Malagasy

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Publié le : vendredi 1 janvier 1993
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EAN13 : 9782296273825
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Malagasy

Michel PROU

MALAGASY
« UN PAS DE PLUS»

Ingérence ou invasion de Madagascar

TOME II

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Erratum:

Annexe:

Dans le Tome I, il faut lire: Page 28 : Lahidama vient d'avoir 12 ans en 1804. Page 66 : En juillet 1828, Radama n'a que 36 ans. Page 212 : Kingdon et Ross arrivent le 8 juin 1886. Les villes sont citées, tour à tour, sous les noms de Antananarivo, Mojunga, Antsiranana mais aussi sous les noms de Tananarive, Majunga, Diégo-Suarez. De même certains noms de personnes sont cités dans les archives sous plusieurs écritures: Lavoisot et Pavoisot, Peltier et Pelletier, Rasalimo et Rasalima, Bocard et Boccard, Snider et Snyder(s), etc.

Tome III en préparation. Il portera sur la période 1895-1905.

@ L'Harmattan, 1992 ISBN: 2-7384-1689-6

A mon grand-père,

enfant de Vendée.

Mais aussi au vieil homme courbé, Marofotsy, qui s'avançait péniblement sur le sentier, au flanc nord du Vohambohitra, accroché. Il avait rendez-vous avec Zanahary. A vec respect, je raccompagnais à distance.

PRÉFACE

La théorie de Darwin concluait que l'évolution de l'espèce s'effectuait lentement, par accumulation de modifications infimes et par la sélection naturelle qui éliminait les individus mal adaptés à l'environnement. Cette théorie en fin de XIX. siècle n'est pas tant jugée sur la forme, mais plus par ce qu'elle suggère chez les peuples dits mutants (mutation des gènes) qui se considèrent alors détenteurs de la Civilisation; civilisation avec un grand C, d'entrée supérieure à toutes autres civilisations, voire les ignorant. L'imagination alors exaltée entraîne un mouvement NordSud où ceux du Nord, les Blancs, vont se considérer les nécessaires libérateurs des peuples opprimés ou perçus comme tels, et les nécessaires moteurs tirant des chariots laissés en arrière, car non touchés par la grâce du savoir scientifique. Ce changement fondamental dans la pensée où le progrès permanent s'oppose à une conception de fixité pour ne pas dire fataliste, intervient à un moment où il est une nécessité pour ces peuples de partir à la conquête du monde. Saupoudré d'idées religieuses ou de convictions philosophiques, s'appuyant sur les forces créatrices industrielles dites « supérieures », le mot « colonie» est avancé. Il n'est point ici le sujet de débattre s'il y a bien-fondé sur le terme « colonisation» ou pas, celui-ci a été largement abordé entre les adeptes et les opposants renvoyés dos à dos, mais le propos de voir les mécanismes se mettre en place sur le plan concret; c'est ce qui fait l'objet du Tome II. Depuis, la roue de la vie a tourné, arrêtant un procédé néfaste; un procédé qui reposera désormais sur le droit de chacun à disposer de sa liberté comme il l'entend, individu et nation. Cette notion du « Droit» ne cache pas pour autant le débat sur la dépendance des êtres humains habitant cette 7

même planète, entraînant ipso facto la définition de « l'indépendance ». Les hommes ont enfin révisé leur point de vue sur les Droits de l'homme, de tous les hommes, de même que certains chercheurs ont révisé les théories de Darwin. Ils estiment en effet aujourd'hui que l'évolution s'est faite au moins autant par la coopération et le partage que par la compétition (Lynn Margulis, Université de Boston et Walter Gilbert, Université de Harvard). Pourtant l'homme ne vit pas que de matérialité. La question va donc se retrouver posée: « Dans quelle philosophie allons-nous envelopper notre action de demain? »
Michel PROU

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INTRODUCTION

Partition de rAfrique: l'absence des Africains. L'invasion arabe au sud de Zanzibar. Fahavalo et Marofelana à l'ouest de Madagascar.
Déclaration des Droits de l'homme: Art. 1. «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit,. les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité publique ».

Il Y avait un « royaume»

à Madagascar au x/xe siècle

L'écriture du tome I Malagasy avait pour but primordial de mettre en évidence et d'affirmer l'existence d'un Royaume au XIXe siècle à Madagascar. Cela peut paraître simple de prime abord, cela l'est moins si l'on considère le point de vue des uns et des autres. Pour les Français, lorsqu'ils arri~ vent à Madagascar, c'est la découverte d'un système structuré, une sorte de monarchie constitutionnelle qui, si elle ne recouvre pas l'île entière, n'en domine pas moins la partie majeure et utile de l'île. Pour les Malgaches, ce Royaume est perçu de deux manières: face à l'étranger, on est fier de lui rappeler que du temps du Royaume nous étions indépendants; c'était le temps des Ancêtres. Puis entre Malgaches, si l'on creuse quelque peu, on invoque avec insistance qu'il s'agissait d'un Royaume régi par les Merina, organisé par les Merina et occupé par les Merina avec, pas toujours, le consentement des Provinces côtières qui y étaient rattachées. L'adhésion sur le terme n'est donc plus totale. 9

Ce Tome I avait pour deuxième projet de montrer la naissance et la fin de ce Royaume en utilisant un effet chronologique sur une période d'un siècle. Enfin le troisième objectif était de faire percevoir la montée en puissance d'une Religion venue de l'extérieur: le Christianisme, avec tout ce que cela implique dans le côtoiement d'un autre Culte: celui des Ancêtres. Basée sur une société multiraciale, fortement métissée, capable d'assimiler les apports humains ou religieux extérieurs toujours avec lenteur ou avec rejet dans le cas contraire, et imbriquée dans des références d'interdits, d'une vie de passage sur terre et de réincarnation, cette insertion ne s'est pas faite sans douleur.

Il y avait donc bien un Royaume au XIXe siècle à Madagascar, même si on en parle du bout des lèvres des deux côtés, et ce, à l'origine sous l'impulsion d'un homme, Andrianampoinimerina, et de son fils Radama I qui en poursuivit l'œuvre. Ceux qui leur succédèrent ne firent que végéter ou tout au plus maintiendront-ils l'acquis. Ainsi, lorsque les Français parviennent à Madagascar, trouvent-ils une île dont l'unité est inachevée, voire inexistante. Le Sud qui en occupe un tiers apparaît comme insoumis. Toute la bande ouest ne l'est guère moins. Au moment où nous allons reprendre le court du récit, il vient de se passer tout juste huit ans depuis la signature du traité franco-malgache, pendant lesquels chacun des deux partenaires, Français et Malgaches, surent avancer lentement leurs pions. Un traité qui mettait fin aux hostilités et à la guerre de 1883 à 1885 mais qui, sous forme de 19 articles, ne faisait mention à aucun moment du mot « Protectorat» ; autrement dit un traité baclé, trop rapidement signé à bord de la « Naiade » tant par Patrimonio et l'Amiral Miot que par le sieur Digby Willoughby, un anglo sud-africain qui s'était mis au service du Premier ministre Rainilaiarivony. Celui-ci lui avait, dès l'origine, attribué une délégation sans limite quant à la conduite des armes en le nommant tout simplement « General Officer Commanding the Malagasy Forces ». « Noho ny fahefana feno spesialy mikambana amin'ity izay ananako, izaho, izay manao sonia eto ambany, Digby Willoughby, General Officer Commanding the Malagasy Forces, envoyé extraordinaire sy Ministre plénipotentiaire, manamarina amy ny anaran'ny Mpanjaka Ranavalona III, Mpan10

jaka ny Madagascar ity Fanekana tsy hiady ambony ity izay nasian' ny manampahefana Frantsay sy izaho sonia tamy ny fito ambiny folo décembre, Dimy amby valo polo sy val onjato sy arivo » (dans le texte). A ce titre Willoughby avait donc pouvoir, comme Ministre Plénipotentiaire en se référant à la Reine, de signer le traité « Fanekena tsy hiady amy ny France sy Madagascar» et approuver la lettre explicative qui s'ensuivit. Alors qu'il n'y avait aucune apposition de signature de l'un quelconque des membres des ministères malgaches d'Antananarivo. Ce traité avait été reconnu comme tel, tout au moins jusqu'en 1890 sans trop de heurts. Seulement voilà, appliquant à la lettre l'acte de Berlin de 1885, la découpe de l'Afrique commence. Une Afrique morcelée en de multiples colonies et ceci sans l'avis des Africains, les grands absents. Il va s'agir pour les dits Européens de tracer des lignes de partage sur le terrain, en particulier sur le secteur SudEst de l'Afrique et l'Océan Indien. Précises pour les Portugais qui sont au Mozambique. Ambiguës pour les Français qui sont sans l'être vraiment à Madagascar. Moins précises encore en ce qui concerne les Anglais, les Allemands et les Italiens envieux et intéressés par ce grand couloir qui donne accès à l'Inde. Les Anglais sont présents à l'lIe Maurice qui leur sert d'intermédiaire, d'étape et de port d'entretien de leurs navires assurant la liaison entre le Cap et les Indes. Un ancrage sur la côte africaine leur plairait beaucoup mieux et de ce point de vue, ils maintiennent une Division navale autour de Zanzibar à défaut de ne plus surveiller les côtes de Madagascar. En fait, ce congrès faisait suite à une longue série de pourparlers depuis le congrès de Vienne en 1814. Il11lut dire que les idées en Europe sont à l'expansion territoriale, liée aux besoins d'une industrie en plein essor avide de matières premières, et une solution éventuelle à la montée démographique. D'ailleurs, c'est Bismarck qui convoqua la conférence avec l'appui de Jules Ferry. Ils reçurent immédiatement l'approbation de l'Angleterre par Gladstone: « Il est temps d'aller au-delà des comptoirs côtiers qui prévalaient tout au long du XIX. siècle» disent-ils. D'autres États, tels l'Italie, la Hollande et la Belgique emboîtent le pas. Tous ont déjà des intérêts et des positions à défendre en particulier Léopold II au Congo. Tout ceci, il est vrai, en complète opposition envers ceux, peu nombreux, 11

hélas, qui désirent former les États-Unis d'Europe. Et nous verrons par la suite jusqu'au début du xXe siècle que la bataille sévira entre ces nations pour mettre en application ces nouvelles frontières et s'attribuer les Colonies d'Afrique. Dans cette optique, le traité franco-malgache du 17 décembre 1886 s'inscrit dans un esprit de Protectorat que les Malgaches récusent d'emblée. Tout juste, admettent-ils une couverture face à une action guerrière venant de l'Étranger. Ainsi, l'article II attribue au Résident Général une fonction équivoque de représentant du Gouvernement français qui présidera aux relations extérieures de Madagascar sans s'immiscer dans l'administration intérieure des États de sa Majesté, la Reine Ranavalona III. Toko II (Art. II) « Résident izay misolo ny gouvernement ny Repoblika hitandrina ny firaharahany Madagascar amy ny fanjakana any ivelany ka tsy hisalovana ny fitondran'ny Mpanjaka ny Madagascar ny raharaham-panjakany amy ny ati-taniny. »

