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MÈRE FEMME FILLE SUR AMIE DE DÉTENU

De
140 pages
Les femmes qui témoignent dans ce livre, racontent pour la première fois leur expérience de mère, épouse, fille, sœur ou amie de détenu. Avec une sincérité bouleversante, elles révèlent leur douleur, les épreuves quotidiennes, leur solitude, mais aussi le chemin parcouru vers une évolution intérieure. Elles qui connaissent si bien le dedans et le dehors de la prison, ne devraient-elles pas être associées à la réflexion sur l'amélioration du milieu carcéral ? L'espoir de rendre le monde plus humain nous interpelle tous.
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Dominique BÉRANGER

Mère femme fille sœur . amIe de détenu

Témoignages

L 'Harmattan Hongrie L'Harmattan L'Harmattan Inc. Hargita u 3 5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques 1026 Budapest 75005Paris Montréal (Qc)CANADA my lK9 HONGRIE France

L'Harmattan ltalia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Préface

Ces femmes sont les secondes victimes, celles dont on ne parle pas. Celles qu'on ignore parce que leur vie brisée fait peqI, parce que leur sort est tellement injuste qu'il est plus facile de les rejeter, de les exclure de la réalité. Comme le reste de leur famille, elles ont le malheur d'être liées à des condamnés. Victimes innocentes, elles paient la faute qu'a commise I'homme qu'elles aiment. Ne dit-on pas « qui se ressemble, s'assemble » ? Après tout, n'est-il pas normal qu'elles expient le fait d'aimer un déviant, un voleur, un violeur, un criminel? Dans sa cruauté, la société fait plus que les rejeter, elle les condamne au silence, elles qui sont mères, épouses, filles, sœurs et amies de détenus. «A qui parler dans la vie courante? Je ne peux me confier à personne, pas même à mes amis. Je serais aussitôt rejetée. Aujourd'hui, la prison reste un sujet tabou. » Sous le prétexte louable de protéger ses membres sains, la société élimine les détenus et met aussi à l'écart leurs familles. Si des associations réagissent en s'occupant des prisonniers, combien se préoccupent du sort de leurs proches? Très peu, bien trop peu! Ces femmes les tiennent pourtant à bout de bras, à bout de corps, leurs détenus. Sans elles, ils perdraient tout espoir dans l'être humain et dans la vie. Elles ne disent rien mais elles se présentent au parloir, fidèles parfois au-delà de ce que l'on peut humainement exiger. Courageuses, tenaces, conscientes qu'il faut changer quelque chose dans I'homme, changer les rapports

familiaux et sociaux, mettre de l'amour là où il n'yen a pas. Sinon on en crève. « Votre vie mérite d'être connue », c'est ainsi que j'avais rédigé l'information destinée aux femmes proches de prisonniers. Membre depuis plusieurs années d'une association qui accueille les familles de détenus dans une maison centrale réservée aux longues peines, je souhaitais faire connaître I'histoire des femmes que je rencontrais, rendre hommage à leur courage, à leur abnégation, les faire sortir de cet anonymat injuste dans lequel la société les enferme. Chacune des femmes qui témoignent ici, dévoile pour la première fois son vécu. Certaines se sont annoncées d'elles-mêmes, répondant à l'information affichée. J'en ai approché d'autres, devinant le poids de leur expérience. La plupart ont accepté d'emblée le projet, heureuses à l'idée de lever le voile sur leur vie et celle de leur famille, de faire connaître ce qu'elles endurent, de sortir de l'ombre tout en tenant secrètes leur identité et celle du détenu. Les femmes de ce livre ont entre vingt-cinq et soixante ans. La majorité travaille, occupant des postes de cadre supérieur, cadre, professeur, employée de bureau, deux sont sans profession. Toutes sont de nationalité française. Leur décision de témoigner est intervenue à un moment bien précis du parcours de leur protégé, en fin de peine, quand les premiers rais de lumière annoncent la sortie du tunnel, quand la libération se profile enfin. Avant, « c'est trop dur, on se débat dans le drame, dans les difficultés, on n'a pas suffisamment de recul, on n'a pas encore fait le tour de la question. » Précisément, quel est-il ce tour de la question? Il revient toujours à l'amour. L'amour que les détenus ont 8

