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MARIAGE ET FAMILLE EN MILIEU RURAL MEXICAIN

De
244 pages
La nuptialité est souvent considérée comme un aspect mineur dans les études de population. Le cas mexicain, montre au contraire que c'est un aspect fondamental qui offre un éclairage précieux pour saisir les transformations de la famille et des relations entre hommes et femmes. Désormais, mariage et famille ne sont plus seulement des lieux de procréation, de production et de consommation, mais l'investissement affectif, l'épanouissement, et l'autonomisation de la femme sont devenus des éléments de plus en plus essentiels à l'institution.
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MARIAGE ET FAMILLE EN MILIEU RURAL MEXICAIN

Collection "Populations"
Dirigée par Yves Charbit, Maria Eugenia Cosio-Zavala, Hervé Domenach Comité éditorial Yves Charbit, Maria Eugenia Cosio-Zavala, Hervé Domenach, Patrick Livenais, Patrice Vimard, Dominique Waltisperger

La démographie est au cœur des enjeux contemporains, qu'ils soient économiques, sociaux, environnementaux, culturels, ou politiques. En témoigne le renouvellement récent des thématiques: développement durable, urbanisation et mobilités, statut de la femme et de l'enfant, dynamiques familiales, santé de la reproduction, politiques de population, etc. Cette démographie contextuelle implique un renouvellement méthodologique et doit donc prendre en compte des variables en interaction, dans des espaces de nature diverse (physiques, institutionnels, sociaux). La collection "Populations" privilégie les pays et les régions en développement sans pour autant oublier leurs liens avec les pays industrialisés et contribue à l'ouverture de la démographie aux autres disciplines. Elle est issue d'une collaboration entre les chercheurs de l'Institut de Recherche pour le Développement (IRD), Populations et Interdisciplinarité (ex-CERP AA, Université Paris V-René Descartes) et le Centre de Recherches Populations et Sociétés (Université Paris X-Nanterre).

Déjà parus
Véronique Petit: Migrations et société dogon Frédéric Sandron : Curiosités démographiques Patrice Vimard et Benjamin Zanou, ed. : Politiques démographiques et transition de lafécondité en Afrique Jesus Arroyo Alejandre et Jean Papail : L'émigration mexicaine vers les Etats-Unis Stéphanie Toutain: L'interminable réforme des systèmes de retraite en Italie Patrick Livenais : Peuplement et évolution agraire au Morelos (Mexique)

A paraître
Sarah Hillcoat-Nalletamby : La contraception à Maurice Myriam de Loenzien : Le Sida en milieu rural africain Bénédicte Gastineau et Frédéric Sandron: Dynamiques familiales innovations socio-démographiques

et

Olivia SAMUEL

MARIAGE ET FAMILLE EN MILIEU RURAL MEXICAIN
Préface de

Maria E. Cosio-Zavala

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2001

ISBN: 2-7475-0826-9

PREFACE
Le livre d'Olivia Samuel est un apport original aux travaux sur la famille mexicaine, sur le thème de l'entrée en vie féconde en zone rurale, pratiquement ignoré par les démographes. Cette étude originale repose sur un important travail de terrain effectué au sein de l'équipe dirigée par André Quesnel de l'Institut de Recherche sur le Développement et par Susana Lerner, de El Colegio de México, dans le cadre d'un programme de recherche franco-mexicain. Rédigé à partir de sa thèse de doctorat de Démographie, présentée à l'Université de Paris I en 1994, que j'ai eu le plaisir de diriger, le travail d'Olivia Samuel permet de suivre de près les changements rapides dans la vie des femmes rurales au Mexique. Elle nous donne des éléments d'explication à propos de la précocité des mariages et des différentes étapes des biographies féminines, le tout dans un contexte de mutations des modes de développement rural et de flux importants de mobilité spatiale. Pour cette démonstration, elle a réalisé, dans trois villages de l'Etat de Morelos, une enquête sur l'histoire matrimoniale de 250 couples, puis 50 entretiens avec des femmes et 24 entretiens avec des hommes. Grâce à ces observations, elle a pu montrer la validité, en zone rurale, de ses premières observations sur la prégnance du modèle du mariage catholique traditionnel, malgré les difficultés de son application aux conditions d'existence réelles, un résultat qu'elle avait établi au niveau national, puis à Aguascalientes et Veracruz, dans son mémoire de DEA. En bref, toutes les femmes mexicaines auraient voulu pour elles-mêmes et voudraient que leurs filles "se marient en blanc à l'église". Dans la pratique, c'est rarement le cas et les conceptions pré-nuptiales, les mariages prématurés en catastrophe ainsi que les unions libres sont très fréquents. Le livre propose cette analyse des modalités du mariage comme révélateur des trajectoires sociales et de leur évolution. Des observations originales et ingénieuses servent à sa démonstration. Ainsi, à propos de la transition entre le célibat et l'union, elle a mis au point des indicateurs peu habituels, comme la durée des fiançailles, les motifs justifiant le choix du conjoint et le type de vo-

