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MEMOIRE ET IMAGINAIRE DE LA FRANCE EN AMERIQUE LATINE

De
216 pages
A travers l'étude des célébrations du 14 juillet dans les états d'Amérique latine entre 1939 et 1945, l'auteur analyse les caractères de persistance, de dépréciation et d'éventuel renouvellement des références à la terre des Lumières et aux valeurs issues de la Révolution française. Dans le cadre du déni des principes républicains par le régime de Vichy, cette fête du 14 juillet, politiquement symbolique, constitue ainsi un observatoire pertinent des processus d'organisation politique et de l'évolution des systèmes de référence identitaire.
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Mémoire et imaginaire de la France en Amérique latine

La commémoration
1939-1945

du 14-Juillet

@ L' Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-8764-5

Denis ROLLAND

Mémoire et imaginaire de la France en Amérique latine

La commémoration du 14-Juillet 1939-1945

Ouvrage publié avec le concours du

CHRISCO, université de Rennes 2

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Collection Recherches et Documents -Amériques latines dirigée par Denis Rolland, Pierre Ragon Joëlle Chassin et Idelette Muzart Fonseca dos Santos

Dernières parutions

CENTRE D'ETUDES SUR LE BRESIL, Matériaux pour une histoire culturelle du Brésil, 1999. RIBARD Franck, Le camavall10ir de Bahia, 1999. ZAPATA M6nica, L'œuvre romanesque de Manuel Puig, 1999. ROJAS Paz B., ESPINOZA Victor c., URQUIET A Julia O., SOTO Heman H. Pinochet face à la justice espagnole, 1999. CHEVS, Enfants de la guerre civile espagnole, 1999. GRESLE-POULIGNY Dominique, Un plan pour Mexico-

Tenochtitlan, 1999.

A la mémoire de René Girault, aux amis et étudiants qui l'ont entouré.

« Le lieu de mémoire suppose d'entrée de jeu, l'enfourchement de deux ordres de réalités: une réalité tangible et saisissable, parfois matérielle, parfois moins, inscrite dans l'espace, le temps, le langage, la tradition, et une réalité purement symbolique, porteuse d'une histoire ».
Pierre Nora. «Cornrnent écrire ['histoire de France». Les lieux de mémoire, ID, Les France, 1 Conflits et partages. Paris, 1992. p.20.

Du même auteur:
La crise du modèle français en Amérique latine, 2000. Louis Jouvet et le théâtre de l'Athénée, 1939-1945, L'Harmattan, 2000. Vichy et la France libre au Mexique, Guerre, cultures et propagandes, Publications de la Sorbonne-IHEAL-L' Harmattan, 1988. Guia de las Organizaciones internacionales-América latina, Fondo de Cultura Econ6mica, Madrid-México, 1986. Guide des organisations illtemationales et de leurs publications, Amérique latine, Publications de la Sorbonne-L' Harmattan, 1984.