Une suite de Résidents sans grand pouvoir
Les Résidents s'étaient donc acheminés sur cette base jusqu'en 1890, date à laquelle se produisit un événement lourd de conséquences. En effet, de 1886 à 1890, les relations entre les différents Résidents, qui se sont succédés dans des intervalles courts, en tout cas inférieurs à 22 mois, assistés d'une escorte de quelques dizaines d'hommes, et le Gouvernement malgache sont restées excellentes. Chacun avec sa propre personnalité a tenté d'appliquer les 19 clauses du Traité dans la mesure où les partenaires faisaient un effort pour solutionner à l'amiable les quelques litiges qui allaient intervenir. Ceci parmi d'autres tâches dont la mise en place de vice-résidence à Majunga, Tamatave et Fianarantsoa. Mais le grand maître, celui qui domine et de loin les relations, est sans contexte le Myre de Vilers. De par son passé, sa grande expérience des affaires diplomatiques et ses connaissances de gestionnaire et de fonctionnaire, il était l'homme par qui passaient les demandes de conseils en matière asiatique et africaine. Préfet de Haute-Vienne, d'Algérie, puis Gouverneur de la Cochinchine, tels avaient été ses fonctions d'alors, alliés à un physique solide et une force morale à toute épreuve ce qui doit être noté lorsque l'on parle des Européens vivant en Afrique et à Madagascar. Volontaire et intè12

gre, c'était à lui que l'on s'adressait pour un éventuel avancement hiérarchique. Ainsi en 1889, Bompard, qui assurait l'intérim, se posait la question de la titularisation d'un Résident: « Si pour me nommer Résident Général on attend que j'ai le grade de Ministre plénipotentiaire j'en aurai pour deux ans au moins d'incertitude. Je ne saisis pas l'utilité du grade de Ministre que possédait Le Myre tandis que je suis très sensible aux dangers d'une situation provisoire ». En effet, les rapports étaient qualifiés d'excellents jusqu'à cette date. C'était l'époque des « bons rapports» en terme diplomatique. Ils l'étaient lors des splendides réceptions, toutes protocolaires, tant au Palais de la Reine qu'au Palais du Premier ministre ou à la Résidence qui, en ses débuts, était installée à Andohalo. Ainsi le 14 juillet, fête nationale française, faisait l'objet de festivités et de repas pantagruéliques où de nombreux malgaches Hova et Andriana étaient présents. Les musiques malgaches se succédaient accentuées par la musique de l'escorte française. Lavoisot présentait alors avec fierté les cadets malgaches qu'il était censé former en artillerie. Le soir, après un repas où les princesses malgaches conversaient avec les militaires de l'escorte et que Rainilaiarivony tout habillé de vert se félicitait d'une réception aussi franche et cordiale auprès du Résident, le feu d'artifice illuminait d'éclats brillants les collines environnantes du Palais royal. Avec le temps, Le Myre entretenait ces réceptions avec soin. A tel point que plusieurs princesses proches de la Reine l'appelait Dadabe ; reconnaissance suprême de l'amitié qui liait les Français aux Malgaches. Une sorte de Fihavanana avant l'heure. Il répondait dans la mesure de ses possibilités aux demandes de Rainilaiarivony qui allaient toujours croissantes en lui achetant par exemple du velours "'et un collier en diamant, payés par traite tirée auprès du Comptoir national d'escompte de Paris. Appelons cela des cadeaux relationnels. Les Anglais et certains colons français, qui traînaient leur oisiveté en ville en l'attente de concessions souvent longues à obtenir auprès du Premier ministre, ne voyaient pas toujours d'un bon œil toutes ces courbettes et faveurs octroyées. Tout bascule peu d'années après le départ du Dadabe. Le Myre quitte Madagascar en 1889 et est remplacé par Bompard qui essaiera à sa mesure d'entretenir cette méthode fairplay et de veiller au respect des accords en cours. En réalité, le Gouvernement malgache a admis le rôle joué 13

par le Résident sur le plan des affaires extérieures mais pour Rainilaiarivony c'est une action de second ordre. D'ailleurs, dans le Gouvernement malgache un ministère des Affaires étrangères dirigé par Andriamifidy secondé par Rainizafimanga fonctionne toujours. Force lui a été de constater toutefois que Willoughby en Europe, en 1886, n'a pas été reçu en tant qu'Ambassadeur. De même, les postes de Consuls en Europe n'ont pas été renouvelés; la France étant chargée de représenter Madagascar à l'extérieur. Ainsi Proter en Angleterre et Lemière à l'lIe Maurice n'occupent plus ces fonctions. L'heure du partage de la zone d'occupation dans l'Océan Indien a donc sonné. La convention signée, le 5 août 1890, entre les Anglais et les Français définissait d'une façon précise les attributions de chacun et les limites d'action. « Nous, les Anglais, nous nous installons dans cette partie Nord de l'Océan Indien, à Zanzibar et Pemba, et on élimine du coup la prépondérance des Arabes à travers leurs activités commerciales et leur influence religieuse et linguistique (Swahili) sur l'Afrique. A vous, les Français, nous reconnaissons alors une prépondérance sous forme de Protectorat envers Madagascar et son environnement ».

L'année 1890, Madagascar

date

charnière

dans

l'histoire

de

Ainsi, cette date de 1890, allait être une date charnière de l'entre-deux-guerres à Madagascar à partir de laquelle les relations franco-malgaches vont devenir tendues. Les Malgaches vont se sentir quelque peu trahis par les uns et les autres. Les Français, a contrario, vont être poussés à agir d'une façon plus nette en faveur d'une présence forcée, d'autant que les Allemands à leur tour, le 17 novembre 1890, complétaient l'arrangement dit « Héligoland» en s'octroyant la surface continentale d'Afrique du Prince d'Oman, ainsi que l'lIe Mafia plus au Sud. Ce, à un moment où précisément Rainilaiarivony perd un de ses fils et passe de maladies en rechutes. Les guerres tribales reprennent leurs droits ancestraux dans le Sud, ce qui entraîne Ramahatra à intervenir. Les colons-aventuriers ne sont plus protégés, d'où les vives protestations de la Résidence française. Les informations que le Premier ministre reçoit des Gou14

verneurs des grandes provinces sont significatives tant du Betsiléo que du Boina. C'est la naissance d'un véritable fahavalisme. Une forme d'opposition au Royaume, embryonnaire dans ces débuts, mais qui va s'amplifiant au fil des mois et très proche d'un grand banditisme organisé. Il lui faut protéger l'Imerina et affermir les prérogatives des Gouverneurs des six districts à défaut de ne pouvoir tout embrasser. Les incidents ne vont donc pas manquer de se manifester durant les cinq prochaines années à tel point que les Jésuites demandent à Ribot, ministre des Affaires étrangères français, cent révolvers d'ordonnance et 6000 cartouches afin de pallier à toute éventualité agressive lors de leur déplacement en Imerina. A tel point que l'escorte militaire française demande à être renforcée après les élucubrations de certains de ces membres. Rappelons l'incident de 1889. A cette date le comportement de cinq soldats français sous la conduite de Clément avait provoqué des dégats et des dégradations si importants en une seule nuit, qu'il avait fallu tout le tact de Bompard pour qu'une explication valable soit retenue par Rainilaiarivony. Énivrés chez le Mauricien Chauvin, ils avaient lâché tous les bœufs destinés à la boucherie, détérioré un escalier menant à Faravohitra, jeté des mottes de terre dans un puits, des pierres dans les fenêtres, démoli des boutiques à Ambanidia, pour s'arrêter enfin, après avoir précipité dans le ravin d'Ampahamarinana trois des canons alignés dans la rue qui mène à Andohalo. Inutile de rappeler la valeur sacrée qu'attachent les Malgaches à ces canons. Le Premier ministre a d'abord cru à un coup monté par ses fils : l'un de sa première femme, Rainizanamanga, et l'autre de sa deuxième femme, Rajoelina, et ceci au profit de Ravoninahitriniarivo, l'ancien ministre des Affaires étrangères exilé à Ambositra. Il avait aussitôt convoqué le peuple et dans un grand kabary, ceint du lamba rouge (landy), il leur avait tenu un discours indigné annonçant que les coupables seraient mis à mort. Peu à peu, cependant, son service de renseignements, faisant correctement son travail, avait obtenu des éléments venant de la Résidence. Il comprit alors que les militaires de l'escorte étaient en cause. Bompard, prenant les devants, lui avoua la vérité. Il reconnaissait la culpabilité des cinq hommes à qui il avait infligé une peine de soixante jours de prison et un renvoi sur Diégo-Suarez dont ils dépendaient sur le plan militaire. Rainilaiarivony ne tenait pas, autant que le Résident, à 15

ce que cette affaire s'ébruite pour des raisons évidentes et plus encore pour éviter un scandale... On en était resté là. Il serait surfait de rappeler tous les litiges qui ont opposé les Malgaches du Royaume aux Français présents à Madagascar pendant cette période de l'entre-deux-guerres. Ils furent nombreux et allèrent croissants, c'est vrai. Quelques-uns ont été évoqués dans le Tome I «Malagasy». Nous aurons l'occasion d'y revenir par la suite. Nous voudrions sortir de ce cadre et évoquer trois autres thèmes qui nous paraissent encore plus incidents et qui n'ont pas reçu suffisamment de développement: l'arabité, les sectes et les armes.

