Mémoire de la Russie

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296331648
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MÉMOIRE DE LA RUSSIE
Identité nationale et mémoire collective

MÉMOIRE DE LA RUSSIE
Identité nationale et mémoire collective
Ouvrage coordonné par Jacqueline de Proyart

et Nicolas Zavialoff
<C.E.RC.S.- Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine Michel de Montaigne Bordeaux}

-

- Université

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

@ L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4940-9

Préface

Inviter des "Soviétiques" à l'époque où l'U.R.S.S.

implosait, à partager leurs réflexions avec des collègues
français sur la faculté de mémoire et les faits de mémoire savamment manipulés pendant soixante-dix ans, volontairement mutilés voire évacués du champ de la conscience individuelle et collective, tenait de la gageure. Le pari pris en 1990, dans une ville immortalisée en Russie par le poète Pouchkine put être tenu grâce au concours des universités de Bordeaux II (Laboratoire de neuropsychologie expérimentale du professeur B. Claverie) et Bordeaux III/Michel de Montaigne, de la Maison des Sciences de l'Homme d'Aquitaine, grâce aussi au concours financier de la Maison des Sciences de l'Homme de Paris, grâce à celui du conseil régional d'Aquitaine, à celui enfin de la municipalité de Bordeaux et de l'association BordeauxSaint-Pétersbourg. Que tous en soient ici remerciés. Conçue dans une perspective à la fois transdisciplinaire et humaniste, cette rencontre a pu se dérouler à l'automne 1993, dans les meilleures conditions. Elle fut fructueuse prouvant dès le point de départ que la mémoire de la mémoire était restée vivante, envers et contre tout, au pays des Soviets et qu'était venu le temps du ressouvenir, semence d'avenir. Le recueil d'Actes ici publié en apportera le témoignage. Les communications qui nous sont parvenues sous leur forme définitive ont été regroupées par le comité de rédaction sous trois têtes de chapitre qui correspondent aux trois journées de débat: I - Mémoire, cerveau et corporéité, II - Mémoire, conscience et société, III - Mémoire, conscience et temporalité. Dans son avant-propos, Nicolas Zavialoff rappelle que 9

la notion de mémoire ne peut s'entendre sans sa dimension émotionnelle, passionnelle (passion du monde, passion du temps, passion du vivant). Dans la multiplicité de leurs formes d'expression, et dans l'articulation de la mémoire cérébrale sur le réel, mémoire individuelle et mémoire collective restent étroitement interactives, interdépendantes. Aussi ne faut-il pas négliger la connaissance des mécanismes et fonctions du cerveau pour saisir la complexité du rapport que l'individu entretient avec le monde externe et son milieu interne, la signification des phénomènes de l'oubli et du souvenir, et également la définition de la nature de l'esprit et du vivant. I - Natalia Korsakova présente brièvement l'histoire de la neuropsychologie en Russie en évoquant les deux grandes figures de L. Vygotsky et de A. Luria dont elle précise les orientations actuelles en insistant sur l'attention accordée à l'importance de la mémoire symbolique dans la vie sociale. Ce sont « la littérature et l'art qui conservent la liaison des temps» affirme-t-elle, - une affirmation que la suite du recueil ne manquera pas d'illustrer. Elena Balachova s'attache davantage dans sa communication d'apparence plus technique, aux problèmes posés par les troubles de la mémoire (infantile et adulte) et la nouvelle orientation "ontogénétique" de la neuropsychologie russe. Elle prend bien soin cependant de situer ces recherches dans leur contexte historique et culturel. Ces deux communications nous permettent de suivre plus aisément Hélène Ménégaldo lorsqu'elle retrace de façon exemplaire l'itinéraire douloureux de l'écrivain Mikhaïl

Zochtchenko, « la guerre d'extermination qu'il mène contre son moi », puis sa fragile guérison. Frappé d'amnésie
infantile pour une raison qu'il essaye de retrouver par luimême en mettant au point une méthode d'auto-analyse, il récupère la mémoire de son passé et se restructure en tant que personnalité. Le récit de cette entreprise dans un livre poignant, Avant le lever du soleil, valut à son auteur les foudres de Jdanov et l'exclusion de l'Union des Ecrivains, ce qui revenait à une mort sociale, à un rejet imposé hors de la mémoire collective, épreuves que Zochtchenko ne put surmonter. La synthèsetrès dense de NicolasZavialoff « Mémoire, cerveau et identité russe» opère pour le lecteur la nécessaire liaison entre l'approche des neurosciences et celle des 10

sciences humaines qui se déploie dans la suite du recueil. Situant son propos dans une perspective historique, Nicolas Zavialoff nous montre comment à la fin du XVIII" et au début du XIX" siècles, deux grandes figures représentatives de "l'entité russe", Alexandre Radichtchev, homme des Lumières, lecteur critique de Descartes et Spinoza et le poète Alexandre Pouchkine ont entrevu le rôle dynamique que joue en nous notre mémoire bien davantage tournée vers l'autoconstruction de notre avenir que vers la conservation de notre passé. Nous savons beaucoup mieux aujourd'hui que par son travail de réinterprétation, réévaluation et renouvellement continu de nos souvenirs, notre mémoire (cérébraleet extra-cérébrale)assure « l'unité et la plénitude dynamique de notre personnalité », fonde « la conscience de notre présence au monde », nous enracine dans la mémoire du monde, à commencer par la mémoire de notre monde culturel et social et nous mêle intimement à
« l'aventure du vivant ». D'autre part, l'interrogation de toutes les formes de mémoire mène à une réflexion « sur ce

