MALGRE TOUT

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Claude Herbiet est un enfant de la république. Comme ceux de sa génération, dur au mal, attaché à la terre et, en même temps, aux valeurs républicaines, au sens du devoir et à la foi de ses aïeux. Les deux guerres mondiales avaient été des combats où le bien et le mal étaient clairement identifiables. Les uns, abusés dans leur confiance, ont suivi les ordre au-delà du tolérable, accomplissant l'inacceptable. Chez les autres, les Claude Herbiet, les grandes valeurs, inculquées par les instituteurs et incarnées par leur père, ont pris le dessus, malgré tout.
Publié le : jeudi 1 juin 2000
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EAN13 : 9782296414747
Nombre de pages : 208
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MALGRÉ TOUT
Du Valdahon à Figuig Les pérégrinations d'un rappelé de 1956

COLLECTION VIVRE ET L'ÉCRIRE dirigée par Pierre de Givenchy

DÉJÀ PARUS
ECRITS DE JEUNES D'ADOLESCENTS ENCORE UN PEU, J'AI PAS FINI DE GRANDIR

100 LElTRES RESTE

LE STYLO SAUVAGE J'EN AI MARRE DE ME RETENIR J'AIMERAIS BIEN AIDER LE MONDE À SE LEVER LE LIVRE DE MES PENSÉES SECRÈTES ICI, J'AI TOUT: RÉPONDS-MOI LA MAISON, LE TRAVAIL, L'ÉCOLE VITE LES VISAGES INFINIS T'AIMER EN INVISIBLE ECRITS D'ADULTES SAISONS MERCI L'ENCRIER DONNEZ-MOI VIVRE ADULTES POUR LE TIMBRE DES ESPÉRANCES DONC DE VOS NOUVELLES

SOUS LES PIERRES MON CŒUR ET L'EcRIRE

J'EN AI CROISÉ RIEN DES CHEMINS SANS ELLE? SANS AILES Nous ECRITS ALLONS SAUTER LES BARRIÈRES 97 ANS POUR NE PAS PERDRE LA MAIN L'ÉCORCE LIMOURS QUAND IL NE RESTE RIEN? DE RETRAITÉS MAXIME, ECRIRE GRAlTEZ VIVRE

DES BAS BUISSONS AUX EAUX VIVES ET L'ECRIRE QUE RESTE-T-IL EH! ÇA VA PAS? LE PETIT CARNET VAGUES D'ÉCRITS (VIVRE ET L'ÉCRIRE ÇA BOUILLONNE DANS MA TÊTE VIVRE ET L'EcRIRE TOURS MON VIVRE FRÈRE DES LIMBES ORLÉANS EN BRETAGNE)

PAR MONTS ET PAR MOTS ET L'ECRIRE

Eux,

NOUS, ÉMOI

CLAUDE HERBIET

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MALGRE TOUT
Du Valdahon à Figuig Les pérégrinations d'un rappelé de 1956

Préface d'Annand LAOr Vivre & l'Écrire Cosne et sa région

VIVRE ET L'ÉCRIRE

L' Harmattan

(Ç) L'Harmattan,

2000

5-7, roc de l'École-Polyrechniqoc 75005 Paris - France L'Harmarran, Inc. 55, rue Sainr-Jacqocs, Monrréal (Qc) Canada illY IK9 L'Harmarran, Iralia s.r.1. Via Bava 37 10124 Torino

ISBN:

2-7384-9294-0

Dédicace
Aux ANCIENS d'AFN, notamment des 1er et 35e régiments d'infanterie. En France, en Allemagne, au Maroc, en Algérie, pendant cette période particulière de 1952 à 1962, nous avons vécu ensemble dix-huit, vingt-

