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MARCHAND FORAIN

De
232 pages
Né à Paris en 1932, C'est en 1967 que Michel Pacaud découvre le monde des marchés après quelques incursions dans l'hôtellerie, la décoration et le show-business. Ce sont les nombreux gags et les inévitables galères de ce " très vieux métier du monde " qu'il nous fait partager ici avec une certaine crudité de langage, ainsi que de nombreuses anecdotes sur les personnages originaux qu'il y a rencontrés au cours de trois décennies fertiles en événements.
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MARCHAND FORAIN
Une profession méconnue © L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-7944-8 Michel PACAUD
MARCHAND FORAIN
Une profession méconnue
Éditions du Pavillon
5, rue Rollin - 75005 Paris
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA 1-12Y 1K9
Une collection nouvelle :
Métiers et professions
d'hier à demain
Des professionnels reconnus de leur catégorie, animés d'une
véritable vocation d'écriture, sont invités dans cette collection,
en un récit autobiographique déjà attrayant par lui-même, à
livrer l'expérience et l'aventure de toute une vie. Les ouvrages
se présenteront sous forme d'une enquête sociale et historique,
sous la responsabilité d'un coordinateur spécialisé.
Déjà paru
Roger HABERT, Conducteur de locomotive, une vie pour
l'honneur du rail, 1999. À Maurice Barbouth dit «Mao»
sans lequel ces aventures
n'auraient pu être vécues.
Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé n'aurait que
très peu de chance d'être une coïncidence. Ce livre est dédié à tous mes compagnons forains rencontrés au
cours de mes diverses pérégrinations.
Sartrouville - Orly - Argenteuil -Stains - RÉGION PARISIENNE :
Pierrefitte - Genevilliers - Le Kremlin-Bicêtre - Villeparisis - Bondy -
Le Raincy - Villemomble - Bobigny-Noisy-le-Sec - Saint-Mandé -
Champigny-sur-Marne - Joinville-le-Pont - La Courneuve - Boulogne-
Billancourt - Montmorency - Chennevières -Cceuilly - Puteaux - Poissy
- Saint-Germain-en-Laye - Bezons - Houilles - Pantin - Sannois -
Colombes - Aubervilliers - Ermont - Aulnay-sous-Bois - Maisons-
Alfort - Conflans - Sainte-Honorine - Les Mureaux - Meulan - Lagny -
Montreuil-sous-Bois - Drancy - Livry-Gargan - Epinay-sur-Seine -
Choisy-le-Roi - Gagny - Mantes-la-Jolie - Ris-Orangis - Morsang-sur-
Orge - Chilly-Mazarin - Viry-Chatillon - Le Perreux - Nogent-sur-
Marne - Saint-Maur-les-Fossés - Ormesson - Villiers-sur-Marne -
Sainte-Geneviève-des-Bois - Villeneuve-Saint-Georges - Le-Blanc-
Mesnil - Franconville - Nanterre - Le Vert-Galant - Rueil-Malmaison
Cormeilles-en-Parisis - Le Tremblay.
Dunkerque - Denain - Roubaix. NORD:
Avignon - Apt - Cadenet - Sorgues - Orange VAUCLUSE :
Carpentras.
GARD : Alès - Nîmes - Roquemaure - Villeneuve-les-Avignon -
Bagnols-sur-Cèze Remoulins - Le Grau-du-Roi.
BOUCHES-DU-RHÔNE : Martigues - Chateaurenard - Noves.
TARN : Alban
Montendre. CHARENTE-MARITIME :
HÉRAULT : Pézenas.
VAR : Toulon-La Fayette - Toulon-Louis-Blanc - Sanary Ampus - La
Seyne-sur-Mer - La Valette - Draguignan - Bagnols-en-Forêt - Fréjus -
Saint-Aygulf - Les Issambres - Roquebrune-sur-Argens - Puget-sur-
Argens - La Londe-les-Maures - Saint-Tropez - Cogolin - Cavalaire -
Le Lavandou - Les Arcs - Flayosc - Vidauban - La Garde-Freinet -
Cabasse - Besse-sur-Issole - Sainte-Anastasie - Lorgues - Le Muy -
Sainte-Maxime - Barjols - Rians - Cuers - Tourves - Hyères - La Capte
- La Farlède - Collobrières - Grimaud - Port-Grimaud - Carnoules -
Gonfaron - Pignans - Le Luc - Les Mayons - Bormes-les-Mimosas - La
Croix-Valmer - Solliès-Pont - Ramatuelle - Fayence - Bargemon -
Brignoles.