En coordinatio1l : Le Brésil, l'Europe et les équilibres intemationaux, XVIe-XXe S., PUPS, 1999 (avec K. de Queir6s Mattoso et I. Muzart). Matériaux pour une histoire culturelle du Brésil, L'Harmattan, 1999 (avec K. de Queir6s Mattoso et I. Muzart). Le Brésil et le monde, Pour une histoire des relations internationales des puissances émergentes, L'Harmattan, 1998. L'Amérique latine et les modèles européens, Maison des Pays ibériques - CNRS / L'Harmattan, 1998 (avec G. Lomné & F. Martinez). Esclavages: Histoire d'une diversité, L'Harmattan, 1998 (avec K. de Queir6s Mattoso et I. Muzart). Naissance du Brésil modeme, Publications de l'université de Paris-Sorbonne, 1998 (avec K. de Queir6s Mattoso et I. Muzart). Mémoires et idelltités au Brésil, L'Harmattan, Publications de l'université de Paris-Sorbonne, 1997 (avec K. de Queir6s Mattoso et J. Muzart). Les femmes dans la ville, un dialogue franco-brésilien, Publications de l'université de Paris-Sorbonne, 1997 (avec K. de Queir6s Mattoso et I. Muzart). Les ONG françaises et l'Amérique latine, Guide, (MRlAE-DESS coopération développement), L'Harmattan, 1997. Amérique latine, état des lieux et entretiens, (MRJAE-DESS coopération développement), L'Harmattan, 1996. Tourisme et Caraïbes (MRIAE-DESS coopération développement), L'Harmattan, 1995. Contributions à ouvrages collectifs: Le Paris des étrangers depuis 1945 (P. Milza, A. Marès éd.), Publications de la Sorbonne. Italiens et Espagnols en France (P. Milza, D. Péchanski éd.), CNRS-IHTPL'Harmattan. Roger Caillois, Cahiers de Chronos, La Différence. Transports et commerce en Amérique latine (p. Mauro éd.), L'Harmattan.

Sommaire

Introduction Prenùère partie Les 14.Juillet de la ur République Chapitre 1. Le 14-Juillet en France Chapitre 2. Le 14-Juillet en Amérique latine Deuxième partie. Les publics de la fête nationale: l'exercice imposé d'un lieu de mémoire Chapitre 1. Deux objectifs internes: Français d'Amérique latine et Libano-Syriens Chapitre 2. Les médiateurs et leur charge Chapitre 3. Deux objectifs externes: Latino-Américains et «étrangers» Troisième partie Champagne! Des rituels peu variés Chapitre 1. Mondaine toujours, festive parfois Chapitre 2. Des variantes conjoncturelles Chapitre 3. Des rituels «externes» pour une journée de manifestations exceptionnelles Chapitre 4. Un objectif ritualisé: l'évaluation de la presse Quatrième partie. Un rappel incantatoire peu réinvesti de sens Chapitre 1. Asseoir l'évidence d'un lien politique: de l'histoire à la politique Chapitre 2. Le flou d'un rappel idéologique Conclusion Sources Bibliographie Table détaillée

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ABRÉVIATIONS

UTILISÉES POUR LES CITATIONS DE SOURCES

Fonds d'archives: AMAE : ministère des Affaires étrangères - Paris. AMAE - N : ministère des Affaires étrangères - Nantes. AMRE-A : ministère argentin des Relations extérieures, Buenos Aires. BNF-ASP : Bibliothèque nationale de France, section des arts du spectacle Paris. FJ: fonds Louis Jouvet. FG: fonds Abel Gance CPDOCIFGV, OA : Fundaçiio Getulio Vargas, Acervo CPDOC, Rio de Janeiro, Fonds Oswaldo Aranha. FRUS : Foreign Relations of the United States Washington, source publiée.
MAE-E : Ministerio de Asul!tos Exteriores

- Madrid.

-

MRE-B : ministère brésilien des Relations extérieures NAW : National Archives - Washington
P AAA : Affaires étrangères allemandes - Bonn. SHA T : Service historique de l'armée de terre - Paris.

- Rio de Janeiro.

Principales séries citées d'AMAE et AMAE-N : Am. 18-40: Amérique 1918-1940, série d'AMAE. Am. 44-52 : Amérique 1944-1952, série d'AMAE. CP : Correspondance politique, série d'AMAE. EA: Echanges artistiques, série d'AMAE-N (après 1945). G.39-45, VAm : Guerre 1939-1945, Vichy, sous-série Amérique (AMAE). G.39-45, Veurope : Guerre 1939-1945, Vichy, sous-série Europe (AMAE). G.39-45, LCNF: Londres, Comité national français (série G.39-45 Londres-Alger, AMAE). G.39-45, Alger CFLN-GPRF: Alger, Comité français de libération nationale, puis Gouvernement provisoire de la République française, (série G.39-45 LondresAlger, AMAE). SOFE: Service des Œuvres françaises à l'étranger (AMAE-N, avant 1945). V-Œ: Vichy-Œuvres, sous-série de Guerre 1939-1945 (AMAE). d. gnx: dossiers généraux. pol. ext. : politique extérieure. reI. : relations. s.d. : sans date. s.n. : sans nom.