quatre ou vingt-huit mois. Des heures ennuyeuses, difficiles, graves,
parfois tragiques. Mais aussi quelques bons moments positifs qu'il ne faut pas oublier, grâce au brassage des milieux et des classes sociales que générait la conscription. Des liens de camaraderie et même d'amitié se sont tissés. Si le temps en a parfois distendu les fils, aujourd'hui, à l'heure de la retraite, il ne faut pas bouder le plaisir de les resserrer et de revivre les événements qui nous ont réunis il y a plus de quarante ans. Aux anciens de ces régiments croisés lors de nos pérégrinations: le 5C Tirailleurs marocains, le 3e Hussards, le 3e Génie, les 43e, 44e et 88' régiments d'infanterie. Aux plus anciens du 14e Régiment de tirailleurs algériens et du ]2e Chasseurs à cheval qui, en 1938, du côté de Sedan, alors que j'avais sept ou huit ans, m 'ont fait rêver d'être... soldat. A ces camarades qui se reconnaîtront dans ce récit ou sur les photos, dont j'ai oublié parfois les prénoms et les noms. Qu'ils veuillent bien me le pardonner. Que tous sachent que j'aurai grand plaisir à les entendre ou à les lire. Qu'ils n 'hésitent pas à venir partager retrouvailles. la vive et saine émotion des

A part quelques dates essentielles, vérifiées aux meilleures sources, je me suis fié à ma mémoire pour relater ces événements en les revivant, grâce notamment à ces quelque quatre-vingts photos. Claude Herbiet Contact. Claude Herbiet, 103 rue de la Fontaine-Saint-Laurent, Tél. : 03862699 72.

58200 Cosne-sur-Loire.

Préface
«Tout être humain est porteur d'une parole », dit-on volontiers à « Vivre et l'Ecrire ». Une conviction née de l'expérience et dont témoignent les livres, tmqours plus nombreux, réalisés par des anonymes, invités à faire sortir cette parole enfouie qui n'arrivait pas à se dire. Chez Claude Herbiet la volonté de prendre la parole a été permanente. Formé par la JAC (Jeunesse Agricole Chrétienne), et militant dans un syndicat agricole minoritaire, il a régulièrement pris la parole et écrit dans la presse régionale ou spécialisée. Ses photos sont souvent exposées dans notre région. Réagissant sur le vif, saisissant l'instant furtif pour en faire des images qui demeurent, il a gardé en mémoire une multitude de ces moments qui font la vie. Parmi eux, ses souvenirs de «rappelé» en Afrique du Nord. Nous qui l'avons faite et subie cette «Guerre d'Algérie », nous savons comme il fut difficile de dire ou d'écrire ce que nous vivions alors. Chacun pouvait bien raconter quelques anecdotes. Mais ce n'étaient que des îlots, émergeant des fonds obscurs de la mémoire, de ces temps où tuer et risquer d'être tué était pour toute une génération une réalité quotidienne.. où vous aviez el «garder» des hommes entassés dans des cellules exiguës.. où vous aviez el soigner, si vous êtiez infirmier, les brûlures de la triste «gégène ». Et on vous citait cette phrase venue d'ailleurs: «Dans la guerre révolutionnaire tout soldat est un drapeau »... Sur ces «drapeaux », so~if.flaient les vents violents du drame de l'Algérie. Et dans cette tourmente se posait pour chacun la question fondamentale: comment vivre humainement cette situation. Plutôt que porte-drapeaux nous étions, je crois, porteurs de cette humanité commune aux uns et aux autres. Humanité à vivre et à découvrir. Humanité en question. Mais toutes ces choses qui ont longtemps dormi en nous,faute de pouvoir se dire, ont besoin de sortir et d'être va el la rencontre de ces événements ceux qui les ont vécus. Racontant jitrent ses compagnons et les invite partagées. Dans ce livre, Claude Herbiet passés qui demeurent tellement vifs pour ses histoires, il rencontre aussi ceux qui à reprendre la conversation, à poursuivre

la réflexion, à dire ce qui les habite. C'est dire que ce livre est bien à sa place dans une collection de « Vivre et l'Ecrire ». Armand Laot, «Vivre&l'Ecrire Cosne et sa région»

