Mémoires d'un balayeur, suivi de contes et nouvelles

De
Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 231
Tags :
EAN13 : 9782296312166
Nombre de pages : 128
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

" MEMOIRES D'UN BALAYEUR suivi de CONTES ET NOUVELLES

Publications

poétiques

- Océanes, Nouvelles Editions Mricaines, Dakar, 1979.

- Lettres

de Gorée, Ed. Silex-ACCT, Paris, 1982.

- Mémoires de la Luxembourg, 1983.

pluie,

Ed.

Euro-Editor, 1983,

- INSUlA, Ed. Euro-Editor, Luxembourg, Fondation Aga-Khan, Genève.

Editeur, - Noël pour Malaïka, " Simoncini Luxembourg, 1988 (Fondation Fernando Rielo, Madrid) - D'écume et de granit, Institut Euro-Africain Editeur, 1988. - Nouvelle anthologie de la poésie nègre et malgache, avec Amadou Lamine Sall, Edition Simoncini, Luxembourg, 1990.

" Charles CARRERE

" MEMOIRES D'UN HALAYEUR suivi de CONTES ET NOUVELLES

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection "Encres Noires" Dirigée par Gérard da Silva
Dernières parutions

N°115 N°116 N°ll? N°118 N°119 N°120 N°ll5 N°122 N°123 N°124 N°125 N°126 N° 127 N°128 N°l29 N° 130 N° 131 N°132 N° 134 N°135 N°136 N°13? N°138 N°139 N°140 N°141 N°142 N°143 N° 144 N°145 N°146 N°147

Cheick Oumar Kanté, Après les nuits les années blanches. Gaston-Paul Effa, Quand le ciel se retire. Sydia Cissé, Le crépuscule des damnés. Edilo Makélé, Long sera le chemin du retour. Moudjib Djinadou, Mais que font donc les dieux de la neige? Boubacar Boris Diop, Les traces de la meute. Philippe Camara, Discopolis. Pabé Mongo, Nos ancêtres les baobabs. Vincent Ouattara, Aurore des accusés et des accusateurs. Abdourahmane Ndiaye, Terreur en Casamance. (Polars Noirs). Kama Kamanda, Lointaines sont les rives du destin. Ken Bugul, Cendres et braises. Jean-Jacques Nkollo, Le paysan de Tombouctou (Théâtre). El Ghassem Ould Ahmedou, Le dernier des nomades. Mamadou Seck, Survivre à Ndumbélaan. Georges Ngal, Une saison de symphonie. Pius Ngandu Nkashama, Le Doyen Marri. Moussa Ould Ebnou, Barzakh. Olympe Bhely-Quenum, Les appels du Vodou. El Hadj Kassé, Les mamelles de Thiendella. Dominique M'Fouilou, Le quidam. Nocky Djedanoun, fana. Albert Thierry Nkili Abou, Carton rouge. Pius Ngandu Nkashama, fakouta. Maria Nsue Angüe, Ekomo Alex I-Lemon, Kockidj, L'étrangefillette Essomba, Les lanceurs de foudre Thérèse Kuoh Moukoury, Rencontres essentielles. Mamadou Gayé, Lait caillé. Denis Oussou-Essui, Rendez-vous manqués. Auguy Makey, Sur les pas d'Emmanuel. Ruben Nwahba, L'Accouchement
(Ç)L'Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-3852-0

A mes petits-enfants, et à Monique, sans laquelle ces seraient pas.

lignes

ne

,

MEMOIRE ,D'UN BALAYEUR (LES EOLIENNES)

Tout était sordide dans cet immeuble. Un long couloir s'ouvrait comme une plaie béante sur cette bâtisse délabrée. C'est là que la SOGETRA avait parqué les travailleurs immigrés. fis étaient venus des savanes arides avec leurs lots d'espoir pour tout bagage. «Monsieur SOGETRA » avait dit que «c'était en attendant »... fis attendaient, depuis longtemps, dans cette vieille masure, empilés comme jadis les esclaves dans les caravelles des marchands de mort. Dehors une pluie triste pénètre la chair et les os. L'air lourd tue les poumons et les cœurs, ferme les visages. La foule empressée coule dans le vent comme un sifflement aux branches des arbres dénudés. Sous la pluie, Yatma balaie. L'eau coule dans le caniveau, et sur l'eau, des papiers souillés, des feuilles mortes défilent. Et lentement, peu à peu, se transforment en un troupeau de bœufs à la robe fauve et aux cornes de lyre... Le troupeau s'estompe et la pluie inlassable, fine, tombe... tombe...

7

Un enfant revenant de l'école, cartable au dos, s'arrête devant Yatma emmitouflé. - Tu as froid?

...
- Si tu as froid, rentre chez toi! TIfait c-haud chez toi. Yatma retire ses gants de balayeur, souffle sur ses doigts pour les réchauffer. TIregarde l'enfant avec tendresse. Une savane se dessine dans son regard fixe: une clairière où les enfants luttent, heureux.

- Oui dit-il, il Y a du soleil chez moi; mais il n'y a
pas d'eau. L'enfant rit aux éclats:

- Tu vois bien, ici il « flotte» mais il n'y a pas de soleil! Moi, je préfère le soleil.
Sifflant et sautillant, il disparaît, happé par la grisaille. *** Le facteur poussa la porte qu'une chaîne rouillée retenait au chambranle. - Monsieur Yatma Diop! demanda-t-il, en insistant sur le «monsieur ». Son regard s'arrêta avec dédain sur le taudis. Une odeur épicée de cuisine étrange 8

s'échappait d'une marmite posée sur un fourneau à charbon aux braises incandescentes.

