MADEMOISELLE LENORMAND

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Étonnante voyante que cette Lenormand qui, de Louis XVI à Louis-Philippe, traverse tous les régimes, tous les salons, toutes les prisons. Tantôt portée au pinacle, par les femmes que ses prédictions sur leur vie sentimentale transportent, tantôt jetée dans les cachots par les hommes au pouvoir que ses prédictions exaspèrent, Mademoiselle Lenormand compte, parmi ses clients et clientes, le comte de Provence, la princesse de Lamballe, Marat, Robespierre, Saint-Just, Joséphine de Beauharnais, le tsar de Russie et d'autres personnages illustres.
Publié le : vendredi 1 janvier 1999
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EAN13 : 9782296376335
Nombre de pages : 264
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Mademoiselle Lenormand

Du MÊME AUTEUR

Cahier de poèmes, édition bilingue, traduction de l'éditeur Kristos Katsiyannis, Athènes-Nauplie. La Montansier, biographie historique, Mercure de France. La bonne aventure, roman, L'Harmattan,1998.

1998 ISBN: 2-7384-7254-0

@ L'Harmattan

Dicta Dimitriadis

Mademoiselle Lenormand
Voyante de Louis XVI à Louis-Philippe

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Ine 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A la mémoire de ma grand-mère, et à Jean Chaton.

INTRODUCTION

Enfant, je regardaIs ma grand-mère disposer devant elle le jeu romantique et baroque de Mademoiselle Lenormand. La carte dite «consultante,. retenait particulièrement mon attention. Elle représentait une jolie femme, vêtue à la mode de la cour de Louis XIII. J'imaginais ainsi Mademoiselle Lenormand : belle, habillée de brocart rehaussé de pentelles, ressemblant à une infante. Jean Chaton, avec son enthousiasme, me fit oser d'entreprendre une biographie de la voyante; dès les premières recherches, je fus surprise de découvrir le vrai visage de l'idole de mon enfance. Cette femme n'avait rien d'une infante, elle était laide, extrêmement grosse, d'un appétit vorace et d'une ambition démesurée. Un personnage de théâtre, Falstaff femelle en quelque sorte. A la mort de Mademoiselle Lenormand, Francis Girault, jeune écrivain (c'est son premier contrat), est chargé de la biographie de la célèbre sibylle. Il tente d'éviter un duel avec le neveu de celle-ci, Alexandre Hugo, lieutenant au lIe régiment, fort chatouilleux quant à l'honneur de sa tante et maniant aussi bien l'épée que le fusil. - Veuillez avoir la patience de lire mon travail... Puis, devant l'intransigeance de son interlocuteur, Francis Girault capitule. - En lisant la biographie que Je vous envoie, corrigez, retranchez, je ne puis mieux faire que de vous prendre pour arbitre souverain. Le duel est évité, mais voilà un auteur sous surveillance. Il avait eu le tort de s'être trop' bien documenté. Mademoiselle 11

INTRODUCTION

Lenormand devait entrer dans la légende, auréolée de dons surnaturels, une sainte femme, sans tache ni ombre. Alexandre Hugo brûla l'énorme correspondance. qu'avait conservée sa tante: les lettres des rois, des hommes d'Etat, les propres notes de la sibylle, enfin, le manuscrit qu'elle désirait voir publier après sa mort, la Vérité sur la Révolution française, telle que je l'ai vécue. Elle possédait des documents, disait-elle à ses proches, capables de changer l'Histoire, de 1793 à la fin du Consulat. Le roi Louis-Philippe régnait, un autre manuscrit devait être publié cent ans après la mort du souverain.