PREFACE
cabulaire utilisé pour parler du fiancé. Cela lui a permis d'évaluer les projets de mariage, les relations de genre et intergénérationnelles, ainsi que leurs conséquences sur la vie familiale ultérieure, notamment sur la fécondité et la contraception. Elle a classé les fiançailles en plusieurs catégories, comme les fiançailles d'affinité, qui se caractérisent par un fort degré de communication dans le couple et par l'élaboration d'un projet familial. Les autres catégories sont les fiançailles de conformité ou utilitaires, qui s'appuient sur un projet à très court terme et révèlent une faible cohésion des partenaires. Les femmes qui entrent plus tardivement en union ont eu le temps de construire un projet de famille, projet conjugal et projet d'enfants, alors que les femmes qui ont connu des entrées en union précoces, pour certaines précipitées par une grossesse ou une fuite de la jeune fille de chez ses parents (sous forme d'enlèvement consenti), n'avaient au départ aucun projet familial construit. C'est le rôle d'épouse et de mère qui est alors en transformation, les femmes mexicaines continuant à le valoriser par-dessus tout le reste, mais en l'adaptant aux nouvelles conditions économiques et sociales que l'amélioration du statut de quelques-unes, y compris en milieu rural, rend possible aujourd'hui.

Ces catégories construites par Olivia Samuel donnent un nouvel éclairage aux comportements féconds. Elle s'intéresse à l'environnement familial, c'est-à-dire à la composition et stabilité du noyau domestique et à la nature des relations entre ses membres. Elle observe que la position économique de la femme dans son enfance détermine le type de fiançailles, une fois le moment venu. Elle l'explique en remarquant que les attentes et les exigences vis-à-vis d'une relation de couple sont différentes selon l'expérience des relations humaines déjà acquises. Elle oppose ainsi deux catégories d'expérience dans l'enfance: les petites filles qui ont été encouragées à un épanouissement personnel et à une scolarisation prolongée s'opposent à celles qui ont été orientées par leur famille et leur environnement domestique à une contribution en travail domestique et extra-domestique pendant toute leur enfance. Plus le contexte de l'environnement familial et le statut économique de l'individu dans l'enfance s'améliorent, plus les attentes et les exigences en termes de vie de couple sont élevées, sous forme de communication entre les 6

PREFACE
conjoints, de position et de rôle de la femme par rapport à l'époux, d'égalité conjugale relative. Un milieufamilialfavorable, avec scolarisation et stabilité du noyau familial est d'une certaine façon un milieu de rétention provisoire face au marché matrimonial. Les jeunes filles l'abandonnent plus tard parce qu'elles y jouissent d'une position relativement avantageuse, elles se consacrent essentiellement à leurs études, et se marient un peu plus tardivement que les autres jeunes filles. La traditionnelle domination masculine tend à s 'amenuiser alors que la condition féminine s'améliore, grâce notamment à un accès de plus en plus égalitaire à la scolarisation dans la région. Les fiançailles d'affinité traduisent bien cette évolution: elles sont plus fréquentes dans les cohortes d'union les plus récentes et sont surtout représentées chez les jeunes femmes les plus éduquées. Sur cet exemple, et en suivant Olivia Samuel, on voit bien le lien entre statut des femmes, rôles familiaux, scolarisation et relations de genre. Elle propose des variables liées au statut des femmes, comme la socialisation dans l'enfance, l'environnement familial et les projets familiaux pour le futur. La socialisation dans l'enfance peut être mesurée en partie par l'activité économique pendant l'enfance, en termes de rôles productifs, domestiques et extra-domestiques, ou de consommation. Les investissements dans les enfants, plus particulièrement éducatifs, en sont la seconde dimension. Ainsi on opposera l'enfant producteur non-scolarisé à l'enfant consommateur scolarisé. Des états intermédiaires seront à considérer, avec toutes les combinaisons possibles entre production et scolarisation. La valeur des enfants, les représentations familiales et les considérations subjectives sont au cœur de cette analyse. L'environnement familial peut être mesuré à son tour par la composition du noyau familial, complet ou incomplet, par sa stabilité ou son instabilité, par la qualité des rela-

tions entre ses membres

- sous forme

d'égalité ou d'inégalité, de

communication, des rôles féminins, de l'autonomie individuelle, des conduites violentes et de la coercition. Là aussi la valeur de l'enfant, son rôle dans la famille et la qualité des relations interpersonnelles sont au cœur de l'analyse. Finalement, les projets familiaux pour le futur se composent de projets de couple et/ou de projets d'enfants. En l'absence de projets familiaux, ou uniquement de projets d'enfants, les attentes et les changements familiaux seront beaucoup moins pro-