INTRODUCTION

L'imaginaire national est peuplé de dates, d'emblèmes ou de repères symboliques, légués par les Pères fondateurs à l'usage de leurs concitoyens. Institutionnalisé fête nationale en 1880, le 14-Juillet est, en France, au premier rang de ces symboles. Rappel incantatoire, rituel de grands principes et des grands souvenirs, il commémore, dans le sillage de la fête de la Fédération, la prise de la Bastille. Dans le contexte des débuts de la IDe République, la fête fut investie dès son institutionnalisation d'un sens libérateur. Quatre modèles de fête républicaine avaient alors été proposés à la ferveur républicaine! ; quatre fêtes possibles: solennité religieuse avec Te Deum, d'inspiration catholique, liturgie civique d'inspiration protestante, culte patriotique avec saints et martyrs, commémoration citoyenne dans l'esprit de Jules Ferry. La République écarta les deux premiers, trop religieux. Elle écarta le troisième, «trop dévot de l'organisme social ». A la fin du siècle, elle retint le dernier qui « se bornait à mettre en scène des individus autonomes, citoyens sûrs de n'être pas des fidèles »2. En 1940, le gouvernement de Vichy renia la République; mais il n'osa pas modifier la date de la fête nationale: renonçant néanmoins au symbolisme citoyen, individualiste et laïc, il privilégia la solennité d'inspiration catholique. En fait, l'incidence du 14-Juillet dépasse de loin le cadre national français. Dans le sillage du rayonnement international,

1. Olivier Ihl, Lafête républicaine, Paris, Gallimard, 1996 (préf. de Mona Ozouf). 2. Mona Ozouf, préface à Olivier Ihl, ouvr. cité, p. VII.

culturel et politique, de la France issue des Lumières et de la Révolution, le 14-Juillet a été plus qu'un symbole national, dès la fin du XIXe siècle. Car la commémoration de la prise de la Bastille a acquis la valeur d'un symbole universaliste, au moins pour toutes les républiques nées d'une rupture avec un ancien régime politique. En poste à l'étranger, les diplomates français, représentants d'un gouvernement de la République, doivent organiser ou faire organiser cette célébration républicaine, sous le regard direct de l'étranger. L'ambiguïté fondamentale surgit cependant là, entre la « figure quelque peu évanescente» de la république à célébrer et la nécessité de faire briller le pays, son régime, sa présumée singularité, et son axiomatique unité face à l' «autre ». De là, deux premières interrogations, très simples, sur ce que peut être un 14Juillet organisé par la diplomatie et ce sur ce qu'en attendent les différentes parties en cause. En Amérique latine, terrain de cette étude, le 14-Juillet a aussi eu ses heures de gloire: durablement perçu comme un legs essentiel de la France au monde, il a parfois été célébré comme une fête nationale. La fête possède, en effet, certaines résonances propres à l'ensemble du sous-continent latino-américain. Partout, au XXe siècle, des républiques sont en cause et la France a largement servi de référence explicite lors de leur création. Certes, le rapport de la commémoration, de sa valeur symbolique et de l'image de la France au vécu politique national diffère dans chacun des pays, en fonction des cultures nationales et, plus conjoncturellement, du type de gouvernement: on imagine bien, notamment, un lien différent aux commémorations du 14Juillet, selon qu'il s'agit, au delà des apparences républicaines, d'un gouvernement autocratique ou d'un gouvernement de type «Front populaire », ou encore d'une des multiples variantes du populisme. Toutefois, le rapport culturel à la France, fort d'une rhétorique séculaire presque aussi bien distribuée des deux côtés de l'Atlantique et, le plus souvent, un peu creuse, ne se positionne pas nettement en fonction de clivages politiques. C'est ainsi que les aléas de la vie politique française sous la me République sont, en 8