Un cône d'influence

arabe et indien au sud de Zanzibar

Nous avions souligné toujours dans le « Tome I », la présence d'un cône d'influence musulmane dont la pointe partait de Zanzibar. En réalité, cette influence s'étend bien audelà sur une plus grande surface et beaucoup plus en profondeur. Tous les rapports des explorateurs anglais concordent. Une colonisation arabe à partir de Zanzibar est en marche et les Anglais, toujours clairvoyants, constatent qu'elle grignote du terrain depuis le début du XIXe siècle. En effet, si l'activité arabe est uniquement commerciale dans un premier temps, accompagné d'une intense activité de traite, en 1890 ce stade est largement dépassé. Les Arabes maîtrisent et contrôlent toute la côte Est de l'Afrique devenue Zone Swahili et déjà, ils s'aventurent et pénètrent vers le centre de l'Afrique dans la région du lac Victoria. Vers le Sud ce stade est plus avancé. Au-delà des Comores musulmanes, on peut dire que toute la côte ouest de Madagascar, de Analalava à Morondava, est sous contrôle arabe; à tel point que, même si des accords de bon voisinage existent entre eux, les roitelets malgaches du Boina et de Maintirano sont obligés de se retirer à l'intérieur des terres, parfois à plusieurs dizaines de kilomètres. Les boutres arabes, arborant tantôt le drapeau rouge, ou bleu, blanc, rouge français, certains en effet sont francisés, se dirigent surchargés d'esclaves vers Zanzibar ou vers Mascate en Oman. Quand ce ne sont pas des chargements considérables de poudre en échange de peaux, cuirs, fruits et riz. Zanzibar devient un point central d'une activité intense, contrôlée par les Arabes, auprès desquels les commerçants indiens du Gudjerat prennent appui. 16

En effet, bien plus surprenante encore est la position qu'occupent les Indiens principalement à Zanzibar et à Pemba. Si les Arabes sont maîtres des lieux sous la direction du Prince d'Oman, l'Imam de Mascate, assisté d'un Gouverneur local, les Indiens maîtrisent toutes les transactions. Pour la plupart, ce sont des Banyans venant du port de SuraL Le capitaine anglais Smee, qui se trouvait déjà au début du XIXe siècle à Zanzibar décrivait la situation comme suit: « les principaux articles d'exportation sont les esclaves, l'ivoire, les noix de cocos et un peu de stupéfiants. Le nombre d'esclaves envoyés à Mascate, Surat et en Ile-de-France, avoisine au bas mot les 10 000 par an. En retour, les Indiens ramènent des habits de Surat et de Cutch (dungaree), du fer, sucre et riz de Bombay.» Lord Salisbury lors de son deuxième mandat déclarait, dès le 20 décembre 1890, « Expirience has shown... that no ships, no coast-police can effectually stop the traffic and that the remedy is the establishment of interior stations and the constructions of roads and specially of railways which will provide cheap and safe transport. .. » Tout ce commerce et échange aux mains des Indiens en accord avec les vœux des Arabes et du Sultan Seyyid Said trouvaient, dès le milieu du XIXesiècle, son apogée dans leur esprit de commerçants innés. Ce qui les conduisait inexorablement à une position de banquiers ou de prêteurs de monnaies, facilité en cela par un traité commercial conclu avec les Anglais. Un Consulat fut désigné avec l'arrivée de charpentiers, maçons et laboureurs. Sir Battle Frère écrivait et ajoutait à Lord Granville: « ... of this capital of £ 434 000, invested by one Indian firm alone, about 60 000 had been advanced in various ways to the Sultan of Zanzibar and his family, a rather larger sum to Arabs and natives, all slave-owners and most of thems slave-dealers, was little less than 20000 £. This sum had been lent and advanced in various and personnal, and on various kinds of security... As far as I can judge, the capital employed in African trade and banking by this one family must be reckoned by million of sterling. Other Indians firms are said to be doing business on a similar scale and doctor Kirk calculates the British Indian capital now invested in Zanzibar island alone at no less than 1 600 000 £... » Autrement dit, tout du cargo d'import au cargo d'export passe entre les mains des Indiens et des Arabes, auxquels il 17

faut ajouter la traite. La traite constitue une part importante de l'activité d'échanges. Zanzibar est bien en cela le plus grand marché d'esclaves du secteur, et les Arabo-Indiens directement ou indirectement y sont connectés. Principalement les musulmans Banyans de Cutch qui rentrent en relation directe avec les chefs de tribus du Continent ou avec les Arabes qui reviennent du Mozambique ou de Madagascar. Indirectement, car les Banyans leur fournissent les fusils et la poudre qui sont nécessaires à la capture d'esclaves et qu'ils achètent à bas prix aux Américains et Européens. Associé ou complice, tout ce petit monde prospère, s'enrichit au détriment d'une masse endettée, et, avec l'aide d'agents disséminés tout le long de la côte Est d'Afrique et la côte Ouest de Madagascar, l'empire Arabo- Indien prend naissance en accumulant ses richesses dans les entrepôts. Stanley, l'explorateur anglais qui arrivait à Zanzibar après un périple en Afrique relevait à l'époque: «The Banyans is a born trader, the beau-ideal of a sharp money-making man. Money flows to his pockets as naturally as water down a step... » L'argent appelle l'argent; le clou de girofle (clove, karanfuI, frasilas), qui avait été introduit à Zanzibar et Pemba par les Français, en est un exemple. Ce produit recouvre maintenant toutes ces îles tant et si bien que 90 070de la production mondiale en 1894 provient de ces lieux. Si à l'origine le monopole des plantations et la vente des clove-stemps étaient entre les mains des Arabes, il s'avère en cette fin du XIXe siècle que tout soit passé entre les mains des Indiens. Lié à leur vie prodigue et à leur imprévoyance, les Arabes ont eu, de ce fait, quelques ennuis financiers les obligeant à se tourner vers ceux qui détenaient des liquidités. A quel prix! Tout fut très vite hypothéqué, acheté pour des sommes dérisoires. Sur le plan légal, rien ne s'opposait d'ailleurs à ces transactions et acquisitions, car 80 % des Indiens vivaient à Zanzibar dans leur résidence principale et étaient installés depuis plusieurs générations, pour certains, près de leurs magasins regorgeant d'étoffes et produits divers.

Une colonisation

arabe en marche vers Madagascar

L'influence arabe et zanzibarite à Madagascar et sur les côtes d'Afrique est telle qu'elle touche à la connaissance des langues, aux techniques de navigation, aux attitudes vestimen18

taires (rappelons-nous les habits portés par les Roitelets et Reines de la côte), à la fabrique des ustensiles et poteries, aux travaux sur les métaux. L'influence est plus grande encore lorsqu'elle touche le spirituel, le médical et les systèmes politiques. A l'orée du xx. siècle, la question qui émerge est la suivante: sommes-nous en présence d'un fond arabe? De la pose d'une première pierre musulmane sur la côte en vue d'une progression coloniale même si elle s'effectue sous la couverture commerciale dans l'instant? A cette question nous répondrons « oui ». Une invasion coloniale à terme débute toujours de cette manière. D'abord, les pionniers, explorateurs et commerciaux parcourent la nature, viennent ensuite les sédentaires artisans et religieux avec leurs comptoirs et établissements, enfin arrivent les vrais envahisseurs. Nous reprendrons ici une phrase de Léon « Les colons musulmans métissés par de nombreux croisements avec les femmes malgaches, s'installèrent à domicile fixe à Ambanoro près de Hellville où ils se firent courtiers ». Déjà en ce lieu, la langue Swahili prédomine. Il existe donc un fond arabe, un fond islamisé à Madagascar, renforcé par l'arrivée d'Indiens et de Comoriens qui en d'autres temps pourraient être utilisés en vue d'intrusion plus massive de l'Islam. En fait l'Islam part à la conquête de l'Afrique. Les Européens, conscients de l'ampleur du problème, vont essayer d'enrayer momentanément cette avancée par la convention de Zanzibar, par la chasse aux boutres arabes, par l'arrêt de la traite d'esclaves. Ce point revêt une grande importance et s'inscrit à une bonne place parmi les multiples raisons qui poussent les Européens dans leur pénétration vers cette région. En réalité, c'est tout le pourtour du canal de Mozambique qui est imprégné à partir de Zanzibar: Swahili en bordure de l'Est-Africain, Antalaotra en bordure Nord-Ouest de Madagascar avec les Comores musulmanes au centre. Ceci entraîne une seconde question. Y a-t-il un développement ou une régression? Sommes-nous inversement en période d'absorption de cette présence musulmane par les Malgaches? Nous connaissons la propriété des Malgaches à digérer les apports extérieurs. Nous répondrons ici avec beaucoup plus de nuances. A la fois, nous serions tentés de répondre « oUI », en 19

regardant les islamisés du N-O de Madagascar ou Antalaotra (tse) qui n'ont en fait conservé que certaines coutumes, vêtements et techniques de constructions. Il n'y a pas islamisation majeure ou mahométisme pur. Il n'y a pas croissance majeure par rapport au début du siècle. Cela peut aussi se vérifier par la présence des mosquées qui, autrefois construites en durs, ne sont plus de simples hangars ou cases recouvertes de végétaux. Les mosquées qui reflètent leur présence passée, construites dans un premier temps dans les petites îles avoisinantes, tombent en ruine. « Ces rectangles et leur mirhab ainsi que les petits bassins réservés aux ablutions associés aux tombes et tombeaux avoisinants forment des sites, nécropoles, enclos et vestiges qui laissent voir l'extinction des rites originaux» dira P. Vérin. A la fois nous répondrons par la négative, car le retrait des Reines et des Roitelets malgaches tout au long de cette côte à l'intérieur des terres laissent présager d'une position dominante des chefs arabes à la recherche du Pouvoir dans ces petits ports de l'Ouest. Mieux, ils deviennent les maris des Reines locales sous le nom de « Biby » avec un rôle de ministre et d'interprète à la fois afin d'assurer les échanges commerciaux avec l'extérieur. D'autre part, le Royaume Sakalava n'a plus la force et l'impact d'antan. Il se scinde de plus en plus, augmentant d'autant sa faiblesse. Mieux encore, Maintirano devient et est devenue un haut lieu où la présence arabe est évidente. EUe s'est propagée en réalité bien au-delà à l'intérieur des terres. C'est une région entière qui s'étend de la rivière Demoka jusqu'à la rivière Andranolava, au Nord, qui est acquise à la langue Swahili.

Schisme et secte s'ajoutent

au christianisme

Le deuxième point que nous voudrions souligner est l'apparition d'autres croyances, et la modification de la pensée en généraL Nous avions vu dans le Tome I comment le christianisme s'était inséré progressivement dans ce monde malgache pourtant imprégné d'animisme et un tant soit peu d'islamisme. Apparaissent ensuite des dissidences tant des Catholiques que des Protestants malgaches. Ces derniers voulant prendre en main leur propre Église: la Tranozozoro. Comme si cela ne suffisait pas, voilà qu'apparaît une secte, la Franc-Maçonnerie, dont l'influence en France est déjà grande; eUe pénètre tous les milieux dirigeants français. 20