7

PREFACE
babies. La démonstration repose ainsi sur une grille d'analyse basée essentiellement sur des critères d'interaction et qualitatifs: rôles, communication, projets, épanouissement personnel, écoute, soutien en sont des exemples. Or ces analyses sont essentielles pour expliquer des différences de comportements démographiques vis-à-vis de la nuptialité et de la fécondité, car des classifications par rapport à des critères socio-économiques seraient sans objet dans le contexte des trois villages ruraux, aux conditions de vie relativement peu différenciées. Ce livre explore donc la voie des nouvelles analyses sur les déterminants des changements démographiques au niveau micro-social, l'interaction et la communication sociale. Il repose sur un solide corpus méthodologique, d'enquêtes quantitatives et qualitatives. Il permet d'éclairer les relations entre les comportements démographiques et les contextes familiaux et sociaux. Nous pensons qu'il est essentiel d'analyser les relations entre les individus, car leurs comportements familiaux et démographiques sont sous l'influence de leurs rôles et statuts au sein des groupes sociaux, de leurs contributions et attributions familiales, et de leur rôle dans l'activité économique au sein des villages, notamment en fonction du sexe et de l'âge, mais aussi des liens de parenté, des réseaux de sociabilité et des valeurs culturelles. La finesse du travail de terrain et de l'analyse, qui fait la valeur de cet ouvrage, laisse augurer pour le futur d'autres résultats prometteurs. La voie est ainsi ouverte à des travaux nouveaux en Amérique latine, apport original aux analyses sur les mutations familiales et sur la question du genre. Les évolutions observées permettent en effet de nuancer les débats théoriques, notamment sur le rôle de la nuptialité dans la transition démographique, l'évolution dans les campagnes latino-américaines étant à l'inverse de ce qui est prévu par les théories classiques. La recherche sur le terrain et les observations directes, dont Olivia Samuel montre la valeur irremplaçable, devront ainsi être poursuivies pour aller plus avant sur le domaine difficile et passionnant de la famille... au Mexique et ailleurs! Maria E. Cosio-Zavala décembre 2000

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REMERCIEMENTS

Cette étude est une version remaniée et abrégée d'une thèse de doctorat soutenue en 1994 à l'Institut de Démographie de Paris, Panthéon-Sorbonne. Mme M. E. Cosio, Professeur à Paris X-Nanterre, a dirigé cette thèse et m'a apporté un précieux encadrement scientifique et son bienveillant soutien.
André Quesnel, Directeur de recherches à l'IRD m'a intégrée à son programme de recherche. Je lui suis très reconnaissante de m'avoir guidée tout au long de ce travail par ses réflexions, ses nombreux conseils et ses commentaires qui ont été essentiels à ma recherche.

Trois institutions m'ont particulièrement soutenue. Ma reconnaissance va en premier lieu à l'IRD qui m'a accueillie dans l'Unité de Recherche "Dynamique des peuplements humains" et qui m'a fait bénéficier de très bonnes conditions de travail. Je remercie le Centre d'Etude Démographique et de Développement Urbain de El Colegio de México qui m'a offert son accueil et les moyens nécessaires à mon travail, et le Ministère de la Recherche et de la Technologie qui m'a attribué une allocation de recherche. Les relectures attentives d'Yves Charbit ont été précieuses pour améliorer la rédaction finale de cet ouvrage. Enfin, je témoigne ma gratitude aux habitants des villages de Barranca Honda, de Bonifacio Garcia et d'Acamilpa qui ont accepté, toujours avec beaucoup de bonne volonté, de participer à cette étude.

INTRODUCTION

UNE NUPTIALITE

EN MUTATION?

La nuptialité occupe une place relativement marginale dans les études démographiques mexicaines à côté des recherches consacrées à la fécondité, à la mortalité et aux migrations. Cette situation renvoie au contexte démographique du pays et, à partir de là, aux problèmes de population perçus comme prioritaires depuis plusieurs décennies: la baisse de la mortalité et en particulier de la mortalité infantile, la réduction de la fécondité et le ralentissement du rythme de l'accroissement démographique, la redistribution spatiale de la population et la concentration urbaine. Pourtant, en matière d'équilibre démographique la nuptialité joue un rôle important tant au plan théorique que dans les faits. L'histoire démographique a montré que la structure socioéconomique des sociétés déterminait le modèle de nuptialitél, qui lui-même influençait les conditions de la reproduction démographique des populations. Par ailleurs, au sein même de chaque modèle de nuptialité, le mariage jouait de façon conjoncturelle un rôle de régulateur démographique, ce que R. Lesthaeghe (1980) a qualifié de « mariage-soupape» (nuptiality-valve). Ainsi, dans les pays européens à faible nuptialité, lorsqu'une crise de mortalité mettait en péril le renouvellement des générations, de nouvelles conditions sociales et économiques se mettaient progressivement en place afin, par exemComme l'a montré J. Hajnal (1953) deux régimes de nuptialité ont prédominé en Europe, du XVIIIe siècle jusqu'à la première moitié du XXe siècle: l'un dans la partie occidentale de l'Europe caractérisé par un régime de faible nuptialité avec un mariage tardif (après 25 ans) et un célibat définitif relativement important (de 10 % à 20 %); l'autre dans la partie orientale de l'Europe, caractérisé par un régime de forte nuptialité avec des mariages précoces (vers 20 ans) et une forte intensité des premiers mariages (de 1 % à 5 % de célibataires à 50 ans). 1

