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Mali: Bilan d'une gestion désastreuse

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208 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296189584
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MAU:

Bilan d'une gestion désastreuse

LE MAU A L'HARMAITAN BACHY Victor: Le cinéma au Mali. BELLONCLE Guy: Le chemin des villages-Formation des hommes et développement rural en Afrique noire; Paysannerie sahéliennes en péril- Carnets de route 1978-1981, J et Il; Le tronc d'arbre et le caïman - Carnets de brousse maliens. CISSE M.K. et autres: Mali, le paysan et l'Etat (collee. «Biblio. du dévelopt.» ). DIABATE M.M.: L'aigle et l'épervier-la geste de Sunjata (poésie). DIARRAH Cheikh Oumar: Le Mali de Modibo Keita (collection «Points de vue»), 187p. DOMBI-FAKOLY: La retraite anticipée du Guide Suprême (roman «Encres Noires»). Jeunes Ruraux - Sahel: Une expérience de formation de jeunes alphabétisés au Mali (présenté par G. Belloncle). JONCKERS Danielle: La société Mynianka du Mali (collection «Connaissance des Hommes»), 24Op. KONATE Moussa: L'or du Diable suivi du Cercle au féminin (théâtre). LY lbrahima: Toiles d'araignée (roman «Encres Noires»). LY lbrahima: Paroles pour un continent - La vie et l' œuvre de J. Ly, 246p. MAHARAUX Alain: L'industrie au Mali (collee. «Villes et Entreprises»). MAJHEMOUT DIOP: Histoire des classes sociales dans l'Afrique de l'Ouest, le Mali, tome 1 (collee. «Logiques sociales»). MEYER Gérard: Devinettes bambara -- 95 devinettes avec leur traductionfrançaise,70p.

Cheick Oumar DIARRAH

MALI: BILAN D'UNE GESTION DÉSASTREUSE

Préface de Albert BOURGI

L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 - Paris

L'AUTEUR
Cheick Oumar Diarrah est né le 6 juin 1954 au Mali. Docteur es Sciences Politiques; diplômé de l'fustitut d'Etudes Politiques; il est le coordonnateur du Groupe de Rencontres pour un Mali nouveau (GREMAN) dont le programme prévoit: * l'instauration d'un ETAT DE DROIT garantissant les conditions d'une DEMOCRATIE PLURAliSTE et le respect des DROITS DE L'HOMME; * la mise en œuvre d'une politique de développement axée sur la satisfaction des besoins des citoyens. Une politique de: «TOUT L'HOMME POUR TOUS LES HOMMES»; * le renouveau du PANAFRICANISME pour que L'UNITE DE L'AFRIQUE soit l'affaire de ses peuples au sortir du XXème siècle. * l'application d'une politique culturelle assurant le rayonnement des valeurs positives des civilisations africaines.

DU MÊME AUTEUR
Le Mali de Modibo Kefta, préface de Christian Coulon, collection «Points de vue», L'Harmattan, 1986, 187p.