Nous citerons l'exemple suivant qui illustre à la fois les affrontements naissants de ces religieux et la libre-pensée, mais aussi l'inopérante activité des tribunaux qui ont à régler des litiges de tous ordres inter-communautaires. Citons en effet le jugement sur lequel le tribunal franco-malgache avait à se prononcer, ce 18 février 1891. Iribe qui était Maçon du 33e degré avec son ami Rigaud, avait placé d'Analakely à Andohalo des affiches imprimées en trois langues, incitant les gens à venir les rejoindre dans la loge franc-maçonnique créée depuis six mois environ. Le Jésuite Cazet, vicaire apostolique d'Antananarivo, avait très mal vu l'apparition de la secte et en chaire avait publié une encyclique portant condamnation des doctrines des Francs-maçons, ceci accompagné d'une petite brochure intitulée « Ny Framasoa ». La loge, d'obédience anglo-saxonne, se composait alors de huit membres où se mêlaient Anglais, Américains et Français soit: Guinard, Poupard, Canon ville, Hanning, Mithridate, Doerrer, Iribe, et Rigaud déjà nommés. Ils s'estimèrent diffamés et portèrent l'affaire devant un tribunal constitué en toute hâte par le Résident Bompard et dans lequel on observait la présence de Daumas, Résident-adjoint, consul judiciaire, et aussi Franc-maçon, Delhorbe agent du C.N.E.P. et enfin Cadière, marchand. Ce tribunal avait condamné Cazet à 1 000 francs d'amende et 10 000 francs de dommages et intérêts envers Iribe entrepreneur de fours à chaux et Rigaud, Ingénieur en chef du Gouvernement Malgache, tous deux des Francs-maçons de la loge n° 310 d'Imerina. Lors d'une affaire de cette importance, le jugement était renvoyé devant la cour d'appel d'Aix qui confirmait ou infirmait le verdict. Le jugement du 5 août 1892 rendu à Aix confirmait donc la demande d'Antananarivo en précisant toutefois qu'il faisait une distinction entre le terme « notoire» attribué à Rigaud et Iribe, alors qu'il réservait le terme « d'obscurs» pour les autres plaignants: « que la notoriété publique de leur titre de Franc-maçon avant l'instance actuelle n'a pas été établie d'une façon suffisamment claire par les débats, il y a lieu alors de repousser les demandes des six autres membres ». Ne l'oublions pas, il y avait déjà 24000 maçons français, soutenus par 157 députés à la Chambre française. Le journal l'Univers, quelques jours plus tard, situait assez bien le débat en relatant « Notre Loge-sœur de l'Île de Madagascar 21

a eu à soutenir contre les Jésuites un de ces combats qui ont vivement impressionné tous les Maçons du Continent ».

Une justice à deux vitesses
Comme on le voit, les Européens présents en Imerina, sur la côte Est et Ouest, ont à répondre de certaines de leurs excentricités devant les tribunaux créés à cet effet, et en particulier à Tamatave, Tananarive et Majunga. A l'origine du Traité et lié à l'article 4 il avait été convenu d'établir ces Tribunaux de Première Instance dans ces trois villes importantes. Dans la pratique, cela n'avait pas été réalisé, étant donné les « bons rapports» qui existaient avant 1890. Les heurts de plus en plus nombreux à partir de cette date amenèrent à revoir leur existence et Lacoste avant sa montée vers Tananarive, en remplacement de Bompard, assure la première ossature à Tamatave en 1892. Ceci entraînant celà, les plaintes s'accumulent et forment des dossiers impressionnants d'autant que les Anglais et Allemands dépendent de ces «dits» Tribunaux. Dû à cette jeunesse de fonctionnement, les groupes de pressions, qui avaient souvent gain de cause auprès des Tribunaux mixtes où siègeaient le Résident ou son représentant et un juge malgache, agissaient ou désapprouvaient certaines sentences en le faisant savoir dans les journaux locaux européens. Quant au Juge de Tamatave, même si celui-ci provient du sérail, il n'a pas non plus force loi face au Juge malgache délégué de Tananarive. De même, les actes et délits commis par les Américains relèvent toujours d'un tribunal autonome et indépendant américano-malgache. En revanche, les Malgaches dépendaient exclusivement des Tribunaux malgaches qui appliquaient le code des 305 articles et ses sentences: le paiement en piastres, la fourniture des bœufs et la peine des fers suivant le degré de la faute commise. Règlement des gouverneurs de l'Imerina avec un support efficace: le code des 305 articles ici. Règles relevant des Résidents là, pour les Européens qui observent la mise en place de ces tribunaux avec inquiétude, d'autant que jusqu'à ce jour, sans foi ni loi, ils se mouvaient dans un milieu où ils étaient les maîtres n'ayant à répondre devant aucune instance officielle d'un quelconque de leurs actes. Dans ce contexte, le Gouvernement malgache a, tant bien 22

que mal, maintenu un ordre relatif sachant que des bruits ou rumeurs (Tsaho) circulent sur l'imminence d'une intervention armée française. Des soldats malgaches parcourent la ville d'Antananaviro sans laisser entendre par cela qu'il y aurait un quelconque début d'anarchie ou une guerre civile en préparation comme on le prétend si souvent. Malgré son âge avancé,63 ans, Rainilaiarivony, vissé sur son piédestal de Premier ministre, à vie semble-t-il, concentre toutes les affaires entre ses mains. Le Gouvernement qui est en place, savamment dosé en matière de Tsimiamboholahy et de Tsimahafotsy, côtoie les Andriana et les Maint y non moins savamment répartis dans leur ministère. Le Premier ministre avait su s'allier les uns et les autres et saupoudrer ce Gouvernement d'hommes représentant les différents Ordres ou Dèmes de l'!merina.

Madagascar,

un pays en armes

Le troisième point que nous voudrions développer est l'affaire des armes entrant à Madagascar. Rainilaiarivony s'y est toujours intéressé. En vue de la guerre 1883-1885, il avait accumulé des lots qu'il a encore en sa possession. Depuis, graduellement, des armes modernes et munitions continuent de rentrer. Les Français vont alors s'interroger. Pourquoi tant d'armes? S'agit-il d'une pure défense intérieure? S'agit-il d'une avancée hors du Royaume ? Ont~elles pour but de reculer les limites de celui-ci vers les Sakalava par exemple, vers Maintirano en particulier? Toujours est-il que du simple intérêt comme le montre la lettre du 30 août 1889 qui nous apparaît des intentions du moment: « Faly aho, raha ilazanao raha mba ho azoko atao, ny hahazo iray amin'ilay basy Frantsay vaovao, kasaina hotanan'ny miaramila ankehitriny ». Il va de soi qu'aucun échantillon du fusil dit « Lebel» n'a été livré. Entre temps, il est passé à des achats beaucoup plus concrets. Et c'est ici que va intervenir le regard étonné des agents du C.N.E.P., des agents des Résidents, des agents malgaches côtiers qui, par leurs rapports, vont décrire la montée de ces armes vers le centre du Royaume. On n'insistera jamais assez sur le fait que Madagascar est un pays en armes (fusils à poudre, sagaies courtes et longues) et ce du Nord au Sud. Armes venant des Arabes et des Turcs pour les côtiers. Armes 23

venant de l'Europe ou des États-Unis pour le Royaume, quand ce n'est pas un mélange des deux provenances. Citons pour exemple une arrivée significative à Vatoman dry sur la côte Est. Sebille, un agent de Langrige and Co de Londres, recevait un message transmis par la compagnie des Paquebots à vapeur « Union Line », par lequel un vapeur anglais « Wooler » allait arriver. En effet, le capitaine Leisk amenait, le 6 avril 1893, et ancrait le « Wooler » en face de la rade de Vatomandry, au-delà des récifs. Les quatre chalands de 4 à 5 tonneaux de la Maison Procter Brothers, sans interruption, durant 52 heures, après 30 allersretours, rassemblaient toutes les caisses à la douane et rechargeaient au fur et à mesure le fulmicoton à destination de l'île Maurice, deux jours plus tard. Les caisses d'armes qui comprenaient 36 caisses-canons, 36 caisses-affûts, 36 caisses-roues, 100 caisses-obus portant les inscriptions Hotchkiss and Co Paris, repartaient après un partage équitable vers Tanimandry où se trouve le fort merina en retrait par rapport à la côte, puis vers Antananarivo, sous la direction de Parrett, un Anglais qui avait la nationalité malgache et qui était également Directeur de l'imprimerie royale. L'autre convoi de Tanimandry bifurquait vers Ranonandriana pour rejoindre Soanierana-Farafaty à l'Ouest de Tamatave, encore appelé Toamasina. C'est Ratsitokana qui commandait les Betsimisaraka requisitionnés d'office pour cette corvée. Ce n'est pas moins de 2000 porteurs recrutés à Mahanoro pour les uns et à Foulpointe pour les autres qui avaient été nécessaires au portage. Citons également la venue près des ports de la côte Est du bateau « Rohl » qui, refoulé, était obligé de décharger sa cargaison de poudre, 23 000 kg, au Natal en Afrique du Sud, ce 17 août 1893. Citons enfin les cheminements utilisés par les vendeurs d'armes. Des circuits bien sinueux, qui ne reculent devant aucune barrière tant des douanes que des lois sévissant dans les pays traversés. A Nosy-Be qui est, rappelons-le, Colonie française, il est noté sur les dix derniers mois et ce, en octobre 1893, des lots de caisses impressionnants compte-tenu des besoins réels de l'île en ce domaine. Pas moins de 500 caisses qui, il est vrai, pour beaucoup d'entre elles, contenaient de la poudre mais aussi des fusils et des cartouches. Deux Maisons allemandes Oswald et Cie et la Cie Africaine sont concernées ainsi que deux Maisons françaises Rou24

vier et Fouquet. Mieux encore, on n'hésite plus à utiliser le Port de Marseille pour les transbordements, afin d'entrer ces armes plus facilement dans l'Océan Indien. Moyen qu'utilise le navire anglais « Ramanul », venant d'Anvers en transbordant deux caisses de cartouches marquées H.G.L. 61/67 sur le navire « Sindh » dédouané, en partance vers Nosy-Be. Après interception, il s'avère en fait que ces cartouches dites de «chasse» sont des cartouches de guerre pour fusils Remington. Autre exemple: le vapeur « Zanzibar », toujours en direction de Nosy-Be et toujours fin 1893, débarque dans cette île 32 caisses d'armes, 13 caisses de cartouches, 3 caisses de capsules, 1 caisse contenant une mitrailleuse Hotchkiss, 8 000 barriques de poudre et enfin, 125 caisses de poudre dite « spéciale ». Après vérification, il est prouvé, une fois de plus que l'on a affaire à des fusils à pierre ou à piston, mais contenant surtout des Snyder et des Winchester ainsi que des révolvers de précision. Le tout doit être remis, invoque-t-on, à un commerçant indien qui jure ses grands dieux vouloir les livrer sur la côte Ouest seulement aux Sakalava. A ce stade les Français commencent à prendre conscience de l'échelle et de l'importance du trafic. Une enquête est ouverte et l'on s'aperçoit alors que la partie des armes les plus sophistiquées est revendue à des Gouverneurs Merina. On apprend même qu'un Gouverneur Merina d'Ampasindava a passé directement une commande appropriée à la maison Oswald. François, l'administrateur de Nosy-Be, avertit, dès le 30 novembre 1893, le Ministère des Colonies que des armes viennent d'arriver à Nosy-Be, à destination de Moinard représentant la Maison Lambert et successeur, à Diégo-Suarez. Mais aucune législation en vigueur ne permet d'intervenir. Un arrêté avait bien été rapporté en juin 1890 qui était resté sans effet. François n'avait jamais reçu d'instructions précises quant à son application. Ce trafic d'armes va donc continuer sans que personne ne puisse vraiment s'y opposer pendant l'année qui va venir. Ceci nous invite à reprendre le récit en 1894 ; année qui concrétise cette avancée arabe et indienne, cette rentrée abondante des armes, ce trafic que l'on ne peut dissocier de la traite en vigueur et cette incidence politico-religieuse sur laquelle nous aurons l'occasion de revenir.

