//img.uscri.be/pth/3e733feb786f9a8a7a6d17a8ff96d901f44de2d2
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

" MAUDITS FRANÇAIS " OU L'EPOPÉE CANADIENNE (1534-1763)

De
208 pages
S'il est un épisode de notre histoire qui mérite le terme d'Épopée, c'est bien la création du Canada français. Deux cent vingt-neuf années marquées par une succession d'expéditions hors du commun, abondantes en découvertes géographiques, géologiques, ethniques, et en exploits humains. Les rencontres avec les Amérindiens sont souvent empreintes d'un mutuel respect. Dans ce territoire vierge, et malgré l'adversité du climat, les combats incessants, les abandons répétés de la mère patrie, se forme un nouveau peuple qui, à force de volonté, forge une nouvelle nation.
Voir plus Voir moins

« Maudits

Français

»

ou L'Épopée canadienne (1534-1763)

Antoine DECRÉ

« Maudits
~

Français»

au L'Epapée canadienne (1534-1763)

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytec1mique 75005 Paris France

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur: L'Indépendance américaine avec Rochambeau (épuisé)

Maquette: Bernard Teboul
En couverture: M. de Frontenac, à un parlementaire anglais: « C'est par la bouche de mes canons que je vais répondre à votre maître! » Eugène Guérin (La Nouvelle-France, Hachette, 1900)

cg L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0884-6

à Marie-Hélène, ma femme

Introduction
Le 10 février 1763, la France, pour mettre fin à la Guerre de Sept Ans, signait l'odieux traité de Paris. Une signature au bas d'un acte, et voilà dujour au lendemain le Canada abandonné, oublié à tout jamais ! Grâce à des hommes exceptionnels, de Cartier à Montcalm, cette terre que l'on croyait être la porte de l'enfer s'est pourtant transformée en un grand pays. Ne pouvant plus l'appeler « Nouvelle-France », les descendants de ces héros la baptisèrent quelques années plus tard la « Belle Province». Quel nom merveilleux, et si évocateur, pour un pays où s'étaient regroupées en son temps une grande partie des provinces françaises! Elle ne pouvait être que belle, cette province. Ni bretonne, ni Ile-de-France, ni poitevine, ni normande... mais tout à la fois! Et pourtant, dans notre Histoire, jamais territoire n'aura exigé tant de courage, d'abnégation de la part de ses hommes et de ses femmes, ni vu éclore tant de héros en deux siècles à peine. Même bafoués par un affreux traité, ces hommes de la Belle Province n'hésiteront pas, un siècle et demi plus tard, à partir au secours de leurs ancêtres, lors des deux guerres mondiales. Soixante-dix mille d'entre eux tomberont au Champ d'Honneur... autant que le Canada comptait d'âmes en 1760. La France est ainsi faite, capable hommes exceptionnels mais incapable Maudits Français que nous sommes! d'engendrer des de les garder.

Chapitre

1er

Découverte du Canada par Jacques Cartier
Bien avant la découverte de l'Amérique, l'île de Terre-Neuve était connue des marins normands et bretons partis de Dieppe ou de Saint-Malo, des pêcheurs de La Rochelle ou de Saint-Jean-de-Luz. Naviguant alors sur des embarcations moins grandes que les chalutiers d'aujourd'hui, ils partaient pêcher la baleine et surtout la morue, si friande d'eau froide. Mais le temps était compté: s'attarder en ce paradis poissonneux, c'était ils le savaient - s'exposer à une mort certaine. Ils prenaient, avant même que d'apercevoir les premières glaces, le chemin du retour, leurs bateaux souvent gorgés d'une foisonnante pêche. Les plus hardis d'entre eux connaissent l'immense golfe qui se cache derrière Terre-Neuve. Sans jamais s'y aventurer, ils épient ce grand fleuve qui se déverse dans la mer. D'épouvantables légendes paralysent les plus téméraires. Légendes rendues plus crédibles, d'année en année, par la perte de bateaux à jamais disparus avec leur équipage. Un monstre se cacherait en ces terres. D'aucuns affirment même avoir entr'aperçu une faune hallucinante, le long des côtes, et des hommes portant une queue au bas du dos. À peine chassée des imaginations européennes, la licorne est venue hanter ces immenses forêts, que seuls délimitent la plage ou les

