Mémoires identités au Brésil

Publié par

Publié le : lundi 1 janvier 1996
Lecture(s) : 205
Tags :
EAN13 : 9782296325906
Nombre de pages : 208
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

MÉMOIRES ET IDENTITÉS
au Brésil.891mérlque J{JHne
aux éditions L'Harmattan
Coordination du secteur:
Joëlle Chassin, Pierre Ragon et Denis Rolland
Collections spécialisées
Recherches Amériques latines: documents universitaires, travaux
de recherches, toutes disciplines confondues. Une section
spécifique Brésil (Recherches Brésil) est créée en 1996.
Derniers titres parus:
C. Albaladejo & J.-C. Tulet (dir), Amazonie: les fronts pionniers
J.-P. Tardieu, L'inquisition de Lima et les hérétiques étrangers
S. Sigal, Le rôle politique des intellectuels... (Argentine)
P. Cliche, Anthropologie des communautés andines équatoriennes
Documents Amériques latines: textes classiques, témoignages,
sources. Derniers titres parus:
M. Mérienne-Sierra,Les enfantsde la rue à Bogota
F. Ebelot, La guerre dans lapampa, prés. B. Lavallé
Horizons Amériques latines: collection d'ouvrages de synthèse
donnant en quelque deux cents pages un point d'une question,
accessible à un public de non-spécialistes. Derniers titres parus:
Amérique latine: état des lieux et entrètiens
M.-N. Sarget, Histoire du Chili
L'Autre Amérique: textes littéraires en traduction française ou en
version bilingue (avec la collaboration éditoriale de Gérard da
Silva). Derniers titres parus:
C. Posadas,Monfrère Salvador...,nouvelles(Uruguay)
J. Diaz Rozzoto, Papier brûlé, roman (Guatemala)
D'autres collections publient sur leur champ thématique ou disciplinaire
des ouvrages pouvant porter sur l'Amérique latine, dont récemment
Tourismes et sociétés: Tourisme et Caraïbes,
Légendes des mondes: C. Aguer, Contes guaranis (bilingues)
Ouvrage publié avec le concours de l'Université de Paris IV et de
l'Institut de recherches sur les civilisations de l'Occident moderne.
(Ç) Centre d'Etudes sur le Brésil et L'Harmattan, 1996.
Miseen page et maquette:DenisRolland
ISBN: 2-7384-4649-3 ISSN: 0985 7788CENTRE D'ÉTUDES SUR LE BRÉSIL
Katia de Queiros Mattoso, dir.
Université de Paris-Sorbonne
MÉMOIRES ET IDENTITÉS
au Brésil
collection Recherches Amériques latines
série Brésil
L'Harmattan L 'Harmattan Inc.
5-7, rue de J'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9MÉMOIRES ET IDENTITÉS
AU BRÉSIL
Séminaire 1
Centre d'études sur le Brésil
sous la direction de Katia de Queiros Mattoso
Université de Paris-Sorbonne
Le centre d'études sur le Brésil
Dans le cadre de l'Institut de Recherches sur les Civilisations de
l'Occident Moderne, et avec la participation du Centre de Recherches
Roland Mousnier (URA 100 du CNRS), fonctionne à l'université de Paris
IV-Sorbonne le Centre d'Etudes sur le Brésil dans le but de promouvoir
les recherches sur le Brésil (histoire, littérature, société, culture et
institutions) et d'engager une collaboration active avec les universités et
centres de recherche brésiliens. Le Centre organise des conférences et des
colloques interdisciplinaires, suscite des publications et en informe les
chercheurs. Il tient un séminaire de recherches hebdomadaire.
Le programme de recherches du Centre s'établit actuellement
selon deux lignes directrices:
1. Histoire des élites culturelles et scientifiques et Relations
Internationales
2. Migrations et mémoire.
Sous la coordination de Kat;a de Queiros Mattoso, Professeur
d' Histoire du Brésil, le Centre s'appuie sur la collaboration scientifique
de nombreux universitaires français et compte parmi ses premiers
correspondants étrangers, Amado Luiz Cervo (Universidade de Brasîlia,
Brésil), Gabriela Martins Souto Maior (Universidade Federal de
Pernambuco, Brésil), Jerusa Pires Ferreira (Pontificia Universidade
Cat6lica de Sao Paulo, Brésil), Rosa Godoy Silveira (Universidade
Federal da Parafba, Brésil), Ubiratan Castro de Araujo de Bahia, Brésil).
Le Centre d'Etudes sur le Brésil travaille en collaboration avec
d'autres institutions spécialisées existantes et affirme la priorité donnée
aux activités de formation et de recherche.
Pour la formation de ressources humaines, le Centre fonctionne
comme équipe d'accueil pour certaines formations doctorales de Paris
IV, en particulier pour la VIle "Histoire des Civilisations Modernes" et la
VIlle "Les Mondes Contemporains". Il accueille également des étudiants
engagés dans une formation doctorale au Brésil qui réalisent en France un
stage de recherche dans le cadre de "bourses sandwich". D'autre part, le
Centre reçoit aussi les chercheurs brésiliens qui souhaitent réaliser en
France une recherche dans le cadre de "bourses de post -doctorat" .