1990 ISBN: 2-7384-0483-9

@ L'Harmattan,

PRÉFACE DE ALBERT BOURGI
Au moment où le vent de la démocratie souffle de nouveau sur l'Afrique, l'ouvrage de Cheick Qumar Diarrah vient à point nommé dresser le constat de faillite d'un pays, le Mali, qui avait accédé à la souveraineté sous les auspices prometteurs d'un des pères des indépendances africaines Modibo Keïta, auquel l'auteur a d'ailleurs consacré son précédent ouvrage, dont les conclusions constituent l'introduction de ce deuxième livre. Au fil des pages, la radiographie du régime Traoré, dont les vingt-deux ans d'existence ont été jalonnés de bruit et de fureur au travers de multiples tentatives de coups d'Etat, de mouvements sociaux, de procès politiques et d'une répression politique implacable, que l'auteur décrit minutieusement, fait apparaître au grand jour les symptômes classiques d'un certain mal africain: régime de parti unique, déficience des institutions, défiance des citoyens vis-à-vis du «Parti-Etat», népotisme, affairisme et corruption du haut au bas de l'échelle admistrative, marasme économico-financier, détresse sociale des populations, absence de projet politique, crise de l'Etat, culte de la personnalité, frustration de la jeunesse, diplomatie erratique etc. Bref, comme l'écrit l'auteur, le Mali n'est plus que l'ombre de ce qu'il aspirait à être, et de ce qu'il fut effectivement, au moment de son accession à l'indépendance. Tout au long de son ouvrage et dans le seul but de rendre compte, de manière exhaustive, de la situation politique du Mali, Cheick Oumar Diarrah fait fi de certaines distinctions arbitraires entre le Droit et la Science politique. Juriste, il l'est assurément lorsqu'il expose les grandes lignes de la Constitution de 1974 et nous fait ainsi prendre la mesure des déséquilibres des pouvoirs, au profit de l'Exécutif; mais le politologue reprend aussitôt ses «droits» lorsqu'il nous fait pénétrer dans la pratique des institutions et nous trace l'évolution politique du Mali depuis 1968. L'état des lieux qu'il nous rapporte montre à quel point l'information sur ce pays a été déficiente au cours des vingt dernières années. Derrière l'apparence de stabilité dont se sont toujours targué les militaires au pouvoir se cache 5

une vie politique extrêmement agitée, faite de répression et de règlements de comptes à l'intérieur de l'appareil d'Etat. Que dire des pages consacrées au pani unique, l'UDPM, sinon qu'elles confortent le lecteur dans l'opinion qu'il se fait de ce système de pani, ailleurs sur le Continent. A savoir que le monopartisme n'a jamais été en mesure de mobiliser les forces sociales au service de la construction de l'unité nationale et du développement. Bien au contraire, il a engendré le parasitisme bureaucratique et le découragement des «forces vives» dont il prétendait stimuler le potentiel créateur, tout cela se faisant à l'abri d'un discours officiel où la langue de bois le disputait à l'absence de projet véritable. Mais Cheick Oumar Diarrah ne limite pas son propos à la surface de la réalité; il nous entraîne au contraire au cœur de l'échec du Mali de Moussa Traoré en en démontant, dans sa deuxième panie, les ressorts économico-financiers qui ont pris aujourd'hui l'allure d'une véritable catastrophe - la question étant toujours posée de savoir si le remède draconien du Plan d'ajustement structurel imposé au régime malien ne va pas, comme cela commence à être le cas ailleurs, guérir la maladie en tuant le malade! De nouveau l'analyse de l'auteur est fouillée, minutieuse, exhaustive et sans concession: «en définitive, la déliquescence de l'économie malienne, du fait des politiques absurdes mises en œuvre depuis deux décennies par les militaires, a pour effet d'accroître la dépendance extérieure du pays et de mettre en relief ses incertitudes politiques». A s'en tenir là, on aurait pu légitimement faire reproche à l'auteur de détruire sans construire; fort heureusement dans sa conclusion, intitulée «Pour un avenir viable», Cheick Oumar Diarrah esquisse les lignes directrices d'un programme de redressement national pour le Mali, qui combine des mesures économiques, sociales, culturelles et politiques. Parmi ces dernières, on retiendra l'option démocratique dont l'une des manifestations doit être un «pluralisme politique» seul à même de permettre «l'émergence d'un projet social cohérent» et «l'avènement d'un type nouveau de citoyen». Avec l'auteur, nous conviendrons qu'il incombe désormais à la jeunesse africaine de faire entendre toujours plus fort sa voix et d'agir afin de dissiper l'image actuelle du continent que décrit parfaitement en raccourci l'auteur: «L'Mrique divisée, balbutiante, minée de l'intérieur par sa faiblesse économique et son incapacité presque «congénitale» à 6

s'armer face aux défis du siècle à venir, paralysée par la rivalité des Etats qui la composent et par la stupidité de ses élites, cette Mrique-Ià n'a aucune chance de s'en sortir dans les circonstances actuelles»

C'est bien en effet à la jeunesse - au Mali comme dans le reste du continent - «d'agir pour donner une dimension nouvelle à l'Afrique»!
ALBERT BOURGI Maître de Conférences de droit public et Directeur du Centre d'études des Relations internationales de la Faculté de Droit et Sciences politiques de Reims.