J'ÉTAIS

UN DISPONIBLE

LE 17 MAI,à moins que ce ne fût le 18, j'allai vers l'écurie pour remettre le collier à mes deux juments, Sultane-l'Ardennaise et Docile-IaPercheronne, lorsque j'entendis le bruit de la moto. Je l'attendais. Depuis quelques mois, les gendarmes ne se promenaient plus par deux, chacun sur son vélo de fonction. Ils m'apportaient l'ordre de rappel sous les drapeaux annoncé depuis quelques jours pour la classe 52/2, la 53/1 étant repm1ie depuis le début d'avril. Je devais être le 24 mai, à 12 h, quartier Vauban, à Besançon, pour la reformation du 44e R.I. Au café, les gendarmes de Saint-Amand-en-Puisaye me donnèrent les noms de quelques camarades rappelés. L'après-midi, j'allai tout de même faire l'attelée de charrue prévue sur les Hauts de Gariots, la butte qui regarde Bouhy et surplombe Ciez, pour faire le maximum de travail possible car je m'inquiétais pour mes parents qui allaient se trouver dans une situation difficile, notamment pour la fenaison et la moisson qui s'approchaient. Une de mes sœurs s'était mariée en 1952 avec un agriculteur, voisin à trois kilomètres, et je savais que le beau-frère, Maurice, serait là, ainsi que son père, pour aider. Mais eux aussi étaient handicapés pm" l'absence de Michel, le frère de Maurice, appelé sous les drapeaux depuis quelques mois au 4e Zouaves, à Tunis. Ce n'était certes pas la mobilisation générale, comme en 14 ou en 40. On pouvait donc espérer que les voisins restants donneraient le coup de main de la solidarité paysanne, si souvent évoquée dans le folklore et les discours. En fin de soirée, dételant un peu plus tôt, je décidai d'aller aux nouvelles pour savoir si d'autres rappelés des communes avoisinantes étaient aussi affectés au 44e R.I. de Besançon. Je plis la «Rosalie », que

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nous avions achetée fin 1955. J'avais mon permis de conduire depuis le début d'avril. J'allai jusqu'à Vailly, le village du beau-frère. J'y appris par Victor, le père, que Guy Blanchard, d'Alligny, était envoyé au 44e. Guy me cita d'autres gars devant aller à Besançon: Claude Leroux, Michel CalToué, André Gatellier, mais pour le 28 seulement. Les sous-officiers étaient rappelés un peu plus tôt pour préparer. .. les cuisines et les lits des soldats du régiment en reformation! Edouard Brault, de Saint-Loup, lui, partait le 24 avec nous parce qu'il était chauffeur d'officier. Guy, margis, et moi, sergent, nous mîmes d'accord pour paI1ir le 24 au matin, ce qui nous ferait aniver en fin de soirée. Tant pis pour l'exactitude! Il n'était pas question de faire du zèle, n'étant nullement enthousiastes pour l'épopée qu'on nous préparait. Dans le pays, le débat continue sur la nécessité de cette guerre qui ne veut pas dire son nom. Ce n'est tout de même pas le sol natal qui est envahi, comme en 1914 ou en 1940! L'on sent, derrière tout ça, indéfinissable, des intérêts politiques, paI1iculiers, des pressions de grands groupes qui ne se sont pas gênés d'enlever à la vie civile et professionnelle des garçons de vingt ans pour en faire des jouets en des conflits m011els. On sait que l'Algélie s'est faite, depuis 1830, avec plusieurs générations de petites gens, bien honnêtes, respectant les autres. Mais on parle de plus en plus cie ces gros colons, possédant des centaines, voire des lnilliers d'hectares, faisant suer le burnous et trouvant normal que des soldats soient mobilisés pour défendre leurs biens. Les premiers rappelés d'avril, ceux de la 53/1, avaient renâclé avec beaucoup de véhémence, voire de violence, lors de plusieurs départs cie bateaux ou de trains. Il avait dû être fait appel aux CRS. Des officiers avaient été sérieusement malmenés, comme au Valdahon. L'un d'eux était mort des suites d'une défenestration. Il y a des types bien, panni ces militaires de caITière, mais aussi des fous qui sont heureux lorsque éclate une guelTe, qui leur donnera l'occasion de jouer à leur jeu favori, quel qu'en soit le but, avoué ou non. Ils ne comprennent pas pourquoi d'autres ne partagent pas leur enthousiasme! Cela me rappelle une interview entendue sur une radio, il y a une vingtaine d'années. Un général qui avait fait l'Indo, et que l'on a encore entendu pérorer pendant la guerre du Golfe, y parlait de sa guerre en

