Lycéens et pratiques scientifiques

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En société occidentale, l'enfant appartient à ses géniteurs. Chez d'autres populations, cette prétention à l'exclusivité est jugée excessive, car beaucoup de membres du groupe familial (ou du voisinage) peuvent revendiquer la garde de l'enfant. Ceci implique des conceptions différentes de l'organisation, de parenté, de l'alliance, de la résidence. Au lieu d'être un pseudo-descendant comme on tend à le considérer en Occident, il se pourrait bien que l'adopté soit une sorte d'allié ; et que sa présence serve tantôt à renforcer un mariage qui a eu lieu, tantôt à marquer la place de celui qui n'a pu s'effectuer. A partir de linventaire d'un très grand nombre de societés (africaines, océaniennes, asiatiques...) où l'enfant circule beaucoup, l'auteur dégage les constantes de cette intense mobilité mais décrit aussi les diverses formes qu'elle emprunte, ses principaux usages et la variété de ses causes.
Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296271401
Nombre de pages : 142
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LYCÉENS ET PRATIQUES SCIENTIFIQUES

COLLECTION «BIBLIOTHEQUE DE L'EDUCATION»
Collection dirigée par Smafn LAACHER

Si l'institution scolaire est au centre de débats scientifiques, philosophiques et politiques sans cesse renouvelés, c'est parce qu'elle a, peut-être plus que toute autre institution, partie liée avec l'avenir de la société. Du même coup, toutes les questions posées à son sujet deviennent des questions vitales, et concernent aussi bien l'éducation, que les dispositions culturelles, la formation, l'emploi. Aussi, les nombreuses transformations qui touchent aujourd'hui aux fondements et aux finalités du système scolaire ne laissent indifférent aucun groupe social. La collection uBibliothèque de l'éducation" veut à sa manière contribuer à une connaissance plus grande de ces transformations en accordant un intérêt tout particulier aux textes fondés sur des enquêtes effectuées en France et ailleurs. L'analyse des pratiques scolaires des agents, des groupes au sein de l'Ecole (de la maternelle à l'enseignement supérieur), y côtoiera celle des modes de fonctionnement de l'institution et de ses relations avec les autres champs du monde social (politique, économique, culturel, intellectuel).
Parus dans la même collection:

- Marie

DURU-BELLAT, L'école des filles. Quelle formation pour quels rôles sociaux?, 232 p., 1990. - Antoine LEON, Colonisation enseignement et éducation, étude historique et comparative, 320 p., 1991. - Yvette DELSAUT, La Place du maître, 175 p., 1992. - Claude F. POLlAK, la Vocation d'autodidacte, 256 p., 1992. -Geneviève PAICHELER, L'invention de la psychologie moderne, 352 p., 1992.
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L'Harmattan, 1993

ISBN: 2-7384-1548-2

ELISABETH LAGE

LYCÉENS ET PRATIQUES SCIENTIFIQUES
Comment les sciences deviennent une passion

Editions L'Harmattan 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Du même auteur: «Le péché capital de l'éthologie». ln: Discours biologique et ordre social, (ouvrage collectif). Paris, Seuil, 1977.

INTRODUCTION

Le rapport des jeunes avec la science préoccupe de nombreuses institutions chargées de l'instruction, de la recherche