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Remerciements

à AD 89 où j'ai le bonheur de compter de nombreux amis: Jean-Michel Blanquer, François Baroin, Richard Senghor, Xavier Ronot.. .

A la jellilesse de mon pays, cette force propulsive sans laquelle le Mali ne peut s'élever.

A Paul-Marie Couteaux

«Le destin historique, derrière nous, représente la cristallisation à jamais acquise de nos actes; devant nous, il n'est jamais fixé. Non que notre liberté soit entière: l'héritage du passé, les passions humaines et les servitudes collectives lui fixent des bornes. La limitation de notre liberté ne nous contraint pas à nous incliner à l'avance devant un ordre détestable. Il n'y a pas de fatalité globale. La transcendance de l'avenir donne à l'homme, dans le temps, une raison de vouloir et une garantie qu'en tout état de cause, l'espoir ne périra pas.» Raymond ARON

«Il y a dans l'Histoire des jours tristes: il n'y a pas de jours stériles et sans intérêt.» Ernest RENAN

AVANT-PROPOS

Hier, le Mali était fidèle à son histoire et à son destin: un grand peuple ayant un but, une foi, luttait avec détermination, dans la dignité, contre les affres du sous-développement. Les Pères de l'Indépendance l'avaient enrichi d'honneurs et le Mali comptait parmi les nations respectées. Pauvre, mais debout, le Mali était fort de l'espérance de millions d'individus en une société de justice sociale et de liberté. De 1960 à 1968, le Président Modibo Keita et ses compagnons ont donné l'exemple du sérieux, du courage, de l'honnêteté, dans la conduite des affaires de l'Etat. Si les premières années du régime ont été fructueuses en réalisations, les dernières années n'ont pas été à la mesure des sacrifices consentis par les populations. Le 19 novembre 1968, des officiers subalternes usurpèrent le pouvoir et plongèrent le Mali dans la période la plus sombre de son histoire contemporaine. Disons-le sans ambages. Nous avons atteint aujourd'hui le stade où il n'est plus possible de se taire, où il faut réagir face à la décrépitude de notre société. Chacun de nous doit élever la voix, car c'est de notre vie et de notre mort qu'il s'agit. Depuis 22 ans, le Mali vit sous le joug d'une dictature familiale sans aucune perspective, sinon son maintien au-pouvoir et son enrichissement. Depuis 22 ans, les Maliens s'épuisent dans des rivalités de personnes et développent chaque jour davantage une mentalité de ghetto. Ils s'enferment dans le sectarisme qui paralyse l'action des hommes de bonne volonté. Il faut impérativement mettre un terme à la stérilisation de nos ressources intellectuelles, car, une société divisée est une société affaiblie, incapable de faire face aux défis de l'Histoire. La vie politique malienne est bloquée parce que les dirigeants actuels sont discrédités aux yeux des Maliens et ne sont plus en mesure d'élaborer des perspectives mobilisatrices. Politiquement, le système de parti unique constitutionnel est un échec total. L'UDPM - Union «démocratique» du peuple 11

malien - est devenue une fin en soi. Ce parti unique n'est nullement l'agent créateur d'un monde nouveau. Sa mainmise autoritaire sur tous les rouages de la vie politique fait que le Mali est une société paralysée, dont les ms n'ont, pour l'instant, d'autres choix que la résignation et/ou l'exil. L'économie malienne est exsangue, minée par plusieurs années de sécheresse mais, surtout, par le pillage éhonté des deniers publics que se sont appropriés les autorités en place. L'action néfaste des dirigeants est désormais sanctionnée par l'intervention drastique du Fonds Monétaire International. Les structures sociales sont viciées. La gangrène de la corruption mine les esprits. La jeunesse est sans espoir et elle végète dans les méandres débilitants du pessimisme. L'âme malienne est meurtrie car la dignité et l 'honneur de notre pays sont foulés au pied. En juin 1991, le second mandat du Général Moussa Traoré arrive à terme. Personne ne relèvera le Mali à la place des Maliens. Le Mali sera ce que ses ms et fIlles en feront. Sans volonté constructive, sans unité d'action, sans esprit de tolérance, il est impossible de bâtir une œuvre saine et durable. L'ampleur des tâches à entreprendre, l'exigence fondamentale de la reconstruction nécessitent la réconciliation de tous les enfants du Mali. Cet ouvrage se veut une modeste contribution au débat sur le renouveau démocratique au Mali.