partie, amortis en Amérique latine par l'éloignement géographique, mais également par le fait que les Français émigrés ont des références identitaires mêlant celles de la culture d'accueil à celles d'origine, plus ou moins fossilisées d'ailleurs à la date d'émigration: ces résidents d'origine française, premier public de la commémoration, forment un des relais de la culture et de l'influence française vers les Latino-Américains; mais un relais en forme de tamis où les repères d'origine mythifiés tendent à atténuer les répercussions Outre-atlantique des vicissitudes de la politique intérieure française. Car, au-delà de l'ancrage et de l'objet de la cérémonie, ce sont les normes et lieux de manifestation, les évolutions et modes de transformation qui, ici, retiennent l'attention. De ce fait, à travers cette commémoration, ses publics, ses rituels et son contenu sémantique, variable ou oscillant, seront donc aussi envisagés les phénomènes de persistance, d'appauvrissement, de dépréciation et d'éventuel renouvellement de la référence à la terre des Lumières. Parallèlement à l'examen panoramique, pour la première moitié du XXe siècle, dans un autre ouvrage L'Amérique latine et la France, la crise du modèle politique et culturel français!, cet essai permet à l'historien de changer doublement de regard, d'observer la

même question du «modèle français» à l'étranger d'une part dans
le temps court, d'autre part, à partir d'objets très ritualisés et ponctuels. Cette étude, après une courte mise en situation, s'inscrit dans le temps court: les années de crise de la Seconde Guerre mondiale. Une guerre qui, pour la France vue de l'étranger au moins, est une période de naufrage tout autant politique que militaire; mais une guerre qui, avec l'occupation d'une partie du territoire français en 1940, comme en 1870-1871, favorise la résurgence du sens libérateur de la commémoration du 14-Juillet. Des années de guerre, enfin, qui projettent «les républiques latino-américaines
1. L'Harmattan, 1999.

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dans un nouvel ordre international où les liens avec l'ancienne Europe sont réduits en miettes et parfois disparaissent, tandis que les relations avec les Etats-Unis acquièrent une importance jamais connue auparavant»1 - selon les tennes, incontestables dans une perspective globale, de la plus récente historiographie anglosaxonne; des tennes qu'il convient toutefois de nuancer très sensiblement dans une perspective culturelle.

Ce sont donc les « oscillations brèves» sur un présumé champ
de ruines qui attirent l'attention dans cet ouvrage avec, au centre, un temps de fixation symbolique de la mémoire francophile. La remise en cause radicale du « modèle français» révolutionnaire et républicain par le gouvernement Vichy précède de peu une régénération apparente des liens entre la France et l'Amérique latine, grâce au travail militant de la France libre du général de Gaulle2: autour de personnalités plus ouvertes aux cultures américaines, de Jacques Soustelle et de Georges Pinson au Mexique, à Albert Guérin à l'autre extrémité du sous-continent, en Argentine; ainsi, la guerre engendre une nette remobilisation de la francophilie latino-américaine en faveur des valeurs des Lumières et de la Révolution française, en faveur aussi de la Libération du territoire français. Et le 14-Juillet est toujours un des enjeux majeurs des propagandes respectives (à Buenos Aires comme à México, dès le 14 juillet 1940 l'activité de la France libre locale est attestée) . Surtout, le champ observé n'est plus général. Même si l'examen est éclaté entre de nombreuses villes de tout un sous-continent bien plus vaste que l'Europe, l'étude est presque du ressort d'une microhistoire des relations internationales: les objets historiques observés sont délibérément ponctuels et éclairent ce «modèle français» qui s'effrite en Amérique latine après avoir profondément irrigué et imprégné la culture et la politique de la plupart des pays latino-américains, particulièrement dans le dernier
1. David Rock (00.), Latin America in the 1940s, War and Postwar transitions, Berkeley & Los Angeles, Uni v of California Press, 1994, p.l. 2. Cf. pour le Mexique, D. Rolland, Vichy et la France libre au Mexique, Guerre, cultures et propagandes. Paris, L'Harmattan, 1988. 10

