Méditerranée : Le Nord contre le Sud

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Publié le : mardi 27 mars 2012
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EAN13 : 9782296204652
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Méditerranée Le Nord contre le Sud?

COLLECTION POLITIQUES
ET STRATÉGIES INTERNATIONALES La vie internationale contemporaine connaît actuellement de profonds bouleversements tandis que les tensions des années 50 comme les ambiguïtés de la détente des années 70 semblent désormais bien loin. Construites dans ces contextes, les configurations diplomatiques qui structuraient le monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale paraissent s'effacer pour laisser la place à d'autres regroupements mais aussi sans doute à d'autres sources de confrontations liées aux enjeux de cette fin de siècle; les rapports Est-Ouest vont devoir se penser autrement tandis que les relations Nord-Sud risquent à terme de générer de nouveaux conflits. L'ambition de cette collection est de publier des textes susceptibles d'éclairer les mutations décisives qui transforment aujourd'hui le système international.
Jean-Paul CHAGNOLLAUD.

Bernard RAVENEL

Méditerranée Le Nord contre le Sud?

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'Harmattan, 1990 ISBN: 2-7384-0622-X

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A ma mère. Je tiens à remercier particulièrement pour leurs conseils et leurs encouragements, Luciana Castellina, Gianpaolo Calchi Novati, JeanPaul Chagnollaud, Jean-Paul Deléage, Sandra Michel. Ma gratitude à Muriel Renault et à Betty Dinet dont l'efficacité souriante a permis la réalisation de ce livre dans les meilleurs délais.

AVANT-PROPOS

«

En France on ne peut pas parler de la Révolution sans décliner

préalablement son identité» déclarait François Furet dans un entretien au Nouvel Observateur il y a dix ans... Aujourd'hui, en 1989, on se rend compte de la pertinence de la remarque. Cette démarche me paraît avoir une valeur générale. En tout état de cause elle s'applique particulièrement à ceux qui, en France, parlent de la Méditerranée, sujet passionnel s'il en est. De même que l'on se bat avec ardeur sur /'interprétation des événements en 1789, de même à propos d'événements, plus contemporains, survenus en Méditerranée les passions ont été et restent intenses et ont déterminé des comportements psycho-politiques qu'il faut savoir mettre à jour. Ainsi deux pays méditerranéens ont cristallisé durablement en France des sentiments et des positions d'une exceptionnelle intensité: l'Algérie et Israè1. Avant de traiter des problèmes méditerranéens il me semble sain de « décliner son identité », en particulier à propos des problèmes posés par ces deux pays qui ont été au centre d'engagements personnels très profonds, où raison et émotion se sont indistinctement mêlées. D'abord je fais partie de la génération étudiante qui a consacré une grande partie de son énergie à la lutte contre la guerre d'Algérie. Adhérentfondateur du psu en 1960, secrétaire des étudiants PSU de la Résidence universitaire d'Antony, haut lieu de la contestation de cette guerre, j'ai participé pleinement et sans réticence au développement du mouvement de la jeunesse contre une guerre qui n'osait pas dire son nom et qui n'en était pas moins meurtrière et sans issue. Ce combat, commencé avant la constitution du PSU, fut difficile, ponctué par des événements dramatiques: coup d'état de 1958, tentatives putschistes en 1960 et 1961, manifestations violemment réprimées à Paris, menaces directes de l'OAS, etc.). Mais par les solidarités et les complicités qu'il a permis de tisser, ce combat a été aussi exaltant. Nous avions le sentiment, la certitude,

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d'être « dans le sens de l'histoire» et que nous aidions à sa réalisation. Quoi de plus porteur pour un jeune étudiant en histoire, fortement imprégné de marxisme? Tout cela devait nécessairement laisser des traces. C'est ainsi que logiquement, la question palestinienne - plus que le Vietnam - est venue relayer la question algérienne dans ma volonté têtue de lutte contre le système colonial. Je me souviens en particulier d'une conférence de Maxime Rodinson, au milieu des années 60 à la Résidence universitaire d'Antony, où, au milieu d'une masse d'étudiants arabes, je découvrais la
radicalité du drame palestinien. Celui-ci devait me «passionner» jusqu

a

maintenant

-

c'est-à-dirependant plus de deux décennies - et prendre

avec /'Intifada une grande et nouvelle densité émotionnelle... Après l'Algérie, la question israélo-palestinienne fut - et reste - au centre d'une extraordinaire « controverse» idéologique dans laquelle, persuadé d'être dans le « bon camp », je me suis pleinement engagé. En effet, devenu à partir de 1974 responsable du secteur international du PSU, le point de débat principal qui traversait le PSU portait sur la Palestine. Certes, la question n'était pas de savoir s'il fallait soutenir le droit à l'autodétermination des Palestiniens, pour nous, cela allait de soi, mais sur la nécessité de soutenir inconditionnellement ou non la résistance palestinienne, telle qu'elle s'exprimait en termes de ligne politique et d'actions concrètes à travers l'OLP... En clair, les actions « terroristes» de l'OLP à l'extérieur du territoire contesté ou même à l'intérieur car visant ou touchant des populations civiles innocentes, devaient-elles être l'objet de critiques publiques ou non de notre part? Certains d'entre nous craignaient qu'en les exprimant on n'affaiblisse notre solidarité avec le protagoniste central de la lutte - l'OLP - dont l'objectif - la reconnaissance du droit à l'autodétermination - nous paraissait foncièrement juste. Face aux rocardiens et au courant maoïsant, je me situais du côté de ceux qui pensaient nécessaire de ne pas pratiquer le suivisme à l'égard de qui que ce soit. Ce soutien devait être politique c'est-à-dire justifié politiquement à l'aune des principes universels du mouvement socialiste, principes qui impliquaient, entre autres, le refus du terrorisme. Logiquement, le débat se déporta sur un autre point tout aussi fondamental: il portait sur la reconnaissance du fait national israélien et donc, corrélativement, sur la légitimité historique du nationalisme israélien le sionisme - même si celui-ci eut un itinéraire quelque peu original.