En ce qui concerne « la sainte femme ,., nos recherches
nous ont vite dirigée vers les archives de la police de Paris, Bruxelles, Louvain et Londres! Les séjours en prison de Marie-Anne Lenormand furent fréquents et, heureusement pour l'Histoire, la police la suivit avec fidélité. La bibliothèque de l'Arsenal nous a fourni des révélations sur sa vie privée. Les gens de théâtre avaient tout l'amour de la voyante, elle se confiait à eux et pardonnait leurs indiscrétions, leurs plaisanteries, même cruelles. Lorsque la police, sur le tard, se contenta d'une simple surveillance, c'est la presse qui prit le relais. Les journalistes furent injustes et souvent malveillants envers Mademoiselle Lenormand. L'abbé Migne la détestait, et deux de ses quatre biographies publiées de 1843 à 1845 tiennent plus du pamphlet que de la sereine étude. La vie de Mademoiselle Lenormand est une succession d'échecs et de réussites; elle tombe et se relève avec un courage qui force l'admiration. Quatorze de ses ouvrages nous sont parvenus. Les quatrevingts volumes « à paraître ,.,subirent le destin des sorcières, ils furent brûlés par son zélé neveu. Dispersés aussi les cadeaux de Joséphine, du tsar Alexandre, du roi George IV. « Monsieur Hugo a l'âme trop française, écrit un journaliste du Globe pour avoir vendu aux Anglais les souvenirs de

l'Empire. »
Comment en vouloir au jeune lieutenant? Il était pauvre, sa tante laissait des dettes. Il vendit tout, même aux AngJais. 12

INTRODUCTION

Mademoiselle Lenormand fit-elle réellement, aux hommes de la Révolution, à l'impératrice Joséphine, à Napoléon, les grandes prévisions parvenues jusqu'à nous? Elle nous l'assure. Nous aimerions tant la croire. L'absence de témoins nous impose un recul. Elle avait trop le sens de la 'publicité, elle savait qu'elle entrerait ainsi dans l'Histoire. Mais, lorsqu'en cinquante années de voyance, on met à ses pieds les souverains d'Europe, un tsar, des princes orientaux, des chefs d'Etat, des personnalités politiques, religieuses, artistiques et quelques journalistes, il faut tout de même avoir dit des vérités.

Première Partie

1772-1794
«

J'étais une somnambule éveillée»

1
L'ENFANT SORCIÈRE

Marie-Anne Adélaïde, second enfant du couple Lenormand, est baptisée le 27 mai 1772, à Saint-Léonard, paroisse d'Alençon. Le curé Henri Loiseleur, un brave homme, estimé de ses ouailles, officie, vouant à Dieu l'âme d'une future magicienne. Comme on ignore le jour exact et l'heure où elle poussa son premier cri, la petite reçoit de la vie un cadeau superbe pour une astrologue: une page blanche dans son ciel natal. Elle pourra y inscrire son chemin de vie hors de toute fatalité astrale et décider du choix de son étoile selon son bon plaisir. Un privilège que les rois même n'ont pas. A sa naissance, l'aventure de ses parents alimentait encore des conversations plus ou moins bienveillantes. Son père était venu de Falaise tenter fortune en Alençon. Il y était devenu un drapier aisé, respecté de la Grand-Rue où il tenait son élégante boutique. Grâce au maître orfèvre Jacques Hébert, son voisin, son intégration avait été facile. Au-dessus de leur enseigne respective brillait le même soleil sculpté dans la pierre, trace primitive d'une civilisation disparue. L'orfèvre apprit à Jean-Louis Lenormand que cet astre était la représentation du dieu des Diablinthes, un peuple farouche, fondateur d'Alençon. Leurs maisons étaient les seules à porter cet archaïque symbole, et Jean-Louis, superstitieux, le décréta porte-chance et lien d'amitié entre lui et la famille Hébert. A trente et un ans, Jean-Louis Lenormand est un bon parti, recherché par les commerçants et même certains notables désireux de marier leur fille, et voilà qu'en 1767, il 17

«J'ÉTAIS UNE SOMNAMBULE ÉVEILLÉE»

tombe amoureux d'une blonde des faubourgs dont la seule richesse est la beauté. Mais quelle beauté !Teint frais, grande, fine, la réputation non usurpée d'être la plus jolie femme de la ville l'avait rendue ambitieuse. Ses yeux, disaient les connaisseurs, reflétaient la couleur vert-bleu de la Sarthe, rivière capricieuse, dont le cours s'était déjà, dans l'histoire d'Alençon, arrêté deux fois, comme par magie. De là ce surnom de «la fée» donné à Anne-Marie par la rumeur populaire. A vingt-trois ans, sans dot, elle était destinée à rester vieille fille dans cette ville fermée sur ses couvents qui

élargissaientautour d'elle leur éventail austère.

