MEHARISTE DANS LE HOGGAR EN 1947

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La seconde guerre mondiale vient de se terminer. René Valentin opte pour l'aventure et signe un engagement pour servir dans les unités méharistes. Après un voyage plein d'espoir qui l'amène à Tamanrasset, la capitale des sahariens, il retombe dans la triste réalité. Ici aussi il y a une vie de garnison avec son service général, son service intérieur, ses corvées. Il n'en garde pas moins un souvenir nostalgique et jette un regard ému sur ses rêves passés, ses randonnées dans les cailloux et les sables du Hoggar et, sans doute, sa jeunesse.
Publié le : mardi 1 février 2000
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EAN13 : 9782296405554
Nombre de pages : 170
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René VALENTIN

Méhariste dans le Hoggar en 1947

L' Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

<9L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8794-7

Prélude et départ vers le Sud-algérien

Dimanche 24 novembre 1946 Vers 15 heures, de retour au 4e B.C.P. à Besançon, je me présente au sous-officier de permanence, le sergent Hernie, pour lui rendre compte des résultats de ma mission à Dijon. Celui-ci me signale qu'il vient de voir inopinément, au secrétariat du bataillon, un dossier me concernant pour partir au Sahara. Seulement, il y a une histoire de grade. Pour servir aux méharistes, il faut être sous-officier et rendre ses galons. Mon grade de sergent dans la Résistance n'a pas été homologué chez les F.F.I.. Ensuite, j'ai été cassé de

ma distinction de 1e classe, pour avoir refusé de saluer un officier de
gendarmerie, que j'avais reconnu quelques mois après la Libération et qui m'avait rudoyé au cours d'un interrogatoire, sous l'occupation allemande. Cela ne m'avait pas empêché de suivre le Peloton d'élève-caporal puis d'être admis comme stagiaire à l'Ecole des Cadres de Rouffach, près de Colmar, et d'avoir été reconnu apte à devenir sous-officier. Un rapport en ma faveur établi par mon Commandant de Bataillon était adressé, paraît-il, au Ministère de la Guerre. Commentaires:
C'était la première fois, depuis 1944 date à laquelle je me suis trouvé sous les drapeaux, que j'entendais parler d'une réponse à mes demandes d'engagement au titre des Compagnies Sahariennes. Jamais je 11'avais reçu le moindre mot d'accusé de réception ou seulement d'invitation à patienter. Ma toute première demande pour servir au Sahara a été faite en septembre 1944, alors que j'étais membre des FFI à Ham (Somme). Je l'ai renouvelée, le mois suivant, lors de mon affectation au Bataillon FFI VIII2 à Péronne, puis à chaque fois où je fus muté que ce soit au 314ft R.I, à l'Ecole des Cadres de Rouffach, puis au 4e B.C.P.. .re ne présentais donc pas une toquade passagère mais bien une intention voulue et déterminée.

Du lundi 25 au samedi 30 novembre 1946 Semaine de travail au Centre d'Appel et de Sélection de Besançon, pendant laquelle je ne pense qu'à mon affectation possible au Sahara. Afin de connaître cette région, je fais toutes les bibliothèques de la ville.

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MÉHARISTE

AU HOGGAR

J'apprends que le Sahara est un désert de 5.037.408 kilomètres carrés qui permet à plus de 700.000 arabes, berbères, touareg et nègres d'y vivre. La sphère saharienne d'influence française se situe dans la partie la plus méridionale de l'Afrique septentrionale: elle a une superficie de 720.000 kilomètres carrés pour 450.000 habitants. Elle se situe au sud de l'Atlas, longe la frontière de la Tripolitaine jusqu'à Ghat puis, par une courbe passant à 200 kilomètres au nord d'Agadès (Niger) et 100 kilomètres de Tombouctou (Soudan), elle rejoint Atar (Mauritanie) par la frontière de Rio-de-Oro jusqu'à Tindouf. De quoi rêver Commentaires: A l'époque, je ne savais pas situer à l'intérieur du Sahara, le Hoggar, le Tadémaït, le Tidikelt, le Ténéré, le Tanezrouft, le Fezzan, le Tassili des Ajjers... et j'en passe. Je croyais que le Sahara était une région désertique couverte de sable fin, tout simplement. J'ignorais aussi quels étaient les pays qui entouraient cette région. Je me croyais ignare.
Un peu plus de 50 ans plus tard, à la veille de l'an 2.000, je posais quelques questions à mon entourage sur cette région. J'en conclus que je n'étais pas un phénomène,' j'étais comme tous les Français, c'est-à-dire nul en
géographie.