reçu dans leur famille, l'amour qu'on leur a appris, ou plutôt le manque d'amour. Dans les sept longs récits, se profilent immanquablement les dysfonctionnements familiaux. Quelle que soit I'histoire du détenu, au départ il y a un manque, une. faille, un creux où la violence va se nicher, prend racine et un beau jour explose, balaie tout. Pour tout éliminer, faire table rase, avec l'espoir inconscient de recommencer autre chose. Il faut que les démons sortent. Qui n'a pas vécu dans sa vie ce passage essentiel, cette délivrance intérieure où la violence emmagasinée, la douleur accumulée s'expurgent? L'évolution de l'être passe forcément par cette phase d'expulsion. Pour la plupart d'entre nous, ce nettoyage ne fait pas de victime. Mais pour d'autres... Dans ces conditions, comment condamner radicalement une personne? Il faut certes préserver les autres individus, protéger l'être contre lui-même, le punir, dédommager - est-ce vraiment possible! - les premières victimes. Si ce livre s'intéresse exclusivement aux femmes proches de détenus, il n'est pas question pour autant d'oublier les premières lésées, les femmes de l'entourage des victimes. Mais condamner à vie? Pour ma part, je suis incapable de juger définitivement quelqu'un. Ou alors, il faut condamner la nature humaine, ce qui revient à se condamner soi-même puisque nous sommes tous faits du même matériau. Et dans le même mouvement, abandonner tout espoir d'évolution. Pourtant, chevillés au corps, ne ressentonsnous pas cette aspiration à la transformation, cet appel vers l'amour ? L'absence de condamnation, de jugement rédhibitoire de l'autre, est le postulat de départ que j'ai partagé avec les femmes qui ont témoigné. C'est sur 9

cette base non-exprimée parce que ressentie intuitivement au premier regard, confirmée au premier contact, que nous avons noué nos dialogues. A chaque rencontre, j'avais l'impression de recevoir, pour ceux qui liraient ce livre et pour moi, le cadeau le plus précieux que l'on puisse donner: le récit d'une tranche de vie, d'une tranche de chair. Sans fard, sans apprêt d'aucune sorte, aussi proche que possible du vécu conscient. Jamais, il n'a été question de refaire l'enquête. D'un commun accord, nous avons pris les faits tels qu'ils se sont présentés à un moment de leur vie. Et à partir de là, nous avons parlé d'elles et de leur famille. Pour une fois, le détenu, ce tyran qui phagocyte volontairement ou non leur vie, perdait sa prédominance, s'effaçait pour laisser la place aux seconds rôles. Souvent, nous n'avons même pas parlé de l'acte commis. Le sujet n'était pas là. Et le silence gardé sur la cause des événements était une façon de préserver l'intimité de leur protégé. «Je ne pensais pas que revenir sur tout ce passé me délivrerait autant. Il me sera plus facile de tourner la page maintenant. » Toutes les femmes de ce recueil ont éprouvé un soulagement profond à dire les épreuves traversées, à livrer ce qu'elles tenaient caché depuis plus de dix ans pour certaines. La solitude, le secret, le manque de partage avec les autres finit par peser très lourd, par «bouffer l'intérieur », comme dit l'une d'elles. « Tout est plus transparent. Pour vous parler, j'ai dû clarifier les choses. Et votre retranscription a mis une distance supplémentaire qui fait mieux ressortir ce qui sous-tend les événements. » J'ai pris en effet le parti de 10

ne pas enregistrer les témoignages. D'abord pour ne pas garder de preuves concrètes qui auraient pu gêner les détenus. Et puis, je crois à la vertu du récit spontané. Les choses sont dites une fois, la parole se donne, quelqu'un l'écoute et il en reste une trace, une quintessence qui résulte précisément de la rencontre entre deux êtres. Le premier se confie, le second écoute et raconte ensuite pour les autres. Il raconte ce qu'il a entendu bien sûr à travers sa propre écoute, son propre vécu. Il réordonne le récit pour qu'il devienne plus compréhensible, il choisit d'éclairer tel ou tel aspect de l'histoire pour en montrer le sens. C'est un travail éminemment subjectif de part et d'autre. Mais les deux subjectivités concourent à préserver toute la richesse du vécu et à en dégager la signification profonde. Dépassant leur expérience personnelle, certaines femmes ont livré leurs réflexions sur le monde carcéral. Elles dénoncent les bavures, les injustices, la barbarie, avec l'espoir que les mentalités changeront, que les milieux responsables sauront faire évoluer la réalité. «Nous sommes à la fois dehors et dedans. Qui mieux que nous connaît le monde carcéral et ses ravages? » Il est indispensable que les familles de détenus soient intégrées dans les nombreuses commissions qui s'occupent aujourd'hui de changer la prison. Qu'elles puissent jouer véritablement leur rôle de passerelle entre le monde du dedans et celui du dehors. Oublier une fois de plus ces acteurs dont dépend la survie des détenus, serait impardonnable et ne ferait que reproduire un fonctionnement qui a prouvé si souvent son obsolescence.