rochers fouettés par la mer. D'un continent à l'autre, elle a changé de visage: ce n'est plus cet animal fabuleux, symbole de pureté, qui ornait fièrement jadis nombre d'armoiries, mais un véritable monstre. Un monstre dévoreur d'hommes, avide de sang... Les mâts des navires ne lui arrivent, dit-on, qu'à la ceinture; sur le ventre, une poche lui sert à enfourner les bateaux avec gourmandise. Et ce monstre garderait l'entrée du fleuve, qui reste malgré tout la meilleure route conduisant au Cathayl... On retrouve la trace de ces légendes et de ces appréhensionsjusque chez Chateaubriand, qui cite Champlain dans ses Mémoires d'outre-tombe:
« Proche de la baie des Chaleurs, tirant au sud est une île où fait résidence un monstre épouvantable que les Sauvages appellent Gougou ". Le Canada avait son géant comme le cap des Tempêtes avait le sien. »
U

Venus là uniquement pour pêcher, pas question pour ces marins de poser pied à terre, encore moins de s'aventurer vers des eaux moins hospitalières. À Saint-Malo pourtant, un enfant, l'esprit bouillonnant de récits extraordinaires, rêve de pénétrer l'estuaire et de remonter le fleuve, persuadé qu'il s'agit là précisément du chemin menant à la Chine. Mais Jacques Cartier aura dépassé quarante ans quand enfin s'accomplira son vieux rêve d'enfant! En 1532, l'année du rattachement de la Bretagne à la France, François 1ervisite le Mont-Saint-Michel en compagnie de l'évêque de Saint-Malo, Jean le Veneur, grand aumônier de France et également supérieur de cette célèbre abbaye. Ce dernier présente au roi Jacques Cartier, alors pilote et marinier à Saint-Malo. Jean le Veneur ne peut s'empêcher de vanter les mérites de son protégé, qu'il sait « capable en considération de ses voyages au Brésil et précisément en Terre-Neuve de conduire des
1 Nom donné par Marco Polo à la Chine du nord. 10

navires à la découverte de terres nouvelles dans le nouveau l'avantage Monde... » 2 Le sieur Cartier a également
considérable à cette époque de comprendre et parler le portugais, vraisemblablement appris lors de ses voyages en Amérique du Sud. « Si Sa Majesté voulait bien accepter ce pilote, n'hésite pas à proposer l'évêque, je serais prêt à fournir moi-même les aumôniers des équipages et à partici-

per de mes deniers aux frais de l'expédition.

»

François 1erpréférerait sans aucun doute ne pas laisser le privilège de cette découverte à son ennemi Charles Quint. Mais l'échec de l'expédition, commanditée par lui, du malheureux Florentin Giovanni de Verrazano, vraisemblablement dévoré par des indigènes, hante toujours les mémoires. Et il faudra attendre encore deux longues années pour que le roi signe, le 12 mars 1534, un ordre de paiement de six mille livres pour « l'avitaillement, l'armement et l'équipage des marins qui doivent faire le voyage de ce royaume aux Terres-Neuves pour découvrir certaines îles et pays où l'on dit que se doit trouver grande quantité d'or et d'autres riches choses » et autorise Jacques Cartier à «voyager; découvrir [et surtout] trouver par le nord de l'Amérique le passage du Cathay». C'est ainsi que le 20 avril 1534, après avoir assisté à une grand-messe, Cartier quitte avec deux navires le port de Saint-Malo, sous les hourras d'une foule nombreuse venue assister au départ. Grâce au vent d'est et aux nuits claires, la caravelle et le courlieu - un navire de petite taille - parviennent à l'extrémité orientale de Bona Vista. La première île en vue, peuplée de pingouins et de fous de Bassan, est appelée l'île aux Oiseaux. Les deux bateaux passent par le détroit de Belle-Isle, que l'équipage baptise baie des Châteaux, et longent les côtes du Labrador, découvertes quelque trente-sept ans plus tôt par Jean et Sébastien Cabot. Cette
2

La Découverte du Canada (L. Groulx). Il

terre aride et déserte semble Caïn. Ils n'omettent cependant vés topographiques minutieux.