25

Janvier

Avril

1886 : Traité qui met fin à la guerre 1883-1886 1886 : Arrivée du premier Résident: Le Myre de Vilers

Novembre Janvier

1886 : Grande fête 1887 : Les Français

rituelle évacuent

malgache:
Tamatave

le Fandroana
(Toamasin..)

Mars Aout

1888 1888

: Le Myre rentre : Insurrection

en des

France, Larrouy Makoa soulevés

le par

remplace Ratsysahany

et

Knott

à Majunga

Mars
Avril Juillet

1889
1889

: Mise en place
: Distribution

des Gouverneurs
de larges

concessions

de l' Imerina
aux

Européens

1889

: Soulèvement

des Mahafaly

et Antanosy

Mai 1890

: Ramahatra

se rend

à Tuléar:

une action

efficace

Aout 1890 : Convention de Zanzibar

(Accord entre

Français

et Anglais)

ZONE CHARNIÈRE

,

Février 1891 : L' Ambohimanga s' apprê te à attaquer Maintirano Mars 1891 : Mort du fils de Rainilaiarivony Fin 1891 : Un impôt nouveau But: Achat d'armes Janvier 1892 : Maladie de Rainilaiarivony Complot Rajoelina-Kingdon Aout 1892 : Un croiseur anglais longe les Mai 1893 : Arrivée d'armes à Vatomandry Fui te et désertion des Betsimisaraka Action croissante des Fahavalo dans le Boina Juin 1893 : Versement difficile de la semestrialité de emprun t I' Aout 1893 : Exil d,es participants au complot Kingdon expulsé Les Bara attaquent Ikalamavony
Suite

du récit

à partir

de Janvier

1894

(Tome II)

l'ENTRE

DEUX-GUERRES
AMBiGuË

I

ÉPDGUE

CD

26

CHAPITRE

PREMIER

A la recherche du prétexte d'invasion. Le faux protectorat. L'entrée massive des armes.
... N'exigez pas de nous, de faire de notre attachement à la France, le prix de notre infidélité à Madagascar... »
«
Discours: J. RABEMANANJARA.

La province

de l'Est:

le refus d'adhésion par la fuite

Il est une région de l'île qui reflète assez bien les problèmes sous-jacents et les oppositions naissantes à l'intérieur du camp Merina. Il s'agit de la province de l'Est, la province des Betsimisaraka, le pays des Tanindrana. Rainilaiarivony laisse une très grande liberté d'actions aux chefs des provinces côtières. De ce fait Rainandriamampandry XV.H, Gouverneur de Tamatave, se charge lui-même de faire régner l'ordre chez les Betsimisaraka en adoptant envers eux un discours bienveillant dans bien des cas, mais parfois très ferme face à l'action de certains de ses lieutenants. Ainsi lorsqu'il a écho des exactions commises par Rantoandro, il lui fait adresser, le 1erjanvier 1894, une lettre de semonces par deux juges: Andriamanantsiety 11 H et Rainisoa 9 H, avec quelques explications de modérations supplémentaires. Ce Rantoandro, commandant du fort Mahavelona, avait toujours donné du fil à retordre au Komandy Lehibe de Tamatave. Il faut dire aussi que Foulpointe est le lieN des noyaux durs Betsimisaraka, qui se sont, de tout temps, opposés à la présence des Merina dans le secteur. Situés près de 27

Fénérive, terme final de la piste d'Ambatondrazaka vers la mer, avec pour image l'île Ste-Marie, les Betsimisaraka du Nord subissaient l'influence à la fois des Français tout proches et des Sihanaka qu'ils rencontraient lors des portages incessants sur la longue piste vers Antananarivo. La seule solution possible pour les Betsimisaraka est le refus d'obéissance par la fuite à l'intérieur des forêts humides. Une telle subsistance dans un contexte de pénurie de riz chronique compensée par la seule cueillette en forêt du miel, des tubercules, et des fruits entraîne inévitablement des épidémies de variole et des maladies liées aux parasites, qui déciment la population. Ce n'est pas surprenant alors si Rantoandro depuis deux ans signale que plus aucun navire ne vient dans les parages pour chercher du riz, bœufs ou échanger des marchandises. Au demeurant, il est amené à exercer des pressions sur la population, à descendre dans l'arène pour obtenir les impôts, les redevances et les corvées exigés et attendus par le pouvoir centralisateur. Certains Betsimisaraka, proches des Merina, n'hésitent pas à passer par-dessus la tête de Rantoandro et s'adresser directement au Premier ministre, lui décrivant les malveillances et incartades encourues, et les sommes prélevées excessives. C'est ici que Rainandriamampandry joue vraiment son rôle de conciliation. Il veut à tout prix s'attirer les bonnes grâces de ses administrés tout en adoptant une attitude ferme, et tout en ménageant les susceptibilités des uns et des autres. Mais il est conscient que pour pouvoir jouer ce rôle il faut avoir connaissance au minimum des différents litiges. Dans la plupart des cas ces desiderata n'arrivent plus jusqu'à lui.

De mineurs, les incidents deviennent

majeurs

A Antananarivo, les incidents se multiplient avec les Français. Ceux-ci, le plus souvent, vont et viennent entre leurs parcours en brousse et leurs demandes de concessions auprès du Premier ministre, hors leurs quelques voyages en France consacrés à la recherche de capitaux qui leur manquent généralement au départ. Ces séjours prolongés à Antananarivo, dans l'attente de l'accord de Rainilaiarivony, les rendent vulnérables d'autant que conformément à leur individualité, ils vivent disséminés dans la ville, parfois auprès de femmes malgaches qui acceptent avec empressement de les héberger. A 28

ce titre, ils sont à la merci des provocations, et savent en créer s'il le faut, sachant qu'ils ont l'entier soutien du Résident Larrouy. Les Anglais en comparaison, vivent rassemblés et assez soudés autour de leurs temples et missionnaires de la L.M.S. et F.F.M.A. Durand, l'un de ces Français, a entrepris un élevage de pigeons qu'il pense utiliser afin d'envoyer des missives dans n'importe quel point de l'île, ce qui ne manque pas d'éveiller l'attention de Rakotomena. Celui-ci considère cette activité comme dangereuse et qui pourrait se retourner contre les Merina dans le cas d'un conflit. D'une manière générale, ce moyen de liaison pourrait très bien être utilisé comme un service futur d'informations générales et de renseignements militaires. Il faut dire que Rakotomena entouré de ses fidèles partisans, souvent à la tête de bandes dites « Tontakely », sillonne les rues et est à l'affût de tous procédés qui viendraient envenimer la situation. Il s'estime, de par sa descendance, être le dauphin légal de la Reine. Cette descendance par les femmes, dite utérine, lui revient de plein droit le cas échéant, puisqu'il est le fils de Rasendranoro, sœur de Ranavalona III.

L'escorte française

et son épineuse présence

L'escorte militaire, qui est chargée d'accompagner et de protéger le Résident français lors de ses déplacements, contribue largement à créer un climat de tension. Un soldat de l'escorte, ivre, état qui semble assez fréquent, vient de provoquer des dégats à Andohalo. Ce n'est pas la première fois que l'escorte fait parler d'elle. Chargés d'assurer cette présence indispensable de protection, ces 45 hommes, devenus très vite près d'une centaine depuis quatre ans, ont toujours été livrés à eux-mêmes et éloignés d'un contexte militaire. Inactifs, n'imposant aucunement leur force, ils ont fini par signaler leur présence comme une tâche hostile, ou considérée comme telle par la population de la ville d'Antananarivo. Ainsi dans le moment, ils sont conspués ou moqués par les gens de la rue lorsqu'ils se rendent à leurs très rares séances d'entraînement dans la campagne environnante. S'il est facile d'occuper 45 hommes dans des postes d'officier, sous-officier, médecin, ordonnance, infirmier, cuisinier, tailleur, cordonnier, armurier, barbier, cela devient beaucoup plus critique avec un effectif qui double en hommes; la moi29

tié est désœuvrée. Leurs séances d'entraînement en campagne ne font qu'irriter les Malgaches et Rainilaiarivony en particulier, car dit-il, « contraire aux clauses du traité en cours ». La relève se fait tous les 3 ans et la plupart sont des jeunes du contingent, inexpérimentés dans cette tâche particulière, perdus dans un environnement non favorable. Pourtant leur arrivée dernière a fait grand bruit à Antananarivo. Tout feu, tout flamme, la relève, dès Tamatave, est remarquée par son enthousiasme à manœuvrer. Il est difficile de les retenir sur la piste qui franchit la forêt de l'Est. Sans Filanjana ni porteurs, ils arrivent après 10 jours, à raison de 35 km par jour, dans Antananarivo, musique en tête et accueillis avec joie, mais aussi surprise, par la foule présente. En haut lieu, cette démonstration, non protocolaire, est très mal perçue; on a détruit la légende qui consistait à montrer aux Malgaches un soldat français affaibli et malade des fièvres dès son arrivée. Ici point de malade, point de retardataire. Cela alerte les esprits: comment est-il possible à des militaires étrangers de monter à Antananarivo en 10 jours avec armes et bagages? Du coup, l'officier est congédié et renvoyé sur Diégo-Suarez. Le capitaine Lamolle et le lieutenant Martinie, fils du Général, viennent le remplacer.