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INTRODUCTION

Depuis le 19 novembre 1968, le général Moussa Traoré préside la République du Mali. Cette longévité est exceptionnelle et mérite, à plus d'un titre, une attention particulière de la part des analystes des questions africaines. Le général Moussa Traoré se situe aujourd'hui dans le peloton de tête des chefs d'Etat africains les plus anciens en fonction. De plus, sa vingtième année au pouvoir a revêtu un lustre particulier puisqu'il a été nommé président en exercice de l'OUA en mai 1988. Voilà bien une consécration internationale pour un chef d'Etat qui avait jusqu'à présent fait preuve d'une grande réserve! TIs'agit ici de procéder à l'analyse de l'évolution politique et économique du Mali depuis 1968 afm d'apprécier l'impact et les résultats de l'action dudit général qui, sans aucun doute, a pesé sur les destinées de la société malienne. Il s'agit de mettre à nu les ressorts de l'évolution du pays qui a profondément changé depuis une génération. Mais il convient de jeter un bref regard sur la période antérieure à 1968 afm de comparer l'état des lieux aux deux époques.

L'EXPÉRIENCE SOCIALISTE DE MODIBO KEÏTA ET SES FAIBLESSES
Le 22 septembre 1960, le Mali voit le jour à la suite de l'éclatement de la Fédération qui l'unissait au Sénégal. Modibo Keita en devient le premier président. De 1960 à 1968, il va s'efforcer de mettre en œuvre une politique socialiste visant à construire une économie nationale indépendante basée sur la satisfaction des besoins de la majorité. Dès son investiture, Modibo Keïta engage des réformes de structure dans les domaines de la planification, de la monnaie, de l'agriculture, et dans le secteur public. Un plan de dévelop13

pement économique prévoyant un taux de croissance de 8% par an est mis en chantier. Le Franc malien est créé arm de conforter l'indépendance nationale. Le secteur rural est organisé sur une base coopérative pour faire échec à l'usure et au mercantilisme sévissant dans les campagnes. Des sociétés d'Etat voient le jour. Elles devront valoriser les produits locaux et permettre l'économie des devises par le biais de la substitution des produits d'importation. En outre, grâce à leurs bénéfices éventuels, elles devront participer au fmancement du plan quinquennal (1961-1965). Enfin, dès 1962, Modibo Keita a mis en œuvre une réforme radicale de l'enseignement dont l'objectif est de former des cadres africains dotés d'une solide armature intellectuelle et ayant un sens élevé de l'Afrique. Cette politique hardie a achoppé sur un certain nombre d'obstacles, à l'époque difficilement surmontables, il faut le dire. Examinons brièvement les résultats de la politique économico-financière du régime de Modibo<*).

Les finances publiques
Le budget de l'Etat a toujours été déficitaire depuis 1960. Ainsi, le gouvernement a-t-il dû, dans une certaine mesure, désépargner pour financer ce déficit. En effet, il a effectué de nombreux investissements, grâce précisément au déficit de la balance des paiements. C'est par le biais de l'aide extérieure que ces immobilisations ont pu être réalisées. Le déficit moyen au cours de cette période se situait aux alentours de deux milliards de francs maliens (EM.). Il était toujours couvert par des avances de la Banque de la République du Mali. A côté de la détérioration des fmances publiques, on a assisté également à la dégradation des règlements extérieurs. On constate que la balance commerciale a toujours été déficitaire et que les exportations n'ont jamais pu couvrir les importations, excepté en 1961 quand le taux de couverture a dépassé 50%. On remarque que la balance des opérations courantes est constamment déficitaire. Le déséquilibre de la balance des paiements provient en grande partie du déficit commercial dans le* 14 Cf. le précédent ouvrage de l'auteur: Le Mali de Modibo Keita, préface de Christian Coulon. L'Harmattan, Paris, 1986.

