MANIÈRES DE VIVRE

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Avec « Chasse au diamant » (Cahiers Africains, n° 45-46) le présent ouvrage constitue l’aboutissement d’un programme de recherche sur l’économie populaire informelle au Congo-Zaïre. Il repose sur des enquêtes réalisées dans les années 1995-1997 dans plusieurs grandes villes du pays. A travers ces enquêtes sur l’art de la survie au jour le jour (« au taux du jour »), on cherche à saisir comment se transforment les rapports sociaux et comment les acteurs apprécient en thermes éthiques leur manière de vivre une situation de crise générale liée à la déliquescence de l’État et à la « dépravation » des pouvoirs publics.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296291782
Nombre de pages : 219
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Sous la direction

de

Gauthier

de Villers, Bogumil Jewsiewicki et Laurent Monnier

Manières

de vivre

Économie de la « débrouille» dans les villes du Congo/Zaïre

n° 49-50
(série 2001)

2002

Institut africain-CEDAF Afrika Instituut-ASDOC Tervuren

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris

LES DIRECTEURS

Gauthier DE VILLERS, sociologue, Belgique ).

directeur de l'Institut

africain-CEDAF

(Tervuren,

Bogumil JEWSIEWICKI, historien, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire comparée de la mémoire, Université Laval (Québec, Canada). Laurent MONNIER,chargé de cours à l'Institut universitaire d'études du développement (Genève, Suisse) et professeur honoraire à l'Université de Lausanne.
LES AUTEURS

Donatien DIBWE DIA MWEMBU, historien, (République démocratique du Congo).

professeur

à l'Université

de Lubumbashi supérieur de

TSHIAMALA MUJANJI, politologue, professeur à l'Institut Mbujimayi (République démocratique du Congo).

pédagogique

Jean OMASOMBO TSHONDA, olitologue, professeur à l'Université de Kinshasa (Rép publique démocratique du Congo), chercheur attaché à l'Institut africain-CEDAF (Tervuren, Belgique). Mme FALANGANI MVONDO,directrice de l'école privée du Bureau africain des sciences de l'éducation à Kinshasa (République démocratique du Congo). Isidore NDAYWELÈ NZIEM,historien, professeur à l'Université de Kinshasa (République démocratique du Congo), directeur des Langues et de l'Écrit à l'Agence intergouvernementale de la francophonie. Stefaan MARYSSE,économiste, professeur à l'Institut de politiques et de gestion du développement - Université d'Anvers (Belgique). Tom DE HERDT,économiste, chercheur postdoctoral à l'Institut de politiques et de gestion du développement - Université d'Anvers (Belgique).

CAHIERS

AFRICAINS

-

AFRIKA

STUDIES

Leuvensesteenweg 13,3080 Tervuren Tél. : 32 2 769 57 41 Fax: 32 2 769 57 46 E-mail: arrica.institute(~l!afl.icanluseunl.be Site: http://cedaf-asdoc.aÜ'icanl llSeUJ11. be

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des revues scientifiques et culturelles

Revue membre de l'A.R.S.C. - Association IlttD:/l,v \V'V.arsc. be

@ Institut africain-CEDAF ISBN: 2-7475-2652-6 ISSN : 1021-9994

- Afrika Instituut-ASDOC,

2002

Sommaire
A VANT-PROPOS
INTRODUCTION

9

PARGauthier DE VILLERS Définition Dimensions d'une crise et activités informelles Éclairage historique Généralisation du processus d'« informalisation» Désocialisation et anomie Réseaux et régulations Mobilité: une économie de la débrouille à « géométrie variable» Une éthique de l'informel?.
PROCESSUS D'« INFORMALISA TION » ET TRAJECTOIRES SOCIALES LE CAS DE LA VILLE DE LUBUMBASHI
P AR DIB WE DIA MWEMB U. . . . . . . . . . .. .

Il Il Il 16 20 21 24 26 27

. .. . . . ... .. . . .. . . . . . . . . . .. . . .. .. . . . . . .. . . . .. . . . .. . . ... . . .. . . .. 33

1. Introduction 2. Lubumbashi (Élisabethville) ville coloniale 3. Lubumbashi après l'indépendance 4. De la zaïrianisation à la transition 5. Le conflit Katangais/Kasaïens 6. L'avènement de Kabila . 7. Conclusion
QUELQUES VISAGES DE L'INFORMEL. LE CAS DE LA VILLE DE MBUJIMA YI PAR TSHIAMALA MUJANJI

33 35 40 44 51 57 61

65

1. Une petite entreprise: Établissement Mukadi Mpinga 2. Le complexe scolaire Kenda- Bulabula 3. La cordonnerie Kabem 4. De l'alimentation à la pharmacie Kaja 5. Une organisation non gouvernementale: le Cefide 6. L'Église évangélique par le Saint-Esprit Conclusion
VIVRE À KISANGANI. LE CAS DE L'ÉCONOMIE DU TRANSPORT PAR Jean OMASOMBO TSHONDA
1

66 70 75 80 83 87 89

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94

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2. Le vélo et la pirogue nourrissent la ville 3. L'apport du vélo

103 106

8

4. L'apport de la pirogue 5. Les interventions des pouvoirs publics
P AUPÉRISA
TI ON DE FAMILLES PETITES-BOURGEOISES EN PÉRIODE DE CRISE

108 110

ET TRANSFORMATION

DES VALEURS

PARFALANGANI VONDO M PASHI 1. Se débrouiller pour survivre 2. Quatre portraits de femmes 3. Témoignage d'un père de famille: cadre, ingénieur et directeur dans un ministère 4. La vie quotidienne et ses changements 5. Conclusion
LE TERRITOIREMÉDICALÀ L'ÉPREUVE DE L'INFORMEL « SURVIVRE» COMMEINFIRMIÈREAUX CLINIQUESUNIVERSITAIRES DE KINSHASA PAR Isidore NDAYWELÈ NZIEM 1. Dans la tourmente de la crise
2. Vivre I a vi ed' infirmi ère.

113 114 114 128 131 140

141 143

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 145

3. Aux origines de ..l'informel 4. Les« voies» nouvelles 5. L'informel et son éthique?
LA RÉINVENTION DU MARCHÉ PAR LE BAS. CIRCUITS MONÉTAIRES

149 154 160

ET PERSONNESDE CONFIANCEDANSLES RUESDE KINSHASA PAR Tom DE HERDT et Slefaan MARYSSE 1. Introduction 2. Monnaie économique et monnaie politique 3. Une histoire monétaire par le bas
4. Con c Ius i on. phi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ..