Du dimanche

1er au mardi 3 décembre

1946

Je pars sans titre de permission voir mes parents à Ham (Somme). Je suis à Paris-Est à 7 h 15 et à Ham vers 10 h 45, après avoir raté mon train pour Amiens et, en conséquence été obligé de passer par Tergnier. J'apprends à ma mère mon départ possible pour le désert; celle-ci ne me fait aucune observation. Je reviens vers ma garnison le 2 à 16 h. Je suis à Paris à 22 h. Mon train pour Besançon ne part qu'à 22 h 10. J'arrive à 6 heures le 3 et je reprends, aussitôt, mon travail habituel au Centre de Sélection de l'armée. Commentaires Partir sans permission ne constituait pas pour moi, à cette époque, une infraction. Je meublais mon temps, à mes risques et périls et cela a toujours bien marché.

PRÉLUDE

ET DÉPART

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Jeudi 5 décembre 1946 Le lieutenant Coppens (mon chef de section) dit devant moi au capitaine Tschirett (adjoint au commandant le 4e RC.P.) que je suis affecté au Territoire des Oasis à Ouargla. A 15 heures, le capitaine Richard (mon commandant de compagnie) m'accorde une permission exceptionnelle de départ de 3 jours afin d'aller dire au revoir à mes parents, dès que j'aurais rendu mon paquetage au magasin du corps. Commentaires
C'est donc, officiellement, le 5 décembre 1946 que j'appris aux Compagnies Sahariennes. mon affectation

Le lieutenant Coppens était un aspirant, ancien instituteur de Doullens (Somme) et capitaine des F.F.I.. Il tentait de faire homologuer son grade dans la nouvelle Armée Française. Le capitaine Richard, commandant la 3e compagnie du 4e R.C.P., était un «héros» du débarquement de Provence: amputé du bras droit, il portait la Légion d'honneur. Quand il m'apprit mon départ, il me mit devant une carte murale, scolaire, de l'Algérie, et me dit: «Où souhaiteriez-vous aller ?». Sans prétention, je lui répondis: Le plus loin possible, peut-être à Tamanrasset.
'

- C'est bon, me répondit-il. Vous irez. Je m'occupe de votre dossier. Du vendredi 6 au mercredi 11 décembre 1946

Le 6, je quitte Besançon pour Dijon, par l'autorail de 14 h 45 et je suis à Paris à 0 h 41, mais je n'ai aucune correspondance pour me rendre à Ham avant 6 h 07 (le 7). J'arrive donc à Ham à 8 h. Personne ne m'attend. Ma permission ne commence que le 8. Temps froid. Il pleut. Le 9, je repeins le couloir, commencé par mon frère Lucien, mais à présent parti pour embarquer à Dunkerque comme officier radiotélégraphiste

de la Marine Marchande sur le « Strasbourgeois ». Le 10 à 17 h, je quitte
Ham et la grisaille. A la gare de l'Est de Paris, je prends le train pour Besançon et arrive dans cette ville à 6 heures le lendemain. Sitôt arrivé, je me présente au capitaine Richard. En me remettant tous mes papiers, il me confie une lettre pour le lieutenant Lancelot de la Légion étrangère à Ouargla, qui est un de ses amis de promotion, je crois. A 17 h 30, je quitte Besançon par le Strasbourg-Vintimille à destination de Marseille.

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Commentaires

MÉHARISTE

AU HOGGAR

Ce que je ne dis pas, ne le sachant pas véritablement à ce moment-là, c'est que, par l'Arrêté Ministériel n° 13427/1/Eff du 19 novembre 1946, je suis incorporé comme brigadier-chef à la Compagnie Saharienne du Tidikelt, donc à Tamanrasset.