De la reconnaissance du droit à l'existence nationale du peuple israélien découlait la reconnaissance du droit à avoir son État, surtout pour un peuple en recherche d'une sécurité que l'histoire lui avait tragiquement niée. Cette discussion - dont on a du mal à imaginer aujourd'hui le caractère passionnelétait d'autant plus délicate qua ce moment l'OLP se refusait à reconnaÎtre clairement le fait israélien, pour des raisons 9

idéologiques et politiques qu'il fallait savoir évaluer, ce que l'on se refusait souvent de faire en Occident. Et reconnaitre lefait israélien, comme nation et comme État, avant l'OLP, - et donc en divergence avec elle - n'étaitce point donner des leçons à un peuple qui était la victime directe de ce nationalisme, de ce sionisme, qui précisément niait l'existence de la nation palestinienne? Or 'les Palestiniens premières victimes du sionisme n'étaient-ils pas mieux placés que nous, intellectuels occidentaux, pour juger de la réalité du sionisme? Reconnaitre une certaine légitimité au sionisme n'était-ce pas reconnaitre la légitimité de ceux qui voulaient « liquider» le peuple palestinien? Ce débat impliquant beaucoup d'amis juifs adhérents du PSU, mené selon une dialectique ami/ennemi, fut d'une extrême âpreté. D'autant plus que notre confrontation se déroulait dans un impressionnant contexte de pression internes-externes soit de la mouvance arabe et pro-arabe porteuse du « catéchisme nationaliste» soit de courants porteurs des tendances plus ou m()ins exc/usivistes du sionisme. Les contacts dans le monde arabe et dans le monde juif permettant de dépasser les anathèmes réciproques furent longs à construire. Ils le furent progressivement à travers bien des tâtonnements. Une histoire difficile, terrible, qui reste à écrire, et au cours de laquelle des militants remarquables qui avaient, à leur manière, cherché les voies d'une issue politique et qui étaient devenus mes amis, furent lâchement assassinés. Je pense à Ezzedine Kalak, représentant de l'OLP à Paris, à Fadel qui a été aussi au bureau de l'OLP à Paris, à Issam Sartawi, l'envoyé spécial d'Arafat pour le dialogue avec les forces pacifistes israéliennes. Deux événements portèrent le débat à incandescence,' les accords de Camp David en 1979 et la guerre du Liban en 1982. Camp David,' était-il globalement positif pour l'avenir des Palestiniens de voir l'Égypte rompre le tabou du refus arabe aux yeux d'une population israélienne obsédée par l'encerclement dont elle se sentait être l'ohjet de la part du monde arabe? Au contraire, était-il globalement négatif pour les Palestiniens de voir l'Égypte abandonner sa pression au sud quitte à faciliter une intervention militaire israélienne au Nord, vers le Liban, pour liquider le « sanctuaire» palestinien, enlevant aux Palestiniens des territoires occupés toute référence solide à l'extérieur? La vérité force à dire que la guerre au Liban de 1982 a apporté une réponse. En effet, après avoir empêché toute solution globale - la seule possible, on s'en aperçoit en 1989 -, dégagé l'hypothèque égyptienne, s'être assuré l'appui des États-Unis, Israël dispose alors des moyens pour détruire - quel qu'en soit le prix - l'oLP au Liban. A partir de là Israël, mettant à profit la très probable résignation des populations palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza, serait libre d'annexer les territoires occupés. L'héroïque résistance des Palestiniens et la mobilisation des forces pacifistes israéliennes cassèrent le projet, mais le mal était fait,' on avait trop cru aux effets positifs de Camp David. La mobilisation en France fut donc laborieuse, celle du psu aussi. La secrétaire nationale de l'époque,

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Huguette Bouchardeau, ne fut présente à aucune des nombreuses manifestations de solidarité qui furent organisées pendant ce terrible. éîe de 1982... Le débat interne n'y gagna pas en sérénité. Il put cependant progresser pour aboutir à ce qui peut aujourd'hui apparaître comme une évidence triviale à savoir: Palestine-Israël, deux peuples, deux États. Car je con.fidérais de plus en plus que c'était sur cette base - ouverte spectaculairement par la célèbre conférence de presse israélo-palestinienne tenue à Paris en juillet 1982 par /'Israélien Matti Peled et le Palestinien Issam Sartawi - que se définissait une démarche vers une solution politique de ce drame interminable. Le soulèvement des populations des territoires occupés de Cisjordanie et de Gaza, suivi de la décision de l'OLP de reconnaître Israël, suivie à son tour de la décision américaine de dialoguer avec l'ou: ouvre enfin une perspective de paix. Mais le fossé a été si grand entre les deux peuples que bien des drames restent encore en perspective. C'est pour tenter de les conjurer et pour contribuer à réaliser les meilleures conditions d'une coexistence pacifique garantissant aux deux peuples leurs droits légitimes que j'entends continuer mon engagement. Mais cet engagement, de nature politico-activiste sur l'Algérie, politico-idéologique sur le problème palestinien, n'est-il pas nécessairement porteur d'une vision étroite, partiale, «partisane », des phénomènes? Cette interrogation concerne aussi les conséquences de mon implication politique directe dans les événements qui ont secoué le Portugal (Révolution des œillets. 1974-1975) et l'Espagne (transition à la démocratie post-franquiste 1975-1976). En ce qui me concerne, je n'ai jamais pu séparer motivation pour l'action politique et motivation pour la connaissance scientifique. Dans certaines conditions l'une féconde l'autre. En particulier la bataille idéologique qui a accompagné la question israélo-palestinienne m 'a obligé à me référer à de nombreux travaux considérés comme les plus sérieux sur le sujet. De ce point de vue je dois ici avouer ma dette à l'égard de Maxime Rodinson et de Pierre Vidal-Naquet. Il n'en reste pas moins qu'une certaine logique «partidaire» m'a incontestablement «abaissé la vue» en ce sens que j'ai parfois cherché prioritairement, et au détriment de réalités tout aussi importantes, ce qui confortait le point de vue de mon parti. Ce comportement a été particulièrement flagrant à l'égard de l'Algérie des années 70. En effet, les liens historiques, politiques et humains établis entre le FLN et le PSU et dans lesquels j'étais pleinement impliqué ont, sans conteste, neutralisé notre capacité à affronter sans réticence la nature et la crise du modèle algérien. Tout cela semblait remettre en cause notre propre histoire dans la lutte pour le soutien à /'indépendance de l'Algérie. Notre capacité critique n'a pas fonctionné avec suffisamment de rigueur à l'égard d'une réalité politique à laquelle nous attribuions aussi une importance stratégique dans la mise en œuvre d'une politique internationale de gauche en France. Face à une réalité algérienne préoc-

