui ont contribué à faciliter et à favoriser ce mouvement.

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La comparaison internationale peut porter sur un ensemble homogène ou hétérogène. Nous avons choisi la première solution, tout en ayant consCience qu'il valait mieux choisir une homogénéité partielle. En effet, il eût mieux valu, si l'on avait cherché une homogénéité optimale, comparer la république du Congo à celle du Gabon, qui présente en matière de scolarisation un profil tout à fait similaire. Mais nous serions alors resté dans le cadre historique et géographique de l'Afrique équatoriale qui a connu non seulement des institutions communes, mais qui possède des paysage, des populations, des modes d 'habitat et de culture, des coutumes qui témoignent d'une certaine unité, bien que de grands groupes sociaux diffèrent d'un pays à l'autre. La comparaison Congo-Togo implique une certaine hétérogénéité tant par I'histoire qui les caractérise que par leur distance géographique. Le Togo appartient à l'Afrique de l'Ouest et la morphologie de ses populations s'inscrit dans cet ensemble. La prédominance matrilinéaire du Congo s'oppose à la prédominance patrilinéaire du Togo, même si l'important groupe Ewe fait exception. Si les deux Etats ont connu des gouvernements autoritaires, celui du Congo se réclamait, de 1963 à 1990, du socialisme scientifique, alors que le régime togolais s'inscrivait dans la mouvance des régimes militaires amis de l'Occident. Ainsi de nombreux facteurs différencient les deux Etats, que ce soit sur le plan économique ou sur le plan démographique (densité), mais tous deux connaissent un développement comparable de la population. La comparaison permettra de montrer qu'au delà de ces divergences et de cet élargissement, il existe des croyances communes, des hiérarchies communes et des itinéraires semblables chez les lycéens de ces deux pays. Nous souhaitons mettre en avant les traits sociaux spécifiques générés par une scolarisation longue et que l'on peut percevoir, tant à partir d'enquêtes qu'à partir de récits de vie. Nous voulons montrer que l'organisation scolaire a mis en place, par delà les frontières étatiques, des dynamiques sociales propres qui n'appar-

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tiennent plus à l'école blanche d'autrefois, mais qui représentent de nouvelles modalités, où les dynamiques internes prennent le dessus et façonnent les usages sociaux ainsi que les stratégies de scolarisation. Pour évoquer la mobilité sociale, les conditions scolaires, la valeur des professions, nous nous appuierons sur un corpus de mille enquêtes réalisées au Congo et au Togo, auprès de lycéens de classes terminales ou à défaut auprès des élèves des classes terminales de l'enseignement fondamental. Si, avec l'aide de collaborateurs, nous avons pu sillonner le Congo du Nord au Sud et ainsi établir un échantillon représentatif, il n'en a pas été de même pour le Togo, où pour des raisons liées à l'effervescence politique, seul le sud du pays a pu être étudié. La région nord du pays a été sous-représentée, ainsi que les milieux musulmans; des travaux menés l'année suivante ont cherché à corriger ce biais, notamment par le recueil de biographies, mais la situation politique était hélas toujours aussi tendue. Deux cent vingt cinq autobiographies et une trentaine de biographies ont été recueillies; la majeure partie provient du Congo, car une grève a mis fin au travail sur le Togo. Les données qualitatives reflètent donc plus les aspirations et les parcours de la jeunesse congolaise. Néanmoins, dans la mesure du possible, nous ferons appel aux témoignages togolais. Les méthodes comparées font en général appel à la quantification; elles sont souvent spécialisées dans l'analyse secondaire et égrènent au fil des pages des taux ou des indices comparés. Si cette approche a donné lieu à des travaux remarquables3, nous avons souhaité, pour notre part, allier données quantitatives et données qualitatives, à partir de notre échantillon et à partir de la population scolarisée. Nous souhaitons dans cet ouvrage saisir un mouvement d'ensemble, une représentation du monde, un itinéraire particulier et la transformation des institutions, tant scolaires que
3 voir à ce sujet les travaux de Lê Than Koi et de J.Y. Martin