Jeudi 12 décembre 1946 A 6 h 50,je suis à Marseille. J'ai le temps. Je décide donc de prendre un billet SNCF pour Toulon afin d'aller dire « au revoir» à mon amie Yvonne. A 8 h 30, je suis dans cette ville et il me faut trouver ensuite le car de Carqueiranne qui, par Hyères, me conduit au Centre Hélio-Marin où se trouve Yvonne. J'arrive auprès d'elle à Il heures et, après m'être restauré d'un casse-croûte, à partir de 13 h 30 et jusqu'à 17 heures, nous nous promenons au bord de la mer. Ensuite, après les adieux je reprends le train de Marseille et vais droit au Dépôt des Militaires Isolés (appelé D.M.I.). Comme c'est complet, on me donne pour la nuit le bureau inoccupé d'un secrétaire. Commentaires Dois-je préciser qu 'Yvonne n'est pas une petite amie, mais une grande amie, que j'ai connue il y a près d'un an. Elle réside habituellement dans la Drôme, à Beaumont-lès-Valence et n'est là, à Hyères, que provisoirement pour un problème ganglionnaire. Vendredi 13 décembre 1946 Dès 8 h 30,je me présente dans les bureaux du D.M.I. où j'apprends que j'embarque dès le lendemain pour Alger sur l'Athos II. Le soir, seul, après avoir dîné au mess, je vais au cinéma voir un « Laurel et Hardy» suivi d'un film de guerre intitulé: « Trente secondes sur Tokio ». Commentaires Me voici donc seul, sans aucun encadrement pour rejoindre l'oasis d'Ouargla. Ce serait mentir de dire que je n'ai aucune appréhension de quitter le confort que je connais pour vivre une aventure africaine... mais « quand le vin est tiré, ilfaut le boire ».

PRÉLUDE

ET DÉPART

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Samedi 14 au lundi 16 décembre 1946 Le 14, à 14 h 30, je monte pour la première fois de ma vie sur un paquebot. A 17 h 30, après plusieurs appels déchirants de trompe et de sirène, l'Athos II prend le large Nous quittons le port de Marseille et nous voguons. Le 15 : journée de croisière, mer peu agitée... mais pour moi cela tangue assez. Néanmoins, je ne suis pas malade. En cours de route, nous avons un exercice de préparation à un naufrage qui se passe bien, mais qui est très impressionnant lorsque nous sommes revêtus du gilet de sauvetage et ceinturés de liège près du canot que nous devons rejoindre. Toujours en cours de route (si l'on peut dire), je fais la connaissance d'un soldat de 2e classe nommé Jean Valentin qui est volontaire pour le Génie Saharien: son affectation précise lui sera donnée dans les bureaux des Territoires du Sud à Alger. Nous décidons de ne pas nous séparer. Le 16: Terre! Terre! Terre! C'est le continent africain. A 8 heures nous entrons dans le port d'Alger. On nous invite à retarder nos montres d'une heure afin d'avoir l'heure du pays. Nous allons d'abord dans les bureaux du Territoire du Sud, derrière l'Amirauté, puis nous nous dirigeons vers le D.M.I. Ce dépôt est commandé par un capitaine, français musulman d'Algérie, très sévère qui nous prévient qu'il ne peut nous recevoir parce que les Sahariens sont considérés comme appartenant aux troupes indigènes et non métropolitaines. Nous devons donc trouver asile à l'Annexe du D.M.I. à Hussein-Dey, à 6 kilomètres d'Alger à faire par le bus. Commentaires
Le sapeur Jean Valentin reste à Alger. Je suis donc une nouvelle fois seul. A Hussein-Dey, je découvre un radio nommé Roger Planque qui me présente à un vieux tirailleur algérien de confiance, du nom de Zekella, qui attend sa démobilisation.

Mardi 17 décembre 1946 Il nous faut attendre nos ordres de mission avant de prendre la route ou la piste pour Ouargla. En conséquence, je me promène avec le radio Planque qui me fait découvrir l'Afrique française du Nord. Ici les femmes sont voilées et habillées comme des premières communiantes en France. Il y a des cireurs de chaussures qui nous interpellent, des vendeurs de journaux, des marchands de beignets et de sauterelles grillées, des marchands d'eau potable, des porteurs, des mendiants, des infirmes... toute une population

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MÉHARISTE

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souvent sale et crasseuse. Et puis, il yale port avec ses dockers bruyants, mais aussi avec ses lugubres appels de sirènes de départ ou d'arrivée des bateaux. Comme tous les Métropolitains j'achète du chocolat (en vente libre), des cacahuètes, des figues, des dattes, du raisin, des mandarines et des oranges (à 12 frole kilo). Notre dîner ne se fera d'ailleurs qu'avec ces fruits. Le soir, je reviens coucher à l'Annexe de Hussein-Dey. J'ai pour voisin de lit Roger Planque, et de l'autre côté un Algérien sympathique appelé Bouazzami qui ne pense et ne parle que de sa petite amie autrichienne qu'il a laissée en Europe A côté de lui, se trouve un autre tirailleur, nommé Abdelkader Zekella qui devient vite notre homme de confiance pour garder nos paquetages pendant nos absences. Commentaires
Les pions sont en place pour ma première aventure en Algérie. L'obséquieux

Zekella gravite autour de nous comme une mouche sur un morceau de
sucre... et, comme un véritable innocent, je ne remarque rien.