Il

cupante, nous ne nous sommes permis que quelques «audaces» préoccupation manifestée lors de l'emprisonnement de Ben Bella, demande de libération d'une femme algérienne «enlevée» pour être rendue à son mari dont elle ne voulait pas, soutien à la création de la ligue algérienne des Droits de l'Homme par Ali Yahia, mais globalement l'exercice de la critique, fonction première de l'intellectuel politique, en a été sérieusement paralysé. La pratique de la «restriction mentale» à joué un rôle indiscutable. Il ne s'agit pas ici d'unfacilejugement de moraliste repenti,' l'adhésion à la ligne d'une organisation et sa défense supposent une certaine discipline qui est aussi un lien moral et intellectuel. Tout le problème est d'éviter que cette défense ne se transforme en dogme, imposant une «fidélité» hors de saison à qui que ce soit. Si la vérité peut être révolutionnaire, il est sûr que le silence ne l'est pas I... C'est ainsi que le lien entre responsabilité de parti et autonomie intellectuelle devient problématique. En effet, le langage politique, de parti, même issu d'une élaboration intellectuelle cohérente tend d'emblée à se figer en discours dogmatique qui a pour objet principal d'intervenir sur le marché - national et internationalde la politique. Or le parti, quel qu'il soit, a des intérêts contingents spécifiques (matériels, de prestige, d'image, de positionnement, etc.) dans son système de relations internes et internationales.. donc son discours sera en partie conditionné par la défense de ces intérêts particuliers. Mais en même temps, son langage devra masquer ces intérêts particuliers - pas nécessairement déshonorants d'ailleurs - derrière un discours défendant des principes généraux et universels. A partir de ce moment, les liens entre l'intellectuel et son parti tendent à devenir équivoques. Militant, l'intellectuel devenu responsable politique se met au service du parti, c'est-à-dire aussi d'une couche politique professionnelle ou semi-professionnelle à laquelle il appartient. Alors il n:v a plus d'autonomie intellectuelle, il n y a plus de place

pour le doute méthodique, nécessité vitale pour pouvoir remettre en discussion la validité des connaissances, du savoir, qui avaient légitimé telle ou telle position. L'intellectuel ne peut être celui qui maintient le dogme,' il est celui qui le remet en cause. Sa technique du langage ne peut être un instrument de manipulation. L'autonomie à l'égard des intérêts de parti comme des intérêts d'État est un condition structurelle de l'exercice des fonctions spécifiques de l'intellectuel. Elle est sans cesse à conquérir et elle seule permet de donner la priorité à l'exigence d'objectivité. En dernière analyse en s'assurant la possibilité de formuler un jugement au-dessus des intérêts de groupe, de parti et d'État, l'autonomie est la ressource stratégique de la démocratie. Mais cela signifie aussi que /'intellectuel ainsi considéré se détache des réalités extérieures. Plus exactement sa prise de distance doit lui servir à mieux comprendre le monde, à chercher l'ordre caché qui le gouverne, à démystifier les idées reçues. Par définition l'intellectuel ne peut se 12

contenter de l'ordre existant et de le décrire de manière «objectiviste ». Dans la mesure où la démocratie et les droits universels qui l'accompagnent doivent toujours s'affronter aux logiques restrictives et autoritaires des pouvoirs en place, /'intellectuel doit se donner les instruments pour interpréter le monde c'est-à-dire pour mettre en lumière les limites souvent masquées - des sociétés existantes. En ce sens /'intellectuel en jouant un rôle d'interprète se propose de comprendre et de changer le monde. C'est, pour ma part, ce que j'ai retenu de plus fécond chez Marx, c'est-à-dire l'importance décisive qu'il attribue à la critique de l'idéologie, à la nécessité d'aller au-delà des apparences de la manifestation des phénomènes pour en saisir la signification réelle. C'est ainsi que Marx m'a appris le lien entre interprétation et changement. Le malheur est que le marxisme est aussi devenu un dogme pour des Etats et des partis: à son tour il est utilisé pour justifier l'existant, l'État et I ou le Parti. Ce « marxisme» comme toute autre idéologie est à combattre. Ce qui revient à dire que la capacité de /'intellectuel de changer le monde, le lien entre le savoir et l'action supposent une marge d'autonomie à l'égard des partis quels qu'ils soient. De ce point de vue mon héritage est complexe. Intellectuel et historien, j'hérite de l'école historique française qui m'a appris la nécessité de la rigueur dans l'enchaînement des faits et dans la causalité des événements.. militant, ma motivation politique et idéologique, mon engagement, mon corps-à-corps avec une réalité que je voulais - que je veux encore - ardemment changer m'ont appris et fait apprendre beaucoup de choses.. responsable politique, de parti, mon savoir a eu tendance à devenir «de parti» c'est-à-dire partiel et partial. Mais si aujourd'hui je juge utile de publier ce livre c'est parce que je considère que le savoir que j'ai accumulé tout au long de mon itinéraire politique s'est en quelque sorte approfondi, consolidé et progressivement autonomisé à l'égard de toute contrainte de parti. Désormais dégagé depuis plusieurs années de toute obligation de réserve mentale, il n'en reste pas moins que plus que jamais je considère qtie la connaissance nécessite l'action et que l'action nécessite la connaissance... D'où ce livre...

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INTRODUCTION

Notre sujet s'insère dans une brûlante actualité: en Méditerranée, l'avenir paraît très difficile et en même temps ouvert aux forces qui se battent pour le droit à l'autodétermination collective et individuelle. Il nous faut d'abord prendre la mesure de notre retard dans l'analyse et la prise de conscience de l'importance de l'enjeu, des enjeux. En France, l'actualité de la question méditerranéenne tourne autour du thème de l'immigration, surtout d'origine maghrébine. Un mouvement social de nature plus ou moins franchement raciste s'est développé auquel a répondu la construction d'un mouvement anti-raciste. Cette lutte continue et son issue n'est pas acquise. Sur le plan du mouvement des idées, la situation peut se résumer ainsi: un intérêt historique certain à partir de l'œuvre du grand historien Fernand Braudel, deux livres sur les questions stratégiques, l'un de facture traditionnelle et plutôt pro-atlantique (I), l'autre d'extrême droite (2), un ouvrage savant mais très diffusé sur l'islamisme (3), un numéro spécial d'une revue intellectuelle « de gauche» (4), un autre d'une revue plus politique, liée au courant socialiste (5), un colloque organisé par le Front National (6)... là non plus, la bataille n'est pas gagnée... enfin, un court mais dense ouvrage écrit par deux économistes arabes (7). On voit le travail qui reste à accomplir pour ceux qui n'ont pas renoncé à plus de justice et plus de paix dans la région... Et ce n'est pas l'affaire Rushdie qui éclaire les perspectives... Ni, non plus, celle du « foulard »... Or le phénomène central de la zone méditerranéenne, qui constitue la zone de contact entre l'Europe et le Sud, c'est le lien entre l'extrême inégalité qui différencie les pays de la côte nord et ceux de la côte sud et la domination exercée par le Nord sur le Sud. Les pays de la rive nord ont un revenu moyen par tête de 5 452.dollars