Il

« Mais quelle est votre motivation à vous? m'a demandé une proche de détenu. Savez-vous pourquoi vous faites ce livre, au-delà de votre travail d'information? » J'ai évoqué ce que j'appelle les « petites voix », celles que l'on n'entend pas, parce qu'elles n'osent pas dire tout haut leur malheur. A travers ce recueil, j' ai voulu faire entendre ces voix trop discrètes pour attirer l'attention, j'ai voulu que leur souffrance soit comprise et surtout reconnue. Plus profondément, je souhaite que les lecteurs, comme les femmes qui ont témoigné, prennent conscience - si ce n'est déjà fait! que la souffrance n'est pas que douleur. Elle est aussi l'aiguillon d'une transformation, elle fait évoluer l'être, le grandit, l'oblige à dépasser ses limites, à s'abandonner, à rencontrer parfois une autre dimension de la Vie. La souffrance porte en elle-même sa récompense. Il ne s'agit pas de la souhaiter, non, en aucune façon, mais de parvenir à l'accueillir, à l'accepter lorsqu'elle se présente. Toute personne qui souffre a le droit d'exprimer sa douleur. Pour l'avoir partagée dans d'autres circonstances que celles vécues par ces femmes, je pense intimement que la souffrance doit être reconnue. C'est l'un des droits fondamentaux de l'être humain, l'acte par lequel il peut reconstruire son identité et donner ensuite une direction à sa vie.

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Je remercie toutes ces femmes avec qui j'ai partagé ces heures de confidences, ces moments extrêmement poignants, ces instants de rire aussi. Parfois, au cœur de la confidence, nous avons eu l'impression, pendant quelques fugaces secondes, de toucher la trame même de l'être, le mystère de la vie. 12

A plusieurs reprises, j'ai eu la sensation que certaines étaient touchées par la Grâce, qu'elles étaient soutenues par plus grand qu'elles, pour continuer à dispenser l'amour, envers et contre tout. «Pourquoi tant de souffrance? », m'a demandé l'une d'elles. «Pour que vous soyez un exemple, un encouragement pour les autres. Je ne vois pas d'autre réponse valable... »

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Chapitre I

C'est l'alarme qui nous a réveillés vers deux heures du matin. On a entendu le père jurer, ouvrir la porte de la chambre et claquer celle de l'entrée. Nous étions en train de nous lever dans le noir, ma sœur et moi, lorsque le premier coup de feu a retenti. Impossible de respirer, de faire le moindre geste, le cœur se bloque, l'oreille se tend, devient une sorte d'antenne gigantesque. Nous quêtions un râle, un cri, n'importe quoi manifestant la vie. Le second coup de feu nous a jetées dans l'escalier. En bas, ma mère était en train d'ouvrir le volet. Toutes les trois nous l'avons vu. Un corps gisait par terre, près de la remise, ce n'était pas mon père. Lui se tenait immobile un peu plus loin, l'anne à la main. Ce corps à terre, renversé sur le dos, la position des bras et des jambes, la densité de l'obscurité, les arbustes autour, tout s'est gravé, incrusté dans nos yeux, marqué dans la tête, comme une photo au fer rouge. Le père est revenu lentement vers la maison. Debout dans l'entrée, nous étions incapables de faire un geste ou un pas vers lui. Nous savions que d'un coup la vie avait basculé à cause de ce corps inconnu, de cet homme mort là dehors, qui avait attaqué le père, et qui menaçait maintenant de détruire notre famille. Le père a commencé à parler: « Si j'appelle la police, j'irai en prison. Ils ne croient jamais les étrangers, ils ne croiront pas à la légitime défense... Il , faut se débarrasser du corps.» Nous étions les seuls témoins, nous avons acquiescé. Le père est ressorti