Mercredi 18 décembre 1946 A 10 heures, je vais avec Planque chercher mes papiers au bureau des Territoires du Sud situé Boulevard Amiral Pierre, pour les porter au D.M.I. d'Alger. En même temps, je vais à la Poste Centrale porter un colis pour Yvonne et un autre pour ma mère, puis dans un bureau de change pour échanger mes billets de banque français en billets d'Algérie. En toute confiance, j'ai confié toutes mes affaires personnelles, civiles et militaires à Zekella (qui m'a donné son adresse de démobilisation), originaire du douar nommé Saïd Atba Saïd, qui se trouve près de Blida, paraît-il. Quand je reviens dans l'après-midi, l'oiseau s'est envolé avec les trois quarts de mon paquetage. Il me manque notamment: mon sac marin, contenant ma capote et un couvre-pied, des brodequins et mes souliers bas noirs, mon calot d'arme chasseur, mon blouson kaki, 2 chemises militaires, 3 serviettes de toilette, 2 caleçons longs neufs USA, ma boite de peinture avec encres de différentes couleurs, crayons, règles, gomme, colle, doubledécimètre, porte-plume à dessins, plaque d'identité militaire, insigne du 4e B.C.P., lacets cirage, gamelle complète, bidon, quart... et j'en passe... Immédiatement, je pars avec Planque pour Blida. Nous prenons l'autorail et essayons de retrouver trace de mon Zekella. Ce nom ne figure sur aucun registre, comme d'ailleurs celui de son douar. La nuit tombe. Au Centre d'Accueil des Militaires Libérés, on nous expulse car il se fait très tard. Nous repartons donc à la gare de Blida. Il nous faut rentrer.

PRÉLUDE

ET DÉPART

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Commentaires Me voici donc, prêt à partir vers le Sud, en bras de chemise (ou presque). Ma déception est grande de m'être fait rouler dès mon arrivée par un vulgaire Arabe. L'on m'avait pourtant bien prévenu Je savais que bon nombre d'Algériens sont chapardeurs, alors pourquoi me suis-je donc laissé faire ainsi?
Jeudi 19 décembre 1946

Nous revenons tout penauds à l'Annexe du D.M.I. d'Hussein-Dey. Toute la journée j'essaye de penser comment coincer mon Zekella, mais je suis pris par le temps, car je dois partir... J'abandonne donc mon ami Planque... A 19 h 30, je prends, seul, le train pour Constantine qui roule comme un tortillard en direction d'El Guerrha. Mon paquetage est allégé. J'ai même l'air d'un conscrit! Commentaires J'essaye d'écrire avec humour, mais en réalité, je suis terriblement déçu de m'être fait piéger comme un bleu.
Vendredi 20 décembre 1946

A 5 heures du matin, à El-Guerrha, je change de train pour prendre celui de Biskra. Un vrai train du Far-West de 1850. Là, je voyage avec un adjudant et quatre soldats européens, radios, qui sont mutés à Ouargla. Nous décidons de faire route ensemble. De Constantine à Ouargla il y a 630 kilomètres environ. Biskra est à 390 kilomètres d'Ouargla et Touggourt à 167 kilomètres de cette oasis où nous nous rendons. Le train est une véritable brouette et s'arrête souvent parce qu'il est ensablé. A 20 heures, nous arrivons à Biskra et allons coucher à l'hôtel de la Gare situé à proximité. Commentaires
Voyage féerique quand on circule sous un ciel bleu et un soleil éclatant, à quelques jours de Noël. Ma joie est à peine ternie par le vol de mon paquetage car tout le monde me dit que, dans les méharistes, je ne porterai aucun de ces vêtements.