qui peut transformer dans nos comportements, le fait de mémoire en une valeur en soi (la mémorité), source de notre conscience, de nos connaissances et de nos sentiments» et sur les répercussions morales que peut entraîner la prise en compte de la mémoire comme une valeur fondatrice de notre être. Ces quelques rappels et définitions nous permettent de mieux mesurer l'importance des enjeux que représentent pour tout régime totalitaire le contrôle, la manipulation, la perversion, voire la destruction, la "mankourtisation" (voir plus bas, p.14 et 140) de la mémoire individuelle (biographique, lyrique) et collective (culturelle, sémantique) au long terme (historique) et la création d'une autre mémoire qui serve ses fins. Tenir la mémoire, c'est tenir en son pouvoir l'homme et la société, la nature et la culture, sans échappatoire possible, "pour toujours". Il - Il avait paru normal aux organisateurs de ce colloque qu'en cette ville où une importante communauté d'émigrés russes avait trouvé refuge et conservé la mémoire de la Russie, hommage lui soit rendu lors de la séance d'ouverture, ce que fit M. l'Adjoint au Maire, Dimitri Lavroff. dans son discours de bienvenue. C'est dans ce même esprit que la communication sur
« Les Russes à Capbreton»

a été placée en tête de la

11

deuxième partie de ce recueil, Mémoire, conscience et société. Son auteur, Grigori Bongard-Lévine fait revivre devant nos yeux trois figures illustres, le général Dénikine, le poète Konstantin Balmont et surtout le prosateur Ivan Chmeliov à l'égard duquel le devoir de mémoire imposait réparation pour la calomnie malveillante dont il avait été victime en 1947-48. Lui fait suite l'étude d'un cas concret illustrant la complexité des phénomènes de mémoire et posant le problème difficile des interprétations historiques divergentes en fonction des mémoires culturelles différentes. Spécialiste de l'histoire des relations soviéto-américaines, Alexandre Fursenko a choisi de nous présenter ses conclusions sur l'histoire d'un moment crucial de la guerre froide. Le règlement diplomatique de la crise de Cuba, amorcé à l'ombre des services secrets américains et soviétiques allait à l'encontre des règles et pratiques du ministère des Affaires étrangères de l'U.R.S.S. Mémoires et souvenirs des parties impliquées, diplomates et agents secrets russes et américains, ne concordaient pas. Seule l'ouverture récente des archives du P.C.U.S. et du K.G.B. lui a permis de confronter toutes les sources et de rétablir ainsi dans leur vérité les péripéties du dénouement de cette crise. Le rétablissement de la vérité historique inspire aussi le témoignage provincial de Vladimir Droujinine sur la véritable distribution des forces politiques au début de ce siècle et les moyens de conquête du pouvoir utilisés par les bolcheviks. Ses souvenirs montrent bien comment, dès 1905, la mémoire à venir est un enjeu fondamental. La technique de raccourcissement Irétrécissement de la mémoire individuelle et collective s'y dessine déjà. Petit-fils du célèbre critique littéraire ami de Tourguéniev, Vladimir Droujinine est témoin oculaire des événements de 1917. Il a alors neuf ans. Dans les quelques pages qu'il nous donne sur «Les libéraux contre le tsar et

les bolcheviks », il se souvient de l'enthousiasme mêlé de
naïveté des K. D. (Constitutionnels Démocrates) et la déroute finale du mouvement libéral à laroslavl. Accueillis en camarades de combat au sein de la rédaction du journal libéral édité par son père, les intellectuels bolcheviks sèment la division et s'employent, dès 1905, à imposer leur vision des choses et leur explication, par exemple, de l'affaiblissement de la censure. L'introduction à la source du processus de 12

fixation de la mémoire collective du mythe de "la volonté du prolétariat" victorieuse de tous les obstacles permettra à la petite cohorte des partisans de Lénine de confisquer à leur profit l'élan révolutionnaire des gens de laroslavl et d'évincer des souvenirs collectifs par le non-dit, l'action de la majorité non-bolchevik, au mépris de la vérité historique. La communication de Vladimir Choubkine nous donne le point de vue du sociologue sur l'évolution récente de la société soviétique. Les nombreux sondages effectués en 1990 révèlent l'effondrement moral du peuple russe à la suite de la confiscation de sa mémoire au long terme (d'avant 1917) qui a permis la manipulation de ses comportements, le remodelage de sa conscience collective, sans réussir pour autant à emporter l'approbation des masses pour le comportement de la classe dirigeante. Les « nouveaux créateurs d'histoire» qui se sont succédés pendant la période de la perestroïka ont été eux-mêmes victimes de cette confiscation. Ne disposant que d'une mémoire à court terme (depuis 1917), fragmentaire et dépourvue de fondement solide, les solutions automatiques aux maux du peuple qu'ils préconisaient en s'appuyant sur des expériences étrangères à la culture russe étaient vouées à l'échec. Pour Vladimir Choubkine, le chemin de la renaissance de la Russie passe obligatoirement par une résurrection des valeurs morales et des repères moraux fichés dans l'épaisseur de cette mémoire à long terme qu'il faut rendre au peuple comme on met à jour les couches archéologiques les plus anciennes dans le terreau de l'histoire. Au centre de cette deuxième partie, louri Davydov nous donne le point de vue du philosophe-moraliste sur les trois types de rapport à la mémoire culturelle et historique qui s'affrontent dans la conscience nationale depuis une quinzaine d'années. Son analyse nous éclaire le désarroi moral de la société russe d'aujourd'hui, la complexité de ses réactions. Elle s'appuie sur la problématique de quatre œuvres littéraires qui ont à ses yeux une valeur typologique. Arrêtons-nous sur les deux premières. Le réveil de la mémoire historique et culturelle est au cœur du roman de Tchinguiz Aïtmatov Une journée plus longue qu'un siècle dont la parution en 1980 fit date. L'auteur y affirme courageusement, à l'encontre des thèses officielles, que la mémoire touche à l'essence de l'homme, à son identité, à sa faculté de discerner le bien du mal. La mémoire historique et 13