À tous mes copains du golfe de Saint-Tropez.
Et à Evelyne et Patrick Boyer en remerciement pour leur aide technique
et leur affectueuse assistance. AVEC LA PARTICIPATION INVOLONTAIRE : TITRES, CITA.
TIONS, RÉFÉRENCES DE :
Henri Monier - Charles Aznavour - Péyo - Edmond Rostand - Vladimir
Nabokov - Jules Romains - Jean Dutourd - Louis Amade - Gilbert
Bécaud - Jules César - Jacques Dutronc - Marcel Pagnol - Jacques
Lanzmann - Alain Souchon - Laurent Voulzy - Sir Arthur Conan-Doyle
-Alexandre le Grand - Georges Brassens - Jean-Jacques Rousseau -
Claude François - Archimède - René Descartes - Alfort - Herman
Melville - Plastic Bertrand - Deprijk - Lacombe - Denis Pépin - Enrico
Macias - Ric - Lemaître - D'Ennery - André Gide - Paul Reynaud -
Léon Raiter - Nicolas Boileau - Pierre Dac - Gérard Oury - Gervais
Danone - Jacques Séguéla - Victor Hugo - Marcel Carné - Jean Gabin -
Jacques Prévert - Henri Jeanson - Charles de Gaulle - Jacques Massu -
Pierre Corneille - Jean Racine - Marco Ferreri - Le Canard Enchaîné -
Molière - Ronsard - Jean Giraudoux - Guillaume Apollinaire -
Alphonse Daudet - Rouget de Lisle - Guy Béart - Marin - Boyer -
Marcel Proust - Roux et Combaluzier - Galland et Mardrus - Jean
Anouilh - Fernand Raynaud - H.G.Wells - Marie Bizet - Jean II le Bon
- François Premier - Alexeï Stakhanov - L.F. Céline - Charles Perrault -
Honoré de Balzac - Ajax Ammoniaqué - Joachim du Bellay - Louis
Jouvet - Michel Simon - Arletty - Hans Christian Andersen - Tirso de
Molina - Jean de la Fontaine - Jacques Feyder - Goscinny et Uderzo -
Sheila et Ringo - Roger Vadim - Tino Rossi - Paul Féval - Edgard-Rice
Burroughs - Napoléon - Georges Marchais - Hergé - Edmond de
Haraucourt. PREMIÈRE PARTIE CHAPITRE I
Quelques considérations sur le métier de forain
qui n'engagent que celui qui les raconte —
Tous les chiffres seront faux — Ma carrière
dans le show bizness — Mon copain Mao
l'homme du destin — Premiers pas porte de la
Villette.
KICÉTI mais KICÉTIDON celui qui a été raconter que le
plus vieux métier du monde c'était celui de péripatétitienne...
KESKIDI mais KESKIRACONTT' ce truqueur, ce tronqueur, ce
falsificateur, cet imposteur. Tout ça c'est pas vrai du tout et je le
prouve immédiatement car enfin, les premières putes, en dehors
de leurs heures de travail, il fallait bien qu'elles aillent faire leur
marché quelque part... C'est pourquoi je conteste formellement,
je m'inscris en faux contre cette légende aussi absurde que
tenace, moi, un forain, marchand ambulant, saltimbanque, sale
timbanque, je déclare, j'affirme, ma main à couper, ma tête sur le
billot, je persiste et signe, c'est mon opinion et je la partage, le
plus vieux métier dù monde c'est le mien... marchand forain.
Bien d'accord que les tapineuses, courtisanes, hétaïres,
odalisques et consoeurs, elles remontent à bien loin dans la nuit
des temps mais nous autres les marchands forains, on était là
avant... je ne souffrirai aucune contradiction sur cet important
point d'histoire... pas à revenir là-dessus.
