//img.uscri.be/pth/cb2f5553d1257dc754c60760573447031dba7fa1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 10,31 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

MA PART DE COULEUR

De
176 pages
Récit.
Jean-Julien Martin, jeune homme, raconte dans une langue savoureuse ses premiers pas dans la peinture. L'artiste tel qu'il le décrit ne trouve pas de répit et cinquante ans plus tard, il nous dit encore son angoisse et son bonheur de peindre. Ma part de couleur n'est pas seulement un récit autobiographique, c'est aussi une réflexion profonde sur l'absolue nécessité de l'art.
Voir plus Voir moins

Ma part de couleur

@L'Hannattan,2000 ISBN: 2-7384-9093-X

Jean-Julien Martin

Ma part de couleur
récit

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Couverture: Photo de Colette Hersent 1947. De gauche à droite; L'auteur, Jean Pécheux, Yves Hersent, Roland Bourigeaud,
Roger
Binne,

le patron Robert Lesbounit et Jean Ipoustéguy.

A la mémoire de Fernand Renault et de Robert Lesbounit, mes admirables maîtres. Et au souvenir de Pierre Baudoin, Roger Binne, Griffon, Yves Hersent, Jean Leduc, François Leyritz, Albert Quéméré, Hubert de Sainte Marie, Jean Schuwer, Raymond Sutter, mes passionnés complices trop tôt disparus. Avec une pensée émue pour Chouchou. A Roland Bourigeaud, Pécheux dont la solide amitié pendant plus d'un demi-siècle. fistons, Didier et Hervé dont le moi un stimulant. Jean Ipoustéguy, Jean a éclairé mon existence Sans oublier mes deux talent d'écriture est pour

à Karima

LE PERE RENAULT I

"Alors, comme ça tu veux faire de la peinture, tu veux devenir un artiste. C'est bien mon p'tit, mais en auras-tu le courage? Car tu vas en baver, tu sais". Le père Renault me raccompagne à la station Vavin après m'avoir fait visiter son atelier rue Jules Chaplain. Le père Renault, mon talentueux prof de dessin à la communale de la Place du Commerce, m'a permis de venir chez lui en récompense d'un conCours gagné en classe. J'ai quatorze ans et là, sur le trottoir à deux pas du café "La Rotonde", cette mise en garde n'entame pas mon enthousiasme. Oui, moi aussi je serai peintre. Je ferai de grandes toiles comme celles qui viennent de mettre de merveilleux arcs en ciel dans ma tête il y a quelques instants. Des formats immenses, de la couleur, de la lumière irradiant les beaux corps de baigneurs et baigneuses, ses thèmes favoris. Des roses, des orangés, des bleus intenses, des verts, des violets, disposés en véritable symphonie. Il est vrai que, depuis ma petite enfance, j'aime dessiner, peindre à l'aquarelle, au détriment d'ailleurs d'autres matières. My tailor is rich en 11

sait quelque chose. Mon ceil est juste, ma main point maladroite et j'adore gribouiller et peinturlurer. Un souvenir. L'Exposition Coloniale de 1931 au Bois de Vincennes. Le pavillon du Maroc, peint de nuit par un amateur. Le peintre installé sous un lampadaire. Je me souviens avoir été fasciné par son tableau. J'ai sept ans à peine. Le bleu foncé du ciel, le blanc ocré des murs, un orangé également, placé je ne sais où, la matière onctueuse étalée au couteau, le tout encore bien calé dans ma mémoire plus de soixante ans après. Mes parents, ne voulant pas rater Joséphine Baker et sa jupe de bananes, n'arrivaient pas à me faire décoller du groupe de badauds entourant le peintre. Un destin d'artiste? La peinture? Va savoir! Mais ce qui est sûr, c'est que je profitais du moindre instant libre pour dessiner et user ma boîte d'aquarelle, dont les pastilles de couleurs se recouvraient peu à peu du même gris uniforme, tellement j'aimais faire des mélanges et triturer la matière. Alors de temps en temps, je les essuyais avec mon chiffon. Avoir besoin soudain d'un jaune citron pur? L'enfer! Des vacances en Normandie, dans un château dont mon oncle était le régisseur et où je m'ennuyais ferme, virent les premiers beaux jours de ma passion naissante. "Mon petit Jean, soit gentil, fais moi des vaches, des pommiers en fleurs, des roses". Et d'après de vieilles cartes postales ou de simples gravures, je "fanfreluchais" sagement mes jus d'aquarelle pour le plus grand plaisir de ma tante. De plus, à cette époque, j'étais un passionné de sport, de course à pied, de foot, de Tour de France. Pour vaincre les longues heures ennuyeuses de l'après-midi, j'avais confectionné un jeu semblable au jeu de l'Oie. Des coureurs à pied ou des cyclistes remplaçaient les simples pions. Je les dessinais sur des plaques de carton léger, les découpais et les coloriais aux couleurs des maillots de 12