culturelle d'un homme et d'un peuple équivalent à leur liberté. Si bien que le pire crime commis contre l'homme, le plus horrible est l'amputation de sa mémoire. Pour donner toute sa force à cette horreur, Aïtmatov a recours à une vieille légende kirguize qui nous donne la clef de l'œuvre. Les cruels Juan-Juan pour s'assurer de la docilité de leurs prisonniers de guerre réduits en esclavage entreprennent d'annihiler leur mémoire en leur faisant subir le supplice de la "mankourtisation". Le crâne rasé et recouvert d'une peau de chameau qui va durcir et rétrécir au soleil des steppes, les prisonniers sont exposés à une insolation prolongée qui réduira à l'état de brutes sans mémoire, « prêts à tuer leur mère », ceux qui en réchapperont. Ce seront des "mankourts". Image-choc qui deviendra un nom commun. Le message final du roman était lisible et finalement porteur d'espoir: retrouver à n'importe quel prix, la mémoire amputée, la réouvrir était la condition nécessaire à la reconquête de la liberté et donc de l'identité. Sept ans plus tard, dans Le Billot, Aïtmatov pousse beaucoup plus loin sa

réflexion sur « le mystère onto-logique » qui

«

touche au

théo-logique» de la mémoire libératrice par son appel au repentir réparateur. A la recherche de « bases éthiques communes à toutes les religions », Aîtmatov a une vision "synchronique de l'histoire". Son héros, Abdias Kallistratov, non seulement se remémore la passion du Crucifié qui a pris sur lui le péché du monde, mais ilIa répète, en s'identifiant au Christ souffrant, en se déclarant coresponsable des trafiquants de drogue qui viennent de se faire arrêter. Son « acte de mémoire» prend ainsi dimension d'éternité. D'inspiration trop religieuse, trop exigeante pour beaucoup, l'œuvre fut récusée par la critique. Il était plus facile pour les social»

politiquescomme pour les intellectuelsde parler du « besoin menteuse et seulement « créatrice de jolis mythes»

de mémoire, de se défier d'elle en la déclarant [V. Makanine, aPerte}ou encore de fuir dans « la pensée sur la L pensée» une mémoire jugée trop « terrifiante» [André
Piatigorski. Laphilosophie d'une venelle].

Les communications suivantes viennent compléter en quelque sorte les conclusions fondamentales de Iouri Davydov. En choisissant de travailler sur l'une des œuvres les plus fortes de la période khrouchtchevienne, Jean-Marc Négrignat vient nous rappeler que le Tout passe (1956-1963) 14

de Vassili Grossman (tl964) - l'une des premières contributions à la construction de « la mémoire écrite » publiées en "samizdat" - constitua un véritable « défi vivant» lancé aux arrogantes certitudes des officiers du N.K. V.D.lK.G.B. L'œuvre de remémoration entreprise par Grossman, alors que le fameux discours antistalinien de Khrouchtchev reste totalement inconnu du plus grand nombre, ne se contente pas d'obéir à l'impératif éthique de réparation des souffrances infligées et de formulation de l'indicible. Elle propose à la réflexion des lecteurs une typologie de la

complicité générale, imputable à la « honteuse nature
humaine» sans l'aide de laquelle les bourreaux totalitaires ne pourraient pas faire fonctionner la terreur. « Voix offerte à la mémoire des victimes de l'horreur stalinienne qu'il faut à tout prix sauver de Poubli », le personnage central du récit, témoigne de Pindestructibilité de

l'aspiration humaine à la liberté et de « la pérennité des
valeurs morales au milieu d'un monde docile à un pouvoir

qui a instrumentaliséla morale».

.

Après l'instrumentalisation de la mémoire et l'instrumentalisation de la morale au service du pouvoir totalitaire, Myriam Désert réfléchit, à partir du film cttAbouladzé Le Repentir (1986), sur « l'instrumentalisation politique du repentir» par les héritiers de ce pouvoir, entre 1986 et 1989. Le thème semble d'abord « fertile» à Pintelligentsia qui n'a pas encore renoncé à sa fonction « d'ingénieur des âmes» guidant la société vers un avenir meilleur. Le film connaît un immense succès, mais en réalité il manque son objet car il n'exprime ni ne suscite aucun repentir au sein de l'intelligentsia. Le thème finit par être rejeté non sans avoir opéré une « fission» au sein de la société entre les défenseurs de la mémoire « héroïque» du peuple bâtisseur des plans quinquennaux et maintenant meurtri par l'effondrement de la gloire soviétique et ceux qui exigent de lui un repentir (pour quel péché? ) alors qu'il y a déjà eu rachat de toute faute éventuelle par l'immensité de la souffrance. La dérive du thème a plusieurs conséquences inattendues: elle « exacerbe la conscience nationale et participe au crépuscule de Pintelligentsia dans la société russe d'aujourd'hui. » De nouvelles lignes de rupture apparaissent à l'intérieur du corps social entre les tenants d'une renaissance nationale qui ne pourra s'effectuer que par un 15

retour vers le monde civilisé (l'Europe) en cheminant par une contrition du « mal russe », et ceux qui pensent que cette renaissance doit passer par une exaltation de la grandeur nationale. Néanmoins, conclut Myriam Désert, les discussions qu'a suscitées le thème du repentir ont eu un mérite: « la volonté d'exorciser le passé a fait place à la volonté de l'assumer. » « Collecter les mémoires, dire la mémoire» pour reprendre les derniers mots de Myriam Désert et l'écrire, telle est la finalité de l'association Mémorial dont Sabine Breuillard nous décrit l'activité principale: chercher à établir la vérité sur les répressions en obtenant l'ouverture des archives d'Etat, constituer des fonds d'archives, créer ses propres outils de conservation de la mémoire au profit de tous, faire voter la loi de réhabilitation des prisonniers politiques en 1993. Mais « Mémorial dérange» avec son acharnement à vouloir retrouver noms et visages pour ressusciter les personnes, mettre hors jeu politique les principaux responsables de l'appareil répressif. Trop souvent Mémorial est pris de vitesse par les autorités locales qui tentent une nouvelle captation de la mémoire en organisant
« des cérémoniesdu rien, simulacrede repentir» permettant d'entretenir une « mémoire molle », affadissante, faussement