Un métier, j'ai bien dit un métier... le doute déjà... est-ce
vraiment un métier ou seulement un état de fait, un caprice du
destin, une bizarrerie conjoncturelle ou un anachronisme de fin
de siècle... en tout cas si c'est un métier il ne s'apprend nulle
part, il n'existe pas de bac forain, chez nous pas de normes pré-
cises, formules magiques, recettes miracles ou panacées incon-
testables... chez nous, c'est rien dans le sûr, tout dans le vague et
libre cours à l'improvisation... on sort ses griffes ou l'on fait
patte de velours, on truque, on biaise, on invente, on « camé-
léone », on tire son épingle, on use d'inavouables expédients, on
se plante ou l'on s'en tire avec les honneurs... alors, que mes
chers et distingués lecteurs s'arrangent au mieux avec ce mons-
9 trueux fatras, qu'ils additionnent tout ce que je viens de raconter,
qu'ils secouent bien énergiquement, qu'ils laissent reposer un
moment et qu'ils redivisent par le même nombre en s'accommo-
dant avec le résultat final... mathématiquement, c'est peut-être
un peu ça le métier de marchand forain, ou bien c'est carrément
autre chose... je sens déjà la contestation qui gronde, j'en vois
plein qui ne sont pas d'accord... les mathématiques, on peut leur
faire dire tout ce qu'on veut, c'est loin d'être une science
exacte... eh bien les marchés non plus.
Ceci étant dit, je me dois d'affranchir sans plus attendre
ma future clientèle, mon éventuel « lectorat », tous les curieux
qui vont se jeter avidement sur ces pages présentes et à venir...
les mathématiques, j'ai juste prononcé le mot, mais je n'en parle-
rai plus du tout... pas plus que de statistiques, graphiques compa-
ratifs, sondages hypothétiques ou évaluations hasardeuses... le
moins de chiffres possible... les quelques rares qui se baladeront
au hasard de l'événement seront tous rigoureusement faux... je
préfère avertir...
D'abord, combien y-a-t'il de marchands forains qui sévis-
sent sur le territoire national... pour le savoir il me faudrait partir
en safari renseignements dans les labyrinthesques couloirs du
ministère du commerce intérieur... « S'il vous plaît monsieur, je
vous prie de m'excuser si je vous dérange au milieu de vos occu-
pations intellectuelles ( il sèche sur les mots fléchés de Télé 7
jours ) pourriez vous me dire...»
Non, je préfère renoncer et me faire une raison, je ne le
saurai jamais officiellement, alors j'avance un chiffre approxi-
matif, 150.000, le chiffre bien rond, facile pour les calculs ulté-
rieurs... facile mais déconseillé... tout sera faux, forcément...
Toutefois, je peux affirmer sans risques que s' il existe
réellement 150.000 forains en France, il existe également
150.000 manières de pratiquer le métier de forain... rien que des
individualistes chez nous, je joue sur le velours, pas un parmi
mes originaux confrères qui risque de venir me contester.
De tout pour faire un monde dans notre originale profes-
sion... des très gentils et des vieilles charognes, des spécimens
uniques et des modèles standards... la grande communauté
foraine se comporte à peu de choses près comme toutes les
10 autres classes de la société... les fonctionnaires, les bureaucrates,
les manoeuvres légers ou les plombiers zingueurs, les croque-
morts ou les ouvriers agricoles, les coutumiers du fait comme les
perceurs de macaroni chez Rivoire et Carret... toutes les qualités
et toutes les tares de la nature humaine y sont représentées et si
je pense parfois qu'il y a chez nous un tout petit peu moins de
cons qu'ailleurs, ce n'est certainement qu'un simple réflexe de
chauvinisme corporatif.
Le marché parfois ça mène à tout, au chobize par exemple
(j'utilise la version française de show bizness, restons simples) la
petite Sheila par exemple, elle faisait la foraine dans les années
60 (les sixtees pour ceux qui préfèrent) les avis étaient partagés
sur son cas... certains mauvais esprits prétendaient qu'elle aurait
mieux fait de continuer à vendre ses bonbons, les autres... ils
achetaient ses disques. Il est tout à fait hors de question que je
prenne part au débat, dérisoire écrivaillon que je suis, avec le
risque que le premier éditeur dont j'irai tirer la sonnette me lâche
une meute de dobermans aux miches... éviter surtout de me faire
des ennemis de la première heure. Un autre précédent célèbre
c'est Louis Ferdinand Céline, il le raconte dans « Mort à crédit »,
son enfance, ses marchés à Chatou, à Courbevoie avec Clémence
sa boitillante maman qui trimballait ses colifichets et ses den-
telles de Valenciennes dans un ballot noué aux quatre coins.
Avant de se décider à y entrer dans cette profession il faut
tout de même bien prendre le temps de la réflexion, c'est un
sacré pas à franchir... bien se persuader tout de suite de tout ce
qu'on laisse derrière soi... son petit salaire fixe, ses heures sup-
plémentaires, ses primes exceptionnelles de rendement, ses
points de retraite laborieusement glanés, sa relative sécurité,
pour se propulser dans une aventure absolument inédite dans
laquelle, en partant de pas grand chose, on risque de se retrouver
sur la paille dans un délai plus ou moins bref.