scientifique,de la culture,des musées scientifiques,de la jeunesse, de la formation et de l'insertion professionnelles, de l'éducation spécialisée, comme en témoignent les manifestations qui ont eu lieu à l'occasion du bicentenaire de la Révolution Française: «Etats Généraux de la culture scientifique, technique et industrielle», colloque sur «Culture technique et jeunes défavorisés», enquête sur les attitudes des jeunes à l'égard de la science dont nous reparlerons plus loin, un numéro de «Culture Technique» consacré aux jeunes. L'interrogation générale concerne les moyens d'intensifier l'intérêt des jeunes pour les sciences. La culture scientifique évoque tout d'abord l'acquisition des connaissances scolaires. Les autres sources d'information, telles que la télévision ou les revues spécialisées, ne sont pas négligées, mais l'ensemble de cette offre pédagogique traverse une crise depuis plusieurs années. L'enseignement des sciences attire peu de candidats au corps professoral, les mathématiques en étant un drastique exemple. Pour continuer à assurer cet enseignement, l'institution est o'bligée de pratiquer un recrutement laxiste, après des années de sévère sélection. L'enseignement de la physique, tel qu'il est conçu dans le secondaire, ne parvient pas à atteindre son auditoire. Le Conseil National des Programmes tente d'y apporter des améliorations. Quant à la télévision, elle esquive les sciences, par peur d'entendre les téléspectateurs bâiller d'ennui.
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Lorsqu'on envisage l'intérêt pour les sciences du côté des jeunes, on peut se demander s'il s'agit de savoir comment les intéresser à ces domaines ou bien comment leur fournir des interlocuteurs compétents, susceptibles de satisfaire leur curiosité. L'enquête de Boy et Muxel(l) montre que certains domaines scientifiques intéressent une forte proportion de jeunes. Tel est le cas des domaines qui ont trait à la connaissance scientifique des principes de la vie (corps humain, découvertes médicales, vie des animaux) ainsi qu'à la genèse de la Terre et de l'humanité. La physique et la chimie intéressent surtout les jeunes élèves (classes de 6ème et 5ème) et l'intérêt décline au fur et à mesure que l'on avance dans l'enseignement de ces matières. Une minorité de lycéens estimée à 1% d'après l'enquête fait partie des clubs scientifiques extra-scolaires. Cet exposé leur est consacré. Le fait qu'ils soient minoritaires n'est pas un inconvénient pour les prendre comme exemple dans l'analyse du rapport que les jeunes entretiennent avec la science. Bien au contraire, le caractère passionné de leur activité conduit aux sources mêmes de la motivation scientifique et permet de suivre l'évolution de cette démarche. A partir de là, il est possible de s'interroger sur la nature de l'intérêt scientifique, sur son émergence, son évolution et ses besoins en encadrement professionnel. Le grand nombre n'est point nécessaire, pour approcher cette dynamique, par contre il est important de saisir les facteurs sociaux associés à l'accès aux clubs scientifiques, afm d'éviter des généralisations erronées. En dernier ressort, il s'agira de savoir si nous avons affaire à une minorité parce que l'intérêt intense des jeunes pour les sciences est une chose rare ou bien si cela dû à la difficulté de trouver des conditions institutionnelles pour le développer. il ne s'agit pas tant de transformer un maximum de jeunes en futurs scientifiques, que de savoir créer des conditions favorables au développement d'un tel intérêt. La question du nombre relève ensuite des choix politiques, comme en témoignent les polémiques qui ponctuent l'histoire de la vulgarisation scientifique(2). Les partisans d'une large diffusion du savoir scientifique, comme Daubenton, Condorcet, Raspail, Arago, Figuier, Flammarion, Perrin, sont avant tout animés par l'idéal républicain et se heurtent souvent à l'opposition de savants qui ne partagent pas leurs idées politiques et qui défendent une pratique élitiste de la science (Biot, Claude Bernard, Pasteur).