apaisante. Comment revient-on à soi de l'amnésie collective, du mensonge généralisé, se demande Georges Nivat dans une communication où l'expérience soviétique, replacée dans une histoire générale du mensonge, est analysée comme l'une des manifestations du totalitarisme, mais non la seule. "L'instrumentalisation de la langue" - un autre emploi de l'outil d'asservissement totalitaire - retient son attention. "Novlangue" orwellienne ou "langue de bois" soviétique piègent les mots, manipulent mémoire et vérité, forcent les sujets de l'état totalitaire à s'autoréprimer (donc à se mentir à eux-mêmes), à participer sans réticence à la construction d'un mythe hors mémoire historique, dans l'automutilation et la connivence avec l'imposture. Malgré leur sévérité, - Georges Nivat ne craint pas de qualifier de« tortueuses », «pathologiques» les voies du retour à la vérité en Russie ses observations n'aboutissent pas à une conclusion négative, bien au contraire. Les « pépites de la mémoire» transmises par les survivants de l'horreur gardaient toutes leurs facultés de ressusciter celui qui en devenait le 16

dépositaire ou qui les découvrait. En le raccrochant au passé, elles l'aidaient à retrouver« les coordonnées de la vérité et du mensonge», à résister à la violence de ceux qui se targuaient d'obtenir la mutation de l'homme ancien naturel. Contre toute attente, le « minuscule corps» de la dissidence au sein du « monolithe» soviétique a témoigné des capacités de résistance du « for intérieur» de l'homme, de même qu'a résisté le langage naturel qui a repris corps dès l'implosion du régime. Pour Georges Nivat, la Russie sort assurément déconcertant» . III - En exergue à la troisième partie de ce recueil, Mémoire, conscience et temporalité, le lecteur trouvera les réflexions non dénuées d'humour d'un traductologue. Pour Guy Verret, les deux systèmes de représentation de la mémoire, le russe et le français, sont « également cohérents» ; mais ils ne coïncident pas. Contrairement au français qui accentue la référence au corps, la langue russe a développé dans la fidélité à la vieille racine indo-européenne men l'expression d'une mémoire identitaire, toujours significative de l'être profond. « La langue et la littérature ont été au XVIIIesiècle le lieu privilégié de la conquête de la mémoire », nous dit Jean Breuillard en nous présentant la double démarche, des « poètes linguistes », Kantemir, Trediakovski, Lomonossov et Soumarokov : « se souvenir et feindre d'oublier ». Enfants de la« nouvelle Russie» pétrovienne, ces introducteurs des « Lumières» se veulent ses « nouveaux écrivains» introduisant par là la notion de « rupture» dans la tradition holistique russe. Ils vont jusqu'à nier le passé littéraire de la Russie, tout en rejoignant le mouvement européen qui tente de retrouver la mémoire d'un peuple dans l'histoire de sa langue. L'antiquité d'une langue est gage de force et de grandeur pour l'avenir. Investie d'un rôle "essentiel", la qui relève le plus souvent du fantasme» - fournit la clé. Sans qu'il y ait contradiction à leurs yeux, ces mêmes écrivains, fondateurs du classicisme russe, annexent toute la mémoire littéraire européenne depuis l'antiquité gréco-latine en présentant leur propre œuvre comme son point d'aboutissement. Ils entendent confirmer de la sorte que la Russie est bien entrée dans une nouvelle période de son 17

de son propre mouvement d'un « long mensonge

langue devient ainsi « l'archive centrale de la mémoire nationale» dont l'étymologie - « une étymologie du désir

histoire littéraire. La réflexion sur la notion de période va connaître un grand succès au XIXcsiècle. Elle subira une réévaluation radicale avec la mise en place du carcan stalinien du réalisme socialiste au début des années 30 de ce siècle. C'est moins la notion de rupture que celle d'étape sur la voix du communisme qui constitue désormais une conquête. Les écrivains sont appelés à réapprécier en ce sens la période culturelle pendant laquelle s'est déroulée leur jeunesse. Une lecture rapprochée des Mémoires d'André Biély et du roman de Gorki, La vie de Klim Samguine révèle « des ressemblances inattendues» qui servent de point de départ à l'analyse d'Ilia Serman. Ces deux écrivains éprouvent le même souci de discréditer les acteurs de toute la vie spirituelle d'avant 1917 à l'exception des bolcheviks. L'un et l'autre ont voulu montrer leur propre cheminement de "l'Âge d'argent" vers le marxisme-léninisme. Biély n'a convaincu personne et ne convainc pas davantage Ilia Serman. En revanche, les contradictions internes de Gorki et les faiblesses que lui ont reprochées les critiques staliniens témoignent aujourd'hui à la relecture de la « modernité étonnante» de son livre. En effet et quoi qu'il en ait dit, « Gorki ne montre pas du tout dans La vie de Klim Samguine, le développement des idées bolcheviques mais ce à quoi pensaient et ce dont vivaient les différentes couches de la société avant 1914. » Avec ses types de « bolcheviks qui courent cent verstes en avant de l'histoire» et qui ont mené le

pays dans une « impasse », une fois arrivés au pouvoir, avec
son intellectuel à lunettes, « héros de son temps» doué d'une pensée libre et d'une conscience réflexive, le livre de souvenirs de Gorki a une valeur prophétique. Il « apparaît aujourd'hui, abstraction faite des faits historiques, comme un miroir du jour présent de la vie russe. » Les trois communications suivantes traitent du rapport entre la mémoire et l'art. Héritier spirituel du symboliste Viatcheslav Ivanov

pour qui « la mémoire libère et l'oubli asservit », en même
temps que lecteur attentif de Bergson, comme le sera Pasternak, Ossip Mandelstam est sans doute le poète qui, à

l'époque « de la nuit soviétique », a le plus réfléchi aux
rapports entre le fonctionnement de la mémoire, son revers l'amnésie et les mécanismes de l'agencement des mots au sein de l'acte créateur. Au début de sa carrière poétique, l'acte 18