leurs pays. J'avais un Tour de France pour moi tout seul et les Speicher, Antonin Magne, les Bartali et autres S. Maës s'empoignaient sur ma piste en papier divisée en petites portions. Les hasards d'un jeu de dés me permettaient de les faire avancer. Chutes et crevaisons à la clé. Les murs de la grande entrée du château se tapissaient peu à peu de couleurs. Mais les commandes de ma tante, déjà, me lassaient. Je préférais de beaucoup mes propres initiatives, et sur les conseils de mon brave père Renault, dessiner et peindre d'après nature. La copie pure et simple de documents ne m'intéressait plus, me semblait dérisoire. Je transformais volontairement les proportions, changeais les couleurs au gré de ma fantaisie et à l'étonnement de ma famille. Dans le même temps à Lincourt, dans l'Oise, chez ma grand-mère paternelle, je dessinais les médailles du pépé - croix de guerre et médaille du combattant - et faisais poser Hélène, la fille de la factrice. "Oh c'est mon Hélène!", s'exclamait la mère, le visage dégoulinant de sueur après sa tournée. Dans le métro, en revenant de la visite de l'atelier du père Renault à Montparnasse, je suis encore troublé par la peinture de mon maître mais aussi par un phénomène humain, sensuel. Je viens de voir ma première femme nue. Le choc. Le rouge aux joues, les mains moites. En un instant, ma première femme nue a chamboulé tous mes fantasmes d'adolescent précoce. Le père Renault, en me faisant venir ce matin, a oublié sa séance de modèle. Ma première femme nue, une somptueuse, une superbe, une brune à la poiluche arrogante. Elle s'appelle Bonamy, je l'apprendrai quelque trente ans plus tard lorsqu'elle deviendra - rides et visage bouffi en plus, mais le nacré de ses épaules toujours aussi lumineux - le modèle préféré de mes élèves. 13

Assis sur un tabouret dans un coin de l'atelier, je fus le témoin ébloui d'un instant exceptionnel. J'assistai pour la première fois à la fusion du charnel et du spirituel. Mon vieux maître, les mâchoires serrées, le regard tendu, presque dur, tentait de fixer ses observations sur les pages d'un carnet de croquis. Le silence était absolu. Seul le crissement du crayon sur le papier animait l'espace. J'étais pétrifié. Un beau jour la tante Jeanne de Normandie eut la bonne idée de m'offrir un chevalet de campagne, léger et pratique. Alors tout l'environnement y passa. Le pigeonnier, la cour de la ferme avec son cèdre somptueux, la façade du château, mon oncle bricolant dans son jardin. Mes jus d'aquarelle se régalaient. Parfois deux ou trois dessins dans la journée. Je ne pouvais plus aider la tantine à ramasser l'herbe pour les lapins, mais elle ne m'en voulait pas pour autant. Le petit Jean avait l'air si heureux. Mon œil s'affinait, la lumière irradiait avec plus de force mes couleurs. Au mois d'octobre j'attendais les rentrées des classes avec impatience, uniquement pour retrouver le vieux père Renault, ses belles natures mortes et ses conseils judicieux. Il est vrai que dans cette période délicate de pré-adolescence, il savait parfaitement me guider. "Montparno" de la première heure d'avant la guerre de 14, il avait eu la chance de rencontrer les expressionnistes allemands, Nolde, Macke, Marc et d'autres, dont le bistrot préféré était le Dôme à deux pas de chez lui. Il nous en parlait souvent. "M'sieur j'peux vous montrer mes. aquarelles ? - Ah ça c'est culotté! c'est très bien." L'aquarelle, avec ses violets et ses orangés, représente mon oncle dans son jardin. Mon maître continue: "C'est bien vu, les couleurs sont vivantes, tu as 14

des dispositions et une sensibilité. Tu as de plus un penchant pour la rêverie je crois! Mais ça ne suffit pas, il va te falloir beaucoup travailler, vaincre ta paresse peutêtre." Je regagne ma place sous le regard goguenard des copains jaloux de la familiarité du prof à mon égard. Il était d'une gentillesse sans égale et ne manquait jamais de trouver tout bien lorsqu'on lui présentait un travail, avant de se charger de le démolir le plus délicatement possible. S'agissait-il de ne pas.décourager? Mais cette philosophie humaniste souvent me déconcertait. Parfois il complimentait jusqu'au bout: "C'est culotté !" Le culot en art était certainement pour lui une sorte d'enthousiasme jouxtant ses souvenirs. Une manière de rester jeune. En classe, on lui en fit voir de toutes les couleurs. Trop gentil. Son calme, son sang-froid face aux hordes immatures d'adolescents en mal de virilité, ne pouvaient suffire à endiguer les chahuts. Bientôt la nature morte était en pièces. .Fruits et coloquintes s'écrasaient contre les murs. Grande lâcheté de ceux qui, comme moi, aimaient ses cours, le dessin, la couleur. Il était parfois la risée des autres professeurs pour qui la discipline passait avant l'amour de l'art. Mais les expressionnistes allemands étaient bien là, ignorant les antagonismes nationaux. Nolde, Macke, Marc, se fichaient solidement dans notre mémoire. Pour nous c'était bien sûr de l'hébreu et plus encore dans ces années trente, des années troublées. Les Allemands étaient des ennemis abhorrés dont on parlait à voix basse ou simplement qu'on devait ignorer. La peste brune, il est vrai, montrait le bout de son nez. Ce fut soudain la guerre. Bien heureusement, Renault qui avait participé à la guerre de 1914 contre ses amis expressionnistes et frisait la soixantaine, ne fut pas mobilisé. Puis ce fut la débâcle, l'exode, les débuts de 15