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INTRODUCTION

familiales. Nous nous pencherons plus particulièrement sur le substitut familial par excellence: le tuteur. Le prolongement de la scolarité, mais aussi les crises internes des ménages, les séparations et les deuils ont transformé la famille africaine en ressource sociale, en capital social. Devenue le relais de l' écolier, la famille multipolaire africaine offre, grâce aux proches de la mère ou du père, des solutions à l'établissement d'Ego. Ainsi, qu'il faille trouver un autre collège pour tenter sa chance, ou qu'il failie aller à la ville pour fréquenter le lycée, les parents proches des géniteurs ou d'Ego lui-même (frères et sœurs) remplissent souvent le rôle de famille d'accueil et exercent sur lui leur tutorat. L'institution est cependant ambiguë; nouvelle bouche à nourrir dans la maisonnée, rival des enfants du même lit, Ego introduit l'ambivalence - sa venue rétablit le droit coutumier lorsqu'il s'agit du neveu en milieu matrilinéaire - ou en fait un souffre-douleur, voire un domestique dans sa nouvelle famille. Il arrive cependant souvent que le substitut parental, loin d'être la figure tutélaire et protectrice, devienne l'incarnation du mal, celle de la galère et des mauvais traitements, et transforme les rôles masculins en rôles féminins. Elle me prenait pour une femme, dit le garçon chargé d'effectuer les tâches féminines, de faire la lessive, le balayage, le ménage, la cuisine, qui considère qu'il est devenu symboliquement la femme de l'oncle. Ces péripéties de l'existence, cette confusion des rôles fait germer chez l'adolescent brazzavillois, ponténégrin ou 10méen l'idée de la révolte: "plutôt la liberté que l'esclavage!" Ces propos reviennent aujourd 'hui plus souvent que dans le passé, et la marâtre devient pour ces rebelles juvéniles une accoucheuse d'identités. Malgré la mystique des rôles parentaux, les jeunes gens d'aujourd'hui n'hésitent pas à accuser la femme de l'oncle, la sœur de la mère, la femme du frère aîné de mauvais traitements, ou de nourriture inégale. L'adolescent tardif qui arrive dans un nouveau foyer admet cependant quelquefois qu'il fait la pagaille en rentrant de plus en plus tard, en menant une vie irrégulière et sans hygiène.

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La combinaison des parcours scolaires et familiaux que nous allons observer tout au long de ces extraits d'autobiographies d'élèves montre les capacités d'absorption de la famille, malgré des cursus scolaires ponctués d'échecs. En fin de parcours, certains élèves, âgés en général d'au moins vingt ans, en sont réduits à la solution ultime, jugée dégradante, de la location, lorsqu'il n'y a plus ni parents, ni alliés pour les recevoir. C'est pour eux le comble de la solitude et de la misère en ce monde. Ainsi, l'allongement de la scolarité conduit à trouver de nouvelles ressources (pour la moitié de notre échantillon congolais) dans une famille élargie qui a essaimé sur un territoire. Plus celui-ci est vaste, plus celle-ci est dispersée, plus elle offrira de chances au collégien et au lycéen. La substitution familiale est une solution aux situations de manque; elle associe un segment familial à un lieu pourvu en ressources scolaires. La famille et l'individu transcendent ainsi l'espace et arrivent, par le biais d'un réseau de consanguinité, à offrir une scolarité prolongée au jeune homme ou à la jeune fille. Si le tuteur est le moyen du pauvre, du rural, de l'écolier des petits bourgs, le resserrement familial sera plus présent dans les meilleurs établissements de la capitale, et plus particulièrement dans les générations de lettrés. L'adolescence est aussi liée aux premiers émois amoureux, qui obèrent la scolarité des jeunes filles, et rendent leurs itinéraires scolaires plus difficiles, plus chaotiques. Grossesses, imputations de paternité, maternités "monofamiliales", infidélités partagées, les jeunes gens hésitent entre des injonctions diverses. Sont-ils pères? Ne risquent-ils pas alors d'être maudits par la famille de la jeune fille? Sont-elles enceintes? Ne risquent-elles pas la stérilité pour le groupe en son entier si elles en viennent à interrompre volontairement leur grossesse? La création de la vie ne s'arrête pas aujourd'hui aux portes de l'école, mais elle est cependant freinée par les nécessités de la scolarisation, des examens et de l'enfant.