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1 93

POSTFACE.

EN COMPAGNIE

DU TÉMOIN,

RETOUR

SUR UNE DÉMARCHE

PARBogumil JEWSIEWICKl Le champ de l'informel au Congo/Zaïre Un réseau de recherche informel jouissant d'appuis institutionnels ponctuels Récits de vie et témoignages Témoin, chercheur, savant et citoyen
COURS DU CHANGE DU ZAÏRE PAR RAPPORT AU DOLLAR

195 196 196 198 200
205

AVANT-PROPOS

Le présent ouvrage constitue la seconde publication résultant du séminaire sur « L'éthique du secteur informel au Congo/Zaïre» tenu en décembre 1997 dans le cadre du Musée royal de l'Afrique centrale à Tervuren 1. Reprenons à peu de choses près la description du programme de recherche ayant abouti à ce séminaire, que nous donnions dans l'avant-propos de la précédente publication2. Les enquêtes réalisées par des chercheurs congolais avaient pour objectif de relater l'expérience vécue de femmes et d'hommes engagés dans des activités informelles. Chacun des chercheurs a enquêté auprès d'un petit nombre de personnes et devait, en vertu du protocole de la recherche, rendre compte de ses entretiens et observations de manière à préserver et mettre en valeur la manière dont les acteurs perçoivent leur engagement dans ce type d'activités. Le projet d'ensemble était d'examiner à la fois les transformations des activités assurant la survie de chacun au Congo-Zaïre et les pratiques qui en résultent dans le champ des relations sociales en général. Il incombait tout particulièrement aux chercheurs d'obtenir auprès des acteurs concernés une appréciation éthique de ces activités et pratiques. Précisons que cinq des six textes publiés ici résultent du programme de recherche évoqué. Nous leur avons ajouté un article de S. Marysse et T. De Herdt portant sur le phénomène du «cambisme» à Kinshasa car sa démarche et son contenu s'inscrivaient bien dans ce programme.

1 Rappelons que ce séminaire clôturait un programme de recherche soutenu par l'AUPELFUREF, et était organisé par le CELA T de l'Université Laval au Québec (B. Jewsiewicki), avec la collaboration du Centre d'histoire de l'Afrique de l'Université catholique de Louvain (J.-L. Vellut) et de l'Institut africain-CEDAF (G. de Villers). Remercions une nouvelle fois pour leur soutien financier à ce projet et à la manifestation qui l'a clôturé l'AUPELF-UREF ainsi que le Commissariat général aux Relations internationales de la Communauté française de Belgique, à travers la personne de Madame Christine Favart. 2 L. MONNIER, B. JEWSIEWICKI et G. de VILLERS (sous la direction de), « Chasse au diamant au Congo/Zaïre », Cahiers africains, n045-46, série 2000, 2001.

INTRODUCTION

par G. DE VILLERS

Les textes composant l'ouvrage que l'on va lire reposent tous sur des enquêtes (recueil de tranches de vie, entretiens, observations) menées auprès d'hommes et de femmes pratiquant - souvent en plus d'une occupation à caractère « officiel» (salariat, études) - des activités relevant de la sphère que l'on appelle « informelle». Ces enquêtes ont porté soit sur un petit échantillon de personnes présentant des caractéristiques sociales différentes et engagées dans des activités diverses, soit - dans un cas - sur des personnes appartenant à une catégorie socioprofessionnelle définie (les infirmières d'un hôpital), soit

encore - dans deux cas - sur les acteurs d'un secteur d'activité particulier (le
transport urbain et le «cambisme»). Elles ont été réalisées dans plusieurs grandes villes du pays (Kinshasa, Lubumbashi, Mbujimayi, Kisangani) vers 1995-1997, donc dans les dernières années de la période dite de « transition démocratique» et au tout début du régime Kabila. Certains auteurs ont ajouté à leur texte initial quelques notations concernant la période plus récente.
DÉFINITION

La définition de l'économie informelle à laquelle les auteurs font implicitement ou explicitement référence est conforme à l'usage le plus courant. Les activités informelles sont des activités échappant au cadre institutionnel et réglementaire officiel de l'économie (inspection du travail, chambre de commerce, circuit bancaire, etc.), qui sont dès lors non contrôlées et non enregistrées et, à des degrés divers, en dépit du fait qu'elles sont le plus souvent pratiquées au grand jour, non légales (ne se conformant pas à la réglementation, par exemple en matière de taxes) ou illégales (ayant un objet contraire à la loi, par exemple le change de monnaie en dehors des banques et bureaux agréés quand les autorités ont conféré à de telles institutions le monopole des opérations de change).
DIMENSIONS n'UNE CRISE ET ACTIVITÉS INFORMELLES

C'est également l'ensemble des auteurs qui analysent le développement de l'économie informelle au Congo/Zaïre en tant que réponse d'une population livrée à elle-même et paupérisée à une situation de crise générale liée à la déliquescence de l'État et à la « dépravation» des pouvoirs publics.

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Gauthier de Villers

La « désalarisation

))