chiffres de 1983 -,

ceux du Maghreb de I 920 et ceux du Proche~

Orient de I 157. A l'extrême, le rapport entre Nord et Sud en Méditer-

ranée est de 15 à I : il oppose la France

JO390dollars

-

à l'Égypte
15

-

700

~-~.

Et encore ces chiffres ne tiennent-ils pas compte des extrêmes
de revenus à l'intérieur même des sociétés du Sud. différence dramatique exprime la violence structurelle d'une marquée par le rapport de domination et d'exploitation établi par le Nord sur le Sud. Situation ancienne dira-t-on mais qui,

inégalités Cette situation et exercé

en raison de l'explosion démographique que connaît le Sud - qui a un taux de croissance quatre fois supérieur à celui de la côte nord -, est
en train de connaître un bouleversement d'équilibres jusque-là bien fragiles. Aujourd'hui, de l'autre côté de la mer, l'ensemble arabo-musulman est un monde plein de tensions, d'oppressions, de frustrations qui sont destinées à provoquer des explosions de plus en plus violentes et irrésistibles si la crise du système mondial - de son économie et de ses valeurs-- ne trouve pas de solution positive. Voilà la guerre qui se prépare, celle qui, en final, pourrait bien aussi

allumer la mèche des arsenaux accumulés par les grandes puissances y compris la France, première puissance méditerranéenne - et en partie
exportés sur place... Aujourd'hui d'énormes ressources financières, technologiques, humaines sont détournées dans la course aux armements, empêchant la mobilisation de moyens qui pourraient garantir la survie - et bientôt la vie ~--~e centaines de millions d'êtres humains actuellement condamnés d à une mort plus ou moins rapide. Un tiers de la dette qui étrangle le tiers monde provient de l'achat d'armements. Et la proportion est encore plus grande pour les pays du Moyen-Orient qui sont parmi les plus grands acheteurs d'armes du tiers monde. Pendant plus de quarante années, des guerres ont eu lieu partout sauf en Europe, des millions d'hommes et de femmes ont été tués. Européens, Français, nous nous sentions concernés seulement par les guerres où nous étions directement impliqués: Corée, Vietnam et surtout Algérie. Tout

récemment nous avons pu, huit ans après son déclenchement, voir -

et

non plus seulement la regarder d'un œil distrait à la télévision la guerre du Golfe dans la mesure où nos navires de guerre ont décidé d'y aller... En France même, des attentats terroristes liés aux problèmes du MoyenOrient ont provoqué une grande préoccupation. La distinction entre guerre lointaine et guerre locale tend à devenir de plus en plus illusoire. Pour l'avenir il sera de plus en plus impossible de se préoccuper seulement de la menace nucléaire tout en se désintéressant des guerres locales de moins en moins lointaines. En outre, l'implication directe de l'État et des entreprises françaises dans les ventes d'armes aux belligérants - et qui contribuent largement

à la durée et à l'intensité des conflits

--

responsabilités. Mais si la guerre s'exporte, pour l'exporter il faut la complicité de l'acheteur: une complicité dans laquelle interviennent des choix de 16

nous rappelle à nos propres

puissance, d'oppression, de fanatisme religieux. Mettre l'accent sur les logiques de domination, de pillage et de guerre venues du Nord ne signifie pas s'aveugler ou se taire face aux facteurs de conflits et d'oppression inhérents au Sud. Et la Méditerranée est depuis longtemps le théâtre du discours manichéen... Au fond il y a deux manières de concevoir la Méditerranée: ou l'on considère que la Méditerranée ne peut être qu'une zone stratégique et de domination, ou l'on admet que la Méditerranée puisse être et devenir un espace de rencontre, d'échange, de communication, de solidarité. D'un côté, un monde objet d'une histoire qui ressemble à une gigantesque partie de poker jouée par les grandes puissances, de l'autre un monde sujet qui lutte pour se réapproprier son histoire, son présent, son avenir... La conception qui préside à ce travail est, bien sûr, la seconde, malgré tout son caractère apparemment utopique, tant il semble évident que le fait de se résigner à la première ne peut qu'ouvrir une perspective de destructions encore difficilement imaginables aujourd'hui. Le réalisme en Méditerranée se situe dans l'utopie. La réalité actuelle de la Méditerranée, son haut degré de tension et de militarisation, nous contraignent donc à déterminer avec précision les facteurs principaux de la dynamique conflictuelle de la région. Ce qui suppose en même temps de vérifier si les conceptions stratégiques dominantes avec toutes leurs conséquences politico-pratiques empêchent la Méditerranée de devenir une mer de paix et de coopération. Car la Méditerranée, surtout depuis le XIX"siècle, est aussi le lieu privilégié du discours stratégique manié par les grandes puissances et leurs « intellectuels organiques». Ce discours, en dernière analyse, est bien un discours de domination servant à légitimer la maîtrise des puissances sur les pays dominés en Méditerranée. On pourrait multiplier les exemples, on en prendra un seul: craignant de perdre Chypre, dont la population quasi unanime réclame le rattachement à la Grèce, le gouvernement de Londres déclare aux Communes le 28 juillet 1954: « Chypre est un lieu stratégique et, comme tel, il est de ces territoires qui ne peuvent jamais exercer le droit d'auto-détermination (8). » En plein milieu du XX"siècle, on ne pouvait mieux exprimer l'arrogance impériale du Nord sur la Méditerranée et ses peuples. Or la Méditerranée, de par sa position de carrefour de trois continents, constitue certainement un microcosme unique où se retrouvent l'ensemble des caractéristiques des relations internationales. Là en effet s'y recoupent, avec une particulière densité, les rapports Est-Ouest, Nord-Sud, OuestOuest et Sud-Sud. La globalisation des rapports internationaux, l'hégémonie de la