- C'est moi! dit Yatma.
- As-tu une carte d'identité? Etait-ce de la condescendance? Etait-ce du mépris? TIne savait. Yatma fouilla dans un tas de vêtements suspendus au-dessus de son lit et présenta au facteur une carte que celui-ci regarda sans la toucher. Le facteur parti, un attroupement inquisiteur se forma autour de Yatma. La lettre du pays passa de main en main, comIne un objet pieux. Elle revint à Yatma qui la prit, la palpa; et, cette lettre qui, tout à l'heure était source de joie, devint objet d'inquiétude. Mor Sarr, que tout le monde ici appelait
« l'ingénieur », autant par malice que par une confuse
~

Le facteur ne savait pas pourquoi ce tutoiement.

admiration, parce qu'il avait su s'élever dans la hiérarchie de son usine au rang de contremaître, était allongé, lisant son journal. Il habitait en ces lieux, tant pour résider au sein de sa communauté, que pour y effectuer un travail d'organisation et de revendication que le syndicat lui avait confié. A vrai dire, l'organisation tribale des travailleurs contrecarrait ses efforts.

- Où est l'ingénieur? Où est l'ingénieur? Le groupe se détourna de la lettre pour chercher l'ingénieur. Taquins, ils dirent: - «Monsieur l'ingénieur », Yatma a reçu des nouvelles du pays.
Une agitation bon enfant se fit autour de Mor Sarre Il posa son journal et lança, courroucé:

9

- Ne vous «foutez» ingénieur.

pas de moi! Je ne SUISpas

- Comment tu n'es pas ingénieur? - Non! et vous le savez: je suis contremaître; cela
me suffit, fit-il, comme pour dire: n'en rajoutez pas... Une autre voix: - Tu es notre ingénieur à nous! Ça nous suffit. Mor ouvrit l'enveloppe, parcourut la lettre et dit à Yatma : - Cette lettre est assez personnelle, je ne peux la lire devant tout le monde. Le visage de Yatma s'assombrit. Mais il déclara: - Les nouvelles du pays, bonnes ou mauvaises, sont pour nous tous. Nous partageons le même exil. L'ingénieur insista. Le groupe, discret, s'était déjà retiré. Mor Sarr relut la lettre entièrement, en silence, comme pour s'en imprégner. Il dit:
« Mon cher frère, c'est moi ton frère Demba qui

t'écris pour te donner de mes nouvelles et des nouvelles de la famille. Je me porte bien, Dieu merci. J'espère que toi aussi tu te portes bien. Depuis que tu es parti mère est toujours malade. Elle dit, mourir sans te voir est la pire des morts. Mais notre père dit que tout cela est simagrée. Moi je crois que c'est du chagrin. Le chagrin est plus mauvais que la maladie ».

10

- Ça c'est bien vrai, interrompit Yatma songeur. Les blancs ont beaucoup de médicaments pour soigner le corps, mais ils ne peuvent soigner le cœur, le chagrin du cœur. L'ingénieur, imperturbable, reprit sa lecture: « Avec l'argent que tu m'as envoyé, j'ai acheté deux bœufs et trois vaches. Mais dans le pays, il n'y a ni à boire ni à manger, même pas pour les hommes; même pas pour les animaux. Tout meurt, les bêtes et les plantes ». L'ingénieur s'arrêta, comme pour reprendre son souffle et regarda Yatma. Dans un long soupir, Yatma dit simplement: - L'homme a tout déboisé, tout brûlé. La terre est nue... et pourtant, c'était une bonne terre. Mor Sarr prit un ton solennel pour ajouter: - Une bonne terre, toute noire de la sueur et de l'effort de l'ancien... Ses yeux se posèrent à nouveau sur la lettre; il continua sur le même ton: «Je dois maintenant te dire que les parents de Bayang ont décidé de donner leur fille au vieux marabout El hadj Moctar Seck. Je sais que tu vas beaucoup souffrir par cette nouvelle, mais il fallait te le dire; et qui d'autre que le frère du

Il

même ventre pouvait t'annoncer cette mauvaise nouvelle. » Mor se tut comme pour respecter la douleur de Yatma. Tous les deux étaient du même village, et appartenaient à la même classe d'âge. MQr connaissait l'amour qui liait Yatma à Bayang depuis l'adolescence, et les projets de Yatma. Les mots de la lettre lui revenait en écho:
« Le chagrin est pire que la maladie... Les blancs

ont beaucoup de médicaments pour soigner le corps, mais qui peut soigner le chagrin du cœur ?...»

Bayang... Yatma se rappelle les longues files jacassantes, paisibles, heureuses, le long des rizières gorgées d'eau comme des vagues d'une mer almée. n lui revient les corps onduleux, les têtes altières chargées du fruit humain, du cœur des hommes au labeur. L'éclat des yeux perçait le soir, inondait la campagne de lumière douce. Il lui revient... Bayang la plus belle; belle comme la terre dont elle était faite: une ceinture de perles tintait à ses hanches; douce était sa voix, doux était son corps. Ses mains se souviennent, de chaque ligne de son être. Bayang, Bayang, Bayang... ton nom épouse le rythme du temps, du temps qui nous garde... nous sépare. Fine est la pluie grise... Tristes les jours qui se courbent à la cadence infernale de l'absence. Ce soir rôde une odeur de vétiver.
12

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.