Une manifestation majeure de la crise, souvent illustrée par les textes qui suivent, est le processus de «désalarisation» massive de l'activité économique, lié à la suppression de nombre d'emplois du fait de la fermeture d'entreprises et de la réduction d'activités, mais également - en particulier dans le secteur public - à la valeur dérisoire de rémunérations qui, en outre, ne sont plus assurées qu'irrégulièrement. Ce phénomène entraîne la recherche d'autres sources de revenus par l'invention d'activités indépendantes, en même temps que l'essor des pratiques de corruption ou de « coopération 1 » sur les lieux de travail. Dibwe rapporte par exemple le témoignage d'un employé du département de la Santé publique qui, en dépit d'un salaire «ne valant plus rien », continue à fréquenter assez assidûment son bureau, d'une part parce que cela lui permet de monnayer à son profit de précieux documents tels que des carnets de vaccination et des certificats d'aptitude physique, d'autre part parce que, ayant des dons d'« artiste », il a transformé son bureau en un « atelier» où il reçoit ses clients venus lui commander qui de décorer un «calicot », qui de fabriquer un sceau, qui de peindre un tableau. On serait tenté d'évoquer à cet égard la pratique que l'on appelle dans les pays industrialisés la «perruque », c'est-à-dire l'usage détourné de matériaux et d'outils appartenant à l'employeur, si l'état de dénuement extrême dans lequel se trouvent les administrations au Congo/Zaïre ne conduisait à faire l'hypothèse que notre employé doit apporter lui-même une grande partie de ce qui lui sert à pratiquer son activité « artistique» (le témoignage n'est pas clair, mais il semble que les carnets de vaccination et autres documents soient euxmêmes fabriqués avec leurs propres moyens par cet employé et ses collègues). La contribution de Ndaywel donne un autre exemple de la transformation d'un lieu de travail en un « espace commercial ». Il s'agit ici des Cliniques universitaires de Kinshasa. Confrontées déjà avant l'ouverture de la période de transition à une dégradation dramatique de leurs conditions salariales, les infirmières (seule catégorie du personnel des Cliniques sur laquelle porte directement l'enquête) participent, aux côtés de leurs collègues masculins, des médecins, du personnel administratif, à un trafic portant sur le matériel médical. « Puisque les Cliniques ne disposent de rien, écrit Ndaywel, et que le malade, pour être soigné, doit amener son matériel, celui-ci va faire l'objet d'un marché. Ouate, seringue, bistouri, produits pharmaceutiques, tout peut s'acheter sur place». Le texte ne le dit pas explicitement, mais c'est certainement en partie du fait de ce trafic que les Cliniques « ne disposent de rien» (ainsi qu'à cause du détournement de matériel médical au profit de
1 La « coopération» ou « cop» désigne, par allusion ironique à la « coopération au développement », les combines, magouilles, coups juteux, contraires aux réglementations et normes sociales théoriquement en vigueur.

Introduction

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structures hospitalières privées, une pratique qui serait surtout le fait des médecins, mais à laquelle s'est essayée Françoise, une des infirmières enquêtées). On est bien cette fois dans un cas de figure relevant au moins partiellement de la « perruque». Mais les infirmières utilisent aussi l'espace médical et la clientèle virtuelle que constitue la population diversifiée qui le fréquente pour vendre des articles n'ayant aucun rapport avec l'activité médicale: ainsi, des produits cosmétiques, des vêtements, des articles de maroquinerie, et puis, de plus en plus, avec l'aggravation des conditions sociales, des produits alimentaires (arachides, pain, beignets...) qui peuvent être confectionnés par les infirmières elles-mêmes. Et avec la baisse de la fréquentation des Cliniques universitaires (comme des autres structures hospitalières) que l'on observe à la suite de la radicalisation de la crise intervenue vers 1991-1992, les infirmières se seraient orientées de plus en plus vers des activités «extra-muros» (agriculture, boulangerie, « cambisme », etc.). Une différence encore avec le phénomène de la « perruque» tel qu'il est habituellement perçu, les activités informelles des infirmières ne viennent en rien concurrencer l'exercice de leur métier. Bien au contraire, ce sont elles qui permettent, écrit Ndaywel, sa «perpétuation»: «Ce sont leurs activités informelles qui produisent le "salaire réel" des infirmières (...), et qui plus généralement financent l'activité officielle. C'est grâce à la débrouille que l'infirmière peut survivre et, par conséquent, continuer à remplir ses obliga-

tions - présentées parfois comme un "apostolat"- à l'égard des Cliniques
universitaires. »

Raréfaction

des biens et des services

La crise généralisée qu'évoquent sans cesse les auteurs se traduit aussi par l'extrême raréfaction des biens et des services produits par l'économie «moderne» (capitaliste) et par l'appareil administratif de l'État. L'économie informelle exploite les opportunités qu'offre la pénurie, en mettant sur le marché des produits et des services alternatifs ou de substitution. L'article d'Omasombo illustre particulièrement bien ce processus. À Kisangani, au moment de l'enquête, il n'existait plus de moyens de transport collectif et seulement une dizaine de voitures particulières faisant office de taxi, sur les rares tronçons de route encore carrossables. L'article montre alors comment s'est développé un métier nouveau, celui du toleka, du vélo-taxi, pratiqué avec des bicyclettes qui, généralement, sont montées localement à partir de pièces de diverses origines. Il analyse parallèlement le rôle majeur que jouent désormais dans l'approvisionnement de la ville (en produits vivriers et autres biens de consommation fondamentaux) les vélos et les pIrogues.

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Gauthier de Villers

La contribution de Tshiamala nous donne un exemple du phénomène de la multiplication d'initiatives privées ayant souvent un caractère informel (se dérobant aux procédures d'agrément par l'administration de l'instruction publique et à tout contrôle exercé par celle-ci2) dans le domaine de l'éducation. Il s'agit de la réalisation par un enseignant du réseau secondaire officiel, avec le soutien de relations familiales, du « complexe scolaire KendaBulabula». Le promoteur crée un établissement d'abord à Lubumbashi et puis
-

ayant été victime de l'épuration ethnique qui, en 1992-1993, frappe les Katangais d'origine kasaïenne - à Mbujimayiainsi qu'à Kinshasa.

Le phénomène, notons-le, n'est pas récent. Tshiala Lay, qui a consacré un ouvrage à l'évolution de l'enseignement dans une collectivité rurale du Bandundu, constate que c'est dès les années soixante-dix que des promoteurs scolaires divers (représentants de confessions religieuses, parents d'élèves, chefs coutumiers, intellectuels résidant en ville mais originaires de la collectivité rurale étudiée) pallient les défaillances d'un État qui s'est pourtant octroyé un monopole en matière d'agrément, de financement et de contrôle du système scolaire3. Un autre aspect de la privatisation/« informalisation» de l'éducation, plusieurs fois souligné dans les textes qui suivent, est le paiement d'un « minerval » (belgicisme adopté au Congo-Zaïre) par les parents d'élèves (ou par les élèves eux-mêmes), minerval qui permet d'assurer la rémunération des enseignants ou de leur verser une «prime d'encouragement» sans commune mesure avec le salaire-pourboire de l'État Gusqu'à 65 fois supérieure! affirme un enquêté de Dibwe). À cet égard aussi il ne s'agit pas d'une évolution récente. C'est en 1975, selon Tshiala Lay, que le régime Mobutu a institué des Comités de parents d'élèves sur lesquels il allait avoir de plus en plus tendance à se décharger des problèmes de financement. Relevons un autre type d'exemple évoqué de manière récurrente dans le présent ouvrage: celui des pharmacies. Dans le récit qu'elle fait à Mme Falangani, Mme Fatu, une directrice d'école, cite la création d'une pharmacie parmi les nombreuses voies de survie explorées par son ménage: «Lorsque les hôpitaux se sont limités au rôle de "livreurs d'ordonnances" dans les années 80, les gens ont ouvert anarchiquement des pharmacies (...). Et ce commerce était très rentable. Les pharmaciens se sont plaints de cette situation mais en vain ». C'est, selon madame Fatu, la concurrence croissante dans ce secteur qui explique l'échec qu'elle et son mari ont rencontré: « De ma maison jusqu'au petit marché où nous nous approvisionnons en vivres (une distance que nous parcourons en dix minutes), il existe quinze pharmacies. Il y a donc un foisonnement incroyable de pharmacies à Kinshasa. »
2 Notons que les données fournies par Tshiamala ne permettent pas d'établir clairement le caractère informel de l'activité qu'il décrit. 3 TSHIALA LAY, Sauver l'école. Stratégies éducatives dans le Zaïre rural, Paris, L'Harmattan, 1995 (co-édition Institut Africain-CEDAF IL 'Harmattan).