logique des blocs -- antagoniste à toute logique d'autodétermination Étatsobligent à y considérer l'action des pays non méditerranéens dans cette zone. L'interdépendance Unis et URSS en particulier
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croissante des problèmes internationaux est désormais telle que les intérêts méditerranéens dépassent les limites strictes des pays riverains. Il existe 17

une « Méditerranée élargie» qui va du Portugal au Golfe ou même des Açores à l'océan Indien... Les peuples de la région ont donc à construire leur avenir, c'est~âdire à exercer leurs droits à l'autodétermination dans un contexte géo~ stratégique et géo~idéologique très complexe et très chargé d'histoire. La militarisation des idéologies et des politiques, les visions eurocentriques, les fanatismes religieux constituent autant de freins à une approche sereine des réalités vivantes de la Méditerranée et des aspirations réelles des peuples qui l'entourent. Ce travail se veut une contribution à une clarification, dans le temps et dans l'espace, du fait méditerranéen. Une réalité difficile à saisir mais combien attachante et combien décisive pour notre avenir...

NOTES

(I) Thomas SCHREIBER,Olivier DALAGE, Pierre DELMAS, Gérard GRZYBEK.Jeux de Go en Méditerranée Orientale. Fondation pour les études de Défense nationale, Paris, 1987. (2) Claude NIGOllL, Maurice TORRELLI. Menaces en Méditerranée. Fondation pour les études de Défense nationale, Paris, 1987. (3) Bruno ETIENNE.L'islamisme radical, Hachette, 1987. (4) HérodOle, Alertes en Méditerranée, 2e trimestre 1987, n° 45. (5) L'événement européen. La question méditerranéenne n° 2, Seuil, 1988. (6) A Montpellier, en octobre 1987. (7) Samir AMIN. -Fayçal YACHIR, La Méditerranée dans le monde, les enjeux de la transnationa!isation, La Découverte, 1988. (8) Cité par Félix PONTEIL,La Méditerranée et les puissances, Payot, Paris, 1964, p. 202.

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Première partie

La France en Méditerranée
VIIIe-xxe siècle

Jalons pour une histoire

Le difficile passage en histoire

« L'histoire entière de la Méditerranée: six à dix millénaires d'histoire dans un monde énorme à la mesure des hommes, disloqué, contradictoire et surabondamment étudié par les archéologues et les historiens, c'est là une masse de connaissances qui défie toute synthèse raisonnable. Le passé méditerranéen, à dire vrai, c'est une histoire accumulée en couches aussi épaisses que l'histoire de la Chine lointaine (I). » En réalité, si des travaux considérables et admirables sur l'histoire de

la Méditerranée existent - et au premier rang, précisément, l'œuvre de Fernand Braudel - il reste que l'histoire de la France en Méditerranée
attend encore son ouvrier, collectif ou non. La matière est si ample et si variée qu'elle nécessite le travail d'au moins une génération d'historiens issus de différents pays de la Méditerranée, rive sud comprise... Ici l'objectif est de fixer un certain nombre de points de repères, de jalons, considérés comme autant d'actes ou d'événements parmi les plus significatifs des rapports tumultueux entre la France et l'espace méditerranéen dans son ensemble. Puissance méditerranéenne, la France, au cours des siècles, a cherché avec plus ou moins de bonheur à jouer un rôle prédominant. Succès et revers ont alterné, mais fondamentalement elle a échoué face à l'Angleterre dans sa volonté d'être hégémonique en Méditerranée. Partie prenante de l'expansion du système capitaliste centré sur le Nord-Ouest de l'Europe et tourné vers l'Atlantique, la France, à la fois atlantique et méditerranéenne, a activement contribué, en particulier par la colonisation, à la marginalisation, à la « périphérisation » (Samir Amin) de 1'«autre Méditerranée» que constitue le monde arabo-musulman. Aujourd'hui c'est entre le Nord et le Sud de la Méditerranée que passe la frontière entre le développement et le sous-développement, la contradiction déterminante de notre époque. Produit des terribles inégalités de développement entre les deux rives, le fossé qui existe et s'approfondit aujourd'hui a été creusé pour une bonne part par la volonté de la France d'établir avec le Sud méditerranéen un rapport indiscutable de domination et d'exploitation.
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Cette histoire a connu un drame récent qui n'a jamais osé dire son nom: la guerre d'Algérie, sur laquelle, trente ans après, la France est encore incapable de jeter un regard serein et sans complexe. Le refus, par la France, de redonner à l'Algérie indépendante une grande partie des archives la concernant, en témoigne éloquemment. Produire et sortir un film évoquant directement les faits semble encore relever de l'exploit. En fait, l'histoire contemporaine de la France en Méditerranée, c'est fondamentalement l'histoire d'une politique coloniale et d'une résistance farouche au mouvement de décolonisation, une histoire longtemps écrite seulement par les vainqueurs... En 1986, François Mitterrand, présentant ses discours de politique extérieure entre 1981 et 1985, écrit: « J'aurais aimé approfondir dans cette introduction l'autre idée simple qui anime une grande part de mon action, l'ouverture de notre pays vers la Méditerranée et l'Afrique. Je l'ai délibérément écartée de ces pages bien qu'elle réponde à la plus ancienne comme à la plus actuelle vocation de la France... ce sera pour une autre fois (2). » Une autre fois, qui en 1989, n'est pas encore arrivée... Comme si la plus haute autorité de l'État français trébuchait lorsqu'il lui fallait écrire

l'histoire -- son histoire - de la politique méditerranéenne de la France.
Une histoire, donc, qui reste à écrire.

NOTES

(I) Fernand p.157. 1985, p. 135.

