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MARCHER SUR L'OUBLI

De
98 pages
Dans ces entretiens littéraires menés avec exigence et complicité par Olivier Apert, Tahar Bekri parle de son parcours, de l'homme et de l'œuvre, apportant des éclairages nouveaux et précis sur son écriture, sa vision du monde. Ses réponses offrent des pistes dorénavant nécessaires à une meilleure approche de l'univers poétique de l'une des voix marquantes du Maghreb.
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Tahar

BEKRI

MARCHER SUR L'OUBLI

Entretiens avec Olivier Apert
Suivi de

Poèmes et textes

L' Harmattan

@ L'Harmattan,
75005 Paris

2000

5-7, rœ de l'École-Polytechniqœ

-

France

L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacqœs, Montréal (Qc) Canada H2Y lK9 L'Harmattan, I tal ia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torim ISBN: 2-7384-9180-4

pour Annick

CONVERSATIONS AVEC OLIVIER APERT

Olivier Apert : Nous allons, au fil des entretiens, parler surtout de Tahar Bekri poète, si tu en es d'accord, sans négliger cependant l'essayiste et l'universitaire... Et, pour commencer, tenter de dénouer deux tresses d'une même présence: il est souvent question de l'exil chez toi, thème par lequel tu rencontres un grand nombre d'auteurs ( poètes ou romanciers) arabophones, au sens large du terme, qu'il t'arrive fréquemment d'évoquer d'ailleurs, sous le couvert de la célèbre phrase de Nazim Hikmet: " C'est un dur métier que l'exil" ... J'aimerais dans un premier temps que tu me dises si ce " thème" de l'exil te demeure fondamental, et comment, dans le bâti de ton œuvre poétique, il te semble le creuser à ta manière, qui distinguerait ta voix propre. La deuxième tresse, subtilement liée à la question de l'exil, (par nécessité? par désir ?) qui concerne le " ressourcement " de ta poésie à la tradition arabe, encore une fois au sens large du terme: je songe ici, bien sûr, à ton recueil Le Chant du roi errant qui fait directement allusion à un poète de l'exil, un poète en exil; pourquoi cette volonté de porter une tradition que tu pourrais, sinon congédier, du moins bouleverser?

Tabar Dekri : D'abord, l'exil en ce qui me concerne, a été un fait réel, puisque je suis anivé en France en octobre 1976 après ma sortie de prison en Tunisie. Il s'agit donc d'une expérience humaine, d'une épreuve vécue, bien réelle où je quittais les miens, mon pays, la terre natale. Ensuite l'exil s'est imposé à moi comme J'expression de ce vécu et devint peu à peu un langage poétique et littéraire partagé avec d'autres écrivains arabes mais aussi avec beaucoup d'autres créateurs à travers le monde. Le drame intérieur, l'intensité du vécu ont, incontestablement, influencé l'écriture des premiers livres. Cependant, cette écriture avait dès le début le souci de transformer l'exil en errance, en rencontre, en voyage. Comme s'il s'agissait de s'accrocher à l'espoir, à la lueur du jour. Mais il s'agit avant tout de poésie, d'écriture, de création, de travail littéraire, d'élaboration textuelle et en cela la quête est importante et c'est cela qui compte. Peu à peu, j'étais amené à revisiterla mémoire arabe dans laquelle je trouvais certaines similitudes avec le présent. Certains thèmes ont une permanence bien vivace, ainsi l'errance du poète arabe dès le sixième siècle. Et c'est cette dernière qui m'inspira l'écriture du Chant du roi errant. InlJ.tile de faire remarquer que l'ancrage dans le passé est une parabole sur le présent, une figure métaphorique sur la modernité. Cette problématique s'inscrit pour moi comme pour de nombreux écrivains arabes dans cette lecture critique et exigeante du tourâth, le patrimoine culturel. Il s'agit bien entendu de questionnements, d'interrogations de la mémoire afin de mieux saisir le présent. Je ne pense pas que ce soit le rôle de la poésie d'apporter des réponses mais d'aider à faire voyager dans l'imaginaire comme dans le réel humain, puisque dans ce recueil la référence n'est pas limitée à l'errance du poète arabe pré-islamique, Imru'uJ Qays, mais évoque aussi l'exil d'Ulysse ou celui d'Antonio Machado. L'allusion faite au patrimoine culturel arabe, outre son importance 8