de remémoration est instrument de prise sur le temps dont il faut témoigner en en saisissant les aspects contradictoires. nous dit Sophie Ollivier. Le souci de conserver la mémoire culturelle européenne est alors prépondérant. C'est l'image mythologique qui permet au poète d'exprimer son angoisse en liant le passé au présent révolutionnaire et au futur menaçant. Le recours au mythe est véhicule de la liberté personnelle. tandis que le poète est habité par « la peur d'oubli el' le mot ». conscient que «la perte du verbe serait fatale à la Russie. » Puis. peu à peu naît en lui un besoin de retrouver la mémoire métaphysique. la nostalgie du silence créateur. L'image mythologique laisse la place à une image intérieure, d'abord balbutiante. mais le poète finira par

percevoir le mot au milieu de ces balbutiements. Un « mot
vivant» qui sera soumis à toutes sortes de tribulations et de menaces, celle. extérieure de l'Etat et celle. intérieure de l'amnésie. Seul ce mot poétique est capable de restituer la mobilité de la vie. Lui seul permet au poète de se libérer du « fardeau des souvenirs» et de lier entre eUes les trois dimensions du temps. que la mémoire poétique manipule. A partir de 1921,le poète redoute plus que jamais de« perdre le mot ». Il médite avec angoisse sur le rôle de la mémoire métaphysique, culturelle et personnelle dans l'acte créateur. A « l'époque du silence forcé », Mandelstam a acquis l'intime conviction que « le souvenir d'un siècle brisé sera conservé grâce à la parole poétique» tandis que le temps est désormais venu pour lui de chercher à« capter l'inaccessible». Le souvenir de la brisure du siècle et des « années hors du temps» qui lui ont fait suite emplit l'épopée lyrique du Docteur Jivago que Boris Pasternak commence à écrire quand les répressions jdanoviennes veulent faire revenir les temps du "silence forcé". L'originalité de cette œuvre n'est pas d'être un nouveau roman historique au sens habituel du terme. mais une combinaison sciemment risquée de narration historique et de lyrisme. nous dit Hélène Pasternak. Lyrisme et histoire avaient pourtant constitué deux a-priori. deux absolus. deux pôles s'excluant l'un l'autre dans le champ magnétique de la conscience. estimait Pasternak dans son

article futuriste « La coupe noire ». L'irruption en force de
l'histoire dans l'espace lyrique du poète et donc. dans sa mémoire lyrique pendant l'été 1911. bouleverse leurs rapports. De l'interminable hiver fait de trois hivers fondus en un seul (1917-1920). date pour lui la perte de la mémoire 19

collective. Le lyrisme a dès lors pour mission de conserver cette mémoire et, en même temps que son intégrité, sa propre identité créatrice. Il lui reviendra le devoir que le poète assumera au bout d'une lente évolution, de forcer par la
.

puissance véridique et « non frauduleuse» de son chant le
cours dévié de l'histoire de son peuple à revenir dans son lit naturel, c'est-à-dire à sa mémoire et très précisément, à sa mémoire chrétienne. Eugène Pasternak réfléchit davantage pour sa part aux implications philosophiques de l'abolition de la distance un

moment posée dans « La Coupe noire» entre histoire et
mémoire lyrique. L'idée que « l'esprit humain» n'a d'autre habitacle que essais de Pasternak. L'artiste ne conçoit que dans ce
« le monde une seconde fois créé », remonte aux premiers « deuxième univers », monde dont « la mémoire est le

fondement» et rendu autonome selon les lois de la mémoire et de l'oubli « nécessaire» à la germination du vécu subjectif. Le superflu qui gênerait le travail d'écriture en cours est refoulé, mais « le grain enfoui en terre» ne se perd jamais chez Pasternak. Le passé figure toujours dans le présent et continue de vivre avec lui alimentant la chaîne d'« images confondues» et récurrentes tout au long de son œuvre. « Le monde de la mémoire commune de l'humanité» - principalement culturelle - dont l'autre nom est

1'histoire, est également constitutif de ce « deuxième

univers» que « l'homme a édifié en réponse au phénomène de la mort, à l'aide des phénomènes du temps et de la mémoire» qui pour Pasternak« annonce l'immortalité de la VIe ». Marina Tsvetaeva et Anna Akhmatova, les deux

poétesses amies de Boris Pasternak, partagent avec lui « la
perception tragique» de la temporalité et nous livre au fil de leurs plus beaux poèmes « la mémoire de leur âme» entièrement projetée vers l'avenir, nous dit Véronique Lossky. Elles « chantent, célèbrent, crient en mots uniques, irremplaçables », mais aussi « tout simples» la douleur de leur temps, « ce temps sans mémoire d'un XXe siècle assaSSin» . Ce combat à mort mené par les idéologues du totalitarisme contre le passé et tous ceux qui refusent de se soumettre à l'amnésie forcée, que ce soient les écrivains dont ce colloque espère avoir honoré la mémoire ou le peuple resté 20

fidèle à l'orthodoxie, avait été prédit par l'écrivain visionnaire du XIXesiècle, Fiodor Dostoïevski. La communication de Boris Tarassov met en valeur la place fondamentale que tient la mémoire historique dans l'anthropologie christocentrique de Dostoïevski. Intermédiaire entre le monde contemporain et l'éternité, dépositaire du souvenir de la Première image et des valeurs immuables, la mémoire historique n'est pas seulement, selon Dostoïevski, unificatrice de la personne humaine et donneuse de sens, elle est pour l'homme l'instrument privilégié de la connaissance et de la compréhension de la réalité. Mais si les Netchaev, Chigaliov, Lebezniatnikov, Krasotkine et leur postérité politique devenaient suffisamment puissants pour

imposer l'éducation d'un « homme nouveau» amputé de sa
mémoire initiale, et décider que la société qu'ils contrôlent devra rejeter son passé et en avoir honte, le « lien qui rattache l'homme à l'homme» serait détruit, les frontières de l'être réduites aux mathématiques. Individus et peuples ne seraient plus alors que des « souris à la conscience accrue », dociles à souhait. Ainsi, un siècle avant sa formulation par l'appel à la légende kirguize chère à Aïtmatov, nous trouvons chez Dostoïevski le concept de l'homme à l'esprit raccourci, robotisé, "mankourtisé". « Ceux qui nous résisteront, nous les rejetterons» avait clamé un héros de Dostoïevski. Et c'est bien dans cette exclusion subtile ou grossière du banquet des dieux au pouvoir pendant soixante-dix ans, dans la relégation sous toutes ses formes proches ou lointaines, ouvertement ou sournoisement cruelles qu'a vécu une bonne partie du "nouveau" peuple soviétique. Mais malgré tous les "mécanismes de blocage" mis au point par les héritiers des "nihilistes" et leur volonté de destruction, la mémoire historique et culturelle du peuple russe a résisté. Force motrice du vivant, elle remonte des profondeurs comme ces surgeons printaniers qui rejaillissent inlassablement des vieilles racines que l'on croyait mortes. Nous touchons ici au plus intime de la relation entre