#

Elle rencontra sa chance avec l'homme venu de Falaise, d'un physique quelconque, mais riche et très épris. Le curé Loiseleur célébrera leur mariage, le 10 décembre 1767, à Saint-Léonard, l'église près des marais. L'orfèvre était mort depuis peu, Silveuve délégua leur fils aîné, le petit JacquesRené Héber4lOans, pour souhaiter bonheur' et prospérité au couple. Qui, d'Anne-Marie-Ia-fée, ou de Jean-Louis eut l'idée folle pour leur classe sociale d'être reçus à Versailles un jour de grand souper du roi? Le drapier pria Henri Loiseleur de s'entremettre pour lui auprès des ducs d'Alençon. Le brave curé crut sans doute qu'il délirait, mais il devait avoir pour ce jeune couple, dont il avait consacré l'union, assez de tendresse pour envoyer un billet -au duché. Les couturières sont la gazette d'une petite ville; la Grand-Rue apprend av~cstupéfaction que le meilleur atelier d'Alençon, celui qui habille les épouses des hobereaux, travaille à une robe de cour pour Anne-Marie Lenormand. C'est le scandale. Quelle prétention! Pour qui se prennentils ces drapiers? Jouer ainsi les seigneurs, dépenser une fortune: robe coûteuse, qui ne servira qu'une fois, don important aux ducs, forte somme au courtisan servant d'intermédiaire; le drapier n'a plus sa tête! La «fée» l'a ensorcelé. Pour Jean-Louis, rien n'est assez cher, assez digne de la beauté de son épouse. La présence d'Anne-Marie à Versailles est son cadeau de noce, la marque de son amour éperdu. Ils se présenteront donc en grande tenue, munis d'une lettre cachetée, aux grilles du palais. Jean-Louis louera l'épée que doit porter tout homme pénétrant dans les jardins. Ils 18

L'ENFANT SORCIÈRE

resteront debout, dans la foule, apercevant de loin la table royale. Louis XV le bien-aimé aurait alors remarqué AnneMarie. Un courtisan se précipitant vers les Lenormand prit à part Jean-Louis, lui demandant de laisser son épouse rester plus avant dans la nuit: leur fortune était faite, le roi avait remarqué Anne-Marie. Les époux tombèrent du ciel de leur félicité. lis quittèrent Versailles à la hâte, prirent la première diligence en direction de Paris et, sans même visiter la capitale, la voiture de poste pour Alençon. Leurs esprits se calmèrent au bout du voyage, en reconnaissant le vert acide des prés et, en haut de la colline, le vert sombre de la forêt de Belesme qui annoncent la ville par la route de Paris. l'histoire racontée, vite embellie, fera le tour d'Alençon:
«

La beautéde la drapièreavaitconquisle roi de France. » La

robe est montrée aux amis, aux voisins, et le commerce s'enrichit de chalands curieux de voir celle qui a séduit Louis le bien-aimé, entendre de la bouche de l'héroine l'aventure cent fois répétée, agrémentée au fil des jours de petites touches d'imaginaire qui permettent aux récits d'entrer dans la légende. Quand Anne-Marie fut enceinte, une gitane prédit célébrité eJ:honneurs pour l'enfant à naître, si c'était une fille. La jeune femme mit au monde en 1768 une petite Marie-Anne. Persuadée de la véracité de la prophétie, sa vanité était confortée: les honneurs qui n'avaient pu être siens rejailliraient sur la frêle créature; trop frêle, car elle mourut en quelques heures. Dix mois après, la venue d'un garçon, Marc, consolait le couple, puis, en 1772, naquit une autre fille. Anne-Marie força alors le destin en lui donnant le prénom de la morte; elle ne pouvait ignorer la superstition enracinée

dans la Normandie du XVIIIe siècle: l'âme d'un enfant prématurément décédé s'incarne dans le suivant, du même sexe, s'il porte son prénom, le rendant plus fort, plus apte à vivre, car ils sont deux en un, mais la petite créature est marquée par l'au-delà: elle sera sorcière. Anne-Marie pose ainsi une étoile sombre sur le front de sa fille aînée. La future Mademoiselle Lenormand est une robuste petite fille au visage insignifiant. Marc a des traits plus aimables, la nature a favorisé le garçon. Un troisième enfant, Sophie, née 19