tiers du XIXe siècle. Sur le continent, la commémoration française à ambition universelle constitua souvent une table d'orientation pour les contemporains; aujourd'hui, elle se présente à l'historien comme un remarquable point d'observation des solidarités francophiles. Pendant la guerre, quand la République est mise officiellement à bas et que des valeurs religieuses sont réaffirmées par le nouveau régime issu de la défaite, quel sens peut avoir à l'étranger le quatorze juillet? Que peut devenir l'originelle commémoration citoyenne de Jules Ferry maintenue comme fête nationale mais vidée de son sens? TIy avait certes eu le syncrétisme de 1848 qui avait amené des escouades de prêtres au pied des arbres de la liberté. Et c'était seulement à la fin du siècle que les républicains avaient rangé au magasin des accessoires les oripeaux de l'Antiquité et qu'ils avaient eu pour obsession de fêter la République sans paraître fêter la révolution. Mais, parce qu'entre 1848 et les fêtes républicaines de la République, il y avait eu l'Empire et l'alliance passée entre clergé et césarisme, la République devait limiter les rites, comme le serment, et la fête ne pouvait plus être que sans dieu. En 1940, la droite nationaliste prend sa revanche sur plus d'un demi siècle de république laïque et réintroduit le dieu catholique au pied de l'autel civique dépossédé pour la circonstance des attributs de la république.

ur

C'est donc de l'évolution et de l'originalité d'un rituel de la mémoire européenne en Amérique latine dont il est question dans les pages qui suivent, avec deux idées. D'abord examiner les caractères de persistance, de dépréciation et d'éventuel renouvellement de la référence à la terre des Lumières: dans des circonstances exceptionnelles, la commémoration redevient-elle une mémoire vive «réactualisante»? Ensuite, préciser certains éléments du panorama brossé dans le volume sur «la crise du modèle français ». En particulier en ce qui concerne deux plats pays de la croyance: pour les résidents latino-américains d'origine française, entre l'appartenance identitaire d'origine et l'assimilation au nouveau pays de résidence; pour les Français d'Amérique latine comme pour les Latino-Américains, entre Vichy 11

et la France libre. Dans les cas de guerre civile ou d'opposition violente, l'historien dessine volontiers une carte avec deux citadelles et, entre les deux, un no man's land, lequel, en fait, n'existe pas: le plat pays, mouvant, ~st habité et il y a des villages, des hommes, plus ou moins proches des citadelles!. Or la dépendance d'une citadelle s'affiche, comme en matière religieuse, par des rites sacramentels: le 14-Juillet est la fête calendaire majeure où, parce que les fidèles se rassemblent dans le cadre d'un culte donné, peuvent s'affirmer ces appartenances à la culture d'origine, à la culture d'accueil; à la France de Vichy, à la France de De Gaulle; à une culture politique autoritaire ou à une culture démocratique. Ainsi, le caractère charnière de la période, permet " d'examiner le processus d'organisation confessionnelle, l'élaboration, la mise en place de systèmes d'orthodoxie antagonistes. Après une présentation de l'évolution générale de la commémoration en France et en Amérique latine, l' examen2 est mené avec trois points d'ancrage successifs: qui regarde? que regarde-t-on ? et pourquoi? Comme peu d'autres fêtes nationales du «vieux monde », le 14Juillet a, en Amérique latine, ses fidèles, ses rituels, et un écho conjoncturel susceptible de modifier l'expression de son contenu symbolique. Après le doute soulevé par la Première Guerre mondiale, puis une phase de maturation ou de redéfinition des nationalismes latino-américains dans les années 1920 et 1930, à la suite aussi de la Guerre civile espagnole qui a ébranlé, dans le monde hispanique, les assurances des démocrates et vu reformulée en Espagne une hispanité de combat, la période de la Seconde Guerre mondiale est, pendant ce siècle, la seule à imposer des positionnements généralisés entre constructions identitaires nationales, politiques américaines et cultures européennes. A travers le cheminement d'un rituel «allégorique », d'un signe
1. Métaphores empruntées à Denis Crouzet, lors d'un séminaire commun. 2. Dans cet ouvrage, le regard pointilliste sur certaines sources souhaite aussi fournir de la matière pour d'autres études. 12