quel le coût des importations tient une grande place. Au cours de la période considérée, le déficit de la balance des paiements a été couvert par des mouvements de capitaux et certaines opérations monétaires. Le déficit est resté relativement stable mais sa couverture a été problématique car les déficits cumulés ont joué sur les avoirs extérieurs de 1962 à 1968 dont les soldes étaient négatifs. Cette situation catastrophique au plan monétaire et fmancier a conduit à la signature en 1967 des accords de coopération monétaire avec la France qui prévoyaient le retour du Mali au sein de l'Union Monétaire Ouest-Africaine. Ces accords conféraient, à n'en pas douter, un pouvoir d'ingérence dans l'élaboration et la mise en œuvre de la politique économique et fmancière du Mali. Le fiasco monétaire du gouvernement de Modibo Keïta trouve - en partie - sa source dans l'échec de la politique agricole.

La politique de développement rural
Le gouvernement de Modibo Keïta a institué dans les campagnes un mouvement coopératif ainsi que des organismes publics de commercialisation des denrées agricoles. Cette organisation n'a pas donné de résultats efficients. L'agriculture qui devait être le moteur du développement économique a connu des difficultés. En 1968, le bilan de l'agriculture était désastreux. En effet, un gigantesque marché noir altérait l'action du gouvernement. L'inflation a mis en échec les campagnes de commercialisation et amenuisé les ressources étatiques. Nous constatons une dégradation très nette de la commercialisation de l'arachide, principal produit d'exportation. Le blocage des prix à la production est sans nul doute à la base de l'échec des campagnes de commercialisation. Le secteur primaire n'a pas réussi à dégager le surplus indispensable à la promotion d'une économie nationale indépendante. La politique des bas prix agricoles va entraîner la chute de la production, la médiocrité de la commercialisation ainsi que le développement d'un réseau clandestin d'exportation vers les pays limitrophes où les prix sont alors plus rémunérateurs. Cette politique aura des conséquences néfastes sur la distribution des revenus, de même que sur la croissance économique globale du pays. 15

La politique à l'égard du secteur public
Le gouvernement de Modibo Keïta a accordé une place particulière au secteur public qui devait jouer un rôle moteur dans le développement. Ainsi, un grand nombre d'entreprises fut créé dans les divers secteurs de l'économie. Il s'agissait de faire naître l'épargne du secteur public. Les sociétés d'Etat ont connu d'énormes difficultés qui les ont empêchées de remplir leur mission. En effet, les usines maliennes ne tournaient pas à pleine capacité. Leur gestion laissait à désirer. Des déficits étaient enregistrés dans presque tous les secteurs et les services techniques étaient amorphes.

Bilan économique sommaire de la Première République
Le gouvernement fit de l'Etat le principal instrument de régulation de l'économie malienne. Mais cette politique achoppa sur des obstacles quasiment insurmontables. L'étatisation accélérée des structures de l'économie, combinée à la stagnation du système productif et aux déficiences des mécanismes de commercialisation, ont abouti au blocage économique et {"mancier. La situation malienne se caractérisait ainsi: 1. La stagnation de la production agricole, entraînant la chute des exportations et posant, par voie de conséquence, des difficultés persistantes au niveau des paiements extérieurs. 2. Le système des sociétés d'Etat s'est très vite signalé par des déficiences structurelles. En effet, les entreprises publiques se sont avérées incapables de dégager des profits; donc de participer au financement du Plan. Les nombreuses subventions ayant servi à couvrir leurs déficits ont eu pour effet de susciter l'inflation. 3. Dans le domaine de la planification, les investissements prévus ont surestimé le montant de l'aide extérieure mobilisable, de même que la capacité nationale de financement. 4. Le déficit budgétaire n'a cessé de se creuser. Les dépenses publiques enregistrèrent un bond gigantesque alors que les recettes publiques ne connurent qu'un faible accroissement. A ces éléments, il faut ajouter la détérioration de la balance des paiements ainsi que la forte dette extérieure du Mali. Le tout couronné par l'effondrement du Franc malien. 16