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Samedi 21 décembre 1946

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Réveil à 9 heures sous un soleil éblouissant dans une clarté indescriptible. Je remarque que Biskra est une petite ville charmante et grouillante avec des maisons cubiques blanches surmontées quelquefois de coupoles demi-sphériques. Les rues sont larges avec trottoirs sous des arcades. Il y a du sable fin partout Le ciel est d'un bleu pur comme je n'en n'ai jamais vu. A 14 heures, l'adjudant me conduit au ge Régiment de Chasseurs d'Afrique où nous pouvons acheter quelques vivres et moi quelques vêtements: gandourah, cachabia, chemises. Puis nous prenons le train pour Touggourt. Nous avons 224 kilomètres à faire. Il faut lajoumée. C'est d'ailleurs encore un véritable tortillard du Far-West, circulant sur voies étroites, qui nous mène à travers les dunes. A chaque station, nous sommes envahis dans nos compartiments ouverts à tous vents par des marchands de sauterelles grillées ou cuites au beurre rance, par des vendeurs de beignets ou de thé au piment ou simplement par des porteurs de limonade douteuse ou d'eau contenue dans des outres. Soudain, le train est complètement ensablé. Il faut attendre une section de la Légion Etrangère pour que ces soldats viennent dégager les voies avec pelles et balais. Enfin, dans la nuit, nous arrivons à Touggourt. Nous nous rendons au « Quartier des Sahariens )),totalement désert, tenu par un indigène très vigilant.
Commentaires Je n'ai pas assez de mes yeux pour voirf!t de mes oreilles pour entendre. Je nage dans le bonheur surtout de savoir que j'ai la chance de pouvoir être affecté à Tamanrasset où se tient laCompagnie du Tidikelt~Hoggar. Dimanche 22 décembre 1946

Nuit agitée car jusqu'à une heure avancée des indigènes ont joué du tam-tam en notre honneur sous nos fenêtres. Cependant, à 8 heures, l'adjudant qui est avec nous, nous apprend que deux camions militaires (de la Légion) vont partir cet après-midi à Ouargla et peuvent nous transporter. Nous en profitons immédiatement et vers 17 heures, nous arrivons à la capitale du « Territoire des Oasis ». Dès notre arrivée, nous remarquons un accueil chaleureux. On nous donne à manger et on nous loge dans des chambres avec lits mais sans matelas. Avant de me coucher, je vais à la 2e Compagnie de la Légion Etrangère pour voir si le camarade de promotion du capitaine Richard, le lieutenant Lancelot, est là. Rapidement, je suis mis en

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sa présence. Je lui donne la lettre que le capitaine m'a confiée. Il est content et me demande de revenir un jour déjeuner avec lui. Par mes différents contacts avec les Sahariens sur place j'apprends que, par le décret du 30 mars 1<)02,trois compagnies ont été créées mais que depuis, on en compte cinq: la Compagnie Saharienne de l'Erg Oriental qui a son dépôt à M'RaÏr, la Compagnie Saharienne de la Saoura, qui a son siège à Tindouf; la Compagnie Saharienne du Tassili qui rayonne à partir de Fort-Flatters la Compagnie Saharienne du Tidikelt-Hoggar basée à Tamanrasset, la Compagnie du Touat à Adrar. Coucher à 22 heures, radieux. Commentaires Me voici donc arrivé au Sahara, à Ouargla, chef-lieu du Réseau-Est. Demain, je me présenterai au colonel Commandant le Territoire des Oasis
et je saurai si, oui ou non, je pars bien à Tamanrasset ou sije reste ici.

Lundi 23 décembre 1946 Le colonel Vigourous, commandant le Territoire des Oasis, (successeur du colonel Carbillet), est en permission jusqu'au 26. Je ne puis le voir, mais il a donné ses instructions pour que je commence immédiatement un stage saharien. Je me présente donc pour ce stage où je suis seul. Il me faut connaître un peu l'organisation administrative et militaire du Sahara mais aussi ses différentes populations et ses dialectes. En plus, il faut apprendre "l'art camelin" : la différence entre un dromadaire et un chameau de bât, comment on monte sur le premier et comment on charge le second. Le soir, je découvre dans le détail l'oasis d'Ouargla qui comprend essentiellement: le Quartier Carbillet où se trouve la Compagnie de Commandement de la Saharienne le Quartier Duprez où se tient le Service Auto Saharien; le Bordj Lutteaux ou « Caserne de la Légion» qui, depuis le I er avril Etrangère (C.S.P.L.E.) ; le Bordj des Territoires du Sud; le Cercle du Commandant Noël; la Chapelle de la Mission; le Musée Saharien; l'hôtel-restaurant de la S.A.T.T. (Société Africaine des Transports Tropicaux) ;

1946, abrite les I e et la 2eCompagnies SahariennesPortées de la Légion

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le Café Schmidt... et j'en oublie d'autres certainement. Commentaires
Que de choses j'ai à voir, à apprendre, à comprendre. Que je suis loin des cours de l'Ecole des Cadres de Rouffach ou des théories au ~ B.C.P.. Un autre monde.