celle que Dieu donna à pas d'en établir des rele-

Le Il juin, les deux équipages débarquent sur une petite île, dominant une jolie baie, la future Lobsterbay anglaise. L'endroit abrite une impressionnante quantité d'oiseaux. C'est à l'homme qui ramassera le plus d'œufs afin de relever l'ordinaire. Jacques Cartier y fait planter une croix, non pour marquer sa possession de l'île, mais pour servir de repère aux navires. En remontant à bord d'embarcations légères une rivière limpide et poissonneuse, la rivière Saint-Jacques, ils aperçoivent pour la première fois des hommes, un peu hâtivement baptisés Indiens. Mais à la vue des navigateurs, ces individus à moitié nus, cheveux dressés sur la tête et piqués de plumes, s'évaporent dans la forêt. Le 2 juillet, Jacques Cartier reconnaît la baie de Saint-Lunaire et le cap d'Espérance. Les deux navires progressent lentement sur une nouvelle baie: une température très élevée lui vaudra le nom de baie des Chaleurs. De la côte partent alors de fragiles embarcations. Profitant d'une mer calme, le marin décide d'aller en barque à leur rencontre. Aussitôt encerclé, il n'est que très moyennement rassuré par le spectacle qui s'offre à lui: peu vêtus, têtes rasées en rond, une touffe de cheveux au sommet du crâne, prolongée en queue de cheval, les hommes poussent en sa direction des cris gutturaux. Les coups de mousquet tirés en l'air pour tenter de les maintenir à distance n'effraient pas vraiment les Indiens. Cartier comprend alors qu'il n'est pas le premier navigateur à s'être aventuré jusque-là: ces peaux de bête, brandies haut mais sans agressivité, sont seulement destinées à être échangées ou vendues. Les gestes des indigènes dénotent une certaine habitude de ce genre de troc avec des pêcheurs occidentaux. Plus 12

confiant, il se rend à terre pour instaurer un dialogue. Ces hommes disent s'appeler les Micmacs et descendre des Algonquins. Leur terre est un vrai paradis. Aussi belle et riche que celle du Labrador est triste et pauvre. Partout, ce ne sont que framboisiers, groseilliers, rosiers, sapins. «Cette terre, écrit le navigateur, est la plus belle qu'il soit possible de voir; aussi unie qu'un étang et plus tem-

pérée que la terre d'Espagne. »
Le temps presse. Jacques Cartier longe maintenant les côtes de la future Gaspérie. Ici, des Indiens différents des Micmacs, les Hurons, semblent des chasseurs et pêcheurs avisés, particulièrement en cette région où abonde le maquereau. Gaies et coquettes, les femmes, acceptent de bonne grâce la bimbeloterie que leur offrent les nouveaux arrivants. Elles tournent autour d'eux, admirant les muscles de leurs bras. Pour prendre, officiellement cette fois, possession du territoire au nom du roi de France, les marins confectionnent encore, sur l'ordre de Cartier, une grande croix qui sera plantée le 24juillet 1534... Mais laissons-lui plutôt la parole:
« Le 24 du mois, peut-on

lire dans son journal,

nous

fîmes faire une croix de trente pieds. Elle fut faîte en la présence de plusieurs Sauvages sur la pointe de l'entrée du port et nous mîmes au milieu un écusson relevé avec trois fleurs de lys et dessus était écrit "Vive le roi de France". Après nous plantâmes la croix sur la dîte pointe en présence des Sauvages et ils la regardaient fort, tant lorsqu'on la faisait que plantait. L'ayant levée en haut nous nous age-

nouillâmes tous...

»

Le chef huron Donnaconna, à la vue de cette croix qui domine la baie, rejoint Jacques Cartier à son bord: par des gestes nerveux et désordonnés, il lui fait comprendre que cela lui déplaît. Pour mieux se faire entendre, il vient accompagné de son frère et de ses trois fils. Très calme, le grand navigateur le regarde en souriant et lui 13

fait remettre des haches en dédommagement. Il offre également à deux de ses fils, Donagaya et Taignoagny, des habits provenant de France, promettant dans le même temps de les y conduire. Donnaconna s'apaise. Le lendemain de cette entrevue, cap est mis au nord-est. Les deux navires longent l'île d'Anticosti et pénètrent dans l'embouchure du grand fleuve. La violence de la marée descendante enflamme les imaginations. Tout l'équipage pressent qu'une bête - la Licorne? - est tapie dans un coin... (Un siècle plus tard, en 1603, M. de Prévert entendit son effroyable respiration: «La même année, des sauvages la virent encore. Elle mangeait tous les