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Nous avons rencontré les jeunes amateurs de sciences par l'intermédiaire des deux institutions: le Club Jean Perrin, rattaché au Palais de la Découverte(3) (et remplacé depuis par quelques séances annuelles d'ateliers scientifiques), et le Prix Philips pour les Jeunes(4)(qui a été supprimé depuis). Pendant plusieurs semaines, nous avons observé leurs activités. Les résultats de ces observations sont rapportées dans le chapitre ill, qui expose le développement des intérêts scientifiques selon l'âge des enfants. A l'issue de ces séances, nous avons proposé aux participants des entretiens individuels ou collectifs sur leurs activités scientifiques. Vingt et un garçons et trois fIlles ont répondu à l'invitation. Au cours des entretiens, nous avons tâché de comprendre ce qui a amené nos interlocuteurs à s'engager dans la voie scientifique, pour étudier telle ou telle question. Leurs récits ont permis d'envisager le lien entre l'apparition des intérêts scienfitiques et d'autres préoccupations, c'està-dire d'élucider la motivation qui les anime. Un vaste éventail de questions qui passionnent les jeunes scientifiques est alors apparu. Le chapitre 1 en rend compte. Le chapitre II tâche d'analyser les processus psychologiques impliqués dans ces activités. Nous nous sommes également interrogée sur le rapport entre ces intérêts et l'école, les projets professionnels, le fait d'être garçon ou fille. Ces thèmes sont développés respectivement dans les chapitres IV et V. Des perspectives plus générales, de nouvelles pistes de recherche sont évoquées dans la conclusion. Avant d'aborder ces thèmes, faisons connaissance, de manière plus précise, avec nos interlocuteurs et les institutions par l'intermédiaire desquelles nous les avons rencontrés. La plupart d'entre eux étaient encore lycéens. Dans ce groupe, le plus jeune amateur de sciences allait sur ses 14 ans et les plus âgés avaient 21-22 ans. Ils s'intéressaient à des domaines scientifiques variés: entomologie, chimie, électricité, écologie, géologie, géophysique, astronomie, mathématiques, informatique, archéologie. La plupart d'entre eux étaient issus d'un milieu favorisé à la fois culturellement et économiquement, les parents exerçant une profession de cadre dans le secteur public ou privé ou une profession libérale. Quelques-uns, enfants d'enseignants, d'employés ou d'artisans vivaient dans des conditions matérielles plus modestes. Ce recrutement est

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confirmé par l'examen de l'origine socio-professionnelle des inscrits au Club Jean Perrin au cours d'une année (110 dossiers)et des lauréats du Prix Philips sur cinq ans (44dossiers). Les deux institutions ne se différencient pas sur ce point. L'emplacement du Club Jean Perrin au Palais de la Découverte, dans le 8ème arrondissement de Paris, accentue ce recrutement. TIserait souhaitable dans l'avenir d'étendre l'investigation aux clubs scientifiques de province, dont certains sont rattachés aux établissements scolaires. Quelques-uns de ces clubs font preuve d'un grand dynamisme, comme en témoignent les travaux présentés aux expositions du Prix Philips pour les Jeunes. Une approche géographiquement plus large permettrait de mieux connaître les milieux sociaux où apparatl un intérêt pour les sciences. Cenains enfants viennent prolonger au club la culture scientifique de leur famille, d'autres viennent y acquérir une culture qui n'existe pas chez eux. Les parents jouent souvent le rôle d'initiateurs dans l'éveil de cette curiosité scientifique. Ils contactent fréquemment les animateurs des clubs, pour inscrire leurs enfants. Ce sont également eux qui suggèrent aux enfants de concourir pour le Prix Philips. Les premières visites du Palais de la Découverte se font souvent en leur compagnie. Les cadeaux de Noël revêtent fréquemment la forme de jeux scientifiques. Boltanski et Maldidier constatent la même tendance dans 1'abonnement des plus jeunes lecteurs à la revue «Science et Vie»(S). Les loisirs scientifiques sécurisent les parents sur la réussite scolaire et l'élaboration de projets professionnels. La fréquentation d'un club scientifique constitue des loisirs nobles, ceux qui écartent les jeunes des attractions fortement redoutées: sexualité, drogue, délinquance - spectres de l'échec pédagogique de notre civilisation. Cette activité offre plus: elle rassure sur l'intelligence et sur l'insertion sociale à venir. En effet, l'intérêt pour les sciences est lié aux projets professionnels. Environ 70% des jeunes qui fréquentaient le club envisagaient une carrière impliquant des études scientifiques poussées: ingénieur, chercheur scientifique, enseignant, médecin, vétérinaire, technicien. Une partie des jeunes n'avait pas encore de projets professionnels et une minorité (moins de 3%) envisageait une carrière littéraire. Le Prix Philips, créé en 1970, s'adressait aux candidats de moins de 21 ans. Ceux-ci devaient soumettre un dossier de tra-