BRAUDEL, « La Méditerranée,

l'histoire

et l'espace », Flammarion
I),

1985,

(2) François MITTERRAND,« Réflexions sur la politique extérieure de la France

Fayard

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CHAPITRE

I

732-1914: LA LENTE CONSTRUCTION D'UN EMPIRE MÉDITERRANÉEN

A. LES CAPITULATIONS

Qui dit politique méditerranéenne de la France dit nécessairement contact politique avec le monde arabo-mulsuman. Après l'échec de l'invasion arabe matérialisé par la victoire à Poitiers de Charles Martel en 732, Charlemagne, à la fin du VIllesiècle, échange ambassadeurs et présents avec le calife abbasside de Bagdad, Haroun alRachid. Pour sa part, le souverain musulman transmet à l'empereur carolingien les clefs d'or du saint sépulcre. Les «droits» de la France à intervenir en Orient étaient en quelque sorte consacrés. Du Ville au xve siècle, accompagnant une extension vers le sud du domaine royal des Capétiens (I) et s'articulant sur la pratique du pèlerinage en Terre Sainte, les relations commerciales entre le Royaume de France et le monde musulman furent intenses. A leur manière, les Croisades ont constitué un moment fort et contradictoire des relations religieuses, financières, commerciales et militaires entre la France et l'Orient. Au milieu du XIII<siècle, en pleine Croisade, le roi de France, saint Louis, meurt devant Carthage (en 1270). Trois mois plus tard, son fils Philippe 1II le Hardi signe avec le roi de Tunis un traité de paix et de commerce. C'est cependant François 1erqui marque la politique moderne de la France à l'égard du monde arabo-musulman de la Méditerranée. Par son accord avec Soliman le Magnifique, le Roi Très Chrétien de France entend «positionner» la France en Méditerranée contre les prétentions hégémoniques des Habsbourg (2) en même temps qu'il entend développer les relations commerciales avec l'Empire ottoraan. Ce furent les célèbres Capitulations de 1535 qui restèrent en principe en vigueur jusqu'en... 1923, 23

(date du traité de Lausanne). Par ces accords, le sultan garantissait aux marchands chrétiens la « liberté entière d'acheter, de vendre, d'échanger, de transporter, par terre et par mer d'un pays à l'autre, toutes sortes de marchandises non prohibées. » Les bateaux des nations chrétiennes, s'ils se trouvaient dans les eaux relevant de la juridiction ottomane, ne pouvaient naviguer et commercer que sous pavillon français. Par la suite, en 1569, le droit de protection accordé aux sujets du roi de France fut étendu aux chrétiens d'Orient, ce qui permit à la France d'intervenir dans les affaires intérieures de l'Empire ottoman (3). Ces Capitulations étaient valables sur la zone de domination turque, c'est-à-dire jusqu'à l'Algérie actuelle, mais au Maroc, François 1er établit aussi des relations amicales avec le roi de Fez. Au XVIIesiècle, l'activité diplomatique et commerciale entre la France et les pays du Maghreb reste intense. Près de Bône, en Algérie, les Français purent créer, avec l'autorisation de la Porte, des établissements pour le négoce et la pêche du corail (le Bastion de France et la Calle). Ainsi, bien que perturbées par la piraterie, les relations commerciales entre le royaume de France et la Régence d'Alger se trouvaient assez solidement établies. Avec le règne personnel de Louis XIV, qui commence en 1661, la monarchie française, munie d'une puissante marine, pense à la Méditerranée. Colbert, le créateur de cette flotte de guerre, la « Royale », écrit à son fils: « Il faut penser continuellement aux moyens de rendre le roi maître de la Méditerranée et me faire des propositions pour cela (4). » Le port de Toulon est alors l'objet de soins constants. Au XVIIIesiècle, se multiplient les traités de paix et de commerce avec les différentes régences du Maghreb (Tripoli, Tunis, Alger) et avec le Maroc. En même temps, sur la rive nord de la Méditerranée occidentale, la France recueille la succession d'Espagne, avec Philippe V dont les fils iront régner à Naples et à Parme. En achetant la Corse à Gênes (1768) et grâce à son protectorat sur l'Ordre de Malte, la France établit ainsi en Méditerranée un réseau d'intérêts politiques, stratégiques, économiques et culturels assez considérable.

B. LE DUEL FRANCO-ANGLAIS

A partir du XVIesiècle, deux pays nordiques et protestants, l'Angleterre et les Pays-Bas, investissent progressivement le trafic de la Méditerranée. Ainsi, pour les pays riverains, s'enclenche alors un processus de dépossession de la Méditerranée au profit de puissances extra-méditerranéennes « et depuis lors la mer ne leur a jamais été rendue » (5). Au XVIIIesiècle les Anglais, devenus par la prise de Gibraltar en 1704 « les portiers de la mer Intérieure », s'installent durablement. Pour eux, la Méditerranée est d'abord une voie de passage reliant l'Inde au marché 24

anglais et les pays riverains sont considérés comme des pions à manœuvrer sur le flanc sud de la France, leur principal concurrent manufacturier, commercial et colonial. Pour la France, le commerce du Levant, c'est-à-dire avec l'Empire ottoman qui s'étend des Balkans au Maroc, reste un élément central de sa politique méditerranéenne pendant tout le XVIIIe siècle. Mais les liaisons directes du Levant avec d'un côté la Perse, par où transitent les soies, et de l'autre avec les Indes, deviennent des enjeux décisifs dans la rivalité franco-anglaise. Le renouveau de l'activité commerciale en mer Rouge et en Égypte attire les convoitises de la France de Louis XVI qui s'intéresse particulièrement à la route de l'isthme de Suez, ce qui inquiète la Compagnie anglaise des Indes orientales... De ce point de vue, la politique menée par les différents régimes issus de la Révolution est marquée du signe de la continuité. La conquête napoléonienne de l'Italie, bientôt étendue à l'Adriatique, amène Bonaparte