Moi, je l'ai fait le grand plongeon, sinon je ne serais pas là
en train de raconter, mais j'avoue bien franchement, je ne l'ai
pas tentée tout seul ma reconversion... il me fallait le bon pré-
texte, le détonateur en quelque sorte... il se présenta en mai 1967
en la personne de mon vieux copain Maurice Barbouth dont je
vais longuement discerter dans les pages à venir sous le nom de
11 Mao... J'ai l'incorrigible manie de donner des surnoms à tous
mes copains.
En ces temps reculés de 1967 c'est justement dans le cho-
bize que je sévissais, chargé de publicité à la Columbia
Broadcasting System, la CBS France, où j'étais entré une année
auparavant grâce à monsieur Jacques Prague son nouveau prési-
dent. Je le connaissais bien, c'était mon ancien patron à la
COGEDEP,(Compagnie Générale Européenne de Distribution et
d'Editions Phonographiques). J'y étais depuis 1961, j'avais eu le
privilège de faire partie de cette équipe de pionniers qui avaient
implanté les premiers rayons de disques dans les Monoprix,
Prisunics et autres grandes surfaces.
Jacques Prague que je regrettais fortement avait été rem-
placé à la COGEDEP par l'affreux Bouclard, sorte de pachy-
derme mal embouché et tellement antipathique qu'il devait pour
cela s'entraîner pendant ses heures creuses. L'ambiance se
dégradait à vue d'oeil et depuis quelques mois, je sentais que ma
carrière dans le « marketing » allait s'achever prochainement
pour cause d'incompatibilité irréversible avec le gros sagouin.
Mon entrevue avec Jacques Prague s'avéra aussi brève
que bénéfique... un modèle du genre, un morceau d'anthologie...
Monsieur Prague, tout le monde vous regrette et moi
depuis votre départ j'ai perdu carrément la foi... n'auriez
vous pas un petit job pour moi dans votre « american
consortium »
— Attendez une minute, la publicité, vous y connaissez
quelque chose.
— Pas vraiment monsieur Prague.
— Eh bien c'est parfait mon vieux, vous arriverez chez nous
avec des idées neuves, quand pouvez vous commencer.
Je besognais donc depuis un an dans les publicitaires
contingences de tous ceux qui composaient le catalogue artis-
tique de la firme CBS, grandes vedettes du microsillon ou débu-
tants faméliques... ces derniers souvent bien plus imbuvables que
les stars... toute la cohorte des « 45 tours et puis s'en vont » des
« je m'voyais déjà en haut de l'affiche, et puis me voilà, j'balaye
12 les coulisses ».
Je ne citerai pas de noms, que les amateurs de crous-
tillantes anecdotes remballent leurs fantasmes, les étoiles de car-
ton pâte, je les ai définitivement escamotées de ma mémoire.
Je la revois bien dans mes souvenirs cette journée de mai
67 qui allait décider de mon destin... l'immeuble grand standing
de la CBS France, rue Freycinet dans le 16e, mon bureau encom-
bré de paperasses, tous mes plans délirants super pub, quinze
trucs à la fois que je devais assurer sans anicroches... le genre de
job un peu stressant mais j'aimais bien, encore que j'eusse par-
fois le crâne en ébullition et la fumée qui me sortait par les
oreilles...
Et merde... le téléphone... manquait plus qu'ça... le
Schtroumpf grognon... moi j'aime pas le téléphone...
Surprise, c'est mon vieux Mao au bout du fil, il a des nou-
velles importantes à m'annoncer... OK Mao, à tout-à-l'heure.
Nous voilà donc place de l'Alma ce même jour à sept
heures du soir, attablés à une terrasse, ça faisait bien deux ou
trois mois qu'on ne s'était pas vus.
Il est sublime le père Mao, tout bronzé, sapé bien western,
Levi's, santiags et une incroyable chemise à rayures orange, sou-
riant, détendu, déguisé en marginal... quant à moi, encore bran-
ché dans le système, je me trouve très anachronique avec mon
petit costard trois pièces en alpaga bleu nuit, prototype standard
du jeune cadre dynamique de l'époque.
Voilà Mao qui entre dans le vif du sujet.
— Je ne t'ai pas appelé avant, j'étais en rodage, voilà deux
mois que je fais les marchés, je vends des robes d'été,
c'est mon beau-frère Zévako qui les fabrique, il me les
fournit à condition, pas de capitaux à avancer... tu te
souviens qu'on avait toujours eu l'idée de s'associer,
alors c'est le moment... choisis... tu marches avec moi
ou tu continues à te galérer avec tes artistes.