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INTRODUCTION

Cet ouvrage trace de manière descriptive et quelquefois quantifiée les pratiques sociales du monde scolaire et circumscolaire, les dynamiques de la scolarisation, la vision du monde qui prévaut aujourd'hui chez les lycéens d'Afrique et, pour ne point négliger l'aspect temporel, nous avons opposé écoliers d 'hier et d' aujourd 'hui, en montrant les stades de l'évolution de la scolarisation longue.

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Chapitre 1

Le lettré: un être mythique

LYCEENS

D'AFRIQUE

Chapitre 1

Le lettré: un être mythique
La figure du lettré apparaît aujourd'hui de plus en plus en porte-à-faux avec la réalité, elle entretient la nostalgie à l'égard d'un enseignement appartenant au passé, elle nourrit l'espoir quant au devenir et la frustration lorsque la réussite n'est pas au rendez-vous. Bien que la scolarisation et son extension soient très différentes d'un pays africain à l'autre, la figure du lettré demeure dans ses ambiguïtés, plus prononcée ici, dans sa solitude, que là, où les diplômés sont nombreux voire pléthoriques. Les rapports entre l'image du lettré et l'évolution statistique ne sont pas directs, le lettré est à la fois issu du travail de la mémoire et de son insertion dans un groupe de parenté, dans un groupe résidentiel et dans une couche sociale. Il renvoie l'interprétation de son être à des moments de l'histoire de la scolarisation sans que celle-ci soit objectivée par l'histoire, comme si la rupture que l'écriture et son apprentissage avaient introduite devait demeurer alors que des générations entières arrivent sur les bancs de l'école et rendent cette aventure banale et générale. C'est sans doute en raison de ce rapport ambigu entre la solitude d'un destin et la multiplication de ces destinées que la figure du lettré est devenue populaire et s'est ainsi répandue. Les mémoires d'enfance et de jeunesse, qu'ont retracées nombre d'écrivains arrivés à l'âge mûr, ont connu le succès en raison de la compréhension que chacun peut en avoir; le jeune lycéen, le jeune collégien peut retrouver dans ces expériences la saveur de celles qu'il a vécues, les sentiments et les passions qui l'ont dévoré, les punitions qui l'ont frappé et la camaraderie qui fut aussi son lot quotidien. Le souvenir des années d'apprentissage se transmet aisément, notamment par l'écriture et la lecture. Les outils scolaires, craies, tableaux syllabaires et livres illustrés laissent dans la mémoire un souvenir qui, s'il n'est guère précis, permet cependant de - 27-

LE LETTRE:

UN ETRE

MYTHIQUE

tracer des communautés de générations autour de ces expériences précoces. Si Mamadou et Bineta demeurent encore dans les mémoires et ressurgissent aujourd'hui dans les librairies, ce n'est pas tant la méthode d'apprentissage qui est portée aux nues (quoique les consignes données aux maîtres soient encore un modèle de clarté), c'est surtout en raison de son usage et de la nostalgie de ces années que peuvent transmettre les adultes, anciens fonnateurs, écrivains ou aïeuls. Ainsi l'image du lettré s'est façonnée et renforcée peu à peu alors que sa condition changeait en raison de l'accroissement de son nombre. N'est-il pas paradoxal de retrouver le thème de la solitude du lettré, de son caractère unique alors que les bancs des écoles sont surchargés? Alors que le rendement scolaire en diplômés a toujours été très faible, que l'abandon scolaire a toujours été un fléau, ne sont retenus que le succès, la réussite et le diplôme. L'image du lettré renvoie à des époques différentes de la scolarisation: il se présente comme I'homme des commencements, I'homme de la rupture avec le monde environnant mais aussi comme celui qui a réussi socialement à l'instar des diplômés de l'après-guerre ou de ceux des indépendances. Ces deux facettes fortes de sa personnalité, qui se sont construites peu à peu, s'amalgament aujourd'hui en un seul personnage qui devrait résulter de l'apprentissage scolaire. Le lettré serait donc le fruit de deux processus sociaux liés à deux moments différents de I'histoire de la scolarisation, le premier serait celui de la distanciation, de l'altérité - le lettré est un étranger dans sa propre société - alors que le second proces-sus montre en deçà et au-delà de l'indépendance la capacité du lettré de réussir dans des emplois nouveaux y compris dans ceux qu'occupait le colonisateur. La conquête du marché du travail moderne par le biais de l'école représente donc la signification seconde accordée à cet être qui a fréquenté les bancs et qui se retrouve dans cette conjonction resocialisé Une troisième interprétation aurait tendance à émerger au- 28-

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jourd'hui dans plusieurs pays, il s'agit du lettré diplômé devenu chômeur, ou occupant une fonction que son diplôme n'avalise pas, car elle était antérieurement dévolue aux illettrés I.-La distanciation, l'éloignement.