métaphorique ne m'intéresse que dans sa dimension universelle, ]a plus haute et la plus profonde. D'où cette volonté d'échapper aux clivages, aux cloisonnements qui menacent par leur fermeture l'espace littéraire qui est appelé à être ouvert, libre, sans frontières... Olivier Apert : Presque une condition de liberté. A l'instant, tu parlais d'une conscience aiguë de l'héritage culturel arabe, d'une façon de porter, d'incarner la richesse de cet héritage: est-ce que la métrique arabe a influencé ou continue d'influencer ton poème? Tahar Bekri : Dans le cycle poétique consacré à la célébration de ce poète arabe, considéré dans l'histoire de la littérature arabe comme à l'origine de la métrique arabe puisqu'il serait né en 500 après J.C et mort en 540 après J.C, j'ai voulu rendre hommage à cette naissance de la poésie jusque dans sa forme, celle de la qaçida, ce long poème arabe ancien. Tenter dans la langue française un autre rythme du poème, faire dialoguer la littérature à l'intérieur de sa textualité, au-delà de la tradition poétique. Cela m'importe beaucoup de vivre dans le corps du poème, pleinement, totalement, lui donner une âme correspondante. Disons que l'influence dont tu parles est bien volontaire comme un vrai désir d'interférences textuelles, à l'intérieur même de l'écriture du poème. Cependant, il me semble important également de chercher d'un poème à un autre, d'un recueil à un autre un nouveau rythme, une nouvelle fonne et pourquoi pas en toute modestie en inventer. C'est ce que j'ai essayé de faire dans Les Chapelets d'attache ou dans Les Songes impatients. Olivier Apert : Si je me faisais"

l'avocat du diable", 9

je verrais là une

contradiction entre d'une part, une ou des poésies arabes qui reposent davantage sur la tradition de sujets abordés qu'il faut chanter- en dépit même des différentes périodes et de la rupture qu'introduit l'islam- et, d'autre part, une histoire de la poésie française davantage marquée par des ruptures, jusqu'au vers libre, à l'expérimentation presque de laboratoire des avant-gardes. Comment dès lors maintenir un héritage arabe tout en écrivant une poésie française moderne? Ces deux mouvements ne s'opposent-ils pas? Tabar Dekri : Je crois que là est posée la problématique de la modernité pour un poète arabe qui écrit en français. Il s'agit de repenser la modernité, de la relativiser, de lui donner d'autres appartenances, d'autres participations, disons, d'autres sensibilités littéraires. Mon souci a toujours été de garder l'essentialité dans l'écriture poétique et ne pas tomber dans la facilité langagière ou formetle, trop rapidement appelée avant-garde! En outre, mon expérience poétique n'a pas été nourrie seulement par la poésie française mais également par d'autres lectures de poètes russes, scandinaves, orientaux, etc. et bien sûr arabes. Le mérite donc serait d'interroger la modernité arabe et européenne, orientale et occidentale, à la fois. Les courants formalistes ne m'intéressent que s'ils réussissent à m'émouvoir, à me bouleverser, à ne pas sacrifier les sentiments humains les plus profonds. Il n'y a pas d'opposition donc mais refus des courants des mouvements, des écoles et une volonté permanente de la quête, de donner presque à chaque poème, sa forme, son rythme, son écriture. Olivier Apert : Alors, justement, si l'on doit découvrir une présence constante qui traverse tes livres, quelles que soient les formes de ton vers, ne serait-ce pas celle d'une célébration de l'image, doublée d'une façon de sentiment épique: épopée de 10

la sensation et célébration de l'image. Tabar Bekri : Oui, l'image au sens littéral du terme comme dans sa dimension ~étaphorique la plus riche. L'image suggère, suscite le regard, appelle le visuel et cela provient probablement de mon intérêt pour le pictural, ce qu'il produit en nous comme sensations, impressions. Je dirais ensuite que l'image est le lieu de l'antagonique, le conflictuel, le contradictoire, l'insaisissable. Tout ce tiraillement à l'intérieur de l'être. II y a comme une dualité permanente que la métaphore est en mesure de rendre comme un enchevêtrement d'images, de paysages, d'éléments de la nature, de sentiments, de lieux, de souvenirs ou d'évocations qui provoquent en moi cette étrangeté, ce mystère, ce secret qui traverse l'écrit et qui est faussement harmonieux, serein. Il s'agit de faire la traversée du silence grâce à l'image, à l'allusion, à l'allégorie, à la parabole, etc. Je crois que l'image permet récriture elliptique tout en ouvrant J'imagination sur l'imaginaire, me semble-t-il. Quand André Breton définit la poésie comme le lieu de la métaphore par excellence, je ne suis pas loin d'adhérer à ce projet. Olivier Apert : Oui, on retrouve là l'antagonisme a priori entre la beauté de ce fond imaginaire arabe qui passe par l'usage de l'image et une certaine poésie française contemporaine, surréaliste surtout, à laquelle on a parfois reproché d'en abuser Tabar Bekri : Ce qui m'importe le plus, je crois, est au-delà de l'image qui n'est pas recherchée pour elle-même ou dans son automatisme hasardeux. Je veux dire par là que l'économie du verbe, le sens révélé, révocation d'une couleur, d'une plante, par exemple, peuvent suggérer un lieu, un pays, un Il