passants qu'elle pouvait attraper. »
Avant de s'engager, Jacques Cartier préfère tenir conseil auprès de ses officiers. Ils décident à la majorité de faire demi-tour, alléguant l'arrivée prochaine du mauvais temps. Cette crainte sera par ailleurs confirmée par des Indiens remontant, les canots remplis de poissons, vers le détroit de Saint-Pierre. Jacques Cartier en souvenir baptisera le lieu de cette rencontre du nom du chef indien: Tiennot. Le 15 août, l'expédition franchit à nouveau le détroit de Belle-Isle et le 5 septembre, poussée par des vents favorables, accoste à Saint-Malo. La ville entière accueille les explorateurs. Les deux Hurons font sensation. Eux-mêmes, impressionnés par la foule qui gesticule sur le quai, considèrent avec ahurissement cette grande ville et ses immenses murs qui leur apparaissent comme de véritables palissades de pierres! Les fêtes passées, Jacques Cartier rédige son rapport d'expédition à l'amiral Philippe de Chabot, qui lui-même en rend compte au roi. Certes, l'objectif n'a pas été atteint, la route vers la Chine demeure introuvable et les habitants bien primitifs de cette terre ne vivent que de pêche et de chasse. Doit-on poursuivre? Seul François 1ercomprend qu'il faut s'obstiner, pénétrer dans les terres, remonter ce fleuve même s'il ne nous conduit pas à la Chine, profiter 14

des deux Hurons qui commencent à parler le français et font à l'occasion office d'interprètes. D'autant qu'ils racontent des histoires fabuleuses sur leur pays, dont certaines régions regorgeraient de métal doré... Le 30 octobre, la décision est prise: l'amiral Chabot informe Jacques Cartier qu'il doit mettre au point une deuxième expédition pour l'année suivante. L'enthousiasme est tel que trois navires sont préparés. La somme allouée par le roi ne représente pourtant que la moitié de la précédente, mais le reste des dépenses sera couvert par des souscriptions volontaires. La Grande Hermine, dotée d'un équipage de cinquante hommes, sera le vaisseau amiral. Elle jauge cent vingt tonneaux et mesure quarante mètres de long sur huit de large. La Petite Hermine, un courlieu commandé par Guillaume Le Breton, n'aura que trente marins, ainsi que le galion L'Emerillon, mené par Marc Jalobert. À ces équipages provenant tous de Saint-Malo et de Saint-Servan s'ajouteront deux aumôniers, cinq charpentiers et un barbier qui fera office, comme c'est l'usage à cette époque, de chirurgien et d'apothicaire. Attirés par cette aventure, deux descendants de nobles familles bretonnes prendront également part à l'expédition, Claude de Pontbriand, fils du seigneur de Montréal, et Charles de la Pommeraye. L'hiver et une partie du printemps se passent à armer convenablement les bateaux et à préparer leur avitaillement. La connaissance du français des deux Hurons permet de mettre au point chaque soir une sorte de petit lexique bilingue. Enfin, le 16 mai 1535, Jacques Cartier et ses hommes assistent à la grand-messe de Pentecôte en la cathédrale de Saint-Malo, puis, forts de la bénédiction épiscopale, regagnent leurs navires. Ils prennent le large trois jours plus tard, sous l'acclamation renouvelée de la foule. Estce réellement un hasard si le départ est fixé au jour de 15

la Saint-Yves, patron des marins de Bretagne? Ce deuxième périple connaîtra malgré tout plus de contretemps que le précédent. Les bateaux, dispersés par le mauvais temps, ne se retrouveront que soixante-neuf jours après leur départ dans la baie des Châteaux, au Blanc-Sablon près de la côte du Labrador. Il faut accoster pour renouveler l'eau, tuer quelques canards, rechercher des œufs et réparer les nombreuses avaries survenues lors de cette pénible traversée. Groupés le long des côtes du Labrador, les navires se retrouvent ensuite dans la magnifique baie de Saint-Laurent, ainsi baptisée par Jacques Cartier, du nom du saint du jour. Les trois bateaux font escale à Gaspé (alors «Honguedo») et retrouvent des pêcheurs indiens. Lorsqu'ils évoquent leur pays, leur village natal, ces hommes l'appellent tou-