1, rue Victor Cousin 75230 Paris Cedex 05
Escalier G, un étage 1/2, bureau 333
Tel. (33-1) 40-46-25-13 Fax. (33-1) 40-46-31-92
@ sorbonne.msh-paris.frE.mail. brasilINTRODUCTION
Heureuse et bienvenue, cette publication complète
tout un ensemble de documents déjà à la disposition de ceux
qui s'intéressent au Brésil: articles tirés de maîtrises et de
thèses des étudiants en Histoire, de Paris-Sorbonne (Paris IV)
1, ou encoreou d'autres établissements universitaires français
actes de ces colloques annuels qui, quoique placés sous la
responsabilité du poste d'histoire moderne et contemporaine
du Brésil de la Sorbonne, sont toujours pluridisciplinaires et
réunissent historiens, littéraires, anthropologues, sociologues
brésiliens et français 2.
La littérature historique écrite avec sérieux sur le
Brésil est encore pauvre en langue française. Le matériel
publié ici sera, pour ceux qui s'intéressent au Brésil -et même
à l'Amérique latine toute entière-, utile pour la recherche de
nouvelles hypothèses de travail. Il peut ainsi contribuer à
engager très tôt les étudiants dans ce qui sera leur métier
d'enseignants et de chercheurs. De même que dans les
domaines dits" scientifiques", les laboratoires sont champs
d'expériences, de même ces travaux constituent pour nos
"sciences humaines" les laboratoires où se forment les
étudiants-chercheurs. C'est là aussi qu'ils apprennent à se
connaître entre eux et à réfléchir sur le plan théorique et
méthodologique. En effet, quelque soit le domaine de la
recherche en lettres et dans toutes les sciences humaines,
c'est par la comparaison des outils conceptuels, des
hypothèses de travail et de la méthodologie appliquée que
ces disciplines avancent. Nous avons donc, une fois de plus,
été conduite à privilégier l'approche pluridisciplinaire pour
analyser et développer les thèmes auxquels sont consacrés les
travaux de séminaire de D.E.A. en histoire moderne et
contemporaine du Brésil 3.
Le poste d'histoire moderne et contemporaine du
Brésil a été créé en 1988. Depuis lors, nous faisons intervenir
5régulièrement des collègues brésiliens, nord-américains,
anglais, allemands, hollandais et belges. Cependant, jusqu'à
l'an dernier, l'intitulé, trop général, du séminaire D.E.A.-
Doctorat "Problèmes d'historiographie brésilienne" n'était pas
assez défini pour de futurs enseignants ou chercheurs-
enseignants. De plus, ces conférences qui, dans l'année,
représentaient 50% des activités du séminaire ajoutaient
encore à la diversité des sujets traités par chaque étudiant
pour son Doctorat ou son D.E.A., ce qui n'était pas bon du
point de vue pédagogique. Dès 1993-1994, il a donc été
décidé de centrer le séminaire autour d'un thème assez large
pour intéresser toutes les sciences humaines et qui
permettrait à tous nos chercheurs d'intervenir.
Mémoires et Identités rejoint la réflexion et les
préoccupations de bon nombre d'intellectuels brésiliens ou de
4. En effet, le Brésil est vu comme un pays neufbrasilianistes
et se voit comme un pays neuf, ce qu'il ne serait pas s'il
pouvait dépasser son complexe d'avoir été une "colonie"5
alors qu'en réalité cette "colonie" était partie prenante d'un
empire maritime multi-séculaire. Il conviendrait, pour ne pas
faire d'anachronisme, d'utiliser ce mot et ses dérivés avec
précaution et seulement pour la période qui commence vers
1822. Le thème choisi donnait la possibilité de repenser
l'identité brésilienne avec toute la profondeur historique d'un
6. Il est évident que dans un paystemps long de la mémoire
qui s'est formé dans le métissage entre Indiens autochtones,
Africains importés comme esclaves et blancs venus
d'Europe, les problèmes d'identité se posent de façon aiguë et
sont plus ou moins consciemment résolus selon les lieux et
les périodes. C'est pourquoi, d'ailleurs, ces questions
passionnent autant les littéraires que les historiens, les
sociologues ou les anthropologues.
Sur les 13 conférences présentées cette année, 7
seulement nous ont été remises. Leur cohérence apparaît mal
à la seule lecture des titres. En réalité, les textes révèlent leur
unité et leur réelle appropriation du thème identitaire.
Chronologiquement, un seul texte -historique d'ailleurs-
concerne les XVIIe et XVIIIe siècles, six autres pour les
XIXe et XXe siècles sont l'œuvre d'historiens (2), de
littéraires (3), d'un sociologue et d'une anthropologue. Ils
sont donc bien représentatifs dans la mesure où ils
6correspondent au thème proposé. La mémoire, en effet,
n'existe que si elle s'identifie et l'identité naît de la mémoire.
De plus, tous ces textes sont des modèles pour la réflexion
théorique et méthodologique car, tous ont souci de poser leur
problématique et leurs hypothèses de travail, de présenter et
critiquer leurs sources et d'en indiquer leur mode d'emploi.
Ils sont donc à la fois informateurs et pédagogiques, ils sont
un bon échantillon pour certaines voies de recherches
explorées en France comme au Brésil par des équipes qui ne
se connaissaient pas toujours entre elles auparavant. En ce
sens, ils répondent pleinement aux buts du Centre d'Etudes
sur le Brésil créé par l'Université de Paris-Sorbonne (Paris
IV), par l'Institut de Recherches sur les Civilisations de
l'Occident Moderne et le Centre de Recherches Roland
Mousnier (U.R.A.-C.N.R.S. 040-100). Le centre affirme
clairement la priorité donnée aux activités de recherche et de
formation autour de deux lignes directrices. Histoires des
élites culturelles et scientifiques et Relations internationales
d'une part, Migrations et mémoire d'autre part. Le centre
réalise ses objectifs d'information et de rencontres entre
chercheurs par l'organisation de colloques franco-brésiliens
et articule une politique éditoriale active avec la création de
collections dans des maisons d'édition françaises et
brésiliennes 7. Les commentaires de cette introduction sont
donc rédigés dans la perspective des programmes
interdisciplinaires du Centre d'études sur le Brésil.