Mardi 24 décembre 1946 Veille de Noël, mais journée pleine d'informations sahariennes. Une vulgaire borne, portant différentes distances, attire mon attention: elle indique deux directions - le nord et le sud. Je la prends en photo. Vers le nord, nous trouvons Touggourt à 167 kilomètres Biskra à 391 kilomètres Constantine à 628 kilomètres. Vers le Sud, nous découvrons El Golea à 343 kilomètres ln Salah à 783 kilomètres Tamanrasset à 1.410 kilomètres. A 20 h 30, j'assiste à la veillée de Noël de la Légion Etrangère, puis, dehors, à un véritable feu de camp offert par la Troupe Scoute SaintDominique d'Alger. Ensuite, il ya la messe de minuit puis le réveillon avec les Légionnaires... qui se terminera pour moi à 3 h 30 du matin. Je couche au Transit, au Quartier Carbillet. Commentaires
Vingt ans plus tard (donc en 1966), à Blois (Loir-et-Cher), l'adjudant-chef radio en retraite Bonnemie m'assurera qu'il m 'a vu, le 24 décembre 1946, à la messe de minuit de la Chapelle de la Mission à Ouargla. C'est possible. Il

m'avait remarqué parce que je portais une cachabia brune (comme un franciscain) coupée par un ceinturon militaire et aussi parce que j'avais comme coiffure un béret de chasseurs que je portais plat sur la tête, à la Landaise. C'est exact. Mercredi 25 décembre 1946 Réveil vers 9 heures, avec la gueule de bois. Il fait 15 degrés quand je me lève. A midi, repas au mess du Transit de la Saharienne. Il fait 37 degrés en plein soleil. On se croirait en été.

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L'après-midi, je déambule "en ville" avec les 3 radios que j'ai connus à El Guerrha (dont je n'ai pas noté les noms). Nous allons visiter le souk, c'est-à-dire le marché. Je fais acquisition d'un couteau-poignard, genre couteau scout, entièrement en métal, sans étui ni gaine mais le marchand me propose de m'en faire une pouvant être portée au ceinturon et à la cheville. Coucher à 20 h 30. Commentaires Ce qui me stupéfait le plus c'est la température... Je n'ai jamais vu un soleil aussi radieux à Noël, aussi bien avec les F.F.I à Roye (Somme) en 44, qu'avec le 4e B.C.P., à Stokach (Allemagne) en 45. Je dois aussi noter que depuis quelques jours je souffre à nouveau

de la "gale du pain". Je croyais cette maladie disparue après mes hospitalisations à Péronne en 1945 et à Constance en 1945: il n'en n'est rien.
Jeudi 26 décembre 1946 Journée de stage entrecoupée, à Il heures, par une entrevue avec le colonel Vigourous, commandant le Territoire des Oasis. Discussion d'abord sur mes grades, dans la Résistance, aux F.F .1., aux Chasseurs, à Rouffach et à l'issue du stage de cette école. Bien que je er sois sergent depuis le 1 décembre 1946 (paraît-il), il me prend exceptionnellement comme brigadier-chef parce que j'ai fait Rouffach. Tous les autres camarades, recrutés en même temps que moi, ont été pris comme Saharien de 1èreOUde 2e classe... Discussion aussi sur mon rengagement. Pour m'envoyer à Tamanrasset, il aurait aimé que je rempile de deux ans. Je refuse. Je ne connais pas du toute la vie saharienne. Finalement, il accepte de m'envoyer pour 10 mois dans ce chef-lieu du Hoggar afin que je réfléchisse. Le soir, je suis invité chez un chef scout d'une troupe musulmane d'Ouargla. C'est un indigène chrétien, prénommé André. Accueil fraternel. Il a pour adjoints des fils de Caïds, qui sont musulmans... et çà marche. Je remarque que la lettre d'Yvonne reçue ce matin est datée du 10 décembre 1946. Commentaires
Le problème de mon rengagement va faire beaucoup plus de vagues que je le supposais. Mais à qui la faute? Pourquoi ma demande de 1944 n'a-t-elle pas été prise en considération?

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