Mémoires torturées

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296331600
Nombre de pages : 200
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MÉMOIRES
Un journaliste

TORTURÉES

et écrivain algérien raconte Tome 2

DU M£ME AUTEUR

Déjà parus : Le crépuscule des anges (co-édition ENA.L / ENA P, 1988) Les barons de la pénurie (co-édition ENA.L / ENA P, 1989) ~empire des démons (co-édition ENA.L / ENA P, 1990) Mémoires torturées (édition AURASSL 1993) La vengeance des mal aimés (édition L' HARMATTAN, 1995)

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-4939-5

Said SMAIL

MEMOIRES TORTUREES
Un journaliste et écrivain algérien raconte Tome2

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

AVANT-PROPOS

Dès son indépendance, l'Algérie qui n'a pas encore la stature et la morale d'un Etat, est déchirée par les rivalités qui opposent ses libérateurs.Très vite, c'est la lutte des clans au grand jour. Les vainqueurs, portés essentiellement par l'armée, se saisissent du pouvoir et, faute de consensus national, boudant les concepts fixés par d'autres qu'eux au congrès de la Soummam (1956) pour une future Algérie démocratique et sociale, proclament le socialisme dont ils n'ont ni la conviction, ni les moyens idéologiques, ni l'outil organique, politique et humain, et encore moins les structures adéquates. Tout naturellement, ils sombrent dans la singerie en commençant par la mainmise de l'Etat embryonnaire sur les moyens de production. La première phase de l'opération est aisée. C'est celle de la ''saisie''des moyens de production par "l'acte de nationalisation". La seconde, celle de la gestion, autrement plus complexe, met déjà en évidence les faiblesses des structures de l'Etat et leur incapacité à faire face aux exigences de la tâche. Le pouvoir met alors en oeuvre des clichés idéologiques et politiques limités à un énoncé de princip,es et charge le F.L.N (parti unique) de les développer et de les concrétiser sur le terrain. Or, le F.L.N, lui-même, est incapable de cohésion, composé qu'il était d'un amalgame de conceptions souvent diamétralement opposées les unes aux autres. Dès lors, seul l'acte de nationalisation, exprimé ici et là en "mesures de dépossession arbitraires': empreinte la réalité socialiste sur le terrain. Côté gestion et rentabilité, chaque année qui passe

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apporte son lot d'échecs qui alimentent ce qui ne va pas tarder à consacrer la faillite économique; notamment dans l'agriculture. L'auteur de cet ouvrage, qui est lui-même témoin et victime de cette dérive politique, raconte sa propre histoire et celle de sa famille (qui compte aujourd'hui environ un millier de personnes) dépossédée arbitrairement de tous leurs biens en 1963 et 1965 (environ 2.000 hectares de terres et autres biens). Il raconte par le menu comment et par qui est menée l'opération.. J'horreur ! Il révèle des faits et des noms mêlés à cette affaire qui éclaire violemment les réalités profondes qui ont progressivement et inexorablement mené l'Algérie à son drame actuel. Car l'auteur et sa famille n'ont pas été les seuls à avoir subi les injustices et l'arbitraire du pouvoir EL.N dénoncés aujourd'hui dans la violence que l'on sait. La lutte acharnée menée par l'auteur durant plus de trente ans pour récupérer ses droits et ceux de sa famille est retracée avec minutie et rigueur. C'est une lutte qui est menée contre l'Etat, lequel a fini par se rendre compte de la catastrophe politique, économique, sociale et culturelle engendrée par les folies des régimes antérieurs. Elle est menée également contre la mafia politico-financière qui s'est créée et développée à l'intérieur du système et qui a détourné à son profit exclusif de gros moyens de pression qu'elle utilise pour bloquer toute solution politique au drame algérien, car menaçant en tout premier lieu ses privilèges volés. A travers tout le récit, l'on s'aperçoit de la véritable empreinte dont cette mafia marque les structures de l'Etat et leur fonctionnement. Elle se manifeste partout où le pouvoir tente aujourd'hui de réparer les erreurs et les fautes du passé, ce qui démontre à l'évidence que c'est là son refuge, sa tanière. Durant tout son combat, l'auteur est donc confronté à ce phénomène à visage découvert. Et à l'aboutissement de son action, ayant enfin réussi à imposer son droit et celui des siens, il est condamné à mort et pourchassé jusqu'à être contraint à 6