<r

J'ÉTAIS UNE SOMNAMBULE ÉVEILLÉE»

en 1773,sera le dernier du couple. Jean-Louis, malade depuis plusieurs mois, s'éteint le 10 avril de cette même année. Il avait 37 ans. Il a tant plu ce printemps que les morts du cimetière Saint-Léonard sont inondés sous la terre. L'odeur est malsaine, on craint la fièvre des marais sur les terrains encore mal asséchés; la cérémonie est brève. Pour Anne-Marie, les difficultés surgissent: trois enfants à élever, le commerce, les décisions à prendre. La famille conseille: un marchand de Lisieux serait prêt à contracter une union avec la jeune veuve. Ce n'est pas un vieux barbon, il a 24 ans. Elle épouse donc en 1774 Isaac Rosay des Fontaines (il tient d'autant plus à cette particule qu'elle est fausse). De cette union naîtront François-Louis en 1775 et Marguerite en 1777, mort-née. Trois jours après les couches, on enterre Anne-Marie près de. Jean-Louis. Les enfants Lenormand sont orphelins, Marie-Anne a 5 ans. Isaac a bien conduit les affaires. Il est question d'ouvrir un autre commerce dans la capitale. Pour s'occuper de cette marmaille, il demande en mariage une fille à la dot modeste pour qui cette union est une chance. Elle a à peine 17 ans, les enfants trouvent en elle une grande sœur aimante. Brève clarté dans le ciel de leur enfance, Marie-Jeanne Canu meurt en couches le 17 septembre de l'année de ses noces. La fille qu'elle a mise au monde la suit au printemps. Isaac reçoit la visite de Marthe Gilbert, belle-sœur de sa première femme. Marthe lui fait part de ses inquiétudes: il n'est pas bon que les enfants traînent dans les rues comme de petits miséreux. Marc est en âge d'étudier, son père le désirait. Les enfants Lenormand ont été mis sous tutelle, les époux Gilbert et Jean-Samuel, frère d'Anne-Marie, exécutent leur devoir de curateurs. Isaac fait quelques difficultés quant au choix du collège, trop cher ou au-dessus de leur classe. Marc, finalement, sera pensionnaire dans un couvent de Jésuites à plusieurs lieues de la ville. Bon débarras ! Marthe a aussi son mot à dire concernant l'avenir d'Isaac. Elle connaît une famille bourgeoise, possédant des biens, qui serait heureuse de s'allier avec lui. Leur fille cadette, à 18 ans, n'est pas encore promise; elle se nomme Louise Henry, est assez jolie et fine. Isaac se moque de ces derniers détails, seul 20

L'ENFANT SORCIÈRE

le préoccupe le commerce parisien, pour cela il lui faut plus d'argent, une bonne dot ferait l'affaire. n épouse Louise en 1779, et nous connaissons mieux cette jeune belle-mère grâce à la réputation que lui fera MarieAnne Lenormand: Louise était déjà acariâtre, bigote, dépourvue d'humour et de la moindre joie de vivre. La joie de vivre... A 7 ans Marie-Anne en a à revendre, elle éclate de santé, de bonne humeur, elle court la ville, connue de tous pour sa rondeur et sa drôlerie. Pendant deux ans, Louise essaiera de la mater avec des claques ou, plus souvent, à coups de fouet. Rien ne lui plaît dans cette petite fille. Grosse, bâtie à chaux et à sable, les traits vulgaires, le teint rougeaud des paysannes, où sont les attraits féminins chez Marie-Anne? Dans la rue elle a appris le parler populaire, plus fille des faubourgs que de la Grand-Rue. Elle a un regard qui inquiète sans séduire. Insolents, les petits yeux noirs voient tout. Marie-Anne se mêle d'ailleurs de tout, parle sans arrêt, donne un avis que personne ne lui demande et sur tout. Ah ! la détestable belle-fille. Louise ouvre les hostilités en la battant aussi souvent que possible. Marie-Anne fugue, couchant dans les bruyères qui poussent autour des couvents, elle ne rejoint qu'au matin la maison de ses beaux-parents. Isaac laisse faire, il a d'autres chats à fouetter. Dans ce foyer, seule Sophie, 6 ans, déjà jolie, jouit d'un peu de paix. Le pauvre François-Louis, malgré son jeune âge, a droit à l'exaspération de Louise. Son mari est plus souvent en voyage que dans le lit nuptial et elle attend en vain une naissance, craignant le pire pour une femme de son temps: la stérilité. Isaac, lors de ses retours, ne veut pas être importuné par des chamailleries perpétuelles, aussi MarieAnne sert-elle à table en silence; après, elle aide la domestique dans les tâches ménagères. Sa belle-mère pense l'humilier en lui ordonnant des travaux durs. La petite a assez de forces pour s'en débarrasser au plus vite et courir la campagne comme une solide et joyeuse Cendrillon. Le 22 septembre, chaque année, la confrérie des bouchers donne une fête devant l'église Saint-Léonard. Il y a souvent des rixes, les bourgeois ne s'y montrent pas. Danses, beuveries, parfois spectacle. Il n'existe plus de théâtre en Alençon 21