INTRODUCTION

pIe, de faciliter l'installation des jeunes couples. L'assouplissement des normes régulant la constitution des nouveaux noyaux familiaux et l'existence d'une réserve matrimoniale importante favorisaient à la fois le rajeunissement des mariages et leur intensification. Ces nouvelles conditions sociales agissaient en faveur d'une augmentation de la fécondité générale par le biais de l'allongement de la période d'exposition au risque de conception, de l'élargissement de la population soumise à ce risque et du raccourcissement des intervalles entre générations. Par ce mécanisme, un nouvel équilibre démographique et économique pouvait s'établir, jusqu'à ce que la croissance de la population atteigne à nouveau un seuil et nécessite d'être régulée par une baisse de la nuptialité. Ces processus démographiques mettent en évidence la place de la nuptialité, et notamment de l'accès au mariage, dans la dynamique des populations de sociétés où la fécondité est «naturelle». A la lumière de l'expérience des sociétés occidentales, le schéma des étapes de la transition démographique a introduit et généralisé le rôle de la nuptialité dans le processus de l'évolution démographique. Selon ce schéma une transition migratoire et une transition reproductive se déclenchent en réponse à l'accélération de la croissance naturelle et au déséquilibre démographique provoqués par la baisse de la mortalité; la transition reproductive s'effectue en deux temps, d'abord par une limitation des mariages, c'est la « transition malthusienne» selon la terminologie de A. Coale, puis par une réduction volontaire de la fécondité au sein des mariages (Chesnais, 1986)2. Le rôle de la nuptialité dans le cadre de la transition démographique, mesuré par les changements de l'âge au premier mariage et de la proportion de célibataires à 50 ans, a été observé non seulement pour les pays européens mais également pour un certain nombre de pays du Tiers-Monde, notamment asiatiques. Au Mexique, en revanche, la nuptialité n'a pas joué ce rôle de régulateur démographique entre la
2 Sur le lien complexe entre fécondité et nuptialité dans les pays européens au cours de la transition démographique il n'y a cependant pas de consensus. Des historiens ont montré que dans certains pays l'évolution de la fécondité s'était produite indépendamment de l'évolution de la nuptialité, voir le résumé des résultats des différentes recherches menées sur le sujet dans Heeren (1973). 12

UNE NUPTIALITE

EN MUTATION?

baisse de la mortalité et la baisse de la fécondité. Le régime de nuptialité mexicain, caractérisé par un mariage précoce et universel, a perduré après l'amorce du déclin de la mortalité des années trente, il s'est d'ailleurs produit a contrario un « mariage-boom» (Cosio, 1992) dans les années cinquante, commun à de nombreux pays d'Amérique Latine (Camisa, 1978; Arretx, 1969; Rosero-Bixby, 1990). La croissance économique mexicaine, l'industrialisation et l'urbanisation du pays, l'exode rural, le besoin de main-d' œuvre, la mobilité sociale, la stabilité politique et l'attitude populationniste des gouvernements successifs ont été des facteurs favorables à une nuptialité intense et croissante et au maintien d'une forte fécondité jusqu'aux années soixante. Aussi, entre 1950 et 1980, le Mexique connaît-il une croissance démographique exceptionnellement forte, supérieure à 3% en moyenne annuelle. Par la suite, la baisse de la fécondité commencée vers 1965 dans les catégories urbanisées les plus éduquées et les plus aisées de la population se généralise à la fin des années soixante-dix à l'ensemble de la société, mais cette baisse n'est pas accompagnée d'un changement notable de la nuptialité. A cette époque, c'est une révolution contraceptive et non une «transition malthusienne» qui réduit la fécondité mexicaine. D'ailleurs, la transition de la fécondité est à mettre en parallèle avec la nouvelle orientation politique du Mexique en matière de population; en effet, c'est en 1973 qu'est proclamée la Loi générale de population dont l'un des objectifs prioritaires est de réduire la croissance démographique du pays. Puis une Coordination nationale de planification familiale est mise en place en 1977 afin d'assurer la diffusion la plus large possible du contrôle des naissances. A partir de cette date, les changements de fécondité sont rapides: l'indice conjoncturel de fécondité passe de 6,31 enfants par femme en 1973 à 4,25 en 1982 et à 2,9 en 1994. En revanche, des années trente jusqu'aux années quatre-vingts, les indicateurs de calendrier et d'intensité de la nuptialité varient peu hormis quelques ruptures conjoncturelles: l'âge moyen à la première union se situe autour de 21 ans pour les femmes et de 24 ans pour les hommes, et la proportion de célibataires à 50 ans diminue de 7,5 % à 6 0/0.Néanmoins, l'Enquête mexicaine de fécondité de 1977 révèle l'amorce d'un recul de l'âge moyen des felnmes à la première union, retard qui semble se poursuivre au cours des années quatre-vingts. 13