d'identité, c'est un matériau réflexible, la perception de la culture française, son rôle du Rio Grande à la Terre de feu, qui constitue finalement la trame de l'observation. Avec d'évidentes limites: mais, par ses publics et rituels d'abord, par son contenu et les systèmes de valeurs induits ensuite, la fête nationale constitue une approche singulière de l'incidence, de la réfraction et des fonctions d'une culture étrangère dans la formation ou dans la justification d'un positionnement culturel, politique ou social déterminé, dans une stratégie identitaire. Avec cet exceptionnel lieu de mémoire français en Amérique latine, le 14-Juillet, avec cette fête nationale emblématique, l'on examine ici une trace culturelle, réemploi du passé avec usages, mésusages et « prégnance sur les présents successifs» .

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Chapitre 1 Le 14-Juillet en France

Quelques points de repère permettent de comprendre les conditions de diffusion, de réception et d'acclimatation en Amérique latine du 14-Juillet.

« C'est l'immense

anniversaire

»1

En France, l'évolution de l'audience et du contenu de ce lieu de mémoire a été précisément analysée. Sans reprendre tout ce qui a été écrit par Rosemonde Sanson ou Christian Amalvi2, on peut rappeler qu'en 1880, les députés républicains ne choisirent pas aussi simplement qu'on pourrait l'imaginer cette date parmi tant d'autres comme fête nationale; «et le choix final du 14-Juillet résulte peut-être autant de ses qualités intrinsèques que du désir d'éviter les graves problèmes qu'auraient suscité aux républicains l'élection d'une de ses rivales »3 : ouverture des Etats généraux, serment du Jeu de Paume, nuit du 4 août, renversement de la monarchie le 10 août 1792, anniversaire de Valmy ou proclamation de la république... Avec cette image œucuménique des vainqueurs de la Bastille, « où se côtoient fraternellement bourgeois parisiens, peuple des villes et des campagnes et armée, comme une sorte
1. Victor Hugo, « Célébration du 14-juillet dans la forêt », Les chansons des rues et des bois, Paris, Garnier, 1966, p. 257. 2. Rosemonde Sanson, Les 14-Juillet (1789-1875), Paris, Flammarion, 1976, p.131. Christian Amalvi, « Le 14-Juillet, du Dies Irae à jour de fête », in Pierre Nora (dir.), Les lieux de Mémoire, l, La République, Paris, Gallimard, 1984, pp. 421-472. Olivier Ihl, ouvr. cité. 3. Christian Amalvi, art. cité, p. 424.

d'idéal» de sociétél, les républicains français niaient la division de la société en classes antagonistes et affirmaient la nécessité de poursuivre l'affranchissement intellectuel et moral de la Révolution: autant de repères aisés à accepter ou revendiquer par une large part des élites latino-américaines.