jours « Canada ». Cette terre qui s'étend devant eux les marins n'en doutent plus - est bien le Canada. Partant de Gaspé, Jacques Cartier débarque le 15 août sur l'île d'Anticosti qu'il renomme aussitôt île de l'Assomption. Toujours à ses côtés, les deux Indiens le poussent à remonter à l'intérieur des terres l'immense rivière, baptisée Canada, et à laquelle Champlain donnera plus tard le nom de Saint-Laurent. Pour l'heure, le grand navigateur préfère reconnaître la côte au nord de l'embouchure: l'eau de la rivière, à peine salée, ne peut en toute logique réunir deux mers; le passage, lui, doit se trouver plus haut. Le 1er septembre, poussé par Donagaya et Taignoagny qui voudraient le voir pénétrer dans l'estuaire, Jacques Cartier consulte ses officiers. S'engager plus avant implique qu'il faudra hiverner sur ces terres inconnues et que l'on dit peuplées de monstres. Il sera trop tard alors pour reprendre la route de Saint-Malo. Malgré tout, d'un commun accord, les officiers et les hommes, surmontant leurs craintes, approuvent la décision de leur 16

amiral de s'engager dans l'estuaire et de remonter le grand fleuve. Les trois bateaux progressent lentement. Les marins anxieux se rassurent un peu en observant les rivages: cette luxuriante forêt leur semble presque familière. N'y reconnaissent-ils pas en effet beaucoup d'arbres de leur pays? Et ces sympathiques marsouins qui accompagnent les navires... Pour fêter l'arrivée des inconnus, ils plongent et replongent dans l'eau du fleuve, chassant comme par magie la peur de la licorne bien au-delà de l'horizon. Le 7 septembre, le Saint-Laurent se rétrécit. Jacques Cartier y fait jeter l'ancre en amont de la petite rivière Saint-Charles. En face, au sommet d'une colline, se trouve Stadaconé, le village de Donnaconna, le père des deux Hurons. L'accueil est plus que chaleureux: cris de joie, applaudissements et danses. Les Huronnes contemplent avec admiration Donagaya et Taignoagny, vêtus comme les Blancs et qui parlent leur langue. Lajoie est à son comble lorsque les deux frères racontent avec force gestes leur voyage: l'accueil des hommes blancs, leurs étranges «canadas» de pierres dressés sur plusieurs étages, et protégés par des palissades, larges et hautes comme les plus grands des arbres. Le chef Donnaconna est entouré d'un grand nombre d'hommes nus, au corps badigeonné de couleurs vives et multiples. Les femmes présentent à Cartier des paniers regorgeant de poissons et de gibiers divers. Durant tous ses voyages, Jacques Cartier saura presque toujours susciter la même sympathie. Est-ce son respect pour les hommes qu'il rencontre, cette foi qu'il a le désir de propager, qui vont en faire un découvreur bien plus qu'un envahisseur? Pour la première fois, le navigateur, même s'il n'a pas trouvé la route qui conduit vers la Chine, semble aussi conquis, impressionné même, par cette nature accueillante où se retrouvent tant 17

d'espèces de son pays: cèdres, érables, chênes, frênes, mûriers, noyers, vigne. Seul, le chanvre le laisse perplexe, que l'on cultive ici sans semence ni labour. Les festivités passées, Cartier brûle du désir de remonter davantage la rivière Canada. Mais à peine en exprime-t-ille souhait que les Hurons s'interposent: le fleuve est rempli de démon~ maléfiques, et aller plus avant serait s'exposer à une mort certaine. Les mises en garde de Donnaconna et de ses fils ne font qu'exaspérer son désir de s'y rendre. De toute façon, les motivations des Hurons ne sont pas que charitables: Hochelaga (Montréal), plus en amont, est le fief des Iroquois, beaucoup plus nombreux qu'eux, ils le savent. Et c'est la crainte de voir les Français se lier d'amitié avec leurs ennemis qui suscite leur jalousie, et renforce leur volonté de retenir les marins. Jacques Cartier n'est pas homme à se laisser fléchir: il est investi d'une mission qu'il se doit de remplir, et il la mènera à son terme. Laissant au mouillage La Grande et La Petite Hermine, il décide de poursuivre, accompagné de quelques hommes, sur L'Emerillon, dont le tirant d'eau est plus faible. À ceux qui restent, il ordonne de construire un fortin et de l'entourer de palissades: il va leur falloir sans doute demeurer tout l'hiver sur ces nouvelles terres, que par ailleurs il commence à aimer. Le 19 septembre, accompagné de Jehan Poulet, qui tient le livre de bord, il remonte le fleuve pour gagner ce village que les Indiens appellent Hochelaga (la digue des castors). À bord de L'Emerillon, les matelots sont inquiets, et la peur gagne même les gentilshommes. Seul Jacques Cartier reste calme, impassible. Il n'a que faire des dires du grand chef Donnaconna (<< S'ils persistent, ils mourront tous, car sur l'eau du grand fleuve naviguent les mauvais esprits! »), de ces glaces prétendument proches, de ces violentes tempêtes de neige à venir. 18