Il me prenait tout de même un peu au dépourvu, mais c'est
bien vrai qu'on avait décidé de s'associer un jour pour monter
notre propre affaire. On s'était connus à la COGEDEP vers 1962
13 et ce fut tout de suite la grande amitié entre nous. Il avait démis-
sionné quelques mois avant moi, souffrant lui aussi d'une cer-
taine allergie envers la personne de l'horrible Bouclard. On ne se
perdait jamais de vue trop longtemps mais là, j'étais plutôt sidéré
par sa métamorphose subite en marchand forain.
Pendant nos années de COGEDEP presque toutes nos acti-
vités se passaient en province, il était inspecteur des ventes, moi
je m'occupais de promotion, de prospection dans les chaînes de
distribution, d'installation sur lieux de vente... j'étais un peu
l'homme à tout faire, attaché de direction... un jour à Lille, le
lendemain à Marseille, la perpétuelle « Grande Vadrouille ».
Le lundi matin au siège social de Courbevoie vers onze
heures, à la fin de la réunion hebdomadaire, on filait au troquet
le plus proche pour comparer notre planning de la semaine...
carte routière en main on se concoctait les plans les plus diabo-
liques pour se retrouver dans tous les coins de l'Hexagone (non
je ne dirai pas les quatre coins comme certains analphabètes de
la télé) on se filait des rencards dans les endroits les plus divers...
de Villeurbanne à Pont-à-Mousson, de Châlon-sur-Saône à la
banlieue de Monte-Carlo, de Sodome à Gomorrhe, de Charybde
à Scylla, d'Ambert à Issoire...
On se faisait quelques agapes dans les petits restaus gas-
tronomiques et tous les soirs je le traînais au cinéma... en ces
temps là, j'étais un inconditionnel de la nouvelle vague...
Chabrol, Truffaut, Godard, Antonioni, Doniol-Valcroze... j'en
oublie...
Mao me suivait pour me faire plaisir, il était moins
enthousiaste que moi sur la question, parfois, au bout de dix
minutes il se mettait à ronfler... le butor... l'iconoclaste... furieux
que j'étais, je lui balançais de grands coups de coude dans les
côtes afin qu'il ne perde rien des grands passages métaphy-
siques, transcendantaux...
C'est depuis cette époque qu'une idée d'association avait
germé dans nos cerveaux inventifs... toutes ces relations que l'on
se faisait dans les grandes chaînes de distribution, pourquoi ne
pas les exploiter un jour pour notre propre compte.
Pour l'instant, il venait me proposer de faire le forain... en
attendant mieux.
14 Je me suis mis à phosphorer très intense... à trente-quatre
ans j'avais déjà usé pas mal de patrons, j'avais un caractère aussi
fantasque que « soupe au lait », je souffrais d'une instabilité
chronique... si l'ambiance me plaisait je me donnais à fond dans
mon boulot avec loyauté et conscience professionnelle digne
d'éloges, mais à la moindre réflexion désagréable j'étais capable
de foutre un grand coup de poing sur le bureau du patron et de
me faire la valise (si, si, officiel, je l'avais déjà fait).
Je vivais par chance une époque bénie où ne sévissait
aucun chômage, ou si peu, et le fait de me retrouver à la rue ne
me causait nulle angoisse... j'étais disponible pour tout... pen-
dant une de ces périodes transitoires j'avais même travaillé en
extra aux Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne
(NMPP rue Réaumur) à compter les journaux de minuit à sept
heures du matin dans les agences distributrices de quartier. Le
matin après le travail, nous avions droit à un plantureux petit
déjeuner offert par la maison et à un journal gratuit. C'est en
feuilletant les petites annonces du Parisien Libéré que j'avais
trouvé une superbe place d'étalagiste sur les Champs-Elysées, à
la Toile d'Avion, j'y suis resté de 1957 à 1961... c'était l'empire
Boussac... depuis, tout a disparu...
Mais je cause, je cause, je vous retrouve chers lecteurs
impatients place de l'Alma en 1967 avec Mao attendant fébrile-
ment ma réponse.
— D'accord Mao, l'aventure me tente, on se commande
un deuxième verre pour arroser l'événement...