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Extrême-Orient avec une telle éloquence, une telle passion, qu'il en vint à déclarer: «La guen-e, ça avait de la gueule! » On peut comprendre que des braves gens entendant de tels propos aient envie de passer le déclarant par la fenêtre! Des scènes, souvent reprises au cinéma, d'exploits sublimés, d'amitié virile, où des hommes dominent leur peur et se dépassent, sont tirées de la réalité. Mais que vaut tout cela à côté des absurdités, des destructions, des pillages, des incendies, viols, meurtres, t011ures,horreurs? Les jours suivants, nous sommes suspendus à la radio. Nous apprenons le massacre de Palestro. Dix-neuf des vingt et un rappelés du 9c R.I.C., de la 53/1, venaient d'arriver là-bas, plutôt décontractés. Sans doute ne croyaient-ils pas trop à la guerre, avec ses tués et surtout ses mutilés. Cette barbarie pour terroriser nous touche, nous angoisse: «Attention à ne pas tomber blessé aux mains de ces fellaghas!» Nous apprenons aussi que, le 18, avaient eu lieu à Grenoble de violentes manifestations pour s'opposer au dépm1 d'un train de rappelés. Dans la nuit du 22 au 23, une dent commence à me faire mal. Je prends de l'aspirine. Ça passe et ça recommence. J'espère tenir jusqu'à l'arrivée à Besançon et m'y faire faire un pansement par le dentiste militaire. Mais, le matin du 24, je souffre tellement que je pars très tôt à Cosne en quête d'un dentiste civil qui veuille bien me prendre en urgence. Dans l'avenue qui mène à la gare, j'en trouve un et j'explique mon cas à son assistante. Il me fait répondre que, chez lui, chacun passe à son tour. Pauvre homme' Il ne me reste que l'aspirine, ce qui aura une incidence imprévisible. A la gare, je retrouve des copains. Aller de Cosne à Besançon, à cette époque, n'était pas une sinécure. Changements et attentes à Nevers, Chagny et Chalon-sur-Saône. Tout au long du parcours, montent d'autres rappelés. Je vois avec plaisir, si l'on peut dire en pareille circonstance, monter Robe11 Blaudier et Gérard Jeandaux, deux anciens du lcrR.I., que j'avais connus dans la Jeunesse agricole chrétienne puis, en Allemagne, lors de notre temps légal.

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MES DIX-HUIT

MOIS EN FORÊT-NOIRE

LE 5 NOVEMBRE 1952, j'avais rendez-vous avec le service militaire au quartier Friedtich de Belfort. La caserne n'avait pas été réparée depuis la guelTe. Cour défoncée, planchers et carreaux cassés: tout était sale et triste.

C'était le lieu de rassemblement avant de rejoindre le 1cr R.I. à
Donaueschingen, en Forêt-Noire. La journée du 6 se passe en formalités et attentes, en civil. Le soir, nous apprenons que nous allons prendre le train dans la nuit pour Strasbourg. Rassemblement dans la cour à 22 h, sous les ordres d'un capitaine, dénommé Guers. Il avait sûrement décidé, pour nous aguenir, de nous offrir un avant-goût de toute l'absurdité qui nous attendrait durant dix-huit mOIS. Il pleuvait mais ne faisait heureusement pas trop froid. Des lumières blafardes éclairaient les flaques d'eau dans lesquelles nous pataugions avec nos chaussures civiles. La couverture qu'on nous avait donnée exhalait en s'alourdissant les bonnes vieilles odeurs militaires de crasse incrustée dans ses fibres depuis des mois. Nous étions une centaine et ignorions - je l'ignore toujours - la distance et le chemin le plus court pour aller de Friedrich à la gare de Belfort. Nous y sommes anivés peu avant minuit, après avoir fait deux haltes, sans savoir si le capitaine cherchait le chemin ou en profitait pour s'amuser. J'ai apprécié la valise tigide en bois que j'avais fait faire au menuisier du village sur les conseils de Victor: «Tu auras des occasions de t'en servir comme siège! »A 1 heure, nous étions installés à huit par compartiment à banquettes en bois. Au bout d'une demi-heure, nos habits mouillés ainsi que les couvertures, réchauffés par nos corps, dégageaient une moiteur, un brouillard et ... des effluves.