Introduction

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En 1997, le Centre de recherche pharmaceutique de Luozi a fait réaliser un répertoire des pharmacies de Kinshasa. Selon cet ouvrage, alors qu'en 1960 Léopoldville ne comptait que dix «bonnes pharmacies» tenues par des expatriés, il y avait à Kinshasa en 1997 trois mille «pharmacies opérationnelles4» (à la même date, et pour l'ensemble du pays, on ne dénombrait, selon cette même source, que mille pharmaciens diplômés, seuls habilités en vertu de la loi à ouvrir une officine pharmaceutique). À défaut d'un diplôme à afficher, les pharmaciens d'occasion pourront avoir recours à quelque leurre. On lit dans l'article de Tshiamala que la pharmacie de M. Kabengela, diplômé d'État en section commerciale et administrative, porte l'inscription « C.R.Z. », ce qui signifie « Croix-Rouge du Zaïre» .

Implosion

du système monétaire

L'implosion du système monétaire constitue une troisième manifestation majeure de la crise structurelle de longue durée dans laquelle est plongé le Congo-Zaïre. On assiste dès le début des années quatre-vingt-dix à un phénomène d'hyperinflation lié à trois grands facteurs: la contraction brutale des recettes de l'État provoquée en particulier par l'effondrement de la production de la Gécamines et par les mouvements de jacquerie-pillage qui frappent durement l'économie urbaine; la montée de la contestation politique et des revendications sociales conduisant les premiers gouvernements de la transition à concéder des augmentations vertigineuses du salaire nominal; l'utilisation du pouvoir régalien de battre monnaie comme instrument dans la lutte pour le pouvoir et comme moyen d'enrichissement5. Sous l'impulsion convergente de ces facteurs, le pouvoir politique abuse sans vergogne du recours à la planche à billets, suscitant l'emballement de l'inflation. On observe dès lors un comportement de fuite devant une monnaie dont la valeur s'érode constamment et à un rythme rapide, et une « dollarisation » croissante de l'économie. C'est dans ce contexte que prend un essor considérable l'activité du « cambisme » sur laquelle ont enquêté Marysse et De Herdt. La dénomination est significative. Alors que le terme « cambiste» désigne normalement les spécialistes des opérations de change opérant au sein des

4 Nous avons seulement pu prendre connaissance d'un compte-rendu de cet ouvrage (Le Soft, 26/08/1997). Il ne donne pas la définition de ce qu'est pour l'auteur du répertoire (Batangu Mpesa) une « pharmacie opérationnelle» : la notion ne couvre vraisemblablement pas, par exemple, les étals de marché où sont vendus des produits pharmaceutiques. 5 F. KABUYA KALALA et MATA TA PONYO Mapon, « L'espace monétaire kasaïen. Crise de légitimité et de souveraineté monétaire en période d'hyperintlation au Congo (19931997) », Cahiers africains, n° 41, 1999, en particulier: pp. 58-61.

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Gauthier de Villers

banques, il est ici habituellement réservé à des changeurs « de rue » procédant dans l'illégalité, que l'on appelle aussi les « cambistes debout». Parce qu'elles connaissent une crise de liquidités en monnaie nationale sans précédent, à la suite notamment du phénomène des jeux d'argent qui en 1991 a provoqué à Kinshasa le retrait massif d'avoirs en banque, parce qu'elles manquent de devises pour la même raison et à la suite de l'extrême contraction des exportations empruntant les canaux officiels, les banques ne sont plus en mesure de remplir leurs fonctions essentielles. La « vraie» banque est désormais la banque informelle, celle que tiennent dans la rue ou à l'abri d'une maison particulière (quand la répression/extorsion pratiquée par les « forces de l'ordre» se fait brutale) des personnes n'ayant aucun titre pour exercer cette profession: femmes dites « libres» (parce que nombre d'entre elles se sont mises « corps et biens» à leur propre compte), étudiants, trafiquants étrangers qualifiés par généralisation de « Libanais». C'est d'ailleurs auprès des « cambistes debout» que souvent les banques officielles, et aussi les entreprises d'État, les autorités politiques et militaires, etc., s'approvisionnent en devises6. En dépit des diverses tentatives d'éradication de leur activité qu'évoquent Marysse et De Herdt, les cambistes ont continué à proliférer. Un article du journal kinois Le Potentiel daté du 13 octobre 1997 évoque «certaines estimations» chiffrant à près de 3.000 le nombre de cambistes opérant à Kinshasa « en dehors des dispositions réglementaires et (ne payant) aucune contribution à l'État ».
ÉCLAIRAGE HISTORIQUE

En historien, Dibwe prend un certain recul temporel pour analyser, à travers les témoignages de quelques enquêtés, le processus d'« informalisation» de la vie économique à Lubumbashi. Il part d'un rapide aperçu du développement de Lubumbashi (Élisabethville) en tant que ville et métropole industrielle à l'époque coloniale. Il souligne le caractère fortement institutionnalisé et contrôlé, donc « formalisé », de l'activité économique à cette époque. Il y a d'une part une importante population salariée regroupée dans les camps de travailleurs institués par l'Union Minière du Haut-Katanga et certaines autres grandes entreprises, d'autre part un essor d'activités marchandes indépendantes exercées par la population africaine, des activités qui sont soumises à la taxation et donc enregistrées. «Toutes les activités économiques, aussi minimes fussent-elles, écrit Dibwe, étaient connues de l'autorité coloniale qui faisait payer des patentes ou délivrait des licences. » C'est, selon lui, dans les périodes de récession économique (début des années 30, fin des années 50) que des travailleurs réduits au chômage, se dérobant au
6 Vair un article de TSHIMANGA Mbuyi Kaseka Digenia in Notes de Conjoncture, n° 25, février 1996.