Le récit d'Evaldo Cabral de Melo ("Au Pernambouc:
Naissance d'une Noblesse Agraire 1650-1710") ouvre le
volume, non seulement parce que, chronologiquement, il est
premier, mais aussi parce qu'il traite des problèmes de
mémoire et d'identité de façon exemplaire.
La conférence donnée à notre séminaire est un large
extrait d'un chapitre du dernier livre d'E. Cabral de Melo
8.publié en portugais sous le titre A Fronda dos Mazombos
L'auteur est originaire de Pernambouc, état du Nordeste
brésilien. Est-il un historien régionaliste? Certes pas: grâce
à l'ampleur et à la profondeur de son regard, Pernambouc est
l'emblématique point de départ, le fil conducteur qui introduit
le lecteur au cœur des affaires portugaises et brésiliennes de
la deuxième moitié du XVIIe siècle et du début du XVIIIe
siècle.
7Malgré son importance, la période 1640-1720 est,
d'ailleurs, une période très mal étudiée pour le Brésil. C'est
l'époque de la Restauration de la royauté au Portugal avec les
9 avecBragance (1640), des difficultés à conclure une paix
une Hollande présente dans le Nordeste entre 1630 et 1654,
puis expulsée grâce, surtout, aux forces armées privées
organisées par ses habitants. La Hollande est aussi présente
et agressive en Angola, source de ravitaillement du Brésil
pour sa main-d'œuvre esclave. Ce sont les Portugais de
Salvador Correia de Sa e Benevides qui expulseront les
Hollandais hors de l'Angola (1648). L'Espagne aussi a du
mal à faire la paix avec le Portugal dont l'indépendance
nouvelle lui semble le résultat d'une simple révolte nobiliaire
10. Le Portugal a donc beaucoupqu'il convient de mater
d'efforts à donner pour faire face à toutes ses obligations
impériales et pour se replacer à nouveau dans le Concert des
Nations européennes. Le petit Portugal impécunieux se voit
11.entouré de toutes parts d'ennemis hostiles et dangereux
Or, à cause de notre mauvaise connaissance du
second XVIIe siècle luso-brésilien et malgré l'œuvre
12,considérable d'un Charles Boxer il a longtemps semblé que
le Portugal avait, quelque peu, abandonné le Brésil entre
1640 et 1715 ; abandon relatif, certes, mais tout s'est-il
vraiment passé comme s'il y avait une sorte de passage à vide
dans les relations entre le Portugal et le Brésil de cette
période? En réalité, le Brésil change beaucoup après 1640. Il
n'a plus le monopole du sucre et se cherche de nouveaux
moyens d'existence car l'Etat tire ses revenus de l'activité et
de l'enrichissement des particuliers. Mais il reste dans
l'imaginaire portugais une terre promise qu'il faut conserver.
Les grandes mutations de la fin du XVIIe siècle et de
la première décennie du XVIIIe siècle n'ont pas encore été
sérieusement évaluées parce que les analyses, pour le
moment, sont restées trop attachées à l'économique. Quatre
éléments importants donnent à ces mutations leur coloration:
la découverte de l'or, les déplacements de populations,
"l'intériorisation" de la métropole portugaise et les incer-
titudes de l'administration.
La découverte de l'or accompagne des changements
de décor importants puisqu'elle favorise l'occupation du
13sertao et la sédentarisation des bandeirantes dans les terres
14. L'occupation dudu Minas puis au Goias et au Mato Grosso
8sol entraîne d'énormes déplacements de populations venues
de tout le littoral brésilien attirées par le pérenne mirage de
l'or et des pierres précieuses. Or, si le littoral se dépeuple, il
manque de bras pour le travail de la terre. Nouvel avatar,
nouvelle transformation imposés à la production sucrière
dont l'importance économique justifiait toutes les guerres et
tous les sacrifices. Le bilan de cette mutation est loin d'avoir
été fait. Les mondes brésiliens étaient, dit-on, fragmentés.
Mais la découverte de l'or a suscité la création relativement
rapide d'un réseau routier et le développement de centres
urbains nouveaux. Il ne faut pas oublier que ce sont les
bandeirantes paulistas qui mettent fin à la guerra dos
barbaros (1687-1699) et qui, en 1695, aident à détruire le
15.
fameux Quilombo dos Palmares
Il est sûr, cependant, que ces importants déplacements
de populations ont désorganisé la production sucrière,
puisque, surtout après 1687, beaucoup d'esclaves sont vendus
aux chercheurs d'or. L'Etat portugais se doit de résoudre
aussi ce problème malgré ses remous dynastiques et ses
16. Il est l'un des Etats les
régences plus ou moins longues
plus bureaucratiques de l'Occident, si bien que sa machine
administrative fonctionne parfaitement. Elle a pris
conscience de la nécessité d'une intériorisation territoriale
des pouvoirs locaux brésiliens. C'est cependant la conviction,
et le plus souvent le manque de moyens matériels qui, en
général, grippent les rouages de l'administration.