Je n'étais pas seul du pays. Mamlce, le beau-frère, m'avait appris qu'un de leurs cousins, Fernand Desmerger, ouvller boulanger à AlIigny, était aussi affecté au 1erR.I. Nous sommes donc partis de Cosne ensemble et, à la gare de l'Est, en longeant le train de Belfort, nous avons été vus par deux gars de Saint-Loup: Edouard Brault et Clulstian Pautrat. A 7 heures, nous sommes accueillis à Strasbourg par tonnerre et éclairs. Un bel orage, plutôt rare un 7 novembre. Après un super café maison, un bout de pain raide et du chocolat noir, nous montons dans un train spécial de recrues pour l'Allemagne. Le pont de Khel, Offenbourg, et la beauté de la Forêt-Noire. La voie s'élève. Il faut mettre deux locomotives, d'autant que, vers Hornberg- Tliberg, la neige tombe. Nous franchissons une trentaine de tunnels. En début d'après-midi, nous sommes à Donau et commencent aussitôt attentes, ordres, contre-ordres, pour affectations, habillement, équipement, visite, etc. Dilemme médical. A quinze ans, en faisant reculer une jument dans les brancards d'un tombereau, celle-ci m'avait marché sur le pied. L'm1iculation du gros orteil gauche avait été tellement esquintée qu'il avait fallu m'amputer. J'avais reçu des conseils: «Profite de ce handicap pour te faire classer SX (exempt de marche). Essaie de tirer au flanc pour passer tes dix-huit mois tranquille.» Mais j'avais effectué une préparation militaire dans l'intention de profiter de ce séjour obligatoire pour essayer autre chose, me mesurer à d'autres, ne pas perdre mon temps. l'adorais le football. J'aurais voulu y jouer mais, quand on est paysan, qu'on travaille dur physiquement, notamment en marchant avec les chevaux dans toutes sortes de terrains difficiles, que le plus petit club est à dix kilomètres et qu'il faudrait s'y rendre deux fois par semaine à vélo, c'est impossible. Je comptais donc tâter du ballon à l'armée. J'avais aussi l'intention de suivre le peloton, ne serait-ce que pour me comparer à d'autres, ce que je n'avais plus jamais eu l'occasion de faire depuis mon certificat d'études, passé à l'âge de treize ans. J'ai très vite pressenti, ce qui se confirma par la suite, durant les mois de peloton, le mépris de beaucoup d'instructeurs envers nous, les agllculteurs: «Paysans! Ploucs! Brêles ! Bouseux! », saluaient notre supposée lourdeur de démarche et d'esprit.

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Les conscrits de l'année quantité et qualité...

1932 à Dampierre-sous-Bouhy.

Nous étions

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A cette époque où la radio commençait tout juste à se répandre dans nos felmes, la vie rurale ne nous préparait pas à affronter ce monde si différent de l'armée. Pour la plupart, ce dépaysement fut positif, mais non sans souffrances ni brimades. Une autre raison me poussait à faire le peloton. Non pas l'envie de commander, d'être un petit chef, mais d'obtenir des conditions de vie et de travail meilleures et, surtout, une paie plus substantielle.

Ma communion à Ardin (Deux-Sèvres) en 1943. Avec ma mère, ma grand-mère et mon arrière-grand-mère Julie qui avait vécu la guerre de 1870 sous l'occupation prussienne vers Rocroy-Givet et voyait pour la troisième fois, en 1940, les Allemands...