Notre association officieuse a eu ses premiers balbutie-
ments le dimanche suivant, mon premier marché de co-forain
porte de la Villette. Je livre en passant quelques renseignements
indispensables concernant la profession... même avec des papiers
en règle aucun forain n'a le droit de déballer dans Paris « intra
muros », il faut pour cela une autorisation spéciale, un « Condé »
suivant l'expression en vigueur. Nous nous pointâmes donc ce
petit matin à Aubervilliers, quelques mètres plus loin que la pan-
carte métallique annonçant la sortie géographique de la capitale
et je laissai Mao se préoccuper de notre emplacement. Quant à
15 moi, humble débutant, j'arpentais en touriste le long boulevard
où déballaient déjà les habitués... oserais-je l'avouer... point trop
à l'aise « n'estois »... je me sentais un peu paumé dans ce monde
nouveau que je n'imaginais même pas et que je découvrais pour
la première fois.
Mao, très à la hauteur de la réputation que je lui soupçon-
nais, n'avait pas déçu mes espoirs, il revint, hilare, ayant dégoté
une place de deux mètres linéaires entre deux collègues luxueuse-
ment structurés... ils nous gratifièrent d'un regard condescendant
tandis qu'ils installaient leurs étalages... grands parasols, matériel
tout nickel, penderies somptueusement garnies de fringues der-
nier cri, cabines d'essayage en tubes démontables... et nous « les
petits, les obscurs, les sans grade » avec le matériel rudimentaire
de Mao... deux tréteaux de bois acquis au Bazar de l'Hôtel de
Ville, deux plaques d' isorel recouvertes d'un tissu « cache dénue-
ment » et un parasol de jardin qu'il avait piraté chez un de ses
cousins banlieusards.
Il faisait beau ce jour là, la foule se pressait tout au long
des étalages, Mao se faisait la voix, il était toujours en rodage...
moi, retrouvant les gestes de mon passé d'étalagiste, j'avais
artistiquement présenté les robes de Zévako le bon beauf' sur les
baleines du parasol.
Il serait vaniteux de prétendre que « pour un coup d'essai
ce fut un coup de maître », mais la recette fut encourageante et
loin d'être négligeable. C'étaient nos premiers capitaux com-
muns, les bases financières de notre future association, mais
fidèle à ma ligne de conduite, je n'en dévoilerai pas plus.
16 CHAPITRE II
Apprentissage en Méditerranée — Toulon cours
La Fayette — Forain à part entière à Stains et
Argenteuil — Dans le sud, on joue à saute
départements.
Notre grand projet, c'était la saison sur la Côte d'Azur,
juillet qui arrivait, je m'étais arrangé à l'amiable pour me libérer
de la CBS le plus rapidement possible. Je culpabilisais un peu
vis à vis de monsieur Prague qui avait été si sympa avec moi,
mais lui assurai que je partais pour me mettre à mon compte et
non pour aller monnayer mes nouveaux talents de publiciste
chez la concurrence... ça se fait beaucoup dans le chobize mais
ce n'était pas mon style... les patrons réguliers ont toujours pu
compter sur ma loyauté... je ne trahissais que les exploiteurs.
J'avais déjà entrepris les démarches pour obtenir mes
papiers commerciaux. Je livre quelques renseignements au pas-
sage pour renseigner les candidats déjà séduits... postulants
éventuels... il faut un bon mois pour tout réunir... inscriptions
diverses, registre du commerce, Préfecture de Police, le fisc qui
se prépare à nous foncer dessus sans faire de quartier et toutes
les entreprises de racket légal... URSSAF, retraite obligatoire et
toutes ces ponctions qui, loin de s'améliorer, n'ont fait que
croître en trois décennies... mais ne parlons pas de ce qui fâche.
Début juillet ce fut le grand départ pour les rives méditer-
ranéennes dans la deuche de Mao... véhicule idéal pour forain
débutant... consommation réduite, suspension irréprochable,
facilement transformable en break pour peu que l'on supprime le
siège arrière. Tout notre matériel et notre marchandise y furent
entassés, les tréteaux, les plaques d'isorel, le parasol du cousin et
un stock important de robes Zévako, bien tassées dans des
valises de récupération dont les fermetures avaient rendu l'âme
depuis trois guerres... des sangles de toile les remplaçaient avan-
tageusement..
Zévako nous avait gentiment laissés piller ses réserves, il
n'avait rien à refuser à Mao, il avait l'esprit de famille et le sens
de l'entraide en vigueur chez les adeptes de l'étoile de David...
17 moi, je n'étais qu'une pièce rapportée, adopté et fermement
imposé par Mao... je devais être son « goy » préféré.