à se laisser tenter par les mirages

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mais aussi par les réalités

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de

l'Orient.L'expédition d'Égypte en 1798 s'insère parfaitement dans le duel franco-anglais engagé pour la maîtrise de la route des Indes, sans oublier les intérêts économiques que tirerait la France de l'exploitation de cette voie commerciale enviée et des ressources de l'Égypte elle-même. C'est ce qu'exprime très clairement le mémorial de Sainte-Hélène « indépendamment du commerce de l'Inde (pour lequel l'Égypte sert d'entrepôt) l'Égypte en a un qui lui est propre... Elle assurerait à nos manufactures un débouché qui amènerait un développement dans toute notre industrie... la France tirerait à son tour de l'Égypte, du blé, du riz, du sucre, du natron et toutes les productions de l'Afrique et de l'Asie» (6). Or en cette même année 1798, une autre expédition fut projetée contre les régences d'Alger, de Tunis et de Tripoli. Le dessein est clair: Faire de la Méditerranée un «lac français» et empêcher l'Angleterre de prendre pied sur ces rivages. L'Angleterre ne peut que réagir brutalement. Nelson détruit l'escadre française à Aboukir, le 1cr août 1798. Occupée par la flotte française sur le chemin de l'Égypte, Malte est prise par les Anglais en 1800 (7). La victoire de Trafalgar (1804) confirme la maîtrise définitive de l'Angleterre sur la mer. Avec l'essor industriel de l'Europe au XIX"siècle, on entre dans une période d'expansion territoriale en Méditerranée pour le contrôle des sources d'approvisionnement et de nouveaux marchés. La rivalité francoanglaise prend de nouvelles formes en même temps qu'apparaissent de nouveaux acteurs. Les ambitions impérialistes s'exacerbent, les alliances se nouent et se dénouent. Dans l'arène méditerranéenne, la France joue un rôle décisif et rencontre sur son chemin l'inquiétude et bientôt l'hostilité de l'Angleterre. Mais face à l'émergence de nouveaux appétits, l'Angleterre et la France finissent par estimer que leur alliance est la meilleure solution pour 25

conserver leurs acquis. En 1904, l'Entente cordiale, « Yalta» francoanglais sur la Méditerranée, consacre le condominium de ces deux puissances impériales sur cette zone.

C. Du DUEL AU CONDOMINIUM

La question de la suprématie en Méditerranée fut en effet l'un des éléments fondamentaux des relations internationales tout au long du XIXcsiècle. Les intérêts politiques et stratégiques, s'ils furent parfois décisifs, n'en demeurèrent pas moins dépendants de la pénétration et de la domination économique des pays méditerranéens par les puissances occidentales. Parmi ces dernières, deux se disputèrent longtemps l'hégémonie, ne s'alliant que pour éliminer un ennemi commun: que ce fut le jeune royaume d'Italie, la Russie tzariste et ses visées sur les détroits ou bientôt, la nouvelle puissance allemande: la France et la Grande-Bretagne. Avec l'expédition en Algérie de 1830, la France modifie fondamentalement les relations entre rive nord et rive sud de la Méditerranée, et tout particulièrement entre la France et le monde arabe. Maîtrisant les

moyens de transport nouveaux

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à vapeur

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la France met fin aux

marines arabes et établit en 1835 une première liaison régulière entre Marseille et Alger. L'Algérie entre dans « l'espace français». Marseille renforce sa prépondérance régionale. Les compagnies de navigation, de chemin de fer tel le Paris-Lyon-Méditerranée (PLM), les chambres de commerce, les banques constituent la colonne vertébrale d'un « parti colonial» qui va désormais conditionner la politique de la France en Méditerranée. Tandis que l'Espagne est en proie à la compétition des entreprises françaises et anglaises, Turquie, Égypte et Tunisie sont les clients préférés des banques françaises. Le percement du canal de Suez symbolise et matérialise en même temps le rôle déterminant des forces financières françaises. Le chef de l'entreprise, Ferdinand de Lesseps, étant français, les capitaux en majorité français, « le canal devait donc servir la puissance française. La France depuis 1830 avait inauguré une politique d'expansion en Afrique, à Madagascar et en Extrême-Orient, auxquels la nouvelle voie allait donner directement accès (8). » De Lesseps parachève ainsi le rôle de la Méditerranée comme voie de transit international au service des enjeux français. Or en 1850 et 1870 le système de crédit en Europe et en particulier en France s'est profondément transformé. L'essor des sociétés anonymes, des banques d'affaires puis des banques de dépôts, a permis la concentration de masses considérables de capitaux. L'équipement interne en infrastructures industrielles, en particulier en matière ferroviaire, qui avait motivé ce rassemblement massif de capitaux et ces nouvelles structures 26

bancaires, apparaît pour l'essentiel achevé au début des années 70. En tout cas pour les banquiers le marché national devient de moins en moins rentable (9). La période dépressive 1873-1895 connaît une stagnation et même une diminution des investissements sur le marché intérieur. Or pendant la même période on constate un afflux de capitaux disponibles dans les banques. Une nouvelle stratégie de placement à l'étranger se met alors en place: les « avances» aux gouvernements des pays peu développés qui veulent se moderniser et s'équiper. Dans ces pays l'argent était rare et cher, il est donc particulièrement recherché à l'extérieur. Ces besoins en capitaux vont permettre à la fois des opérations bancaires très

fructueuses -

un placement peut rapporter aisément entre 8 et 15% -

mais aussi des prises de gages. Disposant d'une remarquable force de frappe financière, la France va ainsi disposer de moyens pour mener en Méditerranée une politique particulièrement active. Effectivement, après 1860, les pays de la Méditerranée musulmane vont attirer une quantité importante de capitaux français (10). Ces pays s'étant endettés au-dessus de leurs moyens, les créanciers européens, français et anglais surtout, imposèrent alors un contrôle des finances locales pour protéger leurs intérêts, préparant ainsi un terrain favorable au chantage à l'intervention militaire. Si la Turquie put éviter l'occupation militaire, tel ne fut pas le cas pour l'Égypte et la Tunisie. A partir de 1870, les équilibres extérieurs, commerciaux et financiers, de la Turquie subissent une rupture dramatique. La raison majeure en était la dépréciation des produits agricoles exportés mais il fallait désormais y ajouter le remboursement des premières dettes contractées en 1864 et qui représentait 40 % du budget, sans oublier les dépenses de guerre et la liste civile du Sultan qui, à elle seule, en représentait 12 %. De nouveaux emprunts furent contractés auprès des Rothschild (Londres), du Crédit lyonnais et de la Société générale, précipitant ainsi la crise. En octobre 1875, en effet, la Turquie n'est plus en état de payer les intérêts des prêts qui lui avaient été accordés et elle se déclare en état de faillite. Il faudra attendre 1881 pour qu'une commission internationale règle le sort financier de la Turquie. Cette commission, composée des représentants des créanciers occidentaux et en particulier de la Banque impériale ottomane à dominante franco-anglaise, impose la constitution d'un Conseil de la dette publique ottomane chargée de la gestion administrative et financière non seulement de la dette mais encore des gages constitués par les revenus de six contributions directes. En 1914les capitaux français en Turquie représentaient, disait-on, 53 % des sommes totales investies par les grandes puissances (11). De son côté, l'Égypte représente, depuis l'ouverture du canal de Suez en 1869, une position stratégique de premier ordre pour la GrandeBretagne. En 1875, le gouvernement de Londres parvient à acheter au khédive les actions qu'il possédait dans la Société du canal de Suez (43 %). Cela n'empêche pas la banqueroute en 1876 du gouvernement égyptien qui, pour se moderniser, s'était lui aussi beaucoup endetté auprès des 27