RÉFUGIÉS DE TOUS LES PAYS...
JE DOISpréciser que, si je venais de la Nièvre, ma famille était originaire des Ardennes d'où la débâcle de 1940 nous avait chassés. Mes parents exploitaient une petite ferme sur la frontière, entre Sedan et Bouillon, en Belgique. Mon père était Belge. En mai 1940, quand les Allemands sont arrivés, mes parents ont été parmi les premiers à s'enfuir avec leurs trois enfants et leurs valises, à bord d'un train pour les Deux-Sèvres où nous avions un lieu d'accueil à Ardin, près de Niort. Nous y passâmes la guerre, dans une fermette et j'y réussis le certificat d'études le 6 juin 1945. Avril 1946, nouveau déménagement. Une équipée stressante pour venir nous installer dans la Nièvre, à Dampierre-sous-Bouhy. Mes grands-parents paternels, des Belges, exploitaient une ferme assez importante à Létanne-Beaumont-en-Argonne. Le Il mai 1940, le jour de l'invasion, ils chargèrent un chariot de ce qu'ils avaient de .plus précieux et prirent la route de l'exode avec leurs trois juments, dont deux avaient un poulain d'un mois. Ils bénéficiaient de l'aide de leur dernier fils, âgé de vingt-six ans, soutien de famille, les deux autres étant mobilisés dans l'armée belge. Après une vingtaine de jours de fuite vers le sud, dans la pagaille des routes surchargées de convois de réfugiés, de troupes qui montaient au front et, un peu plus tard, qui se repliaient ou fuyaient, sous la mitraille des avions allemands et italiens, ils décidèrent de s'alTêter dans l'accueillant village de Treigny, dans le sud de l'Yonne. Paradoxe: alors qu'ils décidaient de jeter l'ancre, les gens de cette région chargeaient chmiots, chalTettes et autos pour fuir encore plus loin. La plupart ne firent d'ailleurs que quelques dizaines de kilomètres, la rapidité de la progression des Allemands rendant la course inutile.

Lorsque fut signé l'annistice, chacun s'installa dans cette situation particulière de l'Occupation, dont personne ne pouvait deviner la durée. Les grands-parents cherchèrent comment vivre et travailler avec l'oncle Louis et leurs trois chevaux. Au début de 1941, ils trouvèrent une felme libre. L'épouse de l'exploitant, qui était prisonnier, avait demandé la résiliation du bail. C'est ainsi qu'ils s'installèrent à «Empoussoué », commune de Dampierre-sous-Bouhy. Ils n'avaient évidemment pu emmener leurs vaches à lait, malgré la consigne de ne rien abandonner aux envahisseurs! Ils avaient pris la précaution de les marquer au fer rouge avec lettres et numéro d'identification, comme les «organisateurs» de ce grancl repli stratégique l'avaient presclit Repli stratégique ou débâcle? Je pense au titre du livre que Zola écrivit en 1892 pour évoquer la tragique défaite de Sedan, le I cr septembre 1870. Pour cette malheureuse région, les tragédies se suivent et se ressemblent. Mais revenons aux vaches des grands-parents: un joli troupeau cie vingt-cinq têtes. Comme les autres éleveurs, mes grands-parents les avaient lâchées dans les prés. Imagine-t-on, au bout de trois ou quatre jours, le sort de ces bêtes aux pis gonflés de lait, après avoir tant brouté la bonne herbe de printemps, beuglant de douleur autour des bâtiments dans l'espoir cie trouver un homme pour les traire ? Les Allemands ont abrégé leurs souffrances en bombardant et incencliant la ferme de Létanne, peu après le départ des grands-parents, le 12 mai. Ce triste tableau nous fut brossé par deux témoins: les fils qui, quelques jours plus tard, soldats de l'armée belge en déroute, avaient risqué, en s'enfuyant pour ne pas être faits prisonniers, un détour par Létanne Mai 1945. Dès la fin de la guen-e, commence la reconstruction. La ferme de Létanne est l'une des premières à être restaurée. Du simple, voire du provisoire, juste suffisant pour que les grands-parents et l'oncle Louis reviennent, en avril 1946. Dans les Deux-Sèvres, mes parents ne trouvaient pas de ferme assez grande pour nous trois. l'avais réussi mon CEP et décidé de travailler la terre pour vivre dans la nature. Je n'aimais pas l'école où l'on était enfermé. L'occasion était donc bonne de louer la fenne de la Nièvre libérée par les grands-parents. Le propriétaire était d'accord. Aussi mon père m'y emmena-t-il trois mois à l'avance pour que je commence à apprendre le travail avec l'oncle Louis: donner le foin et les betteraves aux