INTRODUCTION

Pour certains démographes ce phénomène récent serait en grande partie le résultat d'un « ajustement social» des unions (par la réduction de l'écart d'âge entre conjoints), conséquent au déséquilibre du marché matrimonial, lui-même provoqué par la croissance démographique des décennies passées (Pavon, 1990; Quilodran, 1992). Mais il est plus que probable que ce recul du calendrier des unions soit aussi à mettre sur le compte des changements socioculturels et économiques que connaît actuellement la société mexicaine. La stabilité relative de l'intensité et du calendrier de la nuptialité a conduit les démographes à considérer que le mariage changeait peu et que l'évolution des comportements reproductifs était indépendante de la nuptialité. Des travaux sur les variables proches de la fécondité ont également montré que la contribution de la nuptialité aux changements reproductifs était marginale. Ainsi, il s'est produit une baisse de 23 % de la fécondité des femmes âgées de 25-29 ans entre 1977 et 1982 dont 22 % sont expliqués par la seule pratique contraceptive des couples; la nuptialité n'a, quant à elle, contribué que pour 1,2 % à cette diminution (Pullum et al., 1989). Les modèles démographiques des variables intermédiaires de la fécondité ont démontré le poids déterminant de la pratique contraceptive sur les changements de la fécondité mexicaine. Aussi, la plupart des recherches sur la fécondité se sont-elles concentrées sur ce facteur particulier, ce qui a conduit parallèlement à négliger le rôle des autres variables, et notalnment la nuptialité. Les changements de fécondité ont été expliqués par l'accès de la population à la contraception, mais également par les transformations du contexte social (éducation), économique (crise des économies domestiques et salariat croissant), sanitaire (développement des infrastructures et médicalisation de la procréation) et institutionnel (intervention des secteurs de la santé, de l'éducation, des médias dans la diffusion d'une nouvelle idéologie familiale et des moyens de sa mise en pratique). Là encore, la nuptialité n'a pas fait l'objet d'une attention comparable, alors qu'il aurait été intéressant de savoir si ces changements de société avaient également eu des répercussions au niveau des pratiques matrimoniales et du contrôle social du mariage. On peut d'ailleurs se demander dans quelle mesure les changements potentiels de la nuptialité n'ont pas eux-mêmes contribué à l'évolution des comportements de 14

UNE NUPTIALITE

EN MUTATION?

fécondité. En effet, les conditions de formation des couples et la nature des rapports conjugaux sont étroitement liés aux modalités de constitution de la descendance et aux choix en matière de procréation et de contraception; le mariage fonde la famille et, de ce fait, il doit être appréhendé comme un facteur déterminant, un élé-ment clé des comportements démographiques, et en particulier de la reproduction des familles. Un petit nombre de démographes a privilégié une approche autonome de la nuptialité mexicaine et s'est intéressé à une mesure statistique du phénomène. C'est notamment le cas des travaux de J. Quilodran, qui ont permis de connaître avec précision les caractéristiques démographiques du mariage mexicain, son évolution, sa diversité régionale et socioculturelle. On sait ainsi que la forte intensité de la nuptialité mexicaine et son calendrier relativement précoce s'accompagnent d'une grande stabilité des unions: l'Enquête nationale démographique de 1982 indiquait que le nombre moyen d'unions par femme était de 1,06. Mais il s'opère actuellement une augmentation des dissolutions conjugales volontaires en milieu urbain et dans les régions les plus développées (Gonzalez Ramirez et al., 1990). Ces trois facteurs conjugués: intensité, précocité et stabilité des unions, ont amené les femmes mexicaines à vivre la plus grande partie de leur vie féconde en union. Ainsi les femmes âgées de 45 à 49 ans en 1982 et mariées (ou unies) entre 15 et 19 ans ont passé 93 % de leur vie en couple depuis leur première union. D'un point de vue démographique, la forte fécondité des femmes mexicaines jusqu'aux années soixantedix est directelnent liée à cette longue durée d'exposition au risque de conception. Parmi les autres caractéristiques de la nuptialité mexicaine, on soulignera la prédominance croissante des unions légales aux dépens des mariages sanctionnés seulement religieusement et, dans une moindre mesure, des unions libres. Actuellement quatre unions sur cinq sont légales mais de fortes variations régionales rappellent I'hétérogénéité de la nuptialité mexicaine. Constatant que les indicateurs de calendrier et d'intensité de la nuptialité n'avaient pas subi de transformations durables et notables au cours des dernières décennies, et ce jusqu'à la fin des années soixante-dix, la plupart de ces travaux sur la nuptialité ont conforté 15

INTRODUCTION

l'idée d'une absence de changement du mariage mexicain. Mais c'est en partie lié à la restriction du champ d'étude, car si l'on dispose d'une bonne connaissance de la nuptialité mexicaine d'un point de vue strictement démographique, il faut en revanche souligner les lacunes concernant des aspects plus sociodéluographiques du mariage mexicain tels que le choix du conjoint, l'homogamie conjugale, les modalités de formation des couples ou encore les types de rapports conjugaux et familiaux. Il s'agit pourtant d'éléments qui peuvent être révélateurs de l'évolution des comportements matrimoniaux. Ce travail s'attache particulièrement à cette perspective tout en intégrant les analyses démographiques classiques de la nuptialité. D'autre part, les études sur la nuptialité mexicaine sont presque toutes basées sur les recenseluents, les grandes enquêtes démographiques et l'état civil, sources dont l'objet n'est pas directement l'étude de la nuptialité, et qui, de plus, imposent une observation au niveau national ou de chaque état (recensement) ou encore au niveau de grands ensembles régionaux (enquête). Ces échelles d'observation ont le mérite d'être représentatives de grandes entités administratives ou économiques, mais elles sont composites du point de vue des comportements démographiques. De ce fait, l'approche micro-régionale ou locale s'avère très utile pour spécifier la nature de ces comportements dans une population homogène. Quant aux données disponibles sur la nuptialité, elles sont rares: seules certaines enquêtes de fécondité recueillent une information relativement importante, mais la nuptialité y est abordée comme variable d'exposition au risque de conception. Cette limite nous a conduit à réaliser une enquête dont l'objet d'étude est spécifiquement la nuptialité et la famille, de manière à pouvoir répondre à une série de questions: qu'est-ce que le mariage mexicain? ce luariage a-t-il conservé ses normes et ses pratiques traditionnelles, ou bien a-t-il été affecté par la transformation du contexte culturel, social et économique? dans ce cas - et c'est la perpective dans laquelle nous nous plaçons - quels sont les changements qui se sont opérés et quels sont leurs effets sur la constitution des familles? enfin, luême en l'absence de variations importantes du calendrier et de l'intensité de la nuptialité, qu'en est-il des autres dimensions du mariage telles que la nature des rapports conjugaux, le statut respectif des époux, les relations familiales et générationnelles; quel est leur 16