s'occuper du corps, ça prendrait du temps, nous nous sommes recouchées. Désormais, quoique nous fassions, le corps vivait avec nous. Nous regardions par la fenêtre, il était là, nous ouvrions la porte d'entrée, il gisait un peu plus loin avec le sang qui trempait son blouson. A chaque repas nous étions au supplice. Nous nous retrouvions face-àface, comme la fameuse nuit, avec le corps au milieu de la table. On n'osait plus lever les yeux, ni parler. Le mort habitait notre tête, à chaque geste nous nous heurtions à lui. La nuit, on entendait les deux coups de feu, inlassablement. Ca a duré plusieurs mois. De temps en temps, le père n'y tenait plus, il lâchait «je crois que j'ai bien fait. Personne n'y aurait cru.» On le rassurait et on retombait dans le silence. Devant les autres, les voisins, les connaissances, il fallait paraître bien sûr, plaisanter, sourire comme avant. C'était presque surhumain, avec ce poids qui nous tirait le cœur en bas, comme un boulet. J'avais peur qu'on lise la mort dans mon regard. Tous les quatre, nous étions maintenant liés à la vie à la mort, une famille bâillonnée, condamnée au silence à perpétuité, avec le corps dans nos yeux. La police était venue enquêter deux jours après « l'accident ». On a dit qu'on ne s'était aperçu de rien, qu'avec nos doubles vitrages insonorisés, on n'entendait pas ce qui se passait dehors, qu'on dormait, et ils nous ont laissés tranquilles. Chacun, nous avons parfaitement tenu notre rôle...

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Quelques mois plus tard, le père a pris la décision de déménager. C'était un moyen de faire disparaître le corps de nos têtes, de sortir du cauchemar. Dans le nouvel appartement, on a recommencé à vivre un peu, à envisager que l'accident ne soit pas un mauvais rêve, qu'il fasse partie de la réalité. Heureusement, le père avait développé son affaire, ma sœur préparait son bac et moi le brevet, nous étions tous très occupés. Mais au fond de moi, je savais que nous vivions en sursis, qu'un jour le corps nous rattraperait. Au bout de deux ans, devant ses clients, le père a commencé à faire des allusions à une sale histoire qu'il aurait eue quand il était plus jeune, une bagarre qui se serait mal terminée. Le silence l'étouffait. D'une façon ou d'une autre, il fallait qu'il se libère, qu'il évacue le corps qui lui bouffait l'intérieur. Un jour, il a donné plus de détails que d'habitude et il a été dénoncé. Le lendemain à six heures du matin, la police l'attendait devant la boutique. Nous n'avons rien su jusqu'au soir. A midi, Maman s'est juste étonnée qu'il ne soit pas rentré déjeuner sans l'avertir. Avant de commencer cet entretien, S. me dit qu'elle doit téléphoner à sa sœur pour régler une question administrative. Elle compose le numéro en me tournant le dos, silhouette mince aux cheveux noirs couvrant les épaules. Elle se tient toujours droite, habitée par un perpétuel qui-vive intérieur, tendue comme un fil d'acier qui vibrerait au moindre contact. Avant de se lancer dans ce récit, sans doute a-t-elle besoin de se relier à la famille, de recevoir tacitement l'accord de sa sœur pour faire revivre ces événements 17

douloureux. Elle s'assied fmalement en face de moi, ses longs doigts tirent une cigarette du paquet jeté sur la table, ils tremblent légèrement. A vingt-cinq ans, S. est devenue chef de famille. Ils ont sonné à dix-huit heures trente, je venais de rentrer du lycée. Neuf inspecteurs pour trois femmes dans un petit F3 ! Ils nous ont informés que le père était en garde à vue et nous ont isolées chacune dans une chambre. Puis, méthodiquement, ils ont fouillé l'appartement, tout ouvert, tout retourné, sans état d'âme. C'était un saccage, quand quelque chose leur résistait, une porte ou un tiroir, ils tiraient dessus jusqu'à ce que ça lâche. C'est tenible à vivre, des inconnus qui jettent vos affaires par terre, marchent dessus, les cassent comme si elles n'avaient aucune valeur, juste pour vous montrer que vous n'êtes rien. Leur travail terminé, ils nous ont embarqué au commissariat pour prendre nos dépositions. Dans son bureau, l'inspecteur nous a informé que le père avait avoué. Alors, séparément et chacune à notre tour, nous avons raconté la nuit. A aucun moment, nous n'avons pensé qu'il pouvait nous tendre un piège. En réalité, le père niait farouchement les faits jusqu'à ce que l'inspecteur lui montre nos dépositions... Nous avons été bêtement trompées. Pourtant, malgré notre incroyable impuissance, je gardais confiance. Lorsque nous nous sommes retrouvées les trois ensemble, nous avons comparé nos versions: à quelques détails près, elles coïncidaient parfaitement. Ils nous ont gardées toute la nuit, ça nous était égal, nous n'avions qu'une pensée, qu'une obsession: revoir le père, pouvoir lui parler au moins quelques minutes. Nous ne l'avons même pas entr' aperçu! Le lendemain soir, ma 18