l'exil, sous le couvert du terrorisme islamiste. Et il s'interroge: "Qui me condamne à mort? Les islamistes parce que je suis un démocrate hostile à leur projet de société? La mafia politicofinancière aux griffes de laquelle j'ai arraché mes biens et ceux de ma famille? Les maîtres de la corruption que j'ai dénoncés dans deux livres à succès? Un clan du pouvoir "dérangé" par mon dernier livre sur la torture que l'on m'a infligée en 1964 et dont la pratique est encore évoquée en Algérie ?"

Le drame sanglant que vit l'Algérie est propice à tous les règlements de comptes. La mouvance islamiste armée, incapable d'homogénéité, ignore tout ou presque de ce qui se "fait" en son nom. Les groupes armés agissant isolément les uns des autres, sans réelle coordination, laissent tout le loisir à qui le veut d'attribuer crimes et assassinats à la mouvance en tant que telle. Ceci, bien entendu, ne camoufle en rien les odieux méfaits commis par les groupes armés de cette mouvance. Bien souvent, du reste, une voix islamiste s'élève ici pour condamner un acte criminel, alors qu'une autre s'élève là pour le revendiquer, menant l'observateur algérien et étranger devenus sceptiques, à parler souvent de la ''nécessité d'authentifier l'information':.. C'est dire à quel point le crime est banalisé en Algérie. Lauteur de cet ouvrage est particulièrement victime de cet état de fait. Il a reçu des menaces et des condamnations à mort manuscrites, sans signature, sans cachet, sur papier libre, donc impossibles à authentifier; alors qu'il sait que par son combat pour la démocratie, par son combat contre l'injustice et l'arbitraire, par son combat contre la corruption dans les structures de l'Etat et du FLN, il a suscité des animosités et s'est créé des ennemis capables de recourir à la violence pour l'éliminer dans ce contexte particulièrement propice aux règlements de comptes tant politiques que de droit commun. Par cet ouvrage, l'auteur tient particulièrement à réaffirmer ses engagements et ses convictions: 1) Le salut de l'Algérie réside dans l'expression réelle de la démocratie. 7

2) Le salut de l'Algérie réside également dans la lutte implacable contre la corruption qui a gangrené le pays. 3) Le salut de l'Algérie réside fondamentalement dans le respect du citoyen dont les droits matériels et moraux seront garantis par des lois dans le cadre d'une Justice indépendante et impartiale En racontant ici sa propre histoire et celle de sa famille, l'auteur témoigne sans prétention ni peur, de la pérennité de l'injustice et de l'arbitraire qui ont toujours nourri la violence en Algérie. Il témoigne d'une succession de dérives politiques criminelles qui s'imbriquent pour transformer un paradis en enfer... l'Algérie.