, Les Brésiliens vont donc profiter de toute brèche
offerte par un gouvernement affaibli, de toutes les lenteurs
des bureaux de l'Etat, pour tenter de faire la loi, de
"privatiser" prérogatives et marques d'autorité. Ils suscitent
anarchie comme au Minas Gerais, ou insoumissions comme
17, véritables luttes entre la loià Pernambouc ou à Bahia
portugaise et des sujets divisés en factions rivales; en effet,
ceux qui, déjà, possèdent un pouvoir reconnu ne veulent pas
le partager avec de nouveaux venus, souvent chefs de
groupes armés, comme c'est le cas dans le Minas Gerais.
C'est dans ce décor que se place l'article offert par E. Cabral
de Melo. S'il a semblé indispensable de le mettre 10nguen1ent
dans son contexte historique, c'est, justement, parce que cette
période est mal connue, encore peu étudiée et qu'elle devrait
donc intéresser tout particulièrement les jeunes chercheurs.
9La méthodologie d'E. Cabral de Melo, claire et
précise, s'attache à la fois aux sources, à leur critique et à la
sémantique du vocabulaire de l'époque comme à celle de
l'auteur lui-même. Notre texte s'attarde avec une certaine
délectation sur les concepts d'ordre et de classe, allant même
jusqu'à utiliser l'expression lutte de classes en finissant par
déclarer le débat sans importance. C'est, en effet, la partie la
moins convaincante de ce texte, par ailleurs, si pénétrant et
persuasif.
Au Pernambouc, deux groupes sont en présence:
maîtres de moulin à sucre, gros producteurs de canne d'une
part, et, d'autre part, négociants. Des comparaisons avec une
situation analogue à Bahia ouvriraient un immense champ de
discussion pour de nouvelles approches. Les pratiques
matrimoniales, par exemple, ou encore, le désir
d'appartenance au Saint Office de l'Inquisition (comme
"familier") ou aux ordres militaires (Saint Benoît d'A viz,
Saint Jacques, Ordre du Christ), signes évidents de stratégies
pour des ascensions sociales conscientes et voulues.
En effet, c'est bien d'une stratégie qu'il s'agit pour tous
les propriétaires de la terre, tous les producteurs de sucre ou
autres homens principais de naguère: elle consiste à se
proclamer, ou plutôt à s'auto-proclamer noblesse agraire. Il
s'agit de confirmer leur prestige social. Roland Mousnier a su
18. Ces hommes pensaientdécrire cette quête pour la France
pouvoir facilement profiter de la guerre menée pour expulser
les Hollandais hors du Brésil et de l'absence d'un état
portugais fort durant les cinquante pren1ières années qui
suivent la libération du Pernambouc. C'est ainsi que cette
classe de producteurs tentait de transformer sa métamorphose
sociologique [en] revendication politique. La noblesse
voulait redéfinir les liens politiques entre la Couronne et la
Capitainerie en proposant une version contractuelle de ces
liens. E. Cabral de Melo montre en quoi cette version est
dépourvue de toute base historique et comment il s'agissait
plus profondément d'empêcher le partage des fonctions et des
privilèges avec les négociants, accusés d'être les agents de
l'Etat.
C'est ainsi qu'une société du Nouveau Monde revit
sous nos yeux de façon concrète et détaillée. La période
héroïque des premiers peuplements une fois dépassée, le
modèle de société proposé est celui de la mère-patrie; si bien
10que dans l'imaginaire politique de l'époque, la société ne peut
être qu'une société d'ordres. Il semble cependant que le
schéma tripartite (Noblesse, Clergé, Tiers-Etat) soit difficile
à imposer parce que manque la longue mémoire
généalogique du vivre noblement et donc la possibilité de
prouver une irréfutable noblesse. Cette noblesse auto-
proclamée cherche alors à s'identifier par rapport à son
contraire, c'est-à-dire par rapport à des marchands qui, eux
aussi, prétendent être reconnus comme nobles. Une
ascension sociale de groupe posait problème pour des
sociétés du Nouveau Monde habituées à l'Ancien Régime où
les promotions et les montées sociales se faisaient
individuellement. C'est l'une des importantes questions que
pose avec acuité le beau texte d'Evaldo Cabral de Melo.
Les trois articles qui suivent nous font passer des
XVIIe et XVIIIe siècles à l'époque contemporaine. Deux
d'entre eux sont de littéraires, le troisième est écrit par une
anthropologue.
Idelette Muzart-Fonseca dos Santos, spécialiste de
l'histoire de la littérature brésilienne et des cultures orales au
Brésil, nous donne un texte intitulé "L'esclave noir et la
naissance de la cantoria : Inacio da Catingueira et quelques
autres". Ce qui indique qu'il s'agit ici d'esclavage et de la
naissance de la cantoria, genre musical qui s'est développé
dans la deuxième moitié du XIXe siècle, notamment vers
L870, époque où l'esclavage des noirs touchait à sa fin. Mais
nous sommes encore en période esclavagiste, même si la loi
du ventre libre de 1871, promulguée par l'Etat impérial du
Brésil, annonçait la fin de l'esclavage en déclarant libres tous
les enfants à naître d'un "ventre" esclave. Certes, les
conditions de services à rendre durant un certain nombre
d'années par l'enfant d'esclave ainsi libéré, retardaient
quelque peu une véritable abolition complète de l'esclavage
au Brésil, de même que la traite négrière, interdite dès 1850,
sous la pression de l'Angleterre, n'avait pas vraiment
empêché certains trafics clandestins de captifs. Mais partout,
se discutait la fin de l'esclavage et les abolitionnistes étaient
en train de l'emporter: tous les propriétaires d'esclaves en
avaient conscience et sans aucun doute non plus, un esclave
aussi éclairé que l'était Inacio, le chanteur.