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vaux scientifiques, individuels ou collectifs, dans le domaine de leur choix, y compris celui des sciences humaines, en réalité très peu représentées. Un jury composé de scientifiques renommés statuait sur le prix. Il était présidé par Louis Leprince-Ringuet; y siégeaient: Pierre Auger, Rémy Chauvin, Hubert Curlen, Jean-Francois Denisse, Jean Dorst, Henri Duranton, Jean Fourastié, Marcel Froissart, Pierre-P. Grassé, Claude Guillemin, Pierre Lépine, Jacques Lions, Louis Neel. Les prix étaient distribués au cours d'une séance solennelle, qui se tenait au Palais de la Découverte, puis à la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette et qui inaugurait l'exposition des travaux. Les meilleurs dossiers étaient ensuite proposés à la session internationale, réunissant 14 pays européens. A cette occasion, des relations se nouaient entre les grands savants et les jeunes inconnus, qui symbolisaient la continuation, la relève. Les différentes sectioQ.sdu Club Jean Perrin offraient, tout au long de l'année, un cadre aux jeunes amateurs de sciences qui souhaitaient se familiariser avec un domaine scientifique. L'objectif du Club consistait à favoriser surtout les activités collectives. Le personnel scientifique y tenait le rôle de conseiller plutot que d'expert. La notion de compétence scientifique restait souple et discrète. Les clubs scientifiques se situent en dehors de l'institution scolaire, de ses programmes et de ses contraintes,. non pas en opposition, mais en collaboration et en dépassement. Ce cadre met les loisirs scientifiques à la portée de jeunes amateurs. Certains enfants y exercent leurs passions, d'autres viennent y chercher un complément de savoir ou bien préciser leurs projets professionnels. Les clubs scientifiques peuvent être rattachés aux différents organismes: Fédération Nationale des Clubs Scientifiques, différents centres de recherche professionnelle, établissements scolaires. Une formule différente est proposée par l' Association Nationale Sciences, Techniques, Jeunesse (A.N.S.T.J.), qui organise des camps scientifiques pendant les vacances scolaires. Les responsables et les animateurs de ces activités s'efforcent de mettre l'approche scientifique à la portée des enfants, de leur faire vivre les sciences, plutôt que de les leur faire apprendre de manière scolaire et de dissocier définitivement

celles-cide la sélectionscolaire.

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La création de la Cité des Sciences et de l'Industrie de la Villette a contribué à élargir socialement le contact des "jeunes

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avec la science, grâce à l'accueil de classes scolaires pour un séjour de plusieurs jours à la Villette et grâce au fait qu'une implantation géographique totalement différente du Palais de la Découverte a amené des jeunes de milieux populaires, installés auparavant sur ce site, à fréquenter le musée. TIsy ont trouvé des structures d'accueil, comme l'Association pour la Prévention du Site de la Villette, présidée par le Docteur Christian Brûlé. Cependant l'équivalent du Club Jean Perrin n'y a pas été créé. Le récit des activités scientifiques des jeunes amateurs nous amène loin de l'ennui scolaire, du «Panthéon» des grands savants ponctuant les manuels ou de la caricature des bandes dessinées(6).La démarche scientifique se transforme alors en une activité remplie de vie, d'émotion et d'espoir, que nous vous laissons découvrir, à travers la parole à nos interlocuteurs. Notes
Boy, D., Muxel, A., 1989, Les jeunes et la science. Etude sur les attitudes des 11-17 ans à l'égard de la science. Culture Technique, N'20, 2945. 2. Raichvarg, D., 1989, La science et la technique pour les jeunes: parcours historique 1830-1940. Culture Technique, N '20, 50-81. 3. Je tiens à remercier les responsables du Club et les animateurs des différentes sections pour leur accueil cordial, et tout particulièrement M. Briantais, dont le soutien et l'aide ont été décisifs dans la réalisation de cette recherche. Je remercie également M. Guineau de son accueil chaleureux au stage de géophysique. 4. Je tiens tout particulièrement à remercier M. Falck, qui était responsable de ce Prix en France, au moment de cette recherche. Son aide précieuse et efficace a penDis de réaliser ce travail. 5. Boltanski, L., Maldidier, P., 1977, La vulgarisation scientifique et son public. Paris, E.H.E.S.S. Centre de Sociologie de l'Education et de la Culture. 6. Lage, E., Jakubowicz, P., 1978, Les représentations sociales du métier de chercheur dans la jeunesse: A travers l'institution scolaire. Paris, E.H.E.S.S. I.