«j'ÉTAIS UNE SOMNAMBULE ÉVEILLÉE..

depuis le règne de Louis XIV. Des sectes protestantes ayant trouvé asile dans le pays, une poignée de fanatiques issus des minorités avaient mis à sac le bel édifice où se produisaient les troupes de Paris. A l'occasion de leurs fêtes, les corporations viennent à la rencontre des forains qui campent autour de la ville, attendant la permission de se produire. En cette année 1780, il y a un vrai théâtre sur estrade, avec des comédiens et un rideau rouge que tirent deux arlequins. Marie-Anne s'est glissée dans la foule des spectateurs, et ce qu'elle voit l'éblouit. Son esprit s'enflamme. Voilà sa vocation : être sur une scène, chantant et disant des mots qu'elle ne comprend guère mais qui enthousiasment un public qui rit et pleure à la fois. Quel pouvoir ont-ils ces forains pour remuer le cœur des rudes bouchers? Ce sont des dieux I Le lendemain, elle reprend ses fugues dans la campagne, la pluie la mouille, le vent la sèche, elle court droit devant elle, rêvant qu'elle est célèbre, en robe dorée sur une estrade où elle fait vibrer la foule, et cette foule est à Versailles, lieu du triomphe de sa mère, ou - pourquoi pas - à Paris? La liberté lui donne des forces, un appétit d'ogre, à 9 ans elle en paraît 12. La fugueuse s'apprête, hirsute, robe déchirée, à recevoir la raclée habituelle, mais il y a une visite Grand-Rue. Jean-Samuel Gilbert, son parrain, est venu de Domfront, il est en grande conversation avec Isaac et Louise. Celle-ci apprend à la petite qu'elle va étudier chez les Bénédictines de Monsort, l'élégant établissement d'Alençon, le parrain l'exige. Les frais seront partagés entre lui et Isaac qui renâcle dès qu'il s'agit des enfants Lenormand. Un trousseau est confectionné à la hâte. Marie-Anne fait une visite de politesse à madame Hébert et ses enfants. Les époux Gilbert l'accompagnent pour marquer leur fidélité à cette famille que les disparus aimaient tant. Ils en ont besoin de cette fidélité! Jacques-René, le seul fils, a quitté Alençon pour Rouen, toute la ville est secouée par le scandale. C'est un voyou, un malandrin. Madame Hébert pleure, chuchote à Marthe Gilbert une histoire compliquée, les deux sœurs de Jacques-René baissent la tête et, au passage, Marie-Anne comprend qu'il y a une histoire d'amour là-dessous. Perdre son honneur pour une femme! la situation est théâtrale. Jacques-René aevient pour la petite Lenormand une sorte de héros tragique, un surhomme incompris. 22

L'ENFANT SORCIÈRE

Le mois suivant, Louise accompagne sa belle-fille à la porte du couvent. A la fin de son existence, Marie-Anne, évoquant son enfance en présence du professeur Cellier du Fayel, dira qu'elle vit pour la première fois Louise esquisser un sourire quand le portail du couvent se referma. En prison la sauvage! Au bout de quelques jours, elle s'est adaptée, au grand étonnement des sœurs, prévenues contre elle par les soins des époux Fontaines. Elle se prend même d'un vif intérêt pour l'étude. Celle-ci se réduit à la bonne connaissance de deux livres: l'Instruction sur l'histoire de France (qui s'arrête en 1684 avec la mort de son auteur, feu l'abbé Rageois), et le Mentor des enfants de l'abbé Reyre grâce auquel se font les exercices de lecture. Huit chapitres édifiants composent ce livre qui parle des soins qu'exige l'innocence et des moyens à prendre pour la conserver. Ces deux ouvrages sont la clef de voûte de l'enseignement primaire chez les Bénédictines et ailleurs. On apprend aux filles à compter un peu, à lire mal, à écrire sans orthographe, à exécuter une révérence correcte et à broder. Marie-Anne, n'ayant aucun critère de comparaison, est heureuse. Elle intrigue les sœurs par son goût du calcul et des