UNE NUPTIALITE

EN MUTATION?

rôle dans le contrôle des unions, le choix du conjoint et les rapports préconjugaux, l'élaboration par les époux d'un projet familial? L'objectif de ce travail est de répondre à ces interrogations afin d'approfondir et d'élargir la connaissance du mariage mexicain et de restituer la place de la nuptialité dans la dynamique démographique et sociale des populations considérées. Il s'agit également de repérer les aspects de la nuptialité qui révèlent les changements dans la nature du marIage. Du point de vue méthodologique, nous avons privilégié l' observation locale et l'utilisation d'un matériel tant quantitatif que qualitatif pour déceler les transformations que subit actuellement le mariage dans les familles rurales mexicaines. Les sources et les outils classiques de la démographie ne sont pas toujours suffisants ou bien adaptés pour révéler les changements de fond des comportements sociaux, d'où le recours complémentaire à d'autres instruments d'analyse et à d'autres sources de données que ceux utilisés le plus couramment en démographie. Il ne s'agit pas d'évacuer l'outil démographique, mais au contraire de le confronter à d'autres approches de type sociologique ou anthropologique, de valoriser d'un point de vue méthodologique la compléInentarité de l'analyse quantitative et de l'analyse qualitative, et d'exploiter leur potentiel respectif. Aussi dans le cadre de ce travail, le matériel qualitatif n'est-il pas utilisé pour illustrer les résultats obtenus par l'enquête démographique mais pour les approfondir, pour apporter des réponses aux questions soulevées par ces mêmes résultats et concevoir des indicateurs de comportements que ce type de données permet d'élaborer et qui pourraient être intégrés par l'approche démographique; le matériel qualitatif doit conduire à la compréhension des mécanismes sous-jacents aux comportements matrimoniaux objectivement et statistiquement relevés, et il doit compléter, méthodologiquement et analytiquement, l'approche démographique de la nuptialité. Cette méthode permet de considérer la nuptialité à la fois dans sa dimension démographique avec la mesure des variables statistiques qui définissent ce phénomène comme l'âge à la première union ou la durée de l'union, et dans son aspect sociologique avec, par exemple, la connaissance des pratiques matrimoniales dans

17

INTRODUCTION

leur réalisation concrète et quotidienne ou encore la perception par les acteurs du rôle de l'institution. Pour aborder la nuptialité dans cette perspective méthodologique, la production de données spécifiques dans le cadre d'une enquête conçue à cet usage s'avère être un impératif. Plus globalement, l'objet de la recherche, la méthode mise en œuvre et l'hétérogénéité nationale des comportements familiaux, matrimoniaux et reproductifs sont des éléments déterminants dans le choix de l'approche locale et dans la mise en place d'une recherche de terrain à petite échelle sur les thèmes de la famille, de la nuptialité et de la fécondité. Trois enquêtes sont ainsi à la base de ce travail réalisé entre 1989 et 1991, dans le cadre d'un programme de l'Orstom (devenu IRD), dans trois localités rurales d'environ 4000 habitants, situées dans l'état de Morelos: une enquête démographique renouvelée appliquée à l'ensemble de la population, une enquête complémentaire sociodémographique et des entretiens semi-directifs réalisés auprès d'un sous-échantillon de familles. L'échelle d'observation et les outils de collecte ont permis à la fois de concevoir une enquête spécifique très approfondie sur les sujets concernés, et de considérer les comportements démographiques des populations par rapport à la structure sociale dans laquelle elles sont insérées. Par conséquent, les analyses et les résultats qui seront présentés au cours de ce travail n'ont pas pour objet de traduire des comportements matrimoniaux et familiaux représentatifs de l'ensemble de la population mexicaine, mais ceux d'une population rurale insérée dans un contexte socioéconomique, culturel, religieux et sanitaire qui lui est propre. Néanmoins, le particularisme n'est pas non plus le but de cette recherche, et, au-delà de cette étude de cas, notre propos est d'appliquer une méthodologie, de concevoir des indicateurs, de fournir des résultats et d'en proposer des interprétations utiles pour d'autres études démographiques. Préalablement à l'étude micro-régionale de la nuptialité et de la faille il nous a semblé essentiel de préciser le contexte historique dans lequel s'inscrit le mariage mexicain (ch. 1 et 2). L'éclairage rétrospectif a pour but de replacer la nuptialité dans une continuité histori18

UNE NUPTIALITE

EN MUTATION?