l'identité de l'homme ou d'un peuple avec sa mémoire, à
cette dimension eschatologique de la mémoire constitutive de l'être qui sans cesse relie le passé qu'on ne peut gommer à un « déjà» tendu vers le « pas encore », nous dit Nicolas Lossky. Son exposé nous invite à réfléchir sur « l'eschatologie déjà présente» dans l'expérience liturgique 21

chrétienne qui pendant de nombreuses décennies, rappelonsle, ne put être vécue que de manière infinitésimale dans quelques milliers d'églises à travers toute l'U.R.S.S. Au cœur de la célébration liturgique qui est rencontre du temps avec l'éternité que nous devrions concevoir comme une « contemporanéité» et non comme l'au-delà des temps, agit une mémoire « toujours active ». Cette mémoire n'est pas simple commémoraison d'un événement passé, mais anamnèse "actualisante" du don total et permanent de soi du Fils-de Dieu-Fils de l'Homme, école de vie, source d'espérance, appel à l'amour et à la repentance, présence éternelle de Celui qui récapitule en lui les temps comme toutes choses, et doit devenir Tout en tous. Contre toute attente, la raréfaction des célébrations liturgiques « école de vie », n'a pas épuisé la résistance déconcertante de ce que Guélian Prokhorov appelle la « mémoire génétique» du peuple russe appuyée sur la tradition vécue d'un « amour ethnogénétique pour le Christ », le « culte du Dieu incarné et de l'éternité dans le temps ». Guélian Prokhorov, fin connaisseur des traditions de l'ancienne Russie, a eu le bonheur de recueillir tout récemment les souvenirs de deux fils spirituels d'un très saint homme mort en 1973, à l'âge de quatre-vingt-treize ans. Fiodor Sokolov était un simple paysan totalement illettré, mais doué d'une immense bonté et d'une mémoire prodigieuse qui lui avait permis de retenir presque par cœur les quatre Evangiles, le psautier et les livres sapientiaux. Les extraits les plus significatifs de ces deux séries de souvenirs sont présentés ici pour la première fois au lecteur français. Comme le souligne Guélian Prokhorov, ces deux "vies" s'inscrivent dans le genre hagiographique du "modèle de vie" si fécond dans la Russie du Moyen Age et dont on aurait pu croire que sa fonction naturelle était épuisée et sa finalité dérisoire au pays qui avait érigé l'athéisme en religion d'Etat. Fiodor Sokolov est né en terre hésychaste, non loin du grand monastère du lac Blanc fondé par st Cyrille en 1397 et dans lequel st Nil vécut ses premières années de vie monastique avant de fonder son propre ermitage dans la vallée de la Sora. Sans le savoir, Fiodor est pétri de cette tradition spirituelle, comme le sont du reste ses hagiographes qui relèvent soigneusement dans sa vie les étapes caractéristiques de l'avancement en sainteté en y mêlant 22

harmonieusement des réminiscences de la tradition orale de l'épos populaire (le don du breuvage fortifiant au moment de l'envoi en mission, Paf exemple). Guidé Paf l'Esprit, Fiodor reproduit en Padaptant à sa condition de laIc pris dans la tourmente révolutionnaire le modèle de vie des "saints pères". En 1918, alors qu'il travaille à la fenaison, «plongé dans la pensée de Dieu », il reçoit l'illumination qui renouvelle l'être tout entier. Il entend l'appel à être témoin et confesseur de la foi: « Va et enseigne la parole de Dieu» devient Paxe de sa vie. Il est animé d'une compassion à toute épreuve. Son discernement est hors du commun. Il met le doigt sur les souffrances de l'âme et du corps, guérit ou pour le moins apaise les unes et les autres. Sa prière et ses jeOnes sont efficaces, sa piété communicative. Il est persécuté pour sa foi comme tant d'autres et meurt aveugle, au moment le plus pesant de l'oppression brejnevienne, à la veille de l'exil de Soljenitsyne. Son ultime et unique recommandation est un

devoir de mémoire: oublierez tout. »

« Ne m'oubliez pas, sinon vous

Reprenant une remarque d'A. Méréjinskaïa, déjà évoquée au début de ce recueil par Natalia Korsakova, Prokhorov conclut son exposé en insistant sur « la faculté salvatrice» de la mémoire génétique qui a finalement empêché dans la conscience populaire la destruction de l'espérance et de l'amour de charité. « Etirant le présent, fortifiant le temps, elle a interdit la rupture de la liaison des temps avec l'éternité. » Il nous reste à conclure la présentation de ce recueil où l'amour de la Russie de toujours s'affirme avec autant de force que la vivacité de sa mémoire. Il nous apparaît que la résistance du "for intérieur" de Phomme, de son irréductible liberté à l'amnésie historique imposée, le lent réveil de la conscience, la recherche tâtonnante de la Première image, de la mémoire initiale autant qu'eschatologique et salvatrice auront écrit avec des larmes de sang dans le livre de vie de l'humanité, l'une des pages les plus poignantes, mais aussi les plus tragiquement belles de l'éternelle aventure de l'Espri t.
JACQUEUNE ΠPROYARr (Bordeaux)