Introduction

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rapatriement forcé dans leur village d'origine, inaugurent le règne de la « débrouille» en créant des petites activités qui, souvent, échappent au contrôle de l'autorité coloniale. On peut se demander si cette approche ne surestime pas l'efficacité et l'effectivité du contrôle exercé par le colonisateur en période économique « normale ». Dibwe souligne d'ailleurs lui-même que, par exemple, les femmes des travailleurs de l'Union minière, pour pallier l'insuffisance des salaires de ceux-ci, développaient des activités que l'auteur qualifie d'« informelles » (ces activités, ainsi la fabrication de boissons alcoolisées prohibées, se situant parfois même dans la sphère de l'illégalité). Un sociologue, Valdo Pons, qui a effectué une enquête à Stanleyville (Kisangani) au début des années 50, y observait dans les « cités» africaines une prolifération d'activités - de micro-activités le plus souvent - exercées sans licence par des femmes et par des salariés en quête de revenus d'appoint7. Mais c'est d'une manière plus fondamentale que l'enquête sociologique de Pons nous est précieuse: elle introduit une dimension d'analyse que les textes qui suivent n'appréhendent pas explicitement, mais qui en éclaire la lecture, permet d'enrichir l'interprétation des données présentées. L'analyse de Pons a pour objet fondamental le changement social et culturel qui accompagne une urbanisation opérée dans un contexte colonial spécifique. Elle tend à montrer que ce procès de changement se réalise à Stanleyville sur un mode largement « informel ». Pons n'utilise pas ce terme, mais il relève que ce procès s'accomplit sous une forme peu institutionnalisée (il parle de relations sociales « semi-institutionnalisées », p. 262) et il met en évidence le fait qu'il se dérobe aux normes et modèles relevant tant de l'ordre colonial que de l'ordre ancien (<< traditionnel »). Pons souligne que la grande mobilité (<< turn-over ») d'une population citadine encore peu stabilisée, et qui est alimentée par l'exode rural, la «fluidité» des groupements sociaux, le caractère fréquemment imprécis et instable des clivages sociaux ("the frequently blurred lines of social demarcation"), la diversité ethnique, donc culturelle, de la région, sont autant de facteurs qui font qu'une large part des interactions sociales se révèle relativement peu assujettie aux pressions et au contrôle qu'exercent « soit au sein de la ville, soit en dehors d'elle, des réseaux de relations "institutionnelles" bien définies» ("a large volume of social interaction was perforce subject to relatively little pressure and control through networks ofwell-defined "institutional" relations either in or beyond the town" (p. 260)).

7

V. PONS, Stanleyville. An African Urban Community under Belgian Administration,
London, Oxford University Press, 1969, p. 31.

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Gauthier de Villers

« Femmes libres» Le phénomène des « femmes libres », typique à cette époque de Stanleyville, illustre ce mode de changement socioculturel. Seules en principe les femmes mariées avaient droit d'accès et de résidence dans la Stanleyville coloniale (ou plutôt au « Centre extra-coutumier» CEC -, dans la partie africaine de la ville). Cependant, une femme divorcée ou veuve bénéficiait de ce droit si elle avait résidé au moins dix ans au CEC. Elle pouvait acquérir alors le statut de « femme libre» ou, selon une autre terminologie utilisée par l'administration coloniale, de «femme vivant théoriquement seule ». Mais, selon B. Verhaegen, cette administration se montrait dans ce domaine assez « tolérante », octroyant ce statut à des femmes ne remplissant pas cette condition, dans le souci de stabiliser une population de travailleurs souvent privés de femmes et, ajoute-t-il, de percevoir les taxes relativement élevées qui frappaient les «femmes libres» (les veuves et les femmes âgées en étant cependant exemptées)8. Un grand nombre de «femmes libres» étaient ce que Pons appelle des « semi-prostituées », c'est-à-dire vivaient de leurs relations sexuelles avec des hommes mais en ayant - simultanément et/ou successivement - un petit nombre de partenaires (<< amoureux» ou clients). Elles avaient en effet avec ces partenaires une relation qui pouvait être relativement longue. Ceux-ci, en outre, leur faisaient des « cadeaux» plutôt qu'ils ne les rémunéraient à chaque rencontre selon un tarif fixé (op. cit., p. 215). Dans un certain nombre de cas, ces « femmes libres» étaient également des femmes commerçantes, pratiquant en particulier la vente illégale de bière (voir l'exemple de Christine qui, sur sa parcelle, tient un petit commerce, qui, les jours de la paie des salariés, prend le caractère d'un lieu de réunion et débit de boissons, pp. 156-157). L'expression « femme libre» était peut-être, dans le chef du colonisateur, un euphémisme hypocrite. Elle était cependant assez bien choisie. La logique de comportement et la condition de ce type de femmes diffèrent fortement de celles de la prostituée. D'autres notions comme celles de «femme entretenue» ou de «courtisane» s'appliquent également mal, la première parce qu'elle implique un rapport de dépendance alors que la « femme libre» tend à se montrer fort indépendante à l'égard de ses partenaires (c'est elle qui choisit) (id., pp. 215, 250), la seconde parce qu'eUe connote l'idée de la « semi-mondaine » jouissant d'un statut social élevé alors que la catégorie des « femmes libres» apparaît plus diversifiée du point de vue du statut et de la condition sociale. Le phénomène des «femmes libres» s'inscrit dans la dynamique de changement social et culturel provoquée par ce que G. Balandier a appelé la « situation coloniale », une dynamique créatrice de formes « informelles », de
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B. VERHAEGEN, «Le Centre extra-coutumier de Stanleyville (1940-1945) », Les Cahiers du CEDAF, n° 8, 1981.