Notre point de chute c'était La Croix-Valmer dans le Var,
j'avais là-bas de bons amis qui nous avaient déniché pour un
prix modique une petite piaule avec deux lits jumeaux qui fit
parfaitement notre affaire.
Je quittai donc Paris, laissant sur place Cabrita ma blonde
compagne à laquelle je confiai l'importante mission de suivre de
près l'obtention de mes papiers commerciaux et de trouver pour
le mois suivant une deux CV d'occasion.
Quelques renseignements glanés dès notre arrivée sur la
côte nous firent rapidement comprendre la vanité de nos
modestes prétentions... trouver des places en juillet sur les mar-
chés du littoral tels que Saint-Tropez, Cavalaire, Le Lavandou ou
Sainte-Maxime relevait de la plus folle utopie... aussi hasardeux
que d'aller prospecter un gisement d'hydrocarbures dans le bois
de Vincennes. C'est donc sur Toulon que nous jetâmes notre
dévolu le premier matin, le grand marché du cours La Fayette,
endroit immortalisé par l'enfant du pays, Gilbert Bécaud. « Voici
pour cent francs du thym de la garrigue, un peu de safran ou un
kilo de figues (des anciens francs j'espère) ».
Il est immense le marché du cours La Fayette, il débute
près du port par la place Louis Blanc, endroit très recherché des
forains autochtones où nous constatons très vite que notre état de
« bizuts » ne nous laisse aucune chance. Nous gravissons le
cours en remontant les étalages alimentaires où nous croisons en
vrac « les beaux cageots de pêches et d'abricots, l'estragon, la
belle échalote et le poisson de la Marie-Charlotte ».
Nous arrivons enfin tout en haut, à l'endroit où le cours
rejoint la place Noël Blache et là... miracle... parmi quelques éta-
lages épars nous découvrons une grande place libre, juste sous
les fenêtres de la cité administrative. À côté, il y a deux dames
de respectable corpulence qui vendent de l'affriolante lingerie
féminine et un vieux pépé en blouse grise, grosses lunettes en
forme de hublots et chapeau mou d'avant guerre, qui déballe sur
une grande charrette à roues de bicyclette quelques fringues dou-
teuses et fripes diverses... dans le midi on appelle ça des
« estrasses » mais on ne le sait pas encore...
18 On dit bien poliment bonjour à pépé, il nous répond par un
bougonnement indistinct, en revanche, les deux dames plantu-
reuses sont nettement plus accueillantes, après nous avoir
demandé ce que l'on vendait (pour le cas où l'on viendrait leur
faire concurrence... sympas mais assurant quand même leurs
arrières) elles nous confirment que la place est bien libre et
qu'on peut s'y installer sans rien demander à personne.
La chance, l'aubaine, notre bonne étoile qui nous fait une
gâterie... l'endroit est passager, les clientes s'arrêtent, regardent
nos robes, achètent, ça marche... les augures s'annoncent glo-
rieux... notre moral est au beau fixe... comme le ciel toulonnais.
Tous les matins à cinq heures notre réveille-matin égrenait
ses notes cristallines tandis que brillaient encore les dernières
étoiles dans le petit jour naissant. Je me levais d'un bond, j'étais
le plus âgé et fort conscient de ces prérogatives accordées par
mon droit d'aînesse, j'allais réveiller Mao qui roupillait encore
comme une marmotte... il était dur à mettre en route le vieux bri-
gand... je le secouais bien énergiquement en lui annonçant d'une
voix sépulcrale...
— Mon ami, votre recours en grâce a été rejeté, voici
votre dernière cigarette, votre ultime verre de rhum,
voulez vous un prêtre pour soulager votre conscience
que j'imagine très corrompue.
Il me répondait par de vagues grognements, me gromme-
lait quelques injures bien senties... de toute évidence il n'appré-
ciait pas du tout mon ( relatif ) humour matinal.
Au départ vers six heures, il marchait encore au radar,
l'oeil vague et la démarche mal assurée, il s'écroulait sur le siège
passager comme une grosse masse et continuait tranquillement
sa nuit... ah la joyeuse compagnie que c'était...
Chaque matin c'était donc moi qui conduisais la deuche...
le carrefour de la Foux, Cogolin, la forêt du Dom...
Il commençait tout doucement à émerger vers La Londe
ou Hyères et arrivés à Toulon, après quelques petits cafés régé-
nérateurs, il était enfin opérationnel.