Dans ce contexte de cataclysme économique et fmancier, le gouvernement de Modibo Keïta signe les accords de coopération monétaire avec la France, en 1967. En dévaluant le Franc malien de 50%, le 6 mai 1967, le Mali va enclencher le processus d'application des Accords franco-maliens qui instituaient une Banque centrale à gestion paritaire (France-Mali). La dévaluation du 6 mai 1967 a été un véritable fiasco car elle a entrainé l'aggravation du fardeau de la dette extérieure, accentué la hausse des prix agricoles, rendu plus lourde la facture des biens importés sans pour autant susciter une amélioration des exportations ni un rapatriement des capitaux. L'examen des difficultés économiques et fmancières du régime de Modibo Keïta n'est pas suffisant en soi. Il faut y ajouter l'analyse des problèmes politiques. Bref regard sur l'évolution politique 1960-1968
Le Mali a connu une vie politique intense durant la présidence de Modibo Keïta. Cet homme d'Etat charismatique s'est attelé, avec son parti, l'Union Soudanaise-RDA (rappelons que le Mali avait été dénommé «Soudan français» par les colonisateurs), à forger une société nouvelle débarrassée des vestiges du colonialisme. Dès 1962, Modibo Keïta a procédé à une réforme monétaire qui a pour objectif de replacer l'économie nationale entre les mains des Maliens en mettant fin à la domination des grandes maisons de traite coloniales. La création du Franc malien constitue sans nul doute la réforme la plus décisive du régime de l'époque. Des mesures radicales de rupture avec le néo-colonialisme, une volonté d'affIrmer la dignité nationale et de consolider l'indépendance économique et politique du Mali: tout cela était de nature à susciter des oppositions. Ainsi, au moment de la création du Franc malien, un groupe de commerçants et de politiciens liés à certains milieux d'affaires de l'ancienne métropole s'éleva contre la politique de Modibo Keïta. Aux élections législatives du 12 avril 1964, la liste unique des 80 députés de l'US-RDA fut élue sans difficultés. Sur 2 425 696 électeurs, il y eut 2 156 896 votants; et 2 154 711 votes exprimés en faveur de ladite liste. 17

Le Mali connaissait à cette période un certain malaise du fait de l'aggravation des difficultés économiques. En effet, le franc malien s'était effondré. De plus, les commerçants hostiles à la politique gouvernementale organisèrent une fraude gigantesque, accompagnant une spéculation effrénée, ainsi que la fuite des capitaux. Les pénuries de denrées alimentaires ont avivé le mécontentement populaire. Au sein de l'US-RDA, différents clans s'affrontaient de façon sourde. La chute du président Kwame Nkrumah en février 1966 constitua un coup de semonce pour les dirigeants maliens. En effet, avec l'éviction de Ben Bella et de Nkrumah, l'Afrique progressiste perdait du terrain. L'échec de Nkrumah, ami politique de Modibo Keïta, était hautement significatif pour ce dernier. Ainsi, dès le 1ermars 1966, un Conseil National de Défense de la Révolution (CNDR) fut créé pour contrer par tous les moyens la subversion à l'encontre du régime. En fait, l'aggravation des difficultés économiques va amener le régime à opérer une sorte de fuite en avant. A partir de juillet 1967 jusqu'au coup d'Etat du 19 novembre 1968 se déroule ce que les dirigeants de l'US-RDA ont appelé «l'An 1 de la Révolution». En quoi cela consistait-il? Le 22 août 1967, le Bureau Politique National, instance suprême de décision sous le régime de Modibo Keïta, fut dissout. Ses attributions furent transférées au CNDR. Dans la foulée eurent lieu de gigantesques manifestations animées par les jeunes du parti et l'Union Nationale des Travailleurs du Mali (UNTM). A l'image de ce qui se passa en Chine au moment de la Révolution culturelle, les manifestants s'attaquaient à des cibles précises. TI s'agissait d' «épurer le parti» et l'administration des tenants de l'aile droite qui «n'ont jamais cru en l'option socialiste». En 1967, le régime de Modibo Keïta était à bout de souffle. La signature des accords monétaires avec la France a constitué un recul par rapport à l'option du 22 septembre 1960. Ces Accords ont eu pour effet d'exacerber les contradictions au sein de l'US-RDA. Incontestablement, la situation était devenue intenable pour le président Modibo Keïta et ses partisans. Le 22 janvier 1968, en accord avec le président Modibo KeÏta, Mamadou Diarrah obtint la mise en vacance de l'Assemblée Nationale qui fut remplacée par une Délégation législative. Après cette «auto-dissolution», le président Modibo Keïta gouverna par ordonnances. Cette mesure se situait dans la logique 18