23

Avant-propos

Ce recueil de textes est l'expression écrite du contenu d'un colloque qui s'est tenu en novembre 1993 à Bordeaux et

qui avait pour thème « Les nouvelles réflexions sur la

mémoire en Russie ». Ces Actes, par leur analyse plurielle et nuancée des processus mnésiques, nous autorisent à confronter au moins deux points de vue sur la mémoire de la Russie, surtout lorsqu'il s'agit de discuter la notion de finalité et de définir la mémoire intiale, la nature, la vie: en effet, à la recherche de la « Première image» (voir B. Tarassov, p. 259) on peut opposer, non pas une autre forme de totalitarisme, mais la recherche (scientifique) d'une première image inachevée, imparfaite du vivant qui revivifie et construit au travers du temps sa propre mémoire. Comment ordonner des interventions remaniées ou non après le colloque, si ce n'est en les regroupant selon des analyses qui, renvoyant plus ou moins explicitement aux disciplines représentées, reflètent à vrai dire la mise en relief de telle ou telle composante du concept (particulièrement complexe) de mémoire: ceci peut se traduire par la prise en considération des rapports entre mémoire et cerveau, mémoire et histoire, mémoire et propre conscience du sujet, mémoire et société, mémoire et temporalité... L'ensemble privilégie certains temps forts de I'histoire de la pensée russe. En ces temps présents de crise, la Russie est en quelque sorte, selon la formule consacrée et banale, à la recherche de son identité. Cette notion qu'on pourrait interpréter comme une sorte d'appartenance à une "collectivité nationale" ou à une "terre" est liée à l'idée de permanence: or le concept de "permanence" envisagé à travers le temps et le changement ne s'impose pas de luimême. Dans le jeu des mouvements et des assimilations de populations, des déplacement des frontières, des
transformations politiques et socioculturelles

et restaurations

-

-

révolutions

c'est la mémoire qui est sollicitée pour 27

rejeter ou retrouver ou encore créer des repères: la continuité des existences, au sens collectif ou individuel (l'un n'allant pas sans l'autre sur le plan bioculturel) trouve son explication dans ce va-et-vient entre le stable et l'instable, dans le processus d'une mémoire en construction et reconstruction. Pour comprendre une réalité en pleine mutation, déstabilisée, voire se désagrégeant, pour la conceptualiser dans sa profonde personnalité, il reviendrait à la Russie de s'interroger sans concession sur la notion de mémoire "russe" : comment y procéder, si ce n'est en dépassant ou renouvelant des critères et des références d'identification qui ont prévalu pendant des siècles ou des décennies et qui souvent n'ont pas été sans conséquences cruelles. L'un des résultats de l'instabilité présente est la part croissante d'exclusion tributaire, entre autres, de l'absence d'investissements productifs et sociaux. Dans ces formes de démocratie représentative ou participative hésitantes, il ne saurait être facile d'entrevoir de nos jours un socle ou lien social qui pourraient être définis, au travers des confrontations des corps et des cerveaux, comme une sorte de réappropriation apaisée du temps, de la mémoire. Il ne s'agit pas ici de la seule définition politique de la nation dans son rapport au peuple, mais de la prise en compte d'une entité telle que se pose la question du droit pour chacun au partage équitable du temps et de la vie, la question encore de la présence, de la trace de chaque individu dans un ensemble culturel polymorphe qui ne répondrait pas simplement aux incantations morales et politiques, liées à une seule dimension du passé ou d'un avenir incertain. L'insistance qui caractérise la réintégration, dans le temps présent, d'un passé culturel - en particulier religieux ou mysticorévolutionnaire - n'est pas sans poser de problèmes, dès lors que l'on s'interroge sur la nature de la "liberté" soudainement recouvrée par rapport à I'histoire encore si proche et aux penchants et désirs intimes si fortement contraints par les différentes formes de survie. On peut se poser la question de savoir dans quelle mesure la pensée russe a intégré une réflexion sur les passions, tant il apparaît que la mise en œuvre au XIXesiècle des "bons sentiments" et, au XXe, de la logique léniniste excluant tout sentiment, toute négation sceptique au seul profit de la négation dialectique (toutes choses déjà suggérées par Hegel), a conduit à des conclusions parfois quelque peu 28

rapides et définitives quant à la complexité de la nature humaine. Parler de passions n'est pas fortuit, car la notion de mémoire ne peut s~entendre sans sa dimension émotionnelle. En effet, le phénomène de mémoire repose non seulement sur le traitement des informations relativement à des objets/des événements, mais il englobe des processus d'évaluation au niveau de l'enregistrement, du stockage et de la restitution de ces informations; la question est de déterminer les critères et les niveaux de jugement, la préservation dans la culture d'une sensibilité (sociale et organique), ce par quoi on pourra comprendre un certain rapport à la souffrance, à la violence, à la peur. En outre, la réflexion sur la nature des émotions conduit à la définition de valeurs qui, directement ou indirectement, contribuent à la détermination du droit: celuici situe la façon de concevoir une nation et ses citoyens. Aussi pour appréhender l'espace de ce volume consacré au problème de la mémoire en Russie, conviendrait-il de cerner la spécificité première de cette faculté. Du point de vue de la conceptualisation de cette faculté, nous sommes en présence d'un phénomène, certes diffus et complexe, mais néanmoins analysable, quand bien même apparaissent, relativement aux fonctions cérébrales et extra-cérébrales et au regard de la notion d'histoire, des définitions et des préoccupations indécises. La psychologie, la philosophie, la neuropsychologie, la littérature ou I'histoire mettent en évidence des formes d'expression multiples de la mémoire. Nous pouvons en l'occurrence en retenir deux: elles correspondent aux concepts de mémoire individuelle et de mémoire collective. Ces dénominations particulières peuvent donner l'illusion d'une séparation des phénomènes. En fait, c'est l'interaction, l'interdépendance de ces deux formes que met en avant l'analyse des phénomènes mnésiques au niveau des activités cérébrales. Il reviendrait, par exemple, à I'historien qui privilégierait l'étude de la mémoire collective, de ne pas perdre de vue les propriétés et le rôle de la mémoire individuelle, considérée sous l'angle neuropsychologique. Il reviendrait aussi au neuropsychologue, focalisant son attention sur la mémoire cérébrale, d'articuler la définition de cette dernière sur le réel, le monde externe: celui-ci peut être envisagé dans ses grandes lignes et structures, mais il peut tout aussi bien être considéré comme source d'impressions, de faits dont les liens seraient perçus, en l'occurrence, par 29