Les armes continuent

de rentrer à Madagascar

Le 15 janvier 1894, une activité fébrile règne autour de Vatomandry. Des porteurs ou mpilanja sont rassemblés depuis plusieurs jours en vue d'un fanompoana ou corvée de portage, et attendent des directives. L'affaire doit être d'importance car le Gouverneur du lieu a déjà rassemblé plus de 1 000 hommes. En effet, entre la barre due aux récifs et la terre, les Manamboninahitra ou ,officiers Merina dépêchés de Tanimandry, rassemblent les quatre chalands pontés disponibles et prêtés par les Anglais. On attend en fait les 12 pièces ou canons qui auraient été démarchés par M. Walford, courtier à Anvers, avec un embarquement à Hambourg, Brenne, Amsterdam ou Anvers; personne n'en est sûr. L'achat avait été fait auprès de l'usine d'Essen et les armes légères proviendraient de la fabrique Dérith. Des fonds auraient été envoyés en règlement de l'achat. Vatomandry a pourtant un agent du C.N.E.P. sur place, mais qu'à cela ne tienne, la Division navale française ne peut 30

couvrir tout le pourtour de l'île avec 3 à 4 bâtiments. Le risque est pris même si chaque partie a ses agents de renseignements en tout point de l'île. Côté français les informations sur les mouvements des navires sont transmises par les Consuls de Maurice et du Cap, via les lignes télégraphiques existantes au Mozambique et à Zanzibar. C'est justement à partir de ces points que les renseignements ne sont plus exploitables concrètement par les navires de guerre en fonction des distances à parcourir. Dès que le Premier ministre a connaissance, trois jours plus tard, par des journaux étrangers, des réflexions qui ont eu lieu à l'Assemblée française où Brunet, député de la Réunion, lance « qu'il est temps d'aller à Madagascar », il fait appeler Shervington. Cet officier anglo-saxon, sollicité par les Merina, en profite pour faire rapatrier ses meubles, pensant s'installer définitivement à Antananarivo. Le Premier ministre se plaint près de lui de la lenteur de l'arrivée des armes; il demande également à Parrett, à peine de retour à Tamatave avec sa famille, de faire diligence de nouveau vers Londres. En Europe, il est facile de nouer des contacts. Les manufactures regorgent de canons et fusils. Les stocks des usines d'armes sont importants et pour mettre en fabrication les récents produits, il faut liquider ces stocks dépassés, augmenter la trésorerie, donc retrouver de l'argent frais. Bien que les Gouvernements, suite à l'accord de Bruxelles, crient haut et fort de ne pas vendre ces armes, même de second ordre, à certains pays avec lesquels nous risquons de rentrer en conflit, il n'empêche que celles-ci s'écoulent, et même s'écoulent bien, en utilisant toutes les astuces et feintes qui égarent les douanes dans leur surveillance. Ainsi « Barnage » armateur en Angleterre, à la réception du câble de Parrett, se dit prêt à faire parvenir en quelque point du globe que ce soit, de l'artillerie dans un premier temps, des fusils et de la poudre par la suite. La France n'est pas en retard sur ce plan. Chaloin, vice-résident à Majunga, constate l'arrivée du paquebot « Pei-Ho », en provenance de Marseille, qui débarque à Nosy-Be quatre caisses de fusils de guerre avec 800 cartouches. Ce qui revient à dire que tous les pays industrialisés sont dans la course aux armements et à leur vente. Mais qui paie? Et par quel cheminement?

31

Commanditaires, action

mandataires, et marchands d'armes en

Les liaisons qu'utilisait autrefois Rainilaiarivony ont été supprimées dès la mise en application de l'article du traité de 1885 et plus concrètement depuis la convention de Zanzibar. Lemière, son agent à Maurice, auprès de qui il obtenait des renseignements et assurait la liaison avec l' Angleterre, via l'Afrique du Sud, n'est plus à son poste, l'exéquatur lui ayant été retiré depuis deux ans. Alors, par qui les messages vers l'extérieur de l'île passentils? Il est permis de penser aux Anglo-Malgaches qui, fréquemment, font la navette Angleterre-Madagascar. Parrett, Dawson, en sont des exemples. Quant aux paiements, il est permis de douter que les fabricants et encore moins les armateurs prennent des risques dans ce domaine. On peut envisager alors qu'il y a des fonds à Madagascar, contrairement à l'opinion communément propagée. Rainilaiarivony a de l'argent; cela provient des rentrées d'or, des paiements des douanes dans les ports hors de la surveillance du C.N .E.P., et Dieu sait s'il y en a, même s'ils sont de plus faible importance; cela provient des taxes et impôts très lourds auxquels sont soumis tous les habitants du Royaume. Et le transfert de l'argent? Seuls, à notre avis, les maisons Import-Export de Tamatave peuvent résoudre le problème : Procter pour les Anglais ou la maison Oswald pour les Allemands, à moins de passer par les envois L.M.S. Il est dit que des Grands-Hava et Gouverneurs auraient des comptes en banque en Angleterre. A moins encore d'effectuer un paiement cash à la livraison. Cela suppose que le Premier ministre soit prévenu suffisamment de temps à l'avance pour la réquisition de portage d'une part, et la connaissance du volume d'autre part. Mais, dans ce domaine, il y a un risque, car certains des navires importants sont surveillés par les bâtiments de la Division navale française qui les interceptent et les somment de faire demi-tour.

32

Comment passer entre les mailles de la Division navale française?
D'où la condition sine qua non: passer entre les mailles du filet de cette Division navale. Pour cela, il est facile de le résoudre en augmentant le nombre de navires et en créant des bateaux dits «chèvres» chargés de poudre. Cela est moins facile dès qu'il s'agit de fusils et pièces plus lourdes et volumineuses. D'ailleurs un conseil a lieu au Palais, à Antananarivo, où tous les officiers O.D.P. et chefs des armées des 4 districts principaux de l'lmerina sont réunis. La discussion porte, cette fois précisément, sur la venue des armes. Ratsimanohatra, second ministre de la Guerre, prenant la parole, déclare: « les munitions ne manquent pas grâce à la cartoucherie installée depuis 3 ans à Soanierana. Toutefois les fusils doivent suivre le même rythme, il va peut-être s'agir de trouver d'autres points de débarquement non surveillés en évitant Vatomandry, Mahanoro, Mananjary, peut-être essayer Fénérive, Foulpointe ou Manambo ? ». Cela n'empêche pas Rainilaiarivony de clamer à tous ceux qui veulent bien lui prêter oreille, qu'il n'est pas au courant de certaines venues de navires et boutres de fort tonnage chargés de poudre: « ce doit être de la contrebande» répliquet-il à ses détracteurs. De fait, la poudre a toujours été considérée comme monnaie d'échange et non pas comme un produit militaire. Ce qui l'inquiète beaucoup plus, ce sont les incidences à venir, en particulier, l'augmentation des munitions des Fahavalo qui réussissent à s'en procurer et la revente de cette poudre aux Sakalava et Antankarana, qui lui donnent du fil à retordre. D'où un besoin, pour le Premier ministre, d'armes de plus fort calibre et en urgence, pour laisser stable le Royaume dans sa structure d'origine. L'exemple le plus convaincant à ses yeux est l'intervention de Ramahatra en 1891, à Tuléar, qui avait nécessité des moyens méconnus à l'époque. A partir de cette date, sa course à la recherche d'armes est flagrante, car il a constaté qu'un armement plus moderne pouvait lui permettre de maintenir les ethnies inopérantes avec leurs fusils de traite et leurs sagaïes. On est donc très loin d'un consensus possible inter-ethnies. Le deuxième élément qui incite les Merina à s'armer est l'action menée par Froger, le commandant de la colonie de 33

Diégo. Les heurts sont fréquents entre celui-ci et Ratovelomanana autour du mile et demi du traité, mais aussi suite à la prise par les Français des îles Nosy-Faly et Nosy-Mitsio depuis quelques années. L'arrivée des armes modernes sous-entend la recherche d'hommes d'armes d'où un second souci: la venue de militaires spécialisés principalement en artillerie, que l'on n'hésite pas à qualifier de « mercenaires », entraînant une démarche Merina vers l'Afrique du Sud. Les officiers d'Ambohimarina n'hésitent pas à se tourner eux aussi vers Maurice, ce que révèle le Consul français Drouin sur place. Les Français ont donc peu de moyens pour contrer cette manœuvre, même si les Consuls de Durban, du Cap et de Port-Louis peuvent avoir écho de départ de paquebots ou de vapeurs chargés d'armes lourdes, et même si les agents français du C.N.E.P., en particulier ceux de Vatomandry, Majunga, Tamatave qui, outre leur rôle de contrôle des douanes, et leur charge seconde d'informer la Résidence, peuvent avoir une vue sur les activités des porteurs ou d'attroupement de corvéables. On voit alors se dessiner un monde où toute source d'information est bienvenue, qui s'épie, et où se mêle parfois des renseignements, d'une façon inattendue, en provenance des Malgaches eux-mêmes. Le 5 février 1894, un cyclone vient compliquer la vie sur les côtes de Madagascar. Diégo est particulièrement touché; Tamatave et Tuléar le sont un peu moins. Les ravages sont conséquents chez les colons. Les maisons, ou cases de montages rudimentaires et précaires, sont détruites sous l'effet des vents très violents. Les toits en tôle ondulée s'envolent. La pluie entraîne les plants et cultures situés sur les pentes des collines ou dans les Baiboho. Les bateaux, secoués comme des jouets, sont projetés sur la côte, ou s'éventrent en perdition sur les récifs. On venait à peine de terminer la remise en place de locaux et maisons à Diégo, l'hôpital de Tamatave, la vice-résidence de Tuléar ainsi que les cases démolies des villages sur la côte Est, que déjà tout est à refaire. Ce mal chronique revient tous les ans particulièrement entre janvier et mars. Inutile d'imaginer les effets pervers, tant sur le plan économique que commercial. Les vivres sont perdues, les silos à riz défoncés, les produits des entrepôts à demi-détruits. Les colons réclament des indemnités. La question reste: à qui doivent-ils transmettre ces réclamations? 34

Le 14 février 1894, le microcosme du sud-ouest est logé à la même enseigne. Là où se côtoie Français, Réunionnais, Mahafaly, Masikoro, Vezo, Arabes et Indiens. Il n'est pas de jours sans mesquineries, mauvaises humeurs et accrochages. Les Merina ne sont pas maîtres, au sens strict du terme, de tout ce sud-ouest. Trois traitants français établis à Cap Ste-Marie: Dominge, Joachim et Roche, suite aux attaques des Antandroy, viennent se réfugier à Nosy- Ve, la petite île sableuse à quelques distances. En face, ce n'est guère mieux. Ce qui deviendra Tuléar, c'est-à-dire le village de Belemboka et son Rova situé à 4 km, tenu par Razafintsalama, le Gouverneur Merina, est obligé de faire face aux attaques de Rebiby, le fils de Tompomanana. Razafintsalama décide par prudence d'évacuer le secteur ; la destruction du Rova est immédiate. Les Européens, pratiquement tous, se réfugient à Nosy-Ve.

Un « Royaume », autrefois, quasiment maître des lieux
Lorsqu'est examinée sur une carte, la surface occupée par le « Royaume », certains la ramène à une peau de chagrin. Conscients qu'il n'y a pas une occupation effective de toute l'île, mais conscients en revanche qu'il y a une soumission nette du secteur Betsiléo, des Betsimisaraka, prolongé vers les Sihanaka et Antankarana au Nord. Il s'avère que l'Armée du « Royaume» est présente partout ou peut l'être à tous moments, ou plutôt l'était il y a encore quelques années. Que ce soit au Nord chez les Antankarana où les Merina circulent librement sur les pistes vers Ambohimarina. Que ce soit sur mer où le navire « Ambohimanga » montre sa présence face à Nosy-Faly et Nosy-Mitsio. Un seul navire malgache nous dira-t-on!, mais toutes proportions gardées, la France n'a que deux navires de guerre dans cette zone du Mozambique. Que ce soit dans le Boina où les Sakalava sont soumis à une pression fiscale de plus en plus importante, conséquence directe d'un fonctionnariat merina en augmentation. On exige maintenant le paiement de la piastre et on impose la taxe de 33,1/2 0,10 les matériaux importés. Ceci s'applique égasur lement aux Indiens et aux Comoriens; ce qui provoque quelques heurts et contrarie vivement Catat, vice-résident de Majunga, qui en fait part à Larrouy, à Antananarivo. Les Comoriens, depuis la mise sous tutelle par la France des 35

Comores, arrivent nombreux vers le Nord-Ouest de Madagascar, de Majunga au Sambirano, et dépendent logiquement de la Résidence. Passons sur la région de la Betsiboka entièrement occupée de Majunga jusqu'à Anorontsangana. Un peu plus bas dans l'Ambongo, particulièrement vers Baly, les Sakalava n'ont jamais pu établir un Royaume vraiment autonome. Les Merina y descendent à tout moment, soit à partir de l'Imerina, soit à partir du fort Beseva en face Ambato-Boeni, empêchant ainsi la pénétration notable d'Européens en ces lieux.