banques occidentales. Un condominium franco-britannique est établi sur les finances égyptiennes, c'est-à-dire un contrôle direct: un Britannique devint contrôleur général des recettes et un Français contrôleur des dépenses. Finalement, en 1882 et après diverses péripéties (12), le gouvernement anglais occupe militairement l'Égypte, éliminant le contrôle français sur les finances égyptiennes. Écartée de la Méditerranée orientale, la France, avec l'accord de la Grande-Bretagne et poussée par Bismarck, va s'orienter vers la création en Méditerranée occidentale d'une ensemble maghrébin réuni autour de l'Algérie. Elle se tourne d'abord vers la Tunisie. Déjà, en 1868, le bey de Tunis s'étant trouvé dans l'impossibilité de payer les intérêts des emprunts contractés auprès des banques occidentales, ces dernières avaient obtenu de leurs gouvernements respectifs qu'ils contrôlent les finances tunisiennes par une « caisse de la dette». Dans cette affaire la France disposait d'une place prépondérante. Pour protéger ses acquis contre une pénétration italienne toujours plus pressante, la France profite de la première occasion pour mettre fin à l'indépendance théorique de la Tunisie: un incident sur la frontière algérienne fournit le prétexte d'une intervention militaire. L'occupation de la Tunisie par l'armée française fut officialisée par le traité du Bardo le 5juin 1881 (13). Avec Bizerte qui détermine la limite des deux bassins méditerranéens, la France acquiert alors une position stratégique remarquable. La pos-

sibilité réaliséeen 1895- de creuser un canal de communication entre son lac et la mer permettant ainsi l'accès - et la protection - des plus
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grands navires convertit Bizerte en un élément clé du dispositif stratégique français en Méditerranée. Avec Alger et Ajaccio, Bizerte constitue un des trois pivots de base du système de domination français en Méditerranée occidentale au début du XX"siècle. La Grande-Bretagne, l'Italie et l'Espagne finissent cependant par s'inquiéter de l'activisme français en Méditerranée. Il en résulte une série d'accords entre ces pays et la mise en place d'un nouveau « système méditerranéen» qui, à partir de 1887, entend établir une sorte de statu quo méditerranéen pour freiner les velléités expansionnistes de la France. Celle-ci devra attendre les années 1900 pour reprendre une politique méditerranéenne active. A ce moment-là en effet, le panorama stratégique global est bouleversé par la montée en puissance de l'Allemagne dont les projets de chemin de fer Istanbul-Bagdad vers le golfe Persique préoccupent fortement la Grande-Bretagne. Le rapprochement entre l'Angleterre et la France s'opère alors à l'encontre du nouvel ennemi commun. L'hypothèque de la rivalité coloniale - Fachoda date de 1898! - est levée. Londres se réserve la Méditerranée orientale avec en particulier l'Égypte et laisse la France - qui n'abandonne pas pour cela son rôle de banquier en Orient agir à sa guise en Méditerranée occidentale pour y compléter son 28

« empire méditerranéen », à condition, bien sûr, d'y maintenir un régime de porte ouverte et que Gibraltar reste sous contrôle britannique. La voie est ouverte à l'affirmation des intérêts stratégiques et économiques français au Maroc. Successivement l'Italie, en 1891 et en échange du désintéressement français en Tripolitaine, la Grande-Bretagne en 1904, puis l'Espagne encore en 1904, contre la promesse de cessions territoriales au nord et à l'extrême sud du pays, donnent le feu vert à la France pour la maîtrise de l'Empire chérifien. Ainsi, au système tourné contre la France mis en place en 1887, succède le système quadripartite incluant la France, ce qui attire inévitablement l'hostilité de l'Allemagne de Guillaume II. La confrontation, on le sait, fut rude et la victoire sera finalement remportée par la France .en 1911 (14). Par son contenu (rivalité coloniale) et les modalités de sa gestion (place de la presse, pratique du fait accompli, chantage militaire, pressions financières), cette crise a incontestablement joué un rôle déterminant dans l'accélération des mécanismes qui déboucheront sur la guerre 1914-1918. Là encore, l'arme financière française avait joué un rôle décisif à toutes les étapes du déroulement de la crise (15). En 1912-1913, face à la montée de la flotte allemande, Anglais et Français établissent progressivement les bases d'une coopération « technique» consistant à répartir les tâches de la manière suivante: contre la flotte austro-hongroise la flotte française, y compris l'escadre de l'Atlantique qui devrait quitter Brest pour Toulon, garantirait la Méditerranée, tandis que la flotte britannique, excepté quelques navires restant à Malte et à Gibraltar, se concentrerait contre la menace allemande sur l'océan Atlantique et dans les mers du Nord. La Russie, associée aux accords, détournerait vers la Baltique une partie de la Kriegsmarine. En outre, en 1913, l'Angleterre et la France se rapprochent de la Grèce et de l'Espagne. En 1914, la France peut alors effectivement concentrer l'essentiel de ses forces navales en Méditerranée occidentale. Elle se voit ainsi reconnaître une certaine prédominance de fait en Méditerranée. La Grande-Bretagne, puissance hégémonique sur mer, a en quelque sorte délégué à la France la responsabilité de la sécurité de la Méditerranée en cas de conflit. C'était reconnaître à la France à la fois une certaine capacité militaire sur mer et une volonté de défendre les intérêts français et anglais sur l'ensemble de la zone méditerranéenne.

NOTES

(I) En 1480, la France acquiert avec la Provence les droits du roi René, héritier des Anjou sur Naples. Chypre et le royaume de Jérusalem. Pour faire valoir ses droits, établir son hégémonie sur l'Italie et sur la mer. le roi Charles VIII entreprend les guerres d'Italie. 29

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