L'auteur

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LE RETOUR EN KABYLIE

C'est en décembre de l'année 1973 que j'ai quitté Alger. avais vécu et travaillé depuis 1965, après ma libération du J'y pénitencier de Lambése où j'avais été emprisonné pendant six mois, accusé de collaboration avec le EES (front des forces socialistes)opposé au pouvoir en place sous Ben Bella. Après ma remise en liberté et au mépris des engagements du Conseil de la Révolution de Boumediène de "libérer tous les détenus politiques et de les rétablir dans leurs droits", l'Administration continua de nous opprimer. Toutes les portes étaient fermées devant nous. Nous étions toujours "des contre-révolutionnaires': "desparias': "desennemis du peuple': Le régime de Boumediène ne se sentait pas tenu par les accords conclus entre Ben Bella et le FFS, trois jours seulement avant son coup d'Etat du 19 juin 1965 Ainsi, passée l'euphorie de la libération, des lendemains affreux se dessinaient pour nous. Après la proclamation de l'indépendance du pays, en juillet 1962, la direction de la radio-diffus ion-télévision algérienne m'avait offert de prendre un poste soit à la centrale à Alger, soit dans une de ses stations régionales. J'avais opté pour le poste de chef de centre de la station de Tizi-Ouzou. Natif de la région, j'y possédais, avec mon frère et mes soeurs, une propriété agricole héritée de nos parents. Nous y habitions et y travaillions jusqu'en décembre 1960, date à laquelle j'avais été arrêté par l'armée française et expulsé de la ferme pour collaboration avec le EL.N

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Ma grand-mère, mes soeurs et mon frère s'étaient retrouvés hébergés à Draa Ben Khedda (ex Mirabeau). Mon épouse et moi-même fûmes recueillis par mon oncle et beaupère, à Alger. Depuis ma naissance, c'était la première fois que je quittais la ferme pour, sans doute, longtemps. Autant dire que ce fut pour nous une bien rude épreuve; mais le contexte de l'époque justifiait toutes les peines: l'Algérie était en guerre pour son indépendance et je faisais mon devoir. Le choix de mon retour à Tizi-Ouzou, sitôt le pays libéré, était donc motivé par mon souci, mais surtout mon désir de renouer avec mon chez moi. J'aime la terre et la nature. C'est seulement là, au contact des choses vraies de la campagne et du travail manuel, que je me sentais réellement libre et maître de mon destin. Je venais de passer deux ans dans la Capitale. J'avais appris le métier de journaliste et exercé comme rédacteurspeaker aux ELAK (émissions en langues arabe et kabyle). Le métier me plaisait. Il m'avait surtout permis de reprendre la lutte aux côtés d'autres algériens pour l'indépendance de mon pays. Et je crois avoir convenablement accompli ma mission, puisque dès l'installation de l'Exécutif provisoire à Rocher Noir, en vertu des accords d'Evian, pour gérer la période transitoire jusqu'au référendum pour l'autodétermination du peuple algérien, je fus désigné pour animer la campagne par la voix des ondes pour le compte du FLN. Ainsi, muni d'un ordre de mission permanent délivré par le commandement de la wilaya IV de l'ALN, j'allais et venais entre Alger et Rocher Noir, suivant les nécessités de ma mission; souvent en m'exposant à de sérieux risques, car l'OAS surveillait étroitement les routes menant au siège de l'Exécutif Provisoire et abattait tous ceux du FLN notamment qu'elle repérait. Avant mon départ d'Alger, il me fallait régler un problème de logement car, après mon expulsion en 1960, l'armée française avait tant et si bien saccagé notre maison à la ferme qu'elle n'était plus habitable. Grâce à l'appui de l'ALN, je pus m'installer à Tizi-Ouzou. 10