des poètes, pour leur permettre de témoigner à leur façon d'un paysage intérieur, de suggérer le monde des possibles à partir d'intuition, de rêve, de mytho-poésie, d'émotions en attente d'idées explicites, d'explications, de vérifications détrompant l'illusion. A propos d'une approche interdisciplinaire, on peut déjà évoquer le nom du psychiatre russe S. S. Korsakoff qui en 1889 publiait dans la RevUI! hilosophiqUl!de la France et p de l'étranger son « Etude médico-psychologique sur une forme des maladies de la mémoire» et citer aussi le nom du psychologue L. S. Vygotsky qui (en 1916) rédigea ses premiers écrits sur des thèmes littéraires et entreprit des études de médecine dans les dernières années de sa vie. La connaissance des mécanismes et fonctions du cerveau révèle en partie la nature du rapport que l'individu entretient avec le monde externe et le milieu interne (le corps "biologique"). La référence ou non à ce dernier, à sa fragilité témoigne d'une histoire de la pensée russe, où l'on trouve trace, par exemple au XXe siècle, d'un déterminisme mécaniste ou d'un déterminisme sociologique (matérialistehistorique ou métaphysique) qui n'ont su préciser la nature de ce rapport. Ce rapport complexe peut aider à comprendre les phénomènes de l'oubli ou du souvenir: une mémoire peut être revivifiée et laisser apparaître des « particularités importantes» qui « se cachent sous la terre et ici, invisibles, continuent leur existence pour être découvertes, le jour où les circonstances historiques changent. » (Voir N. Korsakova dans cet ouvrage). Il ne revient pas qu'aux Russes de chercher et définir leur identité. On peut déjà voir si les mots russes et leurs significations relatifs à la mémoire présentent des spécificités par rapport aux mots français. La "mémoire" des mots relatifs au concept de mémoire, par le rapprochement qu'on peut faire des significations des racines ou de certaines expressions, ne témoigne-t-elle pas pour chacune des deux langues d'un dispositif mental différent? Y a-t-il dans cette confrontation entre intervenants russes et non-russes une discordance, un certain décalage, en particulier lorsqu'il s'agit d'en appeler aux fondements d'une morale ou d'un retour à l'ordre moral jugés indispensables par certains? Des regards extérieurs (européens), avec plus ou moins de recul, prennent à témoin des créateurs et des acteurs dans la réalité russe ("officielle" ou commune, dissidente ou exilée). Des 30

Russes cherchent ou proposent des explications, des expériences-témoignages, des fondements, en redoutant de ressembler dans une certaine mesure à des mankourts - ces hommes-esclaves sans mémoire (V. Davydov dans cet ouvrage p. 140) ou en privilégiant des repères d'antan, sans oser trop voir et reconnaître un mouvement qui traverse et dépasse ces mêmes repères. Au niveau individuel, comme au niveau collectif, la mémoire est sélective, mais on ne peut rendre réellement compte de son contenu dynamique et de son efficacité que lorsque se manifestent les états de conscience qui, en mettant à distance le monde et le temps, les dédoublent en faisant valoir la passion du monde - passion du temps, passion du vivant. La réponse à la question de l'enracinement des pensées et de l'émotion des individus faisant communauté est peut-être celle qui saura lier au mieux la mémoires "lyrique" et la mémoire "collective". Au travers des considérations assez générales requises par le genre de cet ouvrage affleure la question complexe de la définition de la mémoire (au plan rétrospectif ou prospectif) considérée soit comme système à développement fermé avec finalisme, soit comme système à développement ouvert sans finalisme. L'approche historique, qu'elle s'intéresse aux mentalités, aux cultures, au jeu des classes sociales, qu'elle propose des modèles d'interprétation, peut fort bien intégrer dans la mémoire du monde la présence unique du sujet plus ou moins conscient de cette passion, de sa propre mémoire, à travers le sentiment agréable de continuité, à travers la pesanteur de certains souvenirs, à travers la question des origines ou le désir de trace: les subtilités des paroles singulières tapies dans les archives sont riches d'inflexions qui sont les interprètes de la chair et non pas conscience-reflet de la substance des Dieux ou conscience-reflet de la matière inerte (le néant de la conscience). Ces inflexions des voix sont à même de contredire une Histoire qui se construit contre la mémoire revendiquant inexorablement et réellement le partage du temps. Que peut-il alors advenir des "mémoires" que l'on place ou que l'on veut placer hors du temps vécu, hors du monde vécu, dans 1'« âme du monde» de Démocrite ou dans la mémoire des et de leurs "élus" ? Ne seraient-elles pas vraiment exclusivement dans l'histoire des états sensibles de tous les corps, en participant elles-mêmes à la construction et reconstruction de ce monde et de ce temps 31

qui se suffisent à eux-mêmes, qui n'existent que par et dans leur existence en cours de réalisation et de transformation continues, indéfinies? Et pourquoi ne parlerait-on pas d'une mémoire initiale, d'une première image qui se révéleraient imparfaites mais seraient à même par elles-mêmes de prendre conscience de cet état de fait et de ressentir un agrément d'être toujours réinventé ? D'où viendrait -il donc ce "don reçu" dont la compréhension par chacun ferait le lien des espaces et des temps socio-géographiques ? A travers les multiples expériences de la pensée et de l'émotion, la mémoire de la Russie et des Russes, par sa richesse plurielle et originale, ici même exprimée, se fond dans la mémoire du vivant, dans l'aventure du vivant vivant de nature non-surnaturelle, d'où émerge l'esprit de I'homme face à la mesure du temps, ce par quoi ce vivant, dans sa diversité, se trouve face à lui-même pour se comprendre et évaluer sa propre évolution.
NICOLAS ZA VIALOFF (BooJeaux)

32

PREMIER PARfIE

Mémoire,

cerveau

et

corporéité

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