L'œuvre romanesque fondée sur les années de jeunesse souligne toujours la rupture que doit subir le jeune homme avec son propre monde pour accéder à cette nouvelle culture, à ce nouveau monde. Camara Laye dans L'enfant noir montre tout au long de son ouvrage, cette hésitation des siens et celle qui l'anime devant cette école qui le sépare de sa famille: "J'ai peur, j'ai bien peur, petit, que tu ne me fréquentes jamais assez. Tu vas à l'école et, un jour, tu quitteras cette école pour une plus grande. Tu me quitteras, petit") Choisir entre l'atelier et l'école trouble l'enfant. Alors qu'il était en vacances chez sa grand-mère, alors qu'il aidait son oncle à moissonner, l'idée lui vint qu'il pourrait aussi devenir moissonneur. La continuité dans l'activité familiale le hantait tout en sachant que "ma vie n'était pas ici... et elle n'était pas non plus dans la forge paternelle. Mais où était ma vie? Et je tremblais devant cette vie inconnue "2. Plus tard, après avoir été à l'école Georges Poiret à Conakry et après avoir sollicité l'accord de ses parents pour partir en France, Camara Laye indique qu'il s'agit d'une mécanique qui se met en place "... oui, elle avait dû voir cet engrenage qui, de l'école de Kouroussa, conduisait à Conakry et aboutissait à la France.. et durant tout ce temps qu'elle avait parlé et qu'elle avait lutté, elle avait dû regarder tourner l'engrenage..." L'enchaînement de la réussite qui a déjà conduit l'adolescent de la Haute Guinée à Conakry, où il a déjà expérimenté la solitude: "J'étais en vérité sur le chemin
1 CAMARA Laye, L'enfant noir, Plon, Pmss Pocket, Paris 1991, p.20 2 CAMARA Laye, op. cft., p.61

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de l'école, mais j'étais seul,' déjà j'étais seul", va se reproduire lorsqu'il obtiendra la première place à son certificat d'aptitude professionnelle. Le chemin de l'école éloigne progressivement l'enfant du maître forgeron de Kouroussa de sa famille, de ses camarades, de ses amis. Son itinéraire emprunte cependant aux pratiques locales les transformations majeures et c'est en homme circoncis qu'il va se rendre à Conakry. Ce double mouvement de socialisation africaine et de désocialisation par le biais de l'école renforce le sentiment de la solitude et de la destinée qui marque les œuvres à caractère biographique. Tout autre sera la connotation de L'aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. Samba Diallo n'est pas le fils d'un homme de caste, il est le second fils du chevalier, cousin de la Grande Royale et talibé (écolier) auprès du maître des Diallobé. Son entrée dans l'école nouvelle représente non pas l'entrée d'un individu mais celle de tout un peuple et le choix de l'élite au pouvoir. Dans ce récit dense et pourtant dépouillé où l'interrogation métaphysique domine, c'est le choix du pouvoir, l'alternative dans laquelle il est enfermé qui amorce le récit. D'emblée la relation au pouvoir colonial est établie, ceux qui ont lutté comme les Diallobé sont mis sur le même plan que les autres: "Notre grand-père ainsi que son élite ont été défaits. Pourquoi? Comment? Les nouveaux venus seuls le savent. Il faut le leur demander,' il faut aller apprendre chez eux l'art de vaincre sans avoir raison,' au surplus, le combat n'a pas cessé encore. L'école étrangère est la forme nouvelle de la guerre que nous font ceux qui sont venus, il faut y envoyer notre élite, en attendant d'y pousser tout le pays. Il est bon qu'une fois encore l'élite précède. S'il y a un risque, elle est le mieux préparée pour le conjurer, parce qu'elle est le plus fermement attachée à ce qu'elle est"3. Le pouvoir symbolisé par le chef et la Grande Royale doit choisir car: "En effet, vous êtes le repère et vous