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formes atypiques, hybrides, ambiguës, échappant au cadre normatif, juridique, institutionnel hérité des traditions ou introduit par le colonisateur9. Dans une contribution à l'autre ouvrage issu du séminaire évoqué dans l'avant-propos, F. De Boeck analyse à travers une étude de cas le rôle que jouent des femmes dans l'univers des «chasseurs de diamantIO». Il écrit: « Faisant fi des conseils de leurs pères, frères et maris, beaucoup de femmes voyagent périodiquement en Angola, souvent pour des séjours assez longs. En Angola, la plupart d'entre elles gagnent de l'argent en s'employant à des activités reliées à la production et au trafic de diamants, mais surtout à ce qui pourrait être désigné comme de la "prostitution" », un terme, précise l'auteur, qui simplifie à l'extrême la complexité des relations que ces femmes nouent avec les hommes (pp. 213-214). Selon l'article de Marysse et De Herdt, le cambisme a été initialement développé à Kinshasa par des femmes commerçantes appartenant dans nombre de cas à la catégorie des « femmes libres» (ainsi, ces femmes évoquées par une enquêtée qui, faisant le commerce par le fleuve entre Kisangani et Kinshasa, « épousent des hommes à chaque voyage, à la montée comme à la descente du bateau»). Mais revenons au texte de De Boeck. Les femmes engagées dans le trafic du diamant à la frontière zaïro-angolaise participent, affirme ce texte, à une profonde redéfinition des rapports entre le masculin et le féminin. Pour rendre compte de ces changements, il faut dépasser les approches en termes de crise et de rupture avec le passé. Il faut y saisir une dynamique positive de réinvention de la modernité, et analyser cette dynamique en prenant en compte les « capacités internes de flexibilité et de transformation» (op. ci!., p. 211) que manifestaient les sociétés anciennes. De Boeck évoque à cet égard l'association Lemba développée au Bas-Congo dès le 17e siècle, une association dans laquelle, selon l'étude qu'en a faite l'anthropologue John Janzen, se pratiquait une stratégie matrimoniale exogame contribuant «à construire des réseaux de relations rendant possible la participation au commerce transocéanique» (p. 227). Ce que nous retiendrons de cette ligne d'analyse c'est l'idée qu'on ne peut réduire ce que nous appelons le processus d'« informalisation» (une notion que, pour sa part, De Boeck évite) à une démarche d'adaptation ("coping response") à une situation de crise, démarche produisant des réponses « bricolées », précaires, purement « opportunistes ».

9 Pour le développement en ce sens de la notion d'informel, voir G. de VILLERS, Propositions introductives, in G. de VILLERS (sous la direction de), «Phénomènes informels et dynamiques culturelles en Afrique », Cahiers africains, n° 19-20, 1996, pp. 7-22.
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F. DE BOECK,« Des chiensqui brisent leur laisse... », in L. MONNIERet autres, « Chasse

au diamant. .. », op. cit., pp. 209-232.

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Gauthier

de

Villers

GÉNÉRALISATION

DU PROCESSUS D'« INFORMALISATION

»

Il reste que la décomposition progressive de l'État depuis l'indépendance, la désintégration des structures économiques modernes, la ruine des infrastructures de transport, de santé, d'éducation..., évolutions qui caractérisent le Congo-Zaïre depuis le milieu des années soixante-dix mais qui se sont encore dramatiquement accentuées pendant la période de la « transition démocratique» sur laquelle porte le présent ouvrage, ont profondément « altéré» les dynamiques de changement social et culturel en même temps que généralisé le processus d'« informalisation ». Les textes qui suivent, bien qu'ils aient pour objet ce monde des petits métiers que désigne, dans son usage habituelll, la notion de «secteur informel », mettent bien en évidence le caractère non pertinent de celle-ci. Dans un pays comme le Congo-Zaïre, 1'« informalité », entendue dans un sens étroit (activités non réglementées) comme dans un sens large (activités échappant aux formes instituées par les lois, les coutumes, les institutions, les modèles culturels), caractérise l'ensemble des activités économiques (ainsi que les différentes sphères des pratiques sociales), pas seulement l'économie de la « débrouille» à laquelle ont recours les pauvres et les appauvris. Dibwe évoque ces militaires haut gradés de Lubumbashi qui détournent l'approvisionnement des cantines ou sont impliqués dans le trafic de l'or ou du cobalt. On trouvera dans l'article de Tshiamala un autre représentant des élites, mais appartenant à une tout autre catégorie sociale, ce curé de Mbujimayi qui loue à des commerçants divers la salle paroissiale ainsi que des raccordements à l'électricité, de sorte que le pourtour de sa paroisse «est envahi par des débits de boissons, des salons de coiffure, des dizaines de moulins, une vidéothèque» . On verra aussi que les activités économiques informelles, si modestes soient-elles, ne sont pas le monopole des « gens d'en bas ». «Il eut (...) été étonnant, écrit Omasombo à propos du toleka, que, dans la jungle qu'est devenu ce pays, une activité aussi développée que celle-ci, quelque médiocres que soient les revenus qu'elle procure, échappe totalement aux divers pouvoirs. » Le gouverneur de région, à l'époque de l'enquête, était propriétaire de plus de deux cents vélos-taxis. D'autre part, il avait entrepris de mettre les «porteurs toleka» (les cyclistes transporteurs de passagers et de marchandises) au service de sa carrière politique: « Lors de ses tournées, les toleka constituaient son cortège, à l'image des "motards" qui convoient les officiels. »
Il Le « secteur informel », selon la Banque mondiale, est le secteur des « petites entreprises indépendantes qui fonctionnent en dehors du cadre de la réglementation ». BANQUE MONDIALE, L'Afrique subsaharienne. De la crise à une croissance durable, Washington DC, 1989.

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Les femmes cambistes de Kinshasa, relèvent Marysse et De Herdt, se lient souvent à des « hommes forts» à même de les protéger vis-à-vis des autorités, et sont parfois elles-mêmes des « personnalités réputées liées aux plus hautes élites ». Les changeuses ou changeurs d'argent de la rue, par ailleurs, ne sont dans certains cas que des commissionnaires au service de quelque puissant. Mais du fait du champ limité des enquêtes ici réunies, on trouvera finalement assez peu de données et d'éléments d'analyse sur l'économie informelle pratiquée par les « gens du haut» ainsi que sur la manière dont ceux-ci contrôlent ou plutôt cherchent à contrôler l'économie de la «débrouille ». «La mise en clientèle de la société par l'État, écrit A. Mbembe, parlant de l'Afrique en général, ne s'opère plus par la salarisation. Elle passe désormais principalement par le contrôle de l'accès à l'économie parallèle12. » Cette formulation est cependant quelque peu simplificatrice. Janet MacGaffey, qui a beaucoup enquêté et écrit sur l'économie informelle (qu'elle dénomme la « seconde économie») au Zaïre, souligne avec raison les limites des tentatives faites par les riches et les puissants pour placer sous leur emprise cette sphère
d' activité13.