nombres, « étonnante anomaliede la nature pour un enfant
du sexe1». A la rm de l'année, elle a un prix : l'Iliade. Ce livre devient pour elle une bible, elle ne s'en séparera jamais. Les époux Gilbert ont demandé la garde de Sophie, accordée avec joie. Reste le petit François-Louis qui s'accroche aux jupes de sa belle-mère. Les époux se parlent à peine. Louise n'a pas d'enfant. L'enfance de Marie-Anne pouvait s'écouler sans plus d'histoires. Quelle folie la pousse, un jour d'octobre 1781, à prophétiser comme les Dieux de l'Iliade, en pleine récréation ? Une religieuse fend le cercle des adeptes pour demander à cette exaltée de répéter ses paroles. Elle ne se démonte pas, proclame que la supérieure actuelle sera destituée, mise en prison d'Église. Une dame rousse dont elle voit briller les initiales C.F. et Liv... dans le ciel, la remplacera. Traduite
1. Cellier du Fayel. la Vérité sur Mademoiselle Lenormand. On trouvera les références bibliographiques de tous les ouvrages cités en fin de volume.

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«j'ÉTAIS UNE SOMNAMBULE ÉVEILLÉE"

devant l'abbesse, elle réitère avec encore plus d'aplomb sa prophétie. Elle est renvoyée sur-le-champ. Quelle correction en arrivant Grand-Rue! Vieille,elle s'en souvenait encore. C'est le beau-père qui cogne, et, dans ses larmes, Marie-Anne butée crie qu'elle a vraiment vu des lettres dans le ciel et ajoute une histoire de messager aux pieds ailés qui semble directement sorti de son unique livre l'[liadel. L'orage passé, les époux Gilbert tentent une autre démarche: le monastère de la Visitation peut accueillir Marie-Anne. Le curé Loiseleur intervient à son tour: «Les supérieures sont extrêmement capables de soutenir le spirituel et fort intelligentes dans le maniement du temporeI2 ». Le prix demandé pour le trousseau et l'entretien des pensionnaires est des plus modeste. Cet argument a dû avoir son poids car Marie-Anne entre chez les Visitandines. A cause de leur dot peu importante, les religieuses ont erré longtemps avant de se fixer en Alençon. En 1781 elles occupent un ancien couvent près du Pont-Neuf et des jardins de la SénatQrèrieoù se déroulent dejoies fêtes. Les pensionnaires en écoutent les échos derrière le haut mur qui les sépare de la ville. Vers la forêt, il y a un hectare pour se promener, des arbres fruitiers et des pelouses entretenues avec soin. Marie-Anne y continue ses études à l'aide des deux mêmes ouvrages, augmentés d'un livre de cantiques3. De couvent à couvent, les nouvelles vont vite, passent les murs, si hauts soient-ils. Le monastère, six mois après l'arrivée de la petite Lenormand, est au courant du scandale qui a éclaté chez les Bénédictines: l'abbesse, Louise-Françoise de Vieux Chatel de Mardilli a contracté des dettes de toutes parts. La maison si riche a failli succomber, et LouiseFrançoise doit se retirer au Val-de-Done à Charenton. Cette maison dite de retraite a la réputation d'être un lieu de correction pour religieuses. Louise est remplacée par Catherine-Françoise de la Livarderie, dont le fin visage est plein de taches de rousseur4.
1. 2. 3. 4. Louis Du Bois, De Mademoiselle Lenormand et De ses deux biographies. Odolant Desnos, Monographie sur les CQuvents d'Alençon. Id., Mémoires sur Alençon. Id., ibid..