La station RTA de Tizi-Ouzou ne fonctionnait que deux: heures par jour, de midi à quatorze heures. Je pus ainsi m'organiser afin de faire face à mes obligations professionnelles et dégager suffisamment de temps pour exploiter notre propriété où le manque de moyens se faisait rudement sentir. Néanmoins, des agriculteurs de la région qui disposaient de matériel se faisaient un devoir de m'aider. Ayant appris qu'un programme d'aide aux agriculteurs allait être mis en oeuvre, je m'étais dépêché de m'inscrire pour l'octroi de quatre cents plants d'orangers. Mon rêve étant depuis toujours, de réaliser un verger d'agrumes sur une de nos parcelles particulièrement indiquée. C'est ainsi que j'atteignis partiellement mon but: deux hectares d'orangers bien plantés et admirables dans leur alignement et leur fière allure. J'inspectais mon verger plusieurs fois par jour, et souvent en début de soirée, une fois accomplies d'autres tâches. Chaque visite était un pèlerinage, tant j'aimais les lieux: et ce qui les embellissait désormais, davantage. C'était ma première création. Je la voulais exemplaire; meilleure que les autres plantations réalisées par mes aînés. En 1963, mes arbres qui avaient pris pratiquement à 95%, avaient un an d'âge. Ils étaient beaux; des parents et des amis m'en parlaient avec admiration. Mieux, les plus chevronnés engageaient avec moi des discussions techniques. J'étais reconnu et pas peu fier de l'être. Sur d'autres parcelles je procédais à la culture de la pastèque, de la tomate, du piment et poivrons etc. Des cultures saisonnières qui me permettaient de gagner l'argent nécessaire à l'entretien de mon verger et, éventuellement, acquérir du matériel dont j'étais démuni. Seulement il fallait du temps, alors que les besoins se faisaient de plus en plus pressants et que ma patience, grignotée par mon vif désir d'aller vite, s'amenuisait chaque jour. L'assistance bancaire n'était pas encore développée. De plus, je n'étais pas du tout tenté par un tel recours qui, à mes yeux, allait tout bonnement révéler mon incapacité à me débrouiller. Il

Cependant, il me fallait au moins un tracteur. J'avais dû mettre mon oncle et beau-père à contribution qui ne fit pas de difficultés à m'aider. Ainsi, j'avais pu acheter un tracteur et même une charrue. Depuis, je passais le plus clair de mon temps à la ferme. Sitôt mon émission terminée à la radio, je prenais un léger repas et me retrouvais sur mon tracteur. Dieu que c'était beau de labourer ses propres terres, avec son propre matériel, en ayant derrière soi, le long du sillon fraîchement tracé, des dizaines de cigognes chassant les chenilles blanches et dodues que les socs mettaient au jour...Une procession d'une rare beauté; une communion envoûtante avec la nature, dans une atmosphère de labeur, de peine et de sérénité. Dans ces moments merveilleux, j'étais un fellah, un agriculteur, un paysan, dans un Moi intégral dit dans toutes les langues qui chantent la mélodie de la terre. L'hymne de l'Homme et de la Nature. L'hommage à la douleur féconde, car il faut souffrir pour donner la vie.Telle cette mère qui accouche, telle cette terre que déchire le soc d'acier et qui reçoit la graine pour déployer l'opulence. La culture de la terre et sa philosophie ont forgé mon horreur de la haine. Si les abominations des hommes suscitent un vif mépris en moi, elle n'y font jamais germer la haine. Et c'est parce qu'on m'a trop souvent privé de ma terre que je mesure sans cesse l'ampleur de son influence. Elle a fini par devenir le seul vrai salut de mon âme et de mon corps, car tout y est vrai; jusqu'à ses méchants caprices qui vous laissent sur le carreau, le temps de vous rappeler au respect qui lui est dû. En 1963, chez moi à la ferme, j'étais un homme heureux. Mon micro à la radio n'était plus qu'un accessoire au service du salaire que je percevais. C'était purement matériel, voire technique. Je l'aimais bien le micro, c'est un fait. Comme j'aimais aussi bien le salaire qu'il me procurait et qui était en fait supérieur aux revenus de la ferme à ce moment-là. C'était clair: Le coeur à la ferme, la raison au micro. La plénitude de 12

mes facultés, mais aussi de mes sentiments. J'étais bien réparti, et chaque parcelle de mon être tout aussi bien occupée et impliquée. Sans trop exagérer, je dirais que mes peines physiques étaient du sucre délayé dans les délices de ma sérénité, jusqu'à l'ivresse. Les meilleurs moments que j'ai vécus, c'était lorsque mon corps fourbu déployait sa carcasse dans un repos détendu en sachant bien que les peines du jour ne s'estompaient qu'après avoir tracé le sillage de celles du lendemain. Un merveilleux équilibre. Mes joies et mes peines étaient aussi bien synchronisées que mes jambes qui me menaient de l'avant, le mouvement rythmé par mes rires et mes grognes.