19 Lorsque nous étions installés, vers huit heures trente et
que les chalands commençaient d'affluer, il enfilait une de nos
robes taille 48 ou 50... il fallait bien qu'il case ses pectoraux
avantageux... l'effet était assez spectaculaire, ses bras velus débor-
dant des emmanchures... il tournait autour de l'étalage, interpellant
les ménagères, il trouvait des formules inédites... mesdames ache-
tez nos robes « in » sinon vous serez « out », ou bien... mesdames,
avec nos robes « princesse » vous serez en état de grâce.
Baratineur intarissable, il n'hésitait pas à peloter hardi-
ment les mémères qui en frétillaient d'allégresse... tout lui était
bon pourvu que ça fourgue... le travail par la joie, il fonctionnait
bien efficace dans le calembour et la gaudriole.
Moi, je restais encore un peu timide, légèrement coincé,
j'éprouvais quelques difficultés à jouer les saltimbanques sans
entraînement préalable... je prenais mon élan, Mao était en
rodage, je n'étais qu'en apprentissage.
Mon grand plaisir avant le coup de feu, c'était d'arpenter
le cours La Fayette jusqu'au vieux port, je me retrouvais encore
dans la chanson de Bécaud, le grand spectacle, les étalages mul-
ticolores, les marchandes à la criée, « l'assent » du midi...
Je gambergeais intensément durant mes « rêveries du pro-
meneur solitaire » et j'avais bien l'impression d'avoir fait le bon
choix... comme il avait eu raison Mao, place de l'Alma, quand il
m'avait presque forcé la main...
— Alors, tu marches avec moi ou tu continues à te galérer
avec tes artistes.
Le chobize, tout le monde en rêve plus ou moins, c'est une
autre planète, un monde artificiel... j'y avais évolué pendant plu-
sieurs années... de 1957 à 1960 j'avais même connu personnelle-
ment Charles Aznavour, il commençait à devenir grande vedette et
j'avais participé à la fondation de son « fan club ». J'ai gardé de lui
un excellent souvenir, mais il est vrai que sa réputation n'est plus à
faire. Depuis, à la COGEDEP, j'avais connu Claude François,
Johnny Hallyday, Billy Bridge le roi du madison, Henri Salvador,
Fred Mella le soliste des Compagnons de la chanson, Alain
Barrière, Joe Dassin, Guy Béart et tant d'autres, disparus depuis
20 longtemps des hit parades et dont le nom n'évoquerait plus rien aux
générations montantes... mon incursion dans le chobize avait duré
une dizaine d'années, j'y avais passé de très bons moments, rien à
regretter et point final, c'était très bien ainsi.
À la fin juillet il a fallu que je remonte à Paris... quelques
affaires courantes à régler, ultimes instants à passer à la CBS,
récupérer mes papiers de forain qui étaient arrivés et prendre
possession de la deux CV Citroën d'occasion qui allait me per-
mettre d'assurer ma future autonomie. Le vendredi soir tout était
réglé, le soleil varois me manquait déjà et si je m'étais écouté je
serais bien reparti immédiatement direction La Croix-Valmer...
mais non, impossible...l'instant est historique, je dois d'abord
faire mes preuves.
Après avoir été chercher un nouveau stock de robes « in »
chez Zévako, je me retrouve le samedi matin sur le marché de
Stains, c'est la première fois que je déballe tout seul et c'est là
que je me rends vraiment compte que j'ai quitté un monde pour
en découvrir un autre... « Aléa jacta est »... je viens de franchir le
Rubicon.
J'ai récidivé le lendemain dimanche à Argenteuil, je com-
mençais à prendre de l'assurance... question de nature... je for-
çais un peu la mienne...
En arrivant sur un marché, la première démarche impor-
tante à effectuer c'est de partir à la recherche du placier, comme
son nom l'indique c'est lui qui attribue les emplacements selon
des critères fort nébuleux pour le profane, connus de lui seul et
déterminés uniquement par le lucre et la vénalité... mais chaque
chose en son temps, les placiers de la région parisienne j'en
reparlerai le moment venu...
Celui d'Argenteuil, en 1967, c'était monsieur Charles, il a
baladé toute sa troupe le long des rives de la Seine et j'ai fini par
me faire attribuer un petit deux mètres qui correspondait parfai-
tement avec mes modestes prétentions de l'époque.
À quatre heures de l'après midi, j'ai repris la route du Sud...
pour fêter ma nouvelle vie je m'étais offert un petit ensemble
Levi's blanc, Jean's et blouson, le style bien relax, spécial forain
Méditerranée... j'avais la deuche décapotée et le coeur en fête...
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