3 Cheikh Hamicbu Kane, L'aventure ambiguë, Juillartl, Paris 1961, p.47

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êtes le recours. Eprouvez cela un peu, chef du Dial/obé" 4. Ainsi l'acte individuel d'envoyer Samba Diallo, disciple du maître des Diallobé, est transmué en choix collectif et concerne la destinée tout entière des Diallobé. Si l'école nouvelle permet de "lier le bois au bois" pour construire une maison plus grande, d'acquérir "l'art de vaincre sans avoir raison", d'acquérir plus de poids, elle représente néanmoins une voie parallèle, mais inflexible, à celle montrée par le maître du Foyer Ardent. La Grande Royale résume d'ailleurs ce choix prométhéen devant l'assemblée des Diallobé : HL'école où je pousse nos enfants tuera en eux ce qu'aujourd'hui nous aimons et conservons avec soin à juste titre. Peut-être notre souvenir lui-même meurt-il en eux. Quand ils nous reviendront de l'école, il en est qui ne nous reconnaltrons pas. Ce que je propose c'est que nous acceptions de mourir en nos enfants et que les étrangers qui nous ont défaits prennent en eux toute la place que nous aurons laissée libre "s.

L'entrée à l'école nouvelle représente une conquête afin d'acquérir les assises matérielles permettant de bâtir des édifices plus vastes, mais elle signifie aussi la perte de la transcendance, de la spiritualité, de la relation à Dieu ainsi que les fondements culturels de la société du Diallobé. Le monde du Diallobé mourra dans le cœur des écoliers du Diallobé, ils ne reconnaîtront plus leurs parents après cette initiation à un autre monde. La rupture dans le récit est présentée comme une rupture absolue, sans concession comme si la destinée des Diallobé s'achevait. L'issue de l'ouvrage laisse cependant planer l'ambiguïté: le héros, de retour de métropole se voit reconnu comme maître des Diallobé par le fou qui l'invite à prier sur la tombe de son ancien maître de Coran; alors qu'il est en
4 Cheikh Hamidou Kane, op. cit, p.42 5 Cheikh Hamidou Kane, op. cit, p.57

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communion avec lui et qu'il refuse de se plier à l'injonction du fou, celui-ci le tue. Seule la mort apportera la paix et l'incommensurabilité. Récit tragique où le disciple meurt sur la tombe de celui qui lui a révélé la Parole, où la succession est interrompue en raison du passage de Samba Diallo à l'école nouvelle. L'aventure ambiguë en confondant les deux systèmes d'éducation s'achève sur le conflit des finalités inexorablement différentes. Rejoignant souvent le burlesque, la farce, l'exagération, Mission terminée de Mongo Beti relate le voyage dans le "bush", la brousse lointaine du narrateur, lycéen qui vient d'échouer à l'oral du bachot et qui trouve chez ses parents de la brousse, "les péquenots", non seulement une jeune fille à aimer mais aussi un monde étrange et étonnant. L'aventure commence par une mission, ramener la femme d'un villageois irascible à son mari; c'est juché sur un vélo Raleigh, se prenant pour un conquistador ou un condottiere, en route pour visiter les bushmen de Kala, que le héros arrive auprès d'une population se livrant à "un sport dont Sparte même n'eût pas désavoué le caractère martial". Une espèce de "baobab humain" avec la force d'un orang-outang se révèle être son cousin. Son dépaysement s'accentue au fil des jours, et loin d'être le roi de Sparte cherchant à récupérer Hélène, il se montre tout au long de l'intrigue l'innocent qui ne perçoit pas les jeux sociaux, tout en devenant pour quatre semaines le héros du village. C'est sans doute à dessein que Mongo Beti a voulu employer pour son héros des références mythologiques et historiques, il invoque même Levy-Bruhl pour opposer incidemment cette science apprise à l'action sociale en cours, qui reste impénétrable pour le narrateur. Il voit et ne voit pas, il sera marié sans le pressentir. La gêne chez cet adolescent prolongé concerne essentiellement le corps, elle commence par l'assis co, danse de "l'arrière brousse" où la débauche de gestes obscènes et de clowneries donne l'impression d'assister à une parodie. Elle

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