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LE SOCIALISME DES BAINS MAURES

L'euphorie ouvre des perspectives. Elle excite les ambitions. C'est ainsi en effet que je commençais à voir plus grand. Mes deux hectares d'orangers dont j'étais si fier faisaient déjà "trop petit" dans ma tête...C'est quoi deux hectares par rapport aux grands vergers à perte de vue? Quand on a de l'initiative, il n'est pas permis de rester petit, même lorsqu'on est parti de rien. Et je lorgnais du côté de l'Etat pour voir "s'il n'y avait pas un autre moyen d'agrandir mon verger"... Rien. Les besoins étaient grands, les moyens limités. Il y avait d'autres agriculteurs à servir. Chacun son dû. Logique. Le pays fraîchement indépendant n'avait pas grand chose à offrir. Je n'avais plus alors qu'à économiser pour pouvoir me payer d'autres plants les années suivantes et ainsi agrandir ma plantation. J'étais à ces préoccupations lorsque me parvint une nouvelle porteuse de catastrophe: Les autorités du département de Grande Kabylie venaient de décider de "nationaliser" les biens de la famille SMAIL ( ma famille) accusée de "collaboration avec l'ennemi':..Coup de tonnerre à travers toute la région. Car cette famille-là, bien qu'elle ait eu, à l'instar de la plupart des grandes familles d'Algérie, des éléments dans l'administration française durant la colonisation, n'avait jamais trahi. Les Caids, les Bachaghas et le Dépuré de cette famille avaient favorablement répondu aux instructions du FLN et démissionné de leurs fonctions dès 1955/56. Mieux encore, plusieurs hauts personnages de la révolution attestaient que la famille SMAIL avait répondu à

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l'attente du FLN/ALN...Lun des principaux dirigeants de la lutte de libération, KRIM Belkacem en l'occurrence, reconnaissait que c'était grâce au concours des Bachaghas Smail qu'il avait pu sereinement organiser la lutte dans la région de Kabylie, la fameuse Wilaya III. Le principal quartier général (Q.G) de KRIM Belkacem, au début de la révolution, se trouvait à Bétrouna, dans la zone d'influence des SMAIL (de nombreux historiens l'attestent). Il y avait bénéficié de toute l'aide et sécurité nécessaires à son travail d'organisation de la lutte en Kabylie. Et KRIM Belkacem le clamait haut et fort, tout comme le faisaient certains autres hauts cadres de la révolution non impliqués dans les règlements de comptes qui faisaient l'actualité la plus marquante de ces premières années de l'indépendance, en Kabylie notamment. Avant d'aller plus loin, vers "Le socialisme des bains maures en autogestion': je voudrais décrire d'abord et au mieux possible, le contexte "révolutionnaire" dans lequel survenaient les nationalisations pudiquement déguisées en "Mises sous protection de l'Etat'~ Lidée politique qui avait cheminé tout au long de la guerre de libération, quant à l'orientation de l'Algérie future, tendait vers une République démocratique et sociale. Le congrès de la Soummam l'avait clairement fixée et le mouvement de libération s'y était conformé. Mais les luttes pour le pouvoir qui déchiraient les cadres extérieurs de la révolution, bien avant l'indépendance, ne permettaient aucune certitude quant à l'avenir de cette idée directrice. Si l'objectif de l'indépendance nationale était le même pour tous, l'orientation future de l'Algérie libérée était fonction des résultats de ces luttes des clans pour le pouvoir. Or, la nature même du combat pour la libération traçait implacablement cette orientation. En effet, la lutte ayant été presque exclusivement l'oeuvre des ouvriers et des paysans, l'Algérie indépendante ne pouvait se concevoir que sous un régime politique qui tiendrait compte fondamentalement de cette réalité. Seul le socialisme semblait pouvoir porter la 16