l'occupation. L'art, la peinture repoussés très loin, bien après les soucis alimentaires et la sécurité. Survivre avec la peinture, ou sans peinture? Les rutabagas et les topinambours à I'honneur dans les assiettes. Après l'exode et le brevet en juillet 40, je suis toute la journée en chaussons à cause d'une ampoule infectée qui refuse de guérir. Le cours complémentaire de la Place du Commerce a rouvert ses portes à la rentrée et le gentil professeur a repris du service. Je vais le voir de temps en temps entre ses cours. Mes parents, à l'image de quatre-vingt-dix pour cent des Français sont légitimistes. Mettant ma passion à contribution, ils me demandent de faire le portrait de Pétain d'après une photo du maréchal. Lorsque je vais le montrer à mon prof pour solliciter ses critiques, à sa mimique contrariée, gênée, je comprends qu'il n'apprécie guère le héros de Verdun. Pour une fois la discussion politique remplacera les conseils plastiques. "Sais-tu que Vichy vient de promulguer une loi contre les Juifs ?", me lance-t-il, "C'est déshonorant". Je ne saurai jamais si ce portrait était plastiquement valable ou mauvais. Il trônera dans la salle à manger durant toute l'Occupation, remplacé par De Gaulle à la Libération. Au fil des jeudis de liberté et des congés scolaires, ma collection d'aquarelles augmentait. Entre la Normandie, Villers, et Régny dans la Loire, le pays natal de ma mère, ma production était variée mais les progrès d'une lenteur à désespérer. Les pastilles de ma boîte d'aquarelle s'usaient rapidement. On pouvait alors les acheter au détail, enveloppées dans leur petit sachet de cellophane, ce qui permettait de posséder toujours une boîte complète. Suivant les lieux j'en employais certaines plus que d'autres. A Villers dans l'Oise, c'étaient les jaunes et les ocres voire les orangés à partir des chaumes après la moisson. Chez la tante de Normandie, les verts, 16

les bleus, les violets. Mais surtout les verts d'après les herbages et autres prairies. Le cèdre de la cour de la fenne mangeait beaucoup de vert, de bleu et de noir. Quant à Régny, petite ville industrielle aux murs grisâtres, ses toits de tuiles ravageaient les rouges et les bruns. Si bien qu'à la fin des vacances, de ma pauvre boîte, il ne restait pratiquement que l' annature métallique, le couvercle et au fond de chaque godet, une mince pellicule de couleur. Jaune, orangé, rouge, bleu, vert, violet, brun... Un destin de peintre? Va savoir! Mais les aléas de la vie, les déménagements successifs, et finalement la négligence, ont fait disparaître la majorité de ces trompe-l'ennui. La Normandie ne m'a rien laissé. Aux décès de mon oncle et de ma tante, j'ai abandonné tous mes dessins sur les murs de leur noble demeure. Rien non plus de Villers. Oh ce n'était pas des chefs d' œuvre, loin s'en faut, mais parfois le souvenir de leurs couleurs me "nostalgise". De la rue Magisson, j'ai retrouvé un petit auto-portrait exécuté l'année de ma visite chez le père Renault et deux petites barques aux voiles orangées, maladroite copie d'un calendrier des Postes de 1932. De cette période enthousiaste et fructueuse, il ne me reste qu'une demi-douzaine d'oeuvres dont certaines sont chères à mon cœur, comme le petit château de Régny qui servait de prison, avec sa fameuse montée. Je me souviens de mon amour de la fonne, du dessin repoussant très loin celui de la couleur. Je dessinais, puis je coloriais, remplissais les fonnes, la faute, peut-être, à ces albums à colorier de mon .enfance. "Pais attention à ne pas dépasser" m'enjoignait mon père. "Applique toi !" Peindre ou ne pas peindre? Tu vas en baver toute ta vie ! Le père Renault, vieux fou. Oui, toute ma vie...

17