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L'ENFANT SORCIÈRE

La prophétie de la petite exaltée est dans toutes les mémoires. Pas de sorcières chez les Visitandines. Pour la seconde fois, Marie-Anne est expulsée d'un couvent, motif: « Elève ayant de grandes faiblesses mystiques. ». Alençon connaît la nouvelle. Isaac et Louise doivent en ressentir une honte profonde et le bon Loiseleur ne plus savoir quoi faire pour défendre les enfants Lenormand, car, de son côté, Marc étudie mal, est distrait, rêve de voyages. Les clients de la draperie parlent du don de voyance de Marie-Anne, et celle-ci se sentant enfin intéressante répète sa prophétie à tous ceux qui la lui demandent. A la suite du messager ailé, une dame « comme une déesse» prend place

dans le ciel immense de son imagination. « Cinquante ans après, les vieux se souviendront de "'savision"2.»
Il faut éloigner Marie-Anne. Les Dames de la Providence, rue de la Grande-Sarthe, ont une maisonnette pour «apprendre à travailler aux enfants du sexe3 ». La petite Lenormand y reste un an, puis, les sœurs s'étant brouillées avec leur bienfaitrice, celle-ci met le petit couvent à la porte4. Pas de chance pour Marie-Anne, cette fois elle n'y est pour nen. Isaac étabht son commerce parisien. Il fait la navette entre les deux villes et les diligences mettent deux jours à gagner la capitale. Louise ne supporte plus cette fille hâbleuse et sans attrait; elle la place chez une couturière à la clientèle simple, près de la halle aux toiles. Les époux Gilbert n'insisteront plus.

1. Alfred Marquiset, Histoire du Consulat et de l'Empire. 2. Francis Girault, Mademoiselle Lenormand. 3. Abbé Jean-Jacques Gautier, Histoire d'Alençon et Odolant moires sur Alençon.

Desnos, Mé-

4. Odolant Desnos, ibid.

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DE GRANDES ESPÉRANCES

A Alençon, les petites bourgeoises avaient la fureur de tirer les cartes pour y découvrir /es positions sociales, lesfortunes et surtout un mari. Dans la poche de leur tablier les jeunes fil/es cachaient la petite tabatière et le jeu de cartes. Elle découvrit dans les cartes d'Etteilla de grandes espérances.

LoUIS Du BoIS.

Marie-Anne partage onze heures par jour la vie de quatre apprenties de treize à quinze ans, filles de paysans assez aisés pour placer leur enfant en ville; une Alençonnaise de 18 ans, première main, complète le petit atelier. La couturière connaît son métier à la perfection, festonne, brode, plisse le mieux du monde mais sans la moindre imagination. Les journaux de mode venant de Paris n'envahissent pas sa

boutique.Elles'en tient au « bon goût» et à la simplicité.De
goût elle n'en a guère, reste la seconde qualité qui lui attire une clientèle d'âge mûr ou des femmes aux moyens modestes qui règlent leurs notes avec difficulté. « Les petites» cousent les boutons et les ourlets laissant à la première les travaux plus délicats. Marie-Anne ne ressent nul intérêt pour la couture, elle qui avait chez les Bénédictines un si joli coup de crayon est malhabile avec une aiguille. Sa patronne est une brave femme qui pense avec juste raison qu'à Il ans des progrès sont encore possibles. En cousant ses boutons Marie-Anne rêve de théâtre. Elle a parfois le plaisir de voir madame Hébert, cliente et amie de la couturière chez qui elle fait habiller ses deux filles, Mélanie et Marguerite, se contentant pour elle-même d'une
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DE GRANDES ESPÉRANCES

ou deux transformations par an. Un fil étrange relie les Hébert et Marie-Anne car, en fait, c'est madame Hébert qui va indirectement influencer le destin de la petite fille. Nourrissant pour son fils une admiration sans bornes, elle ne parle que de lui dans l'atelier. Les cousettes écoutent avec intérêt, les potins de la clientèle étant leur principale distraction. Le fils de madame Hébert a donc quitté Rouen pour Paris, et les lettres qu'il envoie à sa famille sont réconfortantes: il est journaliste, auteur dramatique, sa mère attend son succès qui ne tardera guère, alors Mélanie pourra se marier, Marguerite est encore jeunette, mais elle retrouvera sa dot, elle aussi. Que de rêves! La force d'un amour vrai convainc même les plus sceptiques. La couturière et sa première connaissent l'exécraDleréputation du fils Hébert, mais elles entendent les confidences et finissent par croire que Paris a pu le changer. Quant à Marie-Anne, elle est fascinée par la gloire future de son héros. Elle sait qu'elle est trop laide_pourêtre actrice; s'il n'y avait pas de miroirs chez elle, sa belle-mère se chargerait de le lui faire comprendre. Ses compagnes, sans méchanceté