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CHAPITRE I LES ENJEUX D'UNE PASSION SCIENTIFIQUE

1. A propos des entretiens
Les résultats exposés dans ce chapitre s'appuient sur les en-

tretiens avec les jeunes amateurs de sciences qui ont répondu à
notre invitation. La plupart des entretiens se sont déroulés en situation individuelle, une seule interviewa pris la forme d'une discussion de groupe, réunissant trois astronomes. Les entretiens exploraient de manière non-directive les intérêts scientifiques qui mobilisaient nos interlocuteurs et les raisons d'être de leur questionnement. Nous suivions pas à pas le récit de leurs activités et des implications qu'elles avaient au niveau des relations familiales et amicales. Les questions scientifiques qui fascinaient nos interlocuteurs les amenaient souvent à évoquer d'autres questions, liées à celles-ci, mais extérieures à la science. Une écoute attentive permet de relier la trame des associations qui se présentent dans l'entretien et de confirmer, ou d'infirmer, la compréhension que l'enquêteur construit, au fur et à mesure qu'il conduit le dialogue. Chaque amateur a été interviewé une seule fois, l'entretien durant en moyenne une heure et demie. Cette durée permet d'exprimer un contenu dense, lorsqu'une relation d'écoute et d'entente s'établit. Elle ne permet cependant pas de transmettre toutes les informations dont un enquêteur aurait besoin, pour comprendre les propos rapportés, dr'autant plus que la déontologie de la démarche imposait de ne pas aller au-delà de ce que les jeunes avaient envie de dire et de respecter les li-

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mites «de la confidence» qu'ils s'étaient fixées eux-mêmes. TI est donc inévitable que l'interprétation des résultats comporte quelques incertitudes ici et là. Cependant, l'apparition d'une certaine régularité, à travers tous les entretiens, concernant l'éveil de f'intérêt scientifique et la motivation qui le soustend, permet de valider le schéma qui se dégage de chaque rencontre. Afm de mettre ce schéma en relief, nous avons choisi une présentation transversale des entretiens.. Elle a l'avantage de dégager le questionnement scientifique dans son fonctionnement général, d'un amateur à un autre, d'un domaine scientifique à l'autre. Elle présente l'inconvénient de perdre de vue chaque interlocuteur, dont les propos sont dispersés à travers l'exposé. Nous supposons néanmoins que la vitalité des jeunes amateurs palliera cet inconvénient et permettra au lecteur de reconstituer chaque récit, par delà une démonstration construite en mosaïque(1).

Nous espérons ne pas trahir ni blesser nos interlocuteurs, qui

ont souvent exposé avec spontanéité, fraîcheur et franchise
leurs préoccupations. A travers ces préoccupations de la jeunesse se dessinent les préoccupations de tout être humain. Une longue période s'étant écoulée entre la réalisation des entretiens et la publication de ce texte, les jeunes amateurs de sciences d'alors ont déjà eu le temps de réaliser leurs projets et leurs rêves. Ce délai renforce les précautions prises dans la publication des résultats. 2. La motivation Tous les entretiens concordent sur un point: l'activité scientifique occupe une place centrale dans la vie de chaque amateur. L,es adolescents lui consacrent tout leur temps libre, aussi bien en période scolaire que pendant les vacances. Cette activité passe avant les loisirs en compagnie d'amis ou de la famille. Les jeunes amateurs préfèrent préparer le Prix Philips, plutôt que de partir en promenade et renoncent aux sports d'hiver, pour rejoindre un stage de géophysique. Les enfants partent en vacances, chargés de matériel servant à la recherche de fossiles, de cristaux, d'insectes, de végétaux rares, à faire des fouilles archéologiques, escalader de vieux