que et de fixer les repères de la genèse et de l'évolution des modèles matrimoniaux. Par ailleurs, dans l'optique du changement des comportements démographiques, c'est à la lumière des pratiques matrimoniales passées qu'il est possible de juger de la situation traditionnelle ou transitionnelle des comportements actuels. Suit une présentation démographique et socioéconomique des trois localités rurales de notre étude (ch. 3) qui permet d'engager l'examen de comportements matrimoniaux au niveau local. L'analyse de la primo-nuptialité et de son évolution (ch. 4) fournit une mesure statistique des tendances et des niveaux du phénomène et permet de vérifier si ces caractéristiques s'inscrivent bien dans le profil général du pays, c'est-à-dire dans le cadre d'un modèle traditionnel de forte intensité, de relative précocité et de stabilité des unions. Une fois précisées les caractéristiques démographiques du mariage, les autres composantes du modèle de nuptialité susceptibles de révéler l'adoption de nouvelles pratiques matrimoniales sont abordées. Il s'agit en premier lieu des conditions de formation des couples analysées à travers l'étude du choix du conjoint et de l'homogamie conjugale (ch. 5 et 6). On se demandera quelles sont les règles et les pratiques sociales qui organisent l'appariement des couples? quelles sont les tendances homogamiques en matière d'écart d'âge entre conjoints, de proximité résidentielle et d'affinité éducative? de quelles façons ces pratiques s'adaptent-elles au changement social? Ces questions reposent sur l'hypothèse suivante: un changement de la nature du mariage passe probablement par une lTIodification des stratégies et des choix d'alliance que les indicateurs d'holTIogamie sociale, culturelle, géographique et générationnelle sont aptes à traduire. Le choix du conjoint n'est qu'un des éléments du système matrimonial et familial. L'analyse de récits de vie nous a permis d'explorer différentes étapes du cycle de vie familiale des individus et de replacé ceux-ci dans leur contexte familial et social. On examinera successivement la socialisation dans l' enfance (ch. 7), la période préconjugale et la formation du couple (ch. 8), le début de l'union et de la constitution de la descendance (ch. 9). Cette approche longitudinale et qualitative nous amènera à identifier l'émergence de nouvelles pratiques et de nouveaux idéaux en matière de mariage. 19

CHAPITRE I

LA NUPTIALITE ET LA FAMILLE DU XVe SIECLE A L'AUBE DU XXe SIECLE

Le mariage mexicain actuel est, comme tout phénomène social, le produit d'une histoire. Il s'agit ici de l'histoire d'un peuplement et de la rencontre, et plus précisément de la confrontation, de cultures étrangères d'origines indienne, européenne et dans une moindre mesure africaine. Progressivement un modèle dominant s'est imposé à la population autochtone, celui du mariage chrétien tel qu'il était conçu en Europe occidentale aux XVIIe et XVIIIe siècles. Toutefois, ce modèle a dû s'adapter à un contexte radicalement nouveau et des pratiques éloignées de l'idéal et de la morale catholique se sont-elles aussi imposées. C'est à cette pluralité et à cette complexité des situations et des modèles matrimoniaux que ce chapitre et le suivant sont consacrés.

L'EPOQUE PRE-HISPANIQUE Pour connaître le système matrimonial et l'organisation familiale des groupes humains vivant sur l'actuel territoire mexicain avant l'arrivée des Espagnols, les historiens disposent de peu de données. Le principal matériel utilisé est constitué par les écrits des premiers missionnaires chrétiens ou autres conquistadores, décrivant le mode de vie des populations autochtones qu'ils découvrent1. Ces documents
1 Voir l'analyse critique du matériel disponible pour les études démographiques sur le Mexique, de la période préhispanique à l'époque actuelle, dans Cook et al., (1977), au chapitre « Materiales para la historia demogrâfica de México, 1500-1960 ».

CHAPITRE

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ne sont pas exempts de critiques car il s'agit souvent de considérations peu objectives, voire idéologiques, concernant essentiellement l'ancienne élite indienne, qui n'offrent que peu d'informations sur le mode de vie conjugale du reste de la population. Ainsi, comme le soulignent Bernand et al. : «Les chroniqueurs espagnols (...) étaient surtout des hommes d'Eglise (...). Leur attention fut davantage attirée par les mœurs de l'élite dirigeante que par les coutumes des humbles et, dans tous les cas, leur témoignage fut marqué par l'idéologie chrétienne» (1986: 159). Pour P. Ragon, si les religieux ont en premier lieu centré leur action de christianisation sur les élites indiennes, c'est parce qu'ils espéraient que celles-ci serviraient de modèle aux gens du commun (Ragon, 1992). Les missionnaires ont donc plus particulièrement observé les pratiques de l'aristocratie indigène avant de porter attention à celles du peuple. Quant aux plus défavorisés de la société, esclaves et serfs, on ne sait à peu près rien de leurs pratiques sociales, familiales et matrimoniales. De plus, les textes espagnols qui décrivent les habitudes de vie des Indiens au lendemain de la conquête concernent principalement les populations de langue nahualt, installées dans la partie centrale de la Nouvelle-Espagne, dont les Aztèques forment le groupe le plus connu parmi ceux qui occupaient alors le territoire. Dans le Mexique central vivaient des populations dont l'organisation sociale était bâtie sur une hiérarchie rigide. L'empereur - chef politique et militaire - les nobles, les religieux, les guerriers et les commerçants puissants formaient le haut de l'échelle sociale; à l'opposé se trouvaient les esclaves; entre ces deux catégories se situait la grande masse de la population. L'organisation familiale, les stratégies et pratiques matrimoniales variaient notablement entre l'aristocratie impériale et les plébéiens, comme l'ont souligné de nombreux auteurs2.