Peu après le départ, un marin, perché sur les vergues de la petite caravelle, s'écrie: « Devant nous des diables cornus. .. » L'équipage en tremblant se porte à la proue du navire: une pirogue rouge descend le courant, droit sur L'Emerillon. Trois monstres écarlates aux mouvements menaçants, portant de grandes cornes, gesticulent en criant violemment. L'équipage se tient prêt à virer de bord mais Jacques Cartier, averti par ses hommes, monte sur le pont et sans s'émouvoir demande à charger un des canons qui encadrent le beaupré. Les Indiens qui l'accompagnent se jettent à ses genoux, l'implorant de ne pas tirer.« Les monstres rouges, affirment-ils, sont les

propres fils de Donnaconna...

»

La caravelle poursuit son voyage et atteint Hochelaga le 2 octobre. C'est un véritable village, entouré et protégé par une haute palissade faite de troncs d'arbre. On y accède par une porte unique, actionnée à l'aide de lourds madriers. Quand Jacques Cartier y pénètre avec ses hommes, les Indiens se regroupent, armés de tomahawks et de lances. Les têtes couvertes de plumes, les corps badigeonnés de couleurs vives, ils dansent frénétiquement au son du tam-tam et des sifflets. Tandis que quelques hommes restent pour garder l'entrée, Cartier, suivi de ses plus vaillants compagnons, avance lentement vers la tente du grand chef située sur la place du village. Plus imposante que la moyenne, elle se distingue également des autres par la richesse de sa décoration. À l'entrée, sur une longue perche, ondulent des chevelures. Les Français l'ont appris ici: la valeur d'un chef se mesure au nombre de scalps exposés à sa porte. En pénétrant dans la cabane, Jacques Cartier aperçoit le grand Sachem Agouhanna qui gémit, allongé sur sa natte, sans même trouver la force de se soulever. Il comprend alors que ces danses et ces cris ne célèbrent pas son arrivée, mais que les Indiens du village supplient avec ferveur les dieux de guérir le vieil homme. Tous les regards semblent implorer 19

ce dieu blanc qu'on a laissé pénétrer, privilège suprême, dans la demeure du chef. Jacques Cartier s'agenouille auprès du malade, le palpe, provoquant de nouvelles plaintes, et diagnostique une forte crise de rhumatisme. L'idée lui vient alors de frictionner l'Indien avec de l'eau. de-vie, comme il le fait parfois quand ses hommes sont malades en mer. Et le miracle se produit: après de violents gémissements, le chef se met soudainement à rire, aussitôt imité par son entourage. L'honneur est sauf, le grand Visage pâle a sauvé le grand Sachem. Quel n'est pas son étonnement en sortant de la maison d'apercevoir sur la place un nombre impressionnant de malades, d'estropiés, de blessés, demandant eux aussi à être soulagés. Soucieux de ne pas perdre la face, mais conscient de son impuissance, il appelle un matelot qui porte le tonnelet d'eau-de-vie. Versant un peu du liquide dans un crâne trouvé là, il imagine de l'enflammer. Aussi ébahis qu'admiratifs, les Indiens se prosternent devant ce Visage pâle qui de l'eau sait faire jaillir le feu. La gloire de Jacques Cartier est établie. Avant de repartir pour Stadaconé,jetant du haut de la colline un dernier regard sur le magnifique panorama, il décide d'appeler Hochelaga le Mont-Royal (changé beaucoup plus tard en Montréal). Il redescend le fleuve à bord de L'Emerillon, contemplant la forêt, particulièrement belle en cette saison. «L'été indien» ne deviendra célèbre que beaucoup plus tard. À Stadaconé, le fort presque terminé dont il avait ordonné la construction prend le nom de Sainte-Croix. Cartier, conscient que ses troupes peu nombreuses sont plus que vulnérables, ne manque pas de vérifier la solidité des palissades. Les trophées capillaires ornant si ostensiblement la maison de Donnaconna ne lui laissent pas réellement augurer une chaleureuse amitié ou des mœurs pacifiques. À la demande de leur capitaine et pesant le risque d'une tra20