IlLe récit d'Idelette Muzart-Fonseca dos Santos se situe
19à Patos, dans le Sertao de Paraiba qui n'est pas vraiment
une région de grande concentration d'esclaves. Beaucoup
d'esclaves avaient d'ailleurs été vendus à des planteurs du
20centre-sud brésilien où le café promettait de fructueuses
récoltes. Pour les historiens, les sociologues et les
anthropologues, la joute oratoire qui a lieu ici, devant un
afflux de spectateurs, parce qu'elle se fait entre un blanc et un
noir, entre un libre et un esclave, est d'autant plus
intéressante que le thème de l'esclavage y est vraiment
abordé. Il est facile d'imaginer l'auditoire: hommes et
femmes à la peau de toutes les nuances des métissages si
caractéristiques du Nordeste; ils font partie de toutes les
couches sociales de la région; le spectacle est l'événement de
la saison et il y a là, pris sur le vif, un éclatant témoignage
sur la qualité des rapports sociaux à cette époque, car ce fut
un succès dont la mémoire orale a gardé les traces: elles
posent le problème du rapport entre culture populaire et
culture érudite. Mais l'auteur voit juste lorsqu'elle affirme
qu'il s'agit, finalement, d'un texte où les recréations sont
nombreuses: bonne observation à engranger par des
historiens qui, trop souvent, ont perdu le sens de la critique
des sources. En effet, le passage du quatrain au dizain est
tardif, ce qui montre que les deux versions retenues par
Idelette Muzart-Fonseca dos Santos pour ses analyses
comportent sans doute des arrangements du début du XXe
siècle. Comme Romero agresse le premier son rival en lui
rappelant sa condition d'esclave, Inacio riposte en se cachant
derrière deux arguments: son maître, parce qu'il possède de
nombreux esclaves, tient un rang élevé dans la société et lui-
même, Inacio, par sa propre valeur, appartient à l'élite des
esclaves ganhadores21.C'est remettre l'autre à sa vraie place,
lui donner son identité sociale de façon mordante en
affirmant qu'il vaut mieux être esclave d'un maître
propriétaire de nombreux serviteurs, plutôt que d'être,
22.comme Romero, le maître d'un seul esclave L'orgueil d'être
esclave d'un maître riche en dit long sur la complexité des
rapports sociaux et sur les sensibilités de l'époque:
"Vous m'avez appelé nègre
En croyant me faire honte,
Mais vous, un homme blanc,
N'avez-vous que les dents et les ongles.
12Votre peau est très bronzée,
Et vos cheveux en sont témoins...
[...] Moi, je serai nègre et vous blanc
De la couleur du café grillé,
Votre grand-père vint au Brésil
"23Mais pour y être vendu...
Voici comment identité et altérité se mêlent et passent
par le social et par le racial. Identité appelle mémoire,
toujours à renouveler, exactement comme se renouvelle au
cours du temps le texte même de la cantoria, avec ses ajouts
peut-être beaucoup plus tardifs qu'il ne paraît. Chacun,
finalement, dans cet échange, n'est-il pas caché derrière
plusieurs identités? Quelles sont les conditions nécessaires
pour créer un mythe fondateur? Romano est dit, vu, reconnu,
comme créateur des écoles de cantoria, mais, attention, son
compère Inacio ou la Mile d'Agua sa comadre sont là pour
nous rappeler les richesses du réel dans cette société
brésilienne si éclatante de ses différences. Les qualités de
l'esclave Inacio paraissent effacer une partie de son identité
servile. Le problème est de savoir si Inacio, le noir, aurait pu
affronter le plus fameux cantador de son temps s'il avait été
libre. Est-ce la position sociale de son maître qui le lui
permet?
Dans "Négritude, negridade, negricia : enquête
sémantique et historique sur trois concepts voyageurs", Ligia
Ferreira touche au cœur même de la recherche non plus de
l'identité du noir comme différent du blanc ou opposé au
blanc, mais comme identité à exprimer par des concepts les
plus exacts possibles. Historiens et autres chercheurs en
sciences humaines ont toujours besoin de dater le vocabulaire
utilisé, de le remettre en perspective. La linguiste nous est ici
d'un grand secours, elle qui fait voyager dans le temps et
aussi dans l'espace, ses trois termes dont la synonymie
apparente cache des contextes différents et de véritables
stratégies d'identification.
Il reste qu'il faut, avant tout, replacer par exemple, le
mot "négritude" dans son sens en portugais du Brésil et
oublier, pour l'instant, ses sens francophones. Mais Ligia
Ferreira, en éclairant toutes les difficultés que les noirs
rencontrent dans leur quête d'identification sémantique,
s'oblige elle-même à ne pas conclure, ce qui est très honnête;
elle termine par une pirouette, elle aussi très significative, en
13citant José Correia Leite, militant noir, qui, lors du centenaire
de l'abolition de l'esclavage (1988), écrivait: "Aujourd'hui on
continue de dire les mêmes chos'es que nous disions pour
protester au début du siècle, sauf cette histoire d'assumer sa
négritude, qui nous est venue de France et qui n'a rien à voir
avec le Brésil"24. Preuve, s'il en est besoin d'une, que les
problèmes d'identité sont loin d'être résolus. Que deviennent,
en effet, ceux qui n'assument pas leur négritude?