La percée vers Maintirano

n'est restée qu'un

vœu

Un des buts précis de Rainilaiarivony, dit-il, et ce depuis trois ans, a toujours été de poursuivre l'expansion conformément aux vœux initiaux d'Andrianampoinimerina. Une percée vers Maintirano serait une opportunité à saisir, d'autant qu'une série d'indices récents pouvait lui permettre d'enfoncer ce coin et séparer ainsi l'Ambongo du Menabe. Ceci d'autant plus facilement que le fort Ankavandra, au pied du Bongolava, est à une encâblure de la mer. Une poussée d'Andranonandriana vers la falaise du Bemaraha jusqu'au village Taylor, puis en longeant la rivière Bemarano, après avoir traversé les villages Belay et Ranobe au Nord, l'amènerait au pied du village de Maintirano en deux temps. Ce village et port à la fois doit être considéré comme un haut lieu de la traite; pas seulement un prolongement de Zanzibar et Pemba, mais bien un lieu de transfert ou un lieu qui prend la relève de la côte d'Afrique. Les Arabes, en premier, et les Indiens en second admettent que de Zanzibar et du continent tout proche, face à des blocus récents, face à la surveillance des Anglais et Allemands dont le nombre augmente, face à l'action des Divisions navales anglaises et allemandes qui viennent de se doter de navires plus rapides et qui exercent un contrôle très rigoureux sur les boutres de traite, il leur faut songer à se propager vers d'autres lieux, de préférence au Sud en l'occurrence Maintirano. Ce choix relève aussi de la position géographique. Les courants facilitent la venue des boutres. Il y a les récifs qui les protègent contre l'approche de bâtiments plus importants, ceux des marines européennes en l'occurrence. Enfin Main36

tirano, n'est pas dans l'instant sous la coupe des Merina. La stratégie quant à l'ossature est en accord avec la reine Bibiasa ; c'est un Arabe ~ui contrôle l'activité du lieu: Alidy. Le vieil Alidy n'a pas l'allure d'un roi régnant dans le luxe. Ce serait plutôt l'inverse. Il vit parmi ses nombreuses femmes Makoa dans un taudis indescriptible où la crasse domine. On ne sait trop comment qualifier ces habitants de la côte ouest; à la fois Sakalava et Mahométans, à la fois arabisés et islamisés, tant il est vrai qu'ils ont des traits arabes mais qu'ils pratiquent la religion musulmane avec une grande désinvolture. Une assimilation très légère, tant mentale que physique, avec une prédominance malgache. A partir de quel seuil la tolérance ne s'exerce plus? A partir de quel seuil les Malgaches de la côte-ouest s'éveillent et ne peuvent plus absorber l'apport humain extérieur? Car c'est bien de cela qu'il s'agit. Les Antalaotra ou métissés malgaches, les Comoriens, les Swahili et Arabes sont là par centaines, tantôt de passage, tantôt fixés au sol. Abder Iman parmi une dizaine d'Arabes assure la communication entre tous ces langages différents. Ces habitants occupent des cases en végétaux qui contrastent avec la vingtaine de maisons en pisé que se sont construits les Indiens. Une porte épaisse et travaillée, ornementée de clous et fer forgé, personnalise ces bâtisses identiques à celles de Majunga, dont les jeux d'ouverture leur confèrent un confort et une grande fraîcheur. Mondjee, l'un d'eux, depuis plusieurs années possède beaucoup d'argent; il prête à des taux élevés, en accord avec les Allemands de la Doag, à Zanzibar. Il trafique avec NosyBe le caoutchouc et l'ébène, et renvoie beaucoup d'or à Bombay en échange de poudre et d'armes. Un peu plus au nord, dans les Baiboho de la rivière Andemba, les Indiens sont devenus planteurs de grandes cocoteraies. Kamaly, le vieil Indien, marié à une Makoa, dirige à sa manière le village d'Andemba où vivent 5 à 600 esclaves Makoa. Petit à petit, les Indiens s'avancent vers le Sud. Il y en a déjà deux à Manomba. Ils copient la méthode des Européens, ou vice versa, par une ligne Inde-Zanzibar et la côte ouest de Madagascar. Traite et esclavage caractérisent la région et l'activité des uns et des autres. Il faut savoir cependant que la traite est la conséquence directe de l'esclavage. Un esclavage qui est du ressort des Africains qui ont opté pour ces coutumes. Ce sont eux qui ont créé ces institutions et qui considèrent 37

l'homme comme moins que rien et qu'il peut être vendable et corvéable à merci. Les esclaves, ou matériaux, le produit est là, sont déplacés et échangés pour acheter des fusils qui serviront à se protéger contre d'autres tribus ou à les attaquer le cas échéant pour capturer d'autres esclaves. La théorie seconde qui en découle est la suivante: tout simplement en reprenant le problème à l'envers établi à partir de l'action des traitants. « Je te fournis des fusils, tu seras puissant, tu me les échanges contre des esclaves que je vais pouvoir revendre en Arabie, à Mascate, à Surat ou ailleurs, à des prix forts ou aux plus offrants ». Double mécanisme qui se meut dans un cercle où tous les participants semblent y trouver leur compte. Pour Rainilaiarivony et les Grands-Hova, se diriger vers ce lieu serait très judicieux afin de créer une enclave supplémentaire en quelque sorte vers la mer, permettant d'évacuer les bœufs de Tsiroamandidy et d'avoir accès en une ligne rapide avec le trafic des Arabes et Indiens nombreux et maîtres du commerce. Depuis quelques années, Rainilaiarivony avait placé des espions et avait fini par susciter un conflit entre Alidy, le chef arabico-malgache, et la princesse Bibiasa qui était installée à l'intérieur des terres, à environ 4 heures de marche, près du fleuve le Doho (Demoka). Cette discordance entre l'emprise des Arabes et la légitimité des princes côtiers fait que l'on retrouve cette situation en retrait de la plupart des roitelets sakalava le long de la côte ouest. Les agents de Rainilaiarivony avaient pensé alors, que le moment était propice pour une intervention qui aurait dû se faire rapidement. Une attaque montée par les militaires ou Miaramila venant d'Ankavandra, aurait reçu le soutien par la côte du petit navire Ambohimanga, armé d'un canon et accompagné de 500 hommes. Les étrangers avaient été prévenus de se protéger et le « Sagittaire» de la Division navale française devait se tenir à distance, le cas échéant, pour recueillir les Français et Anglais nombreux dans les environs. La mort de Rainiharovony, son fils, avait contrarié son projet. Dans l'intervalle, l'arrivée des armes achetées par les Sakalava, ont permis à ceux-ci de relever la tête et changer l'état des forces en présence.

38

Il eut été possible d'envahir

le Menabé

En descendant vers le Sud, on entre au Menabé, seul secteur vraiment autonome de l'île. Les Sakalava du prince Toera et de son demi-frère lngereza occupent une surface si réduite que leur situation devient préoccupante. Des essais d'invasion sans résultats à ce jour de la part des Merina avaient été tentés (celle de Ramaharavo en 1873). Mais, là encore, la rentrée des armes modernes lourdes devraient changer la face des choses dans ce secteur qui se retrouverait encerclé, dès que l'enclave Maintirano aurait été occupée. La tenaille se serait refermée par le Sud, à partir des forts Andakabe, Mahabo et Malaimbandy. Alors du fort Manandaza, en empruntant le Mahajilo qui est navigable en pirogue, la rivière Tsiribihina amènerait les Merina à Ambiky. Question de temps, sursis momentané peut-on penser? Cette zone fortifiée que représentent Andakabe, Mahabo, Malaimbandy et Manja plus au sud sépare donc les Sakalava, des Masikoro et Vezo. Ceci aurait été d'autant plus facilement obtenu que la semi-somnolence de Tompomanana à Manombo et des Bara plus à l'Est, avec qui les Merina ont des accords, exception faite des quelques roitelets en direction du fort lkalamavony, est évidente. Les forts d'lhosy et lvohibé ferment le Sud. Les deux points d'ancrage de Tuléar et Fort-Dauphin sont gérés par deux gouverneurs merina efficaces qui savent entretenir la carotte et le bâton. Un certain consensus a été adopté dans le secteur, en échange des produits: les pois, et le cuir, tout en s'attachant à empêcher la progression des Européens. « Pillez leur stock! oui, mais n'allez pas au-delà ». Connivence ou identité de vues? Partage des droits de douane à Tuléar? Doit-on imaginer. Quant à l'Est de Madagascar, ainsi que le Betsiléo qui a été la première région à donner sa soumission de principe, ces régions sont entièrement contrôlées de longue date et ne posent pas trop de problèmes, tout au moins superficiellement et nous aurons l'occasion d'y revenir. Il n'en reste pas moins véritablement un problème de fond par la fuite et désertion de leurs habitants. C'est pourquoi, tenant compte de la position des forts du Nord au Sud de l'île et de la présence effective des Merina, il ne fait aucun doute que l'île et le Royaume ne font qu'un à Madagascar et à l'extrême, s'il était encore permis d'avoir 39

une hésitation, la conquête définitive des quelques surfaces restantes et les réticences de certaines ethnies à une soumission, n'auraient pas tardé à se prononcer. L'armement abondant et relativement moderne aux mains de l'Armée du « Royaume» aurait permis d'atteindre cet objectif. Seulement voilà, un mal pernicieux ronge le « Royaume» au moment où, à l'extérieur de l'île, nous l'avons vu dans le tome J, l'emprise coloniale des Européens sur l'Afrique est en marche. En tous cas, c'est bien l'ambiguïté que ressentent les Français, face à ces armes qui arrivent dans l'île sans difficulté aucune. Celles-ci sont-elles réellement destinées à contrôler l'intérieur du Royaume ou à réaliser une progression de celuici ? Sont-elles destinées à être revendues hors de Madagascar par les Grands-Hova et tous les marchands du Temple ? Et là les Français s'interrogent vraiment. Est-ce que celles-ci ne sont pas destinées à se retourner contre eux le moment venu?