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Ecole d'Ardin, en 1942-1943. J'ai le cache-col négligé. Jacques Mandier, garçon de cette école, fut tué le 17 novembre 1958 à Tamarout en Algérie.

un

animaux, les curer, manœuvrer les manches, la brouette et la selpe, le gojard et les cisailles sur les arbres et les haies l'hiver, etc. Quelques mots sur ce voyage, toujours vivace dans ma mémoire. Pas facile. Ce parcours transversal Deux-Sèvres-Nièvre, en 1945, comprenait bien des changements et des attentes. Nous partîmes d'Ardin le matin du Il décembre pour la gare de Niort, puis Poitiers, Tours, et direction BourgesNevers. Il faisait froid. Il gelait même, et la nuit dans ces trains fut pénible. Je grelottais, n'étant pas habillé chaudement. Vers 2 heures du matin, après La Guerche, le pont sur l'Allier n'étant pas encore reconstruit, il nous fallut franchir à pied une passerelle enjambant la rivière. Un autre train, ou un car, je ne me souviens plus, nous transporta jusqu'à Nevers. Je ne pus trouver le sommeil dans la salle d'attente tant j'étais frigorifié et mal à l'aise. Au petit matin, train pour Cosne. Dans cette petite ville, en milieu de matinée, il fallut encore prendre un car pour gagner Alligny, à douze kilomètres. Nous arrivâmes à 12h30. Restait la cerise sur le gâteau: six kilomètres à faire à pied. D'abord quatre kilomètres sur la route de Bouhy puis, à «Montgaugé », un raccourci à travers champs et même labours, menant aux «Martignons », où l'on retrouvait la route montant à

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«Empoussoué ». Lorsque nous débouchâmes, un peu avant 15 h, à ]' entrée du village, par le haut de la côte, le ventre creux, tous deux exténués, la première personne que nous vîmes fut André, le fils de voisins fermiers, les Liger. Il avait un an de plus que moi et savait certainement que nous allions venir. A ce moment précis, il traversait sa cour, son seau à la main. La rapidité avec laquelle il posa son seau et fit demi-tour pour annoncer la nouvelle, au risque de sortir de ses sabots, reste encore gravé dans ma mémoire comme si c'était hier. On marchait encore beaucoup en sabots, l'hiver, à cette époque. Un copain était arrivé! C'était bien vrai, puisque, copains, nous le sommes toujours. Ce qui nous donne l'occasion de reparler de ce fameux jour du 12 décembre 1945. On comprendra que mes parents ne voulussent plus retourner à VilIersCernay, dans leur petite ferme frontalière. Ils en avaient assez de ce pays sans cesse envahi, ravagé et à reconstruire. Déjà, en 14- I 8, ils avaient subi souffrances, humiliations, privations sous l'occupation allemande. Leurs aïeux se souvenaient de 1870 ! Mon arrière-grand-mère maternelle avait 82 ans en 1940, quand elle subit la troisième occupation allemande. En 1870, elle avait Il ans et habitait la pointe de Givet d'où l'on entendait la canonnade de la sanglante bataille de Sedan, le 1erseptembre. Pour beaucoup, là étaient leurs racines, leurs attaches, leurs terres, leurs biens. Mais quel courage faut-il pour sans cesse reconstruire, entreprendre de nouveau! Un courage comparable à celui des victimes à répétition de tremblements de terre, typhons et autres catastrophes naturelles. A cette guerre, mes parents avaient perdu la moitié du peu de bien qu'ils possédaient. Les dommages de guerre, ridiculement bas, arrivèrent après six ou sept années d'érosion administrative. Mes parents, en ce début des années 50, ne connaissaient peut-être pas la misère mais bien la pauvreté. De plus, mon père était handicapé. A l'âge de huit ans, durant la guerre de 14-18, il était tombé d'un toit où il était grimpé chercher une balle. Son épaule droite, mal réparée, ne lui permettait plus de lever le bras à fond, et sa jambe gauche, sauvée après vingt et un mois de plâtre, était restée raide. Toutes ces raisons expliquent ma volonté d'être financièrement autonome, durant mon service militaire, pour ne pas dépendre de l'aide de mes parents. Seule solution: le peloton pour devenir sergent.

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