DÉSOCIALISATION

ET ANOMIE

Le phénomène de la généralisation de l'informel fait système avec celui de la pénétration des rapports marchands et de la logique monétaire dans toutes les sphères de la vie sociale, en particulier dans celle de l'administration et des services publics. On a déjà évoqué plus haut plusieurs des illustrations de ce processus que l'on rencontrera au fil de cet ouvrage (transformation en espace commercial d'un hôpital public, privatisation sur un mode informel des initiatives scolaires ). Tshiamala consacre une de ses petites enquêtes à la création d'une Église évangélique indépendante à Mbujimayi. Il souligne que la prolifération d'églises indépendantes est liée à la désaffection que subissent des églises officielles souvent frappées par des scandales d'ordre moral ou financier, mais il ne relève pas, comme le faisait l'auteur d'une plus vaste enquête (menée en 1978) sur les «églises nouvelles» de Mbujimayi, que les prophètesfondateurs de ces églises n'échappent pas nécessairement eux-mêmes à la
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A. MBEMBE, De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique

contemporaine, Paris, Karthala, 2000, p. 123. 13 "The rich and powerful have superior access to resources and consolidate their social position by participating in the second economy, but they have no institutionalized means to monopolize its activities, many of which are accessible to the general population", 1. MacGAFFEY, "Initiatives from below: ZaÏre's other path to social and economic restructuring", in G. HYDEN and M. BRATTON, Governance and politics in Africa, Boulder and London, Lynne Rienner Publishers, 1992, pp. 243-261, voir p. 255.

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tentation des détournements et de l'enrichissementI4, dont ils dénoncent l'emprise sur l'Église catholique et sur les dénominations protestantes
reconnues 15.

Commentant les relations d'une enquêtée avec une ONG nationale, Mme Falangani écrit: « Sous des dehors d'entraide bénévole plusieurs [de ces ONG nationales] s'occupent de commerce et s'enrichissent grâce à l'aide reçue (...) Les postes importants sont bien souvent confiés aux membres de la famille afin de s'assurer que tous les avantages de l"'entreprise" bénéficient au clan du fondateur(trice). » Relevons cependant que Tshiamala décrit, pour sa part, en termes très positifs l'action d'une autre ONG, y voyant une illustration du fait que l'intérêt personnel n'est pas le seul moteur des initiatives privées répondant aux carences des pouvoirs publics; « le sens de la solidarité ou la philanthropie ont pu être aussi agissants». Il reste que dans nombre de cas, d'après les témoignages et les éléments d'analyse rassemblés, la poursuite de la « débrouille », dans le contexte d'une crise sociétale globale et dramatique, produit des phénomènes d'anomie et des formes de dégradation des relations sociales. C'est surtout la contribution de Mme Falangani (la seule contribution à cet ouvrage, notons-le, qui soit l'œuvre d'une femme et de quelqu'un n'ayant pas un statut universitaire d'enseignant et de chercheur) qui témoigne d'une forte sensibilité à ces évolutions « négatives». Elle souligne que la montée de la misère (le passage d'une situation de pauvreté généralisée à une situation de misère généralisée) s'accompagne de la perte des repères moraux, en particulier dans une population jeune et très jeune qui, livrée à la rue et à elle-même, bascule dans des formes de « déviance» (vol, consommation de drogues, prostitution ou semi-prostitution. ..). Elle relève le phénomène bien connu de l'expansion de la sorcellerie, d'une sorcellerie de moins en moins cantonnée aux rapports de parenté (<< phénomène qui déconcerte tout le monde s'est répandu dans les un grandes villes: n'importe qui ensorcelle n'importe qui, famille ou pas »). Elle évoque à cet égard, s'arrêtant à un cas dont elle a été témoin, la multiplication à Kinshasa des accusations de sorcellerie frappant les enfantsl6. Retenons seulement encore dans son texte un tout autre type d'exemple de la «crise morale» affectant le Congo-Zaïre, un exemple concernant les relations au sein d'un couple qui montre que cette crise est aussi une crise de l'autorité et des modèles masculins et peut déboucher sur une resocialisation par les femmes d'une société anomique. Mme Falangani rapporte le
14Dans le domaine de l'exploitation du diamant, « certaines églises nouvelles se comportent comme des bandes organisées, possédant des structures adroitement dissimulées sous le masque des hiérarchies spirituelles (...) » (voir référence à la note suivante: p. 149). 15 P. NGANDU Nkashama, Églises nouvelles et mouvements religieux. L'exemple zaïrois, Paris, L'Harmattan, 1990, pp. 142-149. 16Lire sur cette question: F. DE BOECK, « Le "deuxième monde" et les "enfants-sorciers" en République Démocratique du Congo », Politique africaine, n° 80, décembre 2000, pp. 32-57.

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témoignage d'un père de famille, directeur (ou ex-directeur?) dans un ministère, qui ne vit plus que des activités de « débrouille» de son épouse. Il dit: « Pour sortir [sortir boire une bière dans un nganda], j'ai besoin d'argent et je n'en ai plus. Je dois alors chaque fois en demander à ma femme. Mais ça me gène de sortir pour boire avec l'argent destiné à la nourriture des enfants. Parfois, honteux de me rabaisser tout le temps à demander de l'argent à ma femme, j'ai commencé à fouiller dans son sac pour me servir et cela me frustrait encore plus et me rendait peu fier de moi surtout lorsqu'elle me faisait remarquer que quelqu'un avait pris son argent. «Certainsjours,je reconnaissais en être l'auteur, d'autres pas. (oo.) Petit à petit, elle a commencé à cacher son argent dans des cachettes plus compliquées. J'ai toujours mal digéré ce geste, je me suis montré agressif et toujours plus agressif. Mais très patiemment, elle m'a fait voir que tout ce qu'elle faisait, c'était pour la famille et pas pour elle. Je ne voulais rien comprendre mais avec le temps tous mes besoins se sont estompés..., mais je sors quand même de temps en temps pour me dégourdir les jambes. » Commentant une contribution de Sabakinu Kivilu à la publication Chasse au diamant au Congo/Zaïre, contribution reposant sur des récits de vie d'enseignants convertis au trafic du diamant, L. Monnier écrivait dans l'introduction à cet ouvrage: « L'intérêt de l'approche par le récit de vie est qu'elle permet de comprendre très concrètement comment la crise déstructure les familles: elle entraîne la dégradation du rôle et de l'image du chef de famille, désormais incapable de subvenir à l'entretien des siens. Impuissant à gérer son propre ménage, celui-ci perd la considération des siens, et donc aussi l'estime de soi-même17. » C'est une enquête reposant sur de tels récits de vie menée à Kisangani dans la première moitié des années quatre-vingt sous la coordination de B. Verhaegen et dont les résultats ont été analysés par celui-ci, qui a le mieux mis en lumière - en en donnant une description et une interprétation dramatiques - ce processus de déstructuration des rapports familiaux sous l'effet de la « mercantilisation » et monétarisation de toutes les relations sociales. «(...) Le travailleur et sa famille, écrivait Verhaegen, ne pouvant survivre avec le salaire sont contraints de monnayer tous les biens, services [ainsi en matière d'échanges matrimoniaux] et valeurs d'usage [en particulier les corps de leurs femmes et filles] détenus par l'unité familiale18. »