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P. Ragon note « Enfin, il est certain que chez bien des peuples [indigènes] des règles différentes régissaient les mariages des membres de l'élite et ceux des gens de la plèbe» (1986: 104); Cook et al. (1966) arrivent à la même conclusion, ainsi que Bernand et al. (1986) qui donnent l'exemple de la polygamie et de l'exogamie pour illustrer les pratiques matrimoniales propres à chacune de ces castes. 22

LA NUPTIALITE ET LA FAMILLE: XVe -XIXe siècles Dans le système matrimonial des populations du Mexique central, des règles restrictives étaient imposées à tous, mais de façon plus rigoureuse à l'élite pour éviter les mésalliances ou les descendances bâtardes. Le mariage avait pour fonction essentielle la procréation, et tout acte qui déviait les relations sexuelles de cet objectif était sévèrement condamné: l'adultère, l'homosexualité, le viol et l'avortement étaient punis de la peine de mort (Bernand et al., 1966). Dans les castes privilégiées, au sujet desquelles l'information est la moins incomplète, l'historien P. Carrasco affirme que le mariage était un jeu d'alliance entre familles visant à la préservation, à la transmission ou à l'acquisition d'un statut, de titres, d'un patrimoine. Il note à propos des dynasties indiennes de la vallée de Mexico que la raison d'Etat était le principal motif dans le choix d'une épouse. Ces mariages permettaient aux familles de conclure des alliances avec d'autres seigneuries et de renforcer les positions politiques des parties (Carrasco, 1976). Pour sceller ces alliances, il fallait procéder selon la cérémonie coutumière: le prétendant devait demander la main de la future épouse aux parents de celle-ci, et « la façon la plus estimée et la plus cérémonielle de conclure un mariage supposait une négociation entre les parents des contractants par l'intermédiaire d'une marieuse »3 (Carrasco, 1976: 196). Cette procédure était nécessaire pour que la femme choisie soit considérée comme une épouse légitime. Les hommes de l'élite pouvaient avoir plusieurs épouses simultanément qu'ils choisissaient (ou qu'on leur choisissait) indifféremment à l'intérieur ou à l'extérieur de leur groupe d'appartenance. Loin d'être de la simple concupiscence, « la polygamie était politiquement avantageuse» (Margadant, 1991: 33) et répondait à un souci d'alliance entre familles de puissants. La polygamie était l'apanage des classes dirigeantes de même que le mariage formalisé par le cérémonial décrit plus haut. Selon Cook et al. (1966), les couples de plébéiens se contentaient le plus souvent de s'installer en concubinage sans autre formalité, mais ces unions stables étaient reconnues par la
3 Ce cérémonial est toujours pratiqué dans le Mexique contemporain comme l'ont observé deux ethnologues dans une communauté indienne de l'état de Oaxaca. Cet intermédiaire est désormais appelé ambassadeur, il est choisi par le prétendant et il est chargé de négocier le mariage entre les deux familles concernées (Mora Vazquez et al., 1989). 23

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communauté, ce qui garantissait le statut d'héritier aux enfants du couple. Les Indiens n'appartenant pas à l'aristocratie étaient organisés en unités familiales de production et de consommation et payaient un tribut à la classe dirigeante. Ces groupes domestiques étaient regroupés au sein de calpulli4, et les alliances matrimoniales étaient conclues selon les règles de l'endogamie sociale. Mais les auteurs divergent quant à savoir si ces mariages devaient unir des individus d'un même calpulli ou de calpullis différents5. La seule prohibition qui semble avoir été de rigueur était celle du mariage entre parents au premier degré (père-fille, mère- fils, frère-sœur). En raison de l' endogamie sociale en vigueur, l'ascension dans la hiérarchie de la société ne pouvait pas se faire par le biais de mariages hypergamiques6 pour les hommes, toutefois les exploits militaires leur permettaient de gravir les échelons de la société et d'acquérir un certain prestige social. Les femmes de condition modeste, en revanche, pouvaient avoir accès à des conjoints de classe supérieure en étant choisies comme concubine par un haut dignitaire de la société.

LA PERIODE COLONIALE

Un grand nombre d'ouvrages contemporains concernent la période allant de la conquête espagnole, au début du XVIe siècle, jusqu'à l' indépendance mexicaine, au début du XIxe siècle. Les travaux sur la population de la Nouvelle-Espagne s'appuient sur différentes sources écrites qui font alors leur apparition dès le XVIIe siècle. Ce sont les registres civils (dénombrements de population, registres fiscaux ou
4 Les calpullis correspondaient à une division politico-administrative fonctionnant en unités corporatives en matière économique, administrative, militaire et religieuse. Le terme quartier est parfois utilisé comme traduction. S Cook et al. (1966) estiment que les mariages pouvaient être aussi bien endogames qu'exogames par rapport au calpulli, tandis que selon Bernand et al. (1986) le mariage était endogame à la communauté mais exogame au calpulli. 6 Mariage avec un individu appartenant à une catégorie socioéconomique plus élevée dans l'échelle sociale. 24