des événements qui ont abouti à la dissolution du Bureau politique national et des municipalités. Le CNDR exerçait désormais les pleins pouvoirs. Son objectif était d'assainir la situation politico-économique. Les mesures draconiennes d'austérité adoptées à la suite des accords de 1967 ont eu pour effet d'aviver les frustrations tant au niveau des populations que de la classe politique. Les excès d'une milice populaire incontrôlée ont accentué la désaffection des populations à l'égard du régime. C'est dans ce climat d'impasse et de morosité qu'intervient le coup d'Etat du 19 novembre 1968 qui marque l'avènement des militaires sur la scène politique malienne. En 1968, lorsque les militaires s'emparent du pouvoir, il est communément admis qu'ils ne resteront pas plus de six mois à la tête du pays. Eux-mêmes affirment que leur mission se limite à restaurer les libertés démocratiques et à assainir la situation économique et financière. De plus, leur inexpérience politique les disqualifie d'emblée pour gouverner un pays comme le Mali où les traditions de lutte semblent profondément ancrées et que l'on considère comme turbulent à cause de la combativité de ces élites. Mais le cours de I'Histoire a évolué de manière imprévue. C'est cette évolution que nous nous proposons d'analyser dans cet ouvrage. Qu'est devenu le Mali depuis 1968? Quelles sont les caractéristiques de l'Etat malien contemporain, et comment fonctionne-t-il? Comment s'articulent les rapports entre gouvernants et gouvernés? Les institutions actuelles sont-elles ancrées dans la société malienne? Sont-elles en mesure de promouvoir le développement socio-économique? Qu'est-ce qui explique le vide politique actuel, l'absence de projets crédibles susceptibles de susciter l'enthousiasme et de rassembler les nationaux? Quelles sont les mutations qui se sont opérées depuis 1968? Qu'est-ce qui explique l'incapacité du pouvoir d'Etat à mettre en mouvement les forces sociales, à réveiller la société civile? Par ailleurs, quels sont les ressorts de la crise du développement économique au Mali? Qu'est-ce qui explique la désorganisation de la production agricole, l'échec de l'industrialisation, l'endettement massif de l'Etat? Que reste-t-il de la volonté de construire une «économie nationale indépendante et planifiée»? Quel avenir peut-on dégager en fonction de l'évolution politico-économique actuelle? 19

Telles sont les questions que nous ttaiterons dans cet ouvrage. Notte analyse s'articulera autour de deux axes principaux. Il s'agira d'expliquer la nature du régime issu du putsch militaire de novembre 1968, en examinant d'abord les aspects fondamentaux de la Constitution du 2 juin 1974, puis l'évolution politique du Mali entte 1968 et 1990. Cela nous permettta de saisir la ttame de la vie politique malienne. Nous ttaiterons ensuite des problèmes économiques et Îmanciers du Mali. Ce pays enregistte depuis son indépendance, des déséquilibres fondamentaux dans tous les secteurs de production. Comme la majeure partie des Etats du Continent, le Mali est placé sous la tutelle du FMI. On devra donc déterminer la viabilité de la politique d'ajustement structurel (PAS) appliquée au Mali. 1968-1990: plus de deux décennies! C'est une génération d 'homme. La perspective historique est suffIsante pour nous permettte d'analyser avec sérénité les problèmes aÏm de mieux dessiner les contours de l'avenir.

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