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18B. VERHAEGEN, « Femmes zaïroises de Kisangani. Combats pour la survie », Enquêtes et documents d'histoire africaine, n° 8, 1990, p. XVII.

L. MONNIER

et autres, « Chasse au diamant », op. cît., p. 19.

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RÉSEAUX ET RÉGULATIONS

Le thème de la désocialisation et de l' anomie revient dans l'article de Marysse et De Herdt. Se référant à des écrits d'Adam Smith, ces deux auteurs soulignent que, contrairement à une vision courante, le développement de l'économie de marché n'implique pas le passage de formes communautaires de l'existence sociale à des formes régies par 1'« anonymat ». Au lieu du «désenchâssement» de l'économique par rapport au social qu'a décrit (à la suite de Marx) Sahlins, «l'échange économique, écrivent-ils, présuppose un enracinement profond des acteurs économiques dans leur environnement social ». Seules des formes développées d'interaction et communication sociales « (permettent) aux participants au jeu de l'échange d'entretenir des rapports stables, prévisibles, fondés - même quand ils ne se connaissent pas - sur la confiance» . Or le Kinshasa des années quatre-vingt-dix tend à se transformer en une « société anonyme », et « le développement du cambisme en tant que champ social autorégulé y est [dès lors] constamment menacé par la violence ». Interrogée par Mme Falangani, Mme Fatu, faisant état des échecs qu'elle a rencontrés dans ses activités de « débrouille », se dit tentée par le métier de cambiste, mais craint la malhonnêteté qui y sévit: «Il y a évidemment beaucoup d'escrocs dans cette profession de cambiste. Ils donnent de faux billets de dollars, ils fuient avec l'argent du client, ils font des trucs pour soutirer des billets dans les liasses. » Mais en dépit des tricheurs, en dépit d'une dérive « mafieuse» (Marysse et De Herdt), en dépit d'interventions autoritaires et intempestives du pouvoir et d'interventions brutales de « ses» forces de l'ordre, le marché du cambisme fonctionne. En l'absence d'un État de droit et d'un système judiciaire et policier à même (et soucieux) de sécuriser la vie sociale, les relations interpersonnelles au sein de l'univers du cambisme (par exemple celles qu'entretiennent les « femmes libres» avec leurs protecteurs) jouent un grand rôle: elles créent une confiance mutuelle indispensable à l'économie de marchél9. Parallèlement, soulignent encore Marysse et De Herdt, on observe dans le milieu du cambisme la production et l'intériorisation de normes et règles (par exemple, de «transparence» dans la communication de l'information sur les taux de change) donnant aux acteurs la « crédibilité» sans laquelle ils ne pourraient continuer à exercer ce métier. Mme Fatu, l'enquêtée de Mme Falangani, relève quant à elle (mais sans apporter de précision sur cette question à laquelle Marysse et De Herdt pour leur part font seulement allusion) que les cambistes de Kinshasa « sont bien organisés en
19 Citons encore MacGAFFEY: "Reliability in this system is ensured by the trust and confidence that come from relying on personal relationship of kinship, ethnicity, and clientship", "Initiatives from below... ", art. cité, p. 254.

Introduction

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association », une association qui permet notamment à chacun de s'informer sur les taux. Analysant un autre milieu au sein de ce qu'il appelle 1'« économie populaire informelle », celui de l'exploitation artisanale du diamant, H. Leclercq souligne que le développement d'« un impressionnant dispositif de règles non écrites et de coutumes traditionnelles, élaboré de manière diffuse par l'ensemble du réseau minier artisanal20» est un des éléments majeurs (avec ici l'existence d'« autorités civiles informelles plus ou moins hiérarchisées» et celle de milices policières tout aussi « informelles») d'un système qui «assure dans ce monde très dur et très violent une certaine stabilité et un minimum d'ordre et de sécurité en dehors desquels aucune exploitation de matières précieuse n'est possible21 ». La contribution de Ndaywel montre bien en quoi cette économie informelle est une économie de réseaux, une économie où le succès (quelque relatif qu'il soit souvent) est lié à la densité et à la qualité des réseaux de relations interpersonnelles dans lesquels on s'inscrit. Ndaywel écrit: «La capacité de mobiliser des ressources et des moyens dépend de l'insertion dans une pluralité de réseaux de solidarité, comme les "amis du service", les frères et sœurs en Christ, les parents (maris, oncles, cousins, tantes) ». Il précise, retrouvant une observation devenue classique, que la « solidarité» familiale n'est plus nécessairement à cet égard la forme de relation privilégiée, étant minée par le « parasitisme ». On trouvera, en dehors du texte de Ndaywel ainsi chez Tshiamala et Omasombo - diverses illustrations des risques auxquels on s'expose aujourd'hui en cherchant à développer une activité économique à partir de collaborations et contributions familiales. Ce constat cependant ne doit pas conduire à sous-estimer le rôle que continuent à jouer les relations de parenté: les observations et témoignages tendent à montrer qu'en dépit des risques encourus, des déboires rencontrés, les acteurs continuent dans nombre de cas à recourir aux liens familiaux.

20 MacGAFFEY donne des exemples de ces règles non écrites que mentionne H. Leclercq: "(The second economy) operates according to a system ofrules known and subscribed to by all participants. Examples include standardized equivalences observed for barter transactions, set rates for bribes at unofficial border controls, arrangements set up for terms of clientage, and the reciprocal obligations of other personal ties", ibidem. 21 H. LECLERCQ, «Le rôle économique du diamant dans le conflit congolais », in L. MONNIER et autres, « Chasse au diamant... », op. ci!., p. 59.

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