car elle est très aimée,l'appellent « la grosse ~ ou « la joufflue ~. Le théâtre n'est pas pour elle, mais « auteur dramatique », oui, à cela elle peut prétendre. Elle écrira pour de grands acteurs, et dans sa tête de petite fille naît une espérance: Jacques-René l'aidera à accéaer à la célébrité; il a tant de relations à Paris.., Voilà de quoi alimenter des rêves ambitieux en cousant des ourlets ae travers. Jacques-René Hébert vit dans la capitale les dix années les plus dures de sa brève existence. Il erre sans emploi de taudis en taudis, sauvé pour quelques semaines par des expédients, et il lui arrivera un Jour de disputer à des chiens aussi faméliques que lui-même les ordures de Montfaucon1.
«

La joufflue ~ s'entend bien avecses compagnes,chante,

plaisante, et, de toutes, elle est la plus gaie. Les études religieuses sont loin. Elle parle à présent comme les petites paysannes et, avant de regagner la Grand-Rue pour y dormir, elle «se herpe2 ~ aux arbres; on se quitte avec des « jusqu'à », on souhaite à la plus grande un « bruman3 ». Elle grasseye l'accent d'Alençon.
1. Gérard Walter, Hébert et le Père Duchesne. 2. Grimper. 3. Un fiancé.

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«j'ÉTAIS UNE SOMNAMBULE ÉVEILLÉE»

La jeune belle-mère, elle, s'habitue à la solitude, peut-être à cause de François-Louis. Elle ne le rabroue plus quand il s'accroche à ses jupes et, suprême tendresse, elle lui passe parfois la main dans les cheveux pour écarter une boucle rebelle. Trop tard pour aimer. Le petit tombe malade, traîne quelques jours et, le 16 juin 1782, on l'enterre auprès de sa mère; il avait six ans. Le jour de l'inhumation, les époux Gilbert sont présents. Sophie, Marc, Marie-Anne, depuis longtemps séparés, se retrouvent dans ce cimetière où dorment Ce!lX les aimaient. Isaac pleure son héritier, dit tout qui haut sa douleur, son attitude avec les enfants Lenormand est presque brutale. Marie-Anne, à la fin de sa vie, évoquant cet instant douloureux de son enfance, crut que Louise perdait la raison tant le chagrin l'avait frappée. Le petit François-Louis avait fini par être vraiment son garçon. Ce soir-là, Marc, Marie-Anne et Sophie suivirent les époux Gilbert et demeurèrent avec eux quelques jours. La vie reprend son cours, Marc chez les Jésuites, Sophie chez les Gilbert, Marie-Anne à sa couture. Elle rentre Grand-Rue le plus tard possible, elle se sent coupable d'être vivante quand Louise, desséchée, beauté fanée, la regarde de ses yeux sombres qui semblent dire: «Pourquoi lui et pas elle? » Des chagrins de Marie-Anne, on sait peu de chose. Ce sont ses silences qui disent ses blessures. Pourquoi les époux Gilbert refusèrent-ils de la garder? Silence d'une mal-aimée. Elle grimpera donc aux arbres plutôt que de rentrer. Elle grandit et grossit encore. Les cousettes changent. Une seule est restée, Anicette, quatorze ans, qui devient son amie. Ensemble elles échangent des secrets de très jeunes filles. Un jour, Anicette lui montre un trésor qu'elle tient caché dans une sorte de petite besace qui pend à son cou: des cartes achetéesà un colporteurqui lesappelle« tarots ».Lesimages sont belles, inspirées de la mode égyptienne qui fait fureur à Paris. Avec elles, on prédit l'avenir. L'Egypte est inconnue des cousettes, mais ce mystère est un attrait de plus. Anicette tire les cartes à l'atelier où tout travail est interrompu. La patronne pose une question la première, hiérarchie oblige. La jeune fille interprète à l'aide d'un petit livret 28

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