De la fête militante à la commémoration sans mémoire En France, après la fête militante (1880-1889) où la commémoration, encore polémique, sert à enraciner la République dans la «France profonde », vient après 1889 le temps d'une commémoration plus consensuelle (et au rituel peu varié) dans une France où les menaces de retour à la monarchie sont pour l'essentiel dissipées. Au «temps du mépris» (1906-1914) durant lequel le 14-Juillet est dénoncé tant par l'extrême droite nationaliste antisémite et xénophobe comme un exploit allemand! que par la gauche révolutionnaire comme une fête bourgeoise, succède l'éphémère enthousiasme vengeur et patriotique couronné par le 14 juillet 1919. En juillet 1919, «alors que sur l'axe des Champs-Elysées l'armée française conduite par Joffre et Foch, commandant en chef des forces alliées, précède les détachements de tous les pays vainqueurs, les illusions de la victoire peuvent encore faire croire aux Français, malgré les déceptions du Traité de Versailles, que leur nation a retrouvé sa prépondérance mondiale d'antan »2. Domine ensuite la dénonciation par la gauche syndicale, socialiste et communiste d'une fête qualifiée d'expression du nationalisme bourgeois (1919-1935). Pourtant, en 1935-1936, sous le choc des émeutes du 6 février 1934 et des menées « fascistes» contre la République, la mémoire est reconquise 3, le temps des fastes commémoratifs des débuts de
1. Christian Amalvi, art. cité, p. 427. 2. Christian Amalvi, « Le 14-JuilIet », art. cité, p. 461. 3. Christian Amalvi, « Le 14-JuilIet », art. cité, p. 455. 18

la TIr République retrouvé 1; les élections de juin 1936 sont même placées sous l'égide de grands emblèmes: «Un seul choix: 6 février ou 14-Juillet! »2, clament certains journaux. Avec la «montée des périls» en Europe, s'observe néanmoins un retrait sensible de la célébration, notable même lors du cent-cinquantième anniversaire en 1939. Après l'armistice, Vichy renie la République. Prudent, le gouvernement Pétain rompt avec la tradition cérémonielle. TI ne « désinstitue» toutefois pas la fête nationale: les adversaires du régime démocratique n'ont pas osé supprimer «une célébration qui, depuis tant d'années, matérialise l'histoire de la nation et son indépendance »3. Le commentaire de l'ambassadeur argentin à Vichy en 1941 est éloquent: « Le Maréchal ne recevra pas le corps diplomatiquele 14juillet. On maintient la Marseillaise et la fête légale, mais la République a disparu» 4. Non sans paradoxe, les consignes officielles transmises par le gouvernement à ses représentants à l'étranger prescrivent de célébrer le 14-Juillet avec une messe, une cérémonie au monument aux morts et un drapeau en berne Le ministre de l'Intérieur, Marquet, prescrit les modalités du 14-Juillet 19405 :

1. «Alors que depuis la victoire de 1918 la gauche syndicale, socialiste et communiste dédaigne la fête nationale, dénoncée régulièrement comme l'expression du nationalisme bourgeois, on assiste en 1935, sous le choc du 6 février 1934 et du péril «fasciste» que les ligues d'extrême droite font courir à la République, à la brusque réactualisation de la signification démocratique, émancipatrice et populaire du 14-Juillet. Après le 6 février 1934, la gauche jusquelà profondément déchirée... se réconcilie et célèbre, le 14-Juillet 1935, de grandioses retrouvailles» (Christian Amalvi, «Le l4-Juillet », art. cité, p. 455). 2. Journal radical L'Œuvre cité par Christian Amalvi, art. cité, p. 455. 3. Vichy peut difficilement escamoter une date qui «évoque tant de vibrantes cérémonies patriotiques et notamment l'apothéose de 1919». 4. AMRE-A, div. poHtica, Francia 1941,cajay expo sin n°, Oircano, 14-07-1941. 5. En 1941, Pétain précise que « la journée du 14-Juillet (...) restera cette année un jour férié» en zone occupée comme en zone libre (Cf. Rosemonde Sanson, ouvr. cité, pp. 127-130). 19