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volcans éteints, pendant qu'amis ou parents visitent des sites pittoresques et s'adonnent aux plaisirs de lamer ou de la montagne. Durant l'année scolaire, ces jeunes consacrent également chaque instant libre à leur préoccupation favorite. Certains s'astreignent à une semaine de 60 heures de travail, pour concilier leur scolarité et la fréquentation d'un club scientifique. D'autres accourent au club, entre deux leçons de lycée, pour montrer leur dernière trouvaille. Quelquefois, ils viennent de banlieue, samedi ou dimanche. La séance de club terminée, ils s'attardent encore à la bibliothèque, pour consulter quelques livres avant de repartir. D'autres veillent la nuit..Passionnés d'astronomie, ils s'installent à la fenêtre, face au ciel, pendant que la famille dort. Les heures de sommeil seront rattrapées, le cas échéant, en classe. Les parents tolèrent ce mode de vie aussi longtemps qu'il n'entrave pas la réussite scolaire. Le cadre de vie des enfants porte la trace de leurs préoccupations: leurs chambres regorgent de collections, d'instruments, de livres, de produits chimiques, de plantes, de coupes microscopiques et d'animaux élevés avec plus ou moins de succès. Les économies servent à l'achat de l'appareil photographique, du microscope de leurs rêves, etc. Un fait frappe dans tous ces récits: les enfants déploient une énergie considérable dans leurs activités scientifiques, ils font preuve d'une puissance de travail insoupçonnée à cet âge et aucun des jeunes ne parle de lassitude à ce propos. La question se pose alors de comprendre quelle force pousse les enfants à entreprendre toutes ces activités. Si leurs récits suggèrent une «soif de savoir», selon l'expression consacrée, encore s'agit-il de comprendre ce que vise cette «soif». Cherchent-ils à acquérir des connaissances en mathématiques, physique, biologie, à comprendre comment fonctionne le monde autour d'eux, ou bien s'agit-il d'autre chose? Lorsqu'une activité, quelle qu'en soit la nature, est exercée avec autant de passion, elle répond nécessairement à des besoins fondamentaux de l'être, qui ne sauraient se limiter à l'acquisition de connaissances sur un objet extérieur, comme l'a clairement exprimé Bachelard: «La pensée n'agirait pas longtempsdans le même sens si elle
ne rencontrait quelque complice dans les passions de ceux qui se laissent guider par les lumières de la pensée»(2).'

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«A tout ce qui dure en nous, directement ou indirectement, s'attache la libido. Elle est le principe même de la valorisation du temps »(3). «C'est en interprétant les occupations en fonction des préoccupations qu'on pourra vraiment mesurer leur sens intime et réel»(4).

A travers les récits des jeunes amateurs, il apparaI1 qu'ils poursuivent conjointement une double recherche: celle scientifique, qui est nommée, qui s'inscrit dans un domaine de connaissances portant sur un objet précis et une autre, qui émerge confusement du récit, au gré des associations qui s'imposent, et qui concerne des questions ayant préoccupé I'homme de tout temps. Dans.ces recherches, l'une précède l'autre. Le besoin de trouver une réponse à la question personnelle fournit l'énergie de l'action, dont nous avons signalé l'ampleur. La formulation scientifique de la question fournit le droit de la poser et la manière de l'aborder. Les questions qui motivent les jeunes amateurs se retrouvent d'un entretien à un autre. Elles déploient une interrogation sur la vie et sur quelques aspects que celle-ci a laissés en suspens: le mystère de la conception, de la naissance, de la sexualité, de l'amour, la recherche de son identité. Ces questions sont traitées à chaque fois d'une manière différente, selon l'histoire dans laquelle elles s'inscrivent et qui n'est jamais la même. Nous allons restituer, tout d'abord, la démarche des jeunes amateurs de sciences et développer les interrogations qu'elle contient, pour nous pencher sur les processus cognitivo-affectifs en jeu dans le chapitre suivant. Certaines questions sont caractéristiques de la jeunesse; elles reviennent en force à l'adolescence. D'autres se réfèrent à un événement particulier, qui peut apparaître dans l'entretien ou rester à l'ombre de la discussion. Nous avons choisi une présentation transversale de ce matériel, plutôt que d'exposer un entretien après l'autre, pour mieux souligner la généralité du processus qui s'en dégage. Les descriptions sont regroupées en fonction de la question qui sous-tend les activités. 3. Identifier et déterminer L'objectif de certaines activités consiste à acquérir la capaci-

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