justice et l'équité dans la distribution des rôles et la répartition des richesses. Il fallait avant tout rendre justice au peuple laborieux et libérateur par la promotion de nouvelles conditions sociales, économiques et politiques Lexode des français d'Algérie, peu avant l'indépendance, avait libéré quelque 2.700.000 hectares de terres détenues jusque-là par les colons et les petits et moyens exploitants pieds-noirs. Il en avait été de même pour les unités industrielles et autres secteurs d'activités économiques. LAlgérie indépendante devait tout reprendre en main et en organiser l'exploitation et la gestion. Il ne pouvait être question de vendre ou de louer des domaines agricoles et des usines. ç' aurait été substituer une bourgeoisie algérienne exploiteuse à celle des colons qui n'avait été vaincue qu'au terme d'une guerre atroce et par le sang des ouvriers et des paysans en écrasante majorité. Tout naturellement donc, les terres et les usines devaient être rendues au peuple ouvrier et paysan dans le cadre d'un système collectiviste d'exploitation. Lautogestion socialiste était la meilleure formule. Elle avait été adoptée. La charte de l'autogestion, élaborée par des spécialistes proches des thèses yougoslaves, était une belle construction qui, techniquement et scientifiquement, avait toutes les chances de réussir en Algérie où,iien, objectivement, ne semblait devoir en contrarier la destinée. Les terres et les usines étaient disponibles. Il n'y avait rien à enlever à personne; donc pas de résistance ou d'opposition de nulle part. Les paysans et les ouvriers étaient également disponibles. Sur les sites mêmes. Et personne, aucun force véritable ,ne pouvait leur contester leurs droits...C'est vraiment le cas de dire que "tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes': Seulement voilà, il n'y avait pas partout en Algérie des domaines agricoles et des usines à distribuer, alors que chaque région, chaque coin, avait ses ayant-droits. Alors que l'ambiance révolutionnaire qui y régnait suscitait des ambitions hors de toute raison. La surenchère s'emparait de
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certains nouveaux responsables et les poussait à l'excès pour ne pas être en reste. Cet esprit révolutionnaire non maîtrisé avait vite fait d'engendrer la "révolutionnite': Dès lors, tout était permis. Le pouvoir central lui-même peu soucieux de la nuance politique, applaudissait à toutes les initiatives des structures et des hommes à travers tout le pays. Il applaudissait ses applaudisseurs. Juste retour d'écoute là où tout est
improvisation et tâtonnement

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Les promoteurs des Comités de gestion agricoles et industriels étaient des sortes de nouveaux héros qui "poursuivaient la révolution libératrice par l'émancipation des masses ouvrières et paysannes':.. Bien malheureux et tristes étaient les responsables des régions dépourvues de terres et d'usines de la colonisation. La plupart faisaient de leur mieux avec ce qu'ils avaient. D'autres, plus zélés, n'avaient pas hésité à dévoyer cette politique jusqu'à la détourner à leur profit en s'assignant un double objectif: déposséder les grandes familles algériennes, créer leurs propres secteurs autogérés, comme tout le monde...et régler les vieux comptes, ou ce qu'ils considéraient tels par misérabilisme. Oui, le misérabilisme avait eu ses moments de gloire dans l'Algérie indépendante! Voyons voir. Certains militants de la guerre d'indépendance, venus aux responsabilités au lendemain de la libération et à la faveur d'un manque énorme de cadres, cultivaient d'affreux complexes vis à vis des grandes familles possédantes qui, à un moment ou à un autre, les avaient employés, eux ou leurs parents, dans leurs propriétés agricoles ou leurs unités industrielles, alors que dans le contexte économique et social de l'époque, donner du travail à quelqu'un, c'était le sauver lui et les siens de la misère et de la déchéance. Les parents et grands-parents de ces nouveaux promus, eux, gardaient toujours considération et respect à leurs employeurs. Ils n'étaient pas grisés par des faux-semblants jusqu'à vouloir oublier leur misère dans les malheurs qu'ils infligeaient à leur semblables, sitôt l'illusion établie. Faut-il rire ou pleurer lorsqu'on apprend qu'en 1963 des 18

fils d'individus qui avaient vendu dans le passé leurs terres et autres biens pour payer des dettes de...bar, avaient signé un rapport dans lequel ils accusaient la famille SMAIL, entre autres, "d'avoir servi du vin rouge cacheté à des Européens qu'elle recevait ?': Et le rapport en question, récupéré par nos soins, procure d'agréables défoulements. La bêtise humaine dans sa plénitude! Mais le plus abominable devait suivre trente ans après. Nous le verrons en son temps.