"Des Européens dans l'imaginaire social des spirites
brésiliens" de l'anthropologue Marion Aubrée est une
réflexion sur la croyance spirite de la réincarnation, qui
conduit ses adeptes à élaborer plusieurs identités successives
ou conjointes. Un spirite passe sa vie à ausculter ses identités
: identité de spirite, mais aussi de bon catholique ou de bon
protestant, ce que l'auteur ne souligne pas assez, identité de
citoyen brésilien, mais aussi identité étrangère s'il est la
réincarnation d'un étranger, identités sociales enfin, celle de
son statut actuel, mais aussi celles de ses vies antérieures. En
ce sens, l'identité d'un spirite est toujours un
accomplissement futur, une promesse ouverte, un progrès
possible. Dans une société aussi bigarrée que la société
brésilienne où il est souvent difficile d'assumer une identité
reconnue par tous les autres, l'acceptation d'identités de
transition apporte des soulagements et des solutions.
Marion Aubrée souligne aussi le rôle immense,
25 : enindubitable des Européens dans le spiritisme brésilien
effet, ce désir d'un "lien fort avec l'Europe" pour affirmer
l'appartenance socio-culturelle du Brésil à l'Europe se
justifie, pour les spirites, par les racines françaises du
spiritisme, par son histoire au Brésil et explique, en partie,
son importance dans la société brésilienne d'aujourd'hui.
L'histoire du mouvement racontée par Marion Aubrée est très
convaincante pour la compréhension du rôle culturel
spécifique qu'il a joué et joue encore dans l'ensemble socio-
historique brésilien. Et si les européens jouent un si grand
rôle dans l'imaginaire spirite, c'est qu'ils le jouent aussi dans
l'imaginaire de tous les Brésiliens. Est-ce un désir plus ou
moins avoué d'oublier l'Amérique et l'Afrique? En
s'identifiant aux européens, les brésiliens cherchent une
réponse à leur quête d'identité, ils peuvent refuser celle qu'ils
ne souhaitent pas. Le mystère de la réincarnation, avec sa
dose d'espoir de progression pour les réincarnations futures,
14prend souvent une couleur presque scientifique qui attire une
population capable d'aspirer à une vie meilleure par des
efforts personnels. La douceur du prosélytisme spirite, les
œuvres caritatives et éducatives de ses membres et les
espérances suscitées, expliquent que croyants et pratiquants
soient, aujourd'hui, environ 6 millions au Brésil et que ceux
qui recourent sporadiquement aux centres spirites, seraient
autour de 20 millions.
Les deux articles suivants touchent à l'identité
sexuelle.
Maria Luca Faury le pose d'emblée dès le litre de son
article qui s'intitule "Masculin et Féminin en littérature: la
question de l'identité". Elle part de l'analyse de deux romans
brésiliens contemporains: Labios que beijier d'Aguinaldo
Silva et Stella Manhattan de Silviano Santiago pour, ensuite,
revenir à des romanciers français du XIXe siècle: Honoré de
Balzac avec sa Seraphita et Théophile Gautier avec
Mademoiselle de Maupin, ou encore Rachilde avec Monsieur
Vénus. Ce plan, curieux au premier abord, est bien vite
justifié parce que la littérature française, en faisant appel au
travestissement, met en lumière la part qui revient dans ces
doubles identités, à ce qui est imposé de l'extérieur, et à ce
qui est le fruit d'une décision personnelle. Le travestissement
vestimentaire des héroïnes des romans du XIXe siècle reste,
en quelque sorte, au niveau du verbe: "elle" ne remplace "il"
que pour brouiller les pistes; un personnage comme Stella
Manhattan se dévoile à la fin du livre. Le dédoublement ici
était interne. Les héros accablés par une double identité
homme/femme sont-ils en quête d'une impossible identité,
toute ronde, toute simple? Le "calvaire" qui, dans les deux
récits, est la seule issue offerte à cette tension, semblerait
vouloir l'affirmer. Maria Lucia Faury, s'appuyant sur l'œuvre
26 répondrait que ses deuxd'E. Badinter et de Lorenzi-Cioldi
personnages, Debora et Stella, deviennent, après un long
parcours, véritablement androgynes. Poussant plus loin sa
démonstration à l'aide des comparaisons faites avec les
romanciers français du XIXe siècle, elle va jusqu'à affirmer
que le roman brésilien désacralise le personnage de
l'androgyne-travesti à double identité, en même temps que
l'expression ouverte de cette transgression: "ce qui, dit-elle,
15n'était pas le cas pour les personnages travestis des romans"
qu'elle cite pour le XIXe siècle.
La contribution de Rommel Mendes-Leite porte, elle
aussi, exclusivement sur des problèmes d'identité. Il s'agit,
dans "L'homme, son miroir et les femmes", des
représentations sociales du rôle du genre masculin au
Nordeste contemporain. C'est une étude de cas sur le sexe, le
genre, et l'orientation sexuelle d'étudiants, garçons et filles,
choisis de façon aléatoire parmi les étudiants de l'Université
de Fortaleza (Ceara-Brésil). Cette étude s'inscrit évidemment
27. Elle analyse à l'aide de groupes-dans un projet plus large
témoins, les représentations de l'un et l'autre sexe, sur les
hommes et sur le rôle social masculin.
La méthodologie en est largement expliquée et paraît
fort pertinente. Elle permet d'apprécier la part importante
donnée à l'analyse lexicale pour comprendre le vocabulaire
employé par les acteurs sociaux des différentes catégories
interrogées: discours des femmes sur les hommes, discours
des hommes sur les hommes y paraissent dissemblables. La
majorité des femmes semble penser que le sexe biologique
serait fondateur d'une "différence profonde entre hommes et
femmes". L'homme s'affirme par son sexe et la
représentation du masculin est construite par opposition à
celle du féminin.