A qui et pour quoi sont destinées ces entrées d'armes?
Le Résident Larrouy a toujours eu ce souci, après son arrivée, et particulièrement depuis l'entrée importante d'armes à Vatomandry, de trouver une formule d'arrêt. Aussi fait-il appel à un juriste: Renaud. L. En effet: Avons-nous le droit d'empêcher ou de contrôler l'entrée des armes à Madagascar? Dans ce but, le 16 mars 1894, Larrouy s'en entretient avec le chef de la Division navale Richard, après étude de la lettre de L. Renaud. Celui-ci articule son exposé autour de deux thèmes, politique et judiciaire. « L'obligation contractée par un Gouvernement d'en défendre un autre implique forcément un contrôle du premier sur les actes du second ». Par cela, Renaud pense au traité de 1885, il poursuit: «Ces armes ne sont pas nécessitées par les besoins de la police intérieure, donc on peut supposer qu'elles soient tournées vers un ennemi extérieur, que ce soit une autre puissance ou nous-mêmes, nous avons alors tous les droits pour nous en préoccuper et demander des explications ». Ce que Renaud semble ignorer, c'est que les armes ne rentrent pas automatiquement à destination du « Royaume» et encore moins des Merina, mais aussi vers les autres ethnies. Le deuxième argument développé est l'engagement et les 40

déclarations faites lors de la conférence de Bruxelles, lesquels stipulaient l'interdiction de laisser pénétrer des armes à Madagascar et aux Comores. Car, si on les laisse pénétrer, il sera impossible de garantir qu'elles n'en ressortiront pas, et à destination des possessions allemandes, britanniques, portugaises de l'autre côté du canal du Mozambique. Cette conférence des Européens où des dispositions étaient adoptées, ne concernent pas les Américains, ni les Arabes, qui de Zanzibar, indirectement, font, à porte ouverte, ce même commerce lucratif. Reste la question juridique où plutôt judiciaire. Sommesnous autorisés à faire saisir les cargaisons d'armes et munitions qu'on voudrait introduire à Madagascar? Nous en avons les moyens matériels, certes; mais faut-il encore que des mesures et des dispositions émanent à la fois du Gouvernement Français et du Gouvernement Malgache, et soient soumises à des règles particulières. Dans le moment, à l'examen des accords qui nous lient, il semble bien que non. Comment, dès lors, un tribunal des prises pourrait-il déclarer valable la saisie d'un navire même britannique? On pourrait rétorquer avec juste raison: où est la disposition édictée à ce sujet et qu'aurait dû connaître le navire incriminé? Un tribunal ne peut appliquer que des textes promulgués. Renaud concluait: « Il faudra donc être très réservé quant aux mesures à prendre contre les navires étrangers. Ceux-ci pourraient soulever des objections difficiles à réfuter si elles étaient produites devant les tribunaux, d'autant plus difficiles s'il y avait des incidents, voire des accidents. ».

Les colons événements?

européens

sont-ils

préoccupés

par

les

Toutes ces préoccupations sont-elles celles des traitants et colons sur la côte ouest? Pas forcément. Ils font face aux problèmes, à leurs problèmes. Certains d'entre eux sont déjà bien imprégnés des coutumes locales. Les frères De Lastelle s'activent d'Andranao à Antsohihy. Ils sont très souvent à Nosy-Be, ils affrètent des goelettes pour leur activité commerciale et n'hésitent pas à introduire la poudre vers le premier client venu. Leur goelette « Shamrock» avec un patron français, battant pavillon anglais, longe les côtes, le 21 avril 1894. Elle prend contact avec le fils d'Aogno, Tondroko, (Tohondroko) près d'Analalava, c'est ce que relate le fils 41

métis de Samat qui gère là un poste de la maison Rebut et Sarraute, mais elle entame aussi des discussions avec des Comoriens et Indiens de plus en plus nombreux jusqu'à Majunga où pourtant existent plusieurs maisons européennes. De là, Garnier prête l'oreille; peu entreprenant, il végète en rassemblant caoutchouc, raphia, riz et cuir, alors que son voisin Mathieu de la maison Sarraute est, inversement très actif. Ce dernier s'est fait un ennemi de Knott l'Anglais qui, lui, travaille à son propre compte, mais aussi pour la maison Procter et la maison allemande de l'East Africa. Par sa situation de vice-consul anglais, il a une grande influence sur les Indiens et sur les Merina du Rova. Ce n'est pas Whorl de chez Mante et Borelli ni Billaud de la maison Pector et Ducaux qui le démentiraient. Anti-vice-consul ici, anti-résident là avec Steinback représentant la maison Suberbie, on a hâte de voir arriver Estebe qui doit remplacer Catat et Chaloin à la Résidence d'autant que Shervington, hall, Price et Parrett sont attendus pour vérifier les armes censées transiter par ce port de Majunga. Plus au sud, Razafintsalama reprend Belemboka à Rebiby après avoir brûlé 5 à 6 villages. Le pasteur Rostig qui intervient entre les belligérants, propose que l'on fasse la paix, moyennant le versement de 100 bœufs par Rebiby et une aide en main-d'œuvre afin de reconstruire le Rova. On a coutume déjà d'appeler le lieu: Tuléar. Razafintsalama, qui a 39 ans et une forte corpulence, conserve une influence considérable sur le secteur.

L'action

latente de la Division navale française

Entre temps, la Division navale s'est manifestée à plusieurs reprises par une présence entourée d'infinie précaution et s'est limitée à cette attitude comme le voulait les ordres transmis aux différents responsables: c'est-à-dire « ne pas intervenir militairement ». Ce point de vue a changé dès l'arrivée du commandant Bienaimé. En effet, celui-ci, désormais à la tête de la Division navale, tient le guidon à bord du croiseur « Primauguet ». Dépendant du Ministère de la Marine, il s'entretient avec Larrouy de la situation au centre de l'île et à l'aide du télégraphe qui relie Antananarivo à Tamatave, les réponses lui sont transmises en message codé. Les relations, là-haut, ne sont pas au plus beau dans le moment. Rainilaiarivony 42

voudrait que l'on change Larrouy de poste, il préfèrerait que le Myre de Vilers revienne. Mais en ce 2 mai 1894, Le Myre reçoit, du président Casimir Périer suite à sa demande de démission, une lettre qui lui fait arrêt de sa position de fonctionnaire. «En cessant de faire figurer votre nom parmi ceux des agents diplomatiques en disponibilité, notre département ne fait qu'appliquer le décret du 24 avril 1880. » Ceci règle la situation des fonctionnaires pourvus d'un mandat de Député. En effet, Le Myre a 60 ans et 30 ans de service. Un Larrouy, aux responsabilités limitées et un guidon tenu par un nouveau commandant, pas forcément, au fait des problèmes locaux, amènent un incident nouveau créé par le dur parmi les durs qui commande le croiseur « Hugon ». Le « Hugon », parti de Lorient il y a quatre ans sous les ordres du capitaine de frégate Jauréguiberry, avait rempli son rôle de surveillance, des côtes de Zanzibar à Madagascar, en passant par les Comores. Tour à tour, relatant les actions de brigandages des Sakalava ou les actions de Emin Pacha à la solde de la Cie allemande en direction du lac Nyanza, il avait cédé le commandement au capitaine de frégate Juhel qui, après être resté « stationnaire }} près de Tamatave, fit de nombreux voyages à Diégo-Suarez. Jusqu'au moment où le capitaine de frégate Denis, son remplaçant, fut chargé de faire un compte des armes des différents points de la côte Est au Sud de Tamatave avant de reprendre une place de stationnaire.

L'incident malgache

du « Hugon » aiguillonne le Gouvernement

En effet, le 30 mai 1894, Denis fait descendre sa compagnie de débarquement près de Tamatave: «histoire de se dégourdir les jambes }} affirme-t-il. Ce faisant, il n'est pas inconscient de ce qu'un tel acte peut représenter aux yeux de Malgaches; mais d'autre part il est confronté à une situation intolérable à bord. Les soldats de cette compagnie, cantonnés sur une aussi petite surface, inactifs, confinés, soumis à des températures et à un degré hygrométrique élevé, sont de plus en plus en situation de rébellion. L'état du bâtiment est déplorable. Les mécaniciens maintiennent à bout, en fond de cale, une machinerie surchauffée et des chaufferies qui n'en sont, rappelons-le, qu'aux prémices industriel43

les. Il est prévu que le « Hugon » doit retourner en France pour refonte vers la fin de l'année, mais Denis qui est à deux ans de la retraite pousse le bâtiment jusqu'à ses dernières limites, avec la manière forte s'il le faut. Lors d'un passage à l'île Maurice où il laisse un message codé à l'intention du Ministère de la Marine, quelques marins désertent le bâtiment. Vite rattrapés, ils sont condamnés, à bord, par un tribunal au pied levé. Faisant régner une ambiance de fer, il est désapprouvé par le commandant de la Division navale avec un blâme à l'appui, mais l'heure n'est pas aux querelles internes face à une situation qui change avec rapidité dans l'Océan Indien. Le message que Bienaimé fait parvenir en utilisant le câble télégraphique qui relie l'île Maurice à Zanzibar, mis en place depuis quelques mois, exprime bien l'état des analyses, à peine deux mois après son arrivée sur le secteur. Il dit en substance: « La surveillance de la côte Est a été faite par le « Hugon » de Diégo à Fort-Dauphin. A Fort-Dauphin, en raison des troubles, récents, assez graves, il serait bon d'y installer un Résident. Il est sûr qu'il y a une surveillance sérieuse à exercer dans ce secteur où la situation s'est nettement détériorée depuis un an. Il est incontestable que les Gouverneurs de ces lieux ont changé de mentalités à notre égard» et ajoute: « quant au "Sagittaire", il termine le relevé de la Betsiboka non sans mal, car Shervington, Hall, Price et Parrett venus récemment chercher les armes apportées par Knott le vice-consul à Majunga, ont donné des ordres pour enrayer notre relevé hydrographique jusqu'à Ambato. La « Rance », à portée de Majunga, en cas d'ennuis sérieux, continue ses relevés hydrographiques à Baly. Sa liaison avec le vice-résident de Majunga s'opère grâce aux vents porteurs, à l'aide de boutres et pirogues ». Shervington faisant part de ses réflexions au Premier ministre malgache, s'inquiète de cette insistance à vouloir consigner avec précision les fonds de la Betsiboka par les bâtiments de la Marine française. Pour lui, il ne fait aucun doute qu'il s'agit d'obtenir les tirants d'eau exacts à différentes périodes de l'année, afin d'y amener des bateaux de débarquement le cas échéant et au moment désiré. Il fait part aussi à Rainilaiarivony d'un stade précurseur de risques dans le Boina qui échappe au contrôle des Gouverneurs merina, après l'inspection de la ligne Majunga-Tananarive.

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