Dès 1963 donc et en vertu des Décrets de Mars portant autogestion, ce mot (autogestion) était au hit parade de la mode algérienne. Le nouveau "militantisme" qui devait distinguer "les vrais grands patriotes" des autres y prenait son inspiration et sa source. L'autogestion était synonyme d'indépendance, de liberté, de progrès et symbole vivant de la "dynamique révolutionnaire d'édification". L'Algérie sortait douloureusement de la phase de libération et voulait pénétrer résolument dans la phase d'édification. Juste et légitime ambition portée avec ferveur par l'écrasante majorité du peuple. Malheureusement, le système politique adopté allait progressivement ruiner cette ambition et les espoirs du peuple. Le parti unique (le FLN) était porteur d'extrêmes contradictions sans cesse aiguisées par la nature et les comportements des hommes prisonniers de leur petitesse parce que culturellement et politiquement indigents. Le FLN s'était doté de l'édifice administratif qui devait incarner l'Etat... On voulait que l'Etat algérien soit avant tout l'Etat du FLN. L'outil du pouvoir politique. Juste logique du parti unique. Or, c'est là précisément que les déviations en tous genres s'étaient faits jour... Tous ceux qui avaient participé à la révolution armée pouvaient adhérer et militer au sein du FLN. Dans les structures, ils pouvaient accéder aux responsabilités par le seul fait du vote de leurs pairs et quel que 19

fût, par exemple, leur niveau d'instruction ou leur formation. Par contre l'accès à l'administration était conditionné par le niveau d'instruction et/ou la formation du postulant. De sérieux clivages s'opéraient alors, menant progressivement à des rivalités sournoises. Le cadre diplômé de l'administration acceptait très mal les "ordres" et les "orientations" du cadre politique du FLN, souvent de peu d'instruction, lorsqu'il n'était pas carrément analphabète.. .Le technicien bureaucrate voyait son action influencée par le démagogue militant et le bon sens passait à la trappe. Un bicéphalisme hypocrite et sournois contrariait pratiquement toute l'entreprise d'édification. Lexemple des unités économiques auto gérées était le plus caractéristique de ces rivalités destructrices. Dans la mise en place des organes de gestion de ces unités, le FLN en tant que pouvoir politique, chapeautait l'élection des Comités de gestion (organes délibérants), tandis que l'administration nommait le directeur et le comptable ainsi que le personnel technique. Ainsi étaient transposées sur le terrain de l'activité de production les contradictions et les rivalités qui minaient les hautes sphères dirigeantes. Il est inutile de souligner qu'en pareille situation, seuls les faux problèmes paralysants trouvaient leur aire de prédilection pour s'aggraver à loisir. ..Entre le directeur du domaine et le président du Comité de gestion, c'était la foire d'empoigne. Tandis que l'un tentait de "gérer': l'autre faisait sa campagne électorale. Le directeur était dans l'incapacité de sanctionner la moindre faute d'un ouvrier, car les membres du Comité de gestion s'opposaient pour se réserver sa voix aux prochaines élections pour le renouvellement de la structure. De ce fait déjà, une anarchie impossible à imaginer s'installait, rendant caduques les normes de production et violant tous les principes directeurs de l'autogestion. On allait droit à la catastrophe économique et aux conflits sociaux; car le couffin du consommateur commençait à perdre la mémoire des produits de l'agriculture... Le monde de l'autogestion, par contre, n'avait rien d'autre à faire qu'à
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