L'auteur de l'enquête perçoit-il l'ambiguïté des
réponses féminines sur le problème du machisme? Où
commence le machisme et où finit la virilité? Où commence
la domination masculine rejetée par les étudiants et où
s'arrête leur goût pour une présence vraiment mâle? En
réalité, 'là n'est pas le but de la recherche; elle tente plutôt de
cerner l'évolution du discours qui montre une tendance plus
moderne à chercher plutôt la complémentarité
masculin/féminin et à valoriser la relation entre les sexes.
Pour ces jeunes femmes, l'homme se doit de jouer le rôle du
Père qu'il doit devenir dans le couple. Il n'est donc pas
idéalisé uniquement dans le présent et son identité doit être
vue comme une identité en évolution. L'ambiguïté de ce
discours est fort bien perçue par Rommel Mendes-Leite qui
ne prend cependant pas le temps de souligner combien lente
est toute évolution de l'imaginaire lorsqu'il s'agit de passer
d'une identité à l'ancienne, à une identité plus moderne.
16Quant aux hommes, lorsqu'ils parlent des hommes, ils
affirment haut et fort un idéal de personnalité forte, toujours
prête à assumer des responsabilités. La définition de ces
responsabilités est édifiante: responsabilité comme individu
sexué à qui la nature a légué un rôle précis, responsabilité
sociale et historique. La plus grande modernité des garçons
apparaît surtout à propos de leur façon de prendre en compte
les conditionnements biologiques et sociaux. Ils en saisissent
toute l'importance pour la formation de leur identité
d'homme. Les garçons se sentent capables de façonner la
société, ils pensent leur rôle dans une perspective dynamique
qui n'est pas celle des filles qui voient en lui le futur père; ils
se projettent dans la société toute entière, "hommes
traditionnels ébranlés" qui savent se placer dans une optique
relationnelle. Le terme d' "homme transitionnel", que l'auteur
utilise pour exprimer le désir de rapport à autrui de ces
garçons, me semble maladroit même s'il cherche à exprimer
que les hommes se montrent ouverts" aux changements dans
la masculinité en général".
L'homme place-t-il l'individuel avant le social alors
que la femme semble faire le contraire? Ce n'est pas aussi
clair que l'auteur le dit, mais ce qui est certain, c'est que la
femme situe le devoir de l'homme par rapport aux rôles
féminins, ce que les hommes ne font jamais. Elles ont de
l'homme une image plus traditionnelle socialement;
"images-identités" sont chez ces jeunes encore mal fixées.
L'enquête, parce qu'elle a comme but final de discerner
certains changements intervenus avec l'apparition du SIDA,
déforme quelque peu la vision de l'identité masculine et de
l'identité féminine parce qu'elle insiste -et c'est de bonne
logique- surtout sur la sexualité. Il n'empêche, telle qu'elle
est, elle reste très révélatrice.
Sont aussi dans le champ du contemporain, les études
de Richard Marin: "Un itinéraire singulier dans le
catholicisme brésilien: Dom Helder Câmara", et celle de
Denis Rolland sur "L'espace d'une référence universaliste: la
France dans la définition pragmatique de la politique
brésilienne, 1939-1945". Il s'agit, cependant, d'un
contemporain très bien délimité chronologiquement comme
il sied à des études historiques. En ce sens, avec ces deux
textes, nous rejoignons les préoccupations d'un Evaldo
17Cabral de Mello, même si le thème de la recherche d'identité
y est abordé de façon différente, parce que cette identité
recherchée est de type différent. Comme Marion Aubrée
écrivant en anthropologue sur les spirites du Brésil, Cabral de
Mello parlait de Brésiliens à la recherche de leur identité;
identité(s) individuelle(s) pour les spirites, mais identité
collective pour la "noblesse agraire" du Pernambouc à la
poursuite d'une reconnaissance institutionnelle publique.
Avec Richard Marin et Denis Rolland, c'est, d'une part,
l'Eglise catholique brésilienne toute entière et, d'autre part,
l'Etat brésilien dans sa référence au monde, qui veulent
redéfinir leur identité à travers crises et remises en question.
Auteur d'une thèse sur le diocèse de Recife entre 1955
28,et 1985 l'historien toulousain Richard Marin est l'un des
rares spécialistes laïques de l'histoire de l'Eglise catholique
du Brésil. Il a essayé, surtout, d'en comprendre les clercs sans
trop oublier le peuple des fidèles, cherchant principalement à
dépassionner un débat où le démagogique avait une part trop
importante. Ce faisant, il privilégie l'étude du clergé mais de
la façon la plus objective possible puisqu'il s'agit d'un débat
dominé par des fièvres encore très chaudes: hiérarchie,
clergé, fidèles forment un tout inséparable mais le texte
publié ici s'attache au personnage emblématique qu'est Dom
Helder Câmara" grandi dans la tradition de l'Eglise des
années trente, [... devenu] dans les années cinquante,
pionnier de son aggiornamento avant d'être le premier
évêque résistant à la dictature durant les années 1960-1970 et
un des précurseurs de la théologie de la libération".
Marin développe donc l'idée d'une trajectoire avec ses
succès et ses échecs, avec, surtout, ses adaptations
continuelles aux circonstances: intégraliste dans sa jeunesse
et fondateur, entre 1932 et 1936, de la "Legiao Cearense",
Helder Câmara a vite compris la signification de
l'engagement politique où il réussissait si bien. Il saura passer
du poste de petit fonctionnaire de l'Etat de Guanabara à un
poste de confiance dans l'entourage de Dom Jaime Câmara,
archevêque de Rio (1943). Il sera son évêque auxiliaire, dès
1952 et profitera alors de ses fonctions pour augmenter son
influence sur la hiérarchie ecclésiastique latino-américaine,
réunie à Rio pour le 36e Congrès eucharistique mondial
(juillet 1955). Il prend alors une large part dans la fondation
29 et assoit une réputation de modernisateur dedu' CELAM
18l'Eglise catholique brésilienne en fondant les branches
brésiliennes des mouvements d'action catholique que sont la
30. D. Helder Câmara sera aussiJOC, la JAC et la JUC
pendant 12 ans, secrétaire général de la Conférence nationale
des évêques brésiliens, le C.N.B.B., et père du Concile
Vatican II. Il arrivera comme archevêque à Olinda-Recife en
1964, au moment du coup d'Etat militaire. Avec son" option
pour les pauvres", il devient "l'évêque rouge" qui résiste à
des Forces Armées obligées, à contrecœur, de l'accepter
comme interlocuteur. Le grand intellectuel de Recife qu'est
Gilberto Freyre prendra même parti contre lui.
Cependant, si son image au Brésil est celle d'un
démagogue plus politique que prêtre et indigne de son
sacerdoce, à l'étranger il est encensé comme porte-parole
courageux de la majorité silencieuse du pays. En 1968, l'acte
institutionnel n05 réduira au silence tous ceux qui osent
critiquer la dictature. Lorsque Dom Helder Câmara a l'audace
de donner au Palais des Sports de Paris une conférence
dénonçant les tortures politiques au Brésil (26 mai 1970), il
n'a plus droit à la parole, il est traité de traître, d'agent du
communisme international. La censure fédérale interdit
même que presse, radio ou télévision fassent référence à
l'archevêque. Ce sera seulement après 1977, avec la lente
redémocratisation du régime que D. Helder Câmara
commencera à pouvoir s'exprimer, mais à l'étranger
seulement. Une partie de la hiérarchie ecclésiastique
brésilienne s'est d'ailleurs, elle aussi, engagée sur la voie
ouverte par la conférence de Medellin. Une nouvelle "Eglise
des pauvres" trouve sa doctrine avec la théologie de la
libération que Dom Helder aide à construire.
R. Marin, qui écrit lorsque D. Helder Câmara a pris sa
retraite et a été remplacé par Dom José Cardoso Sobrinho,
est fatalement amené à faire un bilan, à mettre en balance
l'archevêque de la pastorale populaire au verbe haut et à la
main de fer avec le nouveau pasteur du diocèse qui a vite fait
'de démanteler les réseaux de son prédécesseur: des prêtres
étrangers sont renvoyés dans leurs pays, l'Institut de
théologie et le séminaire régional sont fermés et les travaux
de la Commission Justice et Paix sont enterrés. Marin
explique fort bien la rapidité de cette reprise en main du
diocèse en mettant l'accent sur la faiblesse du travail de
"conscientisation" du peuple de Dieu. Ce travail n'a jamais
19vraiment intéressé D. Helder Câmara, peu soucieux des
communautés ecclésiales de base qui n'atteignaient que 20%
31. Il est évident que la plupart des prêtres voyaientdes clercs
mal une prise en main de l'Eglise par les laïcs. La majorité
d'entre eux était d'humble origine et le sacerdoce, en leur
donnant certains pouvoirs, était une ascension sociale à
préserver.
De fait, l'aventure si humaine de Dom Helder Câmara
paraît très lisible pour l'historien qui connaît cette période.
Elle est l'exemple édifiant et instructif de la difficulté de
l'Eglise à s'identifier avec "le peuple" ou à identifier "le
peuple" avec son Eglise; car quel est, finalement, ce peuple
de Dieu sinon la communauté toute entière, dans ses
diversités de toutes sortes? Le pari de l'identification de
l'Eglise est, donc, très lourd à résoudre surtout si la hiérarchie
catholique cherche à agir comme auxiliaire de l'Etat ou si, au
contraire, elle ne se reconnaît que dans le peuple des humbles
parce qu'elle a mauvaise conscience vis-à-vis des pauvres.
Pauvreté matérielle n'est pas preuve d'élection. Elle demande
réparation en même temps qu'elle est modèle pour des
vocations exemplaires. Parce que l'Eglise offre à Dieu ses
pompes et la richesse qui doivent honorer le Seigneur
créateur de tous les biens, elle paraît souvent, à juste titre,
s'identifier aux pouvoirs et aux splendeurs. Lorsque, dans un
mouvement de rééquilibrage nécessaire, elle cherche alors
son identité chez les pauvres et chez eux seuls, elle tombe
dans un autre piège. L'identité de l'Eglise est faite de la
somme des identités de ses membres, exactement comme
l'identité de chacun de ces membres ne trouve son équilibre
et son unité que dans la mémoire assumée de toutes les
identités de chacun.
L'historiographie brésilienne ne s'est tournée que très
récemment vers le domaine des relations internationales
venues remplacer l'histoire diplomatique consacrée autrefois
32. Pour la période trèsavant tout aux traités internationaux
contemporaine, l'histoire des relations internationales
brésiliennes s'est d'abord intéressée aux rapports Brésil -
Etats-Unis, alors que pour le XIXe siècle, les études sur les
33.rapports anglo-brésiliensavaient été privilégiées
L'étude présentée par Denis Rolland est intitulée:
"L'espace d